Un franc le volume NOUVELLE COLLECTION MICHEL LEW
1 FB. 25 C. PAH LA POSTE
L'ABBE PREYOST
IE
HISTOIRE
DE MANON LESCAUT
DU CHEYALIER DESGRIEUX
PEiOliiD^E
D'USB APPRECIATION DH. MANON LESCAUT
PAR
M. JOHN LBMOINNE
Do l'Academie francaise
PARIS CALMANN-LfiVY, fiDITEURS
3, RUE AUBEfc, 3
a- m
HISTOIRE
DE
MANON LESGAUT
Smile colin — imprimekib de lacwt
HISTOIRE
DE
MANON LESCAUT
ET
DU CHEVALIER DESGRIEUX
PAR
L'ABBE PREVOST
NODVELLE EDITION, PRECEDES D'UNE ETUDE
PAR
JOHN LEMOINNE
PARIS
CALMANN-LfiVY, Editeu ,s
3, RUE AUBER, 3 Droits de traduction et de reproduction reserves.
ETUDE
MANON LESGAUT
Manon Lescaut est un de ces chefs-d'oeuvre dont on peut dire sans figure qu'ils ont un printemps eternel. On peut en parler a toute heure, sans but, sans occasion, uniquemeiri pour en parler. C'estsurtout quand on est aux prises avec les plus beaux livres de notre temps, dans lesquels l'analyse, et, pour ainsi dire, I'anatomie, ont remplace la peinture des
II feTUDE SUR MANON LESCABT.
passions, ou 1'amour a cesse d'etre un senti- ment pour devenir une science, c'est alors sur- tout qu'on aime a rafraicbir ses impressions en puisant a ces recits limpides ou tout coule de source, et dont nous avons perdu la trace a jamais regrettable. Le premier, le plus grand charme de cette composition, c'est la sponta- neity dans les sentiments et dans l'expression. Voyez le chevalier des Grieux quand il rencon- tre Manors dans l'hdtellerie d'Amiens ; il n'a jamais regarde unefille, il voit Manon pour la premiere fois, il ne sait rien sinon qu'il est jeune et qu'elle est belle; il se leve et il mar- che irresistiblement vers cette enfant inconnue qui va devenir le charme et le tourment de sa vie. « Je m'avancai, dit-il, vers la maitresse » de mon cceur. »
Cependant, quelle que soit la perfection du recit, il est difficile de justifier cette admira- tion sansborRes qu'on accorde souventau per»
feTODE SUR MANON LESCAUT. Ill
sonnage de Manon. Manon est naturelle, mais d'un naturel un peu cru. Cela est plus exact sans doute- mais la reaiite est-e3!e toujours bonne et belie? et sans aimer le fard, ne peut- on preferer une v£rite bien mise a la verite toute nue de la Fable? Le portrait de Manon a ledefaut des portraits mal faits ; il esttrop ressemblant. Cette fille n'a pas d'araour, elle n'a que de 1'appetit ; en elle le sentiment est reste a 1'etat d'instinct. Mais qu'elle reproduit bien cette aimable et incorrigible faiblessede son sesej'amour du bien-etre ! Elle aimebien des Grieux, mais elle aime encore mieux les diamants, les carrosses, la comedie et les pe- tits soupers.
Manon est, sens un certain aspect, un por- trait dont le modele est perdu, que Ton pourra faire encore de m£moire, mais non plus d'apres nature. Elle represente une race eteinte etdisparue, celle des grisettes. Aujourd'hui
IV ETUDE SUR MANON LESCAUT.
ce mot est presque une hardiesse litteraire, car il a degenere comme ce qu'il representait. Et pourtant il ne meritait pas l'abus qui en a ete fait. II y avait autrefois toute une classe d'aimables creatures avec lesquelles on reali- sait cet innocent proverbe : « II faut que jeu- nessese passe. » Ellesetaient bonnes, devouees, peu ambitieuses et peu embarrassantes. Elles n'aspiraient jamais au mariage; toutle charme du lien qui unissait a elles eta it dans sa fra- gility; et quand venait le divorce de ces unions improvisees, on se quittait sans rancune comme on s'etait lie sans facons, et la grisette finissait par se marier ailleurs, par s'etablir, et devenir bourgeoise. Mais aujourd'hui la grisette a l'ambition du menage, elle aspire a la legitimite. Elle est atteinte d'un defaut tout a fait contraire a son origin e et a sa des- tination, la fidelite.
La decadence des grisettes est une des con-
ETCDE SUR MANON LESCAUT. V
sequences de la revolution francaise. On peut poser en principe que, depuis 1789, il n'y a plus de grisettes. La declaration des droits les a effacees de la surface du monde. Depuis qu'il n'y a plus de castes, du moins en theorie, de- puis qu'il a ete reconnu, par d'affreuses expe- riences, que le sang etait partout de la meme couleur, depuis que tout homme libre, quand il prend femme, la veut prendre telle qu'elle est sortie des bras de son createur et non des bras de son seigneur, la grisette pour « faire une fin » est obligee d'apporter en dot sa fleur d'oranger.
Que Dieu nous garde de toute pretention de talons rouges ! II ne s'agit pas de ressusci- ter le droit de marquette, ou de rehabiliter le Parc-aux-Cerfs. Pour parler sans une legerete qui serait coupable, disons quela dignitedes femmes, l'honneur du foyer, la purete des fa- milies, ces droits sacres que la democratic a
VI EXUDE SUR MANON LESCAUT.
conquis et dont elle etait autrefois desheritee, valent bien un peo de gaiete perdue. Les dis- tinctions sociales residaient autrefois dans la naissance, elles resident aujourd'hui dans le caractere. Depuis que la * consideration » est tombee dans le domaine public, depuis qu'elle est accessible a tous les rangs, le vice et la vertu sont devenus tous les deux plus diffici- les, parce qu'ils sont devenus plus tranches. Les chutes sont peut-etre plus rares, mais elles sont plus profondes et plus irreparables. Aujourd'hui, pour lesfemmes, il n'y a plus de corapromis, il n'y a plus de peehes veniels. Quand elles tombent, elles tombent dans ie crime ou dans le vice, dans l'adultere ou dans les lieux sans nom D'un cote, le desordre danslafamiile, la perturbation dans la societe, de l'autre la degradation de la creature, t'ou- bli de la dignite dans les relations.
De ces existences de contrebande qui se
ETUDE SUR MANON LESCAUT. VII
glissaient a c6te de la societe, de cette classe mixte qui se tenaitsur les frontieres de la loi unepartie s'est elevee dans l'echelle sociale e a contribue a former ce qu'on appelle aujour- d'hui la classe moyenne; 1'autre a perdu l'e- quilibre et s'est jetee dans des ecarts d' eman- cipation et des exces de radicalisme ou il serait supertlu de la suivre. Mais la grisette primi- tive, celle qui se laissait quitter, cet oiseau sur ia branche, est aujourd'hui un paradoxe, un cygne noir, rara avis in terris.
Voulez-vous connaitre la grisette moderne? Voyez la Genevieve de George Sand, cette adorable heroine d'un des plus charmants et des plus dangereux livres qui aient ete faits depuis longtemps. La grisette de nos jours, c'est Genevieve telle qu'on nous la depeint, &vec ses deux grands yeux melancoliques, et son visage pale sous un petit bonnet blanc. line grisette pale, bon Dieu! Avant 89, les
VIII ETUDE SOR MANON LESCABT.
grisettes ne se melaient pas d'etre pales. Leur bonheur n'etait pas de « faire leur priere em regardant la June. > Genevieve, c'est Marion Lescaut apres la revolution; c'est l'enfant du peuple qui envahit le domaine aristocratique de l'ideal. Ilya cinquante ans, jamais on n'eut imagine de poetiser une ouvriere; entre Ma- non et Genevieve, on sent qu'il yaeu renou- vellement social.
Mais on n'aborde pas impunement la poesie et la societe nouvelle porte la peine de son «en- noblissement moral. En montant sur les sau- tes times, elle s'est sentie prise par les vertiges Comme une fleur des vallees paisibles qui a ete transportee dans Fair des montagnes, elle s'est dessechee sous ee souffle aride et brulant, loin des brises plus heureuses, plus douces et plus saines qui l'avaient fait eclore. Qui ne se- rait pas attriste en songeant aux ravages que produisent dans la democratic ces livres qui
ETUDE SCR MANON LESCAUT. IX
faussent et exhalent ses mceurs ! Ce qui, dans ce siecle, a perverti le plus de coeurs et perdu le plus d'imaginations, ce qui a enfante le plus de misere, le plus de vices, le plus de crimes, ce qui arrivora devant le tr6ne de Dieu avec le plus lourd cortege de maledictions, ce sont les romans. Autrefois, sans doute, il y avait dans les livres autant de corruption et plus de cv- nisme; mais alors il n'y avait que les riches qui lisaient, et dans ce qu'ils lisaient ils ne re- trouvaient jamais que leur image. Ce que racontaient les romans, ce que chantaient les poeisies, c'etaient les aventures, les moeurs, les passions et les douleurs des oisifs. Les souffrances et les joies plus humbles croissaient et mouraient a l'ombre, sans laisser ni trace ni souvenir. CTestpourquoi, quand ces livres ve=* naient a tomber aux mains des classes labs rieuses, comme elles n'y rencontraient que la peinture de moeurs et de vices trop haut pla-
X &TUDE SUR MANQN LESCADT.
ces pour qu'elles pussent y atteindre, elles ne tentaient point une imitation inutile, et leur impuissance arretait leur ambition. Mais au- jourd'bui que l'ideal corrupteur a tout envahi, aujourd'hui que les romans sont devenus r6- volutionnaires, que l'ouvriere, le proletaire etl'artisan s'y voient poetises, qui dira combien de fois a retenti ce cri amer que Genevieve jetait a ses livres : « Vous avez change mon ame, il fallait done aussi changer mon sort! » On peut, pardonner ce qui trouble le repos des heureux du siecle ; ils ont le temps d'in- venter et de nourrir des passions inutiles ; mais ce qui porte la perturbation dans les classes vouees au travail, ce qui leur donne le degout de leurs mains, voila ce qui appelle une ap- probation sans bornes. Cette malheureuse fille que vous faites lire et rever, suivez-la le soir dans sa chambre solitaire; voyez ces joues qui se decolorent sous les larmes, ces yeux qui, a
ETUDE SDR MANON IKSCAUT. XI
la lueurdela lampequi devait eclairer le tra- vail, devorent avidement le poison, ces mains emues qui laissent tomber l'aiguille inactive pour tourner impatiemment les pages. C'en est fait! lavoila prise par cette peste maudite de la psychologie! adieu lagaiete, la fleurdu cceur! adieu le repos de l'ame! adieu le som- meil du corps ! adieu les dejeuners sur le gazon, la solitude sous les grands arbres, si touffus et si discrets! adieu, adieu la jeu- nesse !
Poetes nefastes, voila votre oeuvre! Ce n'etait pas assez et de la faim, et du froid, et des maladies, et de tout ce qui accable les malheureux, vous avez double la somme de leurs douleurs, vous y avez ajoute les souffran- ces qui sont les sceurs du luxe et de l'oisivete, vous avez popularise la melancolie! Et alors nous l'avons vue, cette misere de grand sei- gneur, monter les escaliers deserts qui ire-
XII ETUDE SUB MANON LESCAUT.
nent aux mansardes, et venir s'asseoir au foyer des pauvres, corarae si les pauvres avaient le temps de reveretde pleurer. Eh! qui pourrait teresister, fa tale et chere enchanteresse, quand tu viens comme Armide agiter devant nous ta tete souriante a travers les larmes, et se- couer sur notre visage ebloui les perles de tes yeux!
Ce travail d'initiation, cette lutte de la so- ciete emancipee aux prises avec une civilisa- tion qu'elle ne connait pas encore, sorte de glaive a double tranchant qu'elle a saisi par la lame et qui ensanglante ses mains, est un des plus douloureux spectacles auxquels il soit donne a notre generation d'assister. Mais, par malheur, le peuple embrasse avec une sorte d'ambition ces souffrances qui sont au-dessus de lui, il veut boire aussi a la coupe de ces douleurs qui semblent accuser des organes plus nobles et des sens plus dedaigneux. II
ETUDE SUR MAN ON LESCAUT. XIII
reve, et le travail reclame a grands cris les mains oisives; il reve, et la faim s'avance a pas presses, et tandis que le riche s'eteint dans le luxe et dans l'ennui, le pauvre, desherite meme du droit de l'ennui, se jette dans la mort ou dans le crime.
John LEMOINE.
AVIS DE L'AUTEUR
Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes Memoires les a^entures du cbevalier des Grieux, il m'a semble que, n'y ayant point «n rapport necessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction a les voir separement. Un recit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps le fil de ma propre histoire. Tout eloigne que je suis de pretendre a la qualite .d'ecrivain exact, je n'ignore point qu'une narration doit etre d^chargee des cir- Constances qui la rendraient pesante et em- barrassee ; c'est le precepte d'Horace :
Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici, Pleraque differat, ac prasens in ternpus omittat,
II n'est pas meme besoin d'une si grave au
XVI AVIS DE LAUTEUK.
torite pour prouver une verite si simple; car le bon sens est la premiere source de cette
regie.
Si le public a trouve quelque chose d'a- greable et d'interessant dans l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins satisfait de cette addition. II verra dans la conduite de M. des Grieux un exemple ter- rible de la force des passions. J'ai a peindre un jeune aveugle qui refuse d'etre heureux pour se precipiter volontairement dans les dernieres infortunes; qui, avec toutes les qua- lites dont se forme le plus brillant merite, prefere par choix une vie obscure et vaga- bonde a tous les avantages de la fortune et de la nature ; qui prevoit ses malheurs sans vouloir les eviter; qui les sent et qui en est accable sans profiter des remedes qu'on lui offre sans cesse, et qui peuvent a tous mo- ments les finir; enfin un caractere ambigu, un melange de vertus et de vices, un con- traste perpetuel de bons sentiments et d'ac- lions mauvaises : tel est le fond du tableau que je presente. Les personnes de bon sens
AVIS DE L'AUTEUR. XVII
ne regarderont point un ouvrage de cette na- ture corame un travail inutile. Outre le plai- sir d'une lecture agreable, on y trouvera peu d'evenements qui ne puissent servir a l'in- struction des raceuis; et c'est rendre, a mon avis, un service considerable au public que de l'instruire en l'amusant.
On ne peut reflechir sur les preceptes de la morale sans etre etonne de les voir tout a la fois estimes et negliges ; et Ton se demande la raison de cette bizarrerie du coeur humain, qui lui fait gouter des idees de bien et de perfection dont il s'eloigne dans la pratique. Si les personnes d'un certain ordre d'esprit et de politesse veulent examiner quelle est la matiere la plus commune de leurs conversa- tions, ou meme de leurs reveries solitaires, il leur sera aise de remarquer qu'elles tournent presque toujours sur quelques considerations morales. Les plus doux moments de leur vie sont ceux qu'ils passent, ou seuls ou avec un ami, a s'entretenir a coeur ouvert des charmea de la vertu, des douceurs de l'amitie, des moyens d'arriver au bonheur, des faiblesses,
XVIII AVIS DE l'auteur.
de !a nature qui nous en eloigneni, et des re- medes qui peuvent les guerir. Horace et Boi- leau marquent cet entretiea comme un des plus beaux traits dont ils composent 1'image d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il done qu'on tombe si faciiement de ces nautes spe- culations, et qu'oa se retrouve sitot au ni- veau du common des hommes? Je suis trompe, si la raison que je vais en apporter n'explique pas bien cette contradiction de nos idees et de notre conduite : e'est que tous les pre- ceptes de la morale n'etant que des principes vagues et generaux, il est tres-difficile d'en faire une application particuliere au detail des mceurs et des actions.
Meltons la chose dans un exemple : les ames bien nees sentent que la douceur et 1'hu- manite sont des vertus aimables, et sont por- tees d'inclination a les pratiquer; mais sont- elles au moment de 1'exercice, elles demeusrent souvent suspendues. En est <» reellement l'oc- casion? sait-on bien quelle &n doit etre la mesure? ne se trompe-t-on point sur I'objet?
Cent difficnltes arreteut : on craint de de-
AVIS DE L AUTEUR. XIX
venir dupe en voulant etre bienfaisant et liberal; de passer pour faible en paraissant trop tendre et trop sensible; en un mot, d'ex- ceder ou de ne pas remplir des devoirs qui sont renfermes d'une maniere trop obscure dans les notions generates d'humanite et de douceur. Dans cette incertitude, il n'y a que l'experience ou I'exemple qui puisse deter- miner raisonnablement le penchant du eoeur. Or, l'experience n'est point un avantage qu'il soit libre a tout le monde de se donner; elle depend des situations differentes ou Ton se trouve place par la fortune. II ne reste done que I'exemple qui puisse servir de regie a quantite de personnes dans 1'exercice de la vertu.
G'est precisement pour cette sorte de lee- teurs que des ouvrages tels que celui-ci peu- vent 6tre d'une extreme utilite, du moins lorsqu'ils sont ecrits par une personne d'hon- neur et de bon sens. Ghaque fait qu'on y rapporte est un degre de lumiere,une instruc- tion qui supplee a l'experience ; chaque aven- ture est un modele d'apres lequel on peut se
XX AVIS DE L'AUTEOR.
former; il n'y manque que d'etre ajuste aux circonstances ou Ton se trouve. L'ouvrage en- tier est un traite de morale reduit agreable- ment en exercices.
Un lecteur severe s'offensera peut-etre de me voir reprendre la plume a mon age pour ecrire des aventures de fortune et d'amour : mais si la reflexion que je viens de faire est solide, elle me justifie; si elle est fausse, mon erreur sera mon excuse.
HISTOIRE
MANON LESGAUT
PREMIERE PARTIE
Je suis oblige de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie ouje rencontrai pour la premiere Ms le chevalier des Grieux. Ce fut environ six mois avant mon depart pour l'Espagne. Quoique je sor- tisse rarement de ma solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait quelquefois a di- vers petits voyages, que j'abregeais autant qu'il m'etait possible.
g MANON LESCAUT.
Je revenais un jour de Rouen, ou ellem'avaitprief d'aller solliciter une affaire au pariement de Nor- mandie, pour la succession de quelques terres aux- quelles je lui avais laisse des pretentions du cdte* de laoa grand-pere maternel. Ayantrepris mon chemin par Evreux, ou je couchai la premiere Quit, j'arrivai le lendemain pour diner a Passy, qui en est eloigne decinq ou sixlieues. Je fus surpris, en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. lis se precipitaient de leurs maisons pour courir en foule a la porte d'une mauvaise hotellerie, devant laquelle etaient deux charriots couverts. Les che- vaux qui etaient encore atteles, et qui paraissaieni fumants de fatigue et de chaleur, marquaient que ces deux voitures ne faisaient que d'arriver.
Jem'arretai un moment pour m'informer d'ou venait le tumulte; mais je tirai peu d'eclaircissement d'uce populace curieuse, qui ne faisait nulle at- tention a mes demandes, etqui s'avancait toujours vers l'h6tellerie en se poussant avec beaucoup de confusion. Enfin un archer, revStu d'uae bandou- liere et le mousquet sur 1'epaule, ayant paru a la porte, je lui fis signe de la main de venir a moi. Je
PREMIERE PARTIE. 3
le priai de m'apprendrele sujet de ce d&ordre. « Ce n'est rien, monsieur, me dit-il; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes compagnons, jusqu'au Havre-de-Grace, ou nous les ferons em- barquer pourl'Amerique. II y en a quelques-unes de jolies, et c'est apparemment ce qui excite la curio- site de ces bons pay sans. »
J'auraispass6aprescette explication, sijen'eusse ete arrete par les exclamations d'une vieille femme qui sortait de I'hdtellerie en joignant les mains, et criant que c'etait une chose barbare, une chose qui faisait horreur et compassion. « De quoi s'agit-il done? lui dis-je. — Ahl monsieur, entrez, repondit- elle, et voyez si ce spectacle n'est pas capable fa fendre le coeur. » La curiosite me fit descendre dt mon cheval, que je laissai a mon palefrenier. J'en trai avec peine, en percantla foule, et je vis en effet quelque chese d'assez touchant.
Parmi les douze filles qui elaient enchainees six a six par le milieu du corps, il y en avait une dont l'airet la figure etaient si peu conformes a sa con- dition, qu'en tout autre etat je 1'eusse prise pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la salele
4 MANON LESCAUT.
de son linge et de ses habits l'enlaidissaient si pen, que sa vue m'inspira du respect et de la pitie. Elle tachait neanmoins de se tourner, autant que sa chaine pouvait le permettre, pour d&ober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle faisait pour se cacher etait si naturel, qu'il paraissait ve- nir d'un sentiment de modestie.
Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse foande etaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier, et je lui demandai quelques lumieres sur le sort de cette belle fille. II ne put m'en donner que de fort generates. Nous l'avons tiree de l'h&pital, me dit-il, par ordre de monsieur le lieutenant general de police. II n'y a pas d'apparence qu'elle y eut ete renfermee pour ses bonnes actions. Je l'ai interrogee plusieurs fois sur la route ; elle s'obstine a ne me rien repondre. Mais, quoique je n'aie pas regu ordre de la menager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques egards pour elle, parce qu'il mesemble qu'elle vaut ub peu mieux que ses compagnes. Voila un jeune homme, ajouta l'archer, qui pourrait vous instruire mieux que moi sur la cause de sa disgrace. II l'a
PREMIERE PARTIB. 5
suiviedepuis Paris, sans cesser presqueun moment de pleurer. II faut que ce soit son frere ou son amant. »
Je me tournai vers le coin de la chambre ou ce jeunehomme etait assis. II paraissait enseveli dans une reverie profonde. Jen'ai jamais vu de plus vive image de la douleur. II etait mis fort simplement ; mais on distinguait au premier coup d'oeil un homme qui avait de la naissance et de l'education. Je m'approchai delui. II se leva, et je decouvris dans ses yeux, dans sa figure et dans tous ses move- ments, un air si fin et si noble, queje me sentis porte naturellemenl a lui vouloir du bien. « Que je ne vous trouble point, lui dis-je en m'asseyant pres de lui. Voulez-vous bien satisfaire la curiosite que j'ai de connaitre cette belle personne qui ne me pa- rait point faite pour le triste etat ou je la vois ? »
II merepondit honnetementqu'il ne pouvaitm'ap- prendre qui elle &ait sans se faire connaitre lui- meme, et qu'il avait de fortes raisons pour sou- haiter de demeurer inconnu. « Je puis vous dire ne'anmoins ce que ees miserables n'ignorent point, contiuua-t-il en montrant les archers ; c'est que je
6 MANON LESCAUT.
Taime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortune de tons les hommes. J'ai tout em- ploye, a Paris, pour obtenir sa liberie. Les solicita- tions, l'adresse et la force m'ont 6t6 inutiles; j'ai pris le parti de la suivre, dut-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai avec elle. Je passerai en Amerique.
» Mais ce qui est de la derniere inhumanite, ces laches coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne veulent pas me permettre d'approcher d'elle. Mon dessein etait de les attaquer ouvertement a quel- ques lieues de Paris. Je m'elais associe quatre hom- mes qui m'avaient promis leur secours pour une somme considerable. Les traitres m'ont laisse seul aux mains, et sont partis avec mon argent. L'im- possibilite dereussir par la force m'a fait mettre les armes bas. J'ai propose aux archers de me permet- tre du moins de les suivre, en leur offrant de les recompenser. Le desir du gain les y a fait consen- ts, lis ont voulu etre payes chaque fois qu'ils m'ont accorde la liberie de parler a ma maitresse. Ma bourse s'est epuisee en peu de temps ; et mainte- nant que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de
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me repousser brutalement lorsque ie fais un pas vers elle . II n'y a qu'un instant qu'ayant ose m'en ap- procher malgre leurs menaces, lis oat eu l'insolence de lever contre moi Ie bout du tusil. Je sihs oblige, pour satisfaire leur avarice et pour me mettre en etat de continuer la route a pied, de vendre ici nn mau- vais cheval qui m'a servi jusqu'a pre>enf dt mon- ture. »
Quoiqu'il parut faire assez tranquillement ce re'cit, il laissa tomber quelques larroes en le finis- sant. Cette aventure me parut des plus extraordi- naires et des plus touchantes. « Je ne vous presse pas, lui dis-je, de me decouvrir le secret de vos affaires; mais si je puis vous etre utile aquelque chose, je m'offre volontiers a vous rendre service. — Helas ! reprit-il, je ne vois pas le moindre jour a 1'esperance. II faut que je me soumette a toute la rigueur de mon sort. J'irai en Amerique. J'y serai du moins libre avec ce que j'aime. J'ai ecrit a un de mes amis, qui me fera tenir quelques secours au Eavre-de-Grace. Je ne suis embarrasse que pour m'y conduire et pour procurer a cette pauvre crea- Uire, ajouta-t-il en regardant tristement sa mai-
8 MANON IESCAUT.
tresse, quelque soulagement sur la route. — Eh bien ! lui disje, je vais finir votre embarras. Yoicj quelque argent que je vous prie d' accepter. Je suis fache de ne pouvoir vous servir autrement.
