JOSEPH DE MAISTRE

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

EN VENTE :

VICTOR COUSIN, par M. Jules Simon, de l’Acndémie française. MADAME DK sÉviGNÉ, par M. Gaston Doissier, de rAcadéiiiie française.

MONTESQUIEU, par M. Albert Sorel, de l’inslllat.

GEORGE SAND, par M. E, Caro, de l’Acadéinie française. TURGOT, par M. Léon Say, député, de l’Académie française. TiiiERS, par M. r. de Itémusaty sénateur, de l’Institut. d’ai.emrekt, par M. Joseph Bertrand, de l’Académie française, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. VAUVENARGUES, par M. Maurice Paléologue. madame de STAËL, par M. Albert Sorely de l’Institut. THÉOPHILE GAUTIER, par M. Maxime Du Camp, de l’Académie frapçaise.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, par M. Arvède Barine,

MADAME DE LA FAYETTE, par le comte d'IIaussonvillc, de l’Aca- démie française.

MIRABEAU, par M. Edmond Rousse, de l’Académie française. RUTEBEUF, par M. Clédat, professeur de Faculté.

STENDHAL, par M. Edouard Bod.

ALFRED DE VIGNY, 1)01* M. Maurice Paléologue.

BOILEAU, par M. G. Lanson.

CHATEAUBRIAND, par M. de Lescure,

FÉNELON, par M. Paul Janet, de l’Institut.

SAINT-SIMON, par M. Gaston Boissier, de l’Académie française. RABEi.Ais, par M. René Millet.

J. -J. ROUSSEAU, par M. Arthur Chuquel. ^

LESAGE, par M. Eugène Lintilhac.

DESCAUTES, par M. Alfred Fouillée.

VICTOR HUGO, i)ar M. Léopold Mabillcau.

AM RED DE MUSSET, Jiar iM . Arvèdc Burine.

Chaque volume, avec un portrait en héliogravure, , , 2 fr.

Couloinmiert). Iiup. Paul BHODAEID.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

JOSEPH DE MAISTRE

GEOIIGK GüGOUDAN

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PARIS

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JOSEPH DE MAISTRE

CHAPITRE I

LA JEUNESSE DE J. DE MAISTKE

I

Beaucoup d’écrivains, la jeunesse passée, la gloire venue, aiment à se reporter vers le temps de leurs débuts dans la vie, à conter les plus futiles incidents de leur enfance, à nous initier aux sentiments qui les aiiimaicnt avant riieure de la célébrité. A ce goût assez naturel nous devons quelques livres exquis. Il y aurait donc un peu d’ingratitude à reprocher à ceux qui les ont écrits le plaisir qu’ils ont pu prendre à se mettre en scène et la vanité qui se mêle toujours à ce genre de plaisir. Joseph de INIaistre vivait trop complètement dans le domaine de la j)ensée et de l’action pour songer à se raconter à ses contemporains. Nul écrivain n’a été moins

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JOSIÙPH DE MAISTIU:.

que lui préoccupé de se faire connaître. Ses œuvres com])lèles ne fournissent que bien peu de lumière sur ce que furent son enfance et sa jeunesse : quelques rares lettres sauvées par hasard, quel- ques passages de ces ouvrages évidemment inspirés, sans qu’il en eût j)cut-èlre conscience, ])ar les impressions profondes et ineffaçables des pre- mières années.

Ce Savoyard, épris de scs montagnes et si attaché à la dynastie nationale du vieux duché de Savoie, n’était pas de sang allobroge. Son père, François- Xavier Maistre, dans le comté de Nice d’une famille qui paraît originaire du Languedoc, était magistrat depuis quelques années déjà quand un décret du roi de Sardaigne l’envoya, en 1740, siéger au sénat de Savoie. Ce sénat était une cour souve- raine ayant à peu près les mômes attributions que nos anciens parlements. Il rendait la justice en der- nier ressort et possédait le précieux droit de remon- trance, qui faisait de lui une sorte de pouvoir pon- dérateur de la puissance royale. Le sénateur Maistre était un homme intègre, d’un caractère droit et ferme, d’un jugement sûr. Son visage, dont un buste du temps nous a conservé les traits, a quelque chose de sévère, de presque dur. Il appartenait à l’école de ces magistrats d’autrefois, qui se faisaient une si haute idée de la dignité et des devoirs profession- nels, un point d’honneur de ne jamais céder. Chargé par le roi, de concert avec le premier président Salteur, de rédiger les royales constitutions^ vaste com-

SA .IKUXESSIÎ.

pilalion du droit politique, civil, administratif et pénal de la Savoie, qui parut en 1770, il fut récompensé do son intelligente coopération à celle grande œuvre par le litre de comte et par la charge fort considérée de second president du Sénat. Mais une vie de travail et d’honneur ne suffit pas à fixer rallenlion de la postérité, et le vieux président comte Maistre serait depuis longtemps oublié sans doute, si deux de ses fils, Joseph et Xavier, n’avaienl illustré son nom. De son mai iage avec Mlle Deniotz, a|>j)artenanl à une famille distinguée de la Savoie, il eut dix enfants, dont cinq fils. Josejih, faîné de ceux-ci, naquit, le 1®*^ avril 1753, dans un vieil hôtel de la place de Lans à Chambéry.

cc Ce qu’on appelle l’homme, c’est-à-dire l’homme moral, a dit l’auteur des Soirées de Sainl-Pctersbourg^ est peut-être formé à dix ans. S’il ne fa pas été sur les genoux de sa mère, ce sera toujours un grand malheur. Rien ne peut remplacer cette éducation. Si la mère surtout s’est fait un devoir d’imprimer })ro- fondément sur le front de son fils le caractère divin, on peat être à peu près sûr que la main du vice ne l’effacera jamais. » Assurément Maistre pensait à lui-même en écrivant ces lignes. Sa mère en effet fut sa véritable éducatrice. C’est à celte femme aus- tère, d’une piété profonde, qu’il dut les premières leçons qui ne s’oublient pas. Son enfance s’écoula près d’elle, puis il fut confié aux Jésuites, grands amis de sa famille, qui prirent de bonne heure sur lui l’influence qu’ils ont toujours gardée. Sa jeunesse

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JOSEPH DE MAISTRE.

fut celle des jeunes gens appartenant aux familles qui avaient conserve au xviii® siècle, au milieu du relâchement général des mœurs et des croyances, raustérité de l’âge précédent. Encore enfant, il est affilié à une pieuse congrégation, qu’on appelait la congrégation des Messieurs et dont les membres faisaient en commun une retraite annuelle, sous la direction des pères Jésuites. A quinze ans, il fait partie de l’association des Pénitents noirs, braves gens se recrutant un peu dans tous les mondes, qui se donnaient pour mission d’accompagner les con- damnés au dernier supplice, de les ensevelir et de prier pour eux. Lejeune pénitent a pu ainsi, à tra- vers les trous ronds de sa cagoule, observer l’hor- reur des exécutions ca]»itales : il s’en est souvenu certainement quand, trente ans plus tard, il écrivit une page célèbre sur le boui*reau. Envoyé à Turin ])our suivre les cours de droit à l’Uni versité, il est un étudiant exemplaire. Ses études achevées, il revient à Chambéry, où, en 1774, il entre dans la magistrature , comme substitut surnuméraire de l’avocat fiscal général du Sénat, nous dirions au- jourd’hui atlaché au parquet du procureur général.

II

Au siècle dernier, alors qu’en France cominen- çait à bouillonner l’esprit révolutionnaire, alors que l’on y avait conscience de l’instabilité d’un équilibre

SA JEUNESSE.

î)

tout artificiel, certains pays jouissaient d’un calme profond. Des institutions traditionnelles, incontes- tées, qui n’avaient été ni faussées, ni avilies, assu- raient à chacun sa place. Quand la bonne fortune pla- (;ait sur le trône un prince bienfaisant, exerçantavec justice ce gouvernement paternel qui était le priiicij)e de rancien régime, quand l’Etat n’était j)as entraîné dans les grandes guerres qui ravageaient ])ériodi- quernent l’Europe, le sort du ])euple était enviable. Tel était le cas du royaume sarde dans la seconde moitié du xviii^ siècde. A cheval sur les Al|)es, entre la France et l’Italie, il participait aux avantages de CCS deux pays, dont il parlait les langues. Pendant les cinquante années qui précédèrent la llévolution, il vécut en pleine paix. Contrairement aux tradilions de leurs ancêtres, Charles-Emmanuel III, puis, à pai'lir de 1773, Viclor-Amédée III s’ap|)liquèrcnt avec sucrés à rester neutres dans les conflits armés entre les grandes Puissances. Ils s’occupaient de réformer radministralion. Sans écraseï* leurs sujets d’im[)ôts trop vexaloires, ils faisaient tracer des routes, construire des ponts, établir dos digues. En même temps, subissant plus ou moins consciem- ment rinfluencc de l’esprit de leui* temps, ils s’ef- forcaient de supprimer hîs vestiges, encore si iiondîreux alors, de la féodalité. En 1702, l’affran- chissement des personnes était décrété dans le duché de Savoie. En 1771, on mettait à l’élude l’af- Iranchissenuiiit des terres frappées de droils féo- daux. Au reste, les distinctions de castes, ([ui étaient

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JOSliPIl DE MAISTRE.

si marquées en France, étaient peu importantes en Savoie. Le clergé se recrutait dans toutes les clas- ses : nombre de roturiers parvenaient à l’épiscopal. La noblesse était grossie constamment par des anoblissements d’hommes distingués, militaires, fonctionnaires et magistrats. Elle ne possédait pas la plupart des privilèges qui l’avaient rendue si impopulaire en France. Elle avait d’ailleurs une existence trop simple pour exciter l’envie du peuple, avec lequel elle restait en contact ])ermaneiit. En somme, il faisait assez bon vivre dans rancieiiiie Savoie, sous un gouvernement sage, qui maintenait chacun à sa place sans violenter personne. Les moins favorisés n’avaient j)as troj) de peine à se l’ésigncr à un sort qui n’avait rien de cruel. Les pj’iviJégiés jouissaient sans scrupule de conscience des avantages que leur conférait leur rang et que nul ne se serait avisé de leur contester. Aux yeux de la plupart des sujets savoyards du roi de Sar- daigne, cette société profondément imprégnée de resi)ril religieux, rattachée par des liens séculaires à des princes le plus souvent justes et bons, pré- sentait la forme normale de l’organisation des sociétés humaines. Certes il y avait des imperfec- tions, des vices d’administration à corriger, des réformes à opérer; mais, sur le fond des choses, tout le monde était d’accord. Joseph de Maistre partageait tout naturellement cet optimisme. C’était le fruit de son éducation, c’était le résultat de la situation qui lui était faite. Pour lui, la religion

SA JIÎUNliSSE.

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catholique était la meilleure des religions, la monar- chie traditionnelle des rois de Sardaigne la meil- leure des monarchies, et le petit monde, sage, ver- tueux où il vivait, le meilleur des mondes possibles. Son originalité fut de devenir le théoricien d’un état social qui n’était qu’un incident dans l’histoire de l’humanité, de croire et de professer que cet état social était l’ordre nécessaire et universel conçu par Dieu pour le gouvernement des hommes. Au fond, cet esprit à large envergure est resté toute sa vie sous le charme des images qui ont séduit son enfance et sa jeunesse . Dans les traditions de presque tous les peuples, on trouve le mythe de l’age d’or. Les individus sont comme les peuj)les. Ils ])oétisent les souvenirs de leurs premières an- nées. Ils j)arent des jdus charmantes couleurs les lieux, quels qu’ils soient, qui ont frappé leurs yeux s’ouvrant à la lumière.

III

L’influence de Rousseau était si générale à la lîn du dernier siècle que nul ne pouvait s’en dégager entièrement, même dans les milieux l’on était le moins accessible aux doctrines du philosophe de Genève. Le premier écrit de Joseph de Maistre, qui devait avoir une manière si personnelle, semble être un pastiche de celui qu’il combattit plus tard si ardemment. C’est un discours prononcé, en 1775,

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JOSEPH DE MAISTRE.

à roccasion d’un voyage de Victor- Amédée III en Savoie, et suivi, deux ans plus lard, d’une mercuriale sur la vertu. On lit dans le premier des phrases comme celle-ci : « La louange est un crime, quand elle se prostitue au vice; elle n’est que ridicule lorsqu’on l’accorde à la médiocrité; mais elle est le plus doux des devoirs quand elle est le prix de la vertu ». Et le jeune substitut loue chez le roi l’honnêteté de la vie privée, la pureté des mœurs, la bonté et l’affa- hilité j)aternelles. En meme temps, il se montre animé d’idées libérales et parlementaires, dans le vieux sens du mol. Il se félicite de la suppression ])rogrcssive des coutumes féodales. 11 croit à la vertu des rcniotistranccs du sénat de Savoie. Il ne veut pas le gouvernement des prêtres; mais il veut que la religion soit prospère et honorée, car pour lui, déjà,

« la religion est le plus puissant des ressorts poli- tiques, le vrai nerf des Etals ». C’est pour cela que, s’il admet la liberté de penser (qu’il serait d’ailleurs malaisé d’atteindre), il ii’adrnet pas celle de publier ce qu’on pense, quand ou pense mal. ]^(i discours sur la vertu respire le même esprit relativement libéral. Telles étaient les idées qui régnaient alors à Turin, que Josej)!! de Maistre, coupabhî de j)areilles har- diesses, reçut un blâme de la Chancellerie. Chose curieuse! il en ])orta toujours le poids. Certes jamais roi de Sardaigfie n’eut de sujet plus lidèle, et jamais personne ne se montra dans la suite j)lus imbu que lui des principes d’autorité; mais il était le moins courtisan des hommes. H lui manquait dejà et il lui

SA JEUNESSE.

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»

manqua toujours celte souplesse plus nécessaire que In talent pour être bien noté. Etranger aux habitudes de la toute-puissante bureaurralie, inca])able de se plier à la routine administrative, il choquait les pré- jugés de ses chefs, qui le desservaient auprès du roi. bu verra qu’il souffrit toute sa vie de ce malentendu.

Le style des premiers discours du futur auteur des Considérations sur la France est d’un bon élève, nourri aux plus pures sources de la tradition clas- sique qui expirait alors dans la puérilité. Un curieux document, conserve par hasard, montre l’idée qu’il se ffiisait, vers 1780, des conditions de l’art oratoire. Ce sont les corrections qu’il apporte à une mercu- riale j)réparée par un -de ses collègues. « Aucun terme technique, déclare-l-Il, ne doit paraître dans un ouvrage d’éloquence. » Et, conformément à l’oracle qu’il a rendu, il biffe ferment, il biffe branche gour- mande, il biffe capitulation, estimant que ce mot ne peut j)as (( s’employer au moral dans le style noble ». Son ami avait écrit un petit maître, a Petit maître! dans une harangue! y pensez-vous!! ^ »

En 1784, il prononc;a un discours de rentrée sur le caractère extérieur du magistrat. Ici, ce n’est pas seulement le style de Tiousseau , c’est quelque chose meme de sa pensée que nous retrou- vons. Le jeune magistrat croit au contrat social, comme tout le monde y croyait alors. Il parle de

1. Voir rintérossnnle publiralion de M. Dos(;osti*s, Joseph de Maistre avant ta Hevotution, 2 vol. in-8, Paris,

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JOSEPH DE MAISTRE.

ces parlements de sauvages dont il se moquera si spirituellement plus tard, de ces hommes primitifs qui abdiquent une partie de leur liberté naturelle c( autour de l’autel de la patrie qui vient de naître ». Rien encore ne fait présager l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg \ mais on y trouve une admirable élévation de sentiments, une haute idée du devoir. Nul n’a porté plus haut que Maistre la dignité humaine et il est beau de voir comment le jeune substitut se trace à lui-même le rôle qui lui est dévolu. Il demande au magistrat d’inspirer la con- fiance par la sévérité de sa tenue, par le choix des relations, par la jiureté de la vie, d’écaiTer les solli- citeurs par une réserve pleine de dignité. Le magis- trat doit penser qu’on l’observe toujours, qu’on est porté à le juger sévèrement. Son attitude, dans toutes les circonstances de la vie, doit être telle qu’on se rende compte qu’aucune séduction ne peut avoir ])rise sur lui. Il ne doit jamais parler des affaires en cause, ni même traiter dans la conversation des questions de droit. Car le magistrat n’est pas un légiste qui ergote, mais un oracle qui prononce.

Ce langage, dans la bouche d’un homme si jeune, ne j)ouvait passer inapercju. Si, à Turin, on eu prit encore ombrage, croyant voir quelque arrière- pensée satirique, à Chambéry, Maistre se plaça d’emblée au jiremier rang de la jeunesse studieuse et intelligente. Il s’elforçait de réaliser lui-même le type du magistrat tel qu’il l’avait représenté. Exern- ])laire dans ses mœurs, il consacrait au travail de

SA JEUNESSE.

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longues heures chaque jour. Il accumulait ainsi ce trésor de connaissances variées dont il a tiré tant de profit plus tard. Ses penchants le poussèrent à apprendre la théologie, d’où une penle naturelle le conduisit à l’étude des doctrines secrètes qui révèlent aux initiés les arcanes du monde invisible. 11 subis- sait ainsi ce goût de l’occultisme qui était si commun à la fin du siècle dernier, comme il l’est à la fin du nôtre. On appelait alors illuminés les jiersorines et elles étaient nombreuses qui prétendaient pos- séder des lumières particulières sur le monde, ses origines et ses destinées, sur Dieu, sur ses rapports avec l'homme. Il y avait des illuminés de toute espèce. Maistre donne même ce nom aux francs- maçons, comme à tous ceux qui chercliaient à se créer pour eux-mêmes une religion sjiéciale, en dehors ou au-dessus des confessions reconnues et d(?s credo arrêtés. Le mot était plus communément ap[)liqué aux disciples de Weisshaïqit, professeur de droit canon à runiversité d’Ingolstadt, qui eut de son temps une assez grande célébrité. Ces sectaires avaient ceci de particulier qu'ils professaient contre les Jésuites une haine violente et qu’ils avaient, ou (ju’on leur attribuait le dessein de détruire la Com- ]>agnie par les moyens que les ennemis de celle-ci raccusaicnl d’employer, c’est-à-dire par tous les moyens. Mais il y a illuminés et illuminés. Tout autres étaient de braves gens dont Maistre fit la con- naissance à Lyon, il se rendait quelquefois pour assister à leurs séances. Lyon, qui est la vraie capi-

10 JOSEPH I)E MAISTEE.

laie religieuse de la France, est aussi la ville les doctrines mystiques s’acclimatent le plus facile- ment. Une étude de psychologie lyonnaise montre- rait chez les hommes distingués de la région, avec une constante préoccupation morale, une ima- gination, interne en quelque sorte, qui pour être contenue n’est quelquefois que plus ardente. Ceux (jiii y joignent le sens de la vie pratique sont aptes aux grandes affaires et capables de s’élever très haut dans tous les ordres de l’activité humaine. Mais combien restent des rêveurs, des esprits chimé- riques, mal armés pour les luttes de l’existence, arrêtés dans leur essor j)ar une certaine difficulté de co/icrctcr, empêchés de faire bien par la pour- suite du mieux! De pareils êtres sont une proie facile du mysticisme. Les illuminés que Maistre visitait à Lyon étaient disciples du juif cabbaliste portugais Martinez Pasqualis, qui fut le maître de Saint-Martin, le « Pbilosopbe inconnu », auteur de rjlonimc (le désir. Ces « Martinisles » étalent chré- tiens et, comme le fil longtemps Saint-Martin, ils observaient les pratiques de la religion catho- lique. Mais il leur fallait quelque chose de plus que* le catholicisme traditionnel et banal. Ils rêvaient d’un ebristianisme supérieur. Ils croyaient qu’en s’inspirant des premiers chrétiens qui avaient vécu en contact avec Jésus, ils arriveraient à pénétrer les secrets de la nature, à approfondir la notion de Dieu , à se mettre en communication avec le monde des esprits. Maistre fut attiré par ces doctrines

SA JEUNESSE.

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séduisantes, qui satisfaisaient ses aspirations intimes, sans trop heurter sa foi.

La vertu de ces Martinistes lyonnais, leur douceur de caractère, le charmèrent à tel point que, trente ans plus tard, il se rappelait encore avec plaisir leurs réunions auxquelles il avait assisté. Il étudia les écrits de leur chef Saint-Martin, et lui emprunta, dans l’ordre social et dans Tordre métaphysique, beau- coup plus qu’on ne le pense communément. Le « Phi- losophe inconnu » était d’ailleurs une des plus atta- chantes figures de son temps. Ayant quitté l’armée pour s’adonner tout entier à l’étude et à la médita- tion, plein de douceur et d’originalité, il exerçait une grande séduction personnelle. Quand il alla s’établir à Paris, il y fut fêté dans le monde des salons élé- gants. Aux femmes vivant dans un milieu démora- lisé et pervers, aux hommes blasés par le sarcasme et l’ironie voltairienne, il plaisait par une grâce naïve, par la simplicité du cœur. C’est moins par l’action directe il n’eut pas l’occasion de le fré- quenter beaucoup que par ses écrits qu’il séduisit Joseph de Maistre. Celui-ci n’admettait pas la rail- lerie sur les conceptions abstruses de Saint-Martin. Quand parut l'ilonune de désir ^ qu'il admirait beau- coup, sa sœur, Mlle Thérèse de Maistre, se permit de formuler dans une lettre quelques objections au nom de l’orthodoxie et aussi du sens commun, à propos notamment de ces théories des nom- bres, conce2)tions puériles, sous des apparences de profondeur, qui ont troublé bien des cerveaux

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JOSEPH DE MAISTEE.

depuis Pythagore. « Tu dis, réplique Joseph de Maistre, que ce prophète te paraît tantôt sublime, tantôt hérétique, tantôt absurde. Le premier point ne souffre point de difficulté. Je nie formellement le second et je m’engage à soutenir son orthodoxie sur tous les chefs.... Sur le troisième point, je n’ai rien a te dire, ou, si tu veux, je te dirai qu’il est très certain qu’avec une règle de trois on ne peut pas faire un ange, ni même une huître ou un savant du café de Blanc. Ainsi le prophète est fou, s’il a voulu dire ce que tu as cru : mais s’il a voulu dire autre chose?... »

A Chambéry, il n’y avait pas de Martinistes. L’illuminisme n’y était représenté que par des francs- maçons, auxquels Maistre s’affilia de bonne heure. A cette époque, la maçonnerie n’avait pas encore attiré les foudres de l’Eglise. Les hommes des familles les plus distinguées de Savoie, les femmes du meil- leur monde, les membres du clergé eux-mêmes assistaient volontiers aux réunions de la loge des Trois-Mortiers ou de celle de la Parfaite Union, Maistre ne dépassa pas le vestibule du temple de Jérusalem, bien qu’il eût été investi de la dignité de « Grand Orateur » à la Parfaite Union. Si inoflen- sive que fût son action, cette loge attira pourtant la défiance de l’autorité . Le gouvernement sarde crut y voir un foyer d’idées subversives. Le « Grand Orateur » fut député à Turin pour plaider la cause de ses frères auprès du roi. Il fut écouté avec bien- veillance et crut avoir convaincu Sa Majesté de l’ina-

SA JEUNESSE.

19

nitc des soupçons qu’on lui avait fait concevoir. La loge ne fut pas moins dissoute quelques jours plus lard. On pense bien que cet incident n’accrul pas la faveur dont jouissait à la cour le jeune substitut.

IV

Chambéry possédait, à la fin du xviii® siéede, une société intelligente et cultivée, comme il arrivait souvent jadis dans des villes de second ordre, loiile flamme intellectuelle semble être éteinte aujour- d’hui. On aimait les lettres, on cultivait la jioésie, on goûtait extrêmement le théâtre, souvent on jouait des pièces classiques dans les salons. Le jeune Maistre fréquentait volontiers dans le monde sa situation l’avait placé. Là, ce n'était plus le mys- tique rêveur, ni le magistrat sévère, c’était le jeune homme plein de vie et de gaîté. Dans les réunions mondaines, soirées, dîners, ou « journées anglaises » lesquelles duraient parfois de midi jusqu’à quatre heures du matin, il était recherché pour sa belle humeur et son esprit. De ses j)remiers succès date ce goût du monde qu’il garda toujours et qui lui fat une grande ressource aux heures de détresse. Sa conver- sation n’était pas l’art raffiné des causeurs profes- sionnels qui florissaient alors dans les salons de Paris, c’était l’expansion naturelle et spontanée d’une pensée riche, originale, avec le tour le plus imprévu, mais parfois avec des rudesses provinciales qui

20 JOSEPH DE MAISTRE.

auraient choqué peut-être les délicats habitués de Mme Geoffrin. « C’est une excellente terre, disait de lui Saint-Martin, qui l’avait vu vers cette époque à Chambéry, mais qui n’a pas reçu le premier coup de bêche. » Maistre, en rappelant ce propos, trente ans plus lard, ajoute : « Je ne sache pas que, dej)uis lors, personne m’ait labouré ».

