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ANCIEN THEATRE FRANÇOIS

Paris. Impr. Guiraudel et Jouaust, S38, rut S. -Honoré.

ANCIEN

THEATRE FRANÇOIS

ou Collection des ouvrages dramatiques

Les plus remarquables DEPUIS LES MYSTÈRES JUSQd'a CORNEILLE

Publié avec des noies et édaircissemenls PAR

M. V I 0 L L E T LE DUC

TOME YI

A PARIS Chez P. Jannet, Libraire

MDCCCLV

(2/2

LES JALOUX

CINQUIÈME COMEDIE PAR PIERRE DE LARIVEY

CHAMPENOIS

^^1^

LES PERSONNAGES.

E U S T A C 11 E , compagnon

(le Vinrent. VINCENT, amoureux. MAGDELAINE, comti-

zane. FIERABRAS, capitaine, r.OTARD , serviteur de

Vincent. A L F 0 N S E , amoureux. R I C H A R D , son serviteur.

JHEROSME, vieillanl. PERRINE, servante Hp

Magdelaine. MATHIEU, frippicr, NIC AISE, vieillard. MARQUET, serviteur du

capitaine. ZACHARIE, vieillard. Trois serviteurs.

PROLOGUE.

Il comédie qu'ores nous vous représentons est in- litutée les Jaloux , pour ce que les personnes qui interviennent en icelle , ou la plupart, sont mo- lestées de variables et diverses jalousies. Or, comme elle est d'argument double , aussi la plus grande partie de son subject a été prinse des deux premières de Terence, à sfavoir l'Andrie c/rEunuque.Sie» cela l'auteur s'est mons- tre trop licencieux , il vous supplie , Messieurs , ne l'en vou- loir blasmer non plus qu'il n'a blasmc Terence d'avoir prins les siennes de Menandre, Aussi a-il pensé que, marchant après les pas d'un tel personnage et sous son autorité, celuy serait suf- fisante deffense , pour parer aux coups de ceux qui le voudraient accuser et reprendre de l'avoir desrobbé et suivij de trop près. Mais voicy qui le fasche davantage : c'est qu'il s'en trouve au- cuns qui, avec aigres et fascheuses parolles, s'estudient vouloir rendre la comédie abominable à tout le monde , affermans que c'est une œuvre diabolique, d'autant, disent-ils, qu'elle ne contient guères autre chose que lascivetez , larcins et toutes souillures, et qu'elle enseigne mille fois plus de mai que de bien. Helas I combien téméraires et indiscrets peuvent être ap- peliez ceux qui tant malicieusement donnent sentence diffini- tive à l'encontre du labeur d'autruy , veu que l'advis des hom- mes est instable et trompeur, et leur renommée et gloire plus chères que for et pierres précieuses! Semble— il donc à ceux-là que la comédie, qui tire son commencement des choses divines, 8oil tant à blasmer? Leur est— il advis qu'icelle, qui, embras—

8 Prologue.

sont diverses couslumes et affections des affaires civiles et privées, enseigne ce qui est utile à la vie et comme il faut fuir les vices et se distraire de toute rnesulianceté, doive estre ainsi bannie d'un chascun? Quoi! la comédie {Je parle de la nou- velle) n'a— elle pas, dès son origine, esté permise, louée et approuvée de tous hommes , de tous temps et en tous lieux? Oii ces braves Quintils ont-ils trouvé qu'elle enseigne plus de mal que de bien , qu'elle soit deffendue et qu'elle doit estre reprou- vée de tout homme de bon jugement? Je voudrais bien que, pour probation de leur dire, ils amenassent quelque passage de VEscrilure , sinon je croiray, arecques ceste noble assistance qui s'est ici) assemblée pour nous escouter, qu'ils ne sçavenlqu'ils disent. Et de vouloir sofistiquer, allegans qu'elle doibt estre deffendue, ne fust-ce que pour ce qu'elle scandalise beaucoup de j:ersonnes, cela n'a point de nez: car, par mesme raison, il faudrait dire que la justice est une tirannie, parce que beau- coup se formalisent des exécutions qu'elle faict faire; que la miséricorde est une lascheté de cœur , parce que quelques cruels blasinent sa douceur et clémence; et qu'il ne faut pas aller à l'église pour prier Dieu , parce que assez d'ateîstes pensent qu'on le faict par hipocrisie. 0 bonté divine! helas ! comme serait traiclée la vérité et la difftnilion des choses, s'il fallait accorder que tant bonnes et saincles œuvres fussent telles qu'aucuns les pensent ! Mais c'est trop parlé de cecy, joint qu'il semble à l'auteur que tout ce qui n'est deffendu par au- cune loy expresse s'entend devoir estre permis, et qu'on en peut honncstcment user. Voylà pourquoy, Messieurs, il vous pré- sente ccsle comédie telle qu'elle est, vous priant luy donner autant d'audience qu'il est requis en choses semblables; et, en recompense, les Jaloux vous donneront autant déplaisir qu'ils ont de martel en teste. Il vous voulait dire l'argument, mais , parcequ'il a veu sortir ces deux jeunes hommes, il a pensé qu'ils vous le feront entendre; et puis la comédie est l'argument d'elle— mesme.

LES JALOUX

COMEDIE

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

Eiistaclie ^ compagnon de Vincent ; Vincent^ amoureux.

EUSTACHE.

oilà ce que j'en sçay, et que m'en a aprins ce gentilhomme qui est venu avecques nous de Poictiers. Mais, quelle contenance vous ay-je veu faille tandis que Gotard vous contoit je ne sçay quoy?

Vincent. Voy! vousencstes-vous aperceu? EusTACHE. J'eusse esté bon aveugle. Etquoy! on vous voy oit quasi tomber les larmes des yeux. Contez-moy , je vous prie , que vous aviez , afin que, si je ne vous puis ayder en quelque chose, au moins que je me plaigne avec vous de vostre fortune.

Vincent. Excusez-moy, s'il vous plaist, car

10 Larivey.

je ne ferois que vous donner ennuy par le récit de mes misères.

EuSTACHE. Ce sont paroles, et faictes en cela tort à nostre amitié.

Vincent. C'eust esté pourtant le meilleur. Toutesfois, puis qu'il vous plaist, j'en suis con- tent. Sachez donc que rien n'en a esté cause que l'amour et la jalousie.

EuSTACnE. De qui esles-vous amoureux ? d'où vous vient ceste jalousie ?

Vincent. Je le vous diray. Il y a trois ou quatre moys que, me trouvant aux jeux des Ita- liens, où certes il y a du plaisir, j'adrcssay ma veue sur une jeune dame, belle par excellence.

EusTACHE. Comme a-elle nom?

Vincent. Magdelaine. Ainsi considérant ses beautez et bonnes grâces, lesquelles je louois gran- dement en moy-mesme, j'en devins tellement amoureux, qu'il me semble estre impossible veoir créature plus accomplie en toutes perfections. Voyez si l'amour sçait dompter les hommes !

EuSTACllE. Et bien! qu'en advint-il après?

Vincent. Il j a trois jours que, me venant de recréer avec elle , je fus rencontre par mon père, qui se prinl à me dire : Vincent , tou compagnon me vint hier trouver pour me prier parler en sa faveur au sire iNicaisc, cl faire en sorte qu'il lui baille à femme sa fille Renée. Sur quoy, discou- rant en moy-mesme , je me suis advisé la de- mander pour toy, car il est tantost temps que tu te maries , si tu veux que je voye tes enfans grands.

Eustache. Je n'attcndois que cela.

Vincent. Adjoustant que Nicaise ne Taccor-

Les Jaloux, Comédie. h

deroit jamais à Alfonse sans le sceii et consente- ment du sire Zacliarie, son père, qui n'estoit enco- res de retour; ainsi que , pour ne perdre temps, il en avoit desjà parlé pour moy, et esperoit qu'il me la feroit donner, avec plus de dix mille francs d'argent sec, sans les maisons, héritages, bagues et joyaux.

EusTACHE. Voilà la coustume des pères du jourd'huy, car pourveu qu'ils marient richement leurs enfans, ce leur est assez,

Vincent. Quoy entendant , je demeuré si transporté qu'il ne fut jamais en ma puissance lui pouvoir respondre un seul mot , ny trouver quelque excuse qui ne fust au moins inconsi- dérée et hors de propos , car la parole me mourut entre les dents. A raison de quoy, et neantmoins, voyant que je l'avois escouté, que je ne luy res- pondois rien, jugea par mon silence que j'en cs- tois content. Que vous diray-je des peines , en nuys, tourraens et passions que je souffrois lors ? Certes, n'eust esté l'espérance que j'avois me re- trouver le lendemain matin avecques Magdelaine, afin que, par la gayeté de ses douces mignardises elle m'amoJist la rigueur de tels propos, j'estois pour devenir fol.

EusTACiiE. Je ne m'en esLahy pas, car les amans ne peuvent endurer qu'on leur parle de les mai'ier.

Vincent. Mais, helas ! comme j'esprouve véri- table le proverbe qui dict que la fortune ne vient jamais seule, et que, si elle se monstre en- nemye de quelqu'un, qu'elle s'efforce entièrement le ruiner! Car je ne fus pas si tost arrivé en la rue elle demeure , que je la vy sur le pas de son

12 Larivey.

huys, devisant fort privement avec un soldat, le- quel (quand elle m'aperceut aproclier pour veoir qui il estoit) elle le fit soudain entrer dedans, puis me ferma la porte au nez.

El'STACHE. 0 femme ingrate et mescognois- sante !

Vincent. A ceste occasion , ne devez vous émerveiller si m'avez veu changer de couleur.

ErsTACHE. Mon grand amy, j'ay clier que m'avez descouvert vos amoureux accidens , sinon en ce que le discours que m'en avez faict me semble avoir plustost renouvelle vos playes que soulagé vos passions ; mais quel remède y pen- sez-vous donner?

Vincent. Jenesçay,car, d'un costé, la volonté de mon père et la révérence que je luy doy, et, d'autre part, l'amour que je porte à ceste-cy et l'injure qu'elle m'a faicte , combattent tellement dedans moy, que je ne sçay quasi que je doy faire.

Eustache. Mais encores?

Vincent. Je n'ay autre espérance qu'aux ruses de Gotard.

Eustache. Quelle espérance vous donne-il?

Vincent. Rien d'asseuré, sinon que, cognois- sant ([u'il sçait faire ce qu'il veut et qu'il m'a promis empescher ces nopces (combien que je n'y voye aucun moyen), j'en suis demeuré là.

Eustache. Et quant à vostrc Magdelaine?

Vincent. 11 me conseille l'aller trouver pour luy reprocher son ingratitude et attendre ce qu'elle me dira.

Eustache. Peut-estre qu'il ne vous conseille pas mal. Or, je ne veux vous molester davantage. Monsieur mou amy, souvenez-vous que, si je puis

Les Jaloux, Comédie. i3

quelque chose pour vostre service, je suis à vostre commandement.

Vincent. Je vous mercye. Je ne vous espai-- gneray s'il en est besoin.

SCÈNE II. Magdelaine, courtisane; Vincent.

M AGDELAINE.

iserable que je suis ! je crain bien fort H que Vincent n'ayt prins en mauvaise part ce que je fis l'autre jour, ou ne se le soit autrement interprété que n'a esté mon intention ; car depuis il ne s'est laissé veoir et ne m'a mandé de ses nouvelles comme il avoit accoustumé !

Vincent. 0 grand jugement de Dieu ! il sem- ble que mon ame toute tremblante soit sur le point d'abandonner ce corps, si tost que je me présente devant ceste-cy.

Magdelaine. Maisle voicy. 0 mon Vincent! mon vainqueur! je croy fermement que jamais le bien ne fut tant désiré que j'ay ma vie ! ) at- tendu vostre venue.

Vincent. Helas ! ces caresses tant affectées renouvellent mes douleurs et rengrègent mes playes.

Magdelaine. Que veut dire qu'estes ainsi resveur ? à quoy pensez-vous ?

Vincent. Si je suis vostre Vincent et vostre vie.

Magdelaine. Or sus, or sus, obliez cela.

<4 Larivey.

Vincent. Comment, que j'oblie cela! 0 Mag- delaine ! Magdelaiiie ! pleust à Dieu que mou amour fust mis en balance contre le vostre , ou que vous souffrissiez comme j'endure , ou que je ne me resentisse du tort que m'avez faict!

Magdelaine. Je sçay bien que vous voulez dire, et, pour vous oster de ceste opiiiion, je vous voulois envoyer quérir.

Vincent. Ce n'est de merveilles que vous, comme coulpable , sachez ce que je veux dire ; mais la foy que j'avois en vous et l'amitié que je vous ay tousjours portée depuis que je vous co- gnois me meritoient ceste recompense.

Magdelaine. Ne vous tourmentez (mon ame), car je n'ay faict chose qui vous doive aigrir con- tre moy.

Vincent. Ce sont moqueries. Si vous n'estes en rien coulpable, pourquoy soupsonnez-AOus ce dont je vous veux accuser? Regardez que, non sans cause, vous avez faict la planche devant.

Magdelaine. Par ma conscience! vous vous colerez contre moy à tort, car celuy que vous avez vcu est un mien frère.

Vincent. Il est vray, c'est un sien ûère: tout le monde est parent d'une putain. Or sus, vous avez raison, ayez, ayez-le, jouissez-en tout vostre soûl, je ne vous en empeschcray pas. 0! que si jamais plus je me laisse... !

Magdelaine. Voyez! Escoutcz, mou cœur : je ne croiray jamais que cecy puisse avoir telle puis- sance sus vous que vous sépariez de mon amour. A ceste cause, je vous prie, par la seraineté de ce front , ])ar ces beaux yeux , hostes de ma liberté, et d'où sortent ces lumineux et ardans esclairs qui

Les Jaloux, Comédie, i5

me foiidroyent, m'entretenant toiisjours en un feu continuel , et par ceste belle bouche que je baise du plus chaud de mon affection, qu'il vous plaise m'escouter deux mots seulement.

Vincent. Dites, mais je vous advise que je croy plus l'effect que les paroles.

Magdelaine. Ah ! mon espérance ! souffrez que j'obtienne de vous ceste grâce. C'est grand cas que vous estes si revesche qu'on ne vous peut plyer par amour ny par prières.

Vincent. Et cecy encor plus grand cas, Mag- delaine, que, voulant tousjours seconder vos ape- tis, vous obliez si tost les iudignitez que m'avez faictes. Que s'il advient que je m'en aperçoive, vous me voulez, par vos paroles embellies, offus- quer les yeux de l'entendement et me faire croire le rebours de ce que je sçay bien.

Magdelaine. Vous croirez ce qu'il vous plaira; mais, si me voulez escouter, je vousferay confes- ser qu'à tort vous vous plaignez de moy.

Vincent. Je voy bien qu'il vous faut com- plaire : car vous voulez tousjouis avoir le droict.

Magdelaine. Escoutez-moy donc, s'il vous plaist : Mon père, comme je vous ay autresfois dict , estoit un fort riche marchant d'Angers, lequel, ve- nant à mourir, laissa à deux enfans que nous som- mes plusieurs biens et héritages , dont mon frère, comme aisné , se saisit, en disposant d'iceux à sa volonté. Mais, pource qu'il estoit prodigue ei grand despensier, ne cherchant qu'à soulier ses volontez, s'en donna si souvent par les joues, qu'en moins de rien il despendit et engagea le plus beau et le meilleur.

Vincent. Quelle fable, quel conte est-ce cy?

i6 Larivey.

Magdelaine. Quelque temps après, voyant en quelle nécessité sa despence desraesurée l'aToit conduict , ayant honte de soy-raesmes et fasché de voir que ceux qui nous avoient presque rongez jusques aux os se mocquoieutdeluy, le regardant par dessus l'espaule , se desbaucha tellement , qu'ayant vendu le sui'plus qui resloit , s'en alla à la guerre , me laissant seule , abandonnée de tous moyens. Et c'est celuy à l'occasion duquel vous estes entré en ceste jalouzie.

Vincent. C'est bien rencontré, ô femme du diable !

Magdelaine. Escoutez, si vous m'aymez : Et pource que je ne voulois pas qu'il s'apcrceust de l'amitié et privante que j'ay avec vous...

Vincent. Nottez bien ceste autre vérité !

Magdelaine. Ny que je fusse moins qu'hon- neste, que eussé-je peu mieux faire, affin qu'il ne m'eust en quelque mauvaise opinion? joint que, vous voyant venir droict à nous, qui devisions de plusieurs choses, je m'asseurois que n'eussiez failly dire quelque mot joyeux en passant , ou me faire quelque je ne scay quoy qui eust tout gasté.

Vincent. Que voulez-vous davantage ? je vous donne gagné.

Magdelaine. Ah! par mon ame, c'est mon frère unique, lequel je n'avois veu il y a plus de trois ans. Mais vous me direz : Si vous ne m'avez faict cela pour autre occasion , voulez-vous tous- jours suyvre ce mesmc stil? Vrayement, nenny ; combien que je ne sache cncorcs comment faire, pource qu'iceluy , m'ayaiit trouvée jeune, fresche et délicate (comme vous voyez), est devenu jaloux de moy, laissant ordinairement son serviteur en

Les Jaloux, Comédie. 17

la maison , de mode qu'il n'y peut entrer ame vivante qu'il ne le sache. Parquov je ne voudrois mon sang!) que vous émerveillassiez si j'ay faict ce que j'ay fait, et mesme si je vous senable encores un peu durette, d'icy à deux ou trois jours qu'il demeurera icy.

Vincent. Je ne m'en émerveille point, car c'est de vostre creu. Pensez-vous que je n'en- tende de quel pied vous marchez, combien que je ne sache encores comment faire? « Il est devenu jaloux de moy, laissant ordinairement son servi- teur en la maison ! Je ne voudiois pas mon sang!) que vous esmerveillassiez», et tant d'au- tres beaux motz. Toutes ces niaiseries tendent à ceste fin que le bon Vincent soit chassé , et cestuy-cy bien receu. Ah ! que maudite soit ma fortune , que je ne vous ay cogneue du comman- cement , car jamais je n'eusse mis le pied vous fussiez esté !

Magdelaine. M'amour, laissez cela. Trouvez moyen de me venir veoir, pourveu qu'il ne le sasche, et vous cognoistrez comme je vous ayme de tout mon cœur.

^I^CE^'T. Pleust à Dieu que dissiez vray et sincèrement ! « Et vous cognoistrez comme je vous ayme de tout mon cœur.»

Magdelaine. Comment, chetive que je suis! pensez-vous que la bouche parle autrement que le cœur?

Vincent. Puis-je croire que je ne sois double- ment deceu, et que vous m'aymez?

Magdelaine. Quoy ! que je vous déçoive? que je ne vous ayme? 0 vie de ma vie (helas !), ne

i8 Larivey.

dictes cela , car ces paiolles me sont autant de coups de dague en l'estomac.

Vincent. S'il est ainsi, je vous ay donc m'amour!) aymée à bon droit, et comme

Magdelaine. Taisez-vous, le voicy qui vient. S'il me dict rien , faictes que vos propos s'accor- dent aux miens.

Vincent. Vault-il pas mieux que je m'en aile?

Magdelaine. Non, n'ayez, peur : ce n'est qu'un sot et un poltron.

SCÈINE III. Fierahras , capitaine; Magdelaine , Vincenl.

FlERABRAS.

es chevaux ont-ilz estez bien estrillez? Magdelaine. Qu'ay-je affaire de vos chevaux ?

FlERABRAS. La chambre est- elle faicte ? le soupper est-il prcst?

Magdelaine. La chambre est faicte dès le matin ; quant au soupper, il sera bien tost prest. FlERABRAS. Regardez à l'aire quchpie bonne fricassée , et que j'aye du rosly avec une sausse ou saupiquet , comme on faict chez les princes et grands seigneurs. Mais que faictcs-vous icy en la rue?

]^LvGDEL.\l^E. Je suis sortvc pour parler à ce

bon seigneur (pii vous demande, à raison de je

ne sçay quov (pi'on luy a dict i[ue voulez vendre.

Vincent. Quoy ! est-ce cy monsieur vostrc

frère ?

Les Jaloux, Comédie. 19

Magdelaine. Oy, c'est luy-mesmes ; parlez à luy.

Vincent. Monsieur, on m'a dict qu'avez des chevaux à vendre : je les acheteray s'il vous plaist m'en faire marché.

Fierabras. On vous adictvray : jen'ay plus que faire de tant de train , ayant reconquis au roy la pluspart de son royaume, tellement que je n'en veux retenir qu'un pour m'allcr quelquefois pourmener.

Vincent. Je vous payeray en beaux escuz au soleil, larges comme la main. On m'a dict qu'avez aussi quelques hardes dont voulez vous deffaire ; je les voudrois bien voir.

Fierabras. Si voulez venir avecques moy jusques chez le frippier à qui les ay baillées à vendre, je les vous monstreray.

Vincent. Je n'ay le loisir pour ceste heure ; mais s'il vous plaist les envoyer quérir, je repas- seray tantost par icy.

Fierabras. J'en suis content; vous les trou- verez céans à vostre retour.

Magdelaine. Ne faillez donc pas. Monsieur.

Vincent. Aussi ne feray-je.

20

Larivey.

SCÈNE IIII. Fierabras , Magdelaine.

FlERABRAS.

sl-ce la coustume de ceste ville que les femmes soient tout le jour à la porte de leur logis, devisans avec tous ceux qui vont et viennent?

Magdelaine. Les femmes de ceste ville et d'ailleurs, pour se monstrer à leur porte , ne sont moins honnestes que celles d'Angers.

FlERABRAS. Je ne sçay. Tant y a que cela ne me plaist point.

Magdelaine. Mon frère, parlez franchement, j'ay bien entendu que vous Aoulez diic par vostre estrillcment de chevaux.

FlERABRAS. J'en suis ayse , parquoy (ma sœur) je vous commande (ouvrez bien icy les oreilles ) que faciez en sorte... Baste ! car, par la mort, voicy à mon costé le chastic-fols.

Magdelaine. 0 misérable que je suis ! helas ! il ne me print jamais volonté faire cela. Toutes- fois ce nie à poux , ce capitaine cassé et sans soldats me menasse , comme (quand j'en aurois envye ) s'il estoit en sa puissance m'en empes- clier , parce que c'est un vaillant poltron que je crains bien ! Il est vray que, tandis (pi'il sera icy, je ne veux pas faire venir mon ainy au logis, non pour crainte que j'aye de luy, mais parce que je pense que cela ne me pourra nuvre, ne fusse que pour le respect d'une certaine hounesteté qui me dict en moy-mesmc que je ne le doy faire.

Les Jaloux, Comédie,

ACTE II.

SCÈNE I, Vincent^ Gotard., son serviteur,

Vincent.

y , je vous ay bien entendu ; nous en

I deviserons une autre fois plus à loisir.

Vien çà, Gotard : et bien! qu'as-tu faict?

GoTARD. Quoi? touchant ce beau

mariage ?

Vincent. Oy.

Gotard. Me croirez-vous? je n'ay cessé toute la matinée de courir et tracasser par la ville, de çà, delà, fantastiquant et cliimerisant après cela. Puis , quand j'ay esté bien las et me suis bien rompu la teste, J'ay trouvé qu'il n'y a rien plus aysé à faire. Voyez que j'estois beste de ne m'en estre advisé du commancement !

Vincent. Est-il vray ? 0 Gotard ! mon amy , que je t'accolle !

Gotard. Laissez cela. Voy! je croy que vous pensez embrasser une garce ; oyez si vous vou- lez.

Vincent. Je t'escoute.

Gotard. Quand le vieillard vous parlera de Renée...

Vincent. Ah ! ne me la nommes point si tu m'aymes .

Gotard. Taisez-vous : je veux que luy disiez que vous vous estes informé d'elle , le suppliant

22 LaRIVEY.

bien humblement faire en sorte que la puissiez espouser,

Vincent. Ho, o, o!

GOTARD. Qu'avez-vous?

Vincent. Est-ce ce moyen tant aisé pour faire que je ne l'espouse? Je m'en garderay bien.

GoTARD. Voilà grand cas, tous ne cessez de me tourmenter, et d'estre tousjours après moy, me priant et repriant penser ou faire en sorte que vous n'espousiez ceste-là. Et quand j'ay trouvé les moyens qu'il vous faut tenir, vousm'es- cbappez des mains.

Vincent. Ainsjet'escouteet obey.

GoTARD. Pardonnez-moi. Or il faut escouter premier que respondre : Je m'en garderay bien î Quels propos sont-ce ?

Vincent. C'est assez. Et bien! que doy-je faire?

GOTARD. Avez-vous pas oy ce que je veu.v que respondicz à vostre pcre?

Vincent. Je te prie ne me persuader cela.

GoTARD. Pourquoy ? Considérez ce qui en ad- viendra.

Vincent. Quoy! je seray séparé de Magde- laine et conjoint à ccste-cy ?

Gotard. Vous vous trompez, car, disant d'elle tous les biens du monde et feignant ne désirer autre chose que l'espouser, vous osterez au vieil- lard toute occasion de crier. Sçavez-vous qu'il en adviendra ? Vous ne l'espousercz pas , par ce qu'i- celle, allant ccsteaprès-dinée se jouer à la \illet- te , Alfonse la ravira par les cliemins. ^oulc^- Yous plus beau remède que cestuy-là?

Les Jaloux, Comédie. 23

Vincent. Qui m'asseurera que ces choses doi- vent passer ainsi?

GOTARD. Quant à Alfouse, ne vous en mettez en peine , il sçait ce qu'il a affaire , mesmes qu'il ne Ja pourra jamais avoir, sinon par une voye ex- traordinaire. C'est pour quoy il a délibéré faire ce que je vous dy.

Vincent. C'est bien advisé. Mais posons le cas qu'elle n'aille point à la Villelte.

GoTARD. Mais posons le cas que le ciel va tomber.

Vincent. Pourtant, cela est possible.

GoTARD. Qu'elle y aille ou n'y aille pas , elle ira pour le moins soupper chez le sire Augustin , je sçay qu'ils font leurs Rois. Sinon , faictes ainsi , pour jouer plus seurement : dites au vieil- lard qu'avez entendu qu'elle est bossue et contre- faicte ; à ceste cause , que le priez vous la faire veoir.

Vincent. Tu dis bien ; mais le cas advenant qu'il n'en vueille rien faire?

Gotard. Faictes bonne mine et dictes que vous ne voulez un monstre si laid à vos costez. Entendez-vous?

Vincent Oy. Croirois-tu bien que cet advis me plaist beaucoup , et le trouve plus subtil qu'autre que je sçache?

Gotard. Monsieur, croyez-moy, que si luy sçavez dire ces choses de bonne grâce , il ne vous en esconduira point.

Vincent. J'y pi-endray peine. Mais comme ferons-nous de cet autre costé?

Gotard. Quoy? avec l'Angevine?

Vincent. Oy.

24 Larivey.

GOTARD. Est-il vray que ce mangeur de culs de poulies est son frère?

Vincent. Oy.

GOTARD. En estes-vous bien asseuré?

Vincent. Oy ; pourquoy?

GoTARD. Que sçay-je? Jepensois qu'elle vous eust ainsi enfermé dehors pour vous mettre en quelque estrange desespoir, afiin que pour ren- trer en grâce vous luy fissiez mille honnestes pre- sens, comme elles sçavent bien faire.

Vincent. Ce n'est pas mal advisé à toy. Ainsi donc, que luy pourrois-je envoyer qui luy fust agréable?

GoTAUD. Que luy voudriez-vous envoyer? Vous estes un jeune poisson. Obliez cela : vous luy en avez assez et trop donné auparavant; et puis vous le pourrez tousjours bien faire quand il en sera besoin.

Vincent. Je suivi'ay ton conseil; mais, dy- moy, comme la pourray-je aller veou'?

GOTARD. Me le demandez-vous? Je pensois que ce fust le propre des femmes de donner les assignations pour consoler leurs amans , et non des hommes, qui ne cognoissent leur humeur.

Vincent. Je luy en ay desjà parlé, et espère encore luy ramentevoir.

Gotard. Que vous a-elle respondu?

Vincent Qu'elle ne sçavoit aucun moyen, et que j'y pensasse.

Gotard. Qu'elle n'en sravoit aucun ! 0 la pu- tain ! voyez si vous pourrez commander à vos désirs, et avoir patience jusques après souppcr. Cependant j'y mcttray ordre.