Je lui donnai quatre louis d'or sans que les gardes s'en apercussent ; car jejugeais bien que, s'ils lui savaient cette somme, ils lui vendraient plus che- reraent leur secours. II me vint m£me a l'esprit de faire marche avec eux pour obtenir au jeune amant la liberte de parler continuellement a sa maitresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher et je lui en fis la proposition. II en parut honleux, malgre son effronterie. « Ce n'est pas, monsieur, repondit-il d'un air embarrasse, que nous refusions de le laisser parler a cette fille; mais il voudrait etre sans cesse aupres d'elle : cela nous est incom- mode ; il est bien juste qu'il paye pour 1'incommo- dite. — Voyons done, lui disje, ce qu'il faudrait pour vous empecher de la sentir. » II eut l'audace de me demander deux louis. Je les lui donDai sur- le-champ. « Mais prenez garde, lui dis-je, qu'il ne vous fohappe quelque friponnerie ; car je vais laisser mon adresse a ce jeune homme, afin qu'il puisse
PREMIERE PARTIE. 9
m'en informer, et comptez que j'aurai le pouvoir de vous faire punir. » II m'en couta six louis d'or.
La bonne graoe et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu roe remercia acheverent de me persuader qu'il etait ne quelque chose et qu'il meritait ma libSralite. Je dis quelques mots a sa maitresse avaat que de sortir. Elle me repondit avec une modestie si douce et si charmante, que je ne pus m'empecher de faire en sortant mille reflexions sur le caractere incomprehensible des femmes.
Etant retourne a ma solitude, je ne fus point informe de la suite de cette aventure. II se passa pres de deux ans, qui me la firent oublier tout a fait, jusqu'a ce que le hasard me fit renaitre 1'oc- casion d'en apprendre a fond toutes les circon- stances.
J'arrivais de Londres a Calais avec le marquis de ***, mon eleve. Nous logeames, si je m'en sou- viend bien, au Lion d'or, ou quelques raisons nous obligerent de passer le jour entier et la nuit sui- vante. En marchant I'apres-midi dans les rues, je crus apercevoir ce meme jeune homme dont j'avais
40 MANON LESCAUT.
fait la rencontre a Passy. II etait en fort mauvais equipage et beaucoup plus pale que je ne l'avais vu la premiere fois II portait sous le bras un vieux porte-manteau, ne faisant que d'arriver dans ia ville, Cependant, comme il avait la physionomie trop belle pour n'eire pas reconnu facilement, je le remis aussitdt. « II faut, dis-je au marquis, que nous abordions ce jeune homme. »
Sajoie fut plus vive que toute expression, lore* qu'il m'eut remis a son tour. « Ah I monsieur, s'ecria-t-il en me baisant la main , je puis done encore une fois vous exprimer mon immortelle reconnaissance ! » Je lui demandai d'ou il venait. II me repondit qu'il arrivait, par mer, du Havre-de- Grace, ou il etait revenu de l'Amerique peu aupa- ravant. « Vous ne me paraissez pas fort bien en argent, lui dis-je; allez- vous-en au Lion d'or, ou je suis loge , je vous reioindrai dans un moment. » J'y retournai en effet, plein d'impatience d'ap- prendre le detail de son infortune et les circon- stances de son voyage d'Amerique. Je lui fis mille caresses et j'ordonnai qu'on ne le laissat manquer de rien, II n'attend point que je le pressasse de me
PREMIERE PARTIE. H
raconter l'histoire de sa vie. « Monsieur, me dit-il, vous eft usez si noblement avec moi , que je me reprocherais comme une basse ingratitude d'avoir quelque chose de reserve pour vous. Je veux vous apprendre non-seulement mes malheurs et mes pei- nes, mais encore mes desordres et mes plus hon- teuses faiblesses : je suis sur qu'en me condam- nant vous ne pourrez pas vous empecher de me plaindre ! »
Je dois avertir ici le lecteur que j'ecrivis son his- toire presque aussitot apres l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer, par consequent, que rien n'est plus exact et plus fidele que cette narration. Je dis fidele jusque dans la relation des reflexions et des sentiments que le jeune aventurier exprimait de la meilleure grace du monde.
Voici done son recit, auquel je ne melerai, jus- qu'a la fin, rien qui ne soit de lui.
J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes etudes de philosophie a Amiens, ou mes parents, qui sont d'upc des meilleures maisons de P***, m'avaient evwoye. Je menais une vie si sage el si reglee, que mes maitres me proposaient pour 1'exemple du col-
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lege : non que je fisse des efforts extraordinaires pour meriter cet eloge; mais j'ai l'humeur natur^l- lement douce et tranquille ; je m'appiiquais a 1'etude par inclination, et l'on me comptait pour des vertus quelques marques d'aversion naturelle pour le vice. Ma naissance, le sueces de mes Etudes et quelques agrements exterieurs m'avaient fait con- naitre et estimer de tous les honnetes gens de la ville.
J'achevai mes exercices publics avec une appro- bation si generate, que monsieur 1'eveque, qui y as- sistait, me proposa d'eutrer dans 1'etat ecclesiasti* que,ou je ne manquerais pas, disait-il, de m'attirer plus de distinction que dansl'ordre deMalte, auque) mes parents me destinaient. Us me faisaient deja porter la croix, avec le nom de chevalier des Grieux. Les vacances arrivant, je me preparais a retourner chez mon pere, qui m'avait promis de m'envoyer bient6t a 1'Academie.
Mon seul regret, en qui It ant Amiens, elait d'y laisser un ami avec lequel j'avais toujours ete ten- drement uni. II etait de quelques annees plus age que moi. Nous avions ete eleves ensemble; mais, le
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bien de sa maison etant des plus mediocres, il etait oblige de prendre l'etat ecclesiastique, et de de- meurer a Amiens apres moi, pour y faire les etudes qui conviennent a cette profession. II avait mille bonnes qualite"s. Vous leeonnaitrez par les meilleu- res, dans la suite de mon histoire, et surtout par un zele et une generosite en amitie qui surpassent les plus celebres exemples de l'antiquite. Si j'eusse alors suivi ses eonseils, j'aurais toujours ete sage et heureux. Si j'avais du moins profite de sesrepro- ches dans le precipice ou mes passions m'ont en- train^, j'aurais sauve quelque chose du naufrage de ma fortune et de ma reputation. Mais il n'a point recueilli d'autre fruit de ses soins que le chagrin de les voir inutiles, et quelquefois durement recom- penses par un ingrat qui s'en offensait et qui les traitait d'importunites.
J'avais marque le temps de mon depart d'Amiens. Helas! que ne le marquai-je un jour plus tot ! j'au- rais porte chez mon pere toute mon innocence. La veille memedecelui queje devais quitter cette ville, etant a me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge, nous vimes arriver le coche d'Arras, et
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nous le sui\imesj«sq«'arh6teIlerieou ces voitures descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosite. 11 en sortit quelques femmes qui se reti- rerent aussitdt ; mais il en resta une, fort jeune, qui s'arreta seule dans la cour, pendant qu'un hommed'un age avance, qui paraissait lui servirde conducteur, s'empressait de faire tirer son equi- page des paniers. Elle me parut si diamante, que moi, qui n'avais jamais pense a la difference des sexes, ni regarde une fille avec un pea d'attention ; moi, dis-je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflamme tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le defaut d'etre excessivement timide et facile a deconcerter; mais, loin d'etre arrete alors par cette faiblesse, je m'avan- cai vers la maitresse de mon co3ur.
Quoiqu'elle fflt encore moins agee que moi, elle regut mes politesses sans paraitre embarrassee. Je lui demandai ce qui l'amenait a Amiens, et si elle y avait quelques personnes de connaissance, Elle me repondit ingenument qu'elle y etait envoyee par ses parents pour etre religieuse. L" amour me rendait deja si eclaire depuis un moment qu'il etait
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dans mon coeur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes desirs. Je lui parlai d'une maniere qui lui fit comprendre mes sentiments; car elle etait bien plus experiment que moi : c'etail malgre elle qu'on l'envoyait an couvent, pour arre- ter sans doute son penchant au plaisir, qui s'etait dejja declare, et qui a cause dans la suite tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle inten- tion de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon eloquence scolastique purent me suggerer. Ellen'affecta ni rigueur ni de- dain. Elle me dit, apres un moment de silence, qu'elle ne prevoyait que trop qu'elle allait etre mal- Iieureuse; maisque c'etait apparemment la volonW du ciel, puisqu'il ne lui laissait nul moyea de l'evi- ter. La douceur de ses regards, un air charmant de tristesse en prononcant ces paroles, ou plutdt l'as- cendant de ma destinee, qui m'entrainait a ma perte, ne me permirent pas de balancer un moment sur ma reponse. Je 1'assurai que si elle voulaitfaire quelque fond sur mon honneur et sur la tendresse infinie qu'elle m'inspirait deja, j'emploierais ma vie pour la delivrer de la tyrannie deses parents et
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pour Ja rendre heureuse. Je me suis 6tonne mille fois, en y reflechissant, d'ou me venait alors tant de hardiesseetdefacilitea m'exprimer; mais on ne ferait pas une divinitedel'amour, s'il n'operait sou- vent des prodiges : j'ajoutai mille choses pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point trompeur a mon age : elle me confessa que si je voyais quelque jour a la pouvoir mettre en liberty, elle croirait m'etre redevable de quelque chose de plus cher que la vie. Je lui repetai que j'etais preta tout entreprendre; mais, n'ayant point assez d'ex- penence pour imaginer tout d'un coup les moyens de la servir, je m'en tenais a cette assurance gene- rale, qui ne pouvait etre d'un grand secours ni pour elle ni pour moi. Son vieil Argus elant venu nous rejoindre, mes esperances allaient echouer, si elle n'eut eu assez d'esprit pour suppleer a la sterility du mien. Je fus surpris, a l'arrivee de son conduc- teur, qu'elle m'appelat son cousin, et que, sans pa- raitre deconcertee le moins du monde, elle me difc que, puisqu'elle etait assez heureuse pour me ren- oontrer a Amiens, elle remettail au lendemain son entree dans le couvent, afin de seprocurer le plaisir
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ae souper avec moi. J'enlrai fori bien dans le sens de cette ruse; jelui proposal de se loger dans une hdtellerie dont le maitre, qui s'etait etabli a Amiens apres avoir ete longtemps cocher de mon pere, etait devoue entierement a mes ordres.
Je l'y conduisis moi-meme, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu murmurer, et que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien a cette scene, me suivait sans prononcer une parole. II n'avait point entendu notre entretien. II etait de- meure a se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour a ma belle maitresse. Comme je redoutais t>n sagesse, je me defis de lui par une commission dont je le priai de se charger. Ainsi j'cus le plaisir, en arrivant a l'auberge, d'entretenir seule la souveraine de mon coeur.
Je reconnus bientdt que j'etais moins enfant que je ne le croyais. Mon cceur s'ouvrit a mille senti- ments de plaisir dont je n'avais jamais eu l'idee. Une douce chaleur se repandit dans toutes mes veines. J'etais dans une espece de transport qui m'dta pour quelque temps la liberie de la voix, et qui ne s'exprimail que par mes yeux.
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Mademoiselle Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait, parut fort satisfaite de cef effet de ses charmes. Je crus apercevoir qu'elle n'etait pas moins emue que moi. Elle me confessa qu'elle me trouvait aimable, et qu'elle serait ravie de m'avoir obligation de sa liberie. Elle voulut sa- voir qui j'etais, et cette connaissance augmenta son affection, parce qu'etantd'unenaissance commune, elle se trouva flattee d'avoir fait la conquSte d'un amant tel que moi. Nous nous entretinmes des moyens d'etre l'un a l'autre.
Apres quantite de reflexions, nous ne trouvames point d'autre voie que celle de la fuite. II fallait tromper la vigilance du conducteur, qui etait un homme a menager, quoiqu'il ne fut qu'un domes- tique. Nous reglames que je ferais preparer pendant lanuit une chaise de poste, et que je reviendrais de grand matin a l'auberge, avant qu'il fut eveille; que nous nous deroberions secretement, etque nous irions droit a Paris, ou nous nous ferions marier en arrivant. J'avais environ cinquanteecus, qui etaient le fruit de mes petites epargnes ; elle en avait a peu pres le double. Nous nous imaginames, comme des
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eiifants sans experience, que cetiesomme nefinirait jamais, et nous ne comptames pas moms sur le succes de nos autres mesures.
Apres avoir soupe avee plus de satisfaction que Je n'en avais jamais ressenti, je me retirai pour esecuter notre projet. Mes arrangements furent d'autant plus faciles qu'ayant eu dessein de retour- ner le lendemain cliez son pere, mon petit equi- page etait d6ja prepare. Je n'eus done nulle peine a faire transporter ma malle et a faire tenir une chaise prete pour cinq heures du matin; e'etait le temps ou les portes de la ville devaient fetre ou- vertes; mais je trouvai un obstacle dont je ne me defiais point, et qui faillit rompre entierement mon dessein.
Tiberge, quoique age" seulement de trois ans plus que moi, etait un gareon d'un sang mur et d'une conduite fort reglee- II m'aimait avec une tendresse extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que mademoiselle Manon, mon empressement a la con- duire, et le soin que j'avais eu de me defaire de lui en l'eloignant, lui firent naitre quelques soup<?ons de mon amour. II n'avait ose revenir a l'auberge ou
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il m'avait laisse, de peur de m'offenser par son re tour; mais il etait alle m'attendre a mon logis, ou je le trouvai en arrivant, quoiqu'il fiit dix heures du soir. Sa presence me ehagrina. Il s'apergut faci- lement de la contrainte qu'elle me causait. « Je suis sur, me dit-il sans deguisement, que vous meditez quelque dessein que vous voulez mecacher; je le vois a votre air. » Je lui repondis assez brusque- ment que je n'etais pas oblige de lui rendre compte de tous mes desseins. « Non, reprit-il ; mais vous m'avez toujours traite en ami, et cette qualite sup- pose un peu de confiance et d'ouverture. » II me pressa si fort et si longtemps de lui decouvrir mon secret, que, n'ayant jamais eu de reserve avec lui, je lui fis l'entiere confidence de ma passion. Il la recut avec une apparence de mecontentement qui me fit fremir. Je me repentis surtout de l'indiscr6- tion avec laquelle je lui avais decouvert le dessein de ma fuite. II me dit qu'il etait trop parfaitement mon ami pour ne pas s'y opposer de tout son pou- voir; qu'il voulait me representer d'abord toutce qu'il croyait capable de m'en detourner ; mais que si je ne renongais pas ensuite a cette miserable re-
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solution, il avertirait des personnes qui pourraient 1'arreter a coup sur. II me tintla-dessus un discours serieuxqui dura plus d'un quart d'heure, etquifinit encore par la menace de me denoncer, si je ne lui donnais ma parole de me conduire avec plus de sagesse et de raison.
J'etais au desespoir de m'etre trahi si rnal a pro- pos- Cependant, l'amour m'ayant ouvert extr£me- ment l'espnt depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui avais pas decouvert que mon dessein devait s'executer le lendemain, et jeresolus de le tromper a lafaveurd'une equivoque. «Tiberge, lui dis-je, j'ai era jusqu'a present que vous etiez mon ami, et j'ai voulu vous eprouver par cette con- fidence. II est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompe" ; mais pour ce qui regarde mafuite, ce n'est point une entreprise a former au hasard. Venez me prendre demain a neuf heures, je vous ferai voir, s'il se peut, ma mailresse, et vous jugerez si elle merite que je fasse cette demarche pour elle. » II me laissa seul, apres mille protestations d'amitie.
J'employaima nuita mettre ordre a mes affaires; et m'etant rendu a I'hotellerie de mademoiselle
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Manon vers !a pointe 4u jour, je la trouvai qui m'attendait. Elle 6tait & sa fen&tre, qui donnail sur la rue ; de sorte que, m'ayant apercu, elle vint m'ouvrir elle-meme. Nous sortimes satis bruit. Elle n'avail point d'autre equipage que son linge, doiaf je me chargeai moi-meme ; Ja chaise e"tait en etat de partir, nous nous eloignames aussitdtde la ville.
Je rapporterai dans la suite quelle fut la conduite de Tiberge lorsqu'il s'apergut que je 1'avais trompe\ Son zele n'en devint pas moins ardent. Vous verrez a quel.exces il le porta, et combien je devrais ver- ser de larmes en songeant quelle en a toujours etc5 la recompense.
Nous nous hatames tellement d'avauoer, que nous arrivames a Saint-Denis avant la nuit. J'avais couru a cheval a cote de la chaise, ce qui ne nous avait guere permis de nous entretenir qu'en chan- geant de che^aux; mais lorsque nous nous vimes si proche de P&is, c'est-a-dire presque en surete, nous primes le temps de nous rafraichir, n'ayant rien mange depuis notre depart d'Amiens. Quelque passionne que je fusse pour Manon, elle sut me persuader quelle ne l'etait pas moins pour moi.
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Nous etions si peu reserves dans nos caresses, que nous n'avions pas la patience d'attendre que nous fussions seuls. Nos postilions et nos hfites nous regardaient avec admiration ; et je remarquai qu'ils etaient surpris de voir deux enfants de notre age qui paraissaient s'aimer jusqu'a la fureur.
Nos projets de mariage furent oublies a Saint- Denis; nous fraudames les droits de l'Elglise, et nous nous trouvames epoux sans y avoir fait re- flexion. Ii est sur que, du naturel tendre et constant dont je suis, j'etais heureux pour toute ma vie, si Manon m'eut ete fidele. Plus je la connaissais, plus je decouvrais en elle de nouvelles qualites aimables. Son esprit, son coeur, sa douceur et sa beaute for- maient une chaine si forte et si charm ante, que j'aurais mis tout mon bonheur a n'en sortir jamais. Terrible changement I Ce qui fait mon desespoir a pu faire ma Micite. Je me trouve ie plus malheu- reux de tous les hommes par cette meme Constance dont je devais attendre le plus doux de tous les sorts et les plus parfaites recompenses de 1'amour.
Nous primes un appartement meable a Paris; ce fut dans la rue V..., et, pour mon malheur, aupres
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de la maison de monsieur de B***, celebre fermier general- Trois semaines se passerent, pendant les- quelles j'avais ete" si rempli de ma passion, que j'avais peu songe a ma famille et au chagrin que mon pere avait du ressentir de mon absence. Ce- pendant, comme la debauche n' avait nulle part a ma conduite, et que Manon se comportait aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillite ou nous vivions servit a me faire rappeler peu a peu l'idee de mon devoir.
Je resolus de me reconcilier', s'il &ait possi- ble, avec mon pere. Ma maitresse etait si aimable, que je ne doutais point qu'elle ne put lui plaire, si je trouvais le moyen de lui faire connaitre sa sagesse et son merite ; en un mot, je me flattais d'obtenir de lui la liberie de 1'epouser, ayant e"te" desabuse" de l'esperance de le pouvoir sans son con- sentement. Je communiquai ce projet a Manon , et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et du devoir, celui de la necessity pouvait y entrer aussi pour quelque chose , car nos fonds etaienl extremement alteres, et je commencais a revenir de l'opinion qu'ils etaient inepuisables. Manon recut
PREMIERE PARTIE. 25
froidement cette proposition. Cependant les diffi- cultes qu'eile y opposa n'etant prises que de sa tendresse meme et de la crainte de me perdre , si mon pere n'entrait point dans notre dessein apres avoir connu le lieu de notre retraite, je n'eus pas le moindre soupgon du coup cruel qu'on se preparait a me porter. A l'objection de la necessite, elle repon- dit qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'eile trouverait apres cela des res- sources dans l'affection de quelques parents a qui elle ecrirait en province. Elle adoucit son refus par des caresses si tendres et si passionnees, que moi, qui ne vivais que dans elle, et qui n'avais pas la moindre defiance de son coeur, j'applaudis a toutes ses reponses et a toutes ses resolutions. Je lui avais laisse les dispositions de notre bourse et le soin de payer notre depense ordinaire. Je m'apercus peu a peu que notre table 6tait mieux servie, et qu'eile s'etait donne quelques ajustements d'un prix consi- derable. Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester a peine douze on quinze pistoles, je lui mar- quai mon etonnement de cette augmentation appa- rente de notre opulence. Elle me pria, en riant,
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d'etre sans embarras. « Ne vous ai-je pas prorois, me dit-elle, que je trouverais des ressources ? » Je 1'aimais avec trop de simplicite pour m'alaraer facilement.
Un jour que j'etais sorti I'apres-midi et que je 1'avais avertie que \t serais dehors plus longtemps qu'a 1'ordinaire, j© fus etonne qu'a mon retour on me fit attendre deux ou trois minutes a la porte. Nous nations servis que par une petite fille qui etait a peu pres de notre age. litant venue m'ouvrir, je lui demandai pourquoi elle avait tarde si longtemps. Elle me repondit d'un air embarrasse qu'elle ne m'a- vait point entendu frapper. Je n'avais frappe qu'une fois ; je lui dis : « Mais si vous ne m'avez point entendu, pourquoi etes-vous done venue m'ot»vrir?» Cetle question la deconcerta si fort que, n'ayant point assez de presence d'esprit pour y repondre, elle se mit a pleurer, en m'assurant que ce n'etait point sa faute, et que madame lui avait defendu d'ouvrir la porte jusqu'a ce que monsieur de B*** fut soni par 1'autre escalier qui repondait au cabi- net. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force d'entrer dans 1'appartement. Je pris le parti
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de descendre, sous pretexte d'une affaire, et j'or- donnai a cette enfant de dire a sa maitresse que je retournerais dans le moment, mais de ne pas faire connaitre qu'elle m'eut parle de monsieur de B**\ Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant 1'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient. J'entrai dans le premier cafe; et, m'y etant assis pres d'une table, j'appuyai la tete sur mes deux mains pour y deve- lopper ce qui se passait dans mon coeur. Je n'osais rappeler ce que je venais d'entendre. Je voulais le conside>er comme raise illusion, et je fus pres, deux ou trois fois, de retourner an logis sans marquer que j'y eusse fait attention, II me paraissait si impos- sible que Manon m'eut trahi, que je craignais de lui faire injure en la soupgonnant. Je l'adorais, ceSa etait sur; je ne lui avais pas donne plus de preuves d'amour que je n'en avais recu d'elle; pourquoi 1'aurais-je accusee d'etre moins sincere et moins constante que moi 1 Quelle raison aurait-elle eue de me tromper ? If n'y avait que trois heures qu'elle m'avait accable de ses plus tendres caresses, et qu'elle avait recu les miennes avec transport ; je ne
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connaissais pas mieux mon coeur que le sien. Non, non, repris-je, il n'est pas possible que Manon me trahisse. Elle n'ignore pas que je ne vis que pour elle ; elle sait trop bien que je l'adore : ce n'est pas la un sujet de me hair.
Cependant la visite et la sortie furtive de mon- sieur de B*** me causaient de l'embarras. Je rappe- lais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me semblaient surpasser nos richesses presentes. Cela paraissait sentir les liberalites d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait marquee pour des ressources qui m'etaient inconnues ? J'avais peine a donner a tant d'enigmes un sens aussi favorable que mon coeur le souhaitait.
D'un autre c6te, je ne l'avais presque pas perdue devue depuis que nous etions a Paris. Occupations, promenades, divertissements, nous avions toujours ete l'un a cote de l'autre : mon Dieu ! un instant de separation nous aurait trop affliges. II fallait nous dire sans cesse que nous nous aimions ; nous se- rions morts d'inquietude sans cela. Je ne pouvais done m'imagmer presque un seul moment ou Manon put s'etre occupee d'un autre que moi.
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A la fin, je eras avoir trouve )" sienoument de ce mystere. Monsieur de B***, dis-je en moi-meme, est un homme qui fait de grosses affaires et qui a de grandes relations; les parents de Manon se seront servis de cet homme pour lui faire tenir quelque argent. EUe en a peut-etre deja recu de mi ; il est venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans doute un jeu de me le cacher, pour me surprendre agreablement. Peut-etre m'en aurait- elle parte si j'etais rentre a 1'ordinaire, au lieu de venir ici m'affliger ; elle ne me le cachera pas du moins lorsque je lui en parlerai moi-meme.
Je me remplis si forlement de cette opinion, qu'elle eut la force de diminuer beaucoup ma tris- tesse. Je retournai sur-le-champ au logis. J'em- brassai Manon avec matendresse ordinaire. Elle me recut fort bien. J'etais tente d'abord de lui decou- vrir mes conjectures, que je regardais plus que jamais comme certaines; je me retins, dans 1'espe- rance qu'il lui arriverait peut-etre de me prevenir en m'apprenant tout ce qui s'etait pa^s&
On nous servit a souper. Je me mis a table d un air fort gai ; mais, a la lumiere de la chandelle qui
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etait entre elle et moi, je crus apercevoir de la tm tesse sur le visage et dans les yeux de ma chere maitresse. Cette pensee m'en inspira aussi. Je re- marquai que ses regards s'attachaient sur moi d'une autre facon qu'ils n'avaient accoutume. Je ne pouvais demeler si c'&ait de ramour ou de la compassion, quoiqu'il me parut que c'etait un sen- timent doux et languissant. Je la regardai avec la mfeme attention; et peut-Stre n'avait-elle pas moins de peine a juger de la situation de mon coeur par mes regards. Nous ne pensions ni a parler ni a manger. Enfin je vis tomber des larmes de ses beaux yeux : perfides larmes!