En 1774, en perdant sa mère, qu’il pleura tou- jours, il perdit la seule femme qui ait jamais pris sur lui une influence réelle. Les autres, d’une manière générale cl eu tant que femmes, occupèrent très peu de place dans sa vie. Le sentiment qu’il professait pendant sa jeunesse à leur égard se traduit dans quelques lettres de ce temps qui nous sont par- v(mucs. 11 j)arle d’elles à peu près comme ferait un séminariste. Ce qui le frappe surtout, c’est la fonc- tion spéciale qui leur est dévolue en vue d’assurer la perj)étuilé de la race humaine : elles sont des « pon- deu es », des « couveuses ». Si, écrivant à quelque ami marié, ces mots lui semblent un peu crus, il recourt à d’autres vocables empruntés aussi à l’iiis- toire naturelle, il dit ta poule ou, j)Our être j)lus gracieux, ta tourterelle. Quand le moment lui j)arut venu d’avoir lui-même sa couvée, il se maria. C’est dire que son mariage n’eut rien de bien romanesque. 11 était fondé sur une alfection profonde et rai- sonnée, et précédé de liançailles qui avaient duré sept ans. « M. de Morand, écrit Maistre à son ami Costa de Beauregard, en 1780, m’a donné une grande marque d’estime, en n’opposant jamais le moindre

SA JEUNESSE.

21

obstacle à ma liaison avec sa fille. Je puis enfin lui témoigner ma reconnaissance en travaillant au bon- heur de mon amie. Au surplus, mon cher, vous croirez sans peine que le mariage, pour l’homme tant soit peu sage, se fait, comme le saint, avec orainle et tremblement.... Mon plan dans ma nou- velle carrière est court et simple, c’est de rue servir des avantages que le ciel m’a donnés. Je suis la pre- mière et l’unique inclination de la femme que j’épouse. C’est un grand bien qu’il ne faut pas laisser échapper. Mon occupation de tous les instants sera d’imaginer tous les moyens possibles de rrie rendre nécessaire et agréable à ma compagne, afin d’avoir tous les jours devant les yeux un être heureux j)ar moi. Si quelque chose ressemble à ce qu’on peut imaginer du ciel, c’est cela. » Ce langage n’est ]>as celui d’un homme bien épris : Maistre parle du bonheur de sa fiancée plus que du sien, qui ne paraît être qu’un bonheur indii'ocl. Il faut reconnaître que si, ])ar certains cotés de son caractère, Mlle de Morand était très digne de l’union qu’elle allait con- tracter, elle n’avait peut-être j)as l’envergure néces- saire j)our suivre son futur mari dans les hauteurs il planait. Mme de Maistre était douée d’un remar- quable bon sens. Elle se montra j)leine de courage dans des circonstances difficiles. Maistre fut pour elle un époux dévoué et aüéclionrié ; il rendait pleine justice à celle qu’il appelait volontiers, avec une condescendance non dénuée de quelque ironie ,

« Madame Prudence ».

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JOSEPH DE MAISTRE.

Les années qui précédèrent la Révolution ne furent marquées pour lui que par des événements de famille : la mort de son père, auquel il suc- céda bientôt comme sénateur, la naissance de son fils et de l’aînée de ses filles. Absorbé par ses tris- tesses et scs joies intimes, coiTesjxindant avec ses frères, ses sœurs, ses amis, menant de front ses études particulières et scs devoirs professionnels, poursuivant ses lectures, mêlé en meme temps à tous les incidents locaux du monde et de la politique, mais n’ayant aucun but à jioursuivi’c, aucune œuvi’o à accomplir, il succombait, comme il récrivait plus tard, sous « rénorme poids du rien ». alizé jiar les circonstances dans cette vie à la fois stérile et affairée, il est peu j)j‘obablc qu’il s’en fût jamais dégagé, si la Révolution française n’eût pas éclaté.

Il serait resté un magistrat instruit et bonoi'é, il eût été appelé ])eut-élre à présider le Sénat ou même à siéger un jour à Turin dans les conseils du Roi. Il aurait écrit pour ses collègues quelques savants mé- moires. 11 aurait enrichi les archives des académi(‘S de sa province de travaux remarquables, que quelque compatriote curieux aurait peut-ôti'c exhuniés aj)rès sa mort. Mais jamais sans doute il ne fût devenu le grand écrivain qu’il a été. La Révolution française fut l’aiguillon qui stimula son génie. Et son génie avait l)es()in d’élre stimulé. C’est qu’en effet Maistre n’avait ])as le tempérament d’un littérateur dans le sens que ce mot comporte souvent de nos jours. L’état d’esprit d’un écrivain de profession, écrivant

SA JEUNESSE.

23

pour écrire, se creusant la tête pour trouver le sujet (l’un article ou d’un livre, lui eût fait horreur. Il n’écrivit jamais par métier, ni même par plaisir. Il j)renait des notes pour fixer ses idées ; il composait des livres pour les répandre. Ainsi s’explique <ju’à l’âge l’imagination est la plus féconde, jusqu’à quarante ans environ, n’ayant rien à dire, il se tait. Quand sonne l’heure de l’action, c’est-à-dire quand la Révolution vient menacer tout ce qui lui est cher, détruire les institutions auxquelles il est attaché, détr(^)ncr le souverain légitime de la Savoie, n’étant pas homme d’épée, il prend la plume. Ecrire, pour lui c’est agir.

CHAPITRE II

LES ANNÉES D’ÉMIGRATION

I

Maistre passait, avant la Révolution, pour un libéral. Il élail, suivant un mot de son fils Rodolphe, « pour ces libertés justes et honnêtes qui empêchent le peuple d’on convoiter de coupables ». Mais il était trop intelligent pour ne pas comprendre, après 1780, que le flot populaire ne serait pas contenu dans les faibles digues que l’on cherchait à lui opposer. Aussi, alors qu’aulour de lui, ])armi ses amis, ses collègues, les ]>arlisans des idées nou- velles étaient nombreux, se signalait-il par son esprit autoritaire et son intransigeance. Les émeutes de Chambéry en 1790, la faiblesse du gouvernement royal l’indignaient. « La grande thèse populaire, écrit-il en 1791 au garde des sceaux à Turin, est que tout acte de l’autorité réprimante est une tyrannie ou une imprudence, et que le pouvoir ne se conserve

LES ANNÉES D ÉMIGRATION. 25

qu en n agissant point ou en ne se montrant qu avec tous les symjitômes de la peur. Ce système prêché depuis deux ans par des ignorants qui le croient et par quelques gens d’esprit qui le font croire a pro- duit des effets dont Votre Excellence, qui est à la tête des affaires, peut juger mieux que personne*. » Et il constate que les idées du pays se transforment tous les jours, que la propagande française marche à grands pas dans tous les rangs de la société. C’était vrai. De part et d’autre, on n’allendail qu’une occasion de jirendre et de se donner. Assu- rément le peuple de Savoie, de lui-même, n’eut pas fait la Révolution. Mais, grâce à l’identité de langue, grâce aux relations constantes entre deux pays que séparait une frontière tout artificielle, l’esprit nou- veau se répandait dans le duché. Nomlire de gens allaient assister, à Lyon et à Crenoble, à ces fêtes de la première époque de la Révolution l’enthou- siasme était si sincère et si contagieux. Livres et journaux pénétraient de toute part, malgré la police. A Chambéry, le lléec'd de la marmotte poussait le pays à s’unir à la France. Les autorités étaient impuissantes, terrorisées par l’audace des meneurs qui sentaient le jiays avec eux. Le Roi, à Turin, sous la protection des Alpes, entouré d émigrés français qui le trompaient, gardant à sa cour scs

1. Archives de Turin. Celte pièce a été communiquée par M. le B®" Bollatî do Saint-Pierre, surintendant des Archives du Piémont, que l’auteur est heureux de remercier ici de son obligeance.

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JOSEPH DE MAISTRE.

gendres les comtes de Provence et d’Artois, qui le compromettaient, lançait des foudres impuissantes qui le discréditaient sans pouvoir le sauver.

En 1792, au premier prétexte que le roi Victor- Arnédée se chargea de fournir, l’invasion de la Savoie fui décidée. Pendant que l’armée royale passait prccipilamment les monts, les troupes fran- çaises du général Montesquiou se répandaient dans les vill(‘s et les villages. Le j)lus grand nombre leur faisait fête j)ai* sympathie, les autres ])ar engoue- ment ou par peur. Le comte de Maistre n’était acces- siJjle à aucun d(; ces sentiments. Il partit avec tous les si(;ns . Mais , quelque temps après, parut un décret ordonnant aux émigrés de rentrer, à peine de cordlscation. Mme de Maistre, effrayée pour ses enfrints de cette ])erspective redoutable, revint à Chambéry. L’ancien sénateur l’y suivit et se laissa meme eni’oler dans la garde nationale.

Le changement qui s’était opéré soudain dans les esprits le fi*a})pa vivement. Sur un petit cahier il nolait parfois ses impressions, il inscrit, le 20 jan- vier 179d, CCS mois prophétiques empruntés à Vir- gile :

No vus rerum iiuscilur or do.

« Je monte ma première garde à la maison com- mune, écrit-il quelques jours plus tard, sur le même calepin. Une belle question serait de savoir si je monterai la deuxième. » Un secret instinct lui fai- sait comprendre que cet état de trêve entre l’auto-

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rite révolutionnaire et lui ne pourrait pas durer. Il refusa de payer l’impôt de guerre levé sur la Savoie, déclarant hautement qu’il ne donnerait pas d’argent pour combattre l’armée royale, dont ses frèi'cs fai- saient partie. Celte attitude le rendit suspect. Des mili(dcns vinrent opérer une j)erquisilion chez lui. II doit fuir d(‘ nouveau en toute lutte, au moment Mme de Maistre venait de mettre au monde un troi- sième enfant, sa fille Constance, qu’il ne devait revoii* qu’après plus de vingt ans. Il jirit le chemin do la Suisse et s’établit à Lausanne, sa femme, son lils Rodolphe et sa fille Adèle le rejoignirent successiveriieiit.

II

Lausanne avait été pendant une grande partie du dernier siècle un centre fort intéressant de culture intellectuelle. Quelques déhi*is de la snciété qui avait gravité jadis autour de Mme Nccker subsis- taient encore (ui 1793. Parmi eux était l’illustre Gibbon, qui, comme tant de s<'s comjiatriotcs, avait passé sa vie jiresipie tout entière hors de son J)ays. Maistre eut ainsi l’occasion de fréquenter l’histo- rien sceptique , l’apologiste de Julien l’Apostat , l’adversaire de tout ce qu’il vénérait le plus. C’était ce|)endant ])our lui une bonne fortune que cette ren- contre : mais Gibbon partit bientôt pour l’Angleterre et y mourut. Maistre, pour qui causer était une habi-

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JOSEPH DE MAISTRE.

lude et un besoin, s’ctait créé des relations parmi les habitants les plus distingués de la ville, aux- quels se joignaient quelques émigres français, pau- vres gens naïfs qui se croyaient toujours à la veille de rentrer en possession de leurs biens, quelques Savoyards, ayant mis le lac de Genève entre eux et l’autorité française. Au nombre de ces derniers était la famille du marquis Costa * , un ami intime de Maistre, ofTicier dans l’armée du roi. Le soir, on se réunissait pour échanger les nouvelles reçues, pour se communiquer ses espérances ou ses craintes. Maistre était l’âme de ces réunions. Le chagrin, les privations, les inquiétudes du lendemain n'alté- raient pas sa sérénité, ou plutôt telle était sa mobi- lité d’impression que dans les j)ires moments la moindre distraction lui rendait sa belle humeur. Un court séjour que Necker et sa fille firent à Lausanne, pendant qu’il y demeurait, lui fut une diversion précieuse. Mme de Staël le charma par l’éclat de sa conversation et la profondeur de ses idées. Mais ni lui ni elle n’aimaient beaucoup écou- ter. Un jour que l’auteur de Corinne parlait, Maistre s’endormit, éprouvant pour la première fois l’incon- vénient d’une légère infirmité qui s’aggrava plus tard des accès instantanés de sommeil, dont ses ennemis abusèrent souvent pour le desservir.

1. Le marquis Costa dont il est ici question est celui dont le petit-fils, le marquis Costa de Beauregard, a fait revivre le souvenir dans un de ses livres les plus remarquables {Un homme d'autrefois).

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Il se rappelait avec plaisir ces entretiens, bien qu’il raclât un peu de raillerie au souvenir des « scènes à mourir de rire » qui avaient marqué ce qu’il nom- mail ses « Soirées helvétiques ». Plus tard, oubliant tout à fait la séduction qu’il avait subie, il en vint h juger Mme de Staël avec une sévérité injuste et ])resque cruelle. Si celle-ci eût prolongé son séjour à Lausanne, le charme n’eût pas duré longtemps. Klle avait li op d’esprit, trop d’éclat, trop d’idées. Elle étonnait, elle éblouissait, mais elle fatiguait vite. Que l’on compare l’accueil qu’elle reçut lors de son premier voyage en Allemagne à celui qu’elle y trouva quelques années après. Gœthe prolongea son séjour à Carlsbad jusqu’à ce qu’elle eût quitte Weimar.

Joseph de Maistre supportait avec dignité l’épreuve qui lui était inÜigée par les circonstances. Le roi de Sardaigne lui avait demandé des rapports politiques. Il écrivait ce qu’il pouvait apprendre ou deviner des événements*; mais, obsédé parla pensée de la Révolution, que tout lui rappelait sans cesse, il pensa qu’il pourrait utilement la combattre en ])ubliant les sentiments qu’elle lui inspirait. C’est ainsi que l’ex-séiiateur de Chambéry devint écri- vain. Ici commence sa auc nouvelle.

Son premier écrit fut tout de circonstance. 11

1. Celle correspoiidaiice ii’a pas été eonservêo aux Archives royales du Piémont. C’est une lacune d’autan» plus regret- table que l’on sait, pur le souvenir qu’en ont gardé les con- temporains, qu’elle était du plus haut intérêt.

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s’agissait de détacher les Savoyards de la rVance. Quoi d’étonnant que la Savoie ait subi l’entraînc- ment général qu’on éprouvait alors pour la Révolu- tion dans toute l’Europe, en Allemagne, en Italie, en Angleterre même, les poètes chantaient la prise de la Bastille comme une victoire de l’huma- nité? Mais comment les événements qui ont suivi ne dessilleraiont-ils pas les yeux? Le jycuplc a cru qu’il obtiendrait la liberté avec et par son roi. l’a-t-on mené? Il s’est donné à la France, ou a paru se donner à elle, car la |)rétenduc assemblée natio- nale des Allobroges n’était pas légale et ne repré- sentait personne. Qu’en est-il résulté? A un régime paternel et doux, à une administration sage, hon- nête, juste, a succédé la tyrannie de la plèbe. Le pouvoir royal n’est pas illimité, comme on le. croit. Des freins multiples l’arrêteraient s’il voulait excéder certaines limites ; la religion que professe le roi, la honte qui rejaillirait sur lui, sur sa famille, l’o])!- nion de ceux qui l’entourent, la politique môme dont il ne peut |)as méconnaître les obligations. La tyrannie de la plèbe, au contraire, n’a ni frein, ni limites. Dans une assemblée, les mesures les plus injustes, les plus vexatoires peuvent être votées, parce qu’aucun des votants ne se sent responsable. La responsabilité appartient à la collectivité, autant vaut dire à personne. Que les Savoyards secouent donc le joug qui les écrase! qu’ils rappellent leur souverain légitime! c’est l’intérêt bien entendu de tous.

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Répa\idre dans le peuple ces idées, qui ne man- quaient pas alors d’originalité, ce fut l’objot des Lettres d'un royaliste savoisicn^ publiées en 1793, sans nom d’auteur. Elles sont curieuses, ces lettres, par bien des motifs. Et d’abord, on y voit j)crcer la j)ensée fondamentale de Maistre en matière j)oIi- tique, savoir que la Révolution est une tourmente qui o])érera sur son passage d’irréparaJ^Ies destructions, mais qui ne durera pas. Dans ce premier ouvrage, les raisons transcendantes qu’il donnera plus tard à l’appui de ses prévisions sont à j)eine indiquées; s’il annonce le retour prochain de l’ancien régime, c’est surtout parce qu’il voit la France révolution- naire entourée d’ennemis et parce que la meilleure manière de convaincre les Savoyards de la nécessité de se rallier au roi, c’est de leur afür‘mer son retour. Ce j)assionné, ce mystique est un politique avisé quand il y a lieu de l’èlre. Et il annonce à s(îs com- patriotes que la restauration ne sera suivie ni de rej)résailles, ni de sévérités. Chacun reprendra sa place. Seuls les meneurs seront punis, et cru’ore seront-ils sûrs de l’indulgence du roi s’ils viennent, avouant leur faute, se jeter à ses pieds. Au loi, il rappellerait, s’il osait, le mot profond de Charles II d’Angleterre, à qui l’on conseillait aussi le pardon et l’oubli, au moment de sa rentrée dans ses Etats :

« Oui, dit le roi, le pardon pour mes ennemis, et l’oubli pour mes amis ».

A ces sages avis, il est piquant d’opposer la con- duite de Victor-Amédée, au moment paraissent

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JOSEPH DE MAISTRE.

les Lettres d'un royaliste. L’alliance avec l’Aulriche qui venait de lui envoyer un général, le marquis de Vins, les difficultés que la France trouvait de toute part, le soulèvement de quelques paysans du Fau- cigriy, donnaient à ce prince l’illusion que la Savoie serait prochainement reconquise. Aussitôt il s’oc- cupe de constituer des commissions militaires pour juger les coupables. « Vous me parlez, dans une de vos lettres, de la place d’avocat général, écrit Maistre, le 4 sejilembre 93, au baron Vignet des b^Ioles, agent diplomatique de Sardaigne à Berne. Je ne sais que vous dire. Quand même on penserait à moi, ce que je ne crois pas du tout, il y a appa- rence que je ne pourrais pas m’accorder avec les maximes qu’on adoptera. Etiez-vous instruit de la chambre ardente établie à Moustiers? Je vous avoue que je ne voudrais pas faire partie de pareils tri- bunaux. Gomment? la première idée du roi est de punir. A-t-on jamais rien imaginé de plus impoli- tique? Tandis que les trois quarts de la Savoie sont sous le couteau, on s’amuserait à pendre en effigie! Belle imagination en vérité!... Tandis qu’il faudrait inonder la Savoie d écrits encourageants et consola- teurs, ils ne pensent qu’à planter des potences! » La place d’avocat général ne fut pas offerte à Maistre cl le « système de Turin », comme il disait, ne fut pas appliqué, par la bonne raison que les espérances du roi et de scs ministres furent déçues. Alors (pie les exaltés voyaient déjà l’armée austro- sarde à Lyon, l’arrivée des renforts que le général

LKS ANNÉJÎS d'ÉMKJHATION.

Gouvion amenait à Kellermann, jointe à riiierlie de de Vins, retourna les rôles. Les Austro-Sardes repassèrent les Monts au grand seanilalo des hommes de cœur qui servaient le roi. Joseph de Maistre ne pouvait contenir son indignation : de ce temps date sa haine pour l’Autriche, dont il ne manquait jamais une occasion de stigmatiser la perfidie et la dupli- cité. Pour lui, comme pour bien d’autres, le mar- quis de A^ins avait reçu l’ordie de restin* en Pié- mont. A quoi bon guerroyer en Savoie cl en France, dans des pays dont l’Autriche n’avait que faire? Ne jamais prendre ce qu’on ne peut garder, telle était, d’après Maistre, la niaxime du conseil aulique, lequel professait aussi qu’il ne faut jamais défendre pour l’ami ce qu’on peut espérer re])rendre sur rennemi. Cette défense ne donne que des titres à la recon- naissance de l’ami qu’on a secouru ; la reprise con- fère des droils plus sérieux sur ce qui on est rohjcîl. S’assurer des droits sur le Piémont, paraissait le véritable but du gouvernement de l’illmpereur en s’alliant avec A^ictor-Arnédée. Alors que son ami A^ignet des E tôles, esprit moins clairvoyant, ne con- cevait de salut c{ue dans récrasement de la Fiance par l’Autriche, Maistre, qui haïssait le jacobinisme comme personne, sentait la nécessité d’une France puissante dans l’inlérèt de l’équilibre ei.copécn.

« Les Français, écrivait-il, ont sans doute des cotés qui ne sont pas aimables : mais souvent aussi nous les blâmons parce que nous ne sommes pas faits comme eux. Nous les trouvons légers. Ils nous trou-

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JOSEPH DE MAISTRE.

vent pesants. Qui est-ce qui a raison?... Le reproche que vous faisiez l’autre jour aux Français (aux émi- grés) de se réjouir des succès de leurs bourreaux vient en ore de la même prévention, si vous y regardez de près, car ce sentiment est très raison- nable et même héroïque. Les soldats français ne sont point les bourreaux des émigrés, mais les sujets de ces bourreaux, ils se battent ])our une mauvaise cause, mais leurs succès n’en sont pas moins admirables.... Si je n’ai pas de fiel contre la France, n’en soyez pas surpris : je le garde tout pour l’Aulrichc. C’est par elle que nous sommes humiliés, pej'dus, écrasés. C’est par elle que nous sortirons d’ici non seulement sans argent, mais sans considération, j’ai presque dit sans honneurs. Celle maison d’Aulriche est la grande ennemie du genre humain et surtout de ses alliés. » Très tenace dans scs idées, toujours fidèle aux premières impressions reçues, Maistre garda jusqu’à sa mort sa haine de la politique autrichienne, en même temps que sa sympathie pour la France, qui n’a pas eu d’ami |)lus chaleureux que ce fougueux adversaire de la Révolution.

Il suivait avec émotion, de son observatoire de Lausanne, les périj)élies de la guerre qui se pour- suivait dans les AI])es. Les lettres de son ami Costa de Reauregard le renseignaient sur les événements. Ce dernier avait avec lui son fils aîné, Eugène, un jeune homme, presque encore un enfant, qui don- nait de grandes espérances et qui mourut des suites

LES ANNÉES D'ÉMIGRATION.

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d’une blessure reçue dans une escarmouche au Col Ardent. Maistre fut chargé d’annoncer la triste nou- velle à la marquise Costa, qui était, au printemps de 1794, à Nyon. « A la première nouvelle de votre malheur, écrit-il au malheureux père, j’ai volé à Nyon, j’ai demeuré deux jours avant de monter l’escalier de votre femme. Enfin, il a fallu se déter- miner : il n’y a plus eu moyen de lui cacher sa j)erlc. Je n’entreprends point de vous peindre sa tristesse. Elle est profonde ; mais elle est religieuse. . . . Au milieu du triste spectacle que j’ai sous les yeux, j’éprouve une satisfaction inexprimable à voir que les soins de l’amitié sont doux pour votre malheu- reuse femme. Je suis venu pleurer avec elle et elle rn’eii sait gré. Cher et malheureux ami, que ne j)uis- je me partager.^ que ne puis-je pleurer à Nyon et à Goni ? Si quelque chose pouvait augmenter la tendre amitié que j’ai pour vous, c’est le malheur.... » Et Maistre entoure la femme de son ami de la ])lus louchante sollicitude. Il la décide à revenir à Lau- sanne, l’installe auprès de sa famille. Cet homme qu’ semble toujours ])laner dans les froides régions de la philosophie, dont la doctrine respire j)arfois une dureté presque cruelle, révèle une àme capable de tendresse, et la douleur à laquelle il assiste l’émeut jusqu’au cœur. Ne sachant quel adoucisse- ment apporter au chagrin de la marquise Costa, il eut l’idée de consacrer quelques pages au souvenir du malheureux jeune homme qu’elle pleurait. Le discours à la marquise Costa rappelle par son objet

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JOSKPH DE MAISTHE.

ces écrits qu’on appelait autrefois des Consola- tions, et dont Sénèque, dans l’antiquité, a donné les modèles les plus connus. Mais il a été aussi pour l’auteur une occasion d’exprimer quelques-unes de ses idées favorites, qui commençaient alors à germer dans son cerveau. M. de Maistre est tout entier dans ce discours, a pu dire non sans raison Veuillot.

II a eu le mérile de comprendre que, pour calmer le désespoir d’une mère, les procédés des philo- sophes stoïciens étaient inipuissanls. Loin de cher- cher à détourner sa pensée, il lui rappelle les (pia- lités charmantes de l’enfant qu’elle a ])erdu. Elle l’aimait tro[) pour pouvoir être distraiie de son cha- grin. Elle ne pouvait trouver quelque douceur que dans le ressouvenir de l’enfant chéri, en se le repré- sentant tel qu’il était, en songeant au bonheur de sa présence. « Les véritables douleurs ne veulent pas

être distraites, dit Maistre Je sais que vous ne

jouissez que de ce qui peut entretenir votre dou- leur. » « C’est consoler un philosophe que de lui justifier ses larmes, écrivait Molière à son ami Le Vayer qui avait, lui aussi, perdu son Jils, cl de mettre sa douleur en liberté. » Ce qu’une intelli- gence délicate des besoins d’une âme endolorie avait inspiré à Molière, l’infaillible instinct du cœur le dictait à Joseph de Maistre. Le poète et le philo- sophe ont senti l’un et l’autre, comme l’auteur de l’exquise élude à qui nous empruntons ces lignes, que « consoler une douleur, ce n’est pas en dis-

LES ANNÉES d’ÉMIGRATION. :i7

traire : ce n est pas même la guérir. Consoler une douleur, c’est la charmer )>.