Vincent, lié! Gotard, quand l'année passée

Les J>,loux, Comédie. 25

mon pèie te battoit si cruellement pource que tu luy avois desrobbé une pièce de cresey , je ne te dis pas : Gotard , ayes patience jusques après soupper. Ains, me jeltant aux pieds de mon père, je le priay te pardonner, ce qu'il fît.

Gotard. Je ne Fay pas oblié , et un jour, si je

\lNCElST. Or sus, laissons cela : vois-tu pas que je ne puis estre deux heures sans ceste en- chanteresse?

Gotard, Vous avez raison; attendez! Que vous semble si je me desguisois enbelistre, comme un de ces soldarts dévalisez qui vont demandant la passade, et que je vous portasse, enveloppé en quelque couverture , en son logis ? Pensez-vous point que , priant le capitaine, en l'honneur des armes , de me retirer pour ceste nuict, il ne me l'accordast ?

Vincent. Tu voudrois donc, à ce compte, que je me laissasse lier en une couverture?

Gotard. Je veux veoir comme vous aimez voslre maistresse.

Vincent. Me lier en une couverture !

Gotard. Pourquoy non?

Vincent. Et si j'y estois trouvé , que di- rois-je?

Gotard. Ha ! ha ! ha ! pauvre homme ! Si vous trouvez estrange vous laisser lier en ceste façon, sera-ce pas chose encores plus estrange qu'on se puisse imaginer qu'estes enveloppé en mon pac- quet? Comme , diable ! un sot se pourra-il jamais adviser qu'un coquin porte l'amoureux de sa sœur en une paillasse ou couverture ?

Vincent. II sembleroit que je fusse je ne sçay

26 Larivey.

qui, si je me laissois porter en ceste façon. Lais- sons cela. Et puis, penses-tu qu'il te voulust

recevou'

\r9

GoTARD. S'il n'en veut rien faire, il ne sçaura pas qui je suis ny que je cherche ; tandis , je pourray trouver quelque autre expédient.

Vincent. Je me îaisseray conseiller. Fay ce que tu voudras.

GoTARD. Allez donc faire provison de cordes et de quelque vieille paillasse ou couverture. Ce- pendant, je vas chercher Âlfonse; je sçay quasi je le doy trouver.

SCÈNE H.,

Alfotisc, amoureux ; Richard, son serviteur.

Alfonse.

^^1 est doncques vray que Jhcrosme s'ef- t|fê force faire espouser Renée à son lîls ? ■^Ij Richard. Demandez-le à Gotard, il ■■^ le vous dn-a comme nioy. Alfonse. 0 loyauté, helas! es-tu mainte- nant? Il m'a donné sa foy entre mes mains de faire pour moy comme pour son propre enfant, et toutesfois il me trahit! 0 ! combien m'cust-il esté meilleur qu'il m'ciist dict, dès le commencement, qu'il ne voiiloit prendre ceste peine pour moy, que, m'alechant el paissant d'inie vaine espérance, me mettre au deses])oir !

Richard. Monsieur, je veux icy confesser mon ignorance. Je pcnsois que l'amoiu- rendist les personnes joyeuses et gaillardes, n'aimans rien

Les Jaloux, Comédie. 27

que les jeux , les instrumens , la musique et tels autres plaisirs ; mais, à ce que je voy en vous , je cognois tout le contraire.

Alfonse. Helas! Richard! je n'eusse sceu re- cevoir pire nouvelle que d'entendre que je bats les buissons et un autre prend les oiseaux. Si j'estois esclave entre les mains du Turc ou pri- sonnier enfermé au fond d'un cachot, je ne souf- frirois tant de peine que j'endure : car, à la vérité, les chaisnes , les prisons et les septs ne sont si malaisez à supporter comme les angoisses d'un vray amant desespei'é.

Richard. Ayez patience , car vous estes entre les mains d'un médecin qui sçait guérir de tous maux.

Alfonse. J'atten mon remède de toy. Mais pourquoy m'entretiens-tu en ce martyre , si tu sçais chose qui me puisse ayder en cecy !

Richard. Je vous vay dire ce que j'en pense. Vous sçavez combien Vincent ayme l'Angevine ; je suis d'advis qu'on aille par devers elle pour luy descouvrir comme les choses se passent, y ajous- tant et diminuant selon qu'il viendra à propos.

AlfoîN'SE. a quelle fin?

Richard. Sçavez-vous pas combien les pu- tains qui luy ressemblent sont flateresses et rem- plies de dissimulations , et combien il leur est grief pei'dre lui tel pigeon comme Vincent? Nos- tre affaire pourra cheminer d'un tel pied, que les prières , baisers et lamentations de ceste-cy pour- ront avoir tant de force, qu'iceluy, outi'e l'amitié qu'il luy porte, se laissera engluer plus fort qu'au- paravant.

Alfonse. Penses-tu que cela me puisse aider?

28 Larivey.

Richard. Telle est mon opinion. Pour le moins, s'il ne vous aide, il ne vous nuira pas. Voulez-vous que je l'aile trouver pour essayer si je sçay bien faire quelque chose?

Alfonse. Tu me feras plaisir; va , je t'atten- dray en ce prochain jeu de paume. Mais l'egarde à faire si bien que Vincent n'ait occasion se plain- dre de nioy.

Richard. A son commandement. Par mon ame , vous vous souciez de beaucoup de choses.

SCÈNE III. Magdelaine , Richard.

Magdelaiine.

u je suis seulement née pour me pro- |nostiqacr tout malencontre , ou le res- , pect que je veux avoir à ce sot Ficrabras m'apportera quelque dommage, empes- chant mes desseins. Je ne sçay que j'ay, mais je ne puis demeurer en une place.

Richard. Si je ne me trompe, ce voyage me sera prospère, car je voy mon estoillc luire de loin. Bon vespre, ma dame .Magdelaine.

MAGDELAiiNE. Dicu te gard, Richard. Richard. Que veut dire cecy ? Vous n'estes non plus parée que si vous n'estiez pas des nopc.es ! 0 Dicu du ciel! Enfin, il faut dire que l'amour des jeunes hommes resemblc à un feu de paille, qui est plustost cslaint qu'allumé.

Magdelaine. De quelles nopccs dis-tu, Ri- chard?

Les Jaloux, Comédie. 29

Richard. Des nopces de Vincent. Magdelaine. Des nopces de Vincent ! Et quoy! se veut-il marier?

Richard. Mon Dieu! que vous le battez froid! Pource que vous n'en sçavez rien!

Magdelaine. Non, par ma conscience ! Richard. Est-il possible, veu que tout Paris le sçait?

Magdelaiine. Voila les premières nouvelles. Richard. Ma foy, je pensois, vous voyant ainsi mélancolique, qu'en fussiez plus que toute asseurée ; autrement, je ne vous en eusse pas parlé, car je ne me plaispoint à porter de mauvaises nou- velles.

Magdelaine. Je ne voudrois pas t'en sçavoir mauvais gré. Mais, dy-moy, quelle femme prend-il? Richard. Tout va bien. Renée, fille du sire Nicaise, qui est tant riche.

Magdelaine. Comment le sçais-tu? Richard . Je le sçay bien . Toutesfois , je ne vous en puis dire autre chose.

Magdelaine. Et Vincent en est-il tant amou- reux qu'il l'ayt faict demander, ou si cela est venu de la part des viellards?

Richard. Il ne peut estre autrement qu'il ne luy porte quelque affection , car elle est assez belle el bien gentille. Mais qui coguoist mieux Vincent que vous?

Magdelaine. 0 homme de peu de foy ! voicy dont je m'estois tousjours doutée, il s'ira hurter contre quelque vilaine, et je seray tousjours la meschante et la malheureuse.

Richard. 0 la femme de bien! Comme si je ne sçavois pas que c'est une putain !

3o Lariyey.

Magdelaine. Helas ! qu'une femme ne devroit jamais si légèrement et sottement croire aux pro- messes et sermens des amoureux !

Richard. Ma foy ! ma dame, je le pense ainsi. Toutesfois, il peut estre advenu que Taffamé désir de son père, qui ne regarde qu'aux biens, l'a con- traint ce faire. Mais quoy qu'il en soit , dictes- moy, quel mal y auroit-il que l'envoyassiez quérir pour luy remonstrer?

MAGDELAmE. Quel autre, sinon renouveller et augmenter mes douleurs!

Richard. Cela ne vous peut nuire, joint que ferez plaisir à mon inaistre, qui est tant amoureux de ceste-là, que, si Vincent ne l'espouse, elle ne luy escliappera pas.

Magdelaine. Richard , j'ay tousjours esté preste faire plaisir à tout le monde , spécialement à tels que ton maistre; mais que gaigneray-je me plaindre à luy, si tu me dis qu'il est aveuglé eu l'amour d'icelle, ou que sou père l'y contraint?

Richard. Madame, la crainte que chacun a d'estre trompé en ceste marchandise est si grande, qu'on rescmble au navire qu'un peu d'eau pousse de çà et de là. Sovez soigneuse et employez icy vostre entendement, de mode que ne vous puis- siez plaindre à l'advcuir. Quant au reste , laissez faire au diable , il y attachera la (pieue. Or, le voicy bien à propos ; je vous advise qu'avez beau- coup de puissance. A Dieu.

Magdelaine Je feray mou devoir.

^

Les Jaloux, Comédie. 3i

SCÈNE IIII. Vincent^ Magdelaine.

Vincent.

i ma Magdelaine me tenoit attaché à une chaîne d'acier, je croy fermement qu'elle

n'auroit point plus grande puissance sur •moy que Tamour que je luy porte , le- quel ne m'abandonnera jamais que par la mort. Mais la \oicy. Que veut dire, iMagdelaiiie, que je ne suis jamais si triste et mélancolie, que la dou- ceui" et délicatesse de voslre beau \isage ne des- charge mon cœur de tous les ennuys qui Teuve- loppenl?

Magdelaine. Vous le dictes de la bouche, mais à l'effect on void le contraire, tant vous re- compensez bien Tamitié que je vous garde.

Vincent. Que voulez-vous dire par cela?

Magdelaine. Et bien! vous serez marié ?

Vincent. Marié! hé, je vous prie, cessez de me plus tourmenter par vos jalousies : car, si vous pensiez par cela me rendre plus vostre, il est im- possible ; si afin de me vaincre en amour, je me reu vaincu ; si c'est pour me faire mourir devant mes jours, je suis prest : prenez un Cousteau et faictes de moy ce qu'il vous plaira.

Magdelaine. Oy, je vous veuv lyer, je vous veux vaincre en amitié, je aous veux faire mou- rir. Par mon Dieu , croyez-moy , vous ne m'es- bloirez plus les yeux de l'entendement par vostre babil , comme par cy-devant m'avez alléché les

32 Larivey.

oreilles, escoutant vos desloyalles promesses. Quel homme de bien, lequel, mettant à part le respect qu'il devroit avoir à la foy et amitié que je luy ay tousjours portée, se va marier 1

Vincent. Mais avec qui?

Magdelaine. Avec Renée, fille du seigneur Nicaise. Cognoissez-vous Renée?

Vincent. Vous estes devenu cornemuse. Qui vous a dict ceste belle bourde ?

Magdelaine. sont les promesses et les ju- remens de ne m'abandonner jamais, par lesquels vous me faisiez croire que ne pouviez vivre sans moy? sont ces amoureuses et cuisantes flam- mes, ces douces et emmiellées parolles? sont maintenant vaillant amoureux ! ces services, ces belles offres d'estre mien , ces prières qu'il me pleust vous commander, et ceste obéissance ? Allez, allez, voslre brave foy m'a assez repue de parolles et de vaines espérances. Je vous cognois maintenant, mais trop tard. Allez, mariez-vous, soullez vos désirs, contentez vostre père, puisque luy voulez complaire ; une seule chose me con- forte, c'est que vivrez en chagrin en vostre mes- nage, parce que , si vostre espouse est femme accorte , entendant comme vous m'avez deceue ( devenue sage à mes despens ) , ne vous pourra jamais aymer de bon cœur.

Vincent. Hé! ma sœur! ne dictes ainsi, car vous n'en avez occasion.

Magdelaine. Si ay, j'en av bien occasion, et par vostre faute Ne sçavcz-vous ce que j'ay faict pour vous , obéissant à vos volonlez , et ce que tant de fois vous m'avez promis? *

Vincent. Magdelaine s'il est ainsi que je me

Les Jaloux, Comédie. 33

veulle marier, je prie ce Dieu qui m'entretient en vie me...

Magdelaine. Helas! que ce Dieu demeure beaucoup à se A^anger de tous,, qui, par vos faux sermens, jouez de luy à la pelotte !

VliNCENT. Pourquoy me faictes-vous mourir de dueil? pourquoy me traictez-vous en parjure et mescliant , vous laissant ainsi tromper par une fausse suspicion? Oyez-moy, je vous prie, et si trouvez que je sois menteur, je veux que ne me croyez jamais.

Magdelaine. Ah! mon cher thresor! vous voyez que je suis jeune, nue, et seule; vous Aboyez que je n'ay icy parent ny amy, et pouvez penser que pour l'amour que j'ay tousjours portée à vous seul , je suis monstrée au doigt et mal Aoulue de tous mes voisins. Toutesfois, vous voulez estre si cruel et inhumain, que, me voyant battue de tant de fortunes, de souffrir me veoir plongée jus- qu'au fond ! Souffrirez-vous veoir tresbucher en ruyne celle qu'avez aimée plus que A^ostre propre vie (si on doit croire à a^os paroles ? Helas ! ou- vrez les oreilles à mes justes plaintes, et, selon vostre courtoise nature , prenez pitié de moy et de mes calamités, si je aous ay tousjours esté ser- vante et subjette; et vous, mon seigneur et mon roy , si j'ay tousjours rais peine à seconder a'OS plaisirs, ne m'abandonnez point; soyez-moy seul mon conseil, mon espérance, ma compagne, mon amy , mou parent , mon deffenseur , mon doux baiser , ma douce bouche , ma bouchette savou- reuse, toute plaine d'amour, de ris et de mignar- dises.

Vincent. Escoutez, Magdelaine, escoutez : je

34 Larivey.

ne sçay comme ces nouvelles sont venues jusques à vous, ny qui en a esté le messager; mais qui- conque il puisse estre, il vous a rapporté faux.

Magdelaine. Comme se peut-il faire?

Vincent. Escoutez, si vous voulez. 11 est bien vray que le viellard me parla l'autre jour de sa fille et me presche tous les jours que je la prenne. Mais que j'aye jamais pensé la vouloir espouser, ny que je le veulle encores faire, cela est faux et controuvé. Je n'en veux point, elle ne sera jamais ma femme, et, deussé-je me rendre ennemy de tous les hommes , je vous ay seule désirée, et seule vous veux avoir ; aussi ne vous laisseray-je ja- mais tant que je vive.

Magdelaine. Puis-je ( ô mon ame ! ) vivre asseurée en cesle promesse et espérance?

Vincent. Très asseurée. Mais voicy le capi- taine. Que maudit soit-il ! je voulois que m'en- seignassiez comme je doy faire pour venir ceste nuict coucher avec vous.

SCÈNE V.

Fierabras^ Vincent.

FlERABRAS.

lompagnon, que faictes-vous icy?

Vincent. Mon Dieu ! que vous ' venez bien à propos ! je vous cher- ' chois .

FiEKABRAS. Y a-il long-temps qu'estes ar- rivé ?

Vincent. Tout à ceste heure.

Les Jaloux, Comédie. 35

FiERABRAS. J'ay faict seller et enhernascher les chevaux, et, affiu que les voyez mieux à vos- tre aise, je vous les veux monstrer hors Testable. Ma sœur, faictes sortir ces garçons. Toutesfois, non, laissez-les là, nous les verrous bien en ma court de derrière, Ton pourroit courir la lan- ce. Mais, pour vous dire la vérité, je ne voy point trop volontiers les hommes venir si sou- vent céans.

Vincent. Au contraire , vous en devriez estre bien joyeux , estaut ceste escuyrie si belle, qu'il prend envye aux passans s'arrester pour la voir.

FiERABRAS. Je gaignay ce beau roussin qu'a- vez veu à la journée de Moncontour , lors que, la cuyrasse sur le dos et le coustelas au poing, je rompy et desconfy les ennemis de Sa Majesté, encores qu'on tirast sur moy plus de deux mille coups d'artillerie, qui toutesfois ne me peurent jamais offenser.

Vincent. Dieu sçait si cestuy-cy vid jamais attaquer escarmouche , ou s'il sçait, combien il est obligé à ses jambes !

FiERABRAS. Que dictes-vous de jambes?

Vincent. Jedy que je pense que vostre cheval estoit lors au sangjusques aux jambes, et qu'estes fort adroit de vous estre peu sauver de tant de bouletz.

FiERABRAS. Croyez que la dextérité est né- cessaire à qui veult bien escrimer; combien que la mienne estoit plustosl pour offenser que pour parer aux coups.

Vincent. Pourquoy?

FiERABRAS. Pource que je regardois de quel costé de l'ai'mée venoient les bouletz. A.donc, les

36 Larivey.

rencontrant d'une plus grande force qu'ils n'es- loient poussez, je les rejettois sur les trouppes ennemyes avec la main, deçà et delà, à dextre et à senestre.

VirsCENT. Je ne me puis plus garder de rire, ha ! ba ! ha !

FiERABRAS. Vous ricz, m'oyant reciter choses si nouvelles et emerveillables ; mais croyez pour vérité que je dis quelques fois choses incroya- bles.

ViNCEîST. Je le pense ainsi. FlEUABRAS. Mais allons voir mes chevaux. Je me vante vous faire voir anjourd'huy les plus belles bestes que vous A^stes de long-temps, et si avez envye d'avoir quelques harnois, comme ca- parassons, brides, selles d'armes dorées et de tou- tes sortes , et antres équipages, j'en ay les plus beaux du monde, dont je vous feray bon mar- ché.

Vincent. Vous parlez bien : nous les ver- rons à nostre retour, et s'il y a quelque chose qui me duise, je vous eu bailleray aultant qu'un autre.

FiERABRAS. C'est bien advisé. Ce pendant, je les vas envoyer quérir chez le fiippier à qui je les ay baillez poui' vendre.

Les Jaloux, Comédie.

37

SCÈNE VI.

Jherosme^ vieillard ; Vincent.

J HEROS ME.

I e pendant, je vas voir si je trouveray lUion fds.

Vincent. Mais voicy mon père. Jherosme. Hé!

Vincent. Il m'a veii.

Jherosme. Vincent, je te cherchois. J'ay ce jourd'huy parlé avec le sire Nicaise , et avons concliid que demain tu fianceras sa fille.

Vincent. Helas!

Jherosme. Tourne-toy deçà ; qu'as-tu?

Vincent. Que je la fianceray demain?

Jherosme. Oy, demain. Pourquoy?

Vincent. Il me semble que l'on me la devoit faire voir premièrement.

Jherosme. Comment? Quels propos sont-ce cy, Vincent?

Vincent. Je ne dis pas cela sans cause, enco- res que je sache qu'elle est une des plus sages , accortes et filles de bien de Paris. Mais je sçay bien ce que je dy.

Jherosme. Je ne t'entend point. Comme situ voulois dire qu'elle reçoit quelque autre excep- tion. Pourquoy ne te plaist-elle pas ?

Vincent. Le diray-je? Si vous eussiez esté j'estois aujourd'huy, que l'on parloit d'elle, vous en seriez émerveillé.

38 Larivey.

Jherosme. Dy, dy, qu'en disoit-on?

Vincent. On en disoit tant qu'on n'en peult dire davantage , tellement que la souvenance m'en fait rougir de honte, mesmes quand je pense qu'on me la veult faire espouser.

Jherosme. Mon Dieu ! qu'est-ce cy?

Vincent. Elle a le nez camus comme un chien terrier, et la bouche ridée comme un viel siuge qui faict la moue.

Jherosme. Quoy ! dict-on cela d'elle?

Vincent. Elle a les lèvres grosses et enflées comme un bourgeois d'Etiopie; elle est edentée, et que ce peu de dents qui luy restent est jaune, chancreux, et tremble comme les marches d'une epinette.

Jherosme. Je n'en sçay rien; peut-estre que j'avois la barlue quand je la vis. Toutesfois elle me sembla moyennement belle.

Vincent. Vous n'avez pas encores ouy tout le plus fascheux. Us disent qu'elle put comme un vieil bouc, et que ses yeux font plus de cire qu'un getton de mouches à miel.

Jherosme. Ah! qu'il y a en ceste ville d'in- solens et mcsdisans jeunes hommes, lesquels, ayans bien mangé et mieux beu au fond d'uu cabaret, s'adonnent tousjours, comme glouttons et effrontez qu'ils sont, a calomnier tantost ccs- tuy-cy, maintenant ccste-là , ou quelque homme d'église. Et vrayement, la justice a grand tort et faict mal de l'endurer, et qu'elle n'y remédie.

Vincent. Mon père, ils m'en ont dict tant de mal que me pardonnerez si je dy que je n'en veux point, si ])remièreraent avec ces yeux je ne m'en esclarcy. Ils disent davantage qu'elle a la cou-

Les Jaloux, Comédie. Sg

leur verte , rouge , bleue et changeante comme la teste d'un coq d'Inde, et qu'elle est mauchotte de la main droicte.

Jherosme. Comme est-il possible trouver un homme qui ayt si mauvaise veue que cela ?

Vi>CE>T. Et que Falaine luy put comme la bouche d'un retraict , tellement qu'elle faict mal au cœur de qui s'en approche.

Jherosme. Mon Dieu ! que j'ai esté foi jusques icy 1 Vincent, sçays-tu qu'il y a ? Tandis que ton aage l'a requis, j'ay assez souvent (pource que je n'ay plus que toy) fermé les yeux à tes apetitz, espérant que quelque jour le temps te meuriroit et te feroit homme de bien. Mais, quand j'ay veu que tu ne te veux amender de toy-mesmes, et que l'aage ne t'apporte rien de bon, j'ay voulu estre celuy qui te mettra au chemin de bien vivre. l\e vois-tu pas que je suis vieil , que tu m'es demeuré seul et que je n'ay personne pour gouverner ma maison? Voylà pourquoy il fault que je te donne compagnie.

Vincent. Ah ! mon cher frère , helas ! es-tu maintenant?

Jherosme. Que dis-tu de ton frère? à quel propos ?

Vincent. Rien; achevez.

Jherosme. Que soupires-tu donc?

Vincent. Je soupire pour ce que, quand vous avez dict que n'avez plus que moy, vous m'avez faict souvenir de luy.

Jherosme. Ha! pendart, je t'enten bien, voire ; mais escoute icy : quand ton frère seroit en vie , je ne ferois pas grand difficulté marier plustost l'un que l'auti'e. Mais qu'ay-je affaire

4o Larivey.

me soucier de ce qui ne peut estre ? Il survient quelques fois des choses pour ausquelles pour- Teoir on employé souvent, et en vain, tout soin , diligence et esprit , et s'en trouve d'autres au maniement desquelles on cognoist le jugement et dextérité de qui les pratique. Regarde, Vincent, c'est un beau denier que dix mille francz qu'on baille à Renée en mariage. Si je laisse eschapper de mes mains ceste adventure. Dieu sçait quand jamais une telle se présentera !

\ i?«CENT. Mon père, me voudriez-vous donner un monstre si contrefaict?

Jherosme. Il ne faut (pour t'en excuser) que tu dises ainsi , mais bien tu doibs dire que tu as lyé ton boudin avec ceste diablesse de femme (que maudite soit l'heure et le point qu'elle entra jamais en ceste ville !), et que tu voudrois prolon- ger ces nopces, attendant que quelque diable y mette empeschement. Quoy ! penses-tu que je ne te voye pas bien et ne sache de quel pied tu cloches? Il y a trois jours que je t'en ay parlé, et jamais tu ne m'as dict que tu n'en A"oulois point. Qui t'a empesché cependant de l'aller voir? ïu ne sçaurois dire qu'on ne void point les femmes et filles de Paris , veu qu'on ne tresbuche contre autre pierre , que les rues en sont tousjours plus couvertes que de carreaux, et qu'elles sont inces- samment plantées sur le pas de leur huys.

Vincent. Mon père, la belle marchandise est ordinairement mise en monstre, et la layde est cachée au magasin, ou n'est monstrée qu'en lieu trouble. Ainsi, si je ne la A'oy cheminer, comme pourray-jc oster de ma fantasie l'opinion que j'ay qu'elle est boiteuse; si je ne l'oy parler, qu'elle ne

Les Jaloux, Comédie. 4*

soit muette ; et si je n'aproche près d'elle , qu'elle n'ayt la boucte puante?

Jherosme. C'estbien rencontré. En voudrois- tu pas faire comme d'un clieval : l'avoir à l'es- preuve, ainsi qu'on faict en assez d'endroits de ceste ville , on leur faict enfiller jusques aux esguilles. Tous tes propos ne tendent sinon me- ner l'affaire en longueur.

Vincent. Pardonnez-moy : ce n'est mon in- tention, car je voudrois que c'en fust faict.

Jherosme. Il n'y a autre chose qui te le face dire. N'estoit-ce pas assez de dire qu'elle est layde ou autrement, sans tant la vilipender? Penses-tu que je ne l'aye pas veue?

Vincent. Faictes-mov voir qu'elle est autre que je ne pense, affin de m'oster de ceste opinion.

Jherosme. Et vraymeut, je le veux bien. Va, va au logis.

Vincent. J'y vas.

ACTE III.

SCÈNE I. Magdelaine , Perrine, sa servante.

Magdelaine.

u m'as entendue! Dy-luy qu'il vienne

M K^s" psr l'buis de derrière , et que je ne me veux plus amuser aux niaiseries de è^ Fierabras, parce qu'ayant bien discouru en moy-mesme, je trouve que je n'ay point meil- leur frère que luy, et que jamais tous mes pai'eus

42 Larivey.

ne me feront autant de bien comme luy seul. Ainsi, par conséquent, je doy , etàbon droit, prépo- ser son plaisir et commodité à celuy de Fierabras. Regarde, et notte bien ce que je te dis, et, s'il est besoin, que tu sçaches répliquer, y adjoustant ce qui te semblera à propos.

Perrine. Oy, madame, oy ; laissez- moy faire.

Magdelaine. Après, tu iras chez Alfonse, et luy diras que , quant à ce que Richard , son ser- viteur , m'a dict touchant l'amour qu'il porte à Renée, j'ay tant faict pour luy envers Vincent, qu'il m'a promis ne Fespouscr jamais. A raison de quoy (affin d'asseurer les choses davantage) je l'envoyé prier que surtout il ne faille de venir ceste nuict coucher avecques moy. Je te ramentoy souvent cecy, parce qu'estant chose d'importance, je ne voudrois que tu l'obliasses, car tu as moins de cervelle qu'un oyson.

Perrine. N'ayez peur, je m'y gouverneray bien.

SCÈNE II. Jherosme.

Jherosme.

our dire vray, le sire Nicaise n'est moins esireux que moy que ce mariage se face.

■^jfi .le ne luy ay eu si tost dict que Vincent ^f^il scroit bien aise Aooir sa fille, qu'il m'a rcspondu : Que ne me le disiez-vous plutost? Je luy eusse faict veoir des le jour mesme que m'en parlastes , et ra'esmerveille beaucoup qu'il ne l'a

Les Jaloux, Comédie. 43

veue ; car vous sçavez quelle est la liberté des filles de ceste ville. Il ne m'en a point parlé qu'à ceste heure (luy dis-je) , joint qu'il a ne sçay quelle opinion qui ne vaut guères, tellement qu'il est mal aisé luy faire perdre s'il ne la void. C'est pourquoy je vous prie estre content me l'aire ce plaisir. Ho,o! (respondit-il) vous m'en deviez parler plustost et n'attendre à l'extreme-onction. Non, non, je ne veux point qu'à l'ombre de quel- ques soupçons qu'il a d'elle le mariage soit rompu ; je luy accorde sa requeste. Ce soir, nous allons faire nos Rois chez le sire Augustin, il y aura fort bonne compagnie ; elle y sera. Qu'il vienne souper avecques nous , ou nous vienne veoir en masque ; alors la pourra-il veoir et gouverner à son aise , je n'en seray marry. Quoy entendu par moy , je m'en suis venu , espérant que, par ce moyen, Vincent, la voyant , ne pourra désormais dire qu'il ne sçait si elle est layde ou belle.