« Ah! Dieu, m'ecriai-je, vous pleurez, ma chere Manon vous etes affiigee jusqu'a pleurer, et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines! * Elle ne me repondit que par quelques soupirs qui augmenterentmon inquietude. Jeme levaien trem- blant, jela conjurai avectous les empressements de l'amour de me decouvrir le sujet de ses pleuis ; j'en versai moi-meme en essuyant les siens ; j'etais plus mort que vif. Un barbare aurait ete attendri des temoignages de ma douleur et de ma crainte.
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Dans le temps que j'etais ainsi tout occupe d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs personnes qui mon- taient l'escalier. On frappa doucement a la porte. Manon me donna un baiser ; et, s'echappant de mes bras, ielle entra rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma aussitdt sur elle. Je me figurais qu'&ant nn pen en desordre, elle voulait se cacher aux yeux des etrangers qui avaient frappe. J'allai leur ouvrir moi- mfeme.
A peine avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes que je reconnus pour les laquais de mon pere. lis ne me firent point de violence ; mais deux d'entre eux m'ayant pris par les bras, le trol- sieme visita mes poches, dont il tira un petit cou ■ teau qui etait le seul fer que j'eusse sur moi. lis me demanderent pardon de la necessiteoit ils etaient de me manquer de respect ; ils me dirent naturellement qu'ils agissaient par l'ordre de mon pere, et que mon frere aine m'attendait en bas dans un carrosse. J'e- tais si trouble, que je me laissai conduire sans resis- ter et sans repondre. Mon frere e'tait effectivement a m'attendre. On me mit dans le carrosse aupres de lui; et le coclier, qui avait ses ordres, nous con-
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duisit a grand train jusqu'a Saint-Denis. Mon frere m'embrassa tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le loisir dont j'avais besoin pour rever a mon infortune.
J'y trouvai d'abord tant d'obscurite\ que je ne ?oyais pas de jour a la moindre conjecture. J'etais trahi cruellement ; mais par qui ? Tiberge fut le pre- mier qui me vint a l'espnt. Traitre ! disais-je, c'est fait de ta vie, si mes soupcons se trouvent justes. Cependant je fis reflexion qu'il ignoraitle lieu de ma demeure, et qu'on ne pouvait par consequent l'avoir appris de lui. Accuser Manon, c'est de quoi mon cceur n'osait se rendre coupable. Cette tristesse extraordinaire dont je l'avais vue comme accablee, ses larmes, le tendre baiser qu'elle m'avait donne en se relirant, me paraissaient bien une enigme ; mais je me sentais porte" a l'expliquer comme un pressentiment de notre malheur commun; et dans le temps que je me desesperais de l'accident qui m'arrachait a elle, j'avais la credulite" de m'ima- giner qu'elle etait encore plus a plaindre que moi.
Le resultat de ma meditation fut de me persuader que j'avais ete apercu dans les rues de Paris par
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quelques personnes de connaissance qui en avaient donne avis a mon pere. Cette pensee me consola. Je comptais en etre quitte pour des reproches, ou pour quelques mauvais traitements qu'il me faudrait essuyer de l'autorit6 paternelie. Je resolus de les souffrir avec patience et de promettre tout ce qu'on exigerait de moi, pour faciliter 1'occasion de retourner plus promptement a Paris, et d'aller rendre la vie et la joie a ma chere Manon.
Nous arrivames en peu de temps a Saint-Denis. Mon frere, surpris de mon silence, s'imagina que c'etait un effet de ma crainte. II entreprit de me consoler, en m'assurant que je n'avais rien a re- douter de la severite de mon pere, pourvu que je fusse dispose a rentrer doucement dans le devoir et a menter l'affection qu'il avait pour moi. II me fit passer la nuit a Saint-Denis, avec la precaution de faire coucher les trois laquais dans ma chambre.
Ce qui me causa une peine sensible, fut de me voir dans la meme h&tellerie ou je m'etais arrSte avec Manon en venant d'Amiens a Paris. L'hdte et les domestiques me reconnurent, et devinerent en meme temps laverite'de mon histoire. J'entendis
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dire a Thote : « Ah ! c'est ce joli monsieur qui pas- sait, il y a six semaines, avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort! qu'elle e"tait charmante! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient ! Pardi, c'est dommage qu'on les ait separesl » Jefeignais de ne rien entendre, et je me laissais voir le moins qu'il m'etait possible.
Mon frere avait a Saint-Denis une chaise a deux dans laquelle nous partimes de grand matin, et nous arrivames chez nous le lendemain au soir. II ▼it mon pere avant moi, pour le prevenir en ma faveur en lui apprenant avec quelle douceur je m'etais laisse" conduire; de sorte que j'en fus recu moins durement que je ne m'y e"tais attendu. II se contenta de me faire quelques reproches ggneraux sur la faute que j'avais commise en m'absentant sans sa permission. Pour ce qui regardait ma mai- tresse, il me dit que j'avais bien merite ce qui venait de m'arriver, en me livrant a une inconnue; qu'il avait eu meilleure opinion de ma prudence; mais qu'il esperait que cette petite aventure me rendrait plus sage. Je ne pris ce discours que dans le sens qui s'accordait avec mes idees. Je remerciai
PREMIERE PARTIE. 35
mon pere de la bonte qu'il avait de me pardonner, et je lui promis de prendre une conduite plus so«- mise et plus reg!6e. Je triomphais au fond du coeur ; car, de la maniere dont les choses s'arrangeaient, je ne doutais point que je a'eusse la liberte de me derober de la maison meme avant la fin de la nuit.
On se mit a table pour sduper; on me railla sur
ma conquete d'Amiens et sur ma fuite avec cette
fidele maitresse. Je recus les coups de bonne grace ;
j'elais meme charme qu'il me fut permis de m'en-
tretenir de ce qui m'occupait continuellement l'es-
prit ; mais quelques mots laches par mon pere me
firent preter 1'oreille avec la derniere attention. II
paria de perfidie et de service interesse" rendu par
M. de B***. Je demeurai interdit en lui entendant
prononcer ce nom, et je le priai humblement de
s'expliquer davantage. II se tourna vers mon frere,
pour lui demander s'il ne m'avait pas raconte toute
'histoire. Mon frere lui repondit que je lui avais
paru si tranquille sur la route, qu'il n'avait pas cru
que j'eusse besoin de ce remede pour me guenr de
ma folie. Je remarquai que mon pere balancait s'il
36 MANON LESCAUT.
acheverait de s'expliquer. Je l'en suppliai si in- stamment, qu'il me salisfit, ou plutdt qu'il m'assas- sina cruellement par le plus horrible de tous les recits.
II me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicity de croire que je fusse aime de ma mai- tresse. Je luidis hardimentquej'en etais si sur, que rien ne pouvait m'en donner la moindre defiance. « Ah ! ah 1 ah ! s'ecria-t-il en riant de toute sa force, cela est excellent! Tu es une jolie dupe, et j'aime a te voir dans ces sentiments-la. C'est grand dommage, mon pauvre chevalier, de te faire entrer dans l'or- dre de Malte, puisque tu as tant de disposition a faire un mari patient et commode. » II ajouta mille railleries de cette force sur ce qu'il appelait ma sot- tiseet macredulite.
Enfin, comme je demeurais dans le silence, il continua de me dire que, suivantle caleul qu'il pou- vait faire du temps depuis mon depart d'Amiens, Manon m'avait aime" environ douze jours : « Car, ajouva-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28 de l'autre mois; nous sommes au 29 du present; il y en a onze que monsieur deB*** m'a ecrit; je suppose
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qu'il lu! en ait fallu huit pour lier une parfaite con- naissance avec ta maitresse ; ainsi, qui 6te onze et huit de trente-un jours qu'il y a depuis le 28 d'un mois jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu plus ou moins.»La-dessus les eclats de rire recom- mencerent.
J'ecoutais tout avec un saisissement de coeur au- quel j'apprehendais de ne pouvoir resister jusqu'a la fin de cette triste comedie. « Tu sauras done, repritmon pere, puisque tu l'ignores, que M. de B*** a gagne le coeur de ta princesse ; car il se inoque de moi de pretendre me persuader que e'est par un zele desinteresse pour mon service qu'il a voulu te 1'enlever. C'est bien d'un homme tel que lui, de qui d'ailleurs je ne suis pas connu, qu'il faut attendre des sentiments si nobles 1 II a su d'elle que tu es mon fils, et, pour se delivrer de tes importunites, il m'a ecritle lieu de ta demeure et le desordre ou tu vivais, en me faisant entendre qu'il fallait main- forte pour s' assurer de toi. II s'est offert de me faci- liter les moyens de te saisir au collet; et c'est par sa direction et celle de ta maitresse meme que ton frere a trouvG le moment: de te prendre sans vert.
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F6Iicite-toi maintenant de la duree de ton triomphe. Tu sais vaincre assez rapidement, chevalier; mais tu ne sais pas conserver tes conqueles. »
Je n'eus pas la force de soutemr plus tongtemps on discours dont chaque mot m' avail perce" le coeur, Je me levai de table, et je n'avais pas fait quatre pas pour sortir de la salle que je tombai sur le plan- cher, prive de sentiment et de connaissance. Oa me Ies rappela par de prompts secours. J'ouvris les yeux pour verser un torrent de pleurs, et la bouche pour proferer les plaintes les plus tristes et les plus touchantes. Mon pere, qui m'a toujours aime ten- drement, s'employa avec toute son affection pour me consoler. Je l'ecoutais, mais sans l'entendre. Je me jetai a ses genoux ; je le conjurai, en joignant les mains, de me laisser retourner a Paris, pour aller poignarder de B***. « Non, disais-je, il n'a pas gagne le cceur de Manon ; il lui a fait violence, il 1'a seduite par un charme ou par un poison ; il 1'a peut- etre forcee brutalement. Manon m'aime. Nele sais- je pas bien? II 1'aura menacee, le poignard a la main , pour la contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il pas fait pour me ravir une si charmante
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maftresse ! 0 dieux ! dieux ! serait-il possible que Manon m'eut trahi et qu'elle eut cesse de m'ai- mer?»
Gomme je parlais toujours de retourner prompte- ment a Paris, et que je me levais meme a tous mo- ments pour cela, mon pere vit bien que, dans le transport ou j'etais, rien ne serait capable de m'ar- reter. II me conduisit dans une chambre haute, ou il laissa deux domestiques avec moi, pour me gar- der a vue. Je ne me possedais point ; j'aurais donne mille vies pour etre seulement un quart d'heure a Paris. Je compns que, mutant declare si ouverte- ment, on ne me permettrait pas aise"ment de sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des fenetres. Ne voyant nulle possibilite de m'echappei par cette voie, je m'adressai doucement a mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments, a faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir anion evasion. Je les pressai, je les caressai, je les mena$ai ; mais cette tentative fut encore inu- tile. Je perdis alors toute esperance ; je r&olus de mourir, et je me jetai sur un lit avec le dessein de ne le quieter qu'avec la vie. Je passai la nuit et le
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jour suivant dans cette situation. Je refusaila nour- riture qu'on m'apporta le lendemain.
Mon pere vint me voir 1'apres-midi. II eutlabont6 de flatter mes peines par les plus douces consola- tions. II ra'ordonna si absolument de manger quel- que chose, que je le fis par respect pour ses ordres. Quelques jours se passerent, pendant lesquels je m pris rien qu'en sa presence et pour lui obeir. II continuait toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener au bon sens et m'inspirer du mepris pour l'infidele Manon. II est certain que je ne i'estimais plus : comment aurais-je estime la plus volage et la plus perfide de toutes les creatu- res? Mais son image, les traits charmants que je portais au fond du cceur, y subsistaient toujours. Jeme sentais bien. Je puis mourir, disais-je; je le devrais merce, apres tant de honte et de douleur; mais je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier 1'ingrate Manon.
Mon pere etait surpris de me voir toujours si for- tement louche; il me connaissait des principes d'honneur, et, ne pouvaut douter que sa trahison neme la fitmepriser, il s'imagina que ma Constance
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venait moins de cette passion en particulier que d'un penchant general pour les femmes. II s'attacha tellement k cette pensee, que, ne consultant que sa tendre affection, il vint un jour m'en faire l'ouver- ture. « Chevalier, me dit -il, j'ai eu dessein jusqu'a present de te faire porter la croix de Make; mais je vois que tes inclinations ne sont point tournees dc ce c6te-la. Tu aimes les jolies femmes ; je suis d'avis de t'en chercher une qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu pensesla-dessus. »
Je lui repondis que je ne mettais plus de distinc- tion entre les femmes, et qu'apres le malheur qui venait de m'arriver, je les detestais toutes egale- ment. « Je t'en chercherai une, reprit mon pere en souriant, qui ressemblera a Manon, et qui sera plus fidele. — Ah ! si vous avez quelque bonte pour moi, lui dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sur, mon cher pere, qu'elle ne m'a point trahi; elle n' est pas capable d'une si noire et si cruelle la- chete. C'est le perfide de B*** qui nous trompe, vous, elle et moi. Si vous saviez combien elle est tendre et sincere, si vous la connaissiez, vous I'ai- nieriez vous-meme. — Vous etes un enfant, repartit
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mon pere. Comment pouvez-vous vous aveugler jusqu'a ce point, apres ce que je vous ai raconte" d'elle? C'est elle-meme qui vous alivre a votrefrere. Vous devriez oublier jusqu'a son nom, et profite, si vous etes sage, de I'indulgence que j'ai pour vous. »>
Je reconnaissais trop clairement qu'il avait rai- son. C'etait un mouvement involontaire qui me faisait prendre ainsi le parti de mon infidele. « Helas ! repris-je apres un moment de silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux objet de la plus lache de toutes les perfidies. Oui, conti- nuai-je en versant des larmes de depit, je vois bien «jue je ne suis qu'un enfant. Ma credulite ne leur ioutait guere a tromper. Mais je sais bien ce que f ai a faire pour me venger. » Mon pere voulutsavoir quel etait mon dessein : « J'irai a Paris, lui dis-je, je mettrai le feu a la maison de B***, et je 1c bru- lerai tout vif avec la perfide Manon. « Cet emporte- ment fit rire mon pere, et ne servit qu'a me faire garder plus etroitement dans ma prison.
J'ypassai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de changement dans mesdis-
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positions. Tous mes sentiments n'etaient qu'une alternative perpetuelle de haine et d'amour, d'es- perance ou de de"sespoir, selon l'idee sous laquell Manon s'offrait a inon esprit. Tantot je ne coaside"- rais en elle que la plus aimable de toutes les filles, et je languissais du desir de la revoir; taat6t je n'y apercevais qu'une lache etperfide maitresse, et je faisais mille sermentsde ne lachercherque pour la punir.
On me donna des livres qui servirent a rendre un peu de tranquillite a mon 4me. Je relus tous mes auteurs. J'acquis de nouvelles eonnaissances. Je repris un gout infini pour l'etude. Vous verrez de quelle utilite il me fut dans la suite. Les iumieres que je devais a l'amour me firent trouver de la clarte dans quantite" d'eadroits d'Horace et de Vir- gile, qui m'avaient pare obscurs auparavant. Jefisun commentaire amouraux sur le quatrieme livre de 1'Eneide; je le destine a voir le jour, et je me flatte que le public en sera satisfait. Helas! disais-je en le faisant, c'etait un coeur lei que le mien qu il fal- lait a la fidele Didon !
Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je
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lus surpris du transport avec lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son affec- tion, qui pussentmelafaire regarderautrementque Gomme une simple amitie de college, telle qu'elle se forme entre des jeunes gens qui sont a peu pres du meme age. Je le trouvai si change" et si form6 depuis cinq ou six nois que j'avais passes sans le voir, que sa figure et le ton de son discours m'ins- pirerent.du respect. II me paria en conseiller sage plutot qu'en ami d'ecole. li plaignit l'egarement ou j'dtais tombe. II me telicitade ma guerison, qu'il croyait avanc^e ; enfin il m'exhorta a profiler de cette erreur de jeunesse pour ouvrir les yeux sur la vanite des plaisirs. Je le regardai avec 6tonnement3 il s'en aperQut.
« Mon cher chevalier, me dit-il, je ne vous dis rien qui ne soit solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un s6rieux examen. J'avais au- tant de penchant que vous vers la volupte ; mais le ciel m'avait donne en meme temps du gout pour la vertu. Je me suis servi de ma raison pour compa- rer les fruits de Tune et de l'aulre, et jen'aipas tarde longtemps a decouvrir leurs differences. Le
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secours du ciel s'est joint a mes reflexions. J'ai congu pour le monde un mepris auquel il n'y a rien d'egal. Devineriez-vous ce qui m'y retient, ajouta- t-il, et ce qui m'empeche de recourir a la solitude? C'est uniquement la tendre amitie que j'ai pour vous. Je connais 1'excellence de votre coeur etde voire esprit ; il n'y a rien de bon dont vous ne puis- siez vous rendre capable. Le poison du plaisir vous a fait ecarter du chemin. Quelle perte pour la verlu! Votre fuite d'Amiens m'a cause tant de dou- leur, que je n'aipasgoute depmsun seul moment de satisfaction. Jugez-en par les demarches qu'elle m'a fait faire. » II me raconta qu'apres s'etre apercu que je l'avais trompe et que j'elais parti avec ma maitresse, il etait monte a cheval pour me suivre; maisqu'ayant surlui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait ete impossible de me joindre ; qu'il etait arrive neanmoins a Saint-Denis une demi-heure apres mon depart; qu'etant bien certain que je me serais arrete a Paris, il y avait passe six semaines amechercher inutilement; qu'il allait dans tous les lieux ou il se flattait de pouvoir me trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma maitresse a la
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come"die; qu'elle y elaitdans une parure si ecla- tante, qu'il s'Gtait imagine qu'elle devait cette for- tune a unnouvel amant; qu'il avait suivi son car- rosse jusqu'a sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique qu'elle etait entretenue par les libera- lites de M. de B***.» Je ne m'arretai point la, conti- nua-t-il ; j'y retournai le lendemam pour ap prendre d'eile-meme ce que vous etiez devenu. Elle me quitta brusquement, lorsqu'elle m'entendit parlei devous, etjefus oblige derevenir en province sans aucun autre eclaircissement. J'y appris votre aven- ture et la consternation extreme qu'elle vous a causee ; mais je n'ai pas voulu vous voir sans Stre assure de vous trouver plus tranquille.
— Vous avez done vu Manon ? lui repondis-je en soupirant. Helas ! vous etes plus heureux que moi, qui suis condamne a ne la revoir jamais ! II me fit des reproches de ce soupir qui marquait encore de la faiblessepour elle. II me flatta si adroitement sur la bo rite de raon caractere et sur mes inclinations, qu'il me fit naitre, des cette premiere visite, une forte envie de renoncer comme lui a tons les plai- sirs du siecle pour entrer dans i'etat ecclesiastique.
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Je goutai teliement cette idee, que, iorsque je me trouvai seul, je ne m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours ae M. l'eveque d'Amiens, qui m'avait donne le meme conseil, et les presages heureux qu'il avait formes en rm faveur, s'il m'ar rivait d'embrasser ce parti. La piete" se mela aussi dans mes considerations. Je menerai une vie sage et chretienne, disais-je; je m'oceuperai de l'etude et de la religion, qui ne me permettront point de penser aux dangereux plaisirs de 1'amour. Je me- priserai ce que le commun des homines admire ; ei comme je sens assez que mon coeur ne desirera que ce qu'il estime, j'aurai aussi peu d'inquietudes que de desirs.
Je formai la-dessus, d'avance, un systeme de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison £cartee, avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une bibliotheque com- posed de livres choisis, un petit ncmbre d'amis vertueux et de bon sens, une table propre, mais frugale et moderee. J'y joignais un commerce de lettres avec un ami qui ferait son sejour a Paris, et qui m'informerait des nouvelles publiques, moins
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pour satisfaire ma curiosite que pour me faire un divertissement des folles agitations deshommes.Ne serai-je pas heureux? ajoutais-je; toutes mes pre- tentions ne seront-elles point remplies? II est cer- tain que ce projet flattait extremement mes incli- nations. Mais a la fin d'un si sage arrangement, je sentais que mon cceur attendait encore quelque chose, et que pour n'avoir rien a desirer dans la plus charmante solitude, il fallait y etre avec Manon.
Cependant, Tiberge continuant de me rendre de frequentes visites pour me fortifier dans le dessein qu'il m'avait inspire, je pris l'occasion d'en faire l'ouverture a mon pere. II me declara que son inten- tion etait de laisser ses enfants libres dans le choix de leur condition, et que, de quelque maniere que je voulusse disposer de moi, ii ne se reservait que re droit de m' aider de ses conseils. II m'en donna de fort sages, qui tendaient moins a me degouter de mon projet qu'a me le faire embrasser avec con- naissance.
Le renouvellement de l'annee scolastique appro- chait. Je convins avec Tiberge de nous mettre en-
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semble au s^minaire de Saint-Sulpice, lui pour achever ses etudes de theologie, et moi pour com- mencer les miennes. Son mente, qui etait connu de 1'evGque du diocese, lui fit obtenir de ce prelat un benefice considerable avant notre depart.
Mon pere, me croyant tout a fait revenu de ma passion, ne fit aucune difficulte de me laisser par- tir. Nous arnvames a Paris; l'habit ecclesiastique prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbe des Grieux celle de chevalier. Je m'attachai a l'etude avec tant d'application, que je fis des progres ex- traordinaires en peu de mois. J'y employais une partie de la nuit, et je ne perdais pas un moment du jour. Ma reputation eut tant d'eclat, qu'on me feli- citait deja sur les dignites que je ne pouvais man- quer d'obtenir ; et sans l'avoir sol!icite\ mon nom fut couche sur la feuille des benefices. Lapiete n'e- tait pas plus negligee; j'avais de la ferveur pour tous les exercices. Tiberge etait charme de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu plusieurs fois rgpandre des lames en s'applaudissant de ce qu'il nommait ma conversion. Que les resolutions humaines soient sujettes a
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changer, c'est ce qui ne m'a jamais eause d'etonne- ment; une passion les fait naHre, une autre passion peut les detruire : mais quand je pense a la sain- tete de celles qui m'avaient conduit a Saint-Sulpice, et la joie interieure que le ciel m'y faisait gouter en les executant, je suis effraye" de la facilite avec laquelle j'ai pu les rompre. S'il est vrai que les se- cours celestes sont a tous moments d'une force egale a celle des passions, qu'on m'explique done par quel funeste ascendant on se trouve emportfc tout d'un coup loin de son devoir, sans se trouver capable de la moindre resistance et sans ressentir le moindre remords.
Je me croyais absolument delivre" des faiblesses de 1'amour. II me semblait que j'aurais prefere la lecture dune page de saint Augustin, ou un quart d'heure de meditation chretienne, a tous les plaisirs des sens, sans excepter ceux qui m'auraient etc" offerts par Manon. Cependant un instant malheu- reux me fit retomber dans le precipice ; et ma chute fut d autant plus irreparable, que, me trouvant tout d'un coup au meme degre de profondeur d'ou j'e- tais sorti, les nouveaux desordres oil je tombai me
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porterent bien plus loin vers le fond de l'abime. J'avais passe presd'un an a Paris sans m'informer des affaires de Manon. II m'en avait d'abord coute beaucoup pour me fairecette violence; mais les con- seils toujours presents de Tiberge et mes propres re- flexions m'avaient fait obtenir la victoire. Les der- niers mois s'etaient ecoules si tranquillement, que je me croyais sur le point d'oublier eternellement cette eharmante et perfide creature. Le temps arriva auquel je devais soutenir un exercice public devant 1'ecole de theologie ; je fis prier plusieurs person- nes de consideration de m'honorer de leur presence. Mon nom fut amsi repandu dans tous les quartiers de Paris; il alia jusqu'aux oreilles de mon infidele. Elle ne le reconnut pas avec certitude sous le titre dabbe; mais unrestede curiosite, ou peut-etrequel- que repentir de m'avoir trahi (je n'ai jamais pu d£- meler lequel de ces deux sentiments), lui fit prendre interet a un nom si semblable au mien ; elle vint en Sorbonne avec quelques autres dames. Elle fut presente a mon «xercic@, et sans doute qu'elie eut peu de peine a me remettre. Je n'eus pas la moindre connaissance de cette
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visite. On sait qu'il y a dans ces lieux des cabinets particuliers pour les dames, ou elles sont cachees derriere une jalousie. Je retournai a Saint-Sulpice, couvert de gloire et charge de compliments. II etait six heures du soir. On vint m'avertir, un moment apres mon retour, qn'une dame demandait a me voir. J'allai au parloir sur-le-champ. Dieux ! quelle apparition surprenante ! j'y trouvai Manon. C'etait elle, mais plus aimable et plus brillante que je ne 1'avais jamais vue. Elle etait dans sa dix-huitieme annee, Ses charmes surpassaient tout ce qu'onpeut decrire : c'etait un air si fin, si doux, siengageant; l'air de 1' Amour meme ! Toute sa figure me parut un enchantement.
Je demeurai interdit a sa vue; et, ne pouvantcon- jecturer quel e"tait le dessein de cette visite, j'atten- dais les yeux baisses et avec tremblement, qu'elle s'expliquat. Son embarras fut pendant quelque temps egal au mien ; mais voyant que mon silence continuait, elle mit la mam devant ses yeux pour cacher quelques larmes. Elle me dit d'un ton ti- mide qu'elle confessait que son infidelite meritait ma haine; mais que, s'll etait vrai que j'eusse jamais
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eu quelque tendresse pour elle, il y avait eu aussi bien de la durete a laisser passer deux ans sans prendre soin de l'informer de mon sort, et qu'il y en avait beaucoup encore a la voir dans 1'elat ou elle etait en ma presence, sans lui dire une parole. Ledesordre de mon ameen l'ecoutantne saurait fetre exprime.
Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps a demi tourne, n'osant l'envisager directement. Je com- mencai plusieurs fois une reponse que je n'eus pas la force d'achever. Enfin je fis un effort pour m'e- crier douloureusement : « Perfide Manon ! Ah ! per- fide! perfide! » Elle me r^peta, en pleurant a chaudes larmes, qu'elle ne pretendait point justifier sa perfidie. « Que pretendez-vous donc?m'ecriai-je encore. Je pretends mourir, r^pondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur, sans lequel il est im- possible que je vive. — Deraande done ma vie, in- fidele ! repris-je en versant moi-meme des pleurs que je m'efforcai en vain de retenir ; demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste a te sacn- fier ; car mon coeur n'a jamais cesse d'etre a toi. » peine eus-je acheve ces derniers mots, qu'elle
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se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle m'accablademille caresses passionnees. Ellem'ap- pela par tous les *oms que l'amour invente pour ex- primer ses plus vives tendresses. Je n'y repondais encore qu'avec langueur. Quel passage, en effet, de la situation tranquille ou j'avais ete, aux mouve- ments tumultueuxque jesentais renaitre! J'en etais epouvante. Jefremissais,comme il arrive lorsqu'on <«e trouve la nuitdans une campagne ecartee : on se croit transports dans un nouvel ordre de choses ; on y est saisi d'une horreur secrete, dont on ne se remet qu'apres avoir considere longtemps tous les environs.
Nous nous assimes l'un pres de l'autre. Je pris ses mains dans les miennes. « Ah! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne m'etais pas at- tendu a la noire trahison dont vcaS avez paye mon amour. II vous etait bien facile de troroper un eceur dont vous etiez la soulreraine absolue, fit qui mettait toute sa felicite a vous plaire et a^ousobeir. Dites- rooi maintenant si vous en avez trouve d'aussi tendres et d'aussi soumis. Non, non, la nature n'en fait guere de la meme trenrpe que le mien. Dites-
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moi da moins si vous l'avez quelquefois regrette, Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonte- qui vous ramene aujourd'hm pour le consoler? 3e ne vois que trop que vous etes plus charmante que jamais ; mais, au nom de toutes ies peines que j'ai souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidele. »
Elle me repondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle s'engagea a la fidelite par tant de protestations et de serments, qu'elle m'attendrii a un degr6 inexprimable. « Chere Manon ! lui dis-je avee ua melange profane d'expressions amoureuses et theologiques, tu es trop adorable pour ane crea- ture. Je me sens le coeur emporte par une delecta- tion victorieuse. Tout ce qu'on dit de la liberte a Saint- Sulpice est une chimere. Je vais perdre ma fortune et ma reputation pour toi, je le prevois bien; je lis ma destinee dans tes beaux yeux ; mais de quelles pertes ne serai-je pas console par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me touchent point; la gloire me parait une fumee; tous mes projets de vie ecclesiastique etaient de folles imaginations : en- fin, tousles biens differents de ceux que j'espere
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avec toi sont des biens meprisables, puisqu'ils m sauraient tenir un moment, dans mon coeur, contre un seul de tes regards. »
En lui promettant n^anmoins un oubli general de ses fautes, je voulus etre informe de quelle maniere elle s'etait laisse seduire par de B*". Elle m'apprit que, l'ayant vue a sa fen&tre, il eHait devenu pas- sionne pour elle ; qu'il avait fait sa declaration en fermier general, c'est-a-dire, en lui marquant dans line lettre que le payement serait proportionne aux faveurs; qu' elle avait capitule" d'abord, mais sans autre dessein que de tirer de lui quelque somme considerable qui put servir a nous faire vivre com- modement ; qu'il l'avait eblouie par de si magnifi- ques promesses, qu'elle s'etait laisse ebranler par degres; que je devais juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laisse voir des t&- moignages la veille de notre separation ; que, mal- gre l'opulence dans laquelle il l'avait entretenue, elle n' avait jamais gout6 de bonheur avec lui, non- seulement parce qu'elle n'y trouvait point, me dit- elle, la d&icatesse de mes sentiments et l'agrement de mes manieres, mais parce qu'au milieu meme
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des plaisirs qu'il lui procurait sans cesse, elle por- tait au fond du coeur le souvenir de mon a:aour et le remords de son infidelite. Elle me parla de Ti- berge et de la confusion extreme que sa visite lui avait causee. « Un coup d'epee dans le coeur, ajouta- t-elle, m'aurait moins emu le sang. Je lui tournai le dos sans pouvoir soutenir un moment sa presence.)* Elle continua de me raconter par quels moyens elle avait ete instruite de mon sejour a Pans, du changement de ma condition et de mes exercices de Sorbonne. Elle m'assura qu'elle avait ete si agitee pendant la dispute, qu'elle avait eu beaucoup de peine non-seulement a retenir ses larmes, mais ses gemissements meme et ses cris, qui avaient ete plus d'une fois sur le point d'eclater. Enfin elle me dit qu'elle etait sortie de ce lieu la derniere, jour ca- cher son desordre, et que, ne suivant que le mou- vement de son cosur et 1'impetuosite de ses desirs, elle etait venue droit au seminaire, avec la resolu- tion d'y mourir si elle nc me trouvait pas dispose" a lui pardonner.
Ou trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eut pas touche? Pour moi , je sentis dans
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ce moment que j'aurais sacrifie pour Manon tous les e>eches du monde Chretien. Je lui demandai quel nouvel ordre elle jugeait a propos de mettre dans nos affaires. EUe me dit qu'il fallait sur-le-champ sortir du seminaire et remettre a nous arranger dans un lieu plus sur. Je consentis a toutes ses volontes sans replique. Elle entradans son carrosse pour aller m'altendre au coin de la rue. Je m'echap- pai un moment apres sans etre apercu du portier. Je montai avec elle. Nous passames a la friperie ; je repris les galons et l'epee. Manon fournit aux frais; car j'etais sans un sou, et, dans la crainte que je ne trouvasse de l'obstacle a ma sortie de Saint-Sul- pice, elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment a ma chambre pour y prendre mon argent, Mon tresor d'ailleurs etait mediocre, et elle assez riche des liberalites de B*** pour me"priser ce qu'elle me faisait abandonner. Nous conferames chez le fripier m6me sur le parti que nous allions prendre? Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me faisait de B***, elle resolut de ne pas garder avec lui le moindre menagement. « Je veux lui kisser ses meubles, medit-elle, ils sontalui;mais
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j'emporterai , comme de justice, les bijoux et pres de soixante mille francs que j'ai tires de lui depuis deux ans. Je ne lui ai donne nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle : ainsi, nous pouvoas demeurer sans crainte a Paris, en prenant une maison commode ou nous vivrons heureusement. »
Je lui representai que, s'il n'y avait point de peril pour elle, il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point t6t ou tard d'etre reconnu, et qui serais continuellement exposS au malheur que j'avais deja essuye. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret a quitter Paris. Je craignais tant de la chagriner, qu'il n'y avait point de basard que je ne meprisasse pour lui plaire ; cependant nous trouvames un temperament raisonnable, qui fut de louer une maison dans quelque village voisin de Paris, d'ou il nous serait aise d'aller a la ville lors- que le plaisir ou le besoin nous y appellerait. Nous ehoisimes Chaillot, qui n'en est pas dloigne. Manon retourna sur-le-champ chez elle, J'allaj i'attendre a la petite porte du jardin des Tuileries.
Elle revint, une heure apres, dans un carrosse de louage, avec une fille qui la servait et quelques
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malles ou ses habits et tout ce qu'elle avait de pr&» cieux etaient renfermes.
Nous ne tardames point a regagner Chaillot. Nous iogeames la premiere nuit a I'auberge, pour nous donnerle temps de chercher une maison, ou du moins un appartement commode. Nous en trou- vames, des le lendemain, un de notre gout.
Mon bonheur me parut d'abord etabli d'une ma- niere inebranlable. Manon etait la douceur et la complaisance menne. Elle avait pour moi des atten- tions si dedicates, que je me crus trop parfaitement dedommage" de toutes mes peines. Comme nous avions acquis tous deux un peu d'experience, nous raisonndmes sur la solidity de notre fortune. Soixante mille francs, qui faisaient le fonds de nos richesses, n' etaient point une somme qui put s'e- tendre autant que le cours d'une longue vie. Nous n'etions pas disposes d'ailleurs a resserrer trop notre depense. La premiere vertu de Manon, nbn plus que la mienne, n'etait pas l'economie. Voici le plan que je lui proposal : * Soixante mille francs, lui dis-je, peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille ecus nous suffiront chaque annee, si
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nous continuous de vivre a Chaillot. Nous y mene- rons une vie honnete, mais simple. Notre uni- que depense sera pour l'entretien d'un carrosse et pour les spectacles. Nous nous reglerons. Vous aimez l'Opera, nous irons deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous bornerons tellement, que nos pertes ne passeront jamais deux pistoles. II est impossible que dans l'espace de dix ans il n'ar- rive point de changement dans ma famille; mon pere est age, il peut mourir ; je me trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos autres craintes. »
Cet arrangement n'eut pas ete la plus folle action de ma vie, si nous eussions et6 assez sages pour nous y assujettir constamment ; mais nos resolu- tions ne durerent guere plus d'un mois. Manon etait passionnee pour le plaisir; je l'etais pour elle : il nous naissait a tous moments de nouvelles occasions de depense; et, loin de regretter les sommes qu'elle employait quelquefois avec profu- sion, je fus le premier a lui procurer tout ce que je croyais propre a lui plaire. Notre demeure de Chaillot commenca meme a lui devenir a charge.
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L'hiver approchait, tout le monde retournait a la ville, et la campagne devenait deserte. Sile me pro- posa de reprendre une maison a Paris. Je n'y con- sentis point; mais, pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis que nous pouvions y 'ouer un appartement meuble, et que nous y passerions la nuit lorsqu'il nous arriverait de quitter trop tard l'assemblee ou nous allions plusieurs fois la se- maine; car rincommodite" de revenir si tard a Ghaillot etait le pretexte qu'elle apportait pour le vouloir quit%r. Nous nous donnames ainsi deux logements, l'un a la ville et l'autre a la campagne. Ce changement mit bientot le dernier d&ordre dans nos affaires, en faisant naitre deux aventures qui causerent notre ruine.
Manon avait un frere qui etait garde du corps. II se trouva malheureusement loge\ a Paris, dans la m&ne rue que nous. II reconnut sa soeur en la voyant le matin a sa fenetre. II accourut aussitot chez nous. C'etait un homme brutal et sans principe's d'hon- neur. II entra dans notra chambre en jurant horrible- ment ; et comme il savait une partie des aventures de sa soeur, i! 1'accabla d'injures et de reproches.
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J'etais sorti un moment auparavant, ce qu' fut sans doute un bonheur pour lui ou pour 'jioi, qm n'etais rien moins que dispose a souffrir une in- sulte. Je ne retournai au logis qu'aprds son depart. La tristesse de Manon me fit juger qu'il s'etait passe quelque chose d' extraordinaire. Elle me raconta la scene facheus^ ip'elle venait d'essuyer et les me- naces brutales de son frere. J'en eus tantde ressen- timent, que j'eusse couru sur-le-champ a la ven- geance, si elle ne m'eut arrete par ses larmes.
Pendant que je m'entretenais avec elledecette aventure, le garde du corps rentra dans ia chambre ou nous etions , sans s'etre fait annoncer. Je Be l'aurais pas recu aussi civilement que je le fis, si je i'eusse connu ; mais, nous ayant salues d'un air riant, il eut le temps de dire a Manon qu'il venait lui faire des excuses de son emportement ; qu'il 1'a- vait crue dans le desordre, et que cette opinion avait allume sa colere ; mais que s'etant informe qui j'etais d'un de nos domestiques, il avait appris de moi des choses si avantageuses, qu'elles lui fai- saient desirer de bien vivre avec nous.
Quoique cette information qui lui venait d'un de
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mes laquais, eut quelque chose de bizarre et de choquant, je recus son compliment avec honnetete ; je crus faire plaisir a Manon ; elle paraissait char- mee de le voir porte a se reconcilier. Nous le retin- mes a diner.
II se rendit en peu de moments si familier que, nous ayant entendus parler de notre retour a Chail- iot, il voulut absolument nous tenir compagnie. Ii fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce fut une prise de possession ; car il s'accoutuma bientfit a nous voir avec tant de plaisir qu'il fit sa maison de la notre, et qu'il se rendit le maitre, en quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait son frere, et, sous pretexte de la liberie fraternelle, il se mit sur le pied d'amener tous ses amis dans notre maison de Chaillot et de les y trai- ter a nos depens. II se f& habiller magnifiquement a nos frais, il nous engagea meme a payer toutes ses dettes. Je fermais les yeux sur cette tyrannic pour ne pas deplaire a Manon, jusqu'a feindre de ne pas m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps, des sommes considerables. II est vrai qu'e- tant grand joueur, il avail la fidelite de lui en re-
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mettre une partie lorsque la fortune le favorisait ; rnais la ndtrc etait trop mediocre pour fournir long- temps ades depenses si peu moderees.
J'etais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour nous delivrer de ses importunites, lors- qu'un funeste accident m'epargna cette peine, en nous en causant une autre qui nous abima sans ressource.
Nous etions demeures un jour a Paris pour y coucher, comme il nous arrivait fort souvent. La servante, qui restait seule a Chaillot dans ces oc- sions, vint m'avertir le matin que le feu avait pris pendant la nuit dans ma maison et qu'on avait eu beaucoup de difflculte a l'eteindre. Je lui deman- dai si nos meubles avaient souffert quelque dom- mage : elle me repondit qu'il y avait eu une si grande confusion, causee par la multitude d'etran- gers qui etaient venus au secours, qu'elle ne pou- vait Gtre assuree de rien. Je tremblai pour notre ar- gent qui etait renferme dans une petite caisse. Je me rendis promptement a Chaillot. Diligence inu- tile! la caisse avait deja disparu.
J'eprouvai alors qu'on peut aimer l'argent sans
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Stre avare. Cette perte me pen&ra d'une si vive douleur, que j'en pensai perdre la raison. Je com- pris tout d'un coup a quels nouveaux malheurs fallais me trouver expose : l'indigence etait le moindre. Je connaissais Manon; je n'avais deja que trop eprouve que, quelque fidele et quelque atta- ched qu'elle mefutdans la bonne fortune, il ne fallait pas compter sur elle dans la misere : elle aimait trop 1'abondance et les plaisirs pour me les sacrifier. Jela perdrai ! m'ecriai-je. Malheureux chevalier ! tu vas done perdre encore tout ce que tuaimesl Cette pens6e me jeta dans un trouble si affreux , que je balancai pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de finir tous mes maux par la mort.
Cependant je conservai assez de presence d'es- prit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait nulle ressource, Le ciel me fit naitre une idee qui arr&a mon desespoir ; je crus qu'il ne me serait pas impossible de cacher notre perte a Ma- non, et que, par industrie ou par quelque faveur du hasard, je pourrais fournir assezhonnetementa son entretien pour 1 empecher de sentir ia necessity
PREMlfeRE PARTIE. 67
J'ai compt6, disais-je pour me consoler, que vmgt mille ecus nous sufBraient pendant dix ans : sup- posons que les dix ans soient ecoules et que nul des changements que j'esperais ne soit arrive dans ma famille. Quel parti prendrais-je ? Je ne le sais pas trop bien ; mais ce que je ferais alors, qui m'em- p&che de le faire aujourd'hui? Combien de person- nes vivent a Paris, quin'ont ni mon esprit ni mes qualites naturelles, et qui doivent neanmoins leur entretien aleurs talents, tels qu'ils les ont!
La Providence, ajoutais-je, en reflechissant sur les differents etats de la vie, n'a-t-elle pas arrange les cboses fort sagement? La plupart des grands et des riches sont des sots ; cela est clair a qui con- nait un peu le monde. Or il y a la-dedans une jus- tice admirable. S'ils joignaientl'esprit auxrichesses, ils seraient trop heureux, et le reste des hommes trop miserables. Les qualites du corps et de l'ame sont accordees a ceux-ci comme des moyens pour se retirer de la misere et de la pa uvrete. Les uns prennent part aux richesses des gr ands en servant a leurs plaisirs, ils en font des dupes; d'autres ser- vent a leur instruction, ils tachent d'en faire d'hon-
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nltes gens : il est rare, a la verite, qu'ils y reus- sissent; mais ce n'est pas la le but de la divine sagesse : its tirent toujours un fruit de leurs soins, qui est de vivre aux depens de ceux qu'ils instrui- sent ; et, de quelque facon qu'on le prenne, c'est un fonds excellent de revenu pour les petits que la sottise des riches et des grands.
Ces pensCes me remirent un peu le coeur et la tSte. Je rexolus d'abord d'aller consulter M. Les- caut, frere de Manon. II connaissait parfaitement Paris , et je n'avais eu que trop d'occasions de re- connaitre que ce n'elait ni de son bien, ni de la paye du roi qu'il tirait son plus clair revenu. II me res- tait a peine vingt pistoles, qui s'etaient trouvGes heureusement dans ma poche. Je lui montrai ma bourse, en lui expliquant mon malheur et mes craintes , et je lui demandai s'il y avait pour moi un parti a choisir entre celui de mourir de faitn ou de me casser la tSte de desespoir. II me re'pondit que se casser la tele etait la ressource des sots; pour mourir de faim, qu'il y avait quantite de gens d'esprit qui s'y voyaient reduits, quand ils ne vou- '.aient pas faire usage de leurs talents ; que c'elait a
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moi d'examiner de quoi j'^tais capable ; qu'il m'as- surait ae son secours @t de sesconseiis dans toutes mes entreprises.
« Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis- je; mes besoins demanderaient un remedeplus pre- sent, car que voulez-vous que je dise a Manon? — • A proposde Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous em- barrassed N'avez-vous pas toujours, avec elle, de quoi finir vos inquietudes quand vous le voudrez? Une fiiie comme elle devrait nous entretenir, vous, elle et moi. » II me coupa la reponse que cette im- pertinence meritait, pour continuer de me dire qu'il me garantissait avant le soir mille ecus a partager entre nous, si je voulais suivre son conseil ; qu'il connaissait un seigneur si liberal sur le cnapitre des plaisirs, qu'il etait sur que mille ecus ne lui coute- raient rien pour obtenir les faveurs d'une fille telle que Manon.
Je l'arretai. « J'avais meilleure opinion de vous, lui repondis-je; je m'etais figure que le motif que vous aviez eu pour m'accorder votrt. amitie etait un sentiment tout oppose a celui ou vous etes main- tenant. « II me confessa impudemment qu'il avait
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toujours pense" de mfime, et que sa soeur ayant une fois viole ies lois de son sexe, quoique en favear de inornate qu'il ainiait le plus, il ne s'etait reconcile avec elle que dans I'esperance de tirer parti de sa mauvaise conduite.
II me fat aise de juger que jusqu'alors nous avions ele- ses dupes. Quelque emotion, neanmoins, que ce discours m'eut causae, 1© besoin que j'avais de lui m'obligea de repondre en riant que son conseil etait une derniere ressource qu'il Mlait remettre a i'extreraite. Je le priai de m'ouvrir quelque autre voie.
II me proposa de profiler de ma jeunesse et de la figure avantageuse que j'avais regue de la nature pour me mettre en liaison avec quelque dame vieille et liberate. Je ne goutai pas non plus ee parti, qui m'aurait rendu infidele a Manon.
Je lui parlai du jeu comme du moyen le plus facile et le plus convenable a ma situation. II me dit que le jeu, a la verite, elait une ressource, mais que cela demandait d'elre explique qu'entreprendre de jouer simplement avec les esperances communes, ©'etait le vrai moyen d'achever ma perte que de
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pr&endre exercer seul, et sans £tre soutenu, les petits moyens qu'un habile homme emploiepour corriger la fortune, etaitun metier trop dangereux; qu'il y avait une troisieme voie, qui 6tait celle de 1'association ; mais que ma jeunesse lui faisait crain- dre que messieurs les confreres ne me jugeassent point encore les qualites propres a la ligue. II me promit neanmoins ses bons offices aupres d'eux ; et, 3e que je n'aurais pas attendu de lui, il m'offrit quelque argent iorsque je me trouverais presse du besoin. L'unique grace que je lui demandai, dans lescirconstances, fut de ne rien apprendre a Manon de la perte que j'avais faite et du sujet de notre conversation.
Je sortis de chez lui moins satisfait encore que je n'y etais entre; je me repentis mesne de lui avoir confiemon secret : il n'avait rien fait pour moi que je n'eusse pu obtenir de meme sans cette ouverture, et je craignais mortellement qu'il ne manquat a la promesse qu'il m'avait faite de ae rien decouvrir a Manon. J'avais lieu d'apprehender aussi, par la declaration de ses sentiments, qa'il ne format le dessein de tirer parti d'etle, suivant ses propres
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termes, en l'enlevant de mes mains, ou du moins en lui conseillant de me quitter pour s'attacher a quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis la-dessus mille reflexions qui n'aboutirent qu'a me tourmenter et a renouveler le desespoir ou j'avais 6te" le matin. II me vint plusieurs fois a l'esprit d'ecrire a mon pere, et de feindre une nouvelle con- version, pour obtenir de lui quelque secours d'ar- gent; maisje merappelaiaussitdtque, malgre toute sa bonlef il m'avait resserre six mois dans une etroite prison pour ma premiere faute ; j'etais bien sur qu'apres un eclat tel que l'avait du causer ma fuite de Saint-Sulpice, il me traiteraitbeaucoup plus rigoureusement.
Enfin cette confusion de pense"es en produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon esprit, et que je m'etonnai de n'avoir pas eue plus t6t : ce fut de recourir a mon ami Tiberge, dans iequel j'etais bien certain de -etrouver toujours le m&ine fonds de zele et d 'ami tie. Rien n'est plus admirable et ne fait plus d'honneur a la vertu que la confiance avec laquelle on s'adresse aux person- nesdont on connaitparfaitementlaorobite. On sent
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qu'il n'y a point de risque a courir : si elles ne sont Das toujours en etat d'offrir du secours, on est sur qu'on en obtiendra du moins de la bonte et de la compassion. Le cceur, qui se fermeavec tant de soin au reste des hommes, s'ouvre naturellement en leur presence, comme une fleur s'epanouit a la lu- miere du soleil, dont elle n'attend qu'une douce influence.
Je regardai comme un effet de la protection du ciel de m'etre souvenu si a propos de Tiberge, et je re"solus de chercher les moyens de le voir avant la fin du jour. Je retournai sur-le-champ au logis, pour lui ecrire un mot et lui marquer un lieu propre a notre entretien. Je lui recommandai le silence et la discretion comme un des plus importants ser- vices qu'il put me rendre dans la situation de mes affaires.
La joie que l'espe>ance de le voir m'inspirait ef- faca les traces du chagrin que Manon n'aurait pas manque' d'apercevoir sur mon visage. Je lui parlai de notre malheur de Chaillot comme d'une baga- telle qui ne devait point 1'alarmer; et Paris etant le lieu du monde ou eiie se voyait avec le plus de
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plaisir, elle ne fut pas fachee de m'entendre dire qu'ii etait a. propos d'y demeurer jusqu'a ce qu'on eut repare" a Cbaillot quelques legers effets de 1'in- cendie.
Une heure apres, je recus la reponse de Tiberge, qui me promettait de se rendre au lieu de 1'assigna- tion. J'y eourus avec impatience. Je sentais nean- moinsquelque honte d'aller paraitre aux yeux d'un ami dont la seule presence devait etre un reproche de mes desordres : mais 1' opinion que j'avais de la bonte de son coeur et 1'interet de Manon soutinrent ma hardiesse.
Je 1'avais prie de se trouver au jardin du Palais- Royal. II y etait avant moi. II vinl m'embrasser aussitdt qu'il m'eut apercu; il me tint serre long- temps entre ses bras, et je sentis mon visage mouille de ses larmes. Je lui dis que je ne me presentais a luiqu'avec confusion, et que je portais dans le coeur un vif sentiment de mon ingratitude; quela premiere chose dont je le conjurais etait de m'apprendrs s'il m'etait encore permis de le regarder comme mon ami, apres avoir merite si justement de perdre son estime et son affection. II me repondit du ton ieplus
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tendre que rien n'etait capable de le faire renoncer a cette qualite: que mes malheurs memes, et, sije lui permettais de le dire, mes fautes et mes desor- dres avaient redouble sa tendresse pour moi ; mais que c'etait, une tendresse mSiee dela plus vive dou- leur, telle qu'on la sent pour une personne chere qu'on voit toucher a sa perte sans pouvoir la se- courir.