III

Au temps il composait ce discours, les médi- tations de Maistre se concentraient de plus en plus sur la politique et ce que l’on apj)ellerait de nos jours la sociologie. Dans une lettre à Vignot des hUoles, du 22 août 1704, il expose le plan d’un grand ouvrage auquel il travaille. « Chaque jour, dit-il, il grossit sous ma main. » Son plan était d’étudier successivement les origines de la souveraineté, l’exercice de la souveraineté, le droit d’insurrection, en démontrant par l’absurde qu’il n’existe pas. Une quatrième partie, sous le litre de politique exj)éri- iiicnlale, aurait a])porlé la démonstration des vérités contenues dans les trois premières, en prenant exemple de la France. « Je ferai voir, écrivail-il, les résultats du syslèim* français par les propres aveux faits dans les discussions de la Convention. J’ai assemblé une foule incroyable de textes que je mettrai ensemble pour faire un discours suivi. C’est un travail extrêmement pénible, mais le résultat serait piquant et intéressant. » Cette compilation a été ])oussée fort loin, et a été jmbliée dans les œuvres posthumes de Maistre sous le titre ironique de faàs de la Révolalion, Les trois premières parties n’ont pas été achevées ; mais les quelques chaj)itres

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JOSEPH DE MAISTRE.

qui ont été rédigés, sans avoir été relus, assure une note manuscrite trouvée dans les papiers de l’auteur, sont bien précieux comme étant la première expression de la pensée de Maistre sur la question qui le préoccupait le plus, savoir l’origine divine de la souveraineté. Publiées après sa mort sous le titre iïJùudes sur la Souveraineté^ ces pages permettent de se rendre compte du développement successif de la pensée de l’auteur. Nous verrons en effet que de sa doctrine sur la souveraineté dérive, non seu- lement sa foi immuable dans le retour de la monar- chie, mais jusqu’au vaste système théocratique dans lequel il prétendait englober l’univers.

Dans la lettre même il esquissait ce projet qui ne fut jamais réalisé, Maistre ajoutait : « Je suis persuadé que le plus grand malheur qui puisse arriver à l’Europe, c’est que la F rance j)erdc toute inlluencc. J’ai donc raison de m’y intéresser. Vous, au contraire, vous la regardez comme l’ennemi du genre humain : vous avez donc raison de lui sou- haiter toutes sortes de maux. Nous partons du même principe, quoique nous arrivions à une con- clusion opposée. O civcas hominiim meules! Cette diversité d’opinions m’a fait naître l’idée d’un ouvrage qui serait certainement lu avec avidité : mais il ne faut pas tant entreprendre! » Cet ouvrage, il se décida pourtant à l’écrire, cl c’est celui qui, en si peu de temps, a porté si haut sa réputation : les Considérations sur la France.

La mode était alors aux Considérations. Nombre

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d’hommes, frappés par les cvénemenls imprévus et tragiques dont ils étaient les témoins, ayant le sen- timent qu’ils assistaient à une évolution importante de rhurnanité, s’en exagérant môme parfois la gra- vité, comme il arrive souvent quand on voit de près les événements historiques (ils paraissent trop grands ou trop petits, rarement dans leurs vraies ])ropor- tions), éprouvaient le besoin de faire part à leurs contemporains des idées que ce spectacle leur in- spirait. Le mot de Considérations a servi de titre à bien des livres dont quelques-uns, avant même celui de J. de Maistre, ont obtenu, en leur temps, un vif succès. Le plus ancien en date a paru à Bruxelles en 1793 : les Considérations sur la nature de la révolution française^ par Mallet du Pan. Ce vois, ancien rédacteur politique du Mercure,, roya- liste convaincu, était un borame. très instruit, très avisé, d’un caractère très droit; mais, protestant do religion, peu enclin à faire intervenir la Providence dans les affaires humaines, il était plus observateur que créateur d’idées. Il différait donc entièrement de Joseph de Maistre, qui ])ourtant fut très frappé ]iar son livre et l’cn félicita chaudement dans une lettre corrirnen(;ant par ces mots : « Monsieur, qui vous a lu vous estime ». Rare éloge chez un homme ])eu enclin à la louange à l’égard d’un pro- testant.

Deux ans plus tard, Saint-Martin publiait sa Lettre à un ami ou Considérations politiques,, philoso- phiques et religieuses sur la révolution française.

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JOSEPH DE MAISTRE.

Cette lettre n’eut pas de lecteur plus empressé que Maistre. Il y trouva, noyées dans un fatras mys- tique, des pensées curieuses et suggestives : il y vil notamment que la Providence avait seule voulu cl amené la Révolution à l’effet d’épurer l’humanité et pour préparer l’avènement d’une ère nouvelle le vrai christianisme florirait sous l’égide de Dieu. Dans le puissant cerveau de Maistre se combinè- rent les idées claires, simples e! logiques de Mallet du Pan, l’observateur méthodique et attentif, avec les conceptions mystiques, les prophéties sibyllines du « Philosophe inconnu ». De cette fusion d’élé- ments divers, vivifiés et transformes par une ima- gination ])uissante, naquirent les Considérations sur la France.

Pendant que Maistre écrivait à Lausanne, un homme qui ne le connaissait pas et dont il ignorait l’exislence, exilé lui aussi parla Révolution, méditait de son côté sur les mêmes objets. dans le Rouergue la meme année qm; Maistre naissait en Savoie, le vicomte de Ronald n’aurait sans doute, lui non j)lus, jamais écrit, si la Révolution n’avait ])as éclaté, lunigré à Heidelberg, il avait ([uarante ans quand il ])ril la plume. Sa ThcAwie du pouvoir civil et religieu.r dans la société civile parut, en 179(), à Constance, au moment les Considérations sur la France parais- saient à Neuchâtel. Ronald et Maistre, pendant celles première partie de leur existence, ne se doivent rien l’un à l’autre. Au même moment, mus par les mêmes ressorts, ces deux liommes, également dévoués à la

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religion et à la royauté, eurent la même vision du présent et de l’avenir. Mais tandis que Maistre, esprit ailé, anime tout ce qu’il louche, et, il ne ])eut j)as convaincre, éblouit, Donald, esprit judicieux, froid et lourd, fatigue souvent le lecteur, sauf à le captiver çà et ])ar quelque forinule lapidaire qui force l’aUenlion et se grave dans la mémoire. C’est Donald qui a écrit celle phrase : « La Révolution a commencé parla déclaration des droits de riiomme. Elle ne finira que par la déclaration des droits de Dieu. )) On ne peut résumer plus heureusement le sens général des CoiisUlcrations sur la France. Pareille identité de vues et de tendances, chez deux hommes restés si longtemps sans communication l’im avec l’autre, excitait l’adrairalioii de Maistre. « Est-il possible, écrivait-il plus lard à Donald, que la nature SC soit amusée à tendre deux cordes si parfaitement d’accord que votre esprit et le mien ? C’est l’unisson le plus rigoureux. C’est un phénomène unique. » Quand Maistre considère les événements de la Révolution, ce qui le surprend d’abord, c’est une disproportion singulière entre les causes et les ellèts. Il voit des hommes médiocres, sans volonté, sans initiative, poussés ])ar une force dont ils n’ont pas conscience, mais dont la j)uissance les entraîne comme malgré eux. Ils sont le jouet de cette force iri'ésistible et mystérieuse, qui les a poussés ils sont, qui a préparé les choses pour eux, qui a fait échouer toutes les tentatives de leurs ennemis, tous les eflbrls tendant à enrayer 1(‘ mouvement révo-

A 2 JOSEPH DE MATSTRE.

lutionnaire. Cette force, quelle est-elle? sinon la volonté même de la Providence agissant sur l’huma- nité par les voies secrètes qui lui sont propres. La Révolution n’est pas l’œuvre des hommes. Ils ne l’ont ni prévue, ni désirée, ni préparée, ni conduite. Elle est l’œuvre de Dieu.

La France a une mission spéciale à remplir dans le monde : c’est de marcher à la tête de la chré- tienté. Ce n’est pas en vain qu’elle a été appelée la fille aînée de l’Eglise. Ce devoir, elle y a manqué en propageant l’imjiiété par l’organe des philosophes, en proclamant son indépendance contre Dieu même. Donc elle doit être punie. La punition, c’est la Révo- lution. — On dira peut-être que les coupables ne sont pas tous atteints et que des innocents sont frappés. Mais sait-on si ceux qui paraissent inno- cents ne sont pas aussi coupables que les autres ? Parmi les victimes de la Terreur, en est-il beaucoup qui n’aient pas mérité leur sort par quelque com- plaisance envers les doctrines révolutionnaires? Au surplus qu’importe? C’est ici que se montrent les théories que l’auteur des Soirées de Saint^Féters- dévelojipera plus tard avec tant d’éclat. Qu’im- ])orte si quelques innocents sont frappés? N’est-ce [las une loi divine, loi manifeste et lumineuse, bien qu’incompréhensible pour notre faible raison, que les innocents payent pour les cou])ables? Le sang répandu possède un mystérieux pouvoir de rédemp- tion et de purification. Celui des innocents est le plus jirécieux. Ce sang nécessaire au salut de la

LES ANNÉES d’ÉMÏGRATION . /tH

France, la Providence n’a pas voulu qu’il roiigîi les mains des royalistes. C’est aux révolutionnaires eux-mérnes qu’elle a laisse l’odieux d’accomplir , par les massacres de la Terreur, par leur propre entr’égorgernent, le sacrifice horrible et salutaire. Il ne sera pas stérile, car le sang n’est jamais répandu en vain. Le sang est « l’engrais qui fait pousser le génie », et le genre humain est « un arbre qu’une main invisible taille sans relâche » pour que ses fruits soient plus beaux. La France, ensanglantée et purifiée en même temps que j)unie, sera plus apte à reprendre son rôle. Que Dieu ait sur la France des vues particu- lières, c’est ce dont on ne peut douter quand on voit de quelle protection constante il la couvre, même au plus fort de la tempête qu’il a déchaînée contre elle. Ce n’est certes pas pour le gouvernement qu’elle s’est donné, qu’elle croit s’être donné, ce n’est pas ])Our couvrir de gloire les hommes qui la dirigent qu’il lui accorde la victoire sur tous scs ennemis du dehors! N’est-ce pas un miracle évident que le succès de ces armées françaises qui n’ont ni argent, ni vêtements, ni discipline ? Mais Dieu ne veut pas la ruine de la France. Il ne permet pas qu’elle soit démembrée. Quant au gouvernement révolution- naire, il ne ])eut pas durer. Dieu s’est réservé la tâche de créer les vrais gouvernements. Qui recon- naîtrait sa main dans ceux de la Convention ou du Directoire? On ébauche des constilutions sans égard pour le passé du pays, pour ses goûts, pour ses mœurs, pour sa foi. On légifère pour l’homme-type,

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comme s’il existait. Il y a au monde des t'rançais, des Anglais, des Italiens, des Allemands. Il y a des Persans, il y a des Chinois. Mais l’homme abstrait qu’ont en vue les politiques révolutionnaires n’a jamais existé nulle part. La Révolution est incapable de fonder, jiarce que jamais un Etat n’a été fondé par la volonté raisonnée d’un ou de quelques hommes. Qu’on observe dans l’antiquité et dans les lemps modernes comment naissent les sociétés hu- maines; partout on trouvera, à l’origine, la religion, qu’on n’oj)pose ])as à cette règle universelle la constitution des Etats-Unis d’Amérique. Rien no j)rouve qu’ils dureront. Les Américains ont décrété la création d’une ville fédérale. « On pourrait parier mille contre un, écrit Maistre, que la ville ne se balira ])as, ou qu’elle ne s’appellera pas Washington, ou que le Congrès n’y résidera pas. »

Ne j)ouvant croii-e à la durée de la république en France, Maistre conclut au prompt rétablissement de la monarchie, après que l’œuvre do ])urirication sera achevée. C’est pour la maison de Bourbon que travaille la Providence, pour celte maison qui a fait la gi’andeur de la France et qui n’a })as démérité devant Dieu, « Tous les monstres que la Révolution a enfantés, dit-il, ri’out travaillé suivant les appa- rences que pour la royauté. Par eux, l’éclat des vic- toires a forcé l’admiration de Tunivers.... Par eux, le roi remontera sur le trône avec tout son éclat et toute sa puissance, peut-être même avec un surcroît de puissance. » A cela, on objecterait en vain que

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les traditions sont brisées en France, que le peuple ne veut plus de roi, que râtne de la nation est démo- cratique. Il importe peu. « Tous les hommes qui ont écrit ou médité l’histoire, répond Maistre, ont admiré cette force secrète qui se joue des conseils humains,... mais c’est surtout dans rétablissement et le renversement des souverainetés que l’action de la Providence brille de la manière la plus frap- ])ante. Non seulement les peuples en masse n’entrent dans ces grands mouvements que comme le bois et les cordages employés par un machiniste, mais leurs chefs mêmes ne sont tels que pour les yeux étrangers. Dans le fait, ils sont dominés, comme ils dominent le peuple. Ces hommes, qui, pris ensemble, semblent les tyrans de la multitude, sont eux-mèmos tyrannisés par deux ou trois hommes, qui le sont par un seul. Et si cet individu unique voulait ou pouvait dire son secret, on verrait qu’il no sait pas lui-même comment il a saisi le pouvoir, que son influence est un plus grand mystère pour lui que pour les autres et que des circonstances qu’il n’a pu prévoir, ni amener, ont tout fait pour lui ou sans lui. ï) Quand l’heure viendra, marquée par la Pro- vidence, pour le rétablissement de la monarchie, les choses se passeront de la manière la j)lus simple. <s. Quatre ou cinq personnes peut-être donneront un roi à la France. Des lettres de Paris annonceront à la province que la France a un roi et les provinces crieront : Vive le roi! A Paris môme, tous les habi- tants, moins une vingtaine, apprendront en s’éveil-

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lant qu’ils ont un roi. Est-il possible? s’écrieront- ils. Voilà qui est d’une singularité rare! Qui sait par quelle porte il entrera? 11 sera peut-être bon de louer des fenêtres à l’avance, car on s’étouffera. » Ainsi pensait et écrivait Maistre en 1796. S’il se trompait en déniant aux Américains le pouvoir de fonder une ville par un acte de volonté réfléchie, il voyait singulièrement juste quand il proclamait l’instabilité du Directoire et vaticinait le retour de la royauté. Par une intuition merveilleuse, plutôt que par des raisonnements dont nul aujourd’hui sans doute n’oserait soutenir la valeur intrinsèque, il a eu de l’avenir une vision si nette, si exacte, qu’il a j)our ainsi dire tracé d’avance le programme de la rentrée du roi Louis XVIII. Les Considérations devinrent en peu de temps le bréviaire des mécon- tents, des émigrés, de tous ceux et ils étaient nombreux qui avaient besoin d’espérer des jours meilleurs. El quoique l’œuvre eût paru sans nom d’auteur, le nom du comte de Maistre devint immé- diatement célèbre. Tel fut le succès du livre, que, quelques mois plus lard, quand Bonaparte entra dans Milan, la cinquième édition était en vente chez les libraires de cette ville. Un grand nombre d’exem- plaires furent achetés par les officiers de l’armée française, y compris le général en chef. Ce dernier, dil-on, lut le volume avec avidité et conçut pour l’auteur une vive admiration. Gomment n’eiit-il pas admiré un homme qui flattait sa passion de l’auto- rité, qui déclarait non viable le gouvernement révo-

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lulionnaire, et qui enseignait le moyen de s’emparer du pouvoir? Ce moyen n’était pas encore tombé dans le domaine public. Et, en lisant ces pages éloquentes sur le rôle de Dieu dans la formation des sociétés, se voyant lui-même l’instrument d’une force mystérieuse qui le poussait au premier rang, qui le débarrassait de ses compétiteurs, qui lui pré- j)arait des victoires invraisemblables, n’a-t-il pas pu se sentir en quelque sorte confirmé par les doc- trines de l’ancien sénateur de Savoie dans les vagues espérances qu’il concevait alors? Ne le voit-on pas, contre l’avis de tous ceux qui l’entourent, préoccupé de s’assurer le concours de l’Eglise, de placer à l’origine de sa puissance naissante la religion sans laquelle, d’après Maistre, rien ne se fonde dans l’ordre social? Ce serait de la part de la Providence une de ces ironies qu’un grand penseur de notre temps aimait à lui attribuer, les jours il croyait en elle, que de s’être servi pour diriger les pensées du futur empereur de celui même qui devait être son plus violent adversaire I

IV

Pendant que Maistre j)ul)liait son livre, les vic- toires de l’armée française en Italie ])ortaient un coup terrible à sa patrie. Son arni Costa, devenu chef d’état-major de l’armée sarde, le tenait au cou-

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rant des événements. Il lui annonçait l’arrivée d’un jeune général dont tout le monde parlait avec admi- ration. « Corse d’origine, comme Salicelti, il était officier d’artillerie sous l’ancien régime. On le dit plein de génie et de grandes idées. » Quelques semaines plus tard, l’armée piérnonlaise était écrasée. Le marquis Costa était envoyé à Quérasque pour discuter avec Bonaparte les termes d’un armistice, suivi bientôt du traité de paix annexant la Savoie à la France. Le roi de Sardaigne dut s’allier au Directoire. Le marquis Costa, libre par suite du licenciement de l'armée royale, courut rejoindre sa famille à Lausanne. Ce fut j)our Maistre un grand soulagement dans les derniers mois de son séjour en Suisse. Tous les soirs, il allait chez ses amis, et les heures se passaient dans de longs eritreliens, il développait les théories transcendai! les par les- quelles il se consolait du présent en prédisant un avenir meilleur.

En janvier 1797, Charlcs-Emmanu(;l IV, fils et successeur de Victor-Amédée, aj)pela le comte de Maistre à Turin : il le reçut avec bonté et lui attri- bua une modeste pension de 2 000 francs. La ville était en proie au désordre, le roi faible, découragé, hésitant, le gouvernement inconsistant et versatile. L’auteur des Considérations eut une déception amère. C’était donc cette royauté pour laquelle il avait sacrilié sa fortune et abandonné son pays ! (h)iume il ne savait pas cacher ses sentiments, il ne plut à personne. Quel homme était moins fait

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pour vivre dans la familiarité des rois que ce grand théoricien de la royauté? « Maistre a vu les puis- sants, écrit le marquis Costa, et Ton a déjà trouvé qu’il parlait trop, qu’il était trop tranchant.... Il sera toujours le même, regorgeant de bonnes qualités et de toutes sciences, mais avec cela raide et dogma- tique, c’est-à-dire peu fait pour réussir ici l’on ne sait rien, mais où, en revanche, les échines ont la souplesse de l’osier. Pour le moment, il vit dans un grenier il s’est enfermé pour travailler à je ne sais quoi. Il s’épargne ainsi d’entendre bien des sottises et de dire de ces belles vérités qu’il dit si crûment et qui ne réussissent pas. »

Le séjour de Maistre à Turin se prolongea jusqu’à la fin de l’année suivante. Ce fut une période de travail, mais aussi d’incertitude et d’angoisses. Un grand besoin d’action le dévorait, en même temps que le sentiment d’une inaction fatale et inévitable le consumait. « J’ai aujourd’hui, écrit-il, le avril 1797, sur son journal, quarante-quatre ans. J’ai beaucoup respiré, mais point du tout vécu, et pour moi, tout est dit dans le monde. A vous, monsieur, Rodolphe! w Mais chez lui les moments de décou- ragement ne duraient pas. Il se ressaisissait et se remettait au travail. « Il se ùiit en moi, iiote-l-il plus tard, un changement extraordinaire. D’anciens goûts se fortifient, des idées vagues prennent de l’assiette, des conjectures se tournent en certitudes. Aujour- d’hui, 18 novembre, je commence un ouvrage dont je ne sais pas encore le titre. Il me semble que

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je commence à entrevoir ma vocation à quarante- quatre ans. »

L’année 1708 fut marquée à Turin par une série de désordres. L’armée française occupait la cita- delle, le roi son palais. Les conflits entre les deux pouvoirs étaient constants, les émeutes fréquentes dans la rue. Charles-Emmanuel IV, aflblé, résistait un jour, cédait le lendemain, j)erdant par faiblesse le peu d’autorité qu’il avait encore. En décembre, « la bombe éclate ». L’ambassadeur français s’en- ferme dans la citadelle sous la ])rotection de l’armée. Le roi j)erd la tête, abdique, ordonne à ses troupes de prendre la cocarde tricolore, et s’enfuit en Sar- daigne.

Emigré, compromis par un incident dont il était assez ému, Maistre ne pouvait rester à Turin sous le régime français. Par discrétion, il ne voulut pas suivre le roi à Gagliari. Il partit avec les siens pour Venise. Rodolphe de Maistre a conté les péripéties de ce triste exode, les fugitifs descendirent le Po sur une grande barque, surveillés et visités par les Autrichiens qui occupaient une rive et par les Fran- çais qui occupaient l’autre. Au Papozze, ils louèrent un chariot qui les mena sur les glaces à Chioggia, d’où ils gagnèrent facilement Venise, alors autri- chienne. Ce sféjour à Venise fut navrant pour Maistre. « Réduit, écrit son fils, pour tout moyen d’existence à quelques débris d’argenterie échappés au grand naufrage, sans relations avec la cour ni avec ses parents, sans amis, il voyait tous les jours

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diminuer ses dernières ressources et, au delà, plus rien. » Le comte Khevenhuller , commissaire de l’Empereur en Italie, lui procura le modeste loge- ment qu’il habitait.

Maistre, voyant peu de monde, travaillait beau- coup et attendait avec anxiété le résultat de la guerre qui recommençait. La Russie venait d’cnlrer dans la lice. Tous les ennemis de la Révolution comp- taient sur elle pour chasser les Français d’Italie. L’arrivée des troupes de Souvarow dans le bassin du P6 frappait les imaginations. Maistre alla jus- qu’à Padoue pour contempler ces hommes du Nord, qu’on n’avait jamais vus encore dans l’occident de l’Europe. « Russes et Cosaques, écril-il sur son cahier de notes, chantent en entrant dans les villes.... Une douzaine de soldats réunis comme une bande de musiciens chantent des airs auxquels nos oreilles ne comprennent rien.... La physionomie des Cosa- ques est curieuse. Les uns ont la mine européenne, les autres sont des Tartares évidents.... Voilà donc des Scythes et des Tartares qui viennent du polo pour se couper la gorge avec des Français. Ainsi l’ont voulu les avocats de Paris. Je n’avais que deux pensées en les voyant défiler : que viennent-ils faire? combien en retournera-t-il? Ils parlent de leur entrée en France comme d’une partie de plaisir infaillible. Cependant nous trouvâmes au café de la Mira, nous nous étions arretés, un officier russe qui nous dit en allemand : Les Russes sont des hommes et les Français aussi. Qu’arrivera-t-il de

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tout ceci? Das weiss Gott, Dieu le sait. TcAit le monde doit dire ainsi! »

Les armées françaises en Italie furent facilement battues. Souvarow, simplement vêtu, monté sur un de ces petits chevaux tartares qui portèrent jadis jusqu’en Pologne les soldats de Gengiskhan, entra dans Turin, que les Français venaient d’évacuer. Il organisa aussitôt un conseil de régence, dont le premier soin fut de rappeler le roi. Mais le conseil aulique de Vienne, toujours impitoyable pour ses alliés, ne permit pas à Charles-Emmanuel de ren- trer à Turin. Ce prince dut se fixer provisoirement à Florence. C’est de qu’il nomma le comte de Maistre régent de la chancellerie royale de l’île de Sardaigne, il avait laissé son frère, le duc de Genevois, en qualité de vice-roi.

Maistre, accouru avec sa famille à Turin à la pre- mière nouvelle de l’entrée des Russes, dut s’embar- quer pour Cagliari. L’île de Sardaigne était dans un triste étal de désorganisation administrative. La démoralisation était dans toutes les classes. Le nou- veau chef de la magistrature eut fort à faire pour remettre quelque peu d’ordre dans les services dont il avait la charge. Son passage fut marqué par d’utiles réformes. Dans sa correspondance, quel- ques lettres témoignent des soins scrupuleux qu’il apportait à rendre la justice, mais aussi du peu de goût que lui inspirait le séjour de Cagliari. Malgré le travail professionnel qui l’occupait beaucoup , malgré les relations qu’il entretenait dans le pays,

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il était malheureux et ne songeait qu au moment il pourrait être appelé à quelque autre emploi. En 1802, il dut se séparer de sa femme cl ses deux enfants qui l’avaient accompagné. Mme de Maistre rentra en Savoie pour surveiller les débris de sa fortune . Celle séparation fut déchirante , car il ne pouvait prévoir quand elle prendrait fin. tt Depuis le commencement de la Révolution, écrit- il sur son journal le 25 septembre , je ne me rappelle pas avoir éprouvé un moment si amer. Mes enfants, qui lirez ceci quand je ne serai plus, vous saurez bien que je n’exagère pas. Ressouvenez- vous de celte séparation sur le môle. Ressouvenez- vous des larmes de votre mère, des miennes. 11 me semble que nous nous séparons pour jamais. Je ne puis vaincre les noirs pressentiments qui s’élèvent dans mon cœur. Devons-nous nous revoir tous les quatre, Grand Dieu? » Le bateau qui empor- tait Mme de Maistre et les deux enfants fut refoulé le lendemain dans le port par le vent contraire. Maistre put embrasser encore une fois les siens, puis ils repartirent , cette fois sans retour. Ses tristes pressentiments ne se réalisèrent pas, mais la séparation fut longue et cruelle. 11 ne devait revoir sa famille que dix ans plus lard, à l’autre bout de l’Europe.

CHAPITRE III

JOSEPH DE MAISTRE EN RUSSIE

I

Dans les premiers jours de 1803, le roi Viclor- Ernmanuel, à qui l’abdication de son frère Charles- Emmanuel avait fait passer le pouvoir après Marengo, manda le comte de Maistre à Rome, d’où il gouver- nait les débris de son royaume. C’était un nouvel exil qui attendait le régent de la chancellerie de Sardaigne . Le roi lui annonça que, voulant res- serrer ses relations avec la Russie, de laquelle seule il pouvait espérer quelque adoucissement à sa situa- tion, il avait jeté les yeux sur lui pour le rej)résenter à Saint-Pétersbourg. « Le roi est dans des circon- stances bien difficiles, écrit Maistre à sa fille Adèle au sortir de l’audience royale; mais il fait pour moi et ma famille tout ce qu’il peut faire Je me garde bien de te dire que je suis coulent, du moins heu- reux, malgré une destination si brillante. Pour être

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heureux, il faudrait que ma famille fût auprès de moi; mais c’est précisément cette tendresse qui me donne des forces pour m’éloigner de vous. » Aller de Rome à Saint-Pélersl)ourg était alors un long et pénible voyage. Maistre partit le 22 mars dans une mauvaise voiture que le roi lui avait donnée. 11 s’arrêta quelques jours à Vienne, il vit l’empe- reur d’Allemagne. Le 13 mai, il arriva dans la capi- tale russe.