SCÈNE III. Perrine.

Perrine.

)i on ne le cherchoit point on le trouve- 'roit en la maison ou par les rues; pour- I ce qu'il faut que tout à ceste heure je 'parle à luy, je n'en puis oyr ni vent ny voix. le pourray-je trouver? En l'église? il n'y sera pas à ceste heure. Au palais? il n'y va guères souvent. Chez les Italiens ? pourquoy faire? il y a trop loing. Et puis devant que j'aye

44 Larivey.

esté là, leur comédie sera finie. Or, je sçay bien que je vas faire. Je vay veoir si d'avanture il est point chez Alfonse. S'il y est, je feray deux mes- sages à la fois; sinon, j'en feray l'un.

SCÈNE IIII. Mathieu^ frippier ; Fierabras.

Mathieu.

ar ma foy, je ne vous eusse pas pensé si gaillard, et j'en suis bien aise.

Fierabras. Tu n'as rien oy : je vou- drois que tu visses avec quelle gravité j'ay accoustumé me seoir entre les couronnes des roys, empereurs et autres princes et seigneurs , et avec quelle attention je suis escouté quand je discour de la guerre , de la paix , de Testât d'un royaume, d'un empire ou d'une republicquc.

Mathieu. Cestuy-cy ne conte jamais que des mii'aclcs, et est si sot qu'il pense estrc un autre Araadis de Gaule.

Fierabras. Parle haut, que je t'entende.

Mathieu. Je dy, mon capitaine, qu'estes eu- cores pour finir vos jours parmy les rois, empe- reurs, princes et grands seigneurs, de mode que ne devriez vendre choses tant rares cl précieuses.

Fikrabras. Tu dis vray, car les beaux et ri- ches harnois font tousjours regarder celuy qui en est maistrc. Mais qu'en ay-je affaire, ayant acquis tel crédit et réputation pour avoir mis à fin tant d'entreprises et de merveilles, comme tout le inonde

Les Jaloux, Comédie. 45

sçail? Joint que les harnoisne sont ceux qui avan- cent et poussent mes semblables près les sceptres et couronnes , ains c'est ceste-cy qui faict tout. Va , enquiers-toy de moy en Allemagne , en Po- loigne, en Russie, en ïaitarie, en Barbarie, en Asie, en Afrique, et surtout en Surie, Bavière et la Fouille, et tu en orras conter merveilles.

Mathieu. Ma foy, mon capitaine, il me fau- droit trop de paires de souliers pour un tel voya- ge , et pense véritablement qu'estes homme pour faire eslonner qui ne vous cognoislroit , comme les cba-buans font les autres oyseaux. Ha! ha ! ha !

FlERABRAS. Il ne m'est bien séant me louer moy-mesme.

Mathieu. C'est sagementfalct , car qui se loue s'emboue.

FlERABRAS. Bien te diray-je que, quelque part que j'aille , je suis tousjours suivy d'un cha- cun, qui, me monstrant au doigt, dict : Yoicy celuy qui tint dernièrement contx'e tous les cheva- liers de la cour.

Mathieu. Il n'est damné qui ne le croit.

FlERABRAS. C'est ccluy qui, luytant en la pré- sence du roy contre un bas Breton , le mit en tel point qu'il n'eut que faire de médecin.

Mathieu. Peult estre, car il ne luy fit point de mal.

FlERABRAS. Je ne pai'le pasicy des joustes, de courses de lances...

Mathieu. Du champ d'Albiac, qui luy faisoit faire ces merveilles.

FlERABRAS. Des tournois, de combattre à la barrière, de conduire des armées...

Mathieu. Oy, de putains.

46 Larivey.

FiERABRAS. De poser sentinelles, de deseîgner tranchées, de faire batteries...

Mathieu. Mais pliistost baratteries.

FiERABRAS. Et sçavoir mieux qu'aucun chef ou conducteur quand il se faut advancer ou re- cuUer...

Mathieu. C'est-à-dire faire la piaffe, et puis s'enfuir.

FiERABRAS. Et en toutes autres choses. Bref, je suis Je capitaine Fierabras. Mais je ne trouve point bon que tu te tournes si souvent de l'autre costé, parlant à toy-mesmes , quand tu te trouves en présence d'hommes honorables et illustres.

Mathieu. Monsieur mon capitaine, cognois- sant devant qui je me trouve , je n'ose aAoir la hardiesse arrester mes yeux dessus vous. C'est pourquoy je me tourne d'autre costé. Je disois que le mesme me fut hier racomté par un autre Bu- leole, qui vous a veu à Venise, à Paiucher...

Fierabras. Que veut dire Paincher? Qu'est-ce que Buleole?

Mathieu. Paincher est une place en Venise, comme pourriez dire Realte, ou la Banque, fort hantée d'un monde de chevaliers vos semblables, ainsi appellée , par-ce qu'on y vend le ])ain plus cher que la chair, et ny trouve ou moins de ceste marchandise que de sablons à Estampes et de febves aux marets de ceste ville.

Fierabras. J'ay esté en tant d'endroits et ay hanté tant d'hommes , que je ne me souviens de la milliesme partie.

Mathieu. Cela est ordinaire à qui a le cer- veau mal rassis. On appelle Buleolcs certains chevaliers plus qu'errans, geaus de nom, lesquels

Les Jaloux, Comédie. 4/

sont demy-oyseaiix et demy-connils , espouvan- tans fjuasi de leur seule voix les tonnerres : de manière que les sergens, de telle justice que l'on voudra, ne seroient esti'e plus braves qu'eux.

FlERABRAS. Doncques ceux icy doivent pour leurs prouesses estre renommez comme jadis les Mamelus du Caire, desquels, combien que la race en soit aujourd'huy esteinte , la mémoire vivra éternellement. Mais dy-moy , as-tu jamais en- tendu pourquoy en Bretaigne on me nommoit le magnifique chevalier pasté?

Mathieu. Je vous prie, contez-le-moy.

FlERABRAS. J'en suis content. Cecy advint parce que, quand j'entre en un faict d'armes, je fais un tel cnamaillis et dechiquetis des trouppes eanemies comme les femmes ont accoustumé faire de formage , beurre , chair cuyte et autres choses, quand elles veuUent faire des tourtes, tar- tes ou pastez.

Mathieu. Ha! ha! ha ! ô quel bélier taint en cramoisi est cestuy-cy ! Mais que n'entrons-nous, monsieur le chevalier gasté?

FlERABRAS. Je dy pasté. Toutesfois, quand on diroit gasté, ce ne seroit péché contre le sainct Esprit, ayant esgard au degast que je fais de ceux qui se veullent moquer de moy.

Mathieu. Ma foy , vous avez tousjours eu beaucoup d'affaires ; mais que n'entrons-nous ?

FlERABRAS. J'atten un qui me doit apporter de l'argent et acheter tout ce que tu sçais.

Mathieu. Quoy ! le voulez-vous attendre icy? S'il a affaire de vous, qu'il vous vienne chercher.

FlERABRAS. Tu dis vray. Va, je t'ayme.

48 Larivey.

SCÈNE V.

Gotarcf., desguisé en cagnardici', porte Vincent

enveloppé en une couverture ; Fierabras,

Mathieu , Vincent.

Go TARD.

iclas ! mes bons seigneurs, je vous sup- jplic, pour l'amour de Dieu, me loger [§ceste nuict. Je suis estranger, qui ne sçay oïl aller.

l'IERABRAS. D'où es-tu?

GoTARD. D'un village qu'on appelle Bourdes, assis au conté de Flandres.

FlERABRAS. Depuis quand en es-tu venu?

GoTARD. Tout à ceste heure; je suis encore chargé.

FlERABRAS. Hoo ! tu dois donc sravoir des nouvelles. Que dict-on,que faict-on en ce pays- là?

GOTARD. Que scay-je? on dict beaucoup de choses. Le beurre y sera cher ceste année, et qui- conque ira sans cousteau il en perdra maint bon morceau ; l'orge s'y vendra presque autant que le froment, à cause de la bière; le marroquin sera à bon pris , et quant aux poix , febves , figues et raisins, on n'en tiendra pas grand conte. Après, on y faict comme icy des chausses, juppes, sou- liers, robbcs et manteaux.

FlERABRAS. Ha! ha! ha! je ne te demande pas cela, pauvre homme , mais bien que font les princes et autres seigneurs de ce pays-là.

Les Jaloux, Comédie. 49

GoTARD. Us jouent, ils font grand chère, ils vont en mascarades, ils dansent toute nuict, cha- cun se donne du plaisir.

FiERABRAS. Dict-on rien de la guerre? GoTARD. Il me sembla avoir oy dire que le roy catholique a ne sçay quant milliers de com- battans , dont des uns sont à pied, les autres à cheval.

FiERABRAS. Donc Ce qu'on dict par de çà est faux , que Sa Majesté et les Estats du Pays-Bas ont faict une bonne paix ensemble.

GoTARD. Cela est tout vray, mais vous me de- mandez que je vous dise ce qu'on dict.

FiERABRAS. Or bien, laissons cela et me dy ce que tu sçais. Comme le peuple est-il content de ceste paix ? Pense-on qu'elle durera ?

GoTARD. Je ne vous en sçaurois que dire. Au- cuns disoient que ce sera une paix desmanchée, et les soldats desiroient que ce fust celle du movne; mais pour n'avoir esté long-temps nour- ry entre telles gens , je n'entendois encor trop bien leurs vocables.

FiERABRAS. On en doit faire partout des feux de joye, des joustes, tournois, comédies , et tirer de toutes parts force artilleries.

GoTARD. On y tire de trois ou quatre façons. On tire des pièces de canon , on tire l'aigent des bources du peuple, on tire la layne de dessus les espaules des simples gens, et tire l'on encores force bons verres de vin. qu'on envove à la vallée. FiERABRAS. 0 qu'il fait beau veoir tanlde sei- gneurs d'estime et de dames de nom ! Quelle su- perbe et magnifique chose, jugé-jeestre, ces amples salles , chambres ornées par excellence , tant d'ap-

T. Yl 4

oo Lauivey.

parais plains de festes , d'alegresses , de magnifi- cences ! Mais dy moy, est- il vray qu'à ce renou- veau ou met une armée en campagne contre le grand Seigneur?

GoTARD. Ces gens, que je vous disois estre au service du roi catholique , seront les premiers, et le pape y envoyé encor ne sçay quant milliers d'hommes à cheval.

FiERABRAS. Hommes d'armes, ou chevaux lé- gers?

GoTARD. Je n'en sçaurois que dire , car je ne les ay pas pesez; mais je pense qu'estans Italiens, ils sont légers.

FiERABRAS. On ne pèse pas la chair des hom- mes, sot que tu es ! mais bien le courage, la har- diesse et la vaillance. Mais la seigneurie de Ve- nise et autres grands seigneurs et princes chres- tiens, se joignent-ils point avec eux?

GoTARD. Je vous prie me faire entrer en vostre logis, et quand je serav déchargé (parce que je voy qu'estes désireux de choses nouvelles), je sa- tisieray à vostre volonté.

FiERABRAS. Tu dis vray, va! et, par mon Dieu, tu as raison.

Mathieu. Arreste, ne houge.

GOTARD. Je n'ay que faire à vous.

FiERABRAS. Pourquoy dis-tu ainsi : Arreste ! ne bouge !

Mathieu. Que sçavez-vous qui il est, ne qu'il cherche? Je vous jure qu'il a la iniiic d'un larron et mauvais garnement. Ça, je veux vcoir ce que tu ])ortes en ce pacquet.

GoTARD. He! Monsieur, ne mcfaictespoint de tort.

Les Jaloux, Comédie. 5i

FiERALRAS. D'où te vient ce soupçon?

Mathieu. Il en a le visage. Iladictune grande menterie : que le roy catholique a ne scay quant mille combattants, joint qu'il n'est ferme en son propos. Puis je trouve estrange qu'il est si pau- vrement abillé, veu qu'il porte tant de bardes en ce pacquet.

GOTARD. Patience , je m'en iray loger ailleurs.

Fierabras. Pourquoy acte verrons-nous pas? Vien-ça, approche. vas-tu? Mets bas cela.

GoTARD. Ah ! Messieurs, ne me faictes point de tort.

Fierabras. Mets bas cela , tedis-je, poltron.

GoTARD. ! Messieurs, hélas! est-ce ainsi qu'on traicte les estraugers, est-ce ainsi ?

Fierabras. Si tu ne te tais, je damasquineray les carreaux de ta cervelle.

GoTARD. Je suis demy-fol : que doy-je dire?

Mathieu. Qu'y a-il dedans ce pacquet 1 II est plus lyé de cordes qu'une balle de marchandises. Mais ho, o! qu'est-ce-cy? C'est un mort!

Fierabras. Ains un vif; voyez, il sei-emue.

Mathieu. Demeure ; veux-tu fuyr?

GoTARD. Que je suis malheureux !

Mathieu. Vous ay-je pas bien dict que c'es- toit un meschant garçon ?

Fierabras. Dy moy, qui es tu? à quelle fin te fais-tu porter enveloppé dedans ! Es-tu pas celuy à qui j'av vendu mes chevaux ?

GoTARD. Comme lepourray-je plusayder?

Vincent. Oy, Monsieur, à vostre commande- ment.

Fierabras. Pourquoy t'es-tji faict lyer en cesle couverture ?

52 Larivey.

GOTARD. Pleust à Dieu qu'il eust faict le sourd et le muet !

Vincent, Dictes-vous pourquoy je me suis faict lyer en cette couverture?

FiERABRAS. Oy, m'entends-tu pas?

GoTARD. J'ay pensé à quelque chose.

ÀIathieu. Demandez en cor à cestui-cy pour- quoy il le portoit.

GoTARD. Voire, pource qu'il n'a point de lan- gue ! Dictes, dictes-le, seigneur Vincent.

Vincent. Que je le dise! Comment! es-tu fol?

GoTARD. Attendez, vous dictes vray. Il ne l'ose dire, parce que toutes confessions sont pré- judiciables : car, si une fois l'on sçaAoit que par sa propre bouche il eust confessé avoir commis l'ho- micide, cela luy pourroit nuire, et je n'y pensois pas.

FiERABRAS. Quelle confession? quel préjudice dis-tu? Pourquoy te tournes-tu tant souvent de costé et d'autre?

GoTARD. Dieu nous veulle ayder par sa grâce ! Je vous prie. Monsieur, faire une œuvre de charité, permettant que cestui-cy entre en vostrc logis , mais tout à ceste heure, s'il vous ])laist.

FiERABRAS. Je n'eu feray rien : que veux-tu qu'il y face?

Mathieu. Quelle belle histoire sera-ce icy !

GoTARD. Monsieur, je suis contraint vous faire ceste requcste pour bien grande occasion, car il est en danger de mort ; oy , il est ainsi , je ne ments pas.

FiERABRAS. Ce sont brides à veaux ; je te dy que je n'en feray rien, et veux sçavoir qu'aviez envie de faire.

Les Jaloux, Comédie. 53

GoTARD. Dictes-luy; puis qu'ainsi est, il me semble raisonnable.

Vincent. Vien ça!

Mathieu. Il y a icy de la meschancelc.

GoTARD. C'est tout un, qu'il vous loge ou ne vous loge pas, à son commandement : que raau- dicte soit son ingratitude ! Et respondez à ce qu'il vous demande. L'avez-vous faict pour loger en sa maison, ou pourquoy ? Regardez-moy au visa- ge, parlez?

Vincent Afin de loger en sa maison.

GoTARD. Dieu en soit loué !

FiERARRAS. Comment ! pour loger en ma mai- son ? pourquoy faire ?

Vincent. Il parle à toy, Gotard.

GoTARD. Pour y coucher. Monsieur, parlez à moy : voyez-vous pas qu'il est tant transporté de pœur, qu'il ne peut ouvrir la bouche. Et à dire vray, le cas est espouvantable. Mais je vous ad- vise, mon maistre, que, si voulez aller à la gueri'e, qu'il vous faudroit bien un autre courage.

FlEUABRAS. Que craint-il ?

GoTARD. Ceux qui l'ont contraint se cacher en ceste couverture, et moy de me desguiser en ces accoiistrements. A ce que je voy, vous ne sçavez donc pas la querelle qu'il a eue, et que son en- ncmy est demeuré mort sur le pavé ?

FlERABRAS. Non, je n'en sçay rien.

Mathieu. Qui a esté tué ?

GoTARD. Je vous diray tout, mais je vous prie n'en parler à personne. FlERABRAS. N'ayez doute.

Mathieu. Dy hardiment.

Gotard. Cestuy-cy, qui est mon maistre, al-

54 Larivey.

lant aujourd'hui au Louvre, a rencontré un jeune homme, son cnneray, avec lequel, comme pouvez penser si jamais avez eu querelle, il est entré en dispute.

FiERABRAS. Si jamais j'ay eu querelle ! moy, viel capitaine, moy qui en ay faict mourir à mil- liers en combat singulier! Ha! ha! ha! Voyez comme parle ceste beste !

Matîiieu. C'est par ce qu'il ne vous cognoist.

GOTARD. Tant mieux donc. Or, estans entrez en dispute, ils vinrent après aux injures, et à la fin aux armes ; mais cestuy-cy n'eut si tost tiré son espée qu'il envoya par terre un quartier de la teste de son ennemy. Ce faict, et pensant n'avoir esté veu, s'en retourna en sa maison.

FlEUABRAS. Donc, ce jeune homme-cy a faict un si beau coup?

GoTARD. Mon maistre, dictes, dictes-le, par- lez franchement : j'ay telle fiance en ce bon seigneur, qu'on luy en pourroit encore dire d'a- vantage sans craindre que jamais il ne voulust ouvrir la bouche pour en parler.

FiERABRAS. Qui faict mieux cela que moy? Combien de douzaines de fois pensez-vous que ceste-cy aytesté en faction, sans que jamais aucun l'ayt sçeu?

Mathieu. Les tesmoins en estoient si loin qu'ils n'en peurent rien veoir.

Vincent. Quoy! me fussc-jc laissé tuer?

GoTARD. Vous pouvez voir si je dis vray, veu que lui-mesme le confesse.

FiERABRAS. Faut-il nyer une telle prouesse ? Touche là, compagnon, tu vaux trop.

Vincent. Je vous mercvc, Monsieur; vous

Les Jaloux, Comédie. 55

voyez en moy un homme qui quelquefois vous pourra montrer ce qu'il sçait faire.

FiERABRAS. Je te rends grâces : achève.

GoTARD Le bruict de ceste mort vint jusques aux oreilles des parens, qui en advertirent la jus- tice, par le commandement de laquelle nous vis- mes tout en un instant nostre maison environnée d'un commissaire et bien quarante sergens,

FiERABRAS. 0 quelle poltrone génération est ceste-là ! ces pourceaux, ne vont jamais sinon par trouppes.

GoTARD. Escoutez : il demeura plus mort que vif. Que doy-je faire, Gotard? (me dict-il.) Je ne sçaurois plus eschapper, si Dieu ne m'ayde à ces- te fois. Quoy voyant, Dieu m inspira de le pou- voir ayder.

FiERABRAS. Jeseray bien ayse d'entendre cela.

GoTARD. Quand ceste alarme nous fut don- née , il y avoit devant notre huys un pauvre homme, enveloppé en ceste couverture, qui de- raandoit l'aumosne, lequel, pour la haste que nous avions quand nous vismes les sergens, nous en- fermasmes dedans. Je le despouillay de ses mes- chants haillons et m'en vesty, et, prenant sa cou- verture, j'enveloppay cestuy-cy dedans.

FiERABRAS. A quel effect?

Gotard. Affin que je ne fusse cogneu, et que je le peusse mettre hors du logis sans qu'il fust veu : espérant pouvoir trouver icy près quelque per- sonne pitoyable et miséricordieuse qui me vou- lust loger jusques au lendemain , luy faisant croire (comme je vous ay dict) que j'estois es- tranger.

FiERABRAS. Ce ne fut pas mal advisé.

56 Larivey.

Mathieu. Cecy est plus vray semblable que ce qu'il disoit au commencement.

Vincent. Il est vray comme il vous le dict.

GOTARD. Mais je n'ay encor trouvé homme ny femme qui m'ayt voulu loger. A ceste cause, puisque maintenant vous sçavez le tout et com- bien il importe, je vous supplie nous a ouloir ac- commoder de quelque petit coin en vostre mai- son. Je vous en requier pour l'amour de Dieu. Vous voyez qu'il est presque nuict.

Vincent. Vous nous avez tenuz longuement icy, et, si nous y demeurons d'avantage, nous pourrons facilement tomber es mains de ces es- prits malins, de manière qu'outre que ne nous avez voulu loger, vous serez cause de nostre ruync.

GoTARD. O qu'il est bon , cela 1

FlERABRAS. Quoy, bon?

GoTARD. Je dy qu'il est bon que regardions nous pourrons loger.

FiERABUAS. Tu dis vray. Ta requeste est tant raisonnable que j'aurois quasi honte t'en escondui- re. Entrez, entrez leans.

SCÈNE VI. Periine^ Fierabras.

Perrine. ussi fcray-je : il ne faut tant de recom- mandations , car vous estes celuy qui en toutes choses luy peut commander. Kierahras. D'où viens-tu, Perrine? Peurine. Je vieu de rendre le levai» que la servante de leans m'avoit preste.

Les Jaloux, Comédie, 5y

FlERABRAS. Quanta on cuyt céans?

Perri.ne. Devant que vous vinsiez, et je ne m'estois souvenue de le rendre qu'à ceste heure.

FlERABRAS. Si je m'apperçoy, macquerelle, qr.e toy ny autres du logis trafique avecques les hommes , je vous feray chier le sang, à tant que vous estes.

Perri>'E. Il n'en fera rien; il me le feroitplus- tost pisser.

FlERABRAS. Tu grommelles encor? Baste ! je

vous

ACTE IIII

SCÈNE I. Richard, Alfonse.

Richard.

I oilà la plus belle heure qu'on puisse de- .sirer.

Alfonse. Helas ! je crain qu'elles ne soient sorties. Richard. N'ayez double de cela: ils ne font quasi que se lever de table.

Alfonse. Vray Dieu! quand verray-je l'heu- re , ô ma Renée ! qu'en me faisant renaistre je puisse aussi bien joyr de ta présence comme tu es asseurée de ma bonne volonté !

Richard. Laissez toutes ces lamentations, et allez au logis. Je vas quérir ceux que sçavez pour nous ayder en nostre entrcprinse.

Alfonse. Pren peine, je te prie, que cela se face, cai' de despend toute ma paix , mon re-

58 Lakivey.

pos et ma vie ; gist tout mon bien et contente- ment. Tu sçais que je t'ay promis ?

Richard. Ne vous souciez ; faictes seulement qu'à mon retour je vous trouve au logis.

Alfonse. N'ayes peur que j'en bouge, ny que je dorme, encor qu'il soit plus de my-nuict.

SCÈNE II. Gofard, portant un paquet, Richard.

GOTARD.

loycy Richard; je l'enten bien à son I marcher.

Richard. Qui va là? 01 Gotard! GoTARD. Parle bas. Comme avez- vous faict vos affaires?

Richard. Quoy, touchant Renée? Je vas quérir mes compagnons. Laisse faire , tu verras si nous la sçaurons bravement enlever comme un corps sainct.

Gotard. Je te prie que cela se face : nous vous avons laissé cesle charge , parce qu'avons aultres escuelles à laver, joint que m'avez promis mettre l'affaire à exécution.

Richard. Gotard! tu sçais bien qu'entre nous serviteurs ne sommes negligens ny pares- seux , quand il faut faire à bon escient. Je t'avise que cecy sera cause de me faire hausser les flânez de pUis de demy pied, et tant boyre que je m'en- yvreray jioiu' huict joiu\s. Mais, dy-moy, est-ce cet accoustrcmeut que tu disois devoir servir pour introduire Vincent chez le cappitaine?

Gotard. Oy, que l'ensemble?

Les Jaloux, Comédie. 5g

Richard. Il me semble que c'est la despouille d'un chevallier du roy Ragot. Qu'as-tu fait de ton raaistre, qui n'est avec toy? Mais que signi- fient ces hardes et autres besongnes que tu portes? vas-tu maintenant?

GOTARD. 0 mon amy, je suis marry que je n'ay le loisir te conter tout le tu autem , depuis le commancement jusques à la fin : car, par ma foy, je te ferois crever de rire , si tu n'estois plus mélancolique que la mesme mélancolie.

Richard. Garde pour une autre fois ce que tu ne pourras dire à ceste heure , et responds à ce que je te demande.

GoTARD. Nous emmenons l'Angevine, avons vuydé sa maison de tout le plus beau et meilleur.

Richard. Ha ! ha ! ha ! Dy, je te prie, dy moy comment.

GOTARD. Je te diray. Ai rivez que fusmes en la maison , le capitaine nous mena en une cham- bre basse, nous disant : Ce sera icy vostre giste pour ceste nuict; et, nous ayant laissé une chan- delle allumée, s'en alla. Après, chacun estant couché et endormy, mon maistre, oyant que tout estoit paisible, sortit tout bellement de la chambre, et s'en alla à celle de Magdeleine, où, après avoir frappé contre la porte deux petitz coups avec la pointe du doigt, luy fut ouvert.

Richard, Sçavoit-elle bien sa venue?

GOTARD. Tu le peux penser. Et moy, d'autre costé, à qui le soing que j'avois de mon maistre avoit chassé le sommeil de mes yeux...

Richard. Quel soin de ton maistre? mais dy la pœur que tu avois de toy-mesme.

6o Larivey.

GoTARD. Je le veux bien, laisse-raoy dire. Ayant mis le pied sur le sueil, et Toreille gauche contre la fente de Thuys, ainsi j'escoute coyment si j'oirois point ouvrir quelque porte, et quelcun venir en noslre chambre. Et voicy que j'enten les amans se rire, jouer et folastrer ensemble : à rai- son de quoy (craignant qu'ils ne fussent oyz), je couru les en advertir, quand TAngevine me dict : Il n'y a point de danger : ils sont tous endormis, car je les ay bien faict boire à soupper.

Richard. Je discour en moymesme à quoy doibt réussir ceste pratique.

GOTARD. Tu l'entendras. Si vous pensez (luy dis-je) qu'il n'y ayt point de danger, pourquoy ne vous levez-vous tout doulccment, et, avec vos ba- gues et joyaux, ne vous en allez-vous en lieu oii, en despit du capitaine, vous vous puissiez donner du bon temps ensemble.

Richard. G'estoit bien advisé.

GoTARD. Je pensois hier au soir à cela (res- pondit-elle). Ainsi, me commanda me tenir prest, et, tirant de ses coffres ses meubles plus précieux, mesmes le plus beau et meilleur qii'eust son frère, et le tout enveloppaul en deux fardeaux, les de- party à moy et a sa servante, comme tu pourras veoir, si tu arreste cncor un petit icy.

Richard. Parmoname, vous ne pouviez faire un plus beau traict ni plus sid^til que ccstuy-cj''. Ha ! ha ! ha ! je me resjouy en moy-mcsme, consi- dérant comme cctoyson demeurera plume , lequel pensoit, avec sa pialfc ; ses gardes et ses menasses, faire que l'Angevine fist plus de conte de luy que de son propre proffit et plaisir ; mcsme vou- loit encore empeschcr que ton maislrc l'allast vcoir.

Les Jaloux, Comédie. 6i

GOTARD. Ma foy, il lemerite. Toulesfois, nous ne l'avons faict en intention de luy rien retenir, mais afin ({ue, ne trouvant rien en la maison, il aille chercher ailleurs pasture, ou , s'il veut de- meurer, il se tienne bienheureux quand on luy rendra le sien, sans se soucier d'autre chose.

Richard. avez-vous délibéré porter tout cela et mener ces femmes ?

GOTARD. Chez Anthoine, que tu cognois, et qui nous ayme tant qu'à son desceu nous pou- vons hardiment useï' envers luy de ceste privante.

Richard. Vrayement, c'est un bon compai- gnon.

GoTARD. Les voicy qui viennent. Va-t'en, Richard, passe chemin ; adieu.

Richard. A dieu, jusqnes au revoir.