Nous nous assimes sur un banc. «Helas! lui dis- je avec un soupir parti du fond du coeur, votre com- passion doit etre excessive, mon cher Tiberge, si vous m'assurez qu'elle est egale a mes peines ! J'ai honte de vous les laisser voir, car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse; mais Peffet en est si triste, qu'il n'est pas besoin de m' aimer autant que vous faites pour en etre attendri. »
11 me demanda, comme une marque d'amitie, de lui raconter sans deguisement ce qui m'etait arrive depuis mon depart de Saint-Sulpice. Je le satisfis ; et, loin d'altexer quelque chose a la verite, ou de diminuer mes fautes pour les faire trouver plus es- cusabSes, je lui parlai de ma passion avec toute la force qu'elle m'mspirait. Je lalui representai comme
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un de ces coups particuliers du destin qui s'attache a la ruine d'un miserable, et dont il est aussi im- possible a la vertu de se defendre qu'il l'a ete a la sagesse de les prevoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes craintes, du desespoirou j'etais deux heures avant que dele voir, et de celui dans lequel j'allais retomber, si j'etais abandon^ par mes amis aussi impitoyablement que par la fortune; enfin j'attendris tellement le bon Tiberge, que je le vis aussi afflige par la compassion que je l'e"tais par le sentiment de mes peines.
II ne se lassait point de m'embrasser et de m'ex- horter a prendre du courage et de la consolation; mais comme il supposait toujours qu'il fallait me separer de Manon, je lui fis entendre nettement que c'etait cette separation meme que je regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'etais dispose a souffrir non-seulement le dernier exces de la misere , mais la mort la plus cruelle, avant que de recevoir un remede plus insupportable que tous mes maux ensemble.
«< Expliquez-vous done, medit-il; quelle espece de secowrs suis-je capable de vous donner, si vous
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vous revoltez contre toutes mes propositions ? » Je nosais lui declarer que c'etait de sa bourse que j'avais besoin. II le comprit pourtant a la fin; et, m'ayant confesse qu'il croyait m'entendre, il de- meura quelque temps suspendu, avec l'air d'une personne qui balance. « Ne croyez pas, reprit-il bientdt, que ma reverie vienne d'un refroidissement de zele et d'amitie ; mais a quelle alternative me reduisez-vous , s'il faut que je vous refuse le seul secours que vous voulez accepter, ou que je blesse mon devoir ea vous l'accordant? car n'est-ce pas prendre part a votre desordre que de vous y faire pers6verer?
» Cependant, continua-t-il apres avoir reflechi un moment, je m'imagine que c'est peut-&tre l'etat violent ou l'indigence vous jette qui ne vous laisse pas assez de liberte pour choisir le meilleur parti. II faut un esprit tranquille pour gouter la sagesse et la verity. Je trouverai le moyen de vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi , mon cher cheva- lier, ajouta-t-k en m'embrassant, d'y niettre seule- ment une condition : c'est que vous m'apprendrez ie lieu de votre demeure, et que vous souffrirez que
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je fasse du moins mes efforts pour vous ramener h la vertu, que je sais que vous aimez, et dont il n'y a que la violence de vos passions qui vous ecarte. »
Je lui accordai sincerement tout ce qu'il souhai- tait, et je le priai de piaindre la malignite de mon sort, qui me faisait profiler si mal des conseils d'un ami si vertueux. II me mena aussitot chez un ban- quier de sa connaissance, qui m'avanga cent pis- toles sur son billet; car il n'6tait rien moins qu'en argent comptant. J'ai deja dit qu'il n'etait pas riche : son benefice valait naille ecus; mais, comme c'etait la premiere annee qu'il le possedait, il n'avait en- core rien touch6 du revenu ; c'etait sur les fruits futurs qu'il me faisait cette avance.
Je sentis tout le prix de sa generosity : j'en fus touche jusqu'au point de deplorer l'aveuglement d'un amour fatal qui me faisait violer tous les devoirs ; la vertu eut assez de force pendant quel- ques moments pour s'elever dans mon coeur contre ma passion, et j'apergus, du moins dans cet instant de lumiere, la honte et Tindignite de mes cbaines, Mais ce combat fut leger et dura peu. La vue de
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Manon m'aurait fait precipiter du ciel ; et je m'elon- nai, en me retrouvant pres d'elle, que j'eusse pu traiter un moment de honteuse une tendresse si juste pour un objet si charmant.
Manon etait une creature d'un caractere extraor- dinaire. Jamais fille n'eut moins d'attachement qti'eWe pour l'argent; mais elle ne pouvait etre tranquilleun moment avec lacrainte d'en manquer. C'etait du plaisir etdes passe- temps qu'il luifallait. Elle n'eut jamais voulu toucher un sou, si Ton pou- vait se divertir sans qu'il en coute ; elle ne s'infor- mait pas meme quel etait lefonds de nos richesses, pourvu qu'eHe put passer agreablement la journee; de sorte que, n'etantniexcessivement livreeaujeu, ni capable d'etre eblouie par le faste des grandes depenses, rien n'etait plus facile que de la satis- faire, en lui faisant naitre tous les jours des amu- sements de son gout. Mais c'etait une chose si ne- cessaire pour elle d'etre ainsi occupee par le plaisir, qu'il n'y avait pas le moindre fond a faire sans cela sur son humeur et sur ses inclinations. Quoiqu'elle m'aimat tendrement, et que je fusse le seul, comme elle >en convenait volontiers, qui put lui faire gouter
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parfaitement les douceurs de l'amour, j'etais pres- que certain que sa tendresse ne tiendrait point con- tre de certaines craintes. Elle m'aurait preT&e a toute la terre avec une fortune mediocre , mais je ne doutais nullement qu'elle ne m'abandonnat pour quelque nouveau de B***, lorsqu'ii ne me resterait que de la Constance et de la fidelite a lui offrir.
Je resolus doncderegler si bien madepense pap ticuliere, ;que je fusse toujours en &ai de fournir aux siennes, et de me priver plutdt de mille choses necessaires que de la borner m§me pour le superflu. Le carrosse m'effrayait plus que tout le reste ; car il n'y avait point d'apparence de pouvoir entretenir des chevaux et un cocher.
Je decouvris ma peine a M. Lescaut. Je ne lui avais point cache que j'eusse recu cent pistoles d'un ami. II me repe"ta que si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne desesperait point qu'en sacrifiant de bonne grace une centaine de francs pour traiterses associ^s, je ne pusse 6tre admis, a sa recomman- dation, dans la ligue de l'industrie. Quelque repu- gnance que j'eusse a tromper, je me laissai entraii- ner par une cruelle necessite.
PBEMIERE PAKTIE. 81
M. Lescaiit mepresenta, ie soir mSme,v-oimne un de ses parents. II ajouta que j'etais d'autant mieus dispose a reussir, que j'avais besoin de plus gran- des faveurs de la fortune. Cependant pour faire connaitre que ma misere n'etait pas celle dnn homme de neant, il leur dit que j'etais dans le des- sein de leur donner a souper. L'offre fut accepted. Je les traitai magnifiquement. On s'entretint long- temps de la gentillesse de ma figure et de mes heu- reuses dispositions ; on pretendit qu'il y avait beau- coup a esperer de moi, parce qu'ayant quelque chose dans la physionomie qui sentait l'honnete homme, personne ne se defierait de mes artifices; enfin on rendit grace a M. Lescaut d'avoir procure a I'ordre un novice de mon merite, et i'on chargea un des chevaliers de me donner, pendant quelques jours, les instructions necessaires.
Le principal theatre de mes exploits devait etre l'h&tel de Transylvanie, ou il y avait une table de phavaon dans une salle, et divers autres jeux de cartes et de des dans la galerie. Cette academie se tenait au profit de monsieur le prince de R*", qui demeurait alors a Clagny, et la plupart de ses offi-
82 MANON LESCAOT.
ciers etaient de notre societe. Le dirai-je a ma honte? je profitai en peu de temps des legons de mon mai- tre ; j'acquis surloutbeaucoup d'habilete" a faire une volte-face, k filer la carte ; et m'aidant fort bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais as- sez legerement pour tromper les yeux des plus ha- biles et ruiner sans affectation quantite d'honnetes joueurs. Cette adresse extraordinaire hata si fort les progres de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des sommes considerables, outre eel les que je partageais de bonne foi avec mes associes.
Je ne craignis plus alors dedecouvrir a Manoa notre perte de Chaillot ; et, pour la consoler en lui apprenant cette facheuse nouvelle, je louai une maison garnie, ou nous nous gtabiimes avec un air d'opulence et de securite.
Tiberge n'avait pas manque, pendant ce temps-la, de me rendre de frequentes visiles. Sa morale ne finissait point. II recommengait sans cessea me re- presenter le tort que je faisais a ma concience, a mon honneur et a ma fortune. Je recevais ses avis avec amitie; et, quoique je n'eusse pas la momdre
PREMIERE PARTIE, 83
disposition a les suivre, je lui savais bon gre de soa zele, parce que j'en connaissais la source. Quelquefois je le raillais agreablement en presence mems de Manon, et je l'exhortais a n'etre pas plus scrupuleux qu'un grand nombre d'eveques et d'au- tres pretres qui savent fort bien aceorder une mai- tresse avec un benefice. « Voyez, lui disais-je, en lui montrantles yeux de la mienne, et dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiees par une si belle cause. » II prenait patience. Illapoussa meme assez loin; mais lorsqu'il vit que mes riches- ses augmentaient, etque non-seulement je luiavais restitue ses cent pistoles, mais qu'ayant loue une nouvelle maison et double ma depense, j'allais me replonger plus que jamais dans les plaisirs, il chan- gea entierement de ton et de manieres : il se plaignit de mon endurcissement, il me menaca des chati- ments du ciel, et il me predit une partie des mal- heurs qui ne tarderent guere a m'arriver. « Il est im- possible, me dit-il , que les richesses qui servent a l'entretien de vos desordres vous soient venues par des voies legitimes. Vous les avez acquises injuste- ment, elles vous seront ravies de meme. La plus
84 MANON LESCAUT.
terrible punition de Dien serait de vous en laisser jouir tranquillement. Tous mes conseils, ajouta-t-il, vous ont 6te inutiles ; je ne prevois que trop qu'ils vous seront bientbt importuns. Adieu, ingrat el faible ami. Puissent vos criminels plaisirs s'eva- nouir comme une ombre ! Puissent votre fortune et votre argent perir sans ressource, et vous rester seul et nu, pour sentir la vanite des biens qui vous ont follement enivre ! C'est alors que vous me trou- verez dispose a vous aimer et a vous servir ; mais je romps aujourd'hui tout commerce avec vous, et je deteste la vie que vous menez. »
Ce fut dans ma cbambre, aux yeux de Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. II se leva pour se retirer. Je voulus le retenir; maisje fus arr&te par Manon, qui me dit que c'etait un foil qu'il fallait laisser sortir.
Son discours ne laissa pas de faire quelque im- pression sur moi. Je remarque ainsi les diverses occasions ou mon cceur sentit un retour vers Je bien, parce que c'est a ce souvenir que j'ai du ensuite une partie de ma force dans les plus mal- heureuses circonstances de ma vie.
PREMIERE PARTIE 85
Les caresses de Manon dissiperent en un moment le chagrin que cette scene m'avait cause. Nous con- tinuames de mener une vie toute composee de plai- sirs et d'amour. L'augmentation de nos lichesses redoubla notre affection. V6nus et la fortune n'a- vaient point d'esclaves plus heureux. Dieux ! pour- quoi nommer le monde un lieu de miseres, puis- qu'on peut y gouter de si charmantes delices! Mais helasl ieur faible est de passer trop vite. Quelle autre felicile" voudrait-on se proposer, si elles etaient de nature a durer toujours? Les n6tres eurent le sort commun, c'est-a-dire de durer peu et d'etre suivies par des regrets amers.
J'avais fait au jeu des gains si considerables, que je pensais a placer une partie de mon argent. Mes domestiques n'ignoraient pas mes succes, surtout mon valet de chambre et la suivante de Manon, devant lesquels nous nous entretenions souvent sans defiance. Cette fille etait jolie; mon valet en etait amoureux. lis avaient affaire a des maitres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginerent pouvoir trom- per aisement. lis en conQurent le dessein, et ils Vexecuterent si malheureusement pour nous, qu'ils
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nous mirent dans un etat dont il ne nous a jamais ele possible de nous relever.
M. Lescaut nous ayant un jour donne a souper, iletait environ minuit lorsque nous retoumames au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa femme de chambre ; ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils n'avaient point el& vus daas la maison depuis huit heures, et qu'ils etaient partis apres avoir fait transporter quelques caisses, suivant les ordres qu'ils disaient avoir recus de moi. Je pres- seotis une partie de la verite ; mais je ne formai point de soupcons qui ne fussent surpasses par ce que j'apergus en entrant dans ma chambre. La ser- rure de mon cabinet avail ete forcee et mon argent enleve" avec tous mes habits. Dans le temps que je reflechissais seul sur cet accident, Manon vint, tout effrayee, m'apprendre qu'on avait fait le meme ravage dans son appartement.
Le coup me parut si cruel, qu'il n'y eut qu'ua effort extraordinaire de raison qui m'empecha de me livrer aux cris et aux pleurs. La crainte de com- muniquer mon desespoir a Manon me fit affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis en badinani
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que je me vengerais sur quelque dupe a I'hdtel de Transylvanie. Cependant elle me sembla si sensible a notre malheur, que sa tristesse eut bien plus de force pour m'affliger que ma joie feinte p'en avait eu pour i'empecher d'etre trop abattue. « Nous sommes perdus ! » me dit-elle les larmes aux yeux. Je m'efforcai en vain de la consoler par mes caresses. Mes propres pleura trahissaient mon d6- sespoir et ma consternation. En effet, nous etions mines si absolument, qu'il ne nous restait pas une chemise.
Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ monsieur Lescaut. II me conseilla d'aller a l'heure meme chez monsieur le lieutenant de police et mon- sieur le grand prevdtde Paris. J'y aliai, mais cefut pour mon plus grand malheur ; car, outre que cette demarche et celles que je lis faire a ces deux offi- ciers de justice ne produisirent hen, je donnai le temps a Lescaut d'entretenir sa sosur et de lui ins- pirer, nendant mon absence, une horrible resolu- tion. II lui parla de monsieur de G*** M***, vieux voluptueux qui payait prodigalement ses plaisirs, et lui fit envisages' tant d'avantages a se mettre a sa
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solde, que, troublee comme elle etait par notre dis- grace, elle en Ira dans tout ce qu'il entreprit de lui persuader. Cet honorable marche fut conclu avant mon retour, et l'execution remise au lendemain, apres que Lescaut aurait prevenu monsieur de G""
Je le trouvai qui m'attendait au logis; mais Manon s'etait couchee dans son appartement, et elle avait donne ordre a son laquais de me dire dire qu'ayant besoin d'un peu de repos, elle me priait de la laisser seule pendant cette nuit. Lescaut me quitta apres m' avoir offert quelques pistoles que j'acceptai.
II etait pres de quatre heures quand je me mis au lit; et m'y etant encore occupe longtemps des moyens de retablir ma fortune, je m'endormis si tard, que je ne pus me reveiller que vers les onze heures ou midi. Je me levai promptement pour aller m'informer de la sante de Manon : on me dit qu'elle etait sortie une heure auparavant avec son frere, qui l'etait venu prendre dans un carrosse de louage. Quoiqu'une telle partie faite avec Lescaut me parut mysterieuse, je me fis violence pour sus-
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pendre mes soupcons. Je laissai couler quelques heures que je passai a lire. Enfin, n'etant plus le maitre de mon inquietude, je me promenai a grands pas dans nos appartements. J'apercus dans celui de Manon une lettre cachetee qui etait sur la table. L'adresse etait a moi, et l'ecriture de sa main. Je 1'ouvris avec un frisson mortel ; elle etait dans ces tennes :
« Je te jure, mon cher chevalier, que tu es Pidole » de mon coeur, et qu'il n'y a que toi au monde » que je puisse aimer de la facon dont je t'aime; » mais ne vois-tu pas, ma pauvre chere ame, que » dans l'etat ou nous sommes reduits, c'est une » sotte vertu que la fidelite? Crois-tu qu'on puisse » etre bien tendre lorsqu'on manque de pain? La » faim me causerait quelque meprise fatale; je ren- » drais quelque jour le dernier soupir en croyant en » pousser un d'amour. Jet'adore, compte la-dessus; » mais laisse-moi pour quelque temps le management » de notre fortune. Malheur a qui va tomber dans » mes filets ! je travaille pour rendre mon chevalier •» riche et heureux. Mon frere I apprendra des nou-
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» velles de ta Manon ; il te dira qu'elle a pleure" de » la necessite de te quitter. »
Je demeurai, apres eette lecture, dans un 6tat qui me serait difficilea deerire; car j'igaore encore aujourd'hui par quelle espece de sentiments je fus alors agite\ Ce fut une de ces situations uniques, auxquelles on n'a rien eprouve" qui soit semblable : on ne saurait les expliquer aux autres, parce qu'ils n'en ont pas l'idee ; et Ton a peine a se les bien demeler a soi-meme, parce qu'etant seules de leur espece, cela ne se lie a rien dans la memoire, et ne peut meme etre rapproche d'aucun sentiment connu. Cependant, de quelque nature que fussent les miens, il est certain qu'il devait y entrer de la douleur, du depit, de la jalousie et de la honte. Heureux, s'il n'yfut pas entre encore plus d' amour!
Elle m'aime, je le veux. croire; mais ne faudrait- il pas, m'ecriai-je, qu'elle fut un monstre pour me bair? Quels droits eut-on jamais sur un coeur que je n'aie pas sur le sien ? Qitg me reste-t-il a faire pour elle, apres tout ce que jelui aisacrifie? Cepen- dant elle m'abandonne ! et i'ingrate se croit a cou-
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vert de mes reproches en me disantqu'elle ne cesse pas de m' aimer ! Elle apprehende la faim ! Dieu d'amou?! quelle grossierete de sentiments, et que c'est repondre mal a ma delicatesse ! Je ne l'ai pas apprehendee, moi qui m'y expose si volontiers pour eile en renongant a ma fortune et aux douceurs de la maison de mon pere; moi qui me suis retranche jusqu'au necessaire pour satisfaire ses petites humeurs et ses caprices ! Elle m'adore, dit-elle. Si tu m'adorais, ingrate, je sais bien de qui tu aurais pris des conseils; tu ne m'aurais pas quitte, du moins, sans me dire adieu. C'est a moi qu'il faut demander quelles peioes cruelles on sent de se sepa- rer de ce qu'on adore. II faudrait avoir perdu l'es- pritpour s'y exposer volontairement.
Mes plaintes furent interrompues par une visite a laquelle je ne m'attendais pas ; ce fut celle de Lescaut. « Bourreau! lui dis-je en mettant l'epee a la main, ou est Manon? qu'en as-tu fait? Ce mou- vemeat l'effraya. II me repondit que si c'etait ainsi que je le recevais, lorsqu'il venait me *. endre o&mpte du service le plus considerable qu'il eut pu me rendre, il allait se retirer et ne remettrait jamais le
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pied chez moi. Je courus a la porte de la chambre, que je fermai soigneusement. « Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me trom- per par des fables. II faut defendre ta vie ou me faire retrouver Manon. — La, que vous etes vif! repartit-il ; c'est l'unique sujet qui m'amene. Je viens vous annoncer un bonheur auquel vous ne pen- sez pas, et pour lequel vous reconnaltrez peut-etre que vous m'avez quelque obligation. »> Je voulus etre eclairci sur-le-champ.
II me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misere, et surtout 1'idee d'etre obligee tout d'un coup a la r^forme de notre equipage, l'avait prie de lui procurer la connaissance de M. de G*** M***, qui passait pour un homme gene- reux. II n'eut garde de me dire que le conseil etait venu de lui, ni qu'il eut prepare les voies avant que de l'y conduire. « Je l'y ai menee ce matin, conti- nua-t-il, etcet honnete homme a ete si charme de son merite, qu'il l'a invitee d'abord a lui tenir com- pagnie a sa maison de campagne, ou il est alle pas ser quelques jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai
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pen£tr6 tout d'un coup de quel avantage cela pou- vait 6tre pour vous, je lui ai fait entendre adroite- ment que Manon avait essuye des pertes considera- bles; et j'ai tellement pique sa generosite, qu'il a commence par lui faire un present dedeux cents pis- toles. Je lui ai dit que cela etait honnSte pour le present, mais que l'avenir amenerait a ma soeur de grands besoins; qu'elle s'etait chargee d'ailleurs du soin d'unjeunefrere qui nous etait reste sur les bras apres la mort de nos pere et mere, et que s'il la croyait digne de son estime, il ne la laisserait pas souffrir dans ce pauvre enfant qu'elle regardait comme la moitie d'elle-meme. Ce recit n'a pas manque de 1'attendrir. II s'est engage" a louer une maison commode pour vous et pour Manon ; car c'est vous-meme qui etes ce pauvre petit frere or- phelin. II a promis de vous meubler proprement et de vous fournir tous les mois quatre cents bonnes 'ivres, qui en feront, si je compte bien, quatre mille huit cents a la fin de chaque annee. II a laisse ordre a son intendant, avant que de partir pour sa cam- pagne, de chercher une maison el de la tenir prete pour son retour. Vous reverrez alors Manon, qui
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w'a charge de vous embrasser mille fois pour elle, etde vous assurer qu'elle vous aime plus que jamais. »
Je m'assis en revant a cette bizarre disposition demon sort. Je me trouvai dans un partage de sen- timents, et par consequent dans une incertitude si difficile a terminer, que je demeurai longtempssans repondre a quantite de questions que Lescaut me .aisait l'une sur 1' autre. Ce fut dans ce moment que 1'honneur et la vertu me firent sentir encore les pointes du remords, et que je jetai les yeux en sou- pirant vers Amiens, vers la maison de mon pere, vers Saint-Sulpice, et vers tous les lieux oil j'avais vecu dans l'innocence. Par quel immense espace n'etais-je pas separe de cet heureux etat! Je ne le voyais plus que de loin, comme une ombre qui attirait encore mes regrets et mes desirs, mais trop faible pour exciter mes efforts. Par quelle fatalite, disais-je, suis-je devenu si criminel? L'amour est une passion innocente; comment s'est-il change pour moi en une source de miseres et de desordres? Qui m'empechait de vivre tranquille et vertueux
evecManon? Pourquoi ne l'epousais-je point avant
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que d'obtenir rien de son amour? Mon pere, qui m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas consenti, sije Ten eusse pressSavec des instances legitimes? Ah ! mon pere 1'aurait cherie lui-meme comme une fille charmante, trop digne d'etre la femme de son fils; je serais heureux avec 1'amour de Manon, avec 1'affection de mon pere, avec 1'estime des honnetes gens, avec les biens de lafortune etla tranquillitede la vertu. Revers funeste ! Quel est l'infame person- nage qu'on vient ici me proposer? Quoi! j'irai par- tager... Mais y a-t-il a balancer, si c'est Manon qui l'a regis et si je la perds sans cette complaisance? « Monsieur Lescaut, m'ecriai-je en fermant les yeux, comme pour ecarter de si chagrinantes reflexions, si vous avez eu dessein de me servir, je vous en rends graces. Vous auriez pu prendre une voie plus hon- nete ; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas ? ne pensons done plus qu'a profiler de vos soins et a remphr votre promesse. »
Lescaut, a qui ma colere sulvie d'un fort long silence avait cause" de l'embarras , fut ravi de me voir prendre un parti tout different de celui qu'il avait appr^hende" sans doute ; il n'6tait rien moins
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que brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. « Oui, oui , se hata-t-il de me repondre, c'sst an fort bon service que je vous ?i rendu, et vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne vous y attendiez. » Nous eoncertames de quelle maniere nous pourrions prevenir les de- fiances que M. de G*** M*** pouvait concevoir de notre fraternite en me voyant plus grand et un peu plus age peut-etre qu'il ne se l'imaginait. Nous ne trouvames point d'autre moyen que de prendre devant luiun air simple et provincial, etde lui faire croire que j'etais dans le desseind'entrerdans l'etat ecclesiastique, etque j'allaispourcela tous les jours au college. Nous resolumes aussi que je me mettrais fortmal la premiere fois que je serais admis al'hon- neur de le saluer.
II revint a la ville trois ou quatre jours apres. II conduisit lui-meme Manon dans la maison que son intendant avait eu soin de preparer. Elle fit avertir aussitot Lescaut de son retour, et celui-ci m'en ayant donne avis, nous nous rendimes tous deux chez elle. Le vieil amant en elait deja sorti.
Malgre la resignation avec laquelleje m'^tais
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goumis a ses volont£s, je ne pus reprimer le mur- mure de mon cceur en la revoyant. Je lui parus triste et languissant. La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout a fait sur le chagrin de son in- fidelite ; elle , au contraire , paraissait transported du plaisir de me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus m'empecher de laisser echapper les noms de perfide et d'infidele, que j'ac- compagnai d'autant de soupirs.
Elle me railla d'abord de ma simplicite ; mais lorsqu'elle vit mes regards s'attacher toujours tris- tement sur elle, et la peine que j'avais a digerer un changement si contraire a mon humeur eta mes desks, elle passa seule dans son cabinet. Jela sui- vis un moment apres. Je l'y trouvai tout en pleurs. Je lui demandai ce qui les causait. « II t'est bien aise de le voir, me dit-elle : comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'a te causer un air sombre et chagrin ? Tu ne m'as pas fait une seule caresse depuis une heure que tu es ici, et tu as recu les miennes avec la majeste du Grand Turc au serail.