L’importance et la nouveauté du rôle qu’il était appelé à remplir le soutenaient. L’accueil plein de courtoisie qu’il rencontrait partout lui paraissait, comme à tous les nouveaux diplomates, une marque exceptionnelle de faveur et l’augure de faciles suc- cès. Il traça sur son cahier de notes intimes ces lignes perce rétonnement que lui cause sa propre grandeur : cc En moins de trois mois, je suis présenté au pape, à l’empereur d’Allemagne et à rem|>ercur de Russie. C’est beaucoup pour un Allobroge, qui devait mourir attaclié à son rocher comme une huître. » Pauvre Allobroge ! ses jours heureux furent courts. L’exil en Russie fut })onr lui une succession d’épreuves morales et matérielles dont il ne i)ouvail venir à bout qu’en faisant un constant appel à toute son énergie et à « ce fond de génie gallican «, dont il parle quelque part, « qui déconcerte le malheur en lui riant au nez ».

Le but de la mission de Joseph de Maistre en Russie était de demander la restitution des Etats de terre ferme que le roi de Sardaigne avait j)erdus, ou

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b6

du moins une compensation pour cette perte. Nous nous expliquons difficilement, aujourd’hui, qu’un prince dépossédé puisse prétendre à une compen- sation comme à une chose due; mais alors les droits des souverains sur leurs Etats étaient considérés comme une manière de patrimoine. Les rois étaient en quelque sorte des propriétaires d’un ordre spé- cial et supérieur, dont les droits participaient, dans l’esprit public européen, de ce qu’il y a d’inviolable et de sacré dans la propriété individuelle. Aujour- d’hui nous trouvons choquant que le propriétaire d’un immeuble soit dépossédé sans indemnité. On trouvait naturel alors, en Europe, sinon en France, qu’un prince dé])Ossédé quelque part obtînt ailleurs une compensation. A Vienne, en 1814, ce système des compensations atteignit son apogée. Le Congrès répartissait les territoires en en estimant la valeur d’après l’étendue et d’après le nombre des dmes qui y vivaient. Joseph de Maistre, avec son éducation et les doctrines que nous lui connaissons déjà, était tout à fait l’homme d’une telle politique. Pour lui, la souveraineté était une qualité que la Providence conférait à certaines familles : une famille n’était pas royale parce qu’elle régnait, mais parce qu’elle était royale, elle devait régner. Or la maison de Savoie avait tout le caractère d'une maison royale.

Cette maison, ou du moins son chef, se faisait des illusions étranges sur ce qu’elle pourrait obtenir comme compensation en échange de la Savoie et du Piémont annexés au territoire français. Les hommes

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«

(l’Etat les plus sympathiques au roi de Sardaigne par- laient vaguement de Sienne « avec un promenoir autour )), des îles Ioniennes, de Venise, de Gênes, de Parme. Maistre avait quelques scrupules quand on parlait de désintéresser la maison de Savoie avec les dépouilles d’autres maisons non moins royales. Mais, quand il était question d’anciennes républi- ques, il avait une théorie spéciale qui rassurait sa con- science. Pour lui, une république tombée était morte, à jamais morte. Si longue et glorieuse qu’eût pu être son existence, aucun droit ne survivait à sa chute. Son territoire était res nullius. Aussi poussait-il son gouvernement à réclamer Gênes, plutôt que Parme ou Sienne, même avec le « promenoir ».

On comprend combien une pareille prétention avait, en 1803, peu de chances d’être admise. Pour qu’on écoutât avec d’autres sentiments qu’une bien- veillance courtoise les réclamations du roi de Sar- daigne, il eût fallu que tout autre fût l’esprit public en Europe, tout autre également le caractère du Tsar. Maistre était trop avisé pour n’avoir pas com- pris que le premier mouvement des cabinets euro- péens, en présence de la Révolution française, avait été d’en profiter, comme ils avaient profité des dissensions de la Pologne quelques années aupara- vant. Ce n’est que plus tard qu’à la lutte pure et simple des intérêts se joignit celle des principes les seconds invoqués à l’appui des premiers. Quant au Tsar, Maistre ne trouvait pas en lui un souverain selon son coeur. Le fils de Catherine,

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l’élève de Laharpe était un |)hilosophe, presque un républicain. Il parlait des droits de son peuple et, chose plus grave, y croyait. Quand, à son avène- ment, on lui présenta des roubles frappes à son effigie, il dit : « Cette monnaie n’est pas à moi, elle est à mon peuple ». Qu’espérer d’un autocrate qui tient ce langage, qui fait passer ses sujets avant lui, qui semble s’excuser d’être le maître, qui croit si ])eu à l’origine divine de son pouvoir? Il avait le goût des constitutions. Nul n’ignorait qu’à son avènement il avait fait préparer une charte, dont les gazettes avaient fait mention. S’il l’avait laissée sommeiller dans les cartons, ce n’est i)as qu’il en méconnût la valeur, mais c’est que son peuple lui avait semblé troj:) jeune encore pour pouvoir supporter cette pré- cieuse panacée. Quand Maistre parlait de com- pensation, d’indemnité car de restitution il eût à peine osé prononcer le mot, on lui faisait com- ])rendre que « l’indemnité était iin[)ossible sans la renonciation ». Or il ne voulait pas entendre j)arler de renonciation formelle. « Nous n’intéressons per- sonne », écrit-il bientôt d’un ton allristé.

Quand même les disj)osilions d'Alexandre eussent été tout autres, qu’eût-il j)u faire en faveur deVictor- Einrnanuel? La prépondérance française s’affermis- sait. Le premier consul, distributeur des terres vacantes et autres, grandissait tous les jours. La nou- velle de la proclamation de l’empire français indigna Maistre, sans troj) l’effrayer pourtant : « Un certain instinct, écrivait-il, me dit que ce champignon impé-

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rial ne durera pas ». Le sacre l’irrita davantage. « Les forfaits d’Alexandre VI, s’écriait-il dans un accès de celte colère spéciale qu’il appelait la colère de l’amour, sont moins révoltants que celle hideuse apostasie de son faible successeur ! » Le pape sem- blait donner au soldat couronné la consécration reli- gieuse que l’auteur des Considérations avait déclarée nécessaire à la fondation des empires . Pourtant celui-ci ne pouvait croire que Dieu fût l’inspirateur de cet acte. Sa confiance dans la restauration des trônes légitimes restait inébranlable. Mais il y avait deux hommes en lui : le penseur, qui prophétisait des jours meilleurs, et le politique, qui, avouant qu’il ignorait l’heure de la réparation, conseillait la patience et se plaçait résolument en face de la cruelle réalité. A son roi, il conseillait de se contenter de peu, de renvoyer l’espoir de recouvrer le Piémont au jour inconnu, mais certain, la maison de Bourbon serait rélablie en France, d’aller en attendant vivre à Odessa sous la protection de l’empereur de Russie. Au futur Louis XVlll, qui le consultait sur la rédac- tion d’un manifeste pour protester contre l’usur- j)alion de Bonaparte, il faisait tenir aussi le langage de la sagesse pratique. Il émettait l’avis que le chef de la maison de Bourbon devait avant tout rassurer les Français sur les conséquences de la restaura- tion, garantir les acquéreurs des biens nationaux contre les revendications des émigrés, éviter de s’aliéner le Tsar en parlant d’un retour possible de l’ancien régime. « Coupez, taillez, tranchez », lui

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avait dit M. de Blacas, agent du comte de Tlsle qui fuyait alors en Suède, « le roi n’a que vous ». 11 coupa, tailla, trancha et même ajouta beaucoup. Les corrections choquèrent le prétendant. La protesta- tion revint quelques mois plus tard à Saint-Péters- bourg, entièrement refondue et bouleversée. « Après avoir choisi un médecin, écrivait Maistre, on a dis- puté sur ses ordonnances.... La pièce... est totale- ment gâtée, remplie de fautes même de langage. » Son propre roi, pas plus que Louis XVIII, ne lui savait gré de sa franchise. Mal payé, ne pouvant tenir son rang, il réclamait vainement un traitement qui lui permît du moins de faire meilleure figure à la cour. Désolé d’être séparé des siens, et, après que les curiosités des premiers temps se furent apai- sées, souffrant cruellement de cette séparation, il demandait instamment qu’on permît à sa famille de le rejoindre. On ne lui répondait même pas. Cepen- dant, en 1805, on lui adjoignit en qualité de gen- tilhomme de légation son fils Rodolphe, dont l’ar- rivée lui causa une grande joie. Ce jeune homme avait reçu du roi la permission de porter l’habit de cour, faveur que son père n’avait pas. Souvent ce dernier avait représenté au roi que sa tenue était peu séante pour son rang : il avait sollicité sans succès le titre de chambellan ou la croix des Saints- Maurice-et-Lazare, afin de ne pas faire tache en quel- que sorte parmi les brillants uniformes de ses col- lègues. En conduisant son fils au palais, il jugea contraire à sa dignité de père de paraître sous un

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costume impliquant un rang moins élevé. Il prit sur lui de se faire confectionner un habit de cour et de s'en revêtir, non sans expliquer aussitôt à Sa Majesté Sarde les motifs de sa hardiesse. Il oubliait que les questions d’étiquette sont de celles les royautés déchues entendent le moins raillerie. Le roi le rap- pela assez rudement à l’ordre. Cette semonce, après tant d’autres froissements, cette humiliation pour une vétille, au moment même sa considération grandissait en Russie, lui firent perdre patience. Il adressa au roi lui-même une éloquente plainte. « Ce dernier désagrément, écrivait-il, est beaucoup moins désagréable en lui-même que par ce qu’il signifie. Il ne m’est plus permis de me faire la moindre illu- sion. La défaveur qui pèse sur moi, sire, n’a ni borne, ni exception, ni remède. » Il rappelle le silence gardé sur toutes les questions qui touchent sa famille et sa j)ersonne. Il conclut en sollicitant son raj^pel. Mais il était bien arrêté dans la pensée du roi de ne pas plus répondre aux offres de démission qu’aux plaintes de son ministre.

La correspondance officielle de Joseph de Maistre, si vivante, si brillante, si nourrie, si pleine d’idées neuves, de vues hardies, qui force l’admiration de ceux mêmes dont elle heurte le plus les opinions, déplaît notoirement à ce prince et à ses ministres. Le prince regrette apparemment la banalité ordi- naire du style de chancellerie . Ses conseillers , mieux faits pour la routine de l’administration cou- rante que pour les temps de crise, voient à tout des

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inconvénients et ne peuvent formuler uAe volonté que pour l’inaction. Quand la cour se trouve dans l’impossibilité de rester à Rome, au lieu de se réfu- gier il Odessa, comme le conseillait Maistre, elle s’enfuit à Cagliari, d’où elle est séparée du reste du monde et privée de relations régulières avec le gou- vernement où elle place ses dernières espérances. Les dépêches restent en route pendant de longs mois ])our franchir l’énorme distance de Saint- Pétersbourg à Cagliari. Quand elles arrivent, si elles arrivent, les événements ont marché. Les malentendus sont grossis par l’éloignement, et telle est la différence des milieux que le langage inspiré par l’un n’est pas compris dans l’autre. Le désaccord est perpétuel entre la cour sarde et son représen- tant : on lui reproche non seulement ses idées, mais son style, sa liberté de langage, jusqu’à son esprit. On attribue ses moindres démarches à de misé- rables calculs. L’opposition de vues, d’idées et plus encore de sentiments croît sans cesse. Devant tant d’indifférence, tant de méfiance, la nature droite, ardente et impressionnable de Joseph de Maistre s’insurge jiarfois. Il semble qu’il va rompre le lien qui le rattache à ce roi qui le fait cruellement souf- frir : mais jusque dans les moments il paraît le plus exaspéré, comme dans ceux son intérêt per- sonnel semble lui conseiller de reprendre sa liberté, il est soutenu par un sentiment plus puissant que tous les autres ; le culte de l’honneur. Son roi est malheureux. Il lui doit fidélité et dévouement. Il ne

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faillira ^as à ce devoir. 11 offrira de nouveau sa dé- mission : mais il ne lui viendra jamais à l’esprit que, sentinelle avancée, il puisse déserter son poste sans avoir été relevé. Victor-Emmanuel le sait. Peu lui importent le chagrin, le désespoir même d’un agent qui est bien loin, qu’il connaît peu, qu’il n’airne guère et dont il est sûr. Au fond, Josc[)h de Maistre était pour lui un employé mécontent, dont il pensait sans doute ce que disait des Savoyards un de ses prédécesseurs : « Si je faisais pleuvoir des sequins sur les toits de leurs maisons, mes sujets de Savoie diraient que je casse leurs tuiles ».

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Victor -Emmanuel était bien injuste : il aurait témoigner du moins quelque reconnaissance au ministre qui avait intéressé à sa cause le gouverne- ment impérial, et obtenu de ce dernier une subven- tion qui fut régulièrement payée jusqu’en 1814 à la cour sarde. 11 avait obtenu en outre que rultimatum envoyé à Paris par la Russie en 1804 exigeât une réparation pour son roi. Malheureusement pour ce prince, la France rejeta rultimatum. Maistre s’en consolait en pensant que la Russie sc tiendrait pour engagée par ce premier pas, et n’oublierait pas le roi Victor-Emmanuel après la guerre pour laquelle elle faisait d’immenses préparatifs.

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> En 1805, comme on parlait encore du câmp de Boulogne, de Trafalgar, arrive la nouvelle que l’empereur des Français a envahi l’Allemagne, qu’Ulm, boulevard de l’Autriche, a capitulé. « Nous sommes débarrassés de Mack », écrit Maistre, et, dans sa vieille haine pour l’Autriche, il prend légère-» ment son parti d’Ulm et même d’Austerlitz, défaite plus écrasante pour les Impériaux que pour leurs alliés du Nord. c< François de Lorraine, écrit-il, c’est le seul titre qui lui reste, est allé de sa per- sonne dans la tente de Bonaparte, recevoir les ordres de ce Tamerlan. » Pendant ce temps, Alexandre a repris avec ses troupes le chemin de la Russie, s’apprêtant à recommencer la guerre. Mais Maistre sent bien qu’elle ne sera pas faite avec mêmes chances de succès . Aussi s’applique-t-il loyalement à mettre son roi en garde contre les illu- sions. Il revient à son thème favori. Par la France seule pourra être chassé, quand elle en sera lasse, le monstre qui opprime rFuropc. De la France seule et de ses rois légitimes, la cour sarde peut attendre une réparation sérieuse. Jusque-là le roi Victor-Emmanuel ne peut s’appuyer ni sur l’Angle- teri*e, qui ne pense qu’à détruire la France, ni sur la Prusse, qui négocie avec Napoléon, ni sur l’Au- triche, dont on connaît trop les sentiments. Seule la Russie peut l’aider et le soutenir. Bientôt il apprend que des pourparlers sont ouverts entre Napoléon et Alexandre, que, dans un projet de traité, le négociateur russe a sacrifié la maison de Savoie.

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La lentcilive échoue, mais l’omission de la Sardaigne dans les arrangements projetés en 1806 n’en est pas moins de mauvais augure.

Telle était la rapidité des mouvements de la Grande Armée qu’on apprit l’écrasement de la Prusse presque en même temps que sa déclaration de guerre. « Je n’irnagine pas, écrit Maistre après la bataille d’Iéna, de victoire plus grande, plus déci- sive, plus illustre, que celle du 14 octobre : l’im- mense château de cartes de Frédéric II balayé comme une toile d’araignée, la vieille réputation de celle armée efl’acée en un clin d’œil, un prince du sang tué, un autre prince de ce même sang prison- nier avec Mollendorf, le dernier compagnon de Fré- déric,... Bonaparte couchant à Potsdam et à Sans- Souci;... rien n’égale celte gloire et j)ar conséquent notre chagrin. D’un coté l’on voit, sans même être militaire, la ra])idité, la prévoyance, l’audace réflé- chie, de l’autre l’igrioraiice , la double volonté et celle espèce de trépidation qui est mortelle à la

guerre » Maistre voit dans cet écrasement la juste

])unilion des complaisances de la Prusse pour la Révolution. « Sa Majesté, écrit-il à Rossi, ministre des Affaires étrangères à Gagliari, accordera le degré de compassion qu’Elle jugera convenable au prince qui s’est séparé le premier de l’Europe à Bâle, qui a reçu à Mayence les représentants du peuple encore dégouttants du sang de Louis XYl, qui les a fait manger avec ses généraux pendant que les princes français étaient bafoués, qui a reçu

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JOSEPH DE MAISTUE.

comme ambassadeur l’abominable Sieyès,» qui a reconnu le premier le titre impérial à Bonaparte.... » « Après cet événement, concluait-il, quelles esj)é- rances nous reste-t-il ? Hélas ! exactement les mêmes qu’en 1798 : le rétablissement de la maison de France et du bon ordre j)ar les Français. La France a quelque chose à faire dans ce monde dont personne ne peut se mêler. De vient que personne n’a réussi contre elle. » Pour le présent, il conseille sagement de paraître compter sur beaucoup, mais d’être résolu à se contenter de très peu.

Les embarras de Napoléon hivernant en Pologne ravivent le courage des Russes. Maistre suit (ivec d’autant plus d’émotion les péripéties de la guerre que son lils Rodolphe est dans l’armée impériale. Dans un accès de mauvaise humeur, il l’avait fait passer au service du Tsar, sans autorisation du roi de Sardaigne, n’ayant pas eu, disait-il, le temps de solliciter cette autorisation, mais au fond craignant qu’elle ne lui fût refusée. Rodolphe était entré comme cornelte aux chevaliers-gardes. Il avait la protection directe de l’Empereur, une situation matérielle excellente, un avenir assuré. Quelque temps avant, Xavier de Maistre était entré aussi au service russe. Ancien officier de Souvarow, Xavier avait suivi les Russes quand ils avaient évacué le Piémont et s’était fixé à Moscou, son talent de peintre lui avait assuré l’existence. L’influence de son frère le fit nommer directeur du musée de l’ami- rauté avec le titre de lieutenant-colonel.

JOSEPH DE MAISTIIE EN RUSSIE. (>7

(( A»PuItusk, écrit Maistre, l’étoile de Napoléon a commencé à pâlir. Elle s’est tout à fait éclipsée à Preussiscli Eylaii. » C’était excessif; mais Maistre avait raison quand il prévoyait que la paix se ferait brusquement, sur un tambour^ sans qu’on permît à la Sardaigne de marchander les compensations.

Au printemps, l’empereur Alexandre partit pour se mettre à la tête de ses trou])es. Tout le monde comprit que le drame touchait à sa fin. Une suprême bataille était nécessaire et prochaine. Grande était l’anxiété de tous. Un jour que l’impératrice se ren- dait à l’église de Kazan pour remercier le ciel, par un Te Deuni solennel, de je ne sais quelle heureuse escarmouche, un courrier lui remit une dépêche : c’clait l’annonce de Friedland. La Tsarine assista tout de même à l’office, mais bientôt la nouvelle se réjiandit dans la ville de l’ccrasemcnl de l’armée russe. La consternation fit place à la joie, quand on apprit coup sur coup l’entrevue sur le radeau du Niémen, l’amilié des deux empereurs, le traité de paix.

Maistre passa ])ar de cruels moments à cette époque. Il crut que son fils avait été tué. Après une nuit de désespoir, on lui annonça qu’il vivait : mais, si le père fut rasséréné, l’envoyé du roi de Sardaigne perdit sa dernière espérance, car le traité de Tilsitt était muet au sujet de la maison de Savoie. Quand le ministre des Affaires étrangères rentra dans la capitale à la suite du Tsar, Maistre l’inter- rogea. « L’Empereur, répondit M. de Budberg, a

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commencé la guerre pour le salut de ses alliés* mais, ayant été abandonné, il l’a finie pour le sien propre, w

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Je m’imagine qu’à ce moment, pendant quelque temps du moins, Maistre conçut des doutes sur ses prophéties. Après Marengo, après Austerlitz, après léna, il n’avait pas douté. Après Friedland et Tilsitt, il se demanda pour la première fois si le « champi- gnon impérial » ne durerait pas. Et une idée s’em- para de lui tout à coup : voir ce Bonaparte qui le fascinait aussi, comme il fascinait tout le monde, plaider la cause de son maître auprès de cet homme qui, disait-il, vient du ciel, comme en vient la foudre.

11 savait que son nom n’élait j)as ignoré du con- (piérant. En 1802, cinq ans auj)aravant, un décret consulaire du ü floréal avait enjoint aux natifs des ])ays réunis à la France de rentrer dans un délai fixé et, en attendant, de prêter serment devant l’agent diplomatique ou consulaire français le plus proche de leur résidence. Etant alors en Sardaigne, Maistre avait déclaré par lettre à M. Alquier, ministre de France à Naj)les, qu’il n’était pas Fran- çais, qu’il ne voulait pas le devenir, qu’étant sujet du roi de Sardaigne, il entendait vivre et mourir au service de ce prince. 11 avait ajouté que « si par suite de celte déclaration il pouvait être rayé de la liste des émigrés comme étranger et

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obtenir éventuellement la liberté de revoir ses amis, ses parents et le lieu de sa naissance, cette faveur ou plutôt cet acte de justice lui serait précieux ». Quelques mois plus tard, à Saint-Pétersbourg, il recevait communication d’un décret portant qu’il était rayé de la liste des émigrés, qu’il était autorisé à rentrer en France sans condition, sans prêter serment, et à rester au service du roi de Sar- daigne, tout en jouissant de tous les privilèges et avantages des citoyens français. D’autre part, son fils Rodolphe n’avait pas été inscrit sur les con- trôles de la conscription militaire dans le départe- ment de la Savoie. C’étaient des marques évidentes de bon vouloir de la part de Bonaparte, consul, puis empereur, envers l’auteur des Co/isidcrntions sur la France. Celui-ci, d’ailleurs, avait s’en expliquer, car cette faveur avait fait scandale à la cour du roi de Sardaigne. La vérité est que Napoléon, doué d’assez de génie pour ne pas prendre ombrage des hommes de talent, se j)laisail à leur témoigner des égards. 11 eût été heureux de rallier Joseph de Mais- tre et le lui faisait discrètement comprendre. Maistre le sentait et son désir de connaître l’Empereur en était accru. « Je ne serais pas fûché, écrit-il à Rossi, de voir ce Tainerlan, qui ne me fait pas la moindre peur. » Quelques jours plus tard, le projet se pré- cise dans son esprit. Sans consulter sa cour, après avoir pris seulement l’agrément du Tsar, il a une longue entrevue avec le général Savary, agent pro- visoire de celui qui devient maintenant, sous sa

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plume, a l’empereur des Français ». Savary était un militaire bruyant et emporté : il cria, tempêta, pen- dant l’entretien qui dura plusieurs heures, mais en somme il se montra bien disposé. Il laissa entendre que, si le roi Victor-Emmanuel n’avait rien à espérer on lui laissera sa Sardaigne, dit-il, il n’en était pas de même du ministre sarde, qui n’était pas un inconnu pour l’empereur Napoléon. Ce qui stu- péfia Savary, ce fut d’apprendre que Maistre ne désirait rien pour lui-même, qu’il voulait seule- ment parler de son maître. Que dirait-il à l’Empe- reur? Savary voulait le savoir, Maistre refusait de le dire. Il déclara seulement qu’en parlant du roi de Sardaigne, il ne prononcerait pas le mot do re.s- titution et ne ferait aucune demande qui ne fût pro- voquée. Savary finit par promettre de solliciter pour lui une audience de Napoléon.

M. de Caulaincourt, ambassadeur définitif de France, arriva bientôt. Savtiry retourna en France, ne voulant pas, disait-il, servir la messe, après qu’il l’avait dite lui-même. Caulaincourt, homme d’ancien régime, se montra ])lein de politesse pour Maistre, et très favorable au projet ébauché avec Savary. Maistre est plein d’espoir, et cet espoir le désarme. Tant est grand auprès des plus prévenus le ])restige de la gloire et de la puissance î

« Quand je pense, écrit-il à Rossi, à tout ce que j’ai fait et dit depuis quinze ans, je trouve les Français fort honnêtes à mon égard.... » « Je sais, écrit-il encore, tout ce qu’on j)eut dire contre Bonaparte.

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Il est usurpateur, il est meurtrier; mais, faites-y l)ien attention, il est usurpateur moins que Guil- laume d’Orange, il est meurtrier moins qu’Klisabetli d’Angleterre Nous ne sommes pas plus forts que Dieu.... Il faut se garder de deux erreurs avec Napoléon : l’une est de croire à sa puissance légi- time, l’autre de le regarder comme un aventurier coupable, auquel il n’est pas permis de parler. Ces deux opinions sont fausses, cette dernière peut-être plus que l’autre. » Maistre arrive ainsi à tou- cher du doigt la grosse difficulté de son système. Guillaume d’Orange, qu’il se plaît à citer, était usurpateur; mais George III est évidemment légi- time. Quand s’est opéré le changement? Quel jour le Jacobite, qui était dans la vérité, a-t-il commencé il être dans l’erreur? Quel jour est-il devenu cou- pable? Kn posant ainsi le problème, Maistre se chargeait lui-même de montrer la difficulté de le résoudre.