SCÈNE III. Magdelaine, Vincent^ Gotarcl.

Magdelaine,

oyez, ô mon bien, de qui vous devez faire plus d'estime, ou d'une fille qu'à '^ peine cognoissez-vous de veue, ou de ^0 moy, qui, ne me souciant ny de trans- porter mes biens, ny de laisser le reste en aban- don, ny de mon frère unique, ni de beaucoup d'autres choses, me suis en ceste façon donnée en proye à vous. Voyez, ô mon bjen, de qui vous de- vez faire plus d'estime, d'une fille qu'à grand peine cognoissiez-vous seulement de veuë, ou de moy, qui m'oblie moy-mesme , et me pers pour l'amour de vous.

62 La RIVE Y.

Vincent. Helas! cueui' de mon corps, et vie de ma vie , je cognois que vous m'aymez comme, voire plus que vous-mesme , qui me confirme tousjours en la foy que je vous ay jurée , de ne vous abandonner jamais.

Magdelaine. Doncques (ômon ame!) deli- vrez-moy de ce soupçon, et me baisez pour arres de ccste tant douce promesse.

Vincent. Que pensez-vous faire mon cher tlncsor)? baisez-moy tant qu'il vous plaira : car pour chacun de vos baisers, je vous en veux ren- dre quatre des miens.

GOTARD. ! vertu de moy, cachez-vous. Que diable !aous n'avez point déboute d'estre veus de tant de personnes qui vous regardent ! Vous ne vous souciez de rien. Vous avez passé sur le pont de Gournay.

Magdelaine. Oheur de ma félicité ! pourquoy lie puis-je ainsi tousjours vous baiser et embras- ser comme ores je vous baise de bien bon cueur , comme ores je vous estrains entre mes bras, et me soulier une fois en ma vie de vous baiser, toucher et caresser? car quand le ciel me mciiasseroit lors de ruine, je ne craindrois aucun mal.

GuTARD. 0 Dieu ! avec quel art et industrie ces larronnesses putains sçavent vuider la bourse d'argent et l'esprit de raison!

Vincent. Que les riches possèdent leurs ri- cliesses, les rois leurs royaumes ; que les avari- cicux se tuent d'amasser et amonceler des ihre- sors , et les guerriers triompher de leur victoire : car, quant à moy, je ne suis ])0ur leur porter en- vie, tant (pic je seray avec vous.

Gotaud. a la vérité, quand je le vous auray

Les Jaloux, Comédie. 63

dictdeiix ou trois fois et faict plus que mon devoir, je seray contraint laisser couler l'eau à val. Que diable ne marchez-vous ?

SCÈNE IIII.

Jherosme^ Vincent^ emmenant Magdelaine avecques sa servante; Gotard.

JlIEROSME.

e ne scay je pourray trouver mon fils.

Vincent. Helas! Gotai-d, voicy mon ' père .

Gotard. A vostre dam, je le disois bien.

Jhep.OSME. Qui sont ceux-là?

Vincent. Je suis perdu.

Gotard. Que diable nous ameine maintenant ce vieillard !

Vincent. Mon Dieu! je ue sçay quelle excuse je trouveray.

Gotard. J'y pense, laissez faire.

JlIEROSME. Ceux-cy ont à leur suitte des per- sonnes chargées ; oii pourroient-ils bien aller à ceste heure?

Vincent. Que ferons-nous? devons-nous re- tourner d'où nous venons?

Gotard. Non, car il nous a veus. Passez outre et faignez consoler ceste-cy . Cependant je l'entre- tiendray de baliverneries. Qui évite un mal en peut fuyr mille.

Jherosme. Il me semble que Vincent est l'un de ceux-là.

64 Larivey.

GoTARD. Au feu ! au feu ! ô quel malheui' est cestuy-cy !

Jherosme. Voilà la voix de Gotard. Vincent. INe vous desconfortez, tout se portera bien.

Jherosme. Etbien! hé! Vincent, est-il temps de retourner en la maison ?

Gotard. 0 Monsieur, a^ous voicy? Voyez , voyez un peu la fumée, comme elle sort à gros bouillons du feste de ccste maison.

Jherosme. Qu'as-tu à me tirer ainsi par la manche? Que veux-tu que je voye?

Gotari). La fumée ! Voyez à travers ces deux cheminées de bricque; regardez, là, là, droit à mon doigt. Oh ! si vous eussiez esté icy tout à ceste heure, vous eussiez veu les flammes qui touchoient jusques au ciel. Quant à nioy, je vous dy que de ma vie je ne vy chose plus es- pouventable. La voilà ! la voilà encorcs une au- tre fois.O! quelle fumée! Jésus! qu'elle est espais- se ! L'avez-vous pas veue ?

Jherosme. Non, je ne l'ay pas veue; en as-tu veu? Pour me tro]) amuser aux folies de ceste beste , je ne sçay plus qu'est devenu Vincent : voyez si je ne suis pas bien lourdaul!

Gotard. Laisscz-lealler, ilscaitbienle chemin.

Jherosme. Penses-tu que je le croye auti'c-

ment? Mais voicy le point, je luy voulois dire je

ne sçay quoy, puis sravoir qui est celle qui va

quant et luy.

Gotard. Quoy, vous ne l'avez pascogneue? Jherosme. Je ne l'ay pas cogneue, voirement. Gotard. A bon escient , vous ne l'avez pas cogneue ?

Les Jaloux, Comédie. 65

Jherosme. Comme Teussé-je peu cognoistre, veu qu'elle se bouschoit le visage avec son mou- choir?

GOTARD. La pauvrette ! elle pleuroit sa fortune, et de son mari. C'est madame Claudine, vostre îiiepce.

Jherosme. Quoy ! ceste-Ià est Claudine, ma niepce !

GoTARD. Par vostre foy , qui pensiez-vous donc qu'elle fust?

Jherosme. Ceste-cy m'a semblé un peu plus grande qu'elle.

CoTARD. Je suis tout émerveillé que n'avez parlé à elle; vrayement, j'attendois que luy deman- dassiez pourquoy elle pleuroit, et que la deussiez consoler, parce que Vincent ne sçait si bien faire cet office que vous.

Jherosme. Que veux-tu d'avantage? Je ne Tay cogneue, et eusse pensé , à la veoir aller de nuict, que c'eust esté toute autre femme qu'elle; car je sçay que ce n'est sa coustume d'aller ainsi. Comme Vincent s'est-il trouvé avec elle ? vont-ils à ceste heure avec ces bardes ?

GoïARD. Il me fasche beaucoup de vous dire si mauvaises nouvelles ; mais patience. Il est ad- venu que ses servantes, par ne sçay quel malen- contre, ont mis le feu en la maison. Voyez le malheur !

Jherosme. Commest diable ! le feu est donc en la maison de mon neveu?

GOTARD. Oy.

Jherosme. 0 ! meschantes , vilaines , yvro- gnesses, folles et insensées !

GoTARD. A ceste cause, madame Claudine,

66 Larivey.

ayant amassé ce qu'elle a peu , et qui s'est pré- senté devant ses mains , en avoit chargé une de ses servantes et se sauvoit avec elles, quand de for- tune elle a rencontré mon maistre qui Aenoit de souper de la ville.

Jherosme. Il fera tousjours des siennes. Il est heure revenir de soupper !

GoTARD. Adonc, elle l'a prié l'accompagner jusques chez son frère, parce qu'il luy sembloit ne luy estre bien séant aller ainsi seule, sans compa- gnie de quelque sien parent. Que diantre sçay-je pourquoy elle n'a voulu demeurer chez ses voi- sins !

Jherosme. Elle est sage et bien advisée, et doibt avoir faict cela pour bonne occasion. Mais voyez si ce malheur mauquoit à cet homme de bien ! Ces poltronnes de chambrières, et vous au- tres serviteurs de maudite génération, ne prenez jamais garde à ce que vous faictes. Qu'est devenu mon neveu ?

GoTARD. Si vous le voyiez , il est plus mort que vif.

Jherosme. Il ne peut estre autrement, le feu estant en sa maison.

GoTARD. Il s'efforce getter par les fenestres buffets, licts, tables, coffres, et tout ce qu'il peult, tandis que les voisins sont empeschez à csteindre le feu.

Jherosme. Tu eusses esté bien rompu, asne de bastonnades, de demeurer derrière pour l'ayder en cestc nécessité , et laisser porter à un autre ce que tu tiens. Je te sçay dire que tu n'aymes que besongne faicte. A-il beaucoup perdu?

GOTARD. Les voisins ont esté si diligens, qu'il

Les Jaloux, Comédie. 67

n'y a eu tant de mal (Dieu mercy !) que l'on crai- gnoit.

Jherosme. Tant mieux. Mais, dy-moy , qui t'a ainsi vestu ?

GoTARD. Sot que je suis ! Pour ayder autruy, je me suis mis moy-mesme au piège. Que dictes- vous ?

Jherosme. Je te demande qui t'a vestu de ces beaux accoustremens?

GoTARD. Je ne sçay que dire. 0 ho! cest ac- coustrement, c'est autre chose,

Jherosme. Quoi, autre chose? Dieu veulle que je n'aye esté trompé. Respon : A qui parlé-je? quel vestement est-ce là?

GOTARD. Vous parlez à moy. Mon Dieu! lais- sez-moy aller , que ma dame Claudine ne m'at- tende; je le vous diray tantosttout à loisir.

Jherosme. C'est tien à propos. 11 est aussi vray que je suis Jherosme, je te feray cognoistre, si Dieu me preste vie et santé , s'il se faut moc- quer de son maistre.

GoTARD. Dieu me veulle ayder!

Jherosme. Vien ça, coquin ! aproche , pen- dart que tu es.

GoTARD. Helas ! qu'ay-je faict pour estre lyé?

Jherosme. Tu me pensois monstrer la lune au puits, me faisant croire que le feu estoit chez mon nepveu, que ceste femme est ma niepce, et qu'elle a plustost voulu aller chez ses frères , qui demeu- rent au bout de la ville , que demeurer avec ses voisins.

GoTARD. Mais vous l'avez veue, uh! uh! hu! u!u!

Jherosme. Tu pleures, maintenant !

68 Larivey.

GOTARD. S'il VOUS plaist, Monsieur , je VOUS diray tout. Un compagnon de mon maistrc, vostre fds...

JheroSME. Tu broyés de Teau en un mortier.

GoTARD. Escoutez-moy, je vous supplie.

Jherosme. Je u oy goutte.

GOTARD. Deux mots tant seulement.

Jherosme. Tu portes des fueilles aux boys.

GoTARD. ! Monsieur, si une chose estplus- tost advenue qu'une autre , qu'en puis-je mais ? uh ' uh ! liu ! u ! u ! Vostre fils, hu ! hu ! u !

Jherosme. Tu commances à confesser, et au paravant tu te moquois de moy. Asseure-toy que je t'accoustreray de toutes façons ; mais je veux premièrement sçavoir quel beau mistère est cestui-cy. Entre leans, marche!

SCÈNE V. Richard.

Richard,

a ! ha ! ha ! mon Dieu ! mon Dieu ! le plaisir ! Nous estions tous masquez et cachez soubs la porte, quand le bon homme , sa femme et sa fille sortirent après un serviteur qui tenoit une lanterne. Quoy voyant, mon maistre me fit signe que j'csteignisse la lumière que portoit le garçon. Ce que je n'eus plustost faict, que tous nos compagnons com- mancèrent à crier : Le roy boit ! le roy boit ! tant que la bouche leur peut ouvrir , faisans un tel tintamarre qu'on u'eust pas oy Dieu tonner; et

Les Jaloux, Comédie. 69

ce , afin que les cris du père et de la mère ne fus- sent ouis. Cependant, mon maistre, accompagné de deux d'entre nous, se saisit de la pucelle, et, luy gettant un manteau sur les espaules et un chapeau sur sa teste, remmenèrent en la maison, main- tenant il se donne du bon temps avec elle. Mais il est grand jour : je vas veoir s'il a point affaire de moy.

SCÈNE VI. Fierabras , Alfonse , Richard,

FlERABRAS.

ar la mort ! par le sang ! ventre de. . . je renie , elles sont leans ; car j'en vy hier au soir sortir Perrine , et quand je luy ay demandé qu'elle y alloit faire, je me suis aperceu qu'elle s'entretailloit en ses respon- ses ; aussi les poltrons s'entendoient ensemble et avoient prins leur assignation. Non, non, il n'y a personne en tout le monde qui sache mieux trouver la vérité que moy. Mais, par la chair de tous les dannez ! si je n'en fais une horrible, cruelle et diabolique vengeance, je suis content qu'on me dise : Fils de putain , mets bas les armes! Alfonse. Je ne sçay pourquoy il est ainsi en colère contre moi.

Fierabras. Et bien ! Alfonse, que veut dire que cest homme de bien de ton compagnon n'est sorty quant et toy? Avez-vous delibeie me ren- dre le mien, ou non ?

Alfonse. Regardez, seigneur Fierabras, que

yo Larivey.

ne me preniez pour un autre , car je n'eus jamais affaire aAecvous, que je sache.

FiERABRAS. Ains tu y as eu trop affaire , ne fust-ce qu'en ce à quoy tu as tenu la main.

Alfonse. Je ne me souvien avoir jamais tenu la main à chose qui vous touche.

FiERABRAS. Quoy ! je ne me souvien ! Comme si tu n'avois pas aydé à enlever ceste-là, et mes biens quant et elle !

Alfonse. Qui, ceste-là?

FiERABRAS. Voyez comme il luy sied bien nyer la vérité !

Alfonse. Quant à vos biens , je ne sçay que c'est. Bien est vray que j'ay une jeune fille en ma maison , mais je suis asseuré qu'elle ne vous ap- partient. Est-ce d'elle que vous parlez ?

FiERARRAS. Tu as une jeune fille en ta mai- son? est-il vray? Si tu pouvois honnestement le nyer, je m'asseure que tu n'eusses tant attendu. Il ne faut que tu dises : Elle ne vous appartient. Je suis plus raeschant que toy; f'ay-la venir!

Alfonse. Soyez mcschant tant que vous vou- drez, mais elle n'est vostre.

FiERABRAS. Je sçaurois volontiers qui te donne la hardiesse d'oser contester contre luoy. Fay la sortir, et ne cause pas tant.

Alfonse. Voulez-vous que je dise la vérité? Vous estes un homme, etc.

FiERABRAS. Quel homme? que veux-tu en- tendre par ton et ca'tcra ! Vcux-tu dire que je ne sois homme de bien ?

Alfonse. Qui dict le contraire, sinon toy? puis qu'il te faut rcspondre par toy.

FiERABRAS. Que vcu\-tu donc dire par cela?

Les Jaloux, Comédie. 71

Ah ! teste de ! je voy bien que je ne scray cogueii jusques à ce que j'aye laissé de mes marques.

Richard. Un limasson laisse bien les siennes.

Alfonse. Que diable ! quand j'en auray bien enduré, qu'en sera-ce? Oy, je l'ay dict et diray encores que tu es un homme , etc. Tu voudrois donc qu'après mille peines et travaux que j'ay soufferts pour me l'acquérir, je te la donnasse.

FiERABRAS. Vois-tu, je sçay bien que, si tu ne me la rends amiablement ou qu'elle ne veulle ve- nir de son bon gré, que je l'iray quérir jusques à ton lict et la traisneray hors par les cheveux.

Alfo'SE. Toy! tu la traisneras hors de ma maison par les cheveux? Par la mort ! je ne jure pas ; il faudroit que tu fusses plus habille homme que tu n'es et mieux accompagné. Entrepren, entrepren-le , pour veoir !

RiCKARD. Hé, Monsieur, laissez-le ! Vou- lez-vous ici estriver quatre heures à l'appétit d'un sac perse?

Alfonse. Sac perse toy-mesme ! tay-toy, ce n'est pas pour luy. A qui pense-il avoir affiiire ?

a. FiERABRAS. Donc tu penses que je ne sois homme pour faire. ..

b. Alfois'SE. Je pense que tu ne me sçaurois faire que...

a cela et autres choses aussi cent mille... b. la moiie, encores en cachette, et quand tu te...

a. fois plus grandes, jusques à t'en...

b. voudrois efforcer de le faire, tu venois , quoy?

a. faire veoir l'espreuve.

b. Que ma Renée t'appartienne?

72 Larivey.

FiERABRAS. Quelle Renée ?cestui-cy me pense

faire perdre mes ambles ?

Alfonse. 0 que tu te meslesde beaucoup de choses !

FiERABRAS. Voire toy.

Alfonse. Me veux-tu croire? va-t'en à tes affaires et ne te mesle point des miennes.

FiERABRAS. Comment, des tiennes? Cestes-cy sont-ce pas les miennes? Qu'en despil de la chienne, de la mastine, de la louve, de la..., à peine que je ne dy.

Alfonse. Ne Tinjuriez point!

FiERABRAS. Si je pensois que pource que j'ay dict tu pensasse dire chose qui peust offenser l'honneur du moindie cheveu que j'ay en la teste...

Alfonse. Que me ferois-tu ?

FiERABRAS. Je sçay bien quoy , je ne te dis autre chose.

a. Alfonse. Brave si tu peux, je ne te crain ; et si...

b. FiERABRAS. Voyez comme il parle ! 0 ciel ! à ce que...

a. tu ne t'ostes d'ici ou bien tu ne...

b. je voy, tu ne scais les choses que j'ay--

c. Richard. Hé, Messieurs! que celuy qui a plus de...

a. reserres la langue entre tes dents, je te...

b. faictes en Perse, car tu parlerois plus...

c. cervelle, le monstre. Retirez-vous, monmais- tre; si vous...

a. feray charger de boys, comme tu le mérites, sans...

b. sagement. Mais je cognois bien que tu as...

Les Jaloux, Comédie. 78

c. n'avez rien du sien, que vous demande-il ?

a. que tu saches d'où cela viendi'a.

b. envie que je te face cognoistre que je suis. Alfonse. Que dis-tu, faire cognoistre? FlERABRAS. Que dis-tu, faire charger de bois? Alfonse. Que me feras-tu? dy un peu. FlERABRAS. Dy le toy-mesmes. Alfonse. Fay que je t'entende. FlERABRAS. Mais toy, que je te Foie dire en- core un coup.

Richard. Je vous prie parler d'accord , sans faire icy assembler tant de peuple.

FlERABRAS. S'il ne me rend ce qui m'appar- tient , comme veux-tu que je me taise?

Alfonse. Si je n'ay rien à toy, comme veux- tu que je te le rende?

a. FlERABRAS. Comme peux-tu nier que, te demandant tout à ceste heure ma sœur Magde- laine,

b. Alfonse. Quelle sœur ? quelle Magdelaine? va en la malheure,

c. Richard. Voulons-nous estre encore icy longuement? Si vous...

a. tu as dict qu'elle estoit chez toy. Voy comme...

b. que Dieu t'envoye ! voyez un peu quel beau service...

c. ne laissez tout cela, je vous jetteray de la boue.

a. tes propos se rapportent !

b. cestui-cy me faict ce matin. FlERABRAS. Ce n'est de merveilles si tu

criois bien haut, tu as une armée cachée en ta maison.

yi Larivey.

Alfonse. Une poignée de gens semble une armée à tes semblables.

Richard. Monsieur, entrez au logis; vous n'a- vez point d'honneur quereller contre cest éventé.

FiERABRAS. Allez ! allez ! nous vous trouve- rons bien ; vous ne serez pas toujours si forts , non , et deussé-je vous venir cliercher jusques chez vous et vous en tirer pièce à pièce.

Alfonse. Entrepren-le seulement.

FiERABRAS. Quand je n'aurois qu'une dague en une main et l'autre main lyée sur le dos, et que tu lusses armé jusques au dentz, je te com- battrois ; mais il ne m'aviendra jamais estriver contre aucun que je ne l'estropie pour le moins d'une jambe.

Richard. Le moindre mal est tousjours bon ; que ferois-tu?

FiERABRAS. Par la mort! 0 vertu! je ne sçay que je doy faire, je suis en si grande colère, que les chiens ne mangeroient pas de ma chair, tant elle leur sembleroit amère.

ACTE V.

SCÈNE I. Nicaise, Jherosme.

NiCAISE.

'ay autres fois en beaucoup de choses esprouvé la fortune contraire, mais je la trouve maintenant très adversaire et plus ennemye que jamais. 0 ciel! 6 ter- re ! 0 cité plaine de voleurs !

Les Jaloux, Comédie. 75

Jherosme. Je désire entendi'e s'il est vray qu'on ayt ravi la fille au sire Nicaise. Ha! le voicy : Bonjour, compère ; quel vent vous pous- se si matin par ces quartiers ?

Nicaise. Helas! je suis si transporté que je ne sçay je vas ni d'où je viens.

Jherosme. Vous me semblez tout fasché.

Nicaise. Si je le suis! j'en ay occasion.

Jherosme. Dictes-moy, est-il vray ce que j'ay oy dire de ce jeune homme d'ycy près et de vostre fille?

Nicaise. Je n'ay pas peur que je ne trouve assez de tesmoins pour le prouver. Je remercie Dieu que la Cour de Parlement est composée de tant de gens de bien qui me feront justice.

Jherosme. 0 Dieu! quand une chose se doit effectuer, rien ne luy manque. Je suis many, sei- gneur Nicaise, non seulement pour l'amitié que je vous porte , qui est si grande que tout vostre en- nuy m'est desplaisir ; mais pour ce que ce mal- heur s'est rencontré en vous, qui desiriez tant me faire plaisir.

Nicaise. Cecy vous semble-il honneste, sei- gneur Jherosme? vous semble-il que cestuy-cy l'ayt faict comme jeune homme indiscret et sans considération ? Je ne cesseray jamais de poursuy- vre la justice de ma cause que je ne le voye au gibet.

Jherosme. A la vérité, son audace a esté grande, mais pour vous dire ce qui m'en semble, sans en estre requis, je ne suis pas d'advis que le poursuyviez en justice. Bien trouvé-je bon qu'on s'informe comme etpourquoy il a faict ceste mes- chanceté, par ce que je vous ose asseurer qu'au-

76 Larivey.

trefois il a esté en volonté de vous la faire de- mander en mariage.

Nie AISE. Oy, me la faire demander après le coup ! Je luy feray cognoistre qu'il n'a faict cest outrage à un trespassé. Allons !

Jherosme. Mettez à part ceste colère, oubliez ceste passion et retournez à vous : car vraye- ment, si son intention est de Fespouser, prenons le cas qu'il ayt fait un acte de jeune homme.

NiCAiSE. De jeune homme! dictes de vol- leur.

Jherosme. Encores pis. Mais laissez -moy dire : Je croy que l'alliance n'en seroit que bonne et honorable, et que vostre fille seroit bien pour- veue. Je vous prie, soyez content que j'alle parler à luy, car je me veux employer en ceste aifaire, et m'asseure faire en sorte que paisible mariage en réussira.

Nie aise. Le mariage s'est faict trop tost à mon dam et deshonneur, mais je vous jure qu'il n'est pas il pense.

SCÈNE II. Fierabras^ Marquet^ son laquais.

Fierabras.

aintenant que la tempérance a modéré ma colère, la raison et la prudence fe- ront office en moy. Te semble-il pas que ceste injure mérite une horrible et sau^laute vengeance ?

Les Jaloux, Comédie. 77

Marqlet. Que diable! il le faut escourter et luy coupper les cùiiilles rasibus.

Fierabras. Premièrement, si je veux bien considérer toute chose, ma sœur a esté violée et ravie de ma maison.

Marqlet. Oy, sa rose matinale luy a esté cueillie.

Fierabras. Et avec elle m'ont encores des- robbé partie de mon bien.

Marquet. Il en prend ainsi à qui se fie trop aux putains.

Fierabras. L'injure est faicte à un grand cappitaine.

Marquet. Des ruffiens, veut-il dire.

Fierabras. A un gentil-homme très gentil.

Marquet. Très gentil et très payen.

Fierabras. Que veux-tu dire par ce mot : très payen ?

Marquet. Je dy que vous payez très bien.

Fierabras. C'a tousjours esté ma coustume.

Marquet. Oy, d'attendre que les sergens vous exécutent.

Fierabras. Outre que je suis de grand pa- renté.

Marquet. Comme un fils de putain, qui a des parens par tout.

Fierabras. Qui faict que pour tant bons res- pects, je suis résolu baigner mes mains en leur sang. Mais je ne sçay de quelle peine les punir.

Marquet. De la turquesque.

Fierabras. Ils ne seroient les preraieis; je veux faire une chose beaucoup plus notable et si- gnalée .

Marquet. Quoy?

78 Larivey.

FlERABRAS. J'en veux faire une telle anato- mye, qu'un chirurgien n'en sçauroit faire une pareille.

Marquet. Ne dictes pas cela, je vous prie.

FlERABRAS. Pourquoy?

Marquet. Parce que vous ne les tenez pas en- cores. Ne sçavez-vous que dict le proverbe : Ne contez jamais quatre que vous ne les teniez au sac?

FlERABRAS. Que me conseilles-tu donc que je face?

Marquet. Je ne suis homme poui- vous donner conseil.

FlERABRAS. Je le sçay bien, mais dy-moy ton advis.

Marquet. Il faut qu'employez vos amis, et faire en sorte qu'au moins vous puissiez recou- vrer voz hardes.

FlERABRAS. Marquet, quand je seray colonel, je veux que tu sois un de mes premiers cappitai- nes en chef. Tu est fort sçavant homme.

Marquet. Taisez-vous, j'oy quelqu'un sortir de chez Alfonse.

SCÈNE m. Alfonse^ Jherosme.

Alfonse.

insi, puis qu'il vous plaist prendre ceste peine pour moy, vous irez trouver le seigneur Nicaise , et luy ferez entendre l'aiTivce de mon père , et ce qu'il vous

Les Jaloux, Comédie. 79

a dict ; euseniblema bonne intention. Après, vous nous ferez sçaAoir sa volonté.

Jherosme. Aussi ferai- je : ne vous souciez; j'espère que tout se portera bien.

SCÈNE IIII. Fierabras^ Marquet.

FlERABRAS.

arquet , vien çà : va trouver le cappi- taine des gardes françoises , et luy dy que certains éventez , outre-cuydez et téméraires , sont venuz chez moy, ont emmené ma sœur et voilé ma maison. Et pource que je n'ay accoustumé employer, pour vanger le tort qu'on m'a faict , autres que les armes et la force de ce bras , je le prie de m'envoyer vingt- cinq ou trente archers.

Warquet. Que voulez-vous faire de tant d'ar- chers, si vostre bras peut seul exécuter ceste ven- geance?

FlERABRAS. Tu ne dis pas que qui besongne par aultruy dict que c'est luy-mesme qui l'a faict .

Marquet. Seroit-ce pas assez de trois ou quatre ?

FlERABRAS. Non, parce que je les veux faire hacher menu comme chair de pasté.

Marquet. Estre si cruel!

FlERABRAS. Ayant discouru en moy la qua- lité de l'injure qu'ilz mont faicte , je trouve que mou honneur ne peut autrement estre repai'é.

8o Larivey.

Marquet. Ha ! ha , ha !

FlERABRAS. Tu ris en affaire de si grande con- séquence ?

Marquet. Je ry, mais ce n'est pas de cela.

FlERABRAS. De quoy donc?

Marquet. Je me suis souvenu de voz valeu- reuses entreprinses.

FlERABRAS. 0 ho! j'en ay faict sans nombre. De quelles?

Marquet. Quand, à Blois, vous coupastes les cheveux à une femme.

FlERABRAS. Ainsi faut-il chastier ces vilaines,

Ïiourries de verolle , qui ne respectent non plus es hommes que les Lestes.

Marquet. Et quand, sur le pont Sainct-Michel, vous donnastes le desmenty au crocheteur qui vous avoit appelle filz de putain , maquereau et tailleur de cuir.

FlERABRAS. Ma générosité empescha que je ne mis la main à l'espée, car, à dire vray, cestes- cy ne sont armes à souiller au sang des faquins.

Marquet. Mais que veut dire que ne fistes rien à ce jeune homme qui, ce mcsme jour, vous jetta au milieu de la fange?

FlERABRAS. Pource que j'estois empeschc à me nettoyer de ccste ordure , car je ne voulois estre mocqué d'une mienne amye, qui me regardoitpar une fenestre; de manière que je n'euz loisir de m'en ressentir. Mais, s'il eust attendu un quart d'heure...