— Ecoutez, Manon, lui repondis-je en l'embras-
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sant, je ne puis vous cacher que j'ai Je eoeur raor- tellement afflige\ Je ne parle point a present des alarmes ou votre fuite imprevue m*a jete, ni de la cruaute que vous avez eue de m'abandonner sans un mot de consolation, apres avoir passe la nuit dans un autre lit que moi ; Se charme de votre pre- sence m'en ferait Men oublier davantage. Mais croyez-voos que je puisse penser sans soupirs et nieme sans verser des larmes, continuai-je en en versant quelques unes, a la triste et malheureuse vie que vous voulez que je menedans cette maison? Laissons ma naissance et mon honneur a part; ce ne sont plus des raisons si faibles qui doivent en» trer en concurrence avec un amour tel que le mien; mais cet amour meme, ne vous imaginez-vous pas qu'il gemit de se voir si mal recompense ou plutdt traits si cruellement par une ingrate et dure mai- tresse?...»
Elle m'interrompit : « Tenez, dit-elle, mon che- valier, il est inutile de me tourm enter par des re- proches qui me percent le cosur lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous blesse. J'avais esp&e1 que vous consentiriez au projet que j'avais fait pour
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rfitablir un peu notre fortune, et c'etait pour mana- ger votre delicatesse que j'avais commence a 1'exe- cuter sans votre participation ; mais j'y renonce, puisque vous ne I'approuvez pas. » Eile ajouta qu'elle ne me demandait qu'un peu de complaisance pourle reste dujour; qu'elle avait deja regu deux cents pistoles de son vieil amant, et qu'il lui avail promis de lui apporter le soir un beau collier de per- les avec d'autres bijoux, et par~dessus cela la moi- tie de la pension annuelle qu'il lui avait promise. « Laissez-moi seulement le temps, me dit-elle, de recevoir ces presents; je vous jure qu'il ne pourra se vanter des avantages que je lui ai donnes sur moi, car je 1'ai remis jusqu'a present a la ville. II est vrai qu'il m'a baise plus d'un million de fois les mains ; il est juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point trop que cinq ou six mille francs, en pro- portionnant le prix a ses richesses et a son age.»
Sa resolution me fut beaucoup plus agreable que 1'esperance des cinq mille livres. J'eus lieu de recon naitre que mon cceur n'avait point encore perdu tout sentiment d'honneur, puisqu'il etait si satisfait d'echapper a l'infamie ; mais j'etaisne pour les cour-
400 MANON LESCAUT,
tes joies et les longues douleurs. La fortune ne me delivra d'un precipice que pour me f aire tomber dans un autre. Lorsquej'eus marque a Manon par mille ca- resses combien je me croyais heureux de son chan- gement, je lui dis qu'il fallait en instruire monsieur Lescaut, afin que nos mesures se prissent de con- cert. II en murmura d'abord; mais les quatre a cinq mille livres d' argent comptant le firent entrer gaiement dans nos vues. II fut done regie que nous nous trouverions tous a souper avec M. de G*** M***, et cela pour deux raisons : l'une, pour nous donner le plaisir d'une scene agreable en me faisant passer pour un 6colier, frere de Manon ; l'autre, pour empScher ce vieux libertin des'emanciper trop avec ma maitresse, par le droit qu'il croirait s'Stre acquis en payantsi liberalement d'avance. Nousde- vions nous retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monte- rait a la chambre ou il comptait passer la nuit; et Manon, au lieu de le suivre, nous promit de sortir et de la venfr passer avec moi. Lescaut se chargea du soin d'avoir exactement un carrosse a la porte.
L'heure du souper etant venue, monsieur de G*** M*** ne se fit pas attendre longtemps. Lescaut
PREMIERE PART1E. MM
eiait avec sa soeur dans la salle. Le premier com- pliment du vieillard fut d'offrir a sa belle un collier, des bracelets et des pendants de perles qui valaient au moins milleecus. Illui compta ensuite en beaux louis d'or k somme de deux mille quatre cents livres, qui faisait la moitie" de la pension. II assai- sonna son present de quantite de douceurs dans le gout de la vieille cour. Manon ne put lui refuser quelques baisers; c'etait autant de droits qu'elle acquerait sur l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'etais a la porte, ou je pretais l'oreille en attendant que Lescaut m'avertit d'entrer.
II vint me prendre par la main, lorsque Manon eutserre l'argent et les bijoux; et me conduisant vers monsieur de G*** M***, il m'ordonna de lui faire la reverence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. « Excusez, monsieur, lui dit Lescaut, c'est un enfant fort neuf. II est bien eloigne, comme vous le voyez, d'avoir les airs de Paris ; mais nous esperons qu'un peu d'usage le fagonnera. Vous au- rez l'honneur de voir ici souvent monsieur, ajouta-t- il en se tournant vers moi ; faites bien votre profit d'un si bon modele. »
*02 MAN0N LESCAUT.
Le vieil amant parut prendre plaisir a me voir. II me donna deux ou trois petits coups sur la joue, en me disant que j'etais un joli garcon, mais qu'il fal- lait etre sur mes gardes a Paris, ou les jeunes gens se laissent aller facilement a la debauche. Lescaut i'assura que j'etais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire pretre, et que tout mon plaisir etait a faire des petites chapelles. « Je lui trouve l'air de Manon, » reprit le vieillard en me haussant le menton avec la main. Je repondis d'un air niais : « Monsieur, c'est que nos deux chairs se touchent de bien proche; aussi j'aime ma soeur comme un autre moi-meme. — L'entendezvous? dit-il a Lescaut; il a de 1' esprit. C'est dommage que eet enfant-la n'ait pas un peu plus de monde. — Ho! monsieur, repris-je, j'en ai vu beaucoup chez nous dans les eglises, et je crois bien que j'en trou- verai a Paris de plus sots que moi. — Voyez, ajouta- t-il, cela est admirable pour un enfant de provinces
Toate notre conversation fut a peu pies du meme gout pendant le souper. Manon, qui etait badine, fat piusieurs fois s«r le point de gater tout par ses Eclats de rire. Je trouvai Foccasion, en soupant, de
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!ui raconter sa propre histoire et le mauvais sort qui le menagait. Lescaut et Manontremblaient pen- dant mon recit, surtout lorsque je faisais son por- trait aa naturel; mais l'amour-propre 1'empSchade s'y reconnaitre, et je l'achevai si adroitement qu'il futle premier a le trouver fort risible. Vous verrez que ce n'est pas sans raison que je me suis elendu sur cette ridicule scene.
Enfin, l'heure du sommeil etant arrivee, il parla J'amour et d'im patience. Nous nous retirames, Lescaut etmoi. On le conduisit a sa chambre; et Manon, etant sortie sous pretexte d'unbesoin, nous vint rejoindre a la porte. Le carrosse, qui nous at- tendant trois ou quatre maisons plus bas, s'avanca pour nous recevoir, Nous nous eloignames en un instant du quartier.
Quoique a mes propres yeux cette action fut une veritable friponnerie, ce n'etait pas la plus injuste que je cnisse avoir a me reprocher. J'avais plus de scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Ce~ pendant nous profitames aussi peu de 1'un que de 1'autre, et le ciel permit que la plus legere de ces deux injustices fut la plus rigourensement punie.
104 MANON LESCAUT.
Monsieur de G*** M*** ne tarda pas longtemps a s'apercevoir qu'il 6tait dupe. Je ne sais s'il fit desle soir meme quelques demarches pour nous decouvrir; mais il eut assez de credit pourn'en pas faire long- temps d'inutiles, et nous assez d'imprudence pour compter trop sur la grandeur de Paris et sur l'eloi- gnement qu'il y avaitde notre quartier au sien. Non- seulement il fut informe de notre demeure et denos affaires presentes, mais il apprit aussi qui j'etais, la vie que j'avais menee a Paris, l'ancienne liaison de Manon avec deB***, la tromperie qu'elle lui avait faite; en unmot, toutes les parties scandaleuses de notre histoire. II pritla-dessus la resolution de nous faire arreter, et de nous trailer moins comme des criminels que comme de fieffes libertins. Nous etions encore au lit lorsqu'un exempt de police entra dans notre chambre avec une demi-douzaine de gardes, lis se saisirent d'abord de notre argent, ou plut6t de celui de monsieur de 6*** M***; et, nous ayant fait lever brusquement, ii nous conduisirent a la porte, ou nous trouv&mes deux carrosses, dans Tun desquels la pauvre Manon fut enlevee sans ex- plication, et moi traine dans l'autre a Saint-Lazare.
PREMIERE PARTIE. 105
II faut avoir eprouve" de tels revers pour juger du desespoir qu'ils peuvent causer. Nos gardes eurent la durete de ne me pas permettre d'embrasser Manon, ni de lui dire une parole. J'ignorai long- temps ce qu'elle 6tait devenue. Ce fut sans doute un bonheur pour moi de ne pas l'avoir su d'abord ; car une catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens, et peut-etre la vie.
Ma malheureuse maitresse fut done enlev^e a mes yeux et menee dans une retraite que j'ai hor- reur de nommer. Quel sort pour une creature toute charmante, qui eut occupe le premier trdne du monde, si tous les hommes eussent eu mes yeux et mon coeur ! On ne l'y traita pas barbarement ; mais elle fut resserree dans une £troite prison, seule et condamnee a remplir tous les jours une certaine tache de travail, comme une condition ne"cessaire pour obtenir quelque degoutante nourriture. Je n'appris ce triste detail que lontcraps apres, lors- que j'eus essuy6 moi-meme plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse penitence.
Mes gardes ne m'ayant point averti non plus du lieu ou ils avaient ordre de me conduire, je ne
406 MANON LESCADT.
connus mon destin qu'a la porte de Saint-Lazare. J'aurais prefere" la mort, dans ce moment, a 1'etat ou je me eras pres de tomber; j'avais de terribles idees de"*«tte maison. Ma frayeur augmenta lors- qu'en eiiaxaat ies gardes visiterent une seconde fois mes poches, pour s'assurer qu'il ne me restait ni armes ni moyens de defense.
Le superieur parut a l'instant ; il etait prevent! sur mon arrivee. II me saiua avec beaucoup de douceur. « Mon pere, lui dis-je, point d'indignites; je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une. — Non, non, monsieur, me repondit-il; vous pren- drez une conduite sage, et nous serons contents 1'un de l'autre. » II me pria de monter dans une chambre baute. Je le suivis sans resistance. Les archers nous accompagnerent jusqu'a ia porte, et le superieur, y etant eutr6, leur fit signe de se retirer.
« Je suis done votre prisonnier ? lui dis-je. Eh bien, mon pere, que pretendez-vous faire de moi ? » II me dit qu'il etait charme de me voir prendre un ton raisonnable ; que son devoir serait de travailler k m'inspirer le gout de ia vertu et de la religiou,
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et le mien de profiter de ses exhortations et de ses conseils ; que pour pen que je voulusse repondre aux attentions qu'il aurait pour moi, je ne trouve- rais que du plaisir dans ma solitude. « Ah! du plaisir! repris-je; vous ne savez pas, mon pere, l'uoique chose qui est capable de m'en faire gouter, — Je le sais, reprit-il ; mais j'espere que votre incli- nation changera. » Sa reponse me fit comprendre qu'il etait instruit de mes aventures, et peut-Stre de mon nom. Je le priai de m'eclaircir. II me dit naturellement qu'on 1'avait informe de tout.
Cette connaissance fut le plus rude de tous mes chltiments. Je me mis a verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques d'un affreux d£ses- poir. Je ne pouvais me consoler d'une humiliation qui allait me rendre la fable de toutes les personnes de ma connaissance et la honte de ma famille. Je passai ainsi fauit jours dans le plus profond abatte- ment, sans 6tre capable de rien entendre, ni de m'occuper d'autre chose que de mon opprobre. Le souvenir meme de Manon n'ajoutait rien a ma douleur. II n'y entrait du moins que comme un sentiment qui avait precede cette nouvelle peine,
408 MANON LKSCAUT.
et la passion dominante de mon am? etatt la honte et la confusion.
II y a peu de personnes qui connaissent la torce de ces mouvements particuliers du coeur. Le commun des hommes n'est sensible qu'a cinqou six passions dans le cercle desqueiles leur vie se passe et ou toutes leurs agitations se reduisent. Otez-leur l'a- mour et la haine, le plaisir et la douleur, l'espd- rance et la crainte, ils ne sentent plus rien. Mais les personnes d'un caractere plus noble peuvent fetre remuees de mille fagons diffSrentes : il semble qu'elles aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des ide"es et des sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature. Et comme elles ont un sentiment de cette grandeur qui les eleve au- dessus du vulgaire, il n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De la vient qu'elles souffrent si impa- tiemment le mepris et la risee, et que la honte est une de leurs plus violentes passions.
J'avais ce triste avantage a Saint-Lazare. Ma tris- tesse parut si excessive au sup6rieur, qu'en appre- hendant les suites, il crut devoir me traiter avec beaucoup de douceur et d'indulgence. II me visitait
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deux ou trois fois le jour. II me prenait souvent avec lui pour faire un tour de jardin, et son zele s'epuisait en exhortations et en avis salutaires. Je les recevais avec douceur, je lui marquais meme de la reconnaissance : il en tirait l'espoir de ma conversion.
« Vous etes d'un naturel si doux et si aimable, me dit-il un jour, que je ne puis comprendre les desor- dresdonton vous accuse. Deux choses m'etonnent : l'une, comment avec de si bonnes qualites vous avez pu vouslivreral'excesdulibertinage; etl'autre, que j'admire encore plus, comment vous recevez si vo- lontiers mes.conseilsetmes instructions, apres avoir vecu plusieurs annees dans l'habitude du desordre. Si c'est repentir, vous etes un exemple signale des misericordes du ciel ; si c'est bonte" naturelle, vous avez du moins un excellent fonds de caractere, qui me fait esperer que nous n'aurons pas besoin de vous retenir ici longtemps pour vous ramener a une vie hoanete et reglee. »
Je fus ravi de lui voir cette opinion de moi. Je r6- solus de l'augmenter par une conduite qui put le satisfaire entierement, persuade que c'etait le plus
MO MANON LESCAUT.
sur moyen d'abreger ma prison. Je lui demandai des litres. II fut surpris que , m'ayaut laisse le choix de ceux que je vowiais lire, je me determi- nai pour quelques auteurs serieux. Je feignis de m'appliquer a 1'etude avec le deraier attachement, et je lui donnai ainsi dans toutes les occasions des preuves du changement qu'il desirait.
Cependant il n'etait qu'exterieur. Je dois le con- fesser a ma honte, je jouai a Saint-Lazare un per- sonnage d'hypocrite. Au lieud'Gtudier quand j'etais seul, je ne m'occupais qu'a gemir de ma destinee. Je maudissais ma prison et la tyrarmie qui m'y retenait. Je n'eus pas plutdt quelque reMehe du cote" decet accablement ou m'avait jete la confusion, que je retombai dans les tourments de 1'amour. L'ab- sence de Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la revoir jamais, etaient l'unique objet de mes tristes meditations. Je me la figurais daes les bras de G*** M***, car c'etait la pensee que j'avais eue d'abord ; et, loin de m'imaginer qu'il lui eut fait !e meme traitement qu'a moi, j'etais persuade qu'il ne m'avait fait eloigner que pour la possdder tran- cfiiiHement.
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Je passais ainsi des jours et des nuits dont la longueur me paraissait eternelle. Jen'avais d'espe- rance que dans le succes de mon hypocrisie. S'oh- servais soigneusement le visage et les discours du supe>ieur pour m'assurer de ce qu'il pensait de moi, etje me faisaisune etude de lui plaire, comme a l'arbitre de ma destinee. II me fut aise de recon- naitre que j'etais parfaitement dans ses bonnes grices. Je ne doutai plus qu'il ne fut dispose a me rendre service.
Je pris un jour la hardiesse de lui demand er si c'etait de lui que mon elargissement dependait. II me dit qu'il n'en etait pas absolument le maitre, mais que, sur son temoignage, il esperait que mon- sieur de G*** M**\ a la solicitation duquel mon- sieur le lieutenant general de police m'avait fait ren- fermer, consentirait a me rendre la liberte. « Puis-je me flatter, repris-je doucement, que deux niois de prison que j'ai deja essuyfe lui paraitront une ex- piation suffisante ¥ » II me promit de lui en parler si je le souhaitais. Je le priai instamment de me rendre ce bon office.
II m'apprit, deux jours apres, que monsieur de
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G*** M*** avait ete si touche du bien qu'il avail entendu dire de iaoi, que non-seulement il parais- sait etre dans le dessein de me laisser voir le jour, mais qu'il avait meme marque beaucoup d'envie de me connaitre plus particuliereraent, et qu'il se proposait de me rendre one visite dans ma prison. Quoique sa presence ne put m'etre agreable, je la regardai comme un acheminement prochain a ma liberte.
II vint effectivement a Saint-Lazare. Je lui trou- vai 1'air plus grave et moms sot qu'il ne l'avait eu dans la maison de Manon. II me tint quelques dis- cours de bon sens sur ma mauvaise conduite. II ajouta, pour justifler apparemment ses propres des- ordres, qu'il etait permis a la faiblesse des hommes de se procurer certains plaisirs que la nature exige, mais que la friponnerie et les artifices honteux meritaient d'etre punis.
Je l'ecoutai avec un air de soumission dont il pa- rut satisfait. Je ne m'offensai pas meme de lui en- tendre lacher quelques railleries sur ma fraternity avec Lescaut et Manon, et sur les petites chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'ava-is du faire un
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grand nombre a Saint-Lazare, puisque je trouvajs tant de plaisir a cette pieuse occupation. Mais il lui echappa, malheureusement pour lui et pour moi- meme, de me dire que Manon en aurait fait aussi sans doute de fort jolies a Thopital. Malgre le fre- missement que le nom d'hdpital me causa., j'eus encore le pouvoir de le prier avec douceur de s'ex- pliquer : « He oui I reprit-il, il y a deux mois qu'elle apprend ia sagesse a l'Hopital General, et je souhaite qu'elle en ait tire autant de profit que vous a Saint-Lazare. »
Quand j'aurais eu une prison eternelle ou la mort meme presente a mes yeux, je n'aurais pas ete le maitre de mon transport a cette furieuse nouvelle. Je me jetai sur lui avec une si affreuse rage, que j'en perdis la moitie de mes forces. J'en eus assez n6anmoins pour le renverser par terre et pour le prendre a la gorge. Je l'etranglais, lorsque le bruit de sa chute et quelques cris aigus que jc lui laissais a peine la liberte de pousser attirerent le superieur et plusieurs religieux dans ma chambre. On le de- livra de mes mains.
J'avais presque perdu moi-meme la force et la
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respiration. « 0 Dieu ! m'ecriai-ie en poussant milie soupirs ; justice do cie) ! faut-il que je vive ua moment apres une telle infamie ! » Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de m'assassi- ner. On m'arreta. Mon desespoir, mes cris et mes larmes passaient toute imagination. Je fis des choses A etonnantes, que tous les assistants, qui en igno- raient la cause , se regardaient les uns les autres avec autant de frayeur que de surprise.
Monsieur de G*** M*** raj ustait pendant ce temps- la sa perruque et sa cravate; et, dans le depit d'a- voir et6 si maltraite, il ordonnait au superieur de me resserer plus etroitement que jamais, et de me punir par tous les chatiments qu'on sait etre pro- pres a Saint-Lazare. « Non, monsieur, lui dit le su- perieur, ce n'est point avec une personne de la naissance de monsieur le chevalier que nous en usons de cette maniere. II est si doux d'ailleurs et si honnete, que j'ai peine a comprendre qu'il se soit porte a cet exces sans de fortes raisons. » Cette re- ponse acheva de d6concerter monsieur de G*** M***. 11 sortit en disant qu'il saurait faire plier, et le sun&- rieur et moi, et tous ceux. qui oseraient lui resister.
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Le supeneur, ayant ordonne a ses religieux de le conduire, demeura seul avec moi. II me conjura de lui apprendre promptement d'ou venait ce desordre. « 0 mon pere ! lui dis-je, en continuant de pleurer comme un enfant, figurez-vous la plus horrible cruaute, imaginez-vous la plus detestable de toutes les barbaries, c'est Taction que l'indigne G*** M*** a eu la lachete de commettre. Oh ! il m'a perce le coeur. Je n'en reviendrai jamais. Je veuxvous racon- ter tout, ajoutai-je en sanglatant, Vous etes bon, vous aurez pitie de moi. »
Je lui fis un recit abrege de la longue et insur- montable passion que j'avais pour Manon, de la si- tuation florissante de notre fortune avant que nous eussions ete depouilies par nos propres do- mestiques, des offres que G*** M*** avait faites a ma maitresse, dela conclusion de leur marche, et de la maniere dont il avait 6te rompu. Je lui represen- tai les choses, a la verite\ du c&te le plus favorable pour nous. «Voila, continuai-je, de quelle source est venu le zele de M. de G*** M*** pour ma conver- sion. II a eu le credyl de me faire renfermer ici par un pur motif de vengeance. Je le lui pardonne;
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mais, mon pere, ce n'est pas tout : il a fait enlever cruellement la plus chere moitie" de moi-meme; il l'a fait mettre honteusement a l'hdpital; il a eu 1 'impudence de me l'annoncer aujourd'faui de sapro- pre bouche. A l'hopital, mon pere! 0 ciel! ma char- mante maitresse, ma chere reine a l'hdpital, comme la plus infame de toutes les creatures ! Ou trouve- rai-je assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte ? »
Le bon pere, me voyant dans cet exces d'afflic- tion, entreprit de me consoler. II me dit qu'il n'a- vait jamais compris mon aventure de la maniere dont je la racontais; qu'il avait su, a la verite, que je vivais dans le dSsordre, mais qu'il s'etait figure que ce qui avait oblige monsieur de G*** M*** d'y prendre interet 6tait quelque liaison d'estime et d'amitie avec ma famille ; qu'il ne s'en elait expli- que a lui-meme que sur ce pied; que ceque je venais de lui apprendre mettrait beaucoup de changement dans mes affaires, et qu'il ne doutait pas que le re- cit fidele qu'il avait dessein d'en faire a monsieur le lieutenant general de police ne put contnbuer a ma liberie.
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II me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas encore pense a donner de mes nouvelles a ma fa- mille, puisqu'elle n'avait point eu de parta macap- tivite\ Je satisfis a cette objection par quelques rai- sons prises de la douleur que j'avais apprehende de causer a mon pere et de la honte que j'en aurais ressentie moi-m&me. Enfin il me promit d'aller de ce pas chez le lieutenant general de police : « Ne fut-ce, ajouta-t-il, que pour prevenir quelque chose de pis de la part de M. de G*** M***, qui est sorti de cette maison fort mal satisfait, et qui est assez consid&e' pour se faire redouter. »
J'attendis le retour du pere avec toutes les agita- tions d'un malheureux qui touche au moment de sa sentence. C'etait pour moi un supplice inexpli- cable de me representer Manon a l'hopital. Outre l'infamie de cette demeure, j'ignorais de quelle raa- niere elle y 6tait traitee; et le souvenir de quelques particularity que j'avais entendues de cette maison d'horreur renouvelait a tous moments mes trans- ports. J'elais tellement resolu de la secourir, a quelque prix et par quelque moyen que ce put etre, que j'aurais mis le feu a Saint-Lazare,
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s'il m'eut ete impossible d'en sortir autrement.
Je rtiflechis done sur les voies que j'avais a pren- dre, s'il arrivait que le lieutenant general de police continual de m'y tenir malgre moi. Je mis mon In- dustrie a toutes les epreuves, je parcourus toutes les possibilii.es. Je ne vis rien qui put m'assurer d'une evasion certaine, et je craignis d'etre renferme" plus etroitement si je faisais une tentative malheu- reuse. Je me rappelai le nom de queiques amis de qui je pouvais espererdusecotws : mais quel moyen de leur faire savoir ma situation? Enfia, je crus avoir formg un plan si adroit qu'il pourrait reussir, et je remis a l'arranger encore mieux apres le re- tour du pere superieur,si i'inutilite desa demarche me le rendait necessaire.
II ne tarda point a revemr. Je ne vis pas sur son visage les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle. « J'ai parle, me dit-il, a monsieur le lieutenant general de police, mais je lui ai parle trop tard. Monsieur de G*** M*** Test alle voir en sortant d'ici, el l'a si fort prevenu contre vous, qu'ii etait sur le point de m'envoyer de nouveaux ordres pour vous resserrer davantage.
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« Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, ii a paru s'adoucir beaucoup; et,, riant un peu de l'incontinence du vieux monsieur de &*** M***, il m'a dit qu'il failait vous Jaisser ici sis moispour le satisfaire : d'autant mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait vous etre inutile. II m'a recommande de vous traiter honnetement, et je vous repoads que vous ne vous plaindrez point de mes manieres. »
Cette explication du bon superieur fut assez ion- gue pour me donner le temps de faire une sage re- flexion. Je concus que je m'esposerais a renverser mes desseins, si je lui marquais trop d'empresse- ment pour ma liberie. Je lui temoignai, au con- traire, que, dans la necessite de demeurer, c'etait une douce consolation pour moi d'avoir quelque part a son estime. Je le priai ensuite, sans affecta- tion, de m'accorder une grace qui n'eHait de nulfe importance pour personne, et qui servirait beaucoup k ma tranquiilite : c'etait de faire avertir un de mes amis, un saint ecclesiastique qui demeurait a Saint-Sulpice, que j'elais a Saint-Lazare, et de permettre que je recusse quelquefois sa visile.