Cependant les semaines et les mois s’écoulaient. Les courriers de Paris se succédaient sans apporter k réponse de l’Empereur. Inquiet de ce silence, énervé par cette attente prolongée, Maistre com- mençait à désespérer, quand il apprit par une dé- pêche de Gagliari que le roi désapprouvait entière- ment son projet. La dépêche ajoutait que Sa ^lajesté voulait bien ne pas donner une interprétation sinistre à la démarche du comte de Maistre. Qu’on juge de l’irritation de l’honnête homme, du serviteur fidèle, voyant ses intentions travesties et que la première

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pensée ayant traversé Fesprit de Victor-Emmanuel et de ses ministres était un infâme soupçon! Sa réponse est vibrante d’indignation et de mépris. « Comment donc cette idée a-t-elle été si mal accueillie à Gagliari ? Je crois que vous m’en dites la raison sans le savoir, dans la lettre... vous me dites que la mienne est un monument de la plus faraude surprise. Voilà le mot, monsieur le Chevalier : le cabinet est siirj)ris. Tout est perdu. En vain le inonde croule. Dieu nous garde d’une idée imprévue. » Et il raille la routine administrative, ces « formules de bureau qui n’ont point de sens et qui veulent dire : dites et ne dites pas, faites et ne faites pas )). Certes il n’ignore pas qu’un agent diplomatique qui agit de son chef « dans les rares occasions cela est possible » s’expose à être blâmé et désavoué. Mais les soupçons le révoltent. « Lorsque vous me dites que Sa Majesté, sans donner d’interprétation sinistre à mes démarches, etc...., c’est précisément comme si vous aviez écrit au maréchal Souvarow : Le roi, monsieur le Maréchal, sans croire que vous

êtes un poltron, pense néanmoins que Je n’en dis

pas davantage sur ce point, vu qu’il est facile de s’échauder en écrivant comme en parlant. » La réponse à la demande d’audience ne vint jamais.

Le découragement était complet à cette époque chez tous ceux qui avaient le plus escompté la chute de la puissance française. Maistre n’était pas loin de le partager. On lui demandait de tous cotés ce qu’il allait faire « à présent que tout est fini ». On

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lui faisait comprendre qu’il trouverait facilement à s’établir en Russie, comme son frère, comme son jîls. Ce serait la sécurité pour l’avenir, le rappro- chement avec sa femme et ses filles, dont l’éloigne- ment l’affecte d’autant plus qu’il a plus de déboires et d’amertumes dans l’ordre j)olitique. En toutes circonstances, il répond fièrement : « Tant qu’il y aura une maison de Savoie et qu’elle agréera mes ser- vices, je ne changerai jamais ». Et il continue de renseigner son gouvernement avec des alternatives d’espérance et de tristesse. L’excommunication de Napoléon lui arrache un cri de joie, et lui rend con- fiance. a C’est une consolation, écrit-il, de savoir que ce n’est qu’un météore terrible et sur ce point je n’ai pas plus de doute que sur les matliérnatiques. » Mais l’entrevue d’Erfurt, dont il ne connut pas les dessous, et surtout la guerre de 1800, l’inquiètent de nouveau. Le bruit était parvenu en Russie que l’archiduc Charles avait écrasé les Français près de Linz. Nos ennemis exultaient déjà quand on apprit la bataille d’Essling, puis Wagram, puis la soumis- sion de l’Autriche. Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise donna quelques nouvelles espérances à Maistre à un autre point de vue. « Si rem|)ereur d’Autriche, écrivait-il à Rossi, avait cédé sa fille sans stipuler quelque chose en faveur de son beau-frère le roi de Naples), il ne serait pas permis de rai- sonner.... Et qui sait si rextrêrne faveur de la maison d’Autriche ne pourra pas étendre son influence jusqu’à nous? » 11 en venait ainsi à placer son der-

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nier espoir dans cette maison d’Autriche dont il se méfiait tant. Il apprit bientôt que l’empereur Fran- çois avait donné sa fille sans rien stipuler pour per- sonne, que non seulement il l’avait donnée, mais qu’il avait été bien heureux qu’on la lui demandât !

IV

Il y a des diplomates à qui l’importance et la dignité du pouvoir dont ils sont les agents confèrent une considération particulière. D’autres doivent con- quérir l’estime par leurs propres efforts. Joseph de Maistre était de ceux-ci. Le roi de Sardaigne, qui s’amusait à faire manœuvrer quelques centaines d’hommes devant le palais de Gagliari, qui dans son enfantine vanité disait : Moi et Napoléon, ne tenait qu’un rang infime dans les préoccupations du Tsar. C’a été l’honneur de son ministre de s’ôtre fait, à la cour et dans l’opinion, une place si haute, par la dignité de la vie et par le prestige de l’intelli- gence. Il partageait ses jours entre le travail et le monde, donnant d’ailleurs au premier infiniment plus qu’au second. C’est en Russie qu’il écrivit les Soirées de Saint-Pétersbourg ^ le plus parfait de ses ouvrages, V Examen de la Philosophie de Bacon^ des- tiné à combattre le père de la philosophie moderne qui était pour lui en même temps celui de toutes les erreurs, le Pape, exposé de sa doctrine théocra- tique, et nombre d’opuscules de circonstance. En

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même temps, il écrivait à sa famille, à ses amis, et rédigeait sa correspondance diplomatique avec la cour de Cagliari, sans même avoir un secrétaire ])Our copier ses volumineux rapports. 11 avait, pour suffire à la tâche qu’il s’était donnée, une santé solide, que le rude climat du Nord, ainsi qu’il arrive par- fois, avait encore affermie. Bien qu’il fût très ner- veux, il n’avait pas ce besoin d’exercice physique qui est pour beaucoup d’hommes d’étude une néces- sité impérieuse. Il avait horreur de la promenade sans autre but que de marcher ou de se distraire. Jamais il ne sortait de chez lui sans qu’un devoir quelconque ly obligeât. Il passait ses journées devant sa table de travail, assis sur un fauteuil tour- nant. Ses repas lui étaient servis sur un léger gué- ridon qu’on approchait de telle sorte qu’il n’eût qu’à se retourner, sans même se lever, pour les prendre. Les embarras d’argent dont il se plaignait depuis son arrivée s’augmentaient tous les jours par suite de la baisse du rouble. Il les sentait vivement, mais il les supportait avec une bonne humeur et un courage admirables. « Voilà deux hivers que je passe sans pelisse, écrit-il en 1810 à M. de Rossi. C’est précisément comme de n’avoir pas de chemise à Cagliari. Au sortir de la cour,... au milieu d’un luxe asiatique, un fort vilain laquais me jette sur les épaules un manteau de boutique. Le service d’un seul laquais étant réputé impossible ici, à raison du climat et de la fatigue, pour en avoir un second, j’ai pris un voleur qui allait tomber aux mains de

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la justice. Je lui ai proj3osé de devenir honnête homme à l’ombre de mon privilège de ministre. Depuis quel- ques mois, cela va. Le traiteur qui me nourrissait ou qui m’empoisonnait ayant changé d’habitation, je ne puis l’atteindre : j'ai pris le parti de partager la soupe de mon valet de chambre. » Cette solide belle humeur était le fonds de ce caractère fortement trempé; mais nous avons déjà vu qu’elle ne durait pas toujours. Elle était souvent troublée parles nou- velles de Gagliari, par des froissements perpétuels avec le roi et ses ministres, par les lettres éplorées de la famille absente. Très impressionnable, Maistre tombait alors dans des accès de colère ou d’abatte- ment. De même qu’à d’autres moments sa verve s’excitait en raillant la misère, la fougue naturelle de son esprit l’entraînait à des violences, à des (irises de désespoir. Mais ces tristes heures pas- saient aussi. Son « génie gallican » reprenait le dessus. Sa forte nature triomphait toujours.

Son plus grand chagrin était ra])sence de sa plus jeune fille, qu’il n’avait pas revue, et en qui, par les lettres qu’elle écrivait, il sentait revivre quelques- unes des qualités les plus saillantes de son caractère. Jeune fille à l’imaginalion ardente, Constance de Maistre, de son coté, ne pouvait se consoler de ne pas connaître ce père qu’elle admirait et adorait de loin. Un jour, en 1810, âgée de dix-sept ans, elle le supplia de lui permettre de l’aller rejoindre en Russie pour partager avec lui l’exil. Maistre fut très ému de cette preuve d’amour filial. Mais, quelque désir

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qu’il ei^t de voir son enfant, il ne crut pas devoir consentir à ce voyage, craignant d’attrister sa femme et sa fille aînée, craignant aussi de ne plus pouvoir renvoyer ultérieurement Constance en Savoie. Sa réponse est touchante : « Tu crois peut-être, chère enfant, que je prends mon parti de cette abominable séparation. Jamais, jamais et jamais. Chaque jour, en rentrant chez moi, je trouve ma maison aussi désolée que si vous m’aviez quitté hier. Dans le inonde, la même idée me suit et ne m’abandonne presque pas. Je traite rarement ce sujet avec vous; mais ne t’y trompe pas, ma chère Constance, non plus que tes compagnes : c’est à la suite d’un sys- tème que je me suis fait sur ce sujet. A quoi bon vous attrister sans raison et sans profit? » Peut-être se trompait-il , et je m’imagine que les j)auvres femmes vivant à Chambéry dans la détresse eussent mieux aimé être attristées par des lettres qui eus- sent porté la trace de sa jiropre tristesse que dis- traites ou amusées par les anecdotes, les disserta- tions, les théories qu’il leur adressait. Jadis, en écrivant le discours à la marquise Costa, il avait compris que, pour adoucir le chagrin d’une incon- solable mère, il était vain de chercher à l’en détour- ner. Que ne comprenait-il qu’à toutes les douleurs j)rofondes le même genre de consolation peut seul convenir?

Les lettres de Joseph de Maistre à sa femme et à ses filles, quand elles ont été publiées, ont été une véritable révélation. Si grande que soit la liberté qu’il

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prend dans sa correspondance officielle tel c’est ce qui en fait la valeur, il se sent plus libre encore quand les lignes qu’il trace au courant de sa plume rapide sont destinées à ses enfants. Et rien, mieux que ces lettres, ne donne l’idée de ce que devait cire l’homme même avec sa verve intarissable, son langage imagé, son éloquence gaie et familière. Sou- vent, en écrivant à ses filles, il est amené à parler de l’éducation des femmes et de leurs aptitudes. Un jour, Constance avait marqué quelque dédain pour l’art de tnconer, mot savoyard qui signifie, paraît-il, ravauder. Et elle avait parlé de l’instruction insuf- fisante qu’on donne aux femmes, instruction qui étouffé le génie et ne leur laisse que « le mérite un peu vulgaire de faire des enfants ». Cette sortie lui vaut une diatribe sévère. La science est dange- reuse pour les femmes, lui écrit son père, car « la femme ne peut être savante impunément qu’à la charge de cacher ce qu’elle sait avec plus d’atten- tion que l’autre sexe n’en met à le montrer... ». La destinée de la femme est de se marier. Or « une coquette est plus aisée à marier qu’une savante, car, pour épouser une savante, il faut être sans orgueil, ce qui est très rare, tandis que pour épouser une coquette il ne faut qu’être fou, ce qui est très com- mun ». Maistre n’admet pas, du reste, que la des- tinée des femmes soit médiocre. « Elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime fémi- nin. Chacun doit être à sa place.... Je possède ici un chien nommé Biribi qui fait notre joie. Si la

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fan tais lui prenait de se faire seller et brider pour aller à la campagne, je serais aussi peu content de lui que je le serais du cheval anglais de ton frère, s’il s’imaginait de sauter sur mes genoux et de prendre le café avec moi.... Quant à faire des enfants, ce n’est que de la peine ; mais le grand honneur est de faire des hommes, et c’est ce que les femmes font mieux que nous. Croit-on que j’aurais beaucoup d’obligation à ta mère si elle avait composé un roman au lieu de faire ion frère? mais faire ton frère, ce n’est pas le mettre au monde et le poser dans un berceau : c’est faire un beau jeune homme qui croit en Dieu et n’a pas ])eur du canon.... En un mot, la femme ne peut être supérieure que comme femme, mais dès qu’elle veut émuler l’homme, ce n’est qu’un singe. » D’ailleurs, pas plus que Fénelon, Maistre n’est d’avis que les femmes doivent être maintenues dans l’ignorance. « Je ne veux pas qu’elles croient que Pékin est en France, ni qu’Alexandre le Grand demanda en mariage une fille de Louis XIV. La belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc., suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin. »

En somme, Maistre, pas plus à cinquante ans qu’à vingt-cinq, ne fut très accessible au charrue de l’es- prit féminin et n’en sentit bien la grâce. Abstraction faite du rôle assigné à la femme pour se conformer aux fins du créateur, ce théologien laïque voyait en elle un être léger, sans sérieux ni [irofondeur, inca- pable d’un effort cérébral soutenu, cf Les femmes,

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a-t-il écrit , n’ont fait aucun chef-d’œuvne dans aucun genre. » « Le talent d’écrire supérieurement est un talent d’homme comme tous les talents supé- rieurs. Il est vrai seulement que dans un genre agréable il s’est trouvé une femme que son talent inimitable et des circonstances uniques ont placée au premier rang. » C’est de Mme de Sévigné qu’il parle en ces termes flatteurs, la seule femme peut-être qui ait trouvé grâce devant lui. 11 l’ai- mait surtout ])arce qu’elle était simple et natu- relle, — le contraire des femmes savantes. Pour celles-ci, il n’avait qu’aversion et mépris. Mme de Staël lui paraissait en être le type accompli. Malgré le plaisir qu’il avait eu jadis en sa société, il en vint peu il peu, en la lisant, à la haïr. « Peu de livres, écrivait-il, m’impatientent autant que ceux de Mme de Staël. » Il est vrai qu’entre les Considéi^ations de Mme de Staël et les siennes, il y a tout l’abîme qui sépare un catholique mystique et pieux d’un pro- testant rationaliste. Maisire avait d’inslinct con- science des motifs de son aversion quand il ajoutait que, si l’auteur de Corinne eût été catholique, « elle eût été adorable au lieu d’être fameuse ». La reli- gion, il ne faut jamais l’oublier, domine toujours ses jugements.

Dans la société russe, il eut l’occasion de con- naître quelques femmes d’un esjirit distingué et d’une rare culture intellectuelle. Dans le monde, a dit l’une d’elles, il n’était pas le fanatique et l’abso- lutiste que l’on croit. Il y était très gai et presque

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jovial, %ans rien perdre de sa dignité. Ses principes ne l’empêchaient ni de prendre part à des conver- sations très profanes, ni de nouer des relations d’arnitié sincère avec des personnes dont il était loin de partager les opinions. Il avait toujours aimé le monde : il était de ceux pour qui, après de lon- gues heures de méditation et de travail, la détente qu’apporte la conversation est une nécessité. Les idées qui se concentraient dans son cerveau avaient besoin de jaillir au dehors. Doué d’une merveilleuse mémoire, il était prêt à causer sur toutes les ques- tions, si bien qu’on le soupçonnait parfois de pré- parer le malin les sujets sur lesquels il se proposait d’amener l’entretien le soir. Mais i)our lui la con- versation n’était pas un échange. II prenait trop de plaisir à ])arlcr pour en prendre beaucoup à écouter. 11 monologuait brillamment et parfois, pendant (ju’on lui répondait, il s’endormait tout à coup durant quelques minutes, comme autrefois déjà à Lausanne, devant Mme de Staël. Ses amis ne nous l’ont pas décrit comme causeur, mais j’imagine qu’il devait avoir, adossé à la cheminée, le genre de verve que nous trouvons dans ses écrits, surtout dans les Soirées de Saint-Pétersbourg , avec une nuance de paradoxe et de bel esprit qu’il a toujours, mais qui devait être nécessairement plus marquée dans ses conversations que dans ses livres. Il a laissé, sous le titre de Cinq Paradoxes^ des morceaux écrits à Lausanne, qui, sans ajouter beaucoup à sa gloire, 'sont à cet égard un curieux trait de caractère. Au

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surplus, les succès mondains ne lui paraissaient pas indignes de lui : il les recherchait, les obtenait et n’y était pas insensible. « Quand je soigne mes mots, disait-il un jour, ils font vile le tour de la ville. »

Les salons assez nombreux l’on se piquait de bel esprit, par imitation des salons français du XVIII® siècle, s’ouvraient largement devant lui. Peu à peu il devint le commensal et l’ami des per- sonnes les plus distinguées de la haute société. 11 sentait, pendant la première période de l’alliance franco-russe, qu’on craignait de se compromettre avec lui. L’empereur, à la cour, lui parlait à demi- voix, comme à la dérobée. L’impératrice, qui n’avait pas été à Tilsitt et n’aimait pas Napoléon, était un peu plus communicative. L’ambassadeur d’Autriche n’osait pas donner son titre de ministre. Peu à peu, les choses changèrent. Il est regrettable que Maistre ne nous ait parlé davantage dans ses lettres de cer- taines femmes de l’aristocratie russe dont il était devenu l’ami, comme la sjiirituelle comtesse Tolstoï, l’amirale Tchitchagoff, femme du ministre de la marine, la comtesse Strogonoff, la belle princesse Narichkine. La seule de ses amies que nous con- naissions bien, qui fut aussi la plus intime , est Mme Swetchine, celte « excellente Sophie », comme il l’appelait, qui devait terminer ses jours en Franco et y tenir un salon, dont quelques habitués survi- vent peut-être encore. L’influence de Maistre sur celte Ame candide et bonne se manifesta par une

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convefsion au catholicisme. Mme Swctchine balaïuja longtemps : abjurer l’orthodoxie russe lui paraissait une sorte de désertion. C’était un parti bien grave, que r « excellente Sophie » ne voulut pas prendre légèrement . Elle prétendait demander aux livres saints, à l’exégèse, les arguments décisifs qui lui manquaient ])Our vaincre ses dernières hésitations. Cette prétention, chez une femme, paraît à Maistre le comble du ridicule. Cette studieuse personne fai- sait d’immenses lectures, elle accumulait notes sur notes, extraits sur extraits, dans les vastes cahiers qu’a c<)m[)ulsés après sa mort le comte de Falloux, son biographe et son prophète. « Pauvre excellente femme! lui écrit Maistre. Vous voulez donc jeter dans les bassins de la balance d’un côté Bossuet, BelLirmin, Malebranche, de l’autre Clarke, Abbadie et Sherlock ? Kt vous les pèserez sans doute, mais ])Our les peser, il faut les soulever. Belle entreprise |)our votre élégante main! C’est le crirne]... Vous croyez n’êlre pas convaincue. Vous l’êtes depuis longtemps autant que moi. Vous croyez chercher la vérité, mais ce n’est pas vrai du tout. Vous cherchez le doute, et ce que vous prenez pour le doute, c’est le remords.... Ce Sherlock que je vous nommais tout à l’heure a prononcé un mot remarquable : Never (I lïian ivas reasond ont of /lis religion,.,. Rien n’est plus vrai. La conversion est une illumination sou- daine, comme dit Bossuet. Nous avons une foule d’exemples de ce genre, même dans les hommes supérieurs les plus capables de raisonner. Le der-

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nier est celui de Werner qui se vit frappé d’un coup de catholicisme en voyant le Saint-Sacrement sortir de l’église de Saint-Etienne. »

V

Telle était la confiance qu’inspirait le comte de Maistre à l’Empereur, telle était la considération dont il jouissait auprès des personnages les plus marquants de la cour, qu’il fut plusieurs fois con- sulté au sujet de réformes à l’ordre du jour en Russie, En 1810, le comte Razoumowski, ministre de l’Instruction publique, voulant réorganiser l’en- seignement, eut avec lui de longs entretiens. Maistre résuma sa pensée dans un mémoire spécial. Alors déjà, certains esprits tendaient à donner à rensei- gnement secondaire une extension exagérée, au pré- judice de sa profondeur; on songeait à surcharger les programmes de matières nouvelles, histoire, géographie, sciences sciences surtout. Maistre préconise, au contraire, le maintien du vieil ensei- gnement classique, tel que le j)ratiquaient ses anciens maîtres les jésuites, [)resquc uniquement littéraire, fondé sur les chefs-d’œuvre des littératures antiques, destiné à former et à orner l’esprit plus qu’à le remplir. Quand il s’insurge contre une fatale ten- dance à faire de la morale une branche distincte des études, alors qu’elle doit les pénétrer et les dominer toutes, qui pourrait contester qu’il eût mille fois

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raison*? Et il n’était pas moins dans le vrai quand il raillait méthodes et programmes. « Il n’y a pas de méthodes faciles pour apprendre les choses diffi- ciles, écrivait-il un jour. L’unique méthode est de fermer sa porte, de dire qu’on n’y est pas, et de travailler. Depuis qu’on s’est mis à nous apprendre en France comment il fallait apprendre les langues mortes, personne ne les sait, et il est assez plai- sant que ceux qui ne les savent pas veuillent abso- lument prouver le vice des méthodes emj)loyécs par nous qui les savons ! » Il sentait avec raison que l’important en matière d’instruction, ainsi et plus encore qu’en tout le reste, n’est pas de formuler des programmes, mais d’avoir un personnel sûr et dévoué. Il rappelle qu’à Oxford le célibat est la règle du corps enseignant, que Bonaparte cul un instant la pensée de l’imposer aux professeurs des lycées dans sa nouvelle Université, et il en arrive ainsi, de déduction en déduction, à conclure que les jésuites répondent exactement, par leurs pro- grammes et par leurs j)ersonncs, aux desiderata de la Russie. Par une rare bonne fortune pour cet empire, les pères, chassés de leurs anciennes de- meures, s’y sont réfugiés en grand nombre.

Que le gouvernement impérial profite d’une circonstance si précieuse! qu'il confie la jeunesse russe à ces religieux! Ils sont les meilleurs maîtres qu’elle puisse avoir. Ils sont aussi le meilleur anti- dote de la Révolution, comme prouve le fait qu’ils sont plus directement visés par tous les révolution-

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naires. Le plaidoyer pour les jésuites réussit au delà des espérances qu’ils avaient pu concevoir. Grâce à leur ancien élève de Chambéry, ils obtinrent que leur collège de Polock fût érigé en université, avec tous les droits et privilèges des autres univer- sités de l’empire russe. Rien ne montre mieux que ce fait l’influence extraordinaire de Joseph de Maistre à Saint-Pétersbourg.

Ce ii’élait pas seulement l’instruction publique ([u’on prétendait réformer alors dans remj)ire du Tsar. C’était à peu près tout. Le général comt(* Araktchéieff s’a[)pliquait à introduire le caporalisme dans l’armée impériale. Il soumettait aux rigueurs d’une discipline rigide jusqu’aux princes du sang, au grand scandale de Maistre, indigné de voir ce « parvenu » se jouer ainsi de la majesté d’une famille souveraine. A coté d’ Araktchéieff, un autre « par- venu » s’insinuait chaque jour davantage dans la confiance de l’Empereur. C’était un fils de prêtre, ce S|)éransky, si admirablement mis en scène dans un beau chapitre de Tolstoï. Nourri dans les doctrines de la philosophie allemande, discijile de Kant, ce novateur hardi avait obtenu, en 1809, avec le titre de secrétaire de l’empire, un pouvoir énorme. Il était une manière de premier ministre, presque un minis- tre unique. Maistre suivait tristement la marche des affaires de l’empire : il voyait avec douleur la Russie, qu’il avait tenue, malgré bien des déceptions, pour la forteresse des vieilles idées d’autorité, se trans- former peu à peu et s’acheminer vers la forme con-

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slitulionnelle. L’état d’esprit de l’Empereur l’affli- geait de plus en plus. L’influence française avait confirmé Alexandre dans les idées que lui avait jadis inspirées Laharpe. 11 voulait qu’a on le débar- rassât d’une partie de son autorité ». Jamais, observe Maistre, il ne lui arrivera de parler des droits de la souveraineté, ou de l’honneur de la couronne. Il dira : a le poste que j’occupe, la nation dont j’ai l’honneur d’être le chef... ». Spéransky était en 1811 au comble de la faveur. 11 avait préparé et fait agréer par rEm[)ereur une sorte de consti- tution comportant, outre le Conseil d’Etat, quatre sénats ou cours suprêmes de justice, imitées des anciens parlements de France, et, à Saint-Péters- bourg, un sénat dirigeant. Ce dernier corps aurait été composé de magistrats, de conseillers d’Etat, de ministres. Un pareil j)rojet sans parler des autres qui devaient l’accompagner semblait au comte de Maistre d’autant plus dangereux qu’en 1810 déjà, il prévoyait la guerre avec la France et sentait l’impérieuse nécessité, pour l’existence même de la Russie, de concentrer l’autorité sous le sceptre du Tsar, au lieu de réj)arpiller entre mille mains. Pour éclairer quelques amis qui s’inquié- taient comme lui de l’avenir, ])eut-être même à l’in- stigation plus ou moins directe du Tsar, Maistre consigna par écrit les réflexions d’ordre politique que lui avait insi)irées une expérience déjà longue des choses russes.

L’épigraphe des Quatre Chapitres sur la Russie^

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empruntée à l’Arioste, montre assez clairement son but :

Quel ch’ io vi debbo posso di parole Pagure in parte c d’opera d’inebiostro.

Ne che poco io vi dia da imputar sono,

Chc quanto io posso dur, tanto vi dono.