Marquet. Que luy cussicz-vous faict?

Fi EB A BRAS. Quoy? je luy eusse baillé sur la joue, ou faict fuyr devant moy, comme j'ay ac- coustumé faii'c à ses semblables.

Les Jaloux, Comédie. 8i

Marquet. Or, Monsieur, je pense que ferez merveilles : c'est pourquoy , affin d'en avoir le plaisir, je vas quérir des soldats.

FiERABRAS. Je t'en prie.

Marquet. Je m'asseure qu'ils vous feront rendre ce qui vous appartient.

FiERABRAS. Ils me feront plaisir; mais je ne veux point qu'on me parle de paix , si première- ment, par accord exprès , je ne baille à chacun de ces voleurs quatre coups de dague. Enten-tu ?

SCÈNE V.

Zacharie^ vieillard, père d'Alfonse ; Nicaise, J héros me , Richard.

Zacharie.

e suis (Dieu mercy !) arrivé bien à pro- pos. Par ma conscience, j'ay esté bien marry, sire INicaisc, de ce vilain acte. Je pense que mon bon voisin que voicy vous a peu dire quelle vie je luy en ay faicte.

INiCAlSE. Or, je fais un argument par qu'il la tiendra chère , et la traittera comme sa femme bien aymée, puis qu'on void en luy une si grande amitié.

Zacharie. Je vous mercie de ce que vous faic- tes plus de cas de nostre ancienne amitié que du peu d'entendement d'un jeune homme amoureux. Et à dire vray, je ne sçache chose dont je me puisse plus resjouyr que de ceste alliance.

INiCAlSE. J'ay voulu aussi avoir ce contente- ment pour beaucoup de bonnes occasions , entre

T. VI. 6

82 Larivey.

lesquelles ceste-cy n'est la moindre, asçavoir, du désir que j'ay tousjours eu que nostre amitié fust estrainte d'un plus fort et ferme lyen.

Jherosme. Richard !

Richard. Monsieur?

Jherosme. Tien cet anneau, va en mon logis, et dy qu'à ces enseignes on te laisse parler à Go- tard, que tu trouveras lyé contre un des pilliers de mon lict. Dy-luy qu'il t'enseigne est mon fils, et me l'ameine.

Richard. Vaut-il pas mieux que Gotard vien- ne avecques moy? car il le trouvera plustost.

Jherosme. Non, je luy veux apreudre à se moquer de son maistre.

ZACHARiE.Celane meserablebeau,sire Jheros- me , qu'aucun des nostres , tant petit soit-il , ait occasion de pleurer en une si giande joye. Par- donnez-luy pour ce coup.

NiCAlSE. J'en suis d'advis.

Jherosme. Soit f;iict comme il vous plaira. Va, deslie-le , et en fay ce que tu voudras.

Zacharie. Entrons dedans.

SCÈNE VI. Fierahras, Marquet, trois Sen'iteurs.

Fierabras.

ue j'endurasse une telle bravade ! Non, je uiourrois plustost.

Marquet. Parlez bas, car si ceux qui viennent derrière nous se ymagi- uent que ce soit à bon escient , ils s'en retourne-

Les Jaloux, Comédie. 83

ront, tellement que nous ne les pourrons faire re- venir.

FlERABRAS. Il ne faut avoir pœur : je suis bien homme de n'entrer jamais en la mesiée que je ne voye la bataille gaignée.

Marquet. Ainsi font tousjours vos semblables.

FlERABRAS. Je monstreray bien à cet Alfonse que c'est acheter la querelle d'autruy.

Marquet. 0 le pauvret! Il ne luy a veu tail- ler les hommes à travers , comme je Tay veu à table coupper des chappons en deux , puis les dévorer à belles dents.

FlERABRAS. C'est un sot; il resemble les mé- decins, il ne cherche que le mal. Mais si une fois je luy fais essayer ceste-cy, plus tranchante que Flamberge ou Durandal , je le fendray jusques à l'estomach.

Marquet. Et si vous voulez vous ergotterun petit sur la pointe du pied, vous le partirez jus- ques à la raye du cul.

FlERABRAS. Le tout consiste en cecy, c'est que quand nous serons devant leur maison, nous nous facions oyr, crians tous d'une voix : Serre ! serre ! INous leur ferons si grand pœur, qu'ils mourront devant qu'ils se mettent en deffence. Esprouvez un petit.

Serviteurs. Nous ferons ce que vous voudrez, mais regardez à ne nous mettre en un bourbier d'où après ne nous puissiez retirer.

FlERABRAS. Que craignez-vous? Ma personne en vaut cent. Faictes un peu ce que je vous dy.

Serviteurs. Serre ! serre ! serre !

FlERABRAS. Parlez plus viste , et qu'il semble que soiez remplis de mal talent.

84 Larivey.

Serviteurs. Serre! serre! serre!

FiERABRAS. C'est ainsi ; mais il faut encores crier plus haut.

Marquet. Ha! ha! ha!

FiERABRAS. Pourquoy ris-tu?

Marquet. Pource qu'il me semble que leur voulez aprendre la , sol , fa.

Serviteurs. Escoute, par Dieu! il n'y a de quoy rire ! Que sçait-on si quelque escervelé pourroit sortir de leans et nous fist serrer à bon escient ?

Marquet. Je le voudrois bien veoir.

Serviteurs. Mais, par ta foy, puis que nous allons pour entrer en la maison de ceux-là, seroit- il pas meilleur que criassions : Ouvre ! ouvre ! que leur faire fermer leur porte?

FiERABRAS. Ha! ha! ha!

Marquet. Ha! ha!

FiERABRAS. Ha! ha! ha! par mon ame! je cognois bien que jamais vous ne vistes enseigne desplyée ny crier : Armes ! armes ! C'est un mot de ceux qui hantent la guerre, et signifie qu'il faut estre serré l'un contre l'autre. Or çà, c'est à aous, qui estes caps d'escadi'cs et lances spesades, à char- ger des premiers.

Serviteurs. Comment ! charger des premiers? estre les premiers pour marcher devant ?

FiERABRAS. Oy ; je vous fais cet advantage par ce que je sçay que desirez acquérir honneur.

Serviteurs. Par le corps sainct Jambon, nous n'en ferons rien ! Comment diable ! estre ceux qui vont devant ? cet honneur ne nous appartient pas,

FiERABRAS. N'ayez peur! ne craignez point!

Les Jaloux, Comédie. 85

j'ay tant de valeur en moy qu'asseurement je puis servir d'escu à vous tous contre les harquehouzes et coulevrines.

Serviteurs. Nous ferons doncques ainsi. Nous irons les premiers, à la charge que nous serons aussi les premiers à prendre la fuite.

FiERABRAS. N'ayez pœur, vous dis-je; avan- cez-vous ! Vous , mettez-vous à ce coing ; vous autres , venez deçà; ettoy, demeure icy, pour ce qu'en bataillon carré on combat plus seurement. Mais est la poultre pour enfoncer la porte?

Marquet. Que ne demandez-vous plustost sont quatre-vingt ou cent canons pour faire la batterie ?

FiERABRAS. Or sus! je seray capitaine et ser- gent de bande tout ensemble ; marchons tous de front 1 Sus, courage ! faictes-vous oyr ! Serviteurs. Serre! serre ! serre! serre ! FiERABRAS. Voicy bon commencement. Vous, harqucbuziers, prenez garde qu'aucun ne se mons- tre aux fenestres ! Vous autres picquiers , serrez- vous en bataille vis-à-vis la porte, et comme il est requis à vaillans et courageux soldats ! Sou- venez-vous de mon honneur et du vostre.

Marquet. Monsieur, monsieur, nous sommes desfaicts! Helas, nous ne retournerons jamais en nos malsons !

FiERABRAS. Ha! ha! ha! voilà un bon com- mencement pour encoui-ager les soldats. Qu'y a-il?

Marquet. J'ay oy des gens à la porte, et m'as- seure qu'ils sont beaucoup ; je vay veoir du costé de l'huis de derrière.

FiERABRAS. Et moy ramasser mes troupes ,

86 Larivey.

et, quand il sera temps, je feray donner Tassault.

Serviteurs. C'est bien dict; il nous a icy plantez comme boulevers contre les harquebou- sades : nous serions bien sots attendre qu'ils nous defFacent.

Marquet. Ne bougez de vos rangs et vous te- nez fermes; ce ne sera l'ien.

Serviteurs. A Dieu ! à Dieu ! qui se peut sauver, si se sauve.

Marquet. Ha ! ha! ! comme ceste armée se met légèrement en route !

SCÈNE VII. Alfonse , Richard.

Alfonse.

ais est-il vray ce que tu m'as dict? Je te prie, ne me ments point , à fin que, })Our quelque peu de temps , tu ne me faces esgayer en l'ombre d'un plaisir controuvé.

Richard. Il est comme je le vous dy. Alfonse. Est-il possible ? Richard. Encores plus que possible. Alfonse. 0 cpic je suis heureux s'il est aiusi! Richard. L'expérience vous eu fera sage. Alfonse. Te croiray-jc? Richard. Oy, s'il vous plaist. Alfonse. Escoute.. M'as-tu pas dict que mon père a parlé au sire INicaise, et qu'ils ont accorde ensemble que domaiu je fianccray ma Renée, et qu'à ccste occasion ils m'cuvoyent quérir?

Les Jaloux, Comédie. 87

Richard. Oy, je vous l'ay dici.

Alfonse. Que tout m'est pardonné, et à la fille aussi ?

Richard. Oy.

Alfonse. Et qu'ils ne nous ayment moins tous deux qu'auparavant?

Richard. Oy, vous dis-je.

Alfonse. 0 Dieu ! y a il homme aujourd'huy plus heureux quemoy? Ha! que je cognois main- tenant combien le proverbe est véritable , qui dict que la fortune ayde aux courageux ! Car, si jamais je n'eusse entreprins enlever ma Renée, jamais je ne l'eusse espousée, d'autant que desjà elle estoit promise et accordée à un autre. Et ton- tesfois, parce ravissement, je me la suis acquise en despit de tout le monde , de façon que main- tenant , par Tadvis et du consentement de nos parens communs , elle demeure mienne , comme tousjours je me l'estois souhetlée , qui est le plus grand contentement qui m'eust peu advenir en ce monde. Mais vien çà, Richard : que te donneray- je en recompense des bonnes nouvelles que tu m'as apportées?

Richard. Je ne veux que vostre bonne grâce et estre vestu de vos livrées.

Alfonse. Je te le promets, va, suy-moy.

88 Larivey.

SCÈNE VIII. Zacharie, Ficrabras, trois Ser^'itcurs, Marquet.

Zacharie.

I aissez-moy faire, je pense que j'en vien- (dray à mon honneur. Compagnons, que I veut dire cecy? Jesçay que n'avons me- Irité la prison et que nayci. commission ny puissance nous y mener, quand aurions mal versé , comme n'estans officiers de la justice.

FiERABRAS. Que dictes-vous? on vous y trais- nera si ne me rendez ce qui m'appartient et qu'on m'a voilé.

Zacharie. De grâce, mon gentilhomme, si vous estes celuy qui conduict ces gensicy, oyez- moy parler.

FiERABRAS. Quoy, parler?

Zacharie. ! escoutez-moi ! que scavcz- vous que je veux dire?

Marquet. Sa demande est raisonnable.

FiERABRAS. Or sus, dictes ce que vous vou- drez,

Zacharie. Mon gentilhomme, je vous jure par mou amc, et me croyez s'il vous plaist , qu'il n'y a et n'y eut oncques céans chose (|ui vous ap- partienne, non plus qu'il en pourroit tenir en mon œil.

FiERABRAS. Autant pour le brodeur. Pourquoy estes-vons doncsorty du logis? pour venir parler à moy? Je ne le croy pas.

Zacharie , Je suis sorty afin de vous oster de la

Les Jaloux, Comédie. 89

fantasie ceste faulse opinion, joint aussi qu'il me semble eslre le devoir d'un homme de bien em- peseber les différends et moyenner les accords.

FiERABRAS. En cecy, vous faictes acte d'un viellard tel que vous estes. Mais je ne sçay s'il m'est autant permis vous escouter comme à vous de faire des appointements. Dictes un peu, quel accord voulez-vous qui se face ?

Zacharie. Que voulez-vous d'avantage, sinon qu'on vous rendra vos linceux et vos chemises?

FiERABRAS. Bien, quant à cela; vous me ren- drez encormon robbon, mon bonnet de velours, mes pantouffles, et tout le l'este qui m'a esté prins; mais que sera-ce de celle-là?

Zacharie. Je vous diray la vérité : pour mon peu de loisir, je n'ay encores peu parler à pas un d'eux , ce que je ferois volontiers pour entendre leur volonté.

FiERABRAS. Ceste putain! si je la rencontre...

Zacharie. Ne dictes ainsi, parce qu'advenant qu'elle voulust plustost Advre à son plaisir qu'au vostre, je ne sçay si la raison vous permettroit que luy puissiez contredire.

FiERABRAS. Taisez-vous! Comment! pensez- vous estre suffisant pour me faire mettre mon hon- neur sous le pied ! Eh ! mon honneur ! Ah ! je n'en feray rien, je veux tout de force, et non autre- ment. Sus, soldats ! c'est à ce coup qu'il faut mons- trer ce qu'on sçait faire.

Serviteurs. Serre! serre! serre! serre!

Marquet. Ha! ha! ha!

Zacharie. Attendez, un mot. Par ma con- science, vous devriez prendre ce party. Toutes- fois, puisque vous vous monstrez tant difficile,

90 Larivey.

allez, je vous promets qu'où ils ne se voudront abandonner l'un l'autre, que je vous feray donner cinquante escus.

FiERABRAS. Que me soucie-jé de cinquante escus? c'est comme une febve en la gueule d'un lyon.

Zacharie. Je vous en fcray bailler soixante.

FiERABRAS. Encores moins.

Zacharie. Je nescay pourquoivous estes tant malaisé à contenter: il me semble que l'offre est belle.

FiERABRAS. Elle n'est belle ni raisonnable.

Zacharie. Je vous en fcray donner cent, les dcussé-je bailler moy-mesmes. Or, regardez si je ne me mets pas à la raison.

FiERABRAS. Je ne vend point mon honneur, je l'estime plus que tous les biens du monde.

Zacharie. Je ne vous ay pas dict cecy pour offenser vostre honneur, ny que je sois ayse que Vincent soit avec elle, mais parce que, cela me touchant de près, comme à son parent, je crain, les choses estans en ces termes, qu'il n'en advienne quelque scandale.

FiERABRAS. Je vous advise qu'il en adviendra scandale, voyrement; la première fois que je le trouveray, je luy feray bien sentir la force de mes bras et de quelle trenqie sont ces armes.

Zacharie. Mon capitaine, je veux que sachez que nous vivons sous l'authorité d'iui tel prince, que, parla grâce de Dieu, nous ne vous craignons guères ; et (juand ainsi ne scroit, nous manions queI([ucfois les armes. Mais je ne dis mot, afin que n'oyez de moy chose (jul vous dosplaise ; seulement vous vcux-je adviser que, tant vous,

Les Jaloux, Comédie. 91

comme un autre, doit désirer pouvoir expérimen- ter ce que nous pouvons comme amys, et non comme ennemys

Marquet. Escoutez, Monsieur.

FlERABRAS. Que me conseilles-tu?

Marquet. Quant à moy, je suis d'advis que ne laissiez perdre vos biens , et que preniez ces cent escus. Vous estes pauvre, banny de vostre maison, et despendez beaucoup. C'est une adveu- tui'e (si voulez que je vous le dise) que Dieu vous a envoyée.

FlERABRAS. Tu ne dis pas comme je pour- ray endurer que ma sœur face une telle vergongne à moy et à toute nostre parenté. 0 que je trouve cecy estrange !

Marquet. Si vous y pouviez l'emcdier, je ne dirois mot; mais je vous advise que, quand liiy donneriez cent gardes, la tiendriez prisonnière, et luy mettriez le Cousteau sur la gorge, que ne sçau- riez empescher qu'elle ne face à sa teste.

FlERABRAS . J e me trouve en grande perplexité.

Marquet. Je vous ay dict ce que j'en pense.

Zacharie. Or sus, regardez, vous estes-vous advisé ?

Marquet. Ne le tenez plus en suspens, pre- nez ces cent escus, et vous ferez bien.

FlERABRAS. Doy-je consentir à cela? me le conseilles-tu?

Marquet. Faictes-le.

FlERABRAS. Or sus, cc tort ne se doit acheter partant de peines que j'ay souffertes jusques icy; et, pour dire vray, je serois homme, quand il en seroit besoin, non seulement pour m'en resentir, mais pour le payer sept fois au double.

92 Larivey.

Zaciiarie. C'est assez dict ; je vous prie, venous à la conclusion.

FiERABRAS. Pour l'amour de vous, je me veux laisser gaigner. Quand auray-je mes hardes et ces cent escus?

Zacharie. Demain, quand il vous plaira.

FiERABRAS. Mêle promettez-vous?

Zacharie. Oy, foy d'homme de bien.

FiERABRAS. Et moy, je donne la vie à ce jou- venceau, et qu'il se serve de cette putain tant qu'il voudra. Or sus, hé! Marquet! allons boire.

Serviteurs. Nous allons avecques vous, car, outre le devoir auquel nous nous sommes mis pour vous ayder, nous sommes prests à faille euco- res d'avantage.

Marquet. Allez assaillir un muy de vin.

FiERABRAS. C'est chose honneste, recompen- ser les vaillans soldats qui, au faict d'armes, sont cause de la victoire du prince. Allons, enfans ; passe, Marquet, et va laver les verres. Messieurs et dames , n'attendez qu'aucun sorte désormais, parce que la comédie est fuiie, et si elle vous a pieu, monstrez-le par un signe d'allégresse.

FIN.

LES ESCOLLIERS

SIXIESME COMEDIE PAR PIERRE DE LARIVEY

CHAMPENOIS

i579

LES PERSONNAGES.

escolliers.

LACTANCi: , HIPPOLITE, NICOLAS, leorhoste. L U Q U A I N , serviteur d'Hip-

polite. ANASTASE, vieillard. LISETTE, sa femme. M. THEODORE, médecin. FREMIN. son laquais.

GILLETTE, servante d'A-

nastase. HUBERT, serviteur dWnas

tase. MARION, nourrisse. LUB IN, laquais. SILVESTRE, vieillard. GOBERT, vieillard. EUGENE, escoUier.

95

PROLOGUE.

i ce qui est faict estait à faire, asseurez-vous , Messieurs, que seriez aujourd'hui spectateurs d'une I autre comédie que ceste—cy, par ce que les escol- liers dont elle est nommée ne sont tant jaloux de leur nom qu'ils ne cognoissent bien que ce ne leur est grand honneur publier leurs follies devant une si paisible assistance et aux yeux de lent de jeunes gentilshommes à qui la cour a apris un autre style que celuy qui s'enseigne aux universitez, car leurs propos sont sans fard , simples, communs et ordinai- res à nouveaux apprentis au mestier amoureux. Toutesfois , j'ose dire qu'enccres qu'ils soient Jeunes, qu'ils ont neantmoins je ne sçay quoy ie gentil, ne s'oublient point , et se font co- gnoistre pour tels qu'ils sont, sans desguyser leur nue volonté d'une flatteresse apparence, introduitle par aucuns à cesle seule fin de tromper ceux qui s'y fient. Aussi , pour vous en dire la vérité , ils ne furent jamais autres qu'escoliers. Bien est vrai qu'iceux, adjoustans foy aux promesses de plusieurs qui désirent leur advancement , lesquels, pour les encourager, leur faisaient croire qu'ils estaient les plus habiles hommes du monde , se sont présentez sur ce teatre. Qui me faict penser qu'ils n'en sçauroient r'emporler, pour guerdon de leur trop sotte autre- cuydance, qu'un scandale et blasme éternel, rne semblant en oyr desjà quelques uns disons qu'ils sont trop téméraires, et fe- raient mieux de feuilleter leurs livres que s'amuser à divul- guer les faveurs qu'ils ont receues des dames. Mais cela n'est

96 Prologue.

suffisant pour leur faire ouilier leurentreprinse, car Us ont en- duré d'avantage soubs la verge de leur regens , et ne s'en sont pourtant courronssez. Joint que, se souvenans qu'il n'y a si pe- tit serpent qui ne porte son venin et que le moindre formy s'en- fle souvent de colère, ils ne veullent tant s'abaisser qu'ils ne se haussent un peu en audace , et vous disent qu'ils ne sont si petits compagnons que, quand ils le voudront entreprendre, ilsne se facent mieux paroistre que ceux qui les veullent braver. Mais je laisseray cela, mes dames, pour vous supplier, au nom d'eux, que, s'ils ne vous sont desplaisans , il vous plaise les escouter, laissant causer ces friquenelles et gens de peu qui , mettans leur nez par tout, se meslent de blasmer un chacun, comme s'ils estaient seuls censeurs du labeur d'autruy, et sçavoient quelque chose d'avantage que ceste paisible compagnie, qui, desj à s' accommodant, se dispose pour nous escouter, et vous prier avec nous, prester quelque bénigne audience.

97

LES ESCOLLIERS

COMEDIE

ACTE PREMIER.

SCÈNE I. Lactance, Hippolite, cscolliers.

Lactaince.

'en suis infîniineiit fasché, par cr- qu'il me semble que n'avez pas grande fiance en moy, et tenez peu de comte de l'ami- © tié que je vous porte. HiPPoLiTE. Sijusqucs à ceste heure je vous ay celé la cause de mes enuuys, ce n'est pourtant à dire que j'aye jamais revocqué en double l'amitié que je sçay qu'avez en moy; mais bien parce que, vous voyant assez empesché en vos propres affai- res, j'ay pensé que je ne vous ferois plaisir vous en destourner à l'occasion de mes folies. Toutes- fois, puisque j'en suis venu jusques à là, que j'ay plus affaire de vostre ayde et conseil que jamais, je veux que sachez ce qu'en avez ignoré jusques à maintenant.

Lactaince. Je vous en supplie, et croire que

T. M. 7

gS Larivey.

j'employeray pour vous tout ce qui est en ma puissance et dépend de moy ; mesmement ores que mes affaires se portent si bien, Dieu mercy, que d'elles-mesmes elles pourront désormais che- miner seules.

HiPPOLiTE. Je croy qu'avez bonne souvenan- ce que si tos't que fusmes logez en ce quartier, qui fut au commaacement que arnvasraes en ceste ville je n'y demeuray long-temps que je devins si fièrement amoureux de la femme du médecin nostre voisin, que depuis je n'ay eu repos, sinon en la contemplation me ravissoit le beau de ses plus belles beautez, qui m'ont reduict en telle misère, que je suis résolu, ou mourir en ceste poursuilte, ou bien en veoir la fin.

Lactance. J'ay tousjours pensé qu'en estiez amoureux , mais non tant que me dictes ; sinon depuis quelques jours en ça, qu'estes devenu tout fantastique, pensif et resveur, vous retirant tous- jours seul, pour mieux getter les fondements de vos chasteaux baslis en l'air. Mais, dictes-moy, qu'en espcrez-vous ?

Hfppolite. Escoutez : Quelque temps après, nous vmsmes (comme sçavez) demeurer chez Nico- las, uostrc haste, lequel, s'appercevant lors de mon amoureuse volonté, me promit liboralcmeut (après toutesfois que je luy en euz faict quelque ouver- ture) faire en sorte qu'en bref il me mettroit en arrace de la geollicre de mon âme : mais il m'a trompe, je le cognois ores à mes despeus , parce qu'au contraire je me voy plus qu'au paravaut hay et fuy d'elle, que j'aime sur toutes choses: qui faict que je me repute le plus mal'heureux et infortuné homme de la terre, A ceste cause,

Les Escolliers, Comédie. 99

je me délibère, quoy qu'il en puisse advenir, me bazarder et l'avoir de force. Au pis aller, je n'en sçaurois encourir que la mort, qui me sera une beureuse vie au pris de celle que je vy entre tant de trespas.

Lactance. Ayez patience, et ne vous donnez ainsi à la fureur. Il faut premièrement esprouver tous autres moyens devant que venir à ce der- nier. Peut-estre que la fortune convertira son amer en doulceur, son desdain en contentement et sa fierté en joye et soûlas, par ce que, si elle est femme ainsi qu'on la dépeint, elle pourra, com- me muable, se cbanger aisément en vostre fa- veur.

H1PPOLITE. Comment me pourroit-elle favo- riser, m'ayant faict serviteur de la plus ingrate et cruelle femme du monde ?

Lacta^jce. Plus la forteresse est inexpugna- ble, d'autant plus le cappitaine qui la force, la prend d'assaut et s'en faict maistre , consacre la mémoire de sa louange à l'immortalité. Ce n'est moindre vertu, vaincre un courage armé de longue main de bons et solides argumeus , que prendre de force cbasteaux et places fortes. Ainsi vous devez courageusement poursuivre vostre en- treprinse commancée,car, sans double, je me pro- metz qu'en recueillirez le fruict de vostre conten- tement.

HiPPOLiTE. Comme puis-je espérer mener h glorieuse fin ceste entreprinse, si les ennemyssont courageux, et l'assaillant foible et quasi vaincu, sans avoir la hardiesse de les attaquer ?

Lactance. Quel moyen a nostre hcste de vous ayder ?

100 Larivey.

HiPPOLiTE. Vous sçavez que le médecin, pour estre jaloux comme il est, ne veut que personne hante en sa maison que ce bon homme, que la vieillesse a dispensé de tous soupsons, pères de jalousies , lequel il ayme infiniment. Aussi luy faict-il beaucoup de bons services, car en son ab- sence il garde les clefs de son logis, le fournit, selon la saison, de bois, vin, bled et autres pro- visions nécessaires eu un ménage; bref, c'est son grand gouverneur et seul fac-totum. Or, cet hom- me m'avoit promis parler de moy à la dame, et luy conter combien je souffrois pour aymer ses divines bcautez ; mais il n'en a rien faict, et m'a dict qu'il n'osoit, craignant que l'affaire ne reus- sist selon l'intention de nos désirs, à raison de quoy ne vouloit tumber en la male-grace du mé- decin et de sa femme, qui estoit l'occasion pour- quoy il ne s'en vouloit plus mesler; de mode qu'ores vous voyez à quelle misère mon malheur me conduict.

Lactance. Je crain , Hippolite , que nostre hoste ne face toutes ces difîicultcz afhn de tirer de vous je sçay bien quoy, et m'esbahy que, pro- fitant plus avecques vous qu'aA^ec cent tels méde- cins, il ne s'cmploye au bien de vostre salut et contentement. Je serois d'advis que luy en par- lassiez de rechef.

Hippolite. Je ne le puis faire, et ne me fie- ray jamais en luy.

Lactance. J'ay pensé un autre moyen pour sonder sa volonté. Vous doil)t-il pas de l'argent?

Hippolite. Oy, plus de dix esciis. Pour-

quoi?

Lactance, Si (comme vous sçavez) nous

Les Escolliers, Comédie, loi

n'estions en son logis , le secourant en sa nécessi- té , il mouiToit quasi de faim.

HipPOLiTE. A quoy est bon ce que vous me dictes ?

Lactance. a cela que je veux que ce matin luy disiez qu'il cherche autres pensionnaires pour ses chambres , et qu'entre cy et demain , pour le plus tard , il vous paye ce qu'il vous doibt , par ce que lors , considérant combien nous luy som- mes de profict, et n'ayant de quoy faire si tost argent, il se resouldra peut-estre vous aider.

HiPPOLiTE. Par avanture que cela luy pour- roit faire changer d'opinion. Toutesfois il y faut penser.

Lactaxce. Pourquoy?

HiPPOLiTE. Si, de fortune , iceluy, croyant qu'on dict à bon escient , louoit ses chambres, se- rois-je pas du tout ruiné? Car n'ayant autre con- tentement que la commodité de veoir quelquesfois mon autre Lucresse, comme pourroy-je vivre changeant de quartier?

Lactance. N'ayez pœur de cela : je feray en sorte qu'autre n'y viendra loger.

HiPPOLiTE. Or sus, je veux ce qu'il vous plaist et me tenir à vostre conseil. Je vay au lo- gis pour luy faire entendre uostre conception. Mais le voicy, il me relèvera de ceste peine.