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Cette faveur me fut accordee sans denberer. C'etait mon ami Tiberge doat il etait question, non que j'esperasse de lui des secours necessaires pour ma liberie, mais je voulais l'y faire servir comme un instrument eloigne, sans qu'il en eut meme connaissance. En un mot, voici mon projet : je voulais ecrire a Lescaut, et le charger, lui et nos amis communs, du soin de medelivrer. La premiere difficulte etait de lui faire tenir ma lettre; ce devait etre l'office de Tiberge. Cependant, comme il le connaissait pour le frere de ma maitresse, je crai- gnais qu'il n'eut peine a se charger de cette commis- sion. Mon dessein etait de renfermer ma lettre a Les- caut dans une autre lettre que je devais adresser a un honnete homme de ma connaissance, en le priant de rendre promptement la premiere a son adresse ; et comme il etait necessaire que je visse Lescaut pour nous accorder dans nos mesures, je voulais lui marquer de venir a Saint-Lazare, et de demander a me voir sous le nom de mon frere aine, qui e"tait venu expres a Paris pour prendre connaissance de mes affaires. Je remettais a convenir avec lui des moyens qui nous paraitraient les plus expedilifs et
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les plus surs. Le pere superieur fit avertir Tiberge du desir que j'avais de l'entretenir. Ce fidele ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il ignorat mon aventure ; il savait que j'etais a Saint-Lazare, st peut-etre n'avait-il pas ete facht? de cette disgrace, qu'il croyait capable de me ramener au devoir. II accourut aussitota ma chambre.
Notre entretien fut plein d'amitie. II voulut etre inform^demes dispositions. Jelui ouvris mon coeur sans reserve, excepte sur le dessein de ma fuite. « Ce n'est pas a vos yeux, cher ami, lui-dis-je, que je veux paraitre ce que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici un ami sage et regie" dans ses desirs, un libertin reveille par les chatiments du ciel, en un mot, un coeur degage de l'amour et re- venu des charxnes de Manon, vous avez juge trop favorablement de moi. Vous me revoyez tel que vous me laissates il y a quatre mois, toujours ten- dre et toujours malheureux par cette fatale ten- dresse dans laquelle je ne melasse point de cherebe* mon nonheur. »
II me repondit que l'aveu que je faisais me ren • dait inexcusable ; qu'on voyait bien des peeheurs
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qui s'enivraient du faux bonheur du vice jusqu'a le preferer hautement au vrai bonheur de la vertu; mais que c'etait dumoins a des images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils etaient les dupes de i'apparence ; mais que de reconnaitre, comme je le faisais, que l'objet de mes attachements n'etait pro- pre qu'a me rendre coupable et malheureux, et de continuer a me precipiter voiontairement dans Tin- fortune et dans le crime, c'etait une contradiction d'idees et de conduite qui ne faisait pas honneur a ma raison.
« Tiberge, repris-je, qu'il vous est aise de vaincre lorsqu'on n'oppose rien a vos armes ! Laissez-moi raisonner a mon tour. Pouvez-vous pretendre que ce que vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de peines, de traverses et d'inquietudes ? Quel nom donnerez-vous a la prison, aux croix, aux supplices et aux tortures des tyrans ? Direz- vous, comme font les mystiques, que ce qui tour- mente le corps est un bonheur pour Time ? Vous n'oseriez le dire, c'est an paradoxe insoutenable. Ce bonheur que vous relevez tant <jst done mele de miSle peines, ou, pour parler plus juste, ce n'est
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qu'un tissu de malheurs au travers desquels on tend a la felicite. Or, si la force de l'iniagination fait trouver au plaisir dans ces maux memes, parce qu'ils peuvent conduire a un terme heureux qu'on espere, pourquoi traitez-vous de contradictoire et d'insensee dans ma conduite une disposition toute semblabie? J'aime Manon; je tends au travers de mille douleurs a vivre heureux et tranquille aupres d'elle. La voie par ou je marche est malheureuse; mais l'esperance d'arriver a son terme y repand toujours de la douceur, et je me croirai trop faien paye par un moment passe avec elle de tous les chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me paraissent done egales de votre cdte et du mien, ou, s'il y a quelque difference, elle est encore a mon avantage; car le bonheur que j'espere est proche, et l'autre est eloigne ; le mien est de la nature des peines, e'est-a-dire sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est cer- taine que par la foi. »
Tiberge parut effraye de ce raisonnement. II re- cula deux pas, en me disant de Fair le plus serieux, que non-seulement ce que je venais de dire Mes-
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sait le bon sens, mais que c'etait un malheureux sophisme d'impiete" et d'irreligion : « Carcettecom- paraison, ajouta-t-il, du terme de vos peines avec celui qui est propose" par la religion, est une idee des plus libertines et des plus monstrueuses.
— J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste; mais prenez-y garde, ce n'est pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein d'expliquer ce que vous regardez comme une contradiction dans Sa perseverance d'un amour malheureux, et je crois avoir fort bien prouve que, si e'en est une, vous ne sauriez vous en sauver plus que moi. C'est a cet egard seulement que j'ai traite les choses d'egales, et je soutiens encore qu'elles le sont.
>» Repondrez-vous que le terme de la vertu est infiniment superieur a celui de l'amour ? qui refuse d'en convenir? Mais est-ce de quoi il est question ? Ne s'agit-il pas de la force qu'ils ont l'un et l'autre pour faire supporter les peines? Jugeons-en par l'effet : combien trouve-t-on de deserteurs de la severe vertu, et combien en trouverez -vous peu de l'amour !
» Repondrez-vous encore que, s'il y a des peines
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dans 1'exercice du bien, elles ne sont pas mfaillibles et necessaires ; qu'on ne trouve plus de tyrans nide croix, et qu'on voit quantite de personnes vertueu- ses mener une vie douce et tranquille? Je vous dirai de meme qu'il y a des amours paisibles et fortunes ; et, ce qui fait encore une difference qui m'est extre- mement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'iltrompeassez souvent, neproduit du moins que des satisfactions et des joies, au lieu que la re- ligion veut qu'on s'attende a une pratique triste et mortifiante.
>» Ne vous alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zele pret ase chagriner. L'unique chose que jeveux conclure ici, c'est qu'il n'y a point deplus mauvaise methode pour degouter un coeur de l'amour, quede lui en decrier les douceurs et de lui promettre plus de bonheur dans l'exercice de la vertu. De la ma- niere dont nous sommes faits, il est certain que no- tre felicite consiste dans le plaisir; je defie qu'on s'en forme une autre idee : or, le coeur n'a pas be- soin de se consulter long temps pour sentir que de tous les piaisirs les plus doux sont ceuxde l'amour. 11 s'apercoitbientot qu'on le Uompe lorsqu on lui en
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promet ailleurs de plus charmants, et celte Won** perie le dispose a se defier des promesses les plus solides.
» Predicateurs qui voulez me ramener a la vertu, dites-moi qu'elle est indispensablement ne'cessaire, mais ne me deguisez pas qu'elle est severe et pe- nible. Etablissez bien que les devices de 1' amour sont passageres, «fu'elles sont defendues, qu'elles seront suivies par d'eternelles peines.et, cequifera p^ut-Stre encore plus d'impression sur moi, que plus elles sont douces et charmantes, plus le ciel sera magnifiquearecompenser \m si grand sacrifice ; mais confessez qu'avec des cceurs tels que nous les avons, elles font ici-bas nos plus parfaites felicitdis. »
Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur a Tiberge. II convint qu'il y avait quelque cbose de raisonnable dans mes pensees. La seule objection qu'il ajouta fut de me demander pourquoi je n'en- trais pas du moins dans mes propres princioes, en sacrifiant mon amour a 1'esperance de cette remu- neration dont je me faisais une si grande id6e : « 0 mon cher ami ! lui repondis-je, c'est ici que je re- connais ma niisere et ma faiblesse. Helas ! oui, c'est
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mon devoir d'agir comme je raisonne ; mais 1' action est-elle en mon pouvoir?de quels seeours n'aurais- |e pas besoin pour oublier les charmes de Manon 1 — Dieu me pardonne, reprit Tiberge, je pense que voici encore un de nos jansenistes. — Je ne sais ee que je suis, repliquai-je, et je nevoispas trop clai- rementce qu'il fautStre; mais je n'eprouve que trop la verite de ce qu'ils disent. »
Cette conversation servit du moms a renouveler la pilie de mon ami. II comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignite dans mes desordres. Son amitie en fut plus disposee dans la suite a me don- ner des seeours sans lesquels j'aurais peri infailli- blement de misere. Cependant je ne lui fis pas la moindre ouverture du dessein que j'avais de m'echap- per de Saint-Lazare. Je le priai seulement de se charger demalettre; je Pavais preparee avant qu'il fut venu, et je ne manquai point de pretextes pour colorer la n^cessite ouj'etais d'ecrire. II eut la fide- lite de la porter exactement, et Lescaut regut avant ia fin du jour celle qui etait pour lui.
II vint me voir le lendemain, et il passa heureu- sement sous le nom de mon frere. Ma joie fut ex-
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treme en l'apercevant dans machambre. J'en fermai la porte avec soin. « Ne perdons pas un seul mo- ment, lm dis-je; apprenez-moi d'abord des nou- velles de Manon, et donnez-moi ensuite un non conseil pour rompre mes fers. » II m'assura qu'il n' avail pas vu sa soeur depuis le jour qui avait pre- cede mon emprisonnement ; qu'il n'avait appris son sort et le mien qu'aforce d'informations et de soins; que s'etant presente deux ou trois fois a l'hdpital, on lui avait refuse" la liberte de .lui parler. « Mal- heureux G*** M**\ m'6criai-je, que tu me le paye- ras cher!
— Pour ce qui regarde votredelivrance, continua Lescaut, c'est une entreprise moms facile que vous ne pensez. Nous passames hier la soiree, deux de mes amis et moi, a observer toutes les parties exte- rieures de cette maison, et nous jugeames que, vos fenfires donnant sur une cour entouree de bati- ments, comme vous nous l'aviez marque, il y aurait bien de la difficulty a vous tirer de la. Vous Gtes d'ailleurs au troisieme etage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes ni echelles. Je ne vois done nulle ressource du cote du dehors. C'est dans la
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maison meine qu'il faudrait imaginer quelque arti- fice.
— Non, repris-je; j'ai tout examin6, surtout de- puis que ma cloture est un peu moins rigoureuse par l'indulgence du superieur. La porte de ma chambre ne se ferme plus avecla clef; j'ai laliberte- de me promener dans, les galeries des religieux ; mais tous les escaliers sont bouches par des portes epaisses, qu'on a soin de tenir fermees la nuitet le jour, de sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me sauver.
— Attendez, repris-je apres avoir un peu rellechi sur uneidee qui me parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet ? — Aisement, me dit Les- caut; mais voulez-vous tuer quelqu'un? » Je l'as- surai que j'avais si peu dessein de tuer, qu'il n'etait pas meme necessaire que le pistolet fut charge. « Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, etnemanquez pas de vous trouverle soir, a onze heures, vis-a-vis la porte de cette maison, avec deux ou trois de nos amis: j'espere que je pourrai vous y rejoindre. » I] me pressa en vain de lui en apprendre davantage. Je lui dis qu'une entreprise telle que je la meditais
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ne pouvait paraitre raisonnable qu'apres avoir reussi, Je le priai d'abregersa visite, afin qu'il trouvat plug de facilite a me revoir le lendeoiain. II fut admis avec aussi peu de peine que la premiere fois. Son air 6tait grave, il n'y a personne qui ne Teut pris pour un homme d'honneur.
Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma liberie, je ne doutai presque plus du succes de mon projet. II etait bizarre et hardi ; mais de quoi n'etais-je pas capable avec les motifs qui m'ani- maient? J'avais remarque, depuis qu'il m'etait per- mis de sortir de ma chambre et de me promener dans les galeries, que le portier apportait chaque soir les clefs de toutes les portes au superieur, et qu'il regnait ensuite un profond silence dans la maison, qui marquaitque tout lemonde&ait retire. Je pouvais aller sans obstacle, par une galerie de communication, de ma chambre a celle de ce pere. Ma resolution etait de lui prendre ses clefs, en l'e- pouvantant avec mon pistolet s'il faisait difflculte de me les donner, et de m'en servir pour gagner la rue. J'en attendis le temps avec impatience. Le por- tier vint a 1'heure ordinaire, c'est a-dire un peu
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apres neuf heures. J'en laissai passer encore une, pour m'assurer que tous les religieux et les domes- tiqufis etaient endormis. Je partis enfin, avec mon arme et une chandelle allumee. Je frap'jai d'abord doucement a la porte du pere, pour 1'eveiller sans bruit. II m'entendit au second coup ; et, s'imaginant sans doute que c'etait quelque religieux qui se trou- vait mal et qui avail besoin de secours, il se leva pour m'ouvrir. II eut neanmoins la precaution de demander au travers de la porte qui c'etait et ce qu'on voulait de lui. Je fus oblige" de me nommer ; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui faire com- prendre que je ne me trouvais pas bien. « Ha ! c'est vous, mon cher fils? me dit-il en ouvrant la porte; qu'est-ce done qui vous amene si tard ? » J'entrai danssachambre; et 1'ayant tire a 1'autre bout op- pose a la porte, je lui declarai qu'il m'etait impos- sible de demeurer plus longtemps a Saint-Lazare ; que la nuit etait un temps commode pour sortir sans etre apercu, et que j'attendais de son auntie qu'il consentirait a m'ouvrir les portes ou a me preter ses clefs pour les ouvrir moi-mSme. Ce compliment devait le surprendre. II rieraeura
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qnelque temps a me considerer sans me repondre. Comme je n'en avais pas a perdre, je repris la parole pour lui dire que j'etais fort touche de toutes ses bontes, mais que la liberie" etant le plus cher de tous les biens, surtout pour moi a qui on la ravissait si injustement, j'etais resolu de me la procurer cette nuit meme, a quelque prix que ce fut; et, de peur qu'il ne lui prit envie d'elever la voix pour appeler du secours, je lui fls voir une honnete raison de si- lence, que je tenais sous mon justaucorps. « Un pis- tolet! me dit-iL Quoi! mon fils, vous voulez m'dter la vie pour reconnaitre la consideration que j'ai eue pour vous? — A Dieuneplaise! lui repondis-je.Yous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans cette necessite; mais je veux etre libre.etj'y suissi resolu , que si mon proj et manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. — Mais, moncherfils, reprit- il d'un air pale et effraye, que vous ai-je fait? quelle raison avez-vous de vouloir ma mort? — Eh, non! repliquai-je avec impatience. Je n'ai pas dessein de vous tuer : si vous voulez vivre, ouvrez-moilaporte, et je suis le meilleur de vos amis. » J'apercus les cles qui etaient sur la table; je les pris, et je le priai
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de me suivre en faisant le moins de bruit qu'il pour- rait.
11 fut oblig6 de s'y resoudre. A mesure que nous avancions et qu'ii ouvrait une porte, il me repetait avec un soupir : « Ah ! mon fils, ah ! qui l'aurait jamais cru? — Point de bruit, mon pere , » repe"- tais-je de mon cdte a tout moment. Enfin nous arrivames a une espece de barriere qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais deja libre, et j'etais derriere le pere, tenant ma chandelle d'une main et mon pistolet de l'autre.
Pendant qu'il s'empressait d'ouvrir, un domes- tique qui couchait dans une petite chambre voisine, entendant le bruit de quelques verrous, se leve et met la tete a sa porte. Le bon pere le crut apparemment capable de m'arreter. II lui ordonna avec beaucoup d'imprudence de venir a son secours. C'&ait un puissant coquin, qui s'elanga sur moi sans balan- cer. Je ne le marchandai point, je lui lachai le coup au milieu de la poitrine. « Voila de quoi vous etes cause, mon pere, dis-je assez fierement a mon guide. Mais que cela ne vous empeche point d'achever, » ajoutai-je en le poussant vers la
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derniere porte. II n'osa refuser de l'ouvrir. Je sortis heureusement , et je trouvai a quatre pas Lescaut qui m'attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous eloignames. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer un pistolet. « C'est votre faute, lui dis-je; pourquoi me l'apportiez-vous charge? >» Cependant je leremerciaid'avoireu cette precaution, sans laquelle j'etais sans doute a Saint- Lazare pour longtemps. Nous allames passer la nuit chez un traiteur, ou je me remis un peu de la mauvaise chere que j'avais faite depuis pres de trois mois. Je ne pus neanmoins m'y livrer au plaisir; je souffrais mortellement dans Manon. « II faut la delivrer, disais-je a mes amis. Je n'ai sou- haite la liberte" que dans cette vue. Je vous demande le secours de votre adresse: pour moi, j'y em- ploierai jusqu'amavie. »
Lescaut, qui ne manquait pas d'esprit et de pru- dence, me representa qu'il fallait aller bride en main ; que mon evasion de Saint-Lazare et le mal- heur qui m'etait arrive en sortant causeraient in- failliblement du bruit; que le lieutenant general
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de police me ferait chercher, et qu'il avait le bras long ; enfin que si je ne voulais pas etre expose a quelque cbose de pis que Samt-Lazare, il 6tait a propos de me tenir couvert et renferme" pendant quelques jours, pour laisser au premier feu de mes ennemis ie temps de s'eteindre. Son tonseil etait sage ; mais il aurait fallu l'etre aussi pour le suivrft, Tant de lenteur et de managements ne s'accor- daient pas avec ma passion. Toute ma complaisance se r^duisit a lui promettre que je passerais le jour suivant a dormir. II m'enferma dans sa chambre, ou je demeurai jusqu'au soir.
J'employai une partie de ce temps a former des projets et des expedients pour secourir Manon. J'etais bien persuade que sa prison &ait encore plus impenetrable que n'avait ete la mienne. II n'etait pas question de force et de violence, il fallait de 1" artifice; mais la deesse meme de l'invention n' aurait pas su par ou commencer. J'y vis si peu de jour, que je remis a considerer mieux les choses Iorsque j'aurais pris quelques informations sur l'ar- rangement iuWrieur de l'hdpital.
Aussitdt que la nuit m'eut rendu la liberie, je
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priai Lescaut de m'accompagner. Nous liames con- versation avec un des portiers, qui nous oarut homme debon sens. Je feignis d'etre un etranger qui avait entendu parler avec admiration de l'Hdpital Gene- ral et de l'orare qui s'y observe. Je 1'interrogeai sur lesplus minces details, et de circonstance en cir- constance nous tombames sur les administrateurs, dont je le priai de m'apprendre lesnomsetles qua- lity. Les reponses qu'il me fit sur ce dernier arti- cle me firent naitre une pensee dont je m'applau- dis aussitdt, et que je ne tardai point a mettre en oeuvre. Je lui demandai, comme une chose essen- tielle a mon dessein, si ces messieurs avait des en- fants. II me dit qu'il ne pouvait pasm'en rendre un compte certain, mais que pour monsieur de T***, qui etait un des principaux, il lui connaissait un fils en age d'etre marie, qui etait venu plusieurs fois a l'hdpital avec son pere. Cette assurance me suffisait.
Je rompis presque aussitot notre entretien, et je fis part a Lescaut, en retournant chez lui, du des- sein que j'avais congu. « Je m'imagine, lui dis-je, que monsieur de T*** le fils, qui est riche et de
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bonne famille, est dans un certain gout de plaisirs, comme la plupart des jeunes gens deson age. II ne saurait etre ennemi des ferames, ni ridicule au point de refuser ses services pour une affaire d'amour. J'ai forme le dessein de l'interesser a '.a liberte de Manon. S'il est honnete homme et qu'il ait des sen- timeats, il nous accordera son secours par genero- site. S'il n'est point capable d'etre conduit par ce motif, il fera du moins quelque chose pour une fille aimable, ne fut-ce que par l'esperance d'avoir part a ses faveurs. Je ne veux pas differer de le voir, ajoutai-je, plus longtemps que jusqu'a demain. Je me sens si console par ce projet, que j 'en tire un bon augure. »
Lescaut convint lui-meme qu'il yavait de la vrai- semblance dans mes idees, et que nous pouvions esperer quelque chose par cette voie. J'en passai la nuit moins tristement.
Le matm etant venu, je m'habiliai le plus propre- ment qu'il me fut possible dans l'etat d'indigence ou j'e"tais et je me fis conduire dans un fiacre a la maison de monsieur de T***. 11 fut surpris de rece- toir la visite d'un inconnu. J'augurai bien de sa
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physionomie et de ses chilitGs. Je m'expliquw na- turellement avec lui ; et, pour ecfeauffer ses senti- ments naturels, je lui parlai de ma passion et du merite de ma maitresse comme de deux choses qui ne pouvaient &re egalees que l'une par Pautre. II me dit que quoiqu'il n'efit jamais vu Manon, il avait entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissaitde celle qui avait 6te la maitresse du vieux G*" M***. Je ne doutai point qu'il ne fut informe de la partque j'avais eue a cette aventure ; et, pour le gagner de plus en plus en me faisant un merite de ma con- fiance, je lui racontai le detail de tout ce qui etait arrive a Manon et a moi. « Vous voyez, monsieur, continuai-je, que l'int£r3t de ma vie et celui de mon cosur sont entre vos mains. L'un ne m'est pas plus cher que l'autre. Je n'ai point de reserve avec vous, parce que je suis informe de votre ^generosite, et que la ressemblance de nos ages me fait esperer qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. » II parut fort sensible a cette marque d'ouverture et de candeur. Sa reponse fut celle d'un hommequi a du monde et des sentiments; ce que le monde ne donue pas toujours, et qu'il fait perdre souvent. II
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isle dit qu'il mettait ma visite au rang de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amitie comme une de ses plus heureuses acquisitions, et qu'il s'effor- eerait de la m6riter par l'ardeur de ses services. II ne promit pas de me rendre Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il, qu'un credit mediocre et mal as- sure; mais il m'offrit de me procurer le plaisir de la voir, et de faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre entre mes bras, Je fus plus satis- fait de cette incertitude de son credit, que je nel'au- rais ele d'une pleine assurance de remplir tous mes desirs. Je trouvai dans la moderation de ses offrcs une marque de franchise dont je fus charme\ En un mot, je me promis tout de ses bons offices. La seule promesse de me faire voir Manon m'aurait fait tout entreprendre pour lui. Je lui marquai quelque chose de ces sentiments d'une maniere qui le persuada aussi que je n'etais pas d'un mauvais naturel. Nous nous embrassames avec tendresse, et nous devin- mes amis, sans autre raison que la bonte de nos coeursetune simple disposition quiporteunhomme tendre et genereux a aimer un autre homme qui lui ressemble.
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II poussa les marques de son estime bien plus loin; car, ayant combine mes aventures et jugeant qu'ep sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me trouver a mon aise, il m'offritsa bourse et mepressa de l'accepter. Je nel'acceptai point; naisjeluidis: « C'est trop, mon cher monsieur. Si, avec tant de Donte et d'amitie, vous me faites revoir ma chere Manon, je vous suis attaehe pour toute ma vie. Si vous me rendez tout a fait cette chere creature, je ne croirai pas etre quitte en versant tout mon sang pour vous servir. »
Nous ne nous separames qu'apres etre convenus du temps et du lieu ou nous devions nous retrouvcr. II eut la complaisance de ne pas me remettre plus loin que l'apres-midi du meme jour.
Je 1'attendis dans un cafe, ou il vint me rejoindre vers les quatre heures, et nous primes ensemble le chemin de 1'hdpital. Mes genoux etaient tremblaal en traversant les cours. « Puissance d'amour ! di- sais-je, je reverrai done l'idole de mon coeur, l'objet de tant de pleurs et d'inquietudes ! Ciel 1 conser- vez-moi assez de vie pour aller jusqu'a elle, et disposez apres cela de ma fortune et de mes
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Jours ; je n'ai plus d'autre grace a vous demander. » Monsieur de T***parla a quelques concierges de la maison, qui s'empresserent de lui offrir tout ce qui de"pendait d'eux pour sa satisfaction. II se fit montrer lequartier ou Manon avait sa chambre, et Ton nous y conduisit avec une clef d'uae grandeur effroyable qui servit a ouvrir sa porte. Jademandai au valet qui nous menait, et qui etait celui qu'on avait charge du soin de la servir, de quelle maniere elle avait passe le temps dans cette demeure. II nous dit que c'etait une douceur angelique ; qu'il n'avait jamais recu d'elle un mot de durete; qu'elle avait verse" continuellement des larmes pendant les six pre- mieres semaines apres son arrivee ; mais que de- puis quelque temps elle paraissait prendre son malheur avec plus de patience, et qu'elle e"tait oc- cupee a coudre du matin jusqu'au soir, a la reserve de quelques heures qu'elle employ ait a la lecture. Je lui demandai encore si elle avait ete entretenue proprement. II m'assuraquelenecessaire dumoins ne lui avait jamais manque.