Cette « œuvre d’encre » est la plus ardente, la plus complète et en même temps la plus mordante diatribe qu’on puisse lire contre l’esprit moderne, l’esprit qui fait aujourd’hui la conquête du monde, avec la complicité de ceux-là mêmes sur qui Maistre comptait le plus pour l’étouffer. Il met en garde la Russie contre les tendances qui germaient partout alors. On parlait de libérer les serfs. Quelle impru- dence ! 11 est vrai que l’Eglise catholique a contril)ué largement à la suppression de l’esclavage en Occi- dent; mais au frein de la servitude elle en substi- tuait un autre : le sacerdoce. En Russie, il n’y a point de sacerdoce. Les prêtres sont méprisés. Gominerit pourront-ils retenir dans le devoir cette masse innombrable de nouveaux citoyens déchaînés? Que le Tsar ne se hâte pas! qu’il attende l’heure opportune ! Et qu’il n’entre pas dans la voie des concessions! Sinon, il sera emporté. Le gou- vernement russe n’est pas si puissant qu’on se le figure, parce qu’on le sait absolu. « Un grand peuple n’est jamais gouverné par son gouvernement », dit Joseph de Maistre. Et il montre qu’au-dessous du gouvernement, pour le soutenir, il faut des assises puissantes. En Turquie, il y a le Coran. En Chine,

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les maximes de Confucius. Kn France, il y avait l’Église. En Russie, il n’y a rien. La civilisation y a été brusquement introduite par Pierre le Grand, à l’époque de la régence du duc d’Orléans : elle porte la marque de l’immoralité de ce temps. Que l’on prenne garde aussi aux sciences. Elles sont dan- gereuses dans un pays la religion n’existe pas ou du moins est confinée dans les églises, étran- gère à la vie nationale. « La religion, a dit Bacon, est l’aromate qui empêche la science de se cor- rompre. » Les sciences ne sont pas seulement dan- gereuses en elles-mêmes. Elles le sont aussi parce qu’elles supposent des savants. Certes il faut des savants, mais à condition qu’ils restent à leur place, dans les bibliothèques, dans leurs laboratoires, cl qu’ils ne prétendent pas à gouverner leur pays. Depuis Suger jusqu’à Richelieu, a-t-on jamais vu un grand ministre pris parmi les savants des acadé- mies ? Les emplois doivent être pour les gens riches et nobles, qui ne les recherchent pas pour s’enri- chir, et à qui leur situation de forlune et de famille a donné de bonne heure l’habitude de commander. Avant tout, on doit soutenir et encourager la religion. Pour cela, il faut interdire la publication des livres qui en sapent les bases, et il faut qu’à coté de l’Eglise nationale le gouvernement accorde à l’Eglise catholique le droit de vivre. De cette riva- lité entre les deux Églises, l’une et l’autre ])rofite- ront (au fond, Maistre espérait bien <pie ceci tuerait cela). Jamais, du reste, le catholicisme ne consti-

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tuera un danger. Il n’apportera que des principes favorables au pouvoir, conformes à l’esprit d’auto- rité. Mais il ne faudrait pas croire que Maistre, en demandant qu’on fît une place au catholicisme en Russie, admettait la liberté religieuse. 11 ne connaît pas de danger plus grand que le protestantisme. C’est lui qui, en prêchant le libre examen, a ruiné le sentiment et le respect de l’autorité, qui a pré- paré et rendu possible la révolution française. C’est ï)armi les i)roleslanls, appuyés par les Juifs, que se recrutent ces illuminés qui croient pouvoir se contenter des lumières de leur raison, qui conspi- rent contre l’ordre du monde tel que Dieu l’a établi. Ce mot d’illuminé revient sans cesse sous la plume de Maistre. Il ne l’applique pas ici aux francs-maçons ou aux marlinistes, qu’il connaît bien et dont il a été. L’illiimjinisrae qu’il redoute surtout, celui qu’il signale à l’aUenlion de la Russie, c’est à proprement parler « le philosoj)hisme greffé sur le protestan- tisme », c’est comme une vénéneuse sécrétion du calvinisme et du voltairianisme. Cet illuminisme-là comprend tous ceux qui croient peu ou prou à la souveraineté du peuple et contestent l’autorité du pape, en un mot tous ceux qui ne pensent pas comme l’auteur, y compris, si l’on veut, Frédéric II, Napo- léon, Louis XIV et l’empereur Alexandre lui- même. C’est un esprit plutôt qu’une secte. Cepen- dant, Maistre l’appelle ordinairement la secte. Pour lui, la secte est partout, elle prend des formes inat- tendues, elle est insaisissable comme Protéc, elle

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s’insinue traîtreusement partout et recourt à des alliés qui ne se doutent pas du rôle qu’ils jouent.

« C’est un monstre, dit-il, composé de tous les monstres. 11 nous tuera, si nous ne le tuons pas. » Celte hydre polymorphe était, pour lui, l’esprit même du mal, Satan luttant contre Dieu, Ahrirnan en guerre contre Ormuzd. En réalité, ce qu’il appelle la secte, c’est l’ensemble des mécontents, de ceux à qui l’ancien régime paraît lourd à sup- porter, de ceux qui s’indignent contre les abus, (jue révoltent les inégalités sociales, qui soupirent après un sort meilleur et qui ne pensent pas que le monde soit voué à l’immobilité.

Quel résultat pratique eurent les Quatre Chapitres sur la Russiel Contribuèrent-ils à détourner l’Empe- reur de se laisser aller aux rêves de Spéransky ? C’est ce qu’il est bien difficile de dire. Toujours est- il que le secrétaire de l’empire tomba quelques mois plus tard. Sa chute tragique, son exila Nijni- Novgorod, sous le coup de mystérieuses accusa- tions, furent salués par Maistre comme une déli- vrance et comme un triomphe pour le principe d’autorité. Avec Spéransky tombèrent ses projets de constitution, et le Tsar ressaisit la plénitude du j)Ouvoir au moment la lutte avec Napoléon deve- nait fatale, nécessaire, imminente.

Ce qui |)ermet de croire que les vues développées dans les Quatre Chapitres n’avaient pas déplu au Tsar, c’est que la disgrâce de Spéransky coïncide avec la plus grande marque de confiance que ce

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prince ait donnée à Joseph de Maistre. 11 lui demanda, en prévision des graves événements qui se prépa- raient, le concours de sa plume pour la rédaction des documents émanant de la couronne. Maistre travaillerait directement avec l’Empereur ou avec le chancelier. Une pareille offre ne pouvait manquer de le flatter et de le séduire. Cependant une diffi- culté le préoccii[)ait : comment concilier ses devoirs envers Victor-Emmanuel avec un rôle qui faisait de lui le collaborateur et le confident du Tsar? Les diplomates de ce temps n’avaient pas la ressource du télégraphe. Ils devaient souvent prendre sur eux-mêmes de graves déterminations. Le ministre de Sa Majesté Sarde accepta l’offre, mais en posant pour condition qu’il n’aurait pas de secret pour son maître. D’autre part, estimant que son style déjà connu en Europe révélerait nécessairement à tous sa collaboration avec la cour impériale, il crai- gnait pour sa famille restée en otage aux mains de Napoléon. 11 demanda donc, en outre, que Mme et Mlles de Maistre fussent conduites en Russie. L’une et l’autre condition furent facilement accep- tées.

A cette occasion, Maistre eut avec le Tsar deux longs entretiens, dans lesquels la conversation se porta sur les questions les plus actuelles et les plus brûlantes. 11 tint ce langage dégagé de toute courtisanerie, que les grands esprits seuls savent tenir aux princes et que les grands princes savent apprécier, même s’ils ne l’approuvent pas. 11 en-

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gagea l^Empereur à être un vrai souverain dans le sens qu’il donnait à ce mot, à exercer lui-même le pouvoir suprême, à récompenser et à punir avec éclat, s’inspirant en cela de Napoléon, grand maître en l’art de se faire obéir. Bien qu’au fond du cœur il n’eût qu’une médiocre confiance dans l’armée russe, il s’efforça de rendre le courage à l’Empereur, et exposa les raisons morales et philosophiques qui devaient lui assurer le triomphe. Il ne manqua pas cette occasion de faire l’éloge des Jésuites qui pouvaient rendre d’immenses services pour la reconstitution de la Pologne sous le sceptre du Tsar, pour le rétablissement de la maison de Bour- bon, dont la restauration lui paraissait toujours la condition indispensable de celle de Victor-Emma- nuel. Sur ce dernier point, le Tsar se montra très réservé. On tenait alors la maison de Bourbon pour finie. Sur les autres questions, il écouta avec une sympathie et une bienveillance dont Maistre fut très heureux et qui lui fit concevoir les plus hautes espérances. En sortant de chez l’Empereur, il se demandait comment le chancelier accepterait une combinaison qui le dépouillait, au profit d’un étran- ger, d’une des attributions les plus importantes de sa charge. « Ne pensez-vous pas qu’il m’en voudra? » demandait-il au comte Tolstoï, son ami, grand maréchal de la cour. « Au contraire, répondit ce dernier, puisque son œuvre, qu’il est incapable de faire lui-même, sera faite par un homme incapable de le supplanter. » « O aUiiudo ! s’écrie Maistre en

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rapportant ce propos, je me [)rosterne devant cette raison, je ne l’aurais pas trouvée en mille ans. » Le grand maréchal avait vu juste : le chancelier fut enchanté. On demanda à Maistre de quelle somme il avait besoin. 11 demanda (>000 roubles : cela fil sourire. Le lendemain, il en recevait 20 000. Il ])ut acheter des chevaux, des voilures et s’équiper pour la campagne qui allait vraisemblablement s’ouvrir. En même temps un courrier de la cour partait pour Vienne afin de ramener Mme de Maistre et ses deux filles.

Quand l’Empereur quitta sa capitale pour se l'endre à l’armée, Maistre jugea convenable de se rapprocher de lui. Le quartier général était dans le voisinage de Polock : il s’y rendit et reçut l’hospi- talité chez ses amis les Jésuites. il composa un mémoire pour le rétablissement de la Pologne sous le sceptre de l’empereur de Russie et une proclama- tion aux Polonais pour les détourner du parti de Napoléon. Ces documents furent envoyés au Tsar, qui n’en fit aucun usage. Déplurent-ils? les trouva-t-on peu pratiques? trop remplis de ces aperçus philo- sophiques qui étonnaient la cour de Gagliari? C’est possible, mais l’hypothèse la plus plausible est que l’Empereur, ayant appris que Maistre en avait donné communication au roi de Sardaigne, fut mécontent de voir ce prince admis dans la confidence de ses plans. Maistre fut oublié pendant cinq semaines à Polock, puis il reçut une courte lettre l’invitant assez sèchement à retourner dans la capitale. Il fut très

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affecté*de cet ordre. En vain lui témoignait-on la même faveur apparente. En vain lui déclarait-on que rien n’était modifié dans les engagements réci- proques, que les travaux étaient seulement sus- pendus. Il comprit qu’un grand changement s’était opéré à son égard dans l’esprit de l’Empereur. Il devina qu’on ne lui demanderait plus rien, et ne se trompa pas. Son tort avait été de croire qu’il pour- rait servir à la fois le Roi et l’Empereur. Il n’avait voulu ni abandonner son roi, ni le laisser dans l’ignorance. Il expiait sa loyauté même.

N’ayant pas encore appris que sa famille fût en route, craignant que la défaveur qui pesait à j)ré- sent sur lui à Saint-Pétersbourg comme à Cagliari ne lui permît pas même de servir utilement la cause de la maison de Savoie, il se résolut encore une fois à demander son rappel. Par une ironie du sort, au moment il était découragé de l’insuccès d’une collaboration dont il avait tant attendu, il recevait les compliments de son roi qui l’approuvait entiè- rement d’avoir mis sa plume au service de l’empe- reur Alexandre.

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Maistre était à Polock quand la Grande Armée franchit le Niémen. La veille encore, les ambassa- deurs des deux empereurs donnaient des fêtes splen- dides et affectaient le plus grand calme, tandis que

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de part et d’autre s’achevaient des préparatifs immenses, en vue d’une lutte suprême le sort de l’Europe serait définitivement fixé. Tout à coup la guerre éclate. Le ministre du roi de Sardaigne, témoin attentif de ces grands événements, en rend comj)te au jour le jour à son souverain. Sa corres- pondance, en 1812, forme presque une narration suivie de la campagne de Russie. C’est comme la contre-partie des récits épiques des Scgur et des Fezensac. Il nous fait assister aux hésitations du Tsar, aux contradictions dans les ordres de l’état- major, aux faiblesses, aux incertitudes de tous, à Tuniverselle incohérence qui préside à la concen- tration des forces russes. Quel puissant argument le spectacle qu’il avait sous les yeux apportait à ses doctrines philosophiques et religieuses! En consta- tant l’impuissance des volontés humaines, il ne pou- vait attribuer les résultats qu’à la main invisible de la Providence, gouvernant le monde à l’aide de forces myslcricuses, auxquelles nous obéissons sans le comprendre.

Au moment Napoléon pénètre sur le territoire russe, le Tsar déclare qu’il ne cédera jamais, qu’il entraînera, s’il le faut, l’envahisseur jusqu’au Volga. Il subissait alors l’influence de l’Allemand Pfiihl, professeur plus que général, qui s’était acquis une grande réputation en enseignant la stratégie antique dans les académies militaires. La circonstance parut propice à cet archéologue pour préconiser la tac- tique des Scythes devant l’invasion de Darius. 11

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fut décidé que les Russes se retireraient, ruine- raient eux-mêmes le pays et se concentreraient dans un vaste camp retranché à Drissa, sur la Dvina. Ce projet parut d’abord admirable à tous, mais peu à peu, l’orgueil national aidant, on commença dans l’entourage même du souverain à murmurer. Les généraux russes, inquiets et froissés, montraient les dangers de cette concentration; ils se plaignaient aussi de la présence à l’armée des courtisans qui entouraient le Tsar et dont l’influence énervait la discipline. « On croit préparer Torres Vedras, disaient les mécontents, on fait la répétition d’Ulm. » Un ami de Maistre, le marquis Paulucci, deModène, ose dire ce que beaucoup pensaient, que, pour l’inventeur du camp de Drissa, il ne voit d’autre alternative que la maison jaune (celle des fous) ou le gibet. Alexandre comprit. Pour ne pas paraître se déjuger, il partit pour Moscou, le peuple lui fît un accueil enthousiaste, et confia à Barklay de Tolly le commandement suprême de l’armée. Celui-ci s’empressa de prendre le contre-pied de ce qui s’était fait avant lui. Pfühl avait concentré, il épar- pilla. L’armée russe fut répartie sur un front de deux cents lieues. « C’est le premier pas, écrit Maistre, qui dans les guerres décèle le génie. Il sait il faut frapper et c’est qu’il porte toutes ses forces, comme un boulet énorme avec lequel il écrase d’un seul coup. La médiocrité au contraire, qui ne sait elle frappe, essaye de frapper partout. Elle •<livise son boulet en minces dragées. Elle les jette

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de tous côtés et ne blesse personne. » On «eût pu appliquer au plan de Barklay de Tolly, comme à un autre plus récent, le mot du vieux maréchal Laudon, consulté par Joseph II sur un plan de campagne contre les Turcs : « Sire, il est excellent contre la peste ».

L’éparpillement ne réussit pas mieux que la con- centration, Napoléon s’avançait toujours. On se van- tait d’heureuses escarmouches, on célébrait par des Te Deum des rencontres d’avant-garde les deux partis s’attribuaient la victoire. Mais en vain on cher- chait à SC faire illusion, à ranimer les courages par des espérances toujours déçues. La Grande Armée défilait devant le camp abandonné de Drissa, gagnait Witcbsk, puis Srnolensk, et menaçait Moscou, la ville sainte. On ne pardonna pas à Barklay de Tolly d’avoir perdu Srnolensk. Le généralissime des armées impériales tomba dans un tel discrédit que sou maintien devint impossible. L’opinion publique, résina del motido, comme disait volontiers Maistre qui voyait en elle apparemment la voix de Dieu s’exprimant par celle du peuple, désignait unani- mement au clioix du souverain un vieux général, élève de Souvarow , qui venait précisément de remettre à l’amiral Tchitchagoff le commandement de l’armée de Moldavie Koutousoff. C’était un vieillard borgne, affaibli, incapable, semblait-il, de supporter les fatigues d’une campagne, obligé qu’il était de dormir chaque soir dans son lit. Le Tsar ne l’aimait pas, il lui reprochait son fatalisme,

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son manque d’initiative, de ne savoir qu’obéir, de n’avoir pas le courage de ses opinions. On racontait qu’à la veille d’Austerlitz, Koutousolf avait prévu la défaite et avait prié le grand maréchal de la cour de faire part à l’Empereur de ses inquiétudes. « C’est à vous de faire la guerre, avait répondu Tolstoï; moi, je m’occupe du riz et des poulardes. » Ni l’un ni l’autre n’avait osé parler. 11 serait difficile de dire pourquoi Koutousolf, en 1812, parut être à tous les Russes l’homme qui sauverait l’Empire. Ce vieil- lard, ennemi du pédantisme militaire, avait dans les grandes occasions des éclairs d’un bon sons supé- rieur. Sa ténacité était indomptable; c’est par qu’avec l’aide des éléments il vainquit. En Russie, en ellet, comme ensuite à Waterloo, c’est la ténacité qui vint à bout du génie. La ])ression universelle avait déterminé l’Empereur de faire appel à Kou- tousoü* : cette fois l’instinct populaire ne fut pas trompeur.

En quittant Pétcrsbourg pour prendre le com- mandement, Koutousolf déclara qu’il serait victo- rieux, ou qu’on ne le reverrait pas. 11 devait réaliser les deux termes de raltcrnative, vaincre et mourir, mais sans jouir de son triomphe. A j)eiiic arrivé à l’armée, il sentit la nécessité morale de livrer bataille avant que Napoléon entrât dans Moscou. 11 concentra ses forces à Borodino, et là, tandis que Napoléon prenait des dispositions minutieuses en vue du lendemain, il fit promener dans les camps la vierge de Srnolensk. Le soir . à la lueur des

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torches dont l’éclat brillait jusqu’aux avant-postes français, il suivit à pied l’icône vénérée. La lutte s’engagea au jour entre le vieillard fataliste et Napo- léon malade, au-dessous de lui-même, refusant de faire donner sa garde, qui eût peut-être changé la défaite des Russes en un irréparable désastre. Pro- fitant de ce qu’il n’avait été ni dispersé, ni écrasé, KoulousofF se déclara vainqueur, et fit chanter un Te Deum. A sa femme il écrivait d’un style embar- rassé : « Je ne suis pas vaincu, j’ai gagné une bataille sur Bonaparte ». Pour accréditer cette ver- sion, il répandait partout une fausse proclamation Napoléon avouait sa défaite. Afin d’inspirer con- fiance, il exagérait le nombre des morts et des blessés de l’armée ennemie. C’était un procédé em- prunté à son maître Souvarow, à qui un aide de camp demandait un soir de bataille, pour rédiger le bulletin, combien de Russes avaient péri : « Les Russes sont nos frères, ménageons - les , dit le maréchal, mettez cinq cents. FA combien de Turcs? demanda l’officier. Ce sont les ennemis de notre Empereur et de notre foi , mettez trois mille. »

Maistre se faisait de la guerre une idée pro- fonde. « Les batailles, disait-il, se perdent toujours moralement. Le véritable vainqueur, comme le véri- table vaincu, c’est celui qui croit l’être. Les batail- lons qui s’avancent savent-ils qu'il y a moins de morts de leur côté ? Ceux qui reculent savent-ils s’ils en ont davantage?... 11 faudrait donc savoir

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avant* tout quel sentiment la bataille de Borodino a laissé dans le cœur des deux partis. Voilà la ques- tion; mais le temps seul peut la résoudre. » L’avenir a prouvé qu’à ce point de vue Koutousoff avait raison de persister à se prétendre vainqueur. Après l’occu- pation de la \'iUe Sainte par les Français, alors que Maistre, au milieu de rafïblernent général, oubliant ses propres théories sur la guerre, écrivait à son gouvernement : « Vaincre, c’est avancer, par consé- quent reculer, c’est être vaincu Moscou est pris,

tout est dit )), le vieux général ne se troublait pas plus qu’au lendemain de Borodino et déclarait tran- quillement que la perte de Moscou n’était pas la perte de la Russie.

1/entrée de Napoléon au Kremlin avait répandu la terreur à Pétersbourg. On s’attendait d’un jour à l’autre à l’approche des Français. Chacun songeait à soi. Maistn; lit porter ce qu’il avait de plus pré- cieux sur un bateau qui devait le conduire, en cas de danger imminent, dans l’est de l’empire par les rivières et les canaux. L’incendie de Moscou causa une impression d’horreur. Quelque opinion qu’on pût avoir de Vanlnnis atrox du comte Rostopchinc, nul n’osa supposer qu’un autre que Bonaparte lût coupable d’un tel crime. L’indignation contre les Français, la haine qu’ils inspiraient furent ravivées par l’acte d’épouvantable barbarie qu’on leur repro- chait, si bien que Maistre, qui connut bientôt la vérité et l’annonça confidentiellement à sa cour, demanda que la version courante ne fût pas démentie.

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Quand Napoléon quitta Moscou, on commença à respirer et à espérer. Maistre suit les péripéties de l’effroyable drame qui commence à Malo-Yarosla- vetz le jour fatal l’Empereur, trompé par un rideau de Cosaques, abandonna la route du Sud et se lança dans le pays qu’il avait déjà parcouru et ravagé, pour finir après le passage de la Béré- sina. Mais si profonde que soit sa haine, si vive que soit sa joie à la pensée de la délivrance probable de l’Europe, la hauteur de son caractère le garde le plus souvent d’injurier son grand ennemi vaincu. Certes il n’a aucune pitié pour Napoléon; mais on ne trouve rien dans ses récits de ce ton d’ironie cruelle qui choque dans certains chapitres de Tolstoï. Il constate même qu’à Moscou, l’Empereur a tout mis en œuvre pour sauver la ville, qu’il a visité les hôpitaux, qu’il s’est intéresse aux blessés qui s’y trouvaient. 11 ne lui reproche que la des- truction du Kremlin. Une chose l’étonne au delà de tout : c’est la manière dont parlent de leur chef les prisonniers de la Grande Armée. « Jamais, écrit-il, je n’ai pu découvrir un seul signe de révolte contre Bonaparte. « Il est trop ambitieux (ou ambitioii- « naire, comme disait un soldat) : il veut que nous « nous battions, il faut bien qu’il nous nourrisse. » Voilà ce que j’ai pu connaître de j)lus fort, mais jamais un mot, ni un geste contre sa souveraineté. L’impres- sion que cet homme fait sur les esprits est inconce- vable. » Et son étonnemeril grandissait quand il cau- sait avec des anciens sujets de son roi. « Incisa...

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lus

me faisait peur à moi-même en me disant : « Lorsque « je le voyais passer devant le front, mon cœur battait « comme lorsque l’on a couru de toutes ses forces, « et mon front se couvrait de sueur, quoiqu’il fît bien (c froid. » Plus d’une fois, ce même jeune homme aura folâtré devant les batteries. »

Maistre a tellement conscience du prestige de Napoléon, même en pleine retraite, que ce qu’il redoute par-dessus tout, c’est qu’on s’empare de sa personne ce que s’efforcaient de faire les lieute- nants de Koutousoff. Qui pouvait savoir en effet si l’empereur Alexandre serait insensible à l’ascendant de l’homme de Tilsitl et d’Erfurt ? Le chancelier Romanzoff, l’arrii de la France, ne semblait-il pas maintenu au pouvoir pour être, le cas échéant, l’in- strument d’un nouveau rapprochement, dont l’Eu- rope ferait encore les frais? Et tout le fruit d’un si grand effort serait perdu en un instant.

YIl

Après la Bcrcsina, Maistre n’csl plus aussi bien renseigne : les événements se déroulent loin de lui. A mesure que la défaite définitive de Napoléon devient de plus en plus probable, il se préoccupe davantage de la grande liquidation qui va s’oj)érer. Il triomphe quand il voit les puissances les plus compromises avec Na])oléon se tourner contre lui,

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car il a toujours annoncé que jamais l’Europe ne retrouverait son indépendance que du jour elle serait unie. Mais il ne voudrait pas que la coali- tion formée pour écraser le « champignon impérial » se laissât entraîner à détruire la France, car pour lui, qu’on ne l’oublie pas, la France est le fac- teur principal dont la coopération est indispensable pour réaliser dans le monde les plans de la Provi- dence. « 11 n’y a pas de siècle l’on ne se soit flatté, écrit-il, d’écraser ou de morceler la France. » On n’a pas réussi. On ne réussirait pas davantage. Il ne faut donc pas essayer. Mme Swetcliinc avait une pensée juste et profonde quand elle disait alors que le comte de Maistre était catholique par la tête et Français par le cœur.

Au sort de la France est lié celui de la maison de Savoie. Maistre estime que son gouvernement doit insister pour réclamer Gênes, une ancienne réj)u- blique dont le territoire ne peut être revendiqué par personne. Prévoyant qu’un congrès général sera nécessairement convoqué après la guerre, il engage la cour de Gagliari à songer d’avance à ce qu’elle demandera, à l’attitude qu’elle prendra et même à l’homme qu’elle désignera pour la représenter. 11 eût sans doute été heureux d’être cet homme : mais il était loin, peu connu et mal jugé. Il comprit bien d’ailleurs, en 1813, que sa faveur n’avait pas augmenté, quand il apprit l’arrivée au quartier général russe d’un envoyé spécial du roi Victor- Emmanuel, le comte Balbo, dont l’action contre-

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carrait*la sienne, autant que sa présence le blessait comme une offense à sa dignité.