Lactance. 11 parle à soy-mesme, escoutons un peu ce qu'il dict.

102 Larivey.

SCENE IL Nicolas, hoste ; Hippolite, Lactance.

Nicolas.

I oilà grand cas, que tout est si cher eu ceste ville que c'est merveilles ! Toute ^ chose se vend au pris de l'œil d'un hom- me. Et puis les escolliers se plaignent qu'ils sont mal traictez ! Je viens du marché, oi!i j'ay employé plus de quatre lianes. Toutesfois, je n'apporte pas de quoy passer une journée en- tière. Et, par ma foy, si ce n'estoit qu'Hippolite m'ayde tousjours de quelque chose , outre qu'il me paye fort bien l'ordinaire , j'aurois beaucoup de peine à vivre.

HiçpOLiTE. Tu le cognois bien. Lactance. Faisons semblant d'arriver. Hippolite. Bonjour, maistre Nicolas. D'où venez-vous ?

Nicolas. Benne vie et longue, Messieurs. Je viens du marché.

Hippolite. Mon hoste, hier au soir un mien amy escollier arriva en ceste ville, lequel m'a

Srié aller demeurer avec luy. Et pource qu'il est e mou pays et mon parent , je ne luy av peu re- fuser, A ceste cause , pourvoiez-vous de pension- naires , et regardez à me donner (s'il est possible) entre cy et demain pour tout le jour, les dix cs- cus que je vous ay prestez à plusieurs fois.

Lactance. W ne sçait qu'il doit dire, prencz- y garde.

Les Escolliers, Comédie. io3

Nicolas. J'eusse pensé toute autre chose fors ceste-cy. Toutefois, puis qu'il vous plaist, j'en suis content ; mais je vous veux bien dire que mal-aisement trouverez-vous homme en tout Pa- ris qui vous traicte mieux, tienne plus nettement en meilleure chambre et plus honorablement que moy, ny qui vous serve avecques une telle amitié et soigneuse diligence que je fais. Quand pensez- vous partir?

HiPPOLiTE. D'icy à deux ou trois jours.

INiCOLAS. A vostre commandement. Cela u'em- peschera pas que ne me puissiez tousjours com- mander, et moy vous faire service.

HippoLiTE. Cela n'est de refus. Nous allons jusques aux Carmes, puis nous viendrons disner, et lors nous en parlerons tout à loisir.

Nicolas. Et moy, cependant, mettre ordre que tout soit prest.

Lactaince. Âvez-vous veu comme les bras luv sont cheus et comme il parloit doucement?

Hippolite. Ils tomberoient à qui les auioit liez.

Lactance. Je gageray que la journée ne se passera pas sans aoiîs donner quelque espérance touchant cet affaire.

Hippolite. Je ne sçay; mais parlons d'autre chose. Me contiez-vous pas n'aguèi-es que vos af- faires cheminoient sur un tel pied qu'elles ne pou- voient tomber que debout ? Apreuez-m'en quelque chose.

Lactance. J'en suis content. Vous cognois- sez Gillette , servante du père à Susanne. Or, ceste bonne créature m'a promis qu'à la première occasion qui se presenteroit , elle m'introduiroit

io4 Larivey.

au logis , me disant d'avantage que la fille n'en est moins désireuse que moy.

HiPPOLiTE. 0 heureux Lactance! ains très heureux, puis que les cieux vous octroyent ce que vous souhettez sur toutes choses. Et moy, mal- heureux ! ains le plus malheureux de tous les malheureux , puis que le malheur s'oppose à mes desseins. Ha! que j'ay mis les mains à trop dure et difficile entreprise , tant il m'est malaisé obtenir ia récompense deuë à ma trop ardente et amou- reuse affection ! 0 Amour ! dieu que j'adore , fay sentir, je te supplie, à ceste ingrate, qui mesprise tes forces et desdaigne marcher soubs tes esten- darts , la milliesme partie de mes peines , affin que par l'ardeur de ce tourment , simple eschan- tilloude mou martire, elle cognoisse ma vie estre une continuelle mort; car je m'asseure, s'il te plaist m'octroyer ma requeste, qu'elle aura quel- que pitié de ma misère , si elle n'a le cœur plus endurcy qu'un rocher.

Lactance. Prenez courage et espérez jusques à la fin.

HiPPOLiTE. Vousdictes bien, pourveu que ceste espérance ne me déçoive ; mais que sçavez-vous si Gillette vous trompera point?

Lactaînce. J'en suis très asseuré, par ce qu'il n'y a pas long-temps qu'elle m'a apporté lettres escrites de la main de ma Susanne, par lesquelles elle me jure que, puis qu'il a pieu à Dieu prendic son fiancé , qu'elle n'en espousera jamais autre que moy.

IliPPOLiTE. Susanne a esté donc fiancée?

Lactance. Oy.

HlPPOLlTE. Et qui csloit-il?

Les Escolliers, Comédie. io5

Lactance. Un jeune homme de ceste ville, lequel, estant aux estudes à Poictiers, fut par les vieillards, pères de luy et d'elle, accordé qu'à son retour il espouseroit la fille ; mais par ce qu'il estoit fort jeune, et affin de ne le desbaucher de ses estudes, il sembla bon à son père le laisser encores quelque temps , joint que la fille estoit encores petite.

HippOLiTE. Et qu'est devenu cet amou- reux ?

Lactance. il y peut avoir un an qu'au siège de la ville de l*oictiers , luy et quelques autres ses compagnons firent une sortie sur l'ennemy, pensans le charger ; mais la fortune voulut qu'ils se trouvèrent eux - mesmes chargez , de mode qu'après quelque foible resistence, une partie fut taillée en pièces et l'autre prinse à rançon, entre lesquels on tient pour tout certain que ce jeune escol- lier fut faict prisonnier, mais qu'il estoit blessé en tant d'endroits, que trois jours après il en mourut.

HiPPOLiTE. Combien le père de Susanne luy baille-il en mariage ?

Lactance. Six mille francs, et qui plus est, elle et une autre petite fillette , sa sœur, demeu- rent seules héritières universelles du vieillard après son décès, par ce qu'il n'a autres enfans.

HiPPOLiTE. Poursuivez donc vostreadvanture, car elle ne peult prendie qu'une désirée et heu- reuse fin , soit par ce que la fille ne souhette rien plus que vous (s'il est vray ce que m'avez dict),soit par ce quevos facultez ne sont telles au pays , qu'il vous fust aisé trouver un tel mariage. Ainsi, maintenant que Dieu vous présente ce bien, il me semble que ne le devez refuser, et ne perdre

io6 Larivey.

ccste belle occasion de vous accommoder pour le reste de vos jours.

Lactance. Je suis aise que vostre conseil se rapporte à mon dessein. Mais voicy nostre hoste qui vient avec deux flaccons. Je ne l'ay point veu sortir.

HiPPOLiTE. Il est passé par Thuis de derrière. Je vous prie, attendons icv pour oyr ce qu'il dict.

Lactance. Je ne scaurois. Qu'y voulez-vous faire ?

HiPPOLiTE.Jeveux demeurer en ce coing avec Luquain pour veoir un peu sa contenance. Et vous, que deviendrez-vous cependant?

Lactance. Je vay faire mettre la nappe.

HiPPOLlTE. C'est bien advisé.

SCÈNE III.

Nicolas^ Luquain^ serviteur d'Hippolite ; /f«/?/)o- lite.

Nicolas.

Il diable trouveray-je dix escus, pour Y] rendre à Hippolite? Lactance n'a jamais un denier. D'aller au frippicr, je n'ay aucun gage ; et ceste espèce d'hommes ne preste jamais sur la foy : ce leur est faulse monnoye. Et de trouver en ceste ville qui me face crédit d'un lyard, il n'en est point de nouvelles. Je vas resvanl si je doys employer le médecin ; les services infinis que je luy ay faicts et fais encores tous les jours, ne méritent que je sois refusé. Toutesfois, le cognoissant très avaricicux, comme

Les Escolliers, Comédie. 107

sont quasi tous docteurs, et principalement les médecins, me faict douter qu'il ne tire le cul ar- rière, sans avoir égard à ce quej'ay faict pour luy. Mais quand il me les presteroit, quelle asseurance luy en pourroy-je faire''

LuQUAiN. Cestuy-cy pense à trop de choses.

Nicolas. Je n'en sçay rien. Jésus ! que je suis fol de penser à tout cela, et que, maniant ses af- faires, je ne luy ay pour le moins ferré la mule de cinq ou six escus! Je conterois le reste telle- ment quellement; petit à petit on va bien loin. D'une chose naist une autre chose. S'il me donne terme d'un an, je suis trop heureux.

LuQUAlN. Ses figues sonttrop hautes.

Nicolas. 11 pourra mourir ce pendant, encores qu'il soit médecin.

HiPPOLiTE. La fortune me seroit trop amye.

Nicolas. Ou bien,jepourray moy-mesmes al- ler visiter le royaume des taulpes. Et si cela ad- vient, qu'ay-je affaire qui paye mes debtes? Je me veux hazarder, et faire en sorte que je puisse trouver de l'argent.

LuQUAiN. Cestuy discourt comme celuy qui vouloit entreprendre enseigner l'ours à lire et escrire.

Nicolas. Bref, comme dict Luquain, il vaut mieux estre coqu que coquin.

H1PPOLITE. Il allègue la bouche de la vérité.

Luquain. Tant y a que je dis vray.

Nicolas. Plus j'y pense, plus je me soucye. Baste ! je ne me veux plus rompre la teste : ce sera pour le médecin.

Luquain. S'il te les preste, il me trompera.

H1PPOLITE. Tais-toy, beste, ou parle plus bas.

io8 Larivey.

Nicolas. Mais (helas!) je suis perdu, encores qu'où me veuUe prestercest argent.

LuQUAlN. Le diable le puisse emporter !

Nicolas. Parce que, si Hippolite sort de chez moy pour aller demeurer ailleurs, je u'eu trou- veray gueres...

Hippolite. Dieu me veulle ayder !

Nicolas. Qui despendeul comme il faict.

Hippolite. La médecine commance à opérer.

LuQUAlN. H est bon que je parle à luy, afin de luy tirer les vers du nez.

Hippolite. Tu me fais rire, et si je n'en ay point d'envye. Escoute, si tu veux.

Nicolas. La pi us grand part de ces escolliers re- gai'dent de si près, qu'on ne peut non plus profiter avec eux qu'à tondre un œuf. J'en ay eu tels en ma maison qui serroient jusques à un morceau de pain qui leur restoit du disner et du soupper.

LuQUAiN. Dieu mercy à vous, qui remuez les mains comme un paladin.

Nicolas. Il n'est pas bon avoir tels liostes, parce que nous mourrions de faim si nous avions à vivre du gain ordinaire qu'on faict avec eux, et n'alongissions l's, tantost d'un grand blanc, et maintenant d'un autre.

LuQUAiN. 0 pauvres escoliersî quels larrons discours !

Nicolas. Mais je ne me puis imaginer pour- quoy Hippolite s'en veut aller do mon logis, at- tendu mcsmes que celle qu'il avme bien est nostre voisine, et a commodité de la vcoir.

Hippolite. Ce n'est assez.

Nicolas. Pcut-cstrc qu'il ne s'en soucye plus. Ces jeunes hommes aymeut et n'aymeut pas en un

Les Escolliers, Comédie. 109

mesme instant. Si tost que j'ay eu dict à Hippo- lite qu'il torchas t hardiment sa bouche, et que la dame n'estoit proye pour ses lévriers, je pense qu'il s'est pourveu d'une autre.

HiPPOLiTE. Vous en estes mal informé, mon hoste, mon amy.

Nicolas. Mais je veux veoir si je scaurois tendre un filet pour empescher que ceste proye ne m'eschappe des mains.

LuQUAiN. Je ne sçay lequel des deux doit estre l'oiseleur ou l'oiseau.

Nicolas. Feste de ma vie ! il ne passe pas tous les jours de tels estourneaux.

LuQUAiN. C'est à mon maistre à qui cela s'a- dresse.

Nicolas. Je suis résolu. Bref, je veux faire ce que je pense, quoy qu'il en puisse advenir. Mais comment?

LuQUAiN. Il pense prendre mon maistre, et mon maistre ne demande qu'à donner de la teste en ce filet.

HiPPOLiTE. Que causes-tu de filet?

Nicolas. Voylà le chemin, voylà le moyen.

LuQUAlN. Je dy que resemblerez au regnard qui contrefaict le mort afin d'estre jette sur la voiture des pescheurs, puis, s'estant bien emply le ventre, se mocque d'eux.

Nicolas. Je ne voy meilleur filet, ny plus ferme panneau pour tendre à cest oyseau, que le favoriser en l'amour. Que me sçauroit-elle faire ? Je vas tanter le gué, et vaille que vaille.

Hippolite. Voyla ce que je demande.

Nicolas. Elle est femme. Toutes les femmes se resemblent, et celles qui, en gestes et paroles,

110 Larivey.

se monstrent tant revesches et font le sanctifice- tur, qui jeusnent et ont tousjours un livre sous le bras, ou un chapelet enti'e les mains, sont pires que les autres. Foin ! foin ! qui est meschant (dict le proverbe) et a le renom d'estre bon peut faire assez de mal sans en estre mescreu. Elles seroient bien sottes si elles ne se donnoient du bon temps tandis que l'aage leur permet, qu'elles sont priées, bienvoulues et recherchées , sans attendre que la viellesse les rende laydes, malgracieuses et desprisées d'un chacun. Ce qui est propre à la jeunesse se doit exercer en la jeunesse, au moins une fois en la vie.

LuQUAiN. Au dire de cestui-cy, l'amour C5t comme la verolle : il faut l'avoir en ce monde ou en l'autre.

Nicolas. Qui s'offre est mesprisé ; qui est prié a l'advantage. J'aymerois mieux qu'on me priast cent mille millions de fois qu'estre contraint tant soit peu prier autrui. Hippolite est riche, ver- tueux, jeune, gaillard, d'amoureuse taille, d'hon- neste maintien, et la mesme bonté.

LuQUAlN. Eu voylà trop à la fois.

Nicolas. Quant à moy, si j'estois femme, j'ay- merois mieux avoir affaire aux escoliers qu'aux plus braves et magnifiques courtisans de France. EscoUicrs, eh! c'est la perle du monde. Quelles paroles douces ! quelles bonnes grâces ! quelles gayes façons !

Llçjiain. De toute taille bons lévriers, et de tout mcslier bons ouvriers.

Nicolas. Si ceste femme est de chair, elle se pourra ayseraent plyer. Mais, quand j'y pense, j'ay ici beaucoup musé ; il faut aller aprcster à

Les Escolliers, Comédie, m

disner à mes escolliers, et veoir si je pourray faire mon accord avec Hippolite. Et quand il n'y au- roit autre moyen, j'ayme mieux perdre le méde- cin que luy, jaçoit que j'aye bonne espérance m'entreteuir en la bonne grâce de tous deux, et, d'avantage, m'acquerir celle de madame Lucresse: car je m'asseure que, si une fois ils peuvent accor- der leurs flustes ensemble , elle me bénira à ja- mais.

Hippolite. L'affaire est pour se porter bien, et me suffist qu'il en est content.

Llquai>j. Il m'est advis qu'il a la volonté bonne.

Hippolite. Vrayement, quiconquea dict qu'il n'y a vie plus misérable que celle des amans a dict la pure vérité

LuQUAiN. Elle est cncores beaucoup pire à qui est subject à autruy .

Hippolite. La maladie, la pauvreté, les tra- vaux de la guerre, la fortune de la mer , bref, tout ce que l'homme trouve contraire au bien, heur et repos de ceste vie , sont , à mon opi- nion, plus supportables que les tourmens amou- reux.

LuQUAiM. C'est tousjours l'ordinaire de l'hom- me avoir plus d'égard à ce qui luy est particu- lier qu'à ce qui regarde l'universel.

Hippolite. Ah! fortune, tu te devois contenter dem'avoir, par expérience, faict cognoistre qu'en tes mains gist la félicité et misère des mortels, que tu distribues à ton plaisir ! Tu devois désormais conduire ce Aaisseau, tant tourmenté des vagues de la tempeste d'amour, au port désiré, pour, après tant de peines, joyr d'untranquile repos.

112 Larivey.

LuQUAlN. Monsieur, il est tard, et crois qu'il seroit tantost temps qu'allissions disner, afin que, s'il advenoit quelque fortune , qu'elle ne nous print les boyaux, vuydes.

HiPPOLiTE. Allons!

LuQUAiN. Tassez devant, l'honneur vous appar- tient. Ce pauvre jeune homme icy s'esgare tant en ses pensées, qu'il ne se souAaent de boire ny de manger. Dieu m'a faict une belle grâce que je ne suis de son humeur, car nous mourrions tous deux de faim. S'il faict cccypour flatter ses ayses, je n'en sçay rien; mais je suis asseuré qu'autrefois j'ay joué à la fossette ; neantmoins, je n'en ay jamais perdu l'appétit.

ACTE II.

SCÈNE 1. Anastase, vieillard; Lisette, sa femme.

Anastase.

on Dieu ! mon Dieu ! de quel ennuy pen- sé-je estrc tourmenté un bon et pauvre père de famille, qui, ayant (comme j'en cognois assez) deux ou trois filles à ma- rier, ne les peut pourveoir sans grandement s'incom- moder. Le soin qu'il a d'amasser leur mariage ne l'afïHge seulement , mais de leur trouver mary qui en moins de quatre mois ne mange tout. La jeunesse du jourd'huy est tant corrompue, dépra- vée et mal conditionnée, que c'est merveilles. Les jeunes hommes, tant pauvres soient-ils, no se

Les Escolliers, Comédie. ii3

soucient raaintcuaut que de piaffer, siiyvre les putains, le jeu, la taverne, et employer le plus beau et meilleur, non seulement de leur bien, mais de celuy des pauvres gens qu'ils rongent jusques à l'os, en accoustremens superflus, et qui ne leur servent que trois jours seulement : car, iceux passez, il les faut vendre à moitié de perte, pour à autre moitié de perte en faire de nouveaux, ou leur changer de façon. Et si quelque chose est pire, ils choisissent ce pire au lieu de la vertu , dont ils tiennent moins de compte qu'un pour- ceau d'un diamant. Et si de fortune il se rencon- tre aucun qui soit docile et de bonne nature, il est aussi tost corrompu par les autres. Ce qui ad- vient aysement, par ce que le nombre des mes- chans estinfiny, et le naturel des jeunes plus en- clin à l'apparence du bien que les plaisirs nous présentent de première abordée, qu'au vray bien, qui de prime face se montre laid et desplaisant. Il m'estoit advis avoir bien pourveu l'aisnée de mes deux filles ; mais la fortune n'a voulu qu'en- tièrement j'en aye eu le plaisir. Or maintenant, la voulant remarier, je trouve si peu départis qui ne soient dangereux ou à craindre, que je ne sçay de quel costé me tourner ; et jaçoit qu'il y ait eu desjà parolles de la bailler au filz du sire Contran, je ne me puis résoudre, ayant oy dire que ce jeune homme ne bouge d'après les femmes, qui me faict douter, s'il espouse ceste-cy pour obeyr à son père, qu'après il ne cesse de courtiser les unes et les autres, et qu'à cette occasion ma fille vive malcontente et désespérée. Je m'en vas jusques au Palais. Si j'y trouve le seigneur Contran, je luy parleray encor de ceste affaire.

T. VI. 8

ii4 Larivey.

Mais voicy ma femme qui vient deçà. diantre va-elle si tost? car on ne dira vespre d'une bonne heure. Lisette ! ! Lisette, Lisette ! Lisette. Qu'y a-il de nouveau? Anastase. Qu'y a -il de nouveau ! Je ne sçay quelle femme vous estes : vous ne m'avez pas si tost veu les talons que vous vous estes parée comme une espousée pour aller faire vos monstres , et ne pensez pas que laissez ceste fille seule eu la maison, dont mille inconveniens pour- roient bien advenir, suffisans assez pour me vi- tupérer à jamais , et vous faire vivre en un per- pétuel deshonneur.

Lisette. Mon Dieu! donnez-moy patience. Anastase. Vous semble-il que ceste marchan- dise se doibve laisser ainsi seule? Lisette! Li- sette ! si vous n'y avez l'œil, je crain voir nostre malen contre,

Lisette. C'est à vous d'y prendre garde, et penser de la marier, sans entrer en ces soupsons. Et puis , pour vous en dire la vérité , elle n'est née de mère qui donne occasion de penser à ces choses.

Anastase. Je ne sçay de quelle mère elle est née, mais je sçay bien que je ne suis trop content qu'elle demeure seule. Que diable pensez-vous que ce soit ?

Lisette. Je vous prie, ne m'en parlez point. Voudriez-vous que je fusse confinée en la maison, sans aller à messe ny matines? J'aymerois aultant estre prisonnière. Dictes-moy, en conscience, vou- driez-vous qu'on vous fist ainsi? Nenny, par mon âme. Aussi ne vous sçauriez-vous excuser que n'ayez le plus grand tort du monde. Non! non!

Les EscoLLiERS, Comédie. ii5

je peuse que, s'il n'estoit qu'incessamment je fais prières à Dieu, eh! eh! hu! hu! u! pour le bien et santé de nous tous, je ne sçay comme tout en iroit.

Anastase. C'est assez, appaisez-vous et faic- tes à vostre fantasie. Je vous cly seulement que l'office de l'homme est avoir soin des affaires de dehors, et le devoir de la femme est prendre garde à la maison , el à conserver ce que Thomme acquiert avec sueur et peine, et outre, d'avoir soucy des enfans, tant masles que femelles, autant qu'il est i-equis. Quant à moy, je m'efForceray de mon costé faire mon devoir, mais je veux aussi que faciez du vostre ce que vous devez, affin que je n'aye occasion de me plaindre, combien que, faisant autrement, vous en recevriez plus grand blasme et vergongne que je ne ferois pas.

Lisette. Et qu'en pourroit-il advenir?

Anastase. Je n'en sçay rien.

Lisette. Il me l'est bien advis, que vous n'en sçavez rien ! Mais laissez-moy aller à mes dévo- tions, de peur qu'au lieu de bien faire vous ne me faciez perdre patience, ou dire quelque folie, si je demeure icy.

Anastase. Pensez, pensez, Lisette, que je ne le dis pas sans cause. Je vous advise que ces es- colliers sont gens endiablez , ausquels il ne se fault fier qu'à point. Aussi me semble-il qu'ils sont plus adonnez à toute postiquerie et meschancett qu'à leurs livres.

Lisette. Et quelle meschanceté font-ils ?

Anastase. Toute leur estude est de desbau- cher les filles , suborner les femmes mariées , de-

n6 Larivey.

cevoir les "vefves , et engeoller les simples cham- brières.

Lisette. Cela ne se faict sinon à celles qui le veullent bien.

Anastase. 11 me semble que Paris est con- duict à telle misère par ces coureurs et batteurs de pavé, qu'il faut tenir les pouletz sous la cage, encores ne sont-ils trop asseurez. Je ne pense point que ce soient escoUiers, mais bien des hom- mes libres, vivans sans loy et à leur appétit.

Lisette. Je ne vous entend pas. Que vou- lez-vous dire par ?

AwASTASE. Je veux dire que je ne trouve bon que Susanue demeure seule au logis, par ce que ces escolliers ont tousjours la teste aux fenes- tres.

Lisette. Et que diantre sçauroient-ils faire de leurs fenestres?

Anastase. Je sçay bien qu'il ne sçauroieut rien faire de là, mais je crain que tout en un coup ils n'entrent en la maison, et ne nous ruy- nent.

Lisette. C'est autre chose. Et si nous n'a- vons point de pouletz !

Anastase. Comme si cette génération ne fai- soit autre mal que desrobber des pouletz ! Vous ay-jc pas dit qu'il n'y a mal, tant soit-il grand, qui ne leur semble trcspctit? J'ay peur de nostrc fille, m'entendez-vous a ceste heure?

Lisette. On n'entre pas ainsi à Tayse aux maisons des gens de bien.

Anastase. Vous en estes mal informée. Ils u-e seroient pas les [)rcmiers (pii ont entré en la mai-

Les EscoLLiERS, Comédie. 117

son d'autruy par les fenestres, et monté jusques au feste d'un logis, avec des crochets et eschelles de cordes.

Lisette. Je n'ay pas peur de cela : car, si entre tant d'escolliers on en trouve quelques uns de la sorte que vous dictes, et qui facent choses moins qu'honnestes, ce n'est à dire qu'ils soient tous meschans, parce qu'il y en a des bons et des mauvais. Toutes fois, ceux qui s'adonnent à telles meschancetés sont enfans de quelques pauvres gens mécaniques, issus de la lie du peuple , lesquels n'ont rien d'escolliei's que le nom, au reste pires qu'advanturiers.

Anastase. On trouve encore des meschans entre les nobles, et peut-estre plus qu'entre les ro- turiers et le menu peuple.

Lisette. Tout ce que vous voudrez ; sipen- sé-je que noz voisins sont les meilleurs jeunes hommes qui soient en Paris.

Anastase. Or bien, i'aictes-en comme vous Tentendi-ez ; je ne vous en parleray plus, aius re- garderay seulement à l'oster de la maison , affin qu'à vostre plus grande commodité vous puissiez désormais aller à vos plaisirs.

Lisette. Adieu ! adieu 1 je voy bien que vous me voulez metti'e en colère.

Anastase. Je sçay bien comme y remédier. Mon Dieu ! que ces femmes sont arrogantes et au- dacieuses! Il leur est advis qu'elles sont plus sa- ges que Salomon, et que personne ne les peut re- prendre. Bref, si on a de la peine à trouver un jeune homme de bien, on ne travaille moins pour trouver une femme qui s'en contente. Si nous lais- sions courir les filles comme les garçons, sans les

ii8 Larivey.

tenir enfermées en la maison , il nous seroit au- tant mal-aisé en trouver une bonne et honneste qu'un jeune garçon vertueux et bien apris. Le diable ne dureroit pas avec elles quand elles ont leur chapperon coiffé de travers, tant elles sont de mauvaise nature. 11 est advis à une femme qui se void un peu plus riche que son mary qu'elle doibt tout manier et que le gouvernement luy appartient, de façon que le pauvret n'ose dire un mot qu'elle ne luy en respondc mille, avec toutes les injures dont elle se pourra adviser, comme: Que ferois-tu sans moy, coquin? les poux te man- geroient; il m'eust esté meilleur que mon père m'eust coupé la gorge dès que je fus née que me marier avecques toi, pour éternellement endurer les peines que tu me donnes. Le mesme advient si un simple gentilhomme espouse une dame de grande maison, encores qu'il soit riche et homme de bien. Elle l'appellera belistre , pouilleux, re- levé du fumier, hobereau , vilageois desguisé et semblables vilenyes. Mais à tels hommes qui en- durent ces choses de leurs femmes, il seroit bon qu'elles leur fissen-t encores pis, puis qu'ils n'ont que le seul masque d'homme. Ha ! ha! ha ! il me souvient d'un certain quidam, homme de qualité,

aue sa femme menoit par le nez comme un buffe ; e mode qu'elle estoit monsieur le juge , ouvroit les lellres, rendoit rcsponse, oyoit les tesmoings, appointoit les partyes , bref eust volontiers jugé les procès, tant elle estoit rogue, voulant en tout et partout cstre vcuëuiaistresse. Voilà ! cestebre- neuse de ma fcnune voudroit, ce croy-jc, faire ainsi. Mais laissez-inoy aller, que ceux icy ne sa- chent rien de mes affaires.

Les EscoLLiERS, Comédie, ng

SCÈNE II. Nicolas , Luquain.

Nicolas.

ela dépend de toy, Luquain : tu me peux , si tu veux , mettre en grâce de ton mais- tre et le mien.

Luquain. Cela deppend de vous, maistre Nicolas : vous le pouvez, si vous voulez, mettre en la bonne grâce de ma dame Lacresse.

Nicolas. Vous vous trompez tous deux, pen- sans que je puisse disposer d'elle à ma volonté et que j'aye puissance l'insinuer en ses grâces. Tou- tesfois , si tu me veux promettre me r appointer avecques luy , je feray en sorte qu'il congnoistra que je luy suis serviteur.