Nous approchames de sa porte. Mon coaur battait violemment. Je dis a monsieur de T*** ; « Enlrez
1^2 MAMON LESCACT.
seul ct prevenez- la sur ma visite, car j'appreli^snde qu'elle ne soit trop saisie en me voyant tout d'un coup.» La porte nous fut ouverte. Je demeurai daas la galerie. J'entendis n6anmoins ieurs discours. II lui dit qu'il venait lui apporter un peu de consola- tion ; qu'il etait de mes amis, et qu'il prenait beau- coup d'interet a notre bonheur. Elle lui demanda avec le plus vif empressement si elle apprendrait de lui ce que j'etais devenu II lui promitde m'amener a ses pieds, aussi tendre, aussi fidele qu'elle pou- vait le desirer. « Quand? reprit-elle. — Aujourd'hui m6me, luidit-il :cebienlieureux moment ne tardera point ; il va paraitre a 1'instant si vous le souhai- tez. » Elle comprjt que j'etais a la porte. J'entrai lorsqu'elle y accourait avec precipitation. Nous nous embrassames avec cette effusion de tendresse qu'une absence de trois mois fait trouver si char- mante a de parfaits amants. Nos soupirs, nos excla- mations interrompues, uaille noms d'amour repetes languissamment de part et d'autre, formerent pen- dant 1.0 quart d'heure une scene qui attendrissait monsieur de T***. « Je vous porte envie, me dit-il en nous faisant asseoir; il n'y a point de sort glo-
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rieux auquel je ne preterasse une maitresse si belle et si passionnee. — Aussi mepriserais-je tous les empires du monde, lui repondis-je, pour m'assurer le bonheur d'etre aime d'elle. »
Tout le reste d'une conversation si desiree ne pouvait manquer d'etre infinimcnt tendre. La pau- vre Manon me raconta ses aventures, el je lui ap~ pris les miennes. Nous pleurames amerement en nous entretenant de l'6tat ou elle dtait, et de celui d'ou jene faisais que desortir. Monsieur del*** nous consola par de nouvelles promesses de s'employer ardemment pour finir nos miseres. II nous conseilla de ne pas rendre cette premiere entrevue trop Ioe- gue, pour lui donner plus de facilite a nous en pro- curer d'autres. II eutbeaucoup de peine a nous faire gouter ce conseil. Manon surtout ne pouvait se re- soudre a me laisser partir. Elle me fit remettrecent fois sur ma chaise. Elle me retenait par les habits ®t par les mains. « Helas ! dans quel lieu melaissez- vous 1 disait-elle. Qui peut m'assurer de vous re- voir? >. Monsieur de T*** lui promit de la venir voir souvent avec moi. « Pour le lieu, ajouta-t-il agrea- blement, il ne faut plus 1'appeler Ihdpital ; e'est
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Versailles depuis qu'une personne qui mente l'em- pire de tous les coeurs y est renfermee. »
Je lis en sortant quelques liberaliles au valet qui la servait, pour 1'engager a lui rendre ses soins aveo zele. Ce garcon avait 1'ame moins basse et moins dure que ses pareils. 0 avait ete temoin de notre entrevue. Ce tendre spectacle l'avait touche. Un louis d'or dont je lui lis present acheva de me l'attacher. II me prit a 1'ecart en descendant dans les cours : « Monsieur, me dit-il, si vous me voulez nrendre a votre service ou me donner une honnete recompense pour me dedommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois qu'il me sera fa- cile de deliver mademoiselle Manon. »
J'ouvris 1'oreille a cette proposition ; et, quoique je fusse depourvu de tout, je lui fis des promesses fort au-dessus de ses desirs. Je comptais bien qu'il me serait toujours aise' de recompenser un homme de cette Gtoffe. « Sois persuade, lui dis-je, mon ami, qu'il n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que ta fortune estaussi assuree que la mienne. « Je vou- lussavoir quels moyens ll avait dessein d'employer. « Nul autre, me dit-il, que de lui ouvrir le soir la
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porte de sa chambre et de vous la conduire jusqu'a celle de la rue, ou il faudra que vous soyez pret a la recevoir. « Je lui demandai s'il n'etait point a craindre qu'elle ne fut reconaue en traversant les galeries et les cours. Tl confessa qu'il y avail quel- que danger ; mais il me dit qu'il fallait Men risquer quelque chose.
Quoiqueje fusse ravide le voir si resolu, j'appelai monsieur deT^** pour lui communiquer ce projet et la seule raison qui pouvait le rendre douteux. II y trouva plus de difficulty que moi. II convint qu'elle pouvait absolument s'e"chapper de cette maniere : « Mais si elle est reconnue, continua-t-il, et si elle est arrStee en fuyant, c'est peut-etre fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait quitter Paris sur-le-charap; car vous neseriez jamais assez cache- aux recherches : on les redoublerait autant par rapport a vous qu'a elle. Un homme s'echappe aisement quand il est seul; mais il est presque impossible de demeurer inconnu avec une jolie femme. »
Quelque solide que me parut ce raisonnement, il ne put l'emporter dans mon esprit sur un espoir
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si proche de mettre Manon en liberty. Je le dis,a monsieur de T***, et je le priai de pardonner un peu d'imprudence et de temerite" a l'amour. J'ajoutai que mon dessein e"tait en effet de quitter Paris pour m'arr&ter comme j'avais deja fait, dans quelque village voisin. Nous convinmes done avec le valet de ne pas remettre son entreprise plus loin qu'au jour suivant ; et, pour la rendre aussi certaine qu'il etait en notre pouvoir, nous resolumes d'apporter des habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie. II n'etait pas aise- de les faire entrer ; mais je ne manquai pas d'invention pour en trouver le moyen. Je priai seulement monsieur de T*¥* demettre le lendemaindeuxvesteslegeresrunesurlautre, et je me chargeai de tout le reste.
Nous retournanies le matin a l'hopitai. J'avais avec moi, pour Manon, du linge, des bas, etc., et par-dessus mon justaucorps un surtout qui ne lais- sait rien voir de trop enfle dans mes poches. Nous ne fumes qu'un moment dans sa chambre. Mon- sieur de T*** lui laissa une de ses deux vestes. Je lui donnai mon justaucorps, le surtout me suffisant pour sortir. II ne se trouva rien de manque a son
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ajustement, excepte la culotte, que j'avais malheu- reusemeni oubiiee.
L'ouWi de cette piece n^cessaire nous eut sans doute apprete a rire, si l'embarras ou il nous met- tait eut 6te moins serieux. J'etais au desespoir ju'une bagatelle de cette nature fut capable de aous arr&er. Cependant je pris mon parti, qui fut desortir moi memesans culotte. Jelaissai la mienne a Manon. Mon surtout etait long, et je me mis, a l'aide de quelques epingles, en etat de passer d6- cemment a la porte.
Le reste du jour me parut d'une longueur insup- portable. Enfin, la nuit etant venue, nous nous ren- dimes dans un earrosse un peu au-dessous de la porte de l'hdpital. Nous n'y fumes pas longtemps sans voir Manon paraitre avec son conducteur. Notre portiere etant ouverte, ils monterent tous deux a l'instant. Je recus ma chere maitresse dans mes bras. Elle trembiait comme une feuille. Le cocher me demanda ou il fallait toucher : « Toucha au bout du mondc, lui dis-je, et mene-moi quel- que part ou je ne puisse jamais Stre separe de Manon. »
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Ce transport, dqnt je ne fus pas le maitre, faillit de m'a**.irer un J'acheux embarras. Le cocher fit reflex on a mon langage, el lorsque je lui dis en- suite le nom de la rue ou nous voulions etre con- duits, il me repondit qu'il craignait que je ne 1'cn- gageasse dans une mauvaise affaire ; qu'il voyait bien que ce beau jeune homme qui s'appelait Manon etait une fille que j'enlevais de l'hdpital, et qu'il n'etait pas d'humeur a se perdre pour l'amour de moi.
La d&icatesse de ce coquin n'etait qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous etions trop pres de l'hdpital pour ne pas filer doux. « Tais- toi, lui dis- je, il y a un louis d'or a gagner pour toi. » II m'aurait aide\ apres cela, a bruler l'hdpital meme.
Nous gagnames la maison ou demeurait Lescaut. Comme il etait tard, monsieur deT***nous quittaen chemin avec promessede nous revoir lelendemain; le valet demeura seul avec nous.
Je tenais Manon si etroitement serree entre mes bras, que nous n'occupions qu'une place dans le carrosse. EUe pleurait de joie et je sentais ses lar- nies qui mouillaient mon visage.
PREMI&RE PARTIE. 44d
Lorsqu'il fallut descendre pour entrer chez Les- caut, j'eus avec le cocher un nouveau demele dont les suites furent funestes. Je me repentis de lui avoir promis un louis, non-seulement parce que le present etait excessif, mais par rane autre raison bien plus forte, qui etait l'impuissance de le payer. Je lis appeler Lescaut. II descendit de sa chambre pour venir a la porte. Je lui dis a l'oreille dans quel embarras je me trouvais. Comme il etait d'une humeur brusque et nullement accoutume a me- nager un fiacre, il me repondit que je me moquais. « Un louis d'or ! ajouta-t-il; vingt coups de canne a ce coquin-la ! » J'eus beau lui representer douce- ment qu'il allait nous perdre, il m'arracha n, canne avec l'air d'en vouloir maltraiter le cocber Celui-ci, a qui il etait peut-Stre arrive de tombi quelquefois sous la main d'un garde du corps ou d'un mousquetaire, s'enfuit de peur avec son car- rosse, en criant que je l'avais trompe, mais que j'aurais de ses nouveiles. Je lui repetai inutilement d'arreter.
Sa fuite me causa une extreme inquietude. Je ne doutai point qu'il n'avertit le commissaire. « Vous
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me perdez, dis-je a Lescaut ; je ne serais pas en surete chez vous, il faut nous Eloigner dans le moment. » Je pretai le bras a Manon pour marcher, et nous sortimes promptement de cette dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie.
Le chevalier des Grieux ayant employe" plus d'une heure a ce recit, je le priai de prendre un peu de relache et de nous tenir compagnie a souper. Notre attention lui fit juger que nous l'avions ecoute avec plaisir. II nous assura que nous trouverions quelque chose encore de plus interessant dans la suite de son histoire, et, lorsque nous eumes fini de souper, il continua dans ces termes.
Mfl DE LA PREMIERE PARTIE
SECONDE PARTIE
C'est quelque chose d' admirable que la maniere dont la Providence enchaine les ev&iements. A peine avions-nous marche cinq ou six minutes, qu'un homme dont je ne decouvris point le visage reconnut Lescaut. II le cherchait sans doute aux environs de chez M, avec le malheureux dessein qu'il executa. « C'est Lescaut, dit-il en lui lachant un coup de pistolet; il ira souper ce soir avec les anges. » H se deroba aussitdt. Lescaut tomba sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir. car nos secours etaient inutiles a un cadavre, et je craignais d'etre arrete par le guet qui ne pou- vai tarder a paraitre. J'enfilai, avec elle et le valet, la premiere petite rue qui croisait. Elle etait si
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eperdue, que j'avais de la peine a la soutenir. Enfin j'apercus un fiacre au bout de la rue. Nous y mon- tames. Mais lorsque le cocher me demanda ou il fallait nous conduire, je fus embarrasse a lui re- pondre. Je n'avais point d'asile assure, ni d'arai de confiance a qui j'osasse avoir recours. J'etais sans argent, n'ayant guere plus d'une demi-pistole dans ma bourse. La frayeur et la fatigue avaient tene- ment incommode Manon, qu'elle etait a demi pamee pies de moi. J'avais d'ailleurs l'imagination rem- plie du meurtre de Lescaut, et je n'etais pas encore sans apprehension de la part du guet. Quel parti prendre? Jemesouvins heureusement de 1'auberge de Chaillot, ou j'avais passe quelques jours avec Manon lorsque nous etions alles dans ce village pour y demeurer. J'esp^rais non-seulement y etre en surete, mais y pouvoir vivre quelque temps sans fetre presse de payer. « Mene-nous a Chaillot, » dis- je au cocher. II refusa d'y aller si tard a moins d'une pistole; autre sujet d'embarras. Enfin nous con- vinmes de six francs : c'etait toute la somme qui restait 4ans ma bourse. Je consolais Manon en avancant, mais au fond
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j'avais le desespoir dans le coeur. Je me serais donne mille fois la mort, si je n'eusse pas eu dans noes bras fe seul etre qui m'attachait a la vie. Cette seule pensee me remettait. « Je la tiens du moins, disais- je ; elle m'aime, elle est a moi : Tiberge a beau dire, ce n'est pas la un fant6me de bonheur. Je verrais perir tout l'univers sans y prendre interet: pour- quoi? parce que je n'ai plus d' affection de reste. »
Ce sentiment etaitvrai; cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des biens du monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite partie pour mepriser encore plus souve- rainement tout le reste. L'amour est plus fort que Vabondance, plus fort que les tresors et les ri- ch esses; mais il a besoin de leur secours; et rien n'est plus desesperant pour un amant delicat que de se voir rarnene par la, malgre lui, a la grossie- rete des ames les plus basses.
II etait onze heures quand nous arrivames a Chaillot. Nous fumes regus a l'auberge comme des personnes de connaissance. On ne fut pas surpris de voir Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutume, a Paris et aux environs, de voir prendre
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aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis servir anssi proprement que si j'eusse ete dans la meil- leure fortune. Elle ignorait que je fusse mal en ar- gent. Je me gardai bien de lui en rien apprendre, 6tant resolu de retourner seul a Paris le lendemain pour chercher quelque remede a cette facheuse es~ pece de maladie.
Elle me parut pale et maigrie, en soupant. Je ne m'en etais point aper§u a 1'hdpital, parce que la chambre ou je l'avais vue n'etait pas des plus Clai- res. Je lui demandai si ce n'6tait point encore un effet de la frayeur qu'elle avait eueen voyant assas- siner son frere. Elle m'assuraque, quelque touchie qu'elle fut de eet accident, sa paleur ne venait que d'avoir essuye" pendant trois mois mon absence. « Tu m'aimes done extremement? lui repondis-je. — Mille fois plus que je ne puis dire, reprit-elle. — Tu ne me quitteras done plus jamais ? ajoutai-je. — Non, jamais, » repliqua-t-elle. Cette assurance fut confirmee par tant de caresses et de serments, qu'il me parut impossible en effet qu'elle put jamais les oublier. J'ai toujours etc" persuade qu'elle etait sin- cere : quelle raison aurait-elle eue de se contre-
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fairejusqu'a ce point? Mais elle 6tait encore plus volage, ou plutdtelle n'etait plus rien, et elle'ne se reconnaissait pas elle-meme, lorsque, ayant devant les yeux des femmes qui vivaient dans l'abondance, elle se trouvait dans la pauvrete et dans le besoin. J'dtais a la veille d'en avoir une demiere preuve qui a surpass^ toutes les autres, et qui a produitla plus etrange aventure qui soit jamais arrivee a un homme de ma naissanee et de ma fortune.
Comme je la connaissais de cette humeur, je me hatai, lelendemain, d'aller a Paris. La mort deson frere et la necessity d'avoir du linge et des habits pour elle et pow moi etaient de si bonnes raisons, qne ije n'eus pas besoin de pretextes. Je sortis de l'auberge dans le dessein, dis-je a Manon et a mon hfite, de prendre uncarrossede louage; mais c'etait une gasconnade, la necessite m'obligeant d'aller a pied. Je marchai fort vite jusqu'au Cours-la-Reine, ou j'avais dessein de m'arrSter. II fallait bien pren- dre un moment de solitude et de tranquillite pour m'arranger et prevoir ce que j'allais faire a Paris. Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de reflexions, qui se r^duisireiit
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peu a peu atrois principaux articles. J'avais besoin d'un prompt secoars pour un nombre infim de ne- cessity presentes ; j'avais a chercher quelque voie qui put du moins m'ouvrir des esperances pour l'avenir; et, ce qui n'etait pas de moindre impor- tance, j'avais des informations et des mesures a prendre pour la surete de Manon et pour la mienne. Apres m'etre epuise en projets et en combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore a propos d'en retrancher les deux derniers. Nous n'etions pas mal a couvert dans une chambre de Chaillot ; et, pour les besoins futurs, je crus qu'il serait temps d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux presents.
II etait done question de remplir actuellement ma bourse. Monsieur de T*** m'avaitoffertgenereu- sement la sienne ; mais j'avais une extreme repu- gnance a le remettre moi-meme sur cette matiere. Quel personnage, que d'aller exposersamisere aun etranger et de le prier de nous faire part de son bien! II n'y a qu'une ame lache qui en soil capable, par une bassesse qui l'empeche d'en sentir l'indi- gnite; ou un Chretien humble, par un exces de ge- nerosit6 qui le rend superieur a cette honte. Je
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n'elais ni un homme lache ni un bon chretien ; j'au- rais donne" la moitie de mon sang pour eviter cetle humiliation.
Tiberge, disais-je, le bon Tiberge me refusera t-il ce qu'il aura le pouvoir de me donner? Non, il sera touche de ma misere, mais il m'assassinera par sa morale. II faudra essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces ; il me fera acheter ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang plutdt que de m'exposer a cette scene facheuse, qui me laissera du trouble et des re- mords. Bon! reprenais-je, il faut done renoncera tout espoir, puisqu'il ne me reste point d'autre voie, et que je suis si eloigne" de m'arreter a ces deux-la, que je verserais plus volontiers la moitie de mon sang que d'en prendre une, e'est-a-dire, tout mon sang plutdt que les prendre toutes deux. Oui, mon sang tout entier, ajoutai-je apres une reflexion d'un moment; je le donnerais plus volontiers sans doule que me reduire a de basses supplications.
Mais il s'agit bien ici de mon sang 1 il s'agit de la vie et de 1'entretien de Manon, il s'agit de mon amour etde sa fidelite. Qu'ai-jeamettre en balance
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avec elle? Je n'y ai rien mis jusqu'a present : elle me tient lieu de gloire, de bonheur et de fortune. li y a bien des cfaoses, sans doute, que je donnerais ma vie pour obtenir ou pour gviter ; mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une raison pour l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps a me determiner apres ce raisonnement. Je conti- auai mon chemin, resolu d'aller d'abord chez Ti- berge, et de la chez monsieur de T***.
En entrant a Paris je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le payer; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis conduire au Luxembourg, d'ou j'envoyai avertir Tiberge que j'etais a l'attendre. II satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris Pextremite de mes be- soins sans nul detour. II me demand a si les cent pistoles que je lui avais rendues me suffiraient; et, sans m'opposer un seul mot de difficulte, il me les alia chercher dans le moment, avec cet air ouvert et ce plaisir a donner qui n'est connu que de ''amour et de la veritable amitifi.
Quoique je n'eusse pas eu le moindre doute du *s;M& de ma d«i??ande, je fus surpris de i'avoi?
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obtenue a si bon marche, c'est-a-dire sans qu'il m'eut querelle sur mon impenitence. Mais je me trompais en me croyant tout a fait quitte de ses reproches ; car, lorsqu'il eut acheve de me compter son argent et que je me preparais a le quitter, il me pria de faire avec lui un tour d'allee. Je ne lui avais point parle de Manon, il ignorait qu'elle fut en liberie; ainsi sa morale ne tomba que sur ma fuite temeraire de Saint-Lazare, et sur la crainte ou il etait qu'au lieu de profiler des lecons de sagesse que j'y avais revues, je ne reprisse le train du desordre.
II me dit qu'etant alle pour me visiter a Saint- Lazare le lendemain de mon Evasion, il avait ete frappe au dela de toute expression en apprenant la maniere dont j'en etais sorti ; qu'il avait eu la-dessus un entretien avec le sup6rieur ; que ce bon p^re n'etait pas encore remis de son effroi ; qu'il avait eu neanmoins la generosite de deguiser a M. le lieutenant general de police les circonstances de mon depart, et qu'il avait empeehe que la mort du portier ne fut connue au dehors ; que je n'avais done, de ce eote-la, nul sujet d'alarme; mais
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que s'll me restait le moindre sentiment de sagesse, je profiterais de cet heureux tour que le ciel don- nait a mes affaires ; que je devais commencer par ecrire a mon pere et me remettre Wen avec iui, et que si je voulais suivre une fois son conseil, il etait d'avis que je quittasse Paris pour retourner dans le sein de ma famille.
J'ecoutai son discours jusqu'a la fin, II y avait la bien des choses satisfaisantes. Je fus ravi, premie- rement, de n'avoir rien a cramdre du c6te de Saint- Lazare : les rues de Paris me redevenaient un pays libre ; en second lieu, je m'applaudis de ce que Tiberge n' avait pas la moindre idee de la delivrance de Manon et de son retour avec moi : je remarquai meme qu'il avait evite de me parler d'elle, dans l'opinion apparemment qu'elle me tenait moins au coeur, puisque je paraissais si tranquille sur son sujet. Je resolus, sinon de retourner dans ma famille, du moins d'ecrire a mon pere, comme il me le conseillait, et de lui temoigner que j'etais dispose a rentrer dans l'ordre de mes devoirs et de ses volontes. Mon esperance etait de l'engager & m'envoyer de 1 'argent, sous pretexte de faire mes
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esercices a 1'Academie; carj'aurais eupeinealui persuader que je fusse dans la disposition de re- toumer a Felat ecclesiastique, et, dans le fond, je n'avais nul eloignement pour ce que je voulais lui promettre , j'etais bien aise , au contraire , de m'appliquer a quelque chose d'honnete et de raisonnabie, autant que ce dessein pourrait s'ac- corder avec mon amour. Je faisais mon compie de vivre avec ma maitresse et de faire en meme temps mes exercices. Cela etait fort compatible.
Je fus si satisfait de loutes ces idees, que je pro- mis a Tiberge de faire partir le jour mtime une let • tre pour mon pere. J'entrai effectivement dans un bureau d'ecrilure en le quittant, et j'ecrivis d'une maniere si tendre et si soumise, qu'en relisant ma lettre je me flattai d'obtenir quelque chose du coaur paternel.
Quoique je fusse en etat de prendre et de payer un fiacre apres avoir quilte Tiberge, je me lis un plaisir de marcher fierement a pied en allant chez monsieur de T***. Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma liberte, pour laquelle mon ami m'avait assure qu il ne me restait rien a eramdre,
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Cependant il me revint tout d'un coup a l'esprit que ces assurances ne regardaient que SainJ-Lazare, et que j'avais, outre cela, 1'affaire de 1'hdpital sur les bras, sans compter la mortdeLescaut, dans laquelle j'etais mele, du moins cornme temoin. Ge souvenir m'effraya si vivement, que je meretirai dans la pre- miere allee, d'ou je fis appeler un fiacre. J'ailai droit chez monsieur de T***, que je fis rire de ma frayeur. Elle me parut risible a moi meme, lorsqu'il m'eut appris queje n'avais rien a craindre du cote" de 1'hd- pital ni de celui de Lescaut. II me dit que, dans la pensee qu'on pourrait le soupgonner d' avoir eu part a l'enlevement de Manon, il etait allele matin a I'ho- pital, et qu'il avait demands a la voir en feignant d'ignorer ce qui etait arrive ; qu'on etait si eloigns de nous accuser, ou lui ou moi, qu'on s'etait em- presse, au contraire, de lui apprendre cette aventure comme une Strange nouveile, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie que Manon eflt pris le parti defuir avecun valet; qu'il s'etait contentederepon- dre f roidement qu'il n'ea etait pas surpris, et qu'on fait tout pour la liberty. Ii continua de me raconter qu'il etait alle de la
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chez Lescaut, dans I'esperance de m'y trouver avec ma charmante maitresse ; que 1'hdte de. la maison, qui e"tait on carrossier, lui avait proteste qu'il n'a- vait vu ni elle ni moi; mais qu'il n'etait pas elonnantque nous n'eussions point paru cbez lui, si c'etait pour Lescaut que nous devions y venir, parce que nous aurions sans doute appris qu'il venait d'etre tue a peu pres dans le meme temps : sur quoi, il n'avait pas refuse d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances de cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps des amis de Lescaut l'etait venu voir, et lui avait propose de jouer. Lescaut avait gagne si rapidement, que l'au- tre s'etait trouve cent ecus de moins en une heure, c'est-a-dire tout son argent. Ge malheureux, qui se voyait sans un sou, avait prie Lescaut de lui prater la moitie de la somme qu'il avait perdue ; et, sur quelques difflcultesnees a cette occasion, ils s'etaient querelles avec une animosite extreme. Lescaut avait refuse de sortir pour mettre 1'epee a la main, et Pautre avait jure, en le quittant, de lui casser la tele; ce qu'il avait execute des lesoir meme. Mon- sieur de T*** eut 1'honneteis d'ajouter qu'il avait ete
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fort mquiet par rapport a noi»? et qu'il continuait d? in'offrir ses services. Je ne balanc.ai point a lui apprendre le lieu de notre retraite. II me pria de trouver bon qu'il allat souper avec nous.
Cemme il ne me reslait qu'a prendre du linge et des habits pour Manon, je lui dis que nous pouvions partir a l'heure meme, s'il voulait avoir la complai- sance de s'arr^ter un moment avec moi cher quel- ques marchands. Je ne sais s'il crut que je lui fai- sais cette proposition dans la vue d'interesser sa g&ierosite\ ou si ce fut par un simple mouvement d'une belle lime, mais, ayant consenti a partir aus- sit6t, il me mena chez les marchands qui lournis- saient sa maison : il me fit choisir plusieurs etoffes d'un prix plus considerable que je ne me l'etais propose", et lorsque je me disposai a les payer, il defendit absolument aux marchands de recevoir un sou de moi. Celte galanteriese fit de si bonne grace, que je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous primes ensemble le chemin d». Chaillot, ou j'arrivai avec moins d'inquietude que je n'en etais parti.
Ma presence et les politesses de monsieur del'" dissiperent tout ce qui pouvait rester de chagrin a
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Manon « Oublions nos terreurs passees, ma chere ame, mi dis-je en arrivant, et recommengons a vi- vreplus fleureux que jamais. Apres tout, 1'amour est un bon maitre ; la fortune ne saurait nous cau- ser autant de peines qu'il nous fait gouter de plai- sirs. » Notre souper fut une vraie scene de joie.