Cependant les événements marchaient. Après des retours d’inquiétude , quand Napoléon battait les coalisés, il apparut clairement, en 1813, que la cam- pagne se terminerait par le triomphe de l’Europe. Les rois éloignés de leurs capitales y rentraient successivement. Victor-Emmanuel revint à Turin. Maistre aurait voulu célébrer cet heureux jour par une brillante fête. Ne pouvant imiter ses collègues plus fortunés, il voulut du moins faire chanter un Te Deum solennel et il eut la pensée de profiter de cette réunion pour faire entendre, sous forme de ser- mon, des idées qui lui paraissaient utiles à la cause de son roi. Il composa lui-même, à la gloire de l’empereur Alexandre et de la maison de Bourbon, c’est-à-dire du souverain de qui il attendait tout et de la dynastie de laquelle lui paraissait dépendre l’avenir de la maison de Savoie, une homélie qu’un prêtre français apprit par cœur pour la réciter en chaire. C’est un monument unique dans notre littérature d’éloquence religieuse par un laïque. Le jour était fixé pour la cérémonie, quand le texte du traité de Paris du 30 mai 1814 parvint à Saint- Pétersbourg. Cet acte partageait la Savoie en deux tronçons. Ce fut pour Maistre un coup terrible. Il décommanda le Te Deum qu’un De profu/idis aurait pu remplacer. « Que pourrais-je vous dire, mon- sieur le comte, sur le traité de Paris du 30 mai der- nier, écrit-il à M. de Vallaise, successeur de Rossi?

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Je le lis, je le relis et je crois à peine savoir lire. Le sort de ma malheureuse Savoie est terrible, et, s’il était permis dans ces sortes de cas de parler des malheurs particuliers, je vous parlerais du mien. Qui m’eût dit que la grande restauration confirme- rait ma perte, en me rendant également étranger à la France, à la Savoie et au Piémont? C’est pour- tant ce qui est arrivé. » Mais le démembrement de la Savoie n’avait pas été décidé sans compensation pour le roi de Sardaigne. Celte compensation, c’était j)récisérrient celle que Joseph de Maistre avait tou- jours le plus vivement réclamée : c’était le territoire de la ci-devant république de Gênes. Si le Savoyard avait encore des motifs de gémir, le fidèle sujet du roi Victor-Emmanuel ne pouvait que se féliciter.

Maistre avait souhaité et prédit non seulement la restauration des trônes, mais aussi la contre- révolution, c’est-à-dire, sauf des réformes qu’il admettait dans les mœurs plus que dans les institu- tions, le retour à l’ancien régime, la résurrection de la royauté de droit divin. 11 était obligé de constater que la réalité ne répondait guère à ses espérances : grâce à l’influence anglaise et surtout à celle de l’empereur Alexandre, la mode n’était pas aux principes qui lui étaient chers. On ne par- lait partout que de liberté, des droits des peuples, du self-government. « Qui pourrait se plaindre, avait dit un familier du Tsar, de régner comme le roi d’Angleterre ? » Maistre avait beaucoup réfléchi sur ces questions. Quelques années avant, il avait

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publié ifn traité Sur le principe générateur des consti- tutions^ qu’il fit réimprimer à Paris par les soins de M. de Bonald, quand il crut que le moment était opportun. On devine df^'à quel était à ses yeux ce principe générateur. Ce n’est pas la loi écrite : elle est fragile, changeante, impuissante, elle est susceptible d’être modifiée par celui qui l’a faite. Ce n’est pas la volonté de tous, car il faut que la constitution soit supérieure à la volonté de tous. Le j)rincipe des constitutions est en Dieu. Dans cet ordi*e de choses , on ne peut rien, sinon en s’ap- puyant sur Dieu lui-même, dont l’intervention, à la fois mystérieuse et manifeste, est la condition néces- saire de toute organisation sociale. Pour corroborer l’cHét de son livre, Maistre écrivit longuement à M. de Blacas, à qui Louis XVllI, en montant sur le trône, avait conféré le titre de grand maître de la garde-robe. 11 lui i*appellc que le devoir des rois de France était de soutenir l’Eglise et la j)a])aulé ; il l’adjure d’user de son influence pour que le roi renonce au vieil esprit gallican, que les légistes et les parlementaires ont inspiré à la cour, et qui a ruiné la royauté des Bourbons. Mais les con- seils du ihéocrale n’étaient pas écoutés; si l’on avait admiré ses vues pro[)hétiques, on réprouvait ses j)rincipes absolus, son dogmatisme hautain et intran- sigeant. Louis XVI 11 fut même choqué à la lecture du Principe générateur. Ce prince sceptique ne croyait guère apparemment aux vertus de la consti- tution qu’il avait octroyée à son peuple; mais il ne

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lui plaisait pas qu’on lui contestât le pouvoir même de l’octroyer. Maistre, quand il eut connaissance de ce mécontentement, reprocha vivement à son ami M. de Bonald d’avoir mis son nom sur un livre dont la seconde édition devait, dans sa pensée, rester anonyme comme avait été la première. Mais, dans sa correspondance, il ne cache pas combien l’attriste la tournure que prennent les choses. « On se trom- perait infiniment, écrivait-il en juillet 1814, au moment même les libéraux ci'itiquaient si vive- ment la politique de Louis XVIII, si l’on croyait que le roi de France est remonté sur le trône de ses ancêtres. Il est seulement monté sur le trône de Bonaparte et c’est déjà un grand bonheur pour l’humanité. Mais nous sommes bien loin du repos. La Révolution fut d’abord démocratique, puis oligar- chique. Aujourd’hui elle est royale ; mais elle va toujours son train. » De môme qu’il avait écrit à M. de Blacas pour les affaires de France, il écrivit à un ami du Tsar pour recommander le Piémont, pour supplier qu’on n’obligeât pas le roi Victor- Emmanuel à accorder une charte.

Cependant cette année 1814 fut marquée pour Joseph de Maistre par une grande joie. Son fils Rodolphe, à qui sa vaillante conduite dans l’armée russe avait valu le grade de lieutenant-colonel, avait obtenu la permission de se rendre de Paris à Turin, d’où il avait ramené à Pétersbourg sa mère et ses sœurs. Maistre eut le bonheur de revoir sa famille, et surtout sa fille Constance dans laquelle il se

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plaisait îi reconnaître un reflet de sa proj)re nature. Mais, après la joie des premiers jours, les tristesses recommencèrent. Quand il avait demandé que sa famille lui fût rendue, c’était au temps il croyait pouvoir compter sur les libéralités d’Alexandre. Cet espoir avait été déçu. Malgré la légère augmenta- tion de traitement qu’il avait reçue au moment son maître était rentré à Turin, le ministre du roi de Sardaigne était, avec les siens, plus pauvre encore que quand il était seul. « Nous avons le bonheur d’être malheureux ensemble », écrivait-il au comte de Blacas. Il avait été peiné en outre de l’ac- cueil froid qu’avait fait Victor-Emmanuel à Rodolphe de Maistre, pour qui ce prince n’avait pas su trouver le moindre mot aimable. Il savait qu’à la cour de Turin on avait blâmé le départ de sa famille, en disant que ses filles « voulaient se promener ». cc Pourquoi, conclut-il, employer celui qu’on méprise? l^ourquoi mépriser celui qu’on emploie? »

Son irritation, sa mauvaise humeur, se traduisent par une série de boutades dans sa correspondance. Le retour de Napoléon lui paraît une heureuse chose, tellement il était hostile à l’œuvre du congrès de Vienne, qui avait méconnu les droits de la sou- veraineté, aussi bien que ceux des peuples, qui avait maintenu, suprême scandale, Murat sur le trône de Naples. Espérant qu’avec la seconde chute de l’Empereur tombera le système napoléonien, il applaudit Waterloo, il applaudit Sainte-Hélène. Dans sa haine, il s’indigne du sentiment chevaleresque qui

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pousse, en Angleterre, comme dans le reste* de l’Eu- rope, une grande partie de l’opinion publique à pro- tester contre l’exil du glorieux vaincu. Quand il voit que les gouvernements restaurés continuent, même après les Gont-Jours, à laisser surnager les épaves de l’empire français, que les rois restaurés s’en- tourent encore d’hommes qui avaient soutenu l’Empe- reur, qu’ils s’inspirent des maximes et des principes napoléoniens, sa fureur n’a plus de bornes. « La per- sonne seule est partie, écrit-il, les maximes nous restent. Son génie pouvait du moins commander aux démons qu’il avait produits et les obliger à ne faire que le mal dont il avait besoin. Maintenant, les démons restent et personne n’a la force de les enrégimenter. » ]ja Sainte- Alliance elle-même ne trouve pas grâce devant lui. Cet acte célèbre, inspiré à l’empereur Alexandre par l’influence mystique de Mme de Krudener, lui paraît une suprême offense à la reli- gion catholique. « C’est, écrivait-il à son gouverne- irumt, le résultat d’un esj)rit qui n’est ni catholique, ni gn*c, ni j>rotestant, d’un esprit que j’étudie depuis trente ans, mais dont le portrait tiendrait trop de place. Il suffira de dire qu’il est aussi bon dans les communions séparées que mauvais chez nous. » Cet esprit, c’est encore l’illuminisme se manifestant sous la forme insidieuse d’une sorte de déisme phi- losophique, de christianisme rationnel. En février 1810, Maistre eut avec l’empereur Alexandre un entretien sur cette question. Le Tsar lui exposa net- tement ses vues. Il y a, dit-il, dans le christianisme

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quelque chose qui est au-dessus des sectes diverses entre lesquelles il se divise. C’est ce quelque chose qu’il faut soutenir en vue de combattre l’incrédulité, d’arriver dans un avenir, éloigne peut-être, mais certain, à la réunion des communions diverses. Maistre apprit de la bouche môme d’Alexandre que les empereurs d’Autriche et de Russie étaient avec le roi de Prusse les promoteurs de la Sainte- Alliance, que le roi de France avait adhéré à l’acte en envoyant une copie écrite et signée de sa main, que le régent d’Angleterre avait adhéré aussi, mais qu’à cause du Parlement, sans lequel il ne peut rien faire, il avait « entortillé sa déclaration de la façon la plus curieuse ». Maistre n’ose pas déconseiller à son maître de donner aussi son adhésion à la « con- vention chrétienne » : il eût été ridicule que Victor- Emmanuel, restauré par la coalition, parût lui donner une leçon; mais il importait que, comme catholique, le roi de Sardaigne marquât nettement sa désappro- bation. Maistre suggère une formule, eu ajoutant que, si elle venait à être publiée, les gens d’esprit penseraient que Sa Majesté Sarde « s’est joliment moquée des trois mages ».

Dans la môme audience, le Tsar aborda une autre question qui tenait plus encore à cœur à son inter- locuteur. « J’ai lieu de croire, dit-il, que réelle- ment vous soutenez les Jésuites. » On a déjà vu l’intérêt que Maistre portait à ces religieux. Dès son arrivée en Russie, il avait été frappé de leur habi- leté et des succès qu’ils avaient déjà obtenus en peu

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d’années. « Ils élèvent de front les deux religions, écrivait-il, et dans ce genre ils ont fait un coup de politique qui n’appartient qu’à eux. Ils ont observé que par je ne sais quel hasard, le catéchisme russe ne contenait pas un mot ni sur le pape, ni sur la pro- cession du Saint-Esprit. Tout de suite, ils l’ont enseigné aux catholiques, ce qui les a, comme vous le pensez, extrêmement popularisés. » C’est toujours le système de la Compagnie qui consiste, en matière de propagande, à insister sur les rapports plutôt que sur les divergences entre le catholicisme et les cultes locaux. Ce système avait réussi merveilleusement. Avant même que l’école de Polock eût été élevée au rang d’université, les Jésuites avaient obtenu, sans paraître les solliciter, nombre de conversions dans les classes élevées de la société. Ce mouvement s’était accentué dans les dernières années de l’em- pire français. En 1815, un jeune Galitzin avait abandonné l’Eglise orthodoxe. C’était un élève des Jésuites. Ce fut un grand scandale et on attendait impatiemment le retour de l’Empereur, pour savoir le parti qu’il prendrait.

A la question que lui posa le Tsar, Maistre com- prit que Taffaire était grave. Il se défendit d’avoir jamais engagé aucun sujet de Sa Majesté à changer (le religion. Le Tsar paraît avoir été convaincu et déclara que <( les choses reprendraient sur leur ancien pied ». Quant aux Jésuites, ils furent l’objet de mesures sévères : confiscation et expulsion. L’uni- versité de Polosk cessa d’exister. Maistre conseilla

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aux pères la prudence et la soumission au nom même de leurs principes : car, comme l’a dit Bossuet, c( n’est-ce pas servir l’autorité que d’en souffrir tout sans murmurer? » Mais il était affligé par la crainte d’avoir commis quelque imprudence dont les Jésuites portaient la peine. Et il avait le sentiment qu’en déj)it du mot de l’Empereur, les choses ne i>ourraient jamais « reprendre sur leur ancien pied ». « Malgré tous les compliments imaginables, écrivait-il le lî) avril 1810, je n’ai plus joui de la même faveur auprès de Sa Majesté l’Empereur de Russie, depuis que je lui ai dit en 1811 : Je prie Votre Majesté Impériale d’observer que je ne puis accepter de secret pour le roi de Sardaigne. Je vis sur son visage que je reculais dans son esprit; mais je ne fis que mon devoir. Machiavel aurait brillé dans celle circonstance ! »

Ce lui fut un soulagement véritable, quand il apprit que son rappel, .arrêté en principe depuis 1814, était décidé par le roi Victor-Emmanuel. Ce jirincc, en notifiant à Maistre celte décision, lui conféra le litre de ce premier président de ses cours suprêmes ». C’était une dignité honorifique, n’irnpliquanl ni trai- tement, ni fonctions. Le nouveau dignitaire s’en moquait volontiers et en riait avec ses amis de Russie. Il y fut pourtant sensible, parce que les marques de faveur ne lui .avaient pas été prodiguées, et qu’il y vit une sorte d’engagement de lui conférer dans les Etals sardes un emploi digne de lui.

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CHAPITRE IV

DERNIÈRES ANNÉES DE J. DE MAISTRE

I

Le séjour du comte de Maistre en Russie marque l’apogée de son talent. La profondeur et la vivacité de son esprit se reflètent sur son visage, qui ne fut jamais plus expressif et plus beau qu’à cette époque. Strictement rasé, ce qui mettait en lumière les traits de sa bouche dont Lamartine a dit qu’elle était « façonnée comme à plaisir par la nature pour l’élo- quence », l’œil lier et vif, le front haut et surmonté d’une auréole de cheveux blancs, il avait une physio- nomie sévère qui s’animait tout à coup quand il parlait. C’est un peu plus tard qu’un gentilhomme sicilien disait en le voyant : a Pare il nostro Etna : ha neve in testa ed il fuoco in bocca ». Le portrait qui figure en tête de ce volume date de ce temps : c’est l’œuvre d’un peintre allemand qui jouissait d’une assez grande renommée au commencement de notre siècle, Vogel von Vogelstein, qui habita quelques années la

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«

Russie à l’époque du premier Empire. Ce léger et élégant crayon se trouve entre les mains d’un des petits-fils du comte de Maistre, après avoir orné le salon de Mme Swetchine, à qui son illustre ami l’avait offert avec un joli quatrain qu’on lit au verso :

Docile ù l’appel plein de grâce De l’amitié qui vous attend,

Volez, image, et prenez place l’original se plaît tant.

Ces vers ne mentaient pas. Maistre se plaisait beaucoup dans quelques salons amis qu’il fréquen- tait depuis si longtemps. Et, si vif que fût son désir de revoir son pays, le départ ne laissa pas que d’ètrc douloureux.

Le Tsar offrit au ministre de Sardaigne de prendre place à bord du Hambourg^ grand vaisseau de guerre qui faisait partie d’une escadre chargée de rapatrier les débris de la Grande Armée. Le 27 mai 1817, Maistre s’embarqua avec Mme et Mlles de Maistre, après quatorze ans d’un séjour ininterrompu sur le sol russe.

« En quittant des amis de quinze ans, écrit-il, je ne puis exprimer ce que j’ai éprouvé. Je donne à cette séparation éternelle le nom d’amputation : en vérité, c’en est une. On m’a accordé de bien hono- rables larmes, que je ne pourrais payer que par les miennes et qui ne doivent jamais sortir de ma mémoire. » L’Empereur et la cour l’avaient comblé des plus aimables attentions. « Sa Majesté Impériale

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m’a traité magnifiquement, dit-il, dans les présents qu’elle a bien voulu me destiner et qui dépassent de beaucoup le taux fixé pour les envoyés extraordi- naires. La boîte qu’elle m’a fait remettre vaut plus de 20 000 roubles. Je la porte à Turin. Leurs Majestés les Impératrices m’ont traité de même, ainsi que ma famille, avec une rare bonté. Je n’ai pas assez d’un cœur pour réjiondre à tout ce que je dois à cette cour. »

J. de Maistre, outre ses nombreux amis, laissait derrière lui son fils Rodolphe et son frère Xavier. llodol[)he, que le roi avait admis dans l’armce sarde, avec son titre de lieutenant-colonel gagné dans l’armée russe, ne restait que jirovisoirernent en Russie, comme gerant intérimaire de la légation sarde. 11 en était autrement de Xavier qui, devenu général, conservateur du musée de la marine, venait de se rattacher davantage encore à son pays d’ado])- tion jiar un mariage qui l’alliait à quelques-unes des familles les plus distinguées de la société russe. Sa réputation d’écrivain était déjà fondée par son Voyage autour de ma chambre et par le Lépreux de la cité d'Aoste, C’est à sa plume aussi, assure-t-on, que sont dues les exquises pages descriptives par lesquelles , à la façon de certains dialogues de Platon, débutent les Soirées de Saint-Pétersbourg. Xavier de Maistre ne devait plus revoir son frère aîné, à qui il survécut plus de trente ans.

Sur le Hambourg qui le rapatriait dans l’Europe occidentale, Maistre avait embarqué les cahiers

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il avait l’habitude de transcrire les passages qui le frappaient dans ses lectures. Il emportait aussi avec lui des manuscrits nombreux, fruit de Timmense labeur auquel il s’était livré pendant les longues années de son séjour en Russie, notamment les deux grands ouvrages qui devaient mettre le sceau à sa réputation en faisant connaître le fond de sa pensée : les Soirées de Saint-Pétersbourg^ commen- cées en 1809, mais qui ne devaient voir le jour qu’après sa mort, et le Pape, qu’il allait publier bientôt.

Après quelques semaines de voyage, la famille de Maistre fil son entrée à Paris. L’auteur des Considé- rations sur la Finance n’était jamais venu dans cette ville ; s’il avait franchi jadis la frontière française, c’était seulement pour visiter des amis dauphinois, ou pour assister aux réunions des Martinistes lyon- nais. Il aspirait depuis longtemps à voir la ville qui était pour lui la capitale du monde pensant et le peuple qui était toujours au centre de ses préoccu- ])ations. Il n’eut pas de déception, bien au contraire. « J’ai trouvé à Paris, écrit-il à M. de Vallaise, un accueil extrêmement aimable et cette espèce de séduction dont tous les voyageurs parlent et qu’on ne rencontre qu’à Paris. Il est difficile d’en sortir. Cependant il faudra bien que j’en sorte, sans avoir ])resque rien vu, tant les hommes m’ont distrait des choses. Un caractère particulier de la France et sur- tout de Paris, c’est l’art de célébrer. On prend ici plus de peine pour faire valoir toutes les espèces

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de mérite qu’on ne prend ailleurs pour les «con- trarier et les étouffer. Je ne doute pas que ce ne soit la sorte de magie qui attire tous les hommes célèbres à Paris, et dont peut-être ils ne s’aper- çoivent pas bien clairement. L’amour-propre ne se trompe pas sur ses intérêts , quand même il ne sait pas toujours se rendre compte de ce qu’il fait. »

Joseph de Maistre fut flatté et séduit. Il fut reçu par le roi et par la famille royale. Louis XYIII devait bien quelques remerciements à celui qu’il avait consulté dans les moments les plus douloureux de l’exil, à celui surtout qui n’avait jamais douté de l’avenir de sa maison. 11 fut aimable : Maistre trouva sa conversation « toute semblable à son style », c’est-à-dire « aisée, élégante, lucide, toute pleine de royale courtoisie ». Mais le vieux roi spirituel et sceptique, qui ne croyait guère qu’en son droit, s’il y croyait encore, n’avait pas entièrement pardonné au philosophe \q Principe générateur des Constitutions. Eh quoi! cette charte octroyée., il n’avait pas le pou- voir de l’octroyer, et en l’octroyant il empiétait sur le droit de la Providence! Il ne put s’empêcher de faire une allusion assez mordante, mais sans amer- tume, à sa constitution.

A coup sûr, Maistre n’en garda pas rancune. Dans son admiration religieuse pour la maison de Bour- bon, il ne cessait d’encourager ses amis et les per- sonnes avec lesquelles les circonstances le mettaient en rapport, à appuyer énergiquement le pouvoir res-

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tauré.^Certes ce pouvoir lui paraissait médiocre : il sentait que son vieil ennemi l’esprit révolution- naire était toujours vivant et jouissait même de plus de liberté sous un gouvernement j)aternel que sous la main puissante de Napoléon ; mais il espérait, et n’entrevoyait pas l’avenir ses lettres de Paris en font foi avec le pessimisme dont il fut animé plus tard. Peut-être faut-il attribuer cet état d’es- prit à la joie qu’il ressentait de se sentir dans un milieu l’on rendait à son talent un hom- mage qu’il n’était pas habitué à rencontrer, ni de la part de la cour de Turin, ni de la part des Russes eux-rncrnes, à de rares exceptions près. Le monde de la cour et celui des lettres le fêtaient à l’envi. A l’Institut, il fut admis aux honneurs de la séance. A la ville, les personnes que l’été n’avait pas encore chassées dans leurs terres, se dispu- taient le plaisir de le recevoir. Ce fut pour lui une source de curieuses observations dans ce Paris de 1817, si différent de ce qu’il avait été jusqu’alors et de ce qu’il devait devenir plus tard. Des hommes d’origine et d’opinions diverses qui avaient, chacun dans sa voie, traversé la période révolutionnaire et impériale, assistaient à la reconstitution de ce qu’ils avaient aimé ou abhorré. Nul ne pouvait être indif- férent aux questions politiques, après les secousses que le pays avait traversées et qui avaient fait sentir dans les couches profondes de la nation un ébran- lement effroyable. Une universelle lassitude avait pu un instant calmer les passions, mais elles n’étaient

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pas mortes. Les anciens officiers de l’Empeneur et les jacobins, les partisans de l’ancien régime et les ex-prêtres assermentés, les révolutionnaires trop convertis et les émigrés qui ne l’étaient pas assez, constituaient une société hétérogène et bigarrée, se dissimulaient, sous des dehors hypocrites, les haines, les regrets, les aspirations. Et dans cette fermentation générale se formait cet esprit brillant, généreux , enthousiaste qui devait se manifester bientôt par une floraison littéraire incomparable. Maistre comprit ce qu’avait de si intense la vie intel- lectuelle de la France d’alors. Dans une lettre qu’il écrivit quelque temps après au vicomte de Donald, son aller son Sosie moral, lequel était dans ses terres du Rouergue pendant le séjour de Maistre, il donne son impression la plus intéressante sur la vision rapide et unique qu’il eut de Paris. « Le tourbillon, dit-il, m’a saisi et ne m’a quitté que lorsque, tout étourdi et tout haletant, je suis monté dans ma voiture pour me rendre à Turin. La cour, la ville, les Tuileries, les variétés, les musées, les montagnes, les ministres, les marchands, les choses et les hommes se sont si fort disputé ma pauvre per- sonne, qu’il me semble aujourd’hui n’avoir rien fait et n’avoir rien vu et que je ne suis pas même bien sûr d’avoir été à Paris. Je crois maintenant en y pensant sincèrement que réellement j’y ai été et que j’ai pu même y faire quelques observations. J’ai bien senti par exem[)le ce je ne sais quoi qui fait de Paris la capitale de l’Europe. Il est certain qu’il y a dans

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cette Yïlle quelque chose qui n’est pas dans les au- tres Mais je ne veux pas faire un essai sur Paris. »

Combien il est regrettable que cet essai n’ait pas été fait!

II

A Turin, le serviteur si dévoué de la monarchie sarde fut reçu poliment par le roi, sans que rien fît prévoir qu’il fût destiné à obtenir quelque faveur plus sérieuse que le litre brillant dont il avait été décoré avant son départ de Russie. « Ma philoso- phie, écrivit-il à Donald en novembre 1817, fait rire le roi, qui me dira son mot quand il voudra. En attendant, le public, dans sa bonté, me donne tous les jours un emploi auquel il ne manque que les lettres patentes. » C’est seulement à la fin de 1818 que Victor-Ern manuel parla : le premier président de ses cours suprêmes fut appelé à la direction de la grande chancellerie du royaume, avec le titre de régent. Nous dirions aujourd’hui gérant. En un mot il fut garde des sceaux, sans en avoir le titre, ni sans doute aussi les émoluments. Modestement in- stallé à Turin à son arrivée, il garda cette modeste installation, toujours en butte comme à Pétersbourg, quoique à un moindre degré, aux difficultés de la vie matérielle. La famille dut même se diviser et J. de Maistre n’eut pas la joie d’avoir auprès de lui pen- dant les dernières années de son existence sa fille

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préférée. Constance était restée à Chambéry «dans la famille de sa mère.