LuQuÀiN. Laissez-moy faire quant à cela ; aussi je m'asseure que , quand voudrez représenter de- vant vos yeux le dommage qui vous peut adve- nir ne tentant l'affaire , et le proffict et commo- dité que recevrez vous employant pour luy en ce qui vous sera possible , que vous cognoistrez à la fin que ne perdrez point vostre temps luy fay- sant plaisir.

Nicolas. Je crain, si je me descouvre à elle, qu'elle ne me veulle escouter , et que du beau commencement elle ne se mette à crier, tempes- ter, et faire en sorte que je sois envoyé aux gal- 1ères ; que sçay-je?

LuQUAiiN. N'ayez peur de cela, ains pensez que tout se portera bien, et, quand ilenadviendroit au-

120 Larivey.

trement , vous n'avez qu'à vous retii'er chez le père du sieur Hippolite, n'aurez faute de lien, d'autaut , comme vous sçavez , qu'il est très riche et que mon maistre luy est fils unique , lequel il aime tant qu'il ne désire sinon luy complaire en toutes choses, et, comme je vous ay dit mille fois , c'est son œil droit. Mais j'espèi'e en Dieu que nous n'en viendrons pas là, ains que tout nous succédera à souhaict, pourveu que vous vous gou- verniez sagement.

jNicolas. Tiens l'en pour tout asseuré , car j'y penseray devant qu'il soit nuict. Ce pendant, fay que tu sois homme de promesse , et tu verras que je feray mon devoir,

LuQUAlN. Il n'y a qu'à faire cela ou le payer. Choisissez, et ne prenez le pire. C'est à ce coup que serez riche à jamais, si vous jouez bien vostre personnage.

Nicolas. Mot ! voyci le laquais du médecin. 11 me semble tout despit, escoutons ce qu'il veut dire.

Fremi

SCÈNE III. laquais du médecin , Liicjuain, Nicolas.

F R E M I N .

ue la clavelée, les avives, le chancre, les escrouelles et la male-peste puis- sent cstrangler celuy qui veut vivre affin d'user sa vie au service d'autruy ! LuQUAiN. Oy, quand les maistrcs ne sont tels que le mien.

Les EscoLLiERS, Comédie, lai

Fremiïn. Et principalement qui demeure avec- ques ceux qui ne font rien qu'à leur teste, comme mou médecin, qui, pour me mettre de fièvre en chaultmal, est le plus jaloux homme de la terre.

LuQUAlN. Qui est jaloux est coqu.

Fremi>'. Il veutsçavoir que l'on faict, que Ton dict, que Ton pense, et est tousjours au guet comme un lièvre. Je ne croy point qu'il y ait rien plus misérable que ceste espèce d'hommes. Je TOUS dy qu'il pense quelquefois à ce que pense sa mule; que dis-je, sa mule? il prend garde jusques aux mouches : car, si de fortune elles sont si mal advisées de baiser sa femme en sa présence, il les pourchasse jusques à la mort.

LuQUAiN. Escoutons-le un peu, maistre Ni- colas.

Fremin. Je pense que le jour estoit malencon- treux auquel j'entray à son service.

Nicolas. Ne te soucie, je ne suis endormy.

Fremix. Je deliberois le garder jusques au jour de l'an, pour le donner au diable en bonne estraine ; mais je voy bien que je seray con- trainct le quitter plustost. Aussi pensé-je que le diable ne voudra attendre jusques à là, d'autant qu'il y a desjà long temps qu'il se l'est acquis. Slon Dieu ! comme je luy donnerois volontiers occasion se plaindre de mov, parce qu'outre ses autres bonnes qualitez (et Dieu me le pardoint !) il est très audacieux et hautain , à la façon des autres qui sont neufs en grandeur, et eslevez par la fortune , lorsqu'elle veut faire cogiioistre le pouvoir des miracles de son inconstance, sem- blant à ce maraut ne devoir sortir de sa maison sans une suite d'escolliers dont il se paonnade. Si

122 LaRIVEY.

est-ce toutesfois qu'à ce coup il ira seul, si autre que moy ne Taccorapagne.

Nicolas. Je me veux approcher et entrer en discours avec luy.

LuQUAiN. Ce qu'il vous plaira. Mais ne laissez mourir vostre langue en son berceau.

Nicolas. Tu es en colère, Fremin? quoy? qu\y a-il ?

FrEiMIN. Tousjours quelque nouveau mal-heur avec les vieux, qui est par trop...

Nicolas. Là, là, resjouis-toy : que diantre penses-tu faire ? Mille livres de soucy ne paye- ront pas une once de debtes.

Fremin. Vous parlez bien à vostre aise, n'es- tant comme moy serviteur d'un homme endiablé, tel qu'est mon maître.

Nicolas. Laissons cela. D'où viens-tu?

Fremin. Du collège de Navarre ; mais par-ce que du commencement je n'ay peu parler à celuy que je cherchois, j'ay attendu jusques à ceste heure, affin de ne faire deux voyages pour un, tellement que je crains que mon maistre ne m'en crie.

Nicolas. Tu as aussi trop demeuré.

Fremin. Que voulez-vous que j'v face? Les escolliors estoient à table, de mode qu'il m'a fallu attendre qu'ils ayent eu disné.

Nicolas. Cependant qu'as-tu faicl?

Fremin. J'ay entré en la cuisine, et me suis misa deviser avec les serviteurs.

NiCOL AS. (iOmmcuttraictent-ils leurs cscolliers.

Fremin. Fort bien, à mon advis, et autant ho- norablement et blancheuicnt qu'autres qui soient en ce cpiartier.

Les Escolliers, Comédie. i23

Nicolas. Quel bon temps se donnent ces gar- çons, n'ayans rien à départir avec des femmes !

Fremin. Je sçay bien quel heur ce leur peut estre, car j'esprouve tous les jours le contraire. Et véritablement je pense que quiconque est des- tiné à servir ne peut en tout le monde estre mieux qu'avecque ces gens-là : car, encores qu'ils soient beaucoup, et ayent la cervelle faicte à leur mode, si est-ce, quand on les sçait bien gouver- ner, qu'on est fort bien, principalement le des- pensier. 0 Dieu! quel bon temps se donne le pol- tron ! quel proflict il faict, outre ses gages, au ma- niement des deniers destinez à estre employez pour la despence ! Tousjours, petit àpetit, quelque chose leur demeure entre les doigts , tantost un grand blanc, et maintenant deux autres; démode qu'au bout de l'an il faict une chère angelicque.

Nicolas. Je le pense ainsi, car on dict qu'il n'est vie que d'escoliers.

Fremin. A Dieu, Messieurs ; j'ay trop demeuré.

Nicolas. Fremin , escoute : laisse-toy veoir quelquefois, et nous jouerons à pincer sans rire.

LuQUAlN. C'est-à-dire desrobber, je vous en- ten ; c'est vostre mestier.

Nicolas. Quoy, de desrobber?

Llquain. Je dis de jouer à ce jeu.

Fremin. Je ne puis pour le jourd'huy, d'autant qu'il faut que j'aille aux champs avecques mon maistre. A Dieu, je suis à vostre commandement.

Nicolas. Ne te soucie, Luquain, je m'accorde- ray bien avecques luy. Mais je suis bien beste, car si je puis librement, et à ma poste, entrer en la maison de madame Lucresse et deviser avec- ques elle, qu'ay-je affaire de cet animal ?

124 Larivey.

LuQUAiN. Vous dictes vray.

Nicolas. Et, jaçoit que je cognoisse combien malaisée est mon entreprise, et sçache qu'elle est la plus cruelle femme de la terre, je veux toutes- fois faire en sorte que toymesmes tu diras qu'on ne pouvoit faire d'avantage.

LuQUAiN. Les femmes sont quasi toutes telles en apparence ; mais quand ce vient au faict et au prendre, elles ne sçauroient dire : Je ne le veux pas.

Nicolas. Je ferai ce que je pourray, m'asseu- rant que tu ne me manqueras de ta promesse.

LuQUAiN. Ne pensez à cela. A Dieu, je vay au logis; et vous?

Nicolas. Je vay jusques icy près, je seray aussi tost que toy. Il faut maintenant que je pense à ce que je doy dire à madame Lucresse, si je me trouve aujourd'hui avecque elle. Devenir premiè- rement aux fers, comme font quelques uns, il n'est pas bon, parce qu'elle n'est si effrontée qu'elle dise oy du premier coup. Il m'y f;uit aller à la longue, et gentiment entrer en propos de mes pensionnaires, et comme il viendra à point, louer Hippolite le plus qu'il me sera possible. Si elle m'cscoute, j'cntreray petit à petit en discours, sans quasi qu'elle s'en aperçoive ; non tontesfois si avant, (|uc je ne me puisse retirer quand il en sera besoin. Mais voicy le médecin qui sort de son lo- gis; je le veux saluer, puis qu'il m'a veu.

Les Escolliers, Comédie. iîS

SCÈNE IIII. M. Théodore^ médecin; Nicolas, Freinin , et deux Escolliers^ sans pai'lcr.

M. Théodore.

uand ils viendront, dicles-leur comme je vous ay dict ; Quia non potest fieri \flobotumatio in qninta luna^ quia offi- cit slomaco.

INlcOLAS. Bon jour, Monsieur.

M. Théodore. Dieu vousgard, Nicolas; vous soyez le bien venu, car je veux parlera vous.

Nicolas. Vous puis-je faire quelque service?

M. Théodore. Oy.

Nicolas. Je suis à votre commandement. Era- ployez-moy, et vous verrez comme serez obcy.

M. Théodore. On me doit tantost amener cinq ou six muids de vin, et pour-ce qu'il y a tout plain de hardes en la cave, je voudi'ois bien que serrassiez tout en un coing, afin de faire place aux tonneaux. Vous me ferez plaisir de regarder s'ils sont plains et bien reliez ; et si de fortune vous voyez qu'il y faille quelque cerceau, vous irez quérir le tonnelier pour les racoustrer, et je vous rendray ce que vous desbourserez pour moy. En- tendez-vous ?

Nicolas. Oui, Monsieur ; j'y feray toute dili- gence.

M. Théodore. Je vous en prie, parce que je sçay qu'estes habille, et que vous m'aymez

Nicolas. Je fay volontiers service à vos sem- blables. Quand iray-je?

126 Larivey.

M. Théodore. Quand vous voudrez. Escou- tez : parlez à ma femme, et faictes ce qu'elle vous dira. A mon retour, nous soupperons ensemble.

Nicolas. Je vous mercie , Monsieur, je n'ay pas mérité tant d'honneur. Peut estre que la for- tune me veut ayder ; et, combien que cecy ne soit pas grand cas, si est-ce que toute chose veut un commancement, et jamais aucun commancemeut ne fut petit. J'ay pour le moins ceste liberté, al- ler en son logis. Paraventure que madame Lu- cresse voudra veoir agencer le vin ; s'il en est ainsi, je m'enhardiray getter quelques pierres en son jardin, et luy dire quelque chose, en passant, de ses amours. Mais voicy le seigneur Lactance. Je ne me veux monstrer à luy, que je ne porte meil- leures nouvelles du pauvre Hippolite que je n'ay faict par le passé.

SCÈNE V. Lactance^ Gillette , servante d'Anastase.

Lactance.

ais que va cherchant Gillette ainsi seule ? Elle est fort troublée, je me doute qu'il y a de la diablerie : c'est pourquoy je me veux approcher, pour entendre ce qu'elle dict de nouveau.

Gillette. Je veux (et deussé-je faire je ne sçay qiioy) chercher tant, que je trouveray le sei- gneur Lactance, pour luy dire que, s'il ne se dili- gente de faire ce qu'il a promis, que Susanne sera pour un autre.

Les Escolliers, Comédie. 127

Lactance. 0 Dieu! secourez-moy! que sera- ce icy ?

Gillette. Il est advis à ces jeunes hommes que c'est assez de promettre. 11 y a quelque temps que je comraeuçay à luy dire qu'il se resolust de demander au sire Anastase, mon maistre, Su- sanne, sa fille, à femme ; mais il tire tousjours le cul arrière et faicttant le long que c'est merveil- les. Elle est maintenant seule au logis, et, si elle sçaToit qu'on parlast de la marier, elle se deses- pereroit, parce que la pauvrette pense que cestuy- cy l'ayme de tout son cœur. Et Dieu sçait ce qui en est, et comme le tout en va ! Eh ! qu'est-ce de ces jeunes folastres .' Je vous sçay dire que les filles qui s'amourachent d'eux, au moins la plus part, demeurent tousjours trompées.

Lactance. Tu te plains à tort de moy, Gillette, et à tort m'as eu ceste oppinion.

Gillette. Hoo, Monsieur! qui vous sçavoit là! Hé! d'où venez-vous?

Lactance. J'estimois que tu fusses toute as- seurée de mes bonnes volontez, et que je ne de- sire et ne pense autre chose sinon comme je pour- ray faire pour contenter ma Susane et moy. ïou- tesfois, à ce que je voy, tu en doutes. Gillette! Gillette ! il n'y a personne plus empeschée que qui tient la queue de la pœsle. Ce sont besongnes trop malaisées et qui ne se jettent pas en un moulle : car il faut que je pense à beaucoup de choses, si tu le veux sçavoir. Mais, dy-moy, comme sçais-tu que son père la veut marier ?

Gillette. Je le sçay bien, parce qu'il n'y a pas une heure qu'il est sorty du logis pour aller chercher un certain Contran, qui l'a demandée

128 Larivey.

pour son fils. Et Dieu veiille qu'il puisse l'etour- ner sans rien faire ',

Lactaîvce. Que te semble-il que je doive faire ?

Gillette. Je serois d'advis , si vous estes homme de courage , que le monstrassiez mainte- nant , et qu'à ceste heure qu'il n'y a personne qu'elle au logis , vous l'allassiez veoir et missiez bravement l'affaire à exécution, afin que, si son père à son retour l'avoit promise à un autre, cest autre ne l'ayt toute entière et n'y vienne à tard. A quoy pensez-A'^ous ?

Lactance. Je pense de manyer l'affaire en sorte qu'il succedde sans inconvénient.

Gillette. Et quelle difficulté y trouvez- vous ?

Lactance. Aucune. Je suis résolu me tenir à ton conseil.

Gillette. Oy, mais ce sera aux conditions, comme je vous ay autresfois dict , que l'espou- serez.

Lactance. Helas! penses-tu autrement? as-tu si peu de foy en moy que je ne sois pour faire tout ce qui peut réussir au bien et contentement d'elle et de moy? Mais je vondroie bien que tu m'attendisses un petit icy, par ce que, devant que d'aller là, il faut que j'alle dire un mot à un mien amy pour chose d'importance. Toutesfois, re- garde si tu veux aller devant, je scray aussi test que toy.

Gillette. Je m'en vas donc. Bricquc ! je me suis oblicc. Escontez, Monsieur: entrez par ceste ruelle et venez drolct à l'huis de derrière ; je seray à la fenestre , et si tost (pie je vous aperccvray,

Les Escolliers, Comédie. 129

je dcsceadray incontinent pour ouatIf et vous mettre entre les bras de rostre grande amye, afin de faire, etc.

Lactakce. ! n'ayez honte de le dire, c'est tout un.

Gillette. Je vous prie, au moins , que quel- que fois vous vous souveniez du plaisir que je vous fais.

Lactance. Pren courage, car si mes desseins réussissent à bien , tu auras telle part en ma mai- son qu'auras occasion t'en contenter.

Gillette. Je le croy ainsi. Ne demeurez donc guères, je vous prie.

Lactance. As-tu considéré comme après je pourray sortir sans estre veu par ceu\ du logis?

Gillette. Il faudra que, quand je vous feray signe, vous vous cachiez en la garde-robbe ; après, quand les viellards se seront mis au lict, vous vous couchiez avec Susanne et y demeuriez jus- ques au lendemain matin, une heure devant jour, puis retourniez vous mettre vous estiez aupa- raA'ant, et attendiez jusques à ce que je trouve la commodité de vous faii-e sortir.

Lactance. Penses-tu qu'en la garde-robbe il y ayt lieu je me puisse cacher?

Gillette. J'ay mis ordre à tout. Venez seule- ment et me laissez faire. Je sçay bien vous mettre fort commodément.

Lactance. C'est assez, je vas après toy. Gillette. Un jour me dure mille aus, tant il me tarde veoir ces jeunes amoureux cueillir en- semble le fruict de leurs amours. Mais que le sei- gneur Lactance ne pense pas joyr de la pucelle que premièi'emeut, et en ma présence, il ne luy

T. VI. >j

i3o Larivey.

promette l'espouser , et ne lui en baille quelque gaige. Que sçay-je si , ayant soullé d'elle sa vo- lonté, il est point homme pour luy bailler du pied par le cul? Il n'a pas affaire à des nyaises, non. Or, attendant qu'il vienne , je veux aller porter ces bonnes nouvelles à la fille , l'advertir de ce qu'elle doit faire et luy dire aussi qu'elle délibère faire ceste nuict un mignard et plaisant ouvrage en cuir doré , il faudra à bon escient embe- songiier l'esguille et le dez; autrement, qu'elle n'aura faict chose qui vaille jusques icy.

ACTE III.

SCÈNE I. NicolaSj Liiquain, Hlppolite.

Nicolas.

'ay cherché par tout le Palais, j'ay tra- p^ versé toute la rue Sainct-Jacques, j'ay ^S tracassé tout le mont Saincl-Hilaire ; 5^ bref , j'ay esté chez tous les libraires de l'université, et toutesfois je n'ay jamais peu trou- ver le seigneur Hippolite. Vray Dieu! pour- roit-il bien estre maintenant ? Si ceste occasion se pert , il ne sera jamais en nostre puissance en pouvoir recouvrer une semblable.

Ll'QUAIN. Monsieur, il me semble que j'cnlen parler nostre hoste, approchons-nous.

Nicolas. Je n'auray patience que je ne l'aye trouvé, et deussé-je...

lllPi'OLlTE. Appellcs-lc, car il s'en va.

Les Escolliers, Comédie. i3i

LuQUAiN. Maistre Nicolas! Ho! maistre Nico- las!

Hippolite. Cour aprez luy.

LuQUAlN. Le diable le puisse emporter !

Hippolite. Je craiu qu'il ne uous ayt aper- ceus et ne s'enfuye, pource, par avanture, qu'il n'est messager de bonnes nouvelles. Mais le voicy qui revient.

Nicolas. Mon Dieu! que j'estois en peine de vous trouver !

LuQUAiN. C'est bien rencontré, par ce que vous en preniez bien le chemin.

Nicolas. Je vous ay tant cherché, que j'en suis si las que je ne me puis soustenir.

Hippolite. Qu'y a-il de nouveau?

Nicolas. Je ne vous eusse sceu trouver mieux à propos.

Hippolite. Dictes-moy vistemeut quelque chose de bon, et qui me resjouissc. Luquain, va au logis ; je veux demeurer seul icy avecques luy.

Luquain. Dieu vous en sache gré! ô que vous me faictes grand plaisir !

Nicolas. Je pense avoir trouvé le moyen de vous introduire en la maison de madame Lucresse; et si vous estes encor en la volonté qu'autresfois vous m'avez dicte , et dont par mille signes vous faictes à toute heure demonstrance, soyez content, pour un petit de temps, despouiller ces beaux ha- bits, et vous vestir moins honorablement et plus à la lourde.

Hippolite. Je me despouilleray de la vie s'il en est besoin.

Nicolas. Non, il n'est pas question de si grands despens. Je veux que la gardiez à autre intention,

i32 Larivey.

si, comme j'espère, je peux faire ce que je pense.

HiPPOLiTE. Je n'euten point encor chose qui m'agrée.

NïCOLAS. Allons au logis, et quand je vous auray vestudes accoustremens que j'y ay naguères portez...

HiPPOLiTE. Quels accoustremens?

Nicolas. Je vous meneray avecques moy je sçay bien où.

HiPPOLiTE. Mais (mon Dieu !) qu'a-vous en- vye de faire ?

Nicolas. Laissez-vous gouverner, si vous voulez.

HiPPOLiTE. Cecy ne me contente; je le veux sçavoir.

Nicolas. Je levons diray en deux motz.

HiPPOLiTE. Commencez donc.

Nicolas. Le médecin, mary de vostre Lu- cresse...

HiPPOLiTE. Pleust à Dieu qu'elle fust mienne !

Nicolas. M'a donné charge aller aujourd'huy accoustrer ses vins. Or, j'ay pensé vous desguy- ser en tonnelier, et vous mener avecques moy en la cave, je vous cacheray. Après, quand ver- rez qu'il sera temps assaillir ceste forteresse, vous ferez ce qu'amour vous conseillera. Pour le moins, je vous advise n'oublier à luy conter voz eunuys, vos misères, voz soupirs et voz larmes ; et si voyez que ces armes ne soient suffisantes, vous ferez que les niellasses vous servent d'artillerie , si que par la vcriu d'icclles vous puissiez acquérir une hono- ra])le victoire.

UippOLrrr,. Qu'est-il besoin de menasses?

Nicolas. Si de fortune elle cstoil obstinée et

Les Escolliers, Comédie. i33

vouloit crier, vous la ferez taire si une fois vous luy dictes que publierez par toute la ville que c'est elle qui vous a envoyé quérir. Quelquefois la crainte a plus de force que l'amour.

HipPOLiTE. La pouvant avoir aultrement, je ne veux user de ces armes.

Nicolas. Aussi n'en sera-il besoin.

Hippolite. Dieu le vueille!

Nicolas. Et si elle obeyt à voz volontez, pre- nez assignation pour y retourner une autre fois.

Hippolite. Vous faictes la chose trop asseurée.

Nicolas. De quoy doutez-vous? Si elle est sage, comme je l'estime, elle se resouldra prendre du bon temps tandis que la fortune luy en pré- sente la commodité. Elle est femme et jeune, qui a un mary qui n'est pas de grande exécution. V^ous estes aussi jeune et l'aymez beaucoup... Je tays assez de choses qu'il n'est j à besoin de dire icy. De mode que ce sera un grand hazard si elle sort du naturel des femmes ; la fortune vous seroit trop enuemye.

Hippolite. La fortune aide aux courageux.

Nicolas. Je sçay que vous estes hardy.

Hippolite. Or sus, il se faut bazarder.

Nicolas. Et pource que les sages pensent à toutes choses, je vous conseille porter sur vous quelque corde pour vous en ayder quand il en sera temps.

Hippolite. Encores que la chose soit péril- leuse et difficille, je suis résolu. Mais si le méde- cin retournoit en ces entrefaictes ?

Nicolas. 11 n'a accoustumé venir de si bonne heure, et principalement aujourd'huy qu'ilabeau- coup de malades ; et , quant il reviendroit, vous

i34 Larivey.

attendriez à sortir jusques à demain , après qu'il s'en seroit allé à sa pratique.

HiPPOLiTE. Or sus, entrons , que je m'habille à ta mode ; puis nous sortirons par Thuys de der- rière , d'autant qu'il passe trop de personnes par icy, et je ne voudrois estre veu en ce vestement.

Nicolas. Entrez en diligence, qu'Auastase, qui vient deçà, ne vous voye.

SCÈNE II. Anastase, Gillette, Hubert, serviteur.

Anastase.

e loue Dieu de ce que Contran est de ima volonté, et que ce dont on a tant 'parlé sortira effect. Je veux aller faire tout accoustrer en mon logis, et envoyer un de mes gens en ma mestairie pour quelques affaires que j'y ay . Tic, toc. Gillette, es-tu sourde? hé! Geste truande sera endormie. Gillette. Que vousplaist-il, sire? ANASTASE. Que vous plaist-il? Merde à tra- vers tes dentz !

Gillette. Je ne vous oyois pas, parce que j'estois en la gardcroLbe avec Susanne. Anastase. Hubert est-il leans? Gillette. Non; mais le voicy qui vient de la ville.

Anastase. Vien ça, Hubert. Va-t'en tout à ceste heure auGoudrav, et te fay bailler par mou fermier deux paires de chappons, des meilleurs

Les Escolliers, Comédie. i35

qui y soient; et, s'il y a des pigeonneaux, appoi- tes-en aussi trois ou quatre paires, puis revien in- continent. Mais escoute : dy de ma part au mes- tayer qu'il soit icy demain de grand matin.

Gillette. Qu'est-ce que cethomme veult faire de tout cela?

Anastase. Entens-tu?

Hubert. Oy, Monsieur, j'y vas.

Gillette. Mais, sire, que voulez-vous faire de ceste viande? vous voulez-vous destruire?

Anastase. Suis-je tenu de te le dire ?

Gillette. Nenny; je ledemandois pour sça- voir que vous voulez que je face.

Anastase. Nettoye-moy bien tout par la mai- son ; après, je te diray le demeurant.

Gillette. Auriez-vousbien accordé Susanne?

Anastase. Oy, puis que tu le veux sçavoir.

Gillette. Je luy veux aller porter ces bonnes nouvelles.

Anastase. Si ta langue en babille chose quel- conque à personne, je te monstreray qu'il m'en desplaist.

Gillette. Vous ne voulez donc pas que je luy d'

ise

Anastase. Non, te dis-je, causeuse !

Gillette. C'est de peur que j'aye ma livrée. Si fault-il qu'elle le sache.

Anastase. Te veux-tu taire et t'ostcr d'icy ! sinon je te...

Gillette. Bien, bien, je m'en vas. Retirez- vous vous-mesmes, viel resveur; on verra bien tantost qui en sçait plus, de vous ou de moy.

Anastase. Ha! voicy nostre voisin Nicolas. Dieu vueille qu'il ne m'ayt oy , affin qu'il ne des-

i36 Larivey.

couvre tout avant le temps ! Je m'en vas, de peur qu'il ne se mette à deviser avecques moy.

SCÈNE 111.

Nicolas j HippoUte, Marion, nourrice ; Lubin , laquais.

Nicolas.

e diable puisse ronger les cornes à ce viel enragé, tant il a esté long-temps icy à babiller ! Or sus, Nicolas, te voilà un vaillant homme. Voicy, tu as sceu venir à bout de ton entreprinse. Tu as monstre que tu cstois sage; aussi le iaut-il estre , qui veut faire son profit. Le seigneur Hippolite ne parle plus de s'en vouloir aller; il ne me demande plus ce que je luy doy, ains se fie tant en moy que, se mettant en mamercy, il faict ce que beaucoup u'oseroient entreprendre. Traistre amour! que fais-tu faire à tes courtisans ! (^e m'est assez d'a- voir acheminé l'affaire jusques icy ; quant au reste, qu'il aille comme il voudra. Si on pensoit à tout ce qui doibt advenir, on ne feroit jamais rien qui vaille. Mais voicy nostre nouveau tonnelier. Al- lons, il n'y a icy personne.

lIlPPOLiTE. Me voicy prest, frappez à la porte.

Nicolas. Tic, tac. Le diable ne vous cognois- troit pas.

Mahio^. Qui va là?

Hii'i>oi.iTE, Rcspondcz.

Nicolas. Amys. Nourrice, ouvrez.

Les Escolliers, Comédie. i3-

HlPPOLlTE. Dieu vueille que... Marion. C'est Nicolas qui amène un tonne- lier.

HlPPOLlTE. J'enten qu elle ouvre la porte. .Nicolas. St! st !

Marion. Entrez, je vas allumer de la chan- delle, et puis je reviendray à vous.

Nicolas. Passez vistement, et fermez l'huys. LUBIN. Estes-vous sourds? Holà! Ils ne m'ont pas entendu ! Tic , toc. Mais si je m'y metz ! Tic, toc.

Nicolas. Qui est là? Mais, je vous prie, com- me il hurte ! Quelle diable de discrétion !

LuBl^. Je vous appellois quand vous entriez; pourquoy m'avez-vous fermé la porte ? Nicolas. Et bien ! quy a-il? LuBiN. Je vous veux dire deux motz. Nicolas. Despescbe donc, car j'ay affaire ail- leurs.

IjUBIN. ^lonsieur est-il leans? Nicolas. Non, il n'y est pas. Que luy veux-tu? LuBiN. Mon maistre , qui est malade, est tel- lement empiré depuis une heure en çà, que nous craignons qu'il n'en eschappe jamais. Me sçau- riez-vous dire je pourray trouver le maistre de céans?

Nicolas. Je pense qu'il soit aux escolles de Médecine, l'on faict une anatomye.

LUBIN. Je l'y vas donc chercher. Mais je vous prie me faire ce plaisir de luy dire, s'il revenoit, de fortune , qu'il vienne incontinent jusques au logis de monsieur des Roseaux.

Nicolas. Je n'y failliray pas. Tonnelier, des- cendez tousjours en la cave ; je vas après vous. Je

i38 Larivey.

puis dire maintenant que noz affaires comman- ceut à aller bien, car la fortune, entretenant le médecin hors de sa maison , pourra donner loisir au seigneur Hippolite de faire ce que nous avons délibéré. Et si, sans scandale, il avale ceste nuict son vin en la cave secrctte du médecin , je fay vœu de remplir demain si bien mon tonneau, que je m'enyvreray pour huit jours. Mais voicy (jillette. Faictes vostre compte qu'elle est en pour- chas et cherche à mettre quelque moyneau en sa cage. Bon prou luy face ! Or sus, il vaut mieux que je rentre leans, de peur que le sieur Hippo- lite ne face Taniour à la nourrice. Ces jouven- ceaux , estants eu rut, se prendroient à la plus orde, sale et laide garce du monde.

SCÈNE IIII. Gillette , Lactance.

Gillette.

n dictbien vray, qu'il n'est tous les jours fcste, et que les pensées ne sortent tous- [ jours effect. Si test que j'ay entendu de mon maistre qu'il avoit accorde Susan- ne, et que j'ay veu qu'il s'est enfermé en son ca- binet, je suis vistement sortie pour aller trouver le siciu' Lactance, aftin de l'advertir de tout, et re- garder comme nous ferons pour empcscher ce beau mariage. Il m'ennuye que je ne voy ces deux passionnez ensemble. Je m'asseurc (pi'ils vivront en grande amitié , car, comme c'est un grand contentement en une maison quand le ma-

Les Escolliers, Comédie. 189

ry et la ftmme s'ayment d'une sincère et bonne affection , ainsi, au contraire, c'est un grand mal- heur quand les parties sont en discord et contro- verse ; et, si on pensoit bien à cela , on ne feroit, comme on faict le plus souvent, des mariages à la volée. Mais se pourroit-il bien faire qu'il ne revînt meshuy ? Au moins, si je tenois entre mes bras ce jeune galant qui me sçait si bien secouer mon pelisson sur la montée , je l'attendrois d'un meilleur courage. Par mon anda, les maistresses de ces escolliers ont meilleur temps que les roy- nes et grandes princesses, par-ce que tous les bons morceaux sont pour elles , outre qu'ils leur donnent bagues, anneaux, robbes, joyaux , bref tout ce qu'ils ont et qu'ils n'ont pas. Ils ont plus de peines qu'une ame damnée à se faire braves, mi- gnons et poupins , et ce pour r'emporter seule- ment, au bout de trois ans, une couple d'œillades tirées à gauche pour recompense de leur si long service ! Or sus, Dieu soit loué ! voicy mon hom- me. Hastez-vous, depar. .. àpeine que je nedy... affîn que nous ne perdions plus temps.

Lactance. Je n'ay sceu venir plustost. En- cores falloit-il que je pensasse à ce qui me pour- roit adA^enir.

Gillette. 0! qu'il faict mauvais avoir af- faire à ces gens qui sont tant sages ! Devant qu'ils soient résolus à une besongne, ils feroieut rafîb- lir un monde. Entrez leans, alfin que ceux qui viennent deçà ne vous voyent.

i4o La RIVE Y.

SCÈNE V. Nico/as , Luquain.

N ICOLAS.

^ ref , en toutes choses il faut avoir cou- rage, et jamais ne s'estouner qu'on ne

voye sa teste à ses pieds. J'en cognois K aucuns qui brouillent le monde en mille façons , et quand ils sont arrivez au comble de leur misère , ne s'en retirent seulement , mais retour- nent en meilleur estât que jamais. Et, s'il advient qu'à quelque temps de ils retombent , soudain ils se relèvent et deviennent plus gaillards qu'au paravant. Si, quand Hippolite me donna congé de ma chambre, j'eusse perdu le cœur, je fusse aujourd'huy le plus misérable homme de la terre , j'espère estre le plus heureux. Or, maintenant que mon Hippolite est logé , et que peut-estre il baille unemedecine à la médecine... que sçay-je ! je veux , comme il m'a dict , que Luquain vienne icy, s'il en estoit besoin , le secourir. Quant à moy, je feray la sentinelle en ceste place. ïoutes- fois, si je rencontrois ce que je ne cherche, j'escri- meray bravement de l'cspée à deux pieds pour mieux me sauver : car je ne sçaurois m'avder d'au- tres armes. Ho! Luquain! Luquain ? Je croy qu'il n'est pas au logis. Luquain! lie Luquain! Ha! le voicy.

LuQL AIN. 0 ! maistre Nicolas, d'où venez-vous?

Nicolas. De faire une bonne œuvre pour ton maistre, ains nostre maistre.

Les Escolliers, Comédie. i4i

LuQlJAiN. Tant mieux pour vous, s'il est ainsi. est-il?

Nicolas. Tu ne le devineiois pas en mille ans. Chez le médecin.

LuQUAlN. Vous parlez si bas que je ne vous puis entendre.

Nicolas. Avec ma dame Lucressc, en la cham- bre du médecin.

LuQUAlN. Comment diable ! chez ma dame Lu- cresse ?

Nicolas. Oy, chez ma dame Lucrcsse, oy! suys-je bègue ?

LuQUAiN. Chez madame Lucresse ?

Nicolas. Oy, de par... tu me feras jurer.

LuQUAlN. Du consentement d'elle?

Nicolas. Du consentement de Caillette ! Allons au logis , et je te conteray l'histoire : car, de parler icy en la rue, il n'y a point de scureté. Ce- pendant je t'adverty et commande, de la part de ton maistre , que d'autant que tu désires sa bonne grâce, tu ne t'esloigne aujourd'hui de la maison, affin que , si de fortune tu entendois quelque bruict chez le médecin , tu ailles au secours du sieur Hippolite.

LuQUAiN. La chose n'est doncpas trop asseurée ?

Nicolas. Très asseurée, si ; n'y aaucun danger. Toutesfois il est bon faire ainsi, et pour cause.

LuQUAiN. Il sera obey. Mais je crains que ceste menée n'engendre quelque je ne sçay quoy.

Nicolas. Vertu... sans jurer, se pcult-il faire que tu sois tant opiniastre ?

LuQUAiN. Allons , allons donc ; je veux ce que vous voulez.

Nicolas. Tu as esté plus d'un mois à me près-

i42 Larivey,

cter, me priant qu'en cecy j'aidasse à ton maistre; et, maintenant qu'il est tu le demandois , il le semble qu'on t'ayt faict tort.

LuQUAiN. Saufvostre grâce. Mais si c'eustesté moy, j'eusse voulu jouer plus seuremeut.

Nicolas. Tu ne sçais encores comme le tout eu va, et toutesfois tu veux parler. Fay ce que je te dis. Et sr Eugène retourne de bonne heure au logis, mets peine de l'entretenir, qu'il ne sorte, affin qu'en cas de nécessité il nous puisse aussi ayder.

LuQUAiN. Or je n'enten rien en cecy, et crain bien fort que mon maistre ne se soit mis en un la- birinlbe d'où il ne puisse à son aise retrouver l'entrée.

Nicolas. Je m'esmerveille de toy. Allons en la maison , et je te diray tout.

LuQUAiN. Se peut-il faire que devant que den- ti'er en ce danger il ne m'en ayt parlé?

Nicolas. Il n'a pas eu loisir.

LuQUAlN. Allez tousjours devant, jeseray aussi tosl que vous. monde pcult-il faire que les hommes perdent ainsi l'entendement en ceste follie d'amour, et que , pour un bref plaisir plein de mille ennuys, ils bazardent leurs vies, leurs biens et leur honneur? 0 panvrcs pères! liclasl que vous estes deceuz en vos opinions! cai- vous pensez, quand vous envoyez vos enfans aux universitez pour estudier, qu'un jour ils doivent eslrc Thon- iieur, la i-eputation et la gloire de vostre maison ; et, le plus souvent, ils sont la honte de vostre race et la perte d'cux-mesmcs , quand, oublians leur devoir, ils s'adoinient trop à leurs voluptez. Je ne dis pas que qnclc[u'un ne prollitc , mais je dys que d'une centaine il n'en vient un à bien.

Les Escolliers, Comédie. i43

Le père de mon maistre n'a que ce seul fils , qu'il pense estre tout addonné aux lettres, et vous voyez en quel péril il se mect ! Si j'ay quelquesfois dict à Nicolas qu'il l'aydast en ses amours, mon inten- tion estoit qu'il le mist en la bonne grâce de la femme du médecin , et non qu'il le menast quasi par force en la maison d'iceluy , comme il me semble qu'il a faict. Or je le vay trouver pour apprendre de lui comme le tout en va.

ACTE IIII.

SCÈNE I. Anastase^ Lisette^ Hubert.

Anastase.

i je ne me trompe, j'ay conté cinq heures à l'orloge qui a tantost sonné ; de mode I qu'il est entre cinq et six bien avant , et toutesfois ma femme n'est eucores de re- tour. Le temps me dure mille ans, tant il me tarde que je la yoye pour lui dire ces bonnes nouvelles, et affin aussi qu'elle mette ordre que tout soit bien nel et propre eu la maison. iMais la voicy, la bonne mère de famille , qui , pour prendre ses plaisirs, tant que la journée dure, ne se soucie laisser une fille preste à marier seule et sans com- pagnie. Qu'est-ce à dire, cela? Et bien ! Lisette , vous ferez tousjours des vostres ! Est-il temps de revenn- quand on ne void quasi plus goutte?

Lisette. Oy, je fais des miennes. Ce seroit un grand miracle si on vous voyoit un quart

i44 Larivey.

(l'heure sans crier. Et quoy! est-il si tard? il n'y

a pas un quart dheure que vespres sont dictes.

Encores falloit-il oyr complies et dire mon chap-

pelet.

Anastase. Je vous prie, ne querellons point en la rue, et faictes seulement que tout soit net en la maison.

Lisette. Qu'y a-il à nettoyer? Anastase. Tout ce qui y est, et mettre pots, plats, escuelles et toute chose en place.

Lisette. Pourquoy cela?

Anastase. Pource que j'ay accordé Su- sanne.

Lisette. Vous avez accordé Susanne !

Anastase. Oy, je l'ay accordée. M'entendez- vous à ceste heure?

Lisette. Avecq'qui?

Anastase. Avec le fils de Contran, qui de- main la viendra fiancer.

Lisette. Et vous avez... à peine que jencdy.

Anastase. Pourquoy?

Lisette. Pourquoy? pour rien.

Anastase. Pour rien, voyrement. Eu estes- vous marrie ?

Lisette. Je pense qu'il est beau et bon jeune homme.

Anastase. Vous le devez ainsi croire.

Lisette. Mais deviez -vous faire si peu de comte de moy que faire cela sans m'en advcrtir?

Anastase. Voyez l'humeur de ceste femme ! Et que vous importe-il, pourveu que la fille soit bien?

Lisette. De rien , sinon que ne me tenez

{)0ur voslre fennne, ains comme une simple et ma- otrue chambrière. Que mauldit soit le jour et le

Les Escolliers, Comédie. i45

point que jamais je mis le pied céans pour venir demeurer avec vous !

Anastase. Toutes vos larmes ne me feront pleurer. Je sçay bien que femme se plaint, femme se deult, et femme rit, quand elle veut. Vous n'es- tes ignorante qu'il y a plus d'un mois qu'on a premièrement parlé de ce mariage ; toutesfois , que depuis, et je ne sçay pourquoy, tout demeura la : dont je ne me suis beaucoup soucyé, me pro- posant attendre la fortune, pour ne faire trop pa- roistre quelle estoit mon affection. Mais ayant depuis veu, et mesme aujourd'huy, que vous n'ay- mez que vos plaisirs, et ne vous souciez laisser une fille seule en la maison, sans songer à ce qui en pouiToit advenir, je suis allé trouver Contran, avec lequel j'ay, en deux mots, arresté ce ma- riage.

Lisette. C'est bien faict, j'en suis bien avse. Mais ce n'est pas tout : vous semble-il qu'elle soit eu ordre convenable, et parée comme il appar- tient à une fiancée et nostre fille?

Anastase. Que luy faut-il? N'a-elle pas sa robbe ncufve que je luy fis faire il y aura tantost sept ans !

Lisette. 0 ! Dieu soit loué ! je ne la voulois pas mieux.

Anastase. Je croy que vous voudriez que je fisse comme beaucoup de ceste ville, lesquels, tant pauvres soient-ils, soit qu'ils se marient ou ma- rient leurs fdics, sœurs ou parentes, leur baillent plus de nouveaux babits, menus fatras et agios, que si elles estoient comtesses. Et puis au bout de l'an, pour le plus tard, il les faut revendre pour payer les dettes ou acheter dequoy vivre ; ou bien,

T. VI. 10

i46 Larivey,

sont exécutez, et leurs biens enlevez par les ser- gens. Lisette, il vaudroit bien mieux eslre moins bi'aves et faire vie qui dure.

Lisette. Jenesçayet ne me soucie pas que facent les autres ; mais je sçay bien que Suzanne n'est de cette qualité, car (Dieu mercy !) nous ne sommes si pauvres que Ton doive craindre (s'il n'advient autre malencontre) de faire comme ceux que vous dictes.

Anastase. Sachez-en gré àmon bon mesnage.

Lisette. Mais au mien, et vous suffise.

Anastase. Allez au logis, et vous taisez.

Lisette. Pourquoy ne parleray-je ?

Anastase. Là! là! commençons à crier bien haut au milieu de la lue !

Lisette. Jésus! donnez-moi patience. Et bien, quand viendra ce bel amoureux?

Anastase. Il n'est en ceste ville, à ce que m'a dict son père ; il y sera domain au matin, ou en- viron midy, pour le plus tard. Mais passez, en- trez en la maison.

Hubert. Attendez, j'y veux entrer aussi.

Anastase. Ho ! ho! te voilà, Hubert! As-tu apporte ce que je t'ay dict?

Hubert. Oy, Monsieur, tout est en ce pan- nier.

Anastase. Vrayement, tu es diligent.

Hubert. Je me suis hasté le phiscpic j'ay peu.

Anastase. C'est bien faict à toy. Or sus, porte tout leans, et fay ce que ma femme te comman- dera.

Hubert. Aussi fcray-jc.

Anastase. Il vaut mieux que j'entre quant et luy. Ceste femme est en colère. Faictes votre

Les Escolliers, Comédie. i47 comte qu'elle est pour mettre tout c'cu-dessus- dessous. Elle ne pense pas que je me sois aper- ceu des fredaines des escolliers nos voisins.

SCÈNE IL Luqvain^ Sylvestre, vieillard; Gillette, Anastasc.

LuQUAIN,

on maisti'e, m'ayant faictdire que je ne bouge d'icy, sera obey, encores que je n'en dusse aucunement tenir conte, ny m'en soucier, non plus que beaucoup d'autres serviteurs font aujourd'liuy de leurs maistres, puisqu'il s'est plus fié en iNicolas qu'en moy, qui ay esté nourry avecques luy et layme plus qu'autre qui vive. D'autre part, je ne puis croire (quand j'y pense) qu'il ayt faict cela sinon pource qu'il ne pouvoit faire autrement. Il n'y a pas long temps qu'Eugène est de retour. Je suis bien ayse qu'il s'est enfermé en son estude. Quant à Lactance, je ne sçay il est, mais il n'a pas ac- coustumé de revenir que la nuict ne le cbasse. Je me doute qu'il y a quelque ordure en sa flûte. Mais voilà un vieillard merveilleusement joyenx. Il va droict à la porte du sire Anastase. Je veux veoir qu'il veut dire par ce haussement de mains et autres singeries qu'il faict.

SiLVESTRE. 0! combien grande est la bonté et miséricorde de Dieu, qui n'abandonne jamais ceux qui espèrent en luy ! et si quelque fois il en- voyé des adversitez, il le faict pour nous admon-

i48 Larivey.

nester, nous resveiller, et nous ramentevoir que nostre demeure n'est icy éternelle. A raison de quoy, nous ne devons non plus mettre nosti'e af- fection es choses terriennes qu'un pèlerin aux lieux par il passe , jaçoit qu'il les voye beaux, plaisans et délectables. A ceste cause, nous de- vons avoir nostre fiance en luy seul, et non en autre. Qui eust jamais pensé qu'au temps que j'y avois moins d'espérance, je deusse retrouver...

LuQUAiN. Je gaige que ce viellard aura trou- vé un trésor, ou quelque bourse. S'il estoit plus tard!

SiLVESTRE. Et je le puis ainsi dire, parce que je le tenois plustost pour perdu qu'adiré. 0 ! mon cher et très doux ! hu, huu 1

LuQUAiN. Encor ne le puis-je entendre, car il m'est advis que qui trouve quelque chose qui luy plaist en rit ordinairement, et cestuy-cy en pleure.

SiLVESTRE. Il me tarde que je conte à Anas- tase ces bonnes nouvelles, qui ne luy touchent moins qu'à moy. Et ce qui me console d'avantage, c'est que la fortune m'a esté tant amye que Su- sanne n'est encore mariée à autre, et que ce qui dès long temps est commancé s'achèvera, avec l'ayde de Dieu.

LuQUAlN. Que veut dire cestuy-cy de Su- saniie ?

SiLVESTRE. Or, voicy la maison d'Anastase ; j'y vas hurter. Tic, tac. Gillette. Qui est là! SiLVESTRE. C'est moy. Dictes au seigneur

Anastase

LuQUAiN. Il dict vray, c'est luy.

Les Escolliers, Comédie. 1^9

SiLVESTRE. Qu'un sien amy désire luy dire quelque chose il prendra plaisir.

Gillette. Il est empesché, vous ne sçauriez pour ceste heure parler à luy.

SiLVESTRE. Dictes-luy, je vous prie, quil vienne jusqaes icy ; il n'en sera marry.

Gillette. .\yez donc patience, je le vas ap- peller. Que diable demande ce griffon !

SiLVESTRE. J'atteudray icy.

LuQUAlN. Je veux sçavoir qu'il y a de nou- veau : il me semble que c'est Silvestre.

Anastase. Qui me demande?

SiLVESTRE. Vostre amy Silvestre.

A>'ASTASE. Vous soyez le bien venu. Voy, que vous estes resjouy 1 Et bien, que dictes-vous?

LuQUAIN. J'en entendray quelque chose, si je puis.

SiLVESTRE. Je vous veux faire part de mon allégresse et bonheur.

Anastase. Quelle allégresse ? quel bonheur ? Vous ne dites mot.

LuQUAliX. Je pense qu'il crèvera en ses pan- neaux.

SiLVESTEE. Je ne puis quasi ravoir mon ha- laine. Mon

Anastase. Vostre quoy?

SiLVESTRE. Mon fils, vosti'e gendre, que nous avon^ si long temps pleuré pour mort, vient d'ar- river.

Anastase. Comment, arriver?

SiLVESTRE. Oy, vient d'arriver , et a la meil- leure volonté du monde que ce que nous avons traicté ensemble en son absence sortisse l'effect que desirions lors.

i5o Larivey.

LuQUAlJV. 0 Lactance, es-tu, qui pensois ceste-là devoir estre tienne !

Gillette. Il a plus grande part en elle qu'homme qui vive.

SiLVESTRE. Que songez-vous ?

Anastase. Je suis fort ayse que vostre fils soit de retour , tant pour l'amour de vous que pource que je l'ayme comme mon propre enfant; mais quant au mariage, je ny voy point de moyen.

SiLVESTRE. Jésus ! Et pourquoy?

Anastase. Pource qu'il y a si longtemps qu'on disoit qu'il estoit mort que c'est merveilles , et vous-mcsmes m'en avez acertené plus de cent fois ; à raison de quoy, me semblant estre temps de marier ma fille, je l'ay aujourd'liuy promise à Contran pour son fils.

SiLVESTRE. Aujourd'huy seulement? En avez- vous passé le contract?

ÂiNASTASE. Non; mais je luy ay promise de jiarolles.

SiLVESTRE. C'est tout un : s'il n'y a que cela, ce n'est pas grand cas.

Anastase. Ma parollc m'oblige autant que tous les contracts du monde.

SiLVESTRE. Il est vray; mais, en ce cas, vous estes premieiement oblige par escrit, vos pa- rolles ne vous en peuvent dispenser, si vous ay- mez vostre honneur et avez soin de vostre répu- tation. Contez à Contran comme le tout en va, et je m'asscure que le trouverez tant raisonnable, qu'il ne voudra que ce que je veux.

Anastase. Je croy qu'estes tout asseuré ipic j'y feray ce qu'il me sera possible ; toulcsfois , je

Les Escolliers, Comédie. i5i

pense que vous y estes venu à tard. Mais, dictes- moy, comme vostre fils est-il reschappé?

SiLVESTRE. Je le vous diray tout à loisir; faictes seulement que nous puissions parler à Contran : c'est un homme de bien , qui est fort raisonnable. Je vous prie prendre ceste peine pour l'amour de moy, qui ne seray moins joyeux de ceste aliance que d'avoir retrouvé mon fils.

LuQUAiN. Je me contente d'en avoir sceu jusques icy. Je vas veoir si Lactance est de re- tour, pour l'advertir de toute ceste menée.

A^ASTASE. Que je suis marry que je n'ay at- tendu encor aujourd'huy ! Mais voyez nu peu quel mal'heur !

SiLVESTRE. Il est encor assez à temps. Bon soir et bonne nuict. Je me vas retirer, car il est tard.

Anastase. Attendez , je vous feray accom- pagner .

SiLVESTRE. Il n'en est besoin, grand mercy. Adieu.

Anastase. Adieu, jusques au revoir. Cillette! hé! Cillette! vien çà.

SCÈNE III. Anastase^ Gillette.

Anastase.

E ne sçay si je songe ou si je veille,

mais je sçay bien que je n'oy jamais

parler de cas plus estrange que cestuy-

*cy, qu'une fille eust deux mariz tout a

la fois! Gillette, viendras-tu?

i52 Larivey.

Gillette. Vous estes bien abusé : elle eu a bien trois. Bon prou luy face.

Anastase. Qui eust jamais pensé qu'aujour- d'huy pioprement cestuy-cy deust retourner, ou, pour mieux dire, deust resusciter? 11 ne pouvoit, depuis le jour de sa prinse, arriver en saison plus fascheuse pour moy que maintenant, par ce que, s'il fust venu plustosl, ma fille estoit sienne, car il n'y avoit encor rien d'arrcsté avec Contran. Si aussi il ne fust arrivé que d'icy à cinq ou six jours, il n'y eust plus eu d'espérance, d'aultant qu'il l'eust trouvée mariée. Gillette! te dcspcs- cheras-tu , dy, maraulde?

Gillette. Me voicy ! me voyez-vous pas?

Anastase. Hoo! tu nedisoismot.

Gillette. Je vous voulois laisser dire , puis qu'avez commencé le premier.

Anastase. Tant y a qu'il failloit que cela ad- vint.

Gillette. Vous ne sçavez pas tout.

Anastase. Que dis-tu, bavarde? Tu ferois mieux de te taire.

Gillette. Je dy qu'il eust esté meilleur...

Anastase. Quoy, meilleur?

Gillette. Que cestuy-cy fust retourné plus- tost ou plus tard.

Anastase. Qui, cestuy-cy?

Gillette. Faictes vostre conte que je ne suis pas sourde; je vous ay bien oy.

Anastase. Regardez! comme elle estoit coye sur le pas de l'huis, pour escouter.

Gillette. Or sus, que voulez-vous?

Anastase. Que tu ailes quérir mon manteau ; despesche.

Les Escolliers, Comédie. i53

Gillette. J y vas.

Anastase. 11 ue seroil mauvais que, touchant cet affaire, j'allasse prendre advis de quelque ad- vocat homme de bien. A qui m'adicsseray-je ? C'est tout un Que j'aille je voudray, il n'en y a pas un de qui l'oracle veuUe respondre à mon intention que je ne face luyre le soleil en la main Je m'en vas à M. Serrant, encor qu'il soit de mesme farine que les autres, affin de ne m'es- loigner trop de ma maison.

Gillette. Tenez, voilà vostre manteau.

Anastase. Je suis many que tu n'as apporté ma robbe fourrée.

Gillette. Vous ne me l'avez pas dict.

Anastase. Il est vray. Or sus, retourne en la maison , et regaide que le soupper soit prest à mon retour. Il me tarde que je m'alle reposer.

Gillette. Il tarde encor plus mille fois à Susaune et à Lactance de se reposer entre deux di'aps , parce qu'icelle ayant toute la journée , et avec bien grande peine, gousté de la doulceur de ce monde, elle ue pense jamais voir l'heure que...

Anastase. Voyez ! il me sembloit bien que j'avois oubl'éje ue sçay quoy Gillette!

Gillette. Que vous plaist-il?

Anastase. Gardes-toy bien de babiller au lo- gis ce que tu m'as oy dire à Silvestre , enten-tu ?

Gillette. Bien, Sire, bien.

Anastase. Si les femmes sont naturellement causeuses, ceste-cy l'est par dessus les autres.

Gillette. Par mon euda, je voudrois qu'il fust desjà de retour, et bien couché et endormy, affin que Susaune peust retirer le seigneur Lac- tance du coffre elle l'a caché , pour faire avec

i54

Larivey.

luy la culbute sur les poix verdz. Je n'oy jamais dire qu'une fille se levant au matin sans raary en eust trois devant que la nuict fust venue. Il est vray qu'il y en a assez qui en ont plus de demye douzaine ; mais c'est d'une aultre façon que ma maistressc, laquelle, pour chose que luy ayt dict sa mère quand elle l'a advertie de la venue de cet amoureux à qui son père la veult aujourd'huy marier, ne s'en est emeue en façon quelconque ; ains muette , sachant à quoy elle se doibt tenir, se monstre plus joyeuse et délibérée. Quant à moy, n'y voyant autre remède, je délibère de- main au matin l'advertir de toutes ces brouille- ries ; et, si je ne me trompe, je n'ay pas peur que tout ne se porte bien, parce quejesçay que Lac- tance ne manquera jamais de sa promesse. Mon Dieu ! j'enten ma dame qui m'appelle. Que je suis mal'heureuse ! Si elle sçavoit que je fusse mainte- nant icy, ce seroit pitié ; elle enfageroit. Dieu soit loué que j'ay desjà mes excuses toutes prestes ! Qu'elle me dise ce qu'elle voudra, je ne la crain plus.

SCÈNE IIII. Lubin , Marion.

LUBIN.

c ne sçay si je recognoistray bien la 1^3 porte. Non, je ne la scaurois remarquer. VW Si est-ce que , si j'ay bonne mcmoii'f , 5^' c'est ccste cy. Non est, c'est l'autre. Ains

Les Escolliers, Comédie. i55

c'est elle-mesme. Par ma foy, c'est mon. Tic, toc. Que diable! on n'y dict mot. Tic, toc. Je gage qu'il n'y aura personne.

Marion. Qui est là?

LuBiN. Dieu soit loué! ils ne sont pas tous mortz. C'est moy.

Marion. Qui , vous?

LuBiN. Ouvrez, que je vous voye. Ceux-là ne sont trop asseurez, à ce que je voy : car. sij'ay longuement hurté, ils me font encor plus longue- ment attendre.

Marion. Que dictes-vous?

LuBiN. Monsieur des Roseaux , en la maison duquel est monsieur de céans, est fort malade ; à raison dequoy je vous viens dire que n'attendiez vostre maistre àsoupper, nypeut-estre à coucher, parce qu'il ne veult abandonner le malade qu'il n'y voye quelque changement.

Marion. Je le diray à madame.

LuBiN. N'y faillez pas.

Marion. Ildevoit, au moins, r'envoyer son laquais !

LuBiN. Je luy diray, si vous le trouvez bon.

Marion. Je vous en prie. Il me semble qu'il n'y a personne céans, puis qu'il n'y a point d'hom- mes.

LuBiN. Vous dictes vray. Bon soir.

Marion. Bon soir et bonne nui et.

LuBiN. Ceste-cy est amoureuse du laquais, vertu sans j urer !

MariO-N. Je m'esbahy comme monsieur veut coucher hors de sa maison. 11 faut bien