Peu à peu, TAge aidant, la tristesse le ressaisit. La restauration des trônes légitimes qu’il avait pré- dite n’aboutit pas au triomphe de ses doctrines. Les faveurs sont pour les anciens serviteurs du régime français. Yictor-Eriimanuel attire à lui les anciens chambellans de l’Empereur comme à Paris Louis XVI II s’entoure de maréchaux et de régicides convertis. Maistre manque de la souplesse néces- saire pour j)rendre part aux intrigues de la poli- tique et du scepticisme indispensable pour n’en pas Irop souffrir. Ce régime dont il a tant souhaité le retour, il le stigmatise dans les épanchements de ses lettres confidentielles avec la même sévérité ({u’autrefois le régime imj)érial. « La Révolution est plus terrible que du temps de Robespierre, écrit-il. En s’élevant, elle s’est raffinée. La diffé- rence est du mercure au sublimé corrosif. » Et plus lard : « La Révolution est debout; non seule- ment elle est debout, mais elle marche, elle court, elle rue )). Il voudrait agir, mais il se sent sans influence, isolé, impuissant. « Je ne suis rien dans l’Etat, écrit-il à Constance, en 1819. Je ne puis rien. H n’y a rien de plus nul que ma place. On m’appelle chef de la magistrature . Je puis t’as- surer qu’un substitut du procureur général a plus d’influence que moi . » Sa fidélité chevaleresque , ce haut sentiment de l’honneur qui l’avait soutenu dans les plus douloureuses épreuves à Saint-

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Pétersbowrg, l’erapêchent seuls de rompre le silence, de dire hautement ce qu’il pense. Au temps de l’Em- pereur, il pouvait soulager son âme en attaquant les révolutionnaires : mais depuis qu’il voit les hommes qu’il respecte le plus se faire inconsciemment, sous l’œil des rois i*estaurés , les champions des prin- cipes de la Révolution, il ne peut que se taire et gémir.

Il n’avait à ce cruel état d’esprit qu’un remède, l’étude : aussi consacrait-il à ses travaux préférés, l’histoire et la philosophie, tout le temps qu’il pouvait dérober à la besogne administrative pour laquelle il était si peu fait, aux commissions, aux comités, aux conseils, à la signature. Il entreprit de publier le manuscrit (iu Pape y vaste et éloquent ouvrage, du moins il se consolait lui-même, en annonçant le triomphe de l’Eglise, un heureux millénium, auquel il croyait aussi fermement que jamais, malgré les démentis quotidiens que recevaient ses principes, comme après léna, après Wagram, il avait continué de croire à l’instabilité du pouvoir impérial. Le retour à la théocratie réalisée un moment sous Innocent 111 lui paraissait l’aboutissement néces- saire des bouleversements de la société. Le Pape fut imprimé à Lyon en 1819, sous la surveillance d’un M. Déplacé, ancien militaire, grand ennemi de Napoléon, grand ami des Bourbons, qui paraît avoir été un de ces esprits gravement mystiques, appli- qués, sérieux et sincères, que cette ville a produits en grand nombre. La correspondance de Maistre

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avec M. Déplacé montre combien le grani écrivain attachait peu de prix aux questions de pure forme. 11 est touchant de voir avec quelle facilité il accepte les conseils d’un homme droit et simple, chez qui seulement il sentait un entier dévouement à sa per- sonne et à ses idées. Au dernier moment, il se décide à retrancher un long chapitre, sur ou plutôt contre l’Eglise gallicane, estimant que le Pape soulèvera d’assez violentes polémiques et qu’il vaut mieux réservei* pour une publication spéciale (qui fut faite ajjrès sa mort) certaines considérations trop con- traires aux doctrines admises chez la plupart des membres du clergé français.

Quand le livre parut, Maistre, à Turin, attendait avec impatience le jugement de ce Paris qui l’avait séduit et dont il admirait l’esprit ouvert à toutes les rrianifestalions de la pensée.

La publication fit du bruit, mais moins dans le grand public, que l’assassinat du duc de Berry, obj(‘t de toutes les préoccupations, absorbait en entier, qu(* dans le monde de la cour et du clergé. Les éloges ne vinrent guère que d’un petit groupt» de penseurs et d’écrivains, de ceux surtout dont le Défenseur était l’organe, et qui comptaient Maistre comme leur inspirateur et leur maître. Ce dernier dut être satisfait des premières lettres qu’il reçut de Chateaubriand, de Fontanes, de Marcellus, de Donald, de Lamartine, de Lamennais surtout, « l’un des principaux complices de notre bande », comme il l’appelait un jour. « Vous aurez été surpris.

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lui écrivait Lamartine le 17 mars 1820, que les journaux, surtout ceux qui devaient principalement adopter vos idées, soient restés presque dans le silence à votre égard; mais cela lient à quelques préjugés du pays dont vous savez admirablement les ridicules prétentions gallicanes, et à un mot cC ordre qu’on a cru devoir religieusement observer. » Voilà donc le grand apologiste de l’Eglise suspect aux ealboliques français. Ils organisent autour de lui la conspiration du silence, et cela bien qu’il eût retranché de son livre la partie consacrée à la réfu- tation du gallicanisme. Il en conçut une profonde tristesse, qui s’accrut encore quand une battre de Lamennais lui apprit la vérité tout entière. « La vive impression que votre bel ouvrage a faite sur plu- sieurs personnes commence à s’affaiblir, écrit ce dernier au mois de mai de la même année. Il n’avait d’abord été question de rien moins que d’une cen- sure. Je ne sais pas comment on s’y serait pris pour éviter, en la rédigeant, le scandale et le ridicule. Il y avait, disait-on, dans votre livre trois ou quatre hérésies. On nommait des gens qui les avaient vues ; mais l’embarras était de les rctrouvf'r. On n’a pu en venir à bout et ce grand bruit a fini par un silence

profond Le bien que vous avez fait est immense,

poursuit Lamennais, il restera, w Et cette opinion flatteuse fut éloquemment exprimée dans le Défen- seur par le futur auteur des Paroles d'un Croyant, En somme, à Paris, le clergé, encore tout pénétré des traditions gallicanes, fut irrité de les voir si

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durement condamnées. Le roi, de son côté /plus gal- lican que catholique, ne pouvait admettre volontiers la suprématie sur les couronnes dont Maistre gra- tifiait le pape. Ce dernier, d’ailleurs, n’y tenait pas davantage. C’était encore Pie VII qui occupait la chaire de Saint-Pierre. Le vieux pontife au cœur si noble, qui gardait encore au prisonnier de Sainte- Hélène un peu de la tendresse que lui avait inspirée le signataire du concordat, qui, après une vie si cruellement traversée, jouissait du bonheur de régner de nouveau à Rome, n’était pas d’humeur aventureuse. 11 ne songeait qu’à mourir en posses- sion du domaine qui lui avait été rendu. Les per- spectives qu’ouvrait Joseph de Maistre à son ambi- tion n’étaient pas pour le séduire. Le livre du Pape ne satisfit pas plus l’hôte du Quirinal que celui du château des Tuileries. A Turin, malgré la répu- tation de l’auteur et la notoriété que lui donnait sa haute position officielle, il passa presque inaperçu. Le vieux prophète allobroge, comme il s’appelait volontiers lui-même, paraissait un revenant d’une autre époque et, bien qu’il ne fût pas d’un très grand âge, se survivre à lui-même.

Sa correspondance avec sa fille Constance révèle une autre cause de tristesse : il craignait de mourii* sans, comme il disait, « élever le flambeau conjugal » dans sa maison. Des projets de mariage s’ébau- chaient et échouaient pour des causes misérables : il en souffrait cruellement. Son chagrin, exaspéré par des incidents pénibles, va parfois jusqu’au

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])aroxysme. Des larmes s’échappent des yeux du vieillard écrivant à sa fille, et des mots navrants tom- bent de sa plume. « L’anathème est sur le nom, et la tristesse dans le cœur », écrit-il dans une de ces heures de découragement auxquelles plus souvent que jamais son ardente imagination le condamnait. Le mariage de son fils Rodolphe lui apporta une» heureuse diversion. Ce fut sa dernière joie. Elle eût été plus vive encore s’il eût pu prévoir que de celle union sortirait une postérité nombreuse d’hommes qui perpétueraient, avec son nom, ses croyances el ses principes, et qui tous se sont rattachés à cette France dont il aimait la langue et le génie, autant qu’il en haïssait la politique révolutionnaire.

A cette époque, grâce à sa merveilleuse vitalité, el à celte mobilité d’esprit, que nous avons observée si souvent en lui, il retrouvait encore par instants, devant des étrangers surtout ou devant des amis d’autrefois de passage à Turin, sa verve de jadis. Ses letlrcs sont parfois encore semées de fantaisies imprévues, de traits comiques. Il a conservé la faculté rare d’échapper en quelque sorte à lui-même par la force de l’imagination.

La merveilleuse divination dont il avait fait preuve en plusieurs circonstances l’encourageait dans le goût naturel qu’il avait toujours eu de devancer en esprit le cours des temps. Et avec la vieillesse les habitudes s’accentuent. En 1820, malgré la recru- descence des symptômes révolutionnaires, il n’avait pas le moindre doute .sur le triomphe final de ses

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idées. Mais l’heure de ce triomjihe lui échappait. Contrairement à Stendhal, qui avait aussi le goût de prédire et qui fixait toujours une date à ses pré- dictions, Maistre n’assignait jamais d’époque à la réalisation de ses pressentiments. Il pensait que l’ère de paix et de bonheur serait précédée d’une nouvelle période de bouleversements et de troubles.

Un Français qui eut l’occasion de le fréquenter à Turin pendant l’année 1820 a laissé sur ses entre- tiens avec lui quelques notes curieuses. Un soir, comme on venait d’apprendre la chute du ministre Decazes : « Les royalistes triomphent, dit Joseph de Maistre. Ils ont raison sans doute, mais le prin- cipe révolutionnaire momentanément fraj)pé n’ac- ceptera pas sa défaite. Il réagira plus vivement contre la monarchie, et la famille royale sera chassée encore une fois de France. » Et comme quelqu’un s’étonnait, il ajouta : « Ne croyez pas que je sois un prophète. Je suis simplement un homme qui tire les conséquences naturelles de ce qu’il voit. » C’est en constatant ces pronostics menaçants que, se sentant lui-même près de la tombe, il écrivit au vicomte de Bonald son mot fameux : « Je meurs avec l’Europe » ])arole amère et hautaine, échappée dans une heure de découragement , mais qui n’implique en rien l’abandon de son rêve.

Au dernier conseil des ministres il assista, le régent de la grande chancellerie prit la parole pour combattre certains projets et termina sa harangue par ces mots : « Messieurs, le sol tremble et vous

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voulez» bâtir ! » Il avait raison. Deux ou trois semaines plus tard éclatait la révolution de Pié- mont, qui ramena de nouveau les Autrichiens dans les Etats du roi de Sardaigne. Le chagrin de voir cette nouvelle révolution qu’il pressentait fut épar- gné au comte de Maistre. Frappé d’apoplexie, il fut emporté en quelques jours, le 2G février 1821. Ses dernières paroles, alors qu’il n’avail presque plus conscience de lui-même, furent l'expression brutale de sa haine contn; les gallicans et les jansénistes qu’il avait si rudement traités dans ses ouvrages.

c( Le chevalier Maistre, écrivait un contemporain bien placé pour observer les choses, est arrivé juste à temps pour voir expirer son grand frère, dont la mort n’a pas fait plus de sensation que celle de ton gardeur de vaches s’il se fût rendu à Turin pour cette opération. Ceux qui sc sont aperçus que le comte Maistre n’existait plus n’ont su dire autre chose à sa louange, sinon que c’était un radoteur enthousiaste et qu’on était heureux d’en être débar- rassé dans un moment il embarrassait plus qu’il n’était utile. C’est vraiment duperie que d’avoir de la sagesse, de l’esprit, du génie ^ »

Nul n’est prophète en son pays, a dit l’Écriture. Jamais ce proverbe ne s’est trouvé mieux vérifié. Mais la postérité s’est chargée de venger glorieusement J. de Maistre de l’indifférence de ses concitoyens.

1. Voir la Jeunesse de Charles- Albert^ pnr le marquis de Costa de Bcuuregard, p. 106.

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CHAPITRE V

LA DOCTRINE DE J. DE MAISTRE

I

L’homme garde presque toujours pendant sa vie entière l’empreinte dont il a été marqué dans ses premières années; quand l’éducation, l’instruction, le milieu ont agi dans le même sens, quand nulle influence étrangère n’a contrarié leurs forces com- binées, l’empreinte est ineffaçable. Ce fut le cas de Joseph de Maistre. Dans sa famille, chacun lui donnait l’exemple d’une profonde piété, au collège, il fut soumis à la discipline morale des Jésuites, maîtres incomparables en l’art de diriger les âmes, dans le monde, il noua des relations avec de jeunes hommes partageant ses idées et ses préjugés , au sénat même de Savoie, il entra si jeune, tout a contribué à faire naître et à développer en lui le double sentiment qui est resté le fond même de sa nature, la foi religieuse et monarchique. Elle n’a jamais faibli en lui. Sa vie donne un rare et

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parfait* exemple d’une entière unité intellectuelle et morale. Il marche toujours dans la même direction, frayant lui-même sa voie à travers les obstacles, renversant les uns, tournant les autres, mais tou- jours guidé par l’infaillible boussole qui l’empêchait de s’égarer. Sa pensée s’achemina ainsi sans arrêt, sinon sans effort, vers la conception de son vaste système théocratique.

La connaissance, toujours rare en pays latin et plus rare en son temps que du notre, des principales lan- gues de l’Europe lui permettait d’étendre singulière- ment ses lectures. Il connaissait l’italien, qu’il pos- sédait comme sa langue maternelle (il écrivit même un opuscule en cette langue, en 1798, à Turin), l’alle- iriand, langue des philosophes, l’espagnol, langue des casuistes et des théologiens, l’anglais, le russe. Quant au latin et au grec, il les avait appris suivant les vieilles méthodes aujourd’hui décriées ce qui lui permettait de lire couramment Platon et Cicéron, aussi bien que saint Jean Ghrysostome et saint Augustin.

Il est difficile de trouver un esprit plus encyclo- pédique, dans le sens originaire de ce mol, que l’homme dont Lamarline a écrit quelque part, avec une étrange légèreté, qu’il avait « peu lu » . Les lillératures grecque et latine , celles de France, d’Angleterre, d’Italie, lui étaient familières. Il était passionné pour la connaissance des peuples étrangers, de ceux mêmes qui vivent le plus en ‘dehors de la sphère de nos idées, pour l’histoire

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également, y compris celle de l’Église, il broyait discerner plus nettement qu’ailleurs la trace de l’influence divine. Il était au courant des grandes découvertes scientifiques et suivait avec intérêt le mouvement intellectuel de son temps dans tous les genres. L’objet principal de ses études, c’était la philosophie et, se confondant pour lui avec elle, la théologie. Dans cet ordre d’idées, il avait tout lu, depuis les scolastiques du moyen âge jusqu’à Bacon, Descartes, Malebranche, Gondillac, Leibniz, Locke, Hume, Kant, et tous les grands écrivains religieux, controversistes, casuistes, mystiques, et tous ceux enfin qu’on appelait au siècle passé les philosophes. Ceux-ci, Rousseau et Voltaire à leur tête, étaient l’objet de sa haine la plus violente. Ce qu’il y a de vide, de déclamatoire et de faux dans le Contrat social l’avait frappé au point qu’il a con- sacré un écrit spécial à la réfutation de doctrines qui aujourd’hui nous semblent se réfuter d’elles- mêmes, mais qu’il y avait alors un courage réel à oser combatti'e et condamner. En Voltaire il hait le contempteur du christianisme, l’homme qui a poussé le cri de guerre : « Ecrasez l’infâme », qui a cou- vert de sarcasmes ce qu’il respecte le plus au monde. Et les traits acérés de la raillerie font plus souffrir ceux qu’ils atteignent que les lourdes armes de la controverse. Il s’est vengé. Ce qu’il pensait de Voltaire, on le sait par une page célèbre, un des morceaux les plus éloquents qu’il ait composés. Jamais Archiloque n’écrivit un vers plus cruel que*

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Talexandrin échappé à la plume de Maistre au cours de cette invective :

Paris le couronna : Sodomc l’eût banni.

Il s’irritait qu’on donnât à Voltaire et aux ency- clopédistes le nom de philosophe. C’était, à ses yeux, déshonorer ce noble titre que de le décerner à des hommes dont le talent ne s’est employé qu’à détruire. Quelle tristesse n’eîit-il pas éprouvée s’il eût prévu qu’un jour viendrait la postérité lui contesterait ce même titre qu’il refusait à Voltaire ?

Apte, comme peu d’hommes l’ont été, à manier les idées générales, doué merveilleusement pour évo- luer avec aisance dans le domaine de la métaphy- sique, profond, ingénieux, original, Maistre est-il à pi’oprement parler un philosophe? La réponse à cette question assez stérile d’ailleurs, comme sont la plupart des questions de nomenclature ou d’éliquetle dépend de l’idée qu’on se fait de la philosophie. Interrogé un jour pourquoi il n’avait pas fait figurer Maistre, non plus que Bonald et Lamennais, les Iradilionnalislcs en un mol, dans sa galerie des philosophes du xix*^ siècle, l’auteur de V InteUb^cuce répondit : pai*ce qu’ils n’étaient pas des philoso[)hes. D’après Taine, il convient de réserver ce nom aux penseurs indépendants, à ceux qui dans l’exarnen des grands problèmes du monde ne sont point enchaînés jiar des doctrines précon- çues. Evidemment Maistre ne fut pas de ceux-là. Il

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n’a jamais eu les audacieuses conceptions des anciens philosophes grecs, ni celles d’un Spinoza ou d’un Kant. Homme de foi, il part de principes a priori^ de postulata qui lui paraissent au-dessus de toute démonstration. Ce contemporain de Voltaire semble un survivant d’une époque psychologique antérieure, un scolastique d’une race perdue, égaré dans un monde transformé. C’est à la façon des scolastiques qu’il procède. Il marche dans la composition de son système comme Euclide dans sa géométrie. Toute idée qui ne cadre pas avec une idée précédemment admise est ipso facto rejetée. C’est la méthode des théologiens. Et, au fond, Maistre est un théologien plus qu’un philosophe.

Plaçant au-dessus de tout la religion, il ne demande à ses études que des arguments nouveaux pour appuyer sa foi. Et ces arguments, il les trouve par- tout, ou plutôt tout lui devient argument. Benjamin Constant raconte quelque part qu’en écrivant une histoire des religions dont les conclusions variaient souvent au gré de sa fantaisie, les mêmes dix mille faits qu’il avait rassemblés lui servaient toujours d’arguments, semblables à des soldats disciplinés qu’on tourne en bataille, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, suivant les circonstances de la guerre. « Les sciences, disait aussi Maistre, sont des auxiliaires qui se vendent à tous les partis comme les Suisses. » Mais il était convaincu que, si l’on ne les violen- tait point, elles prenaient sûrement d’elles-mêmes le parti de la foi. En présence d’un fait, d’un phéno-

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mène, ^’une observation, il n’admet pas un instant qu’ils puissent être en contradiction avec ce qu’il croit. S’il n’y voit pas une preuve à l’appui de sa doctrine, il en conclut que le fait est controuvé, que le phénomène est trompeur, que l’observation a été inexactement rapportée. Ses études le conduisent toujours à la confirmation de ses croyances. Claude Bernard n’a-t-il pas dit que lorsqu’on sait d’avance ce qu’on cherche on ne manque jamais de le trouver?

Au surplus, s’il est conduit à constater une anti- nomie apparente entre la foi, d’une part, et la science ou la raison, d’autre part, il n’en est nullement troublé. C’est un mystère. Il le constate, et cette constatation lui suffit, car pour lui le mystère est divin. Si Dieu nous a refusé la faculté de com- prendre certaines choses, si même il a voulu décon- certer notre entendement, il faut nous incliner devant lui et respecter l’ignorance il a jugé à propos de nous laisser. Le mystère n’attire pas Maistre comme une irritante énigme qui excite la curiosité, comme un problème difficile qu’on veut à tout prix résoudre. Le mystère, tout au contraire, le satisfait et il le multiplierait volontiers comme à plaisir pour se donner des occasions plus fréquentes de faire éclater la puissance de Dieu. Scherer, qui a été, toutes proportions gardées, le Renan du protes- tantisme, plaisante en termes amers cette curieuse tendance d’esprit. « On dirait, dit-il, l’homme à la lanterne magique qui ferme volets et rideaux afin de rendre la chambre obscure et de mieux faire briller

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sa fantasmagorie. » Raillerie dure et excessive, qui date d’un temps le protestant libéré n’était pas encore guéri des blessures faites à son ancienne foi par le grand ennemi du calvinisme. Le sage et pénétrant critique que Schérer est devenu plus tard eut employé peut être une autre comparaison pour rendre sa pensée, mais au fond il voyait très juste quand il constatait que Maistre a le goût du mys- tère, se réjouit de le rencontrer et courbe volontiers devant lui sa raison.

Ccj)ondant, contrairement à son ami le vicomte de Ronald, Maistre [>rélend aimer et respecter la rai- son, mais il assigne à celle-ci un rôle défini, celui de jnstifîf'r la foi, suivant le mot de saint Paul. Si elle ne la justifie pas, elle mîinque à son devoir : mais cette raison fautive, quelle est-elle ? C’est la raison de celui qui raisonne, la raison individuelle sujette à toutes les erreurs auxquelles les individus sont exposés. Et de la raison individuelle, il faut en appeler à ce qu’il aj)j)elle la raison générale. Un homme, dix bommes, mille hommes peuvent se tromper; mais l’humanité ne se lrornj)e j)as, car elle a re(;u de Dieu, à l’origine, avec la parole, un dé|)ôt de hautes et profondes vérités dont les traces plus ou moins oblitérées subsistent néanmoins chez tous les fils d’Adam, Quand une idée se retrouve chez tous les peuples quod ah onniibiis, quod iibiquCy quod scmper, disait jadis un illustre moine de Lérins, lors même que cette idée a été j)lus ou moins déformée par le temps, on peut affirmer qu’elle est

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d’origine divine, car comment se trouverait-elle ainsi répandue, si elle ne provenait de la révélation primitive antérieure à la dispersion des peuples? On peut donc dire que la raison générale est l’émanation de la raison divine. Et dès lors elle est un guide infaillible.

Aux yeux de Maistre, la plupart des idées fonda* mentales de la religion font partie des traditions générales de l’humanité. Si elles heurtent notre entendement, c’est que Dieu a refusé à notre raison la puissance nécessaire pour comprendre la sienne. Au surplus, beaucoup d’entre elles, si on les étudie avec attention, si l’on en pénètre le sens caché, ces- sent d’être des énigmes aussi indéchiffrables. Par l’analyse, on peut soulever un coin du voile qui cache le mystère et se rendre compte qu’aux yeux seu- lement des esprits étroits ils choquent les lois de la logique individuelle. « 11 est remarquable, écrit Maistre, que les dogmes positifs que le christia- nisme nous propose sur l’autorité de la parole divine déjà reconnue ne sont pas même totalement étran- gers à cette règle générale, car non seulement ils sont prouvés par la parole prouvée, mais, si on les examine bien, ils sont trouvés en rapport avec la nature de l’homme et avec son histoire. Le dogme de la trinité, ])ar exemple, appartient aux traditions universelles et aux recherches plausibles de la psy- chologie. »

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II

Théologien et, comme tel, fidèle à la méthode a priori^ soumettant d’autre part la raison individuelle à la raison générale, il devait nécessairement tenir pour ses plus dangereux adversaires les philosophes qui demandaient la vérité à l’observation et à la rai- son. Celui qu’il déleste entre tous parce qu’il a fait école et transformé la méthode philosophique, c’est Bacon. C’est en quelque sorte pour déblayer le ter- rain devant ses pas que Maistre a consacré à l’/i'ra- men de la philosophie de Bacon nn volumineux traité, paru après sa mort, par lequel il prétend avoir donné le coup mortel à l’induction cl à son prophète. La haine perce à chaque ligne dans ce volume, qui est moins un traité de jïhilosophie qu’une longue diatribe. Aveuglé par la passion, victime de ses préjugés, l’au- teur tombe dans le double travers de déclarer tantôt que Bacon est le plus dangereux des hommes, le père de toutes les erreurs, tantôt qu’il est un sol et un ignorant. S’il était si médiocre, il ne serait pas bien dangereux, et s’il est si dangereux, c’est apparemment qu’il n’est ni si ignorant ni si sot.

La raison, d’après Bacon, ne suffit pas pour éta- blir l’existence de Dieu. Il montre, comme Kant le fera plus tard, l’insuffisance des arguments des anciens philosophes, il réfute les preuves tirées de l’idée même qu’ont les hommes de Dieu, de l’ordre

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de rUmvers, des causes finales. Reste seulement l’Écriture, « qui rend l’homme déiste comme la seri- nette rend l’oiseau musicien ». Quant au consente- ment universel, loin de paraître à Bacon une preuve de l’existence de Dieu, il lui semblerait plutôt une raison d’en douter. 11 faut bien avouer, en effet, qu’il n’y a aucun motif rationnel de croire que la raison collective, si l’on peut lui donner le nom de raison^ l’emporte sur la raison individuelle. On connaît le mot de Périclès qui, couvert d’applaudissements par l’assistance, disait à l’oreille d’un de ses amis : a Ai-je donc dit quelque sottise? » Pourquoi un grand nombre d’hommes auraient- ils moins de chance de se tromper qu’un seul? Pourquoi l’huma- nité échapperait-elle à l’erreur, si chacun de ceux qui la composent y est exposé? Ne voyons-nous pas au contraire les fables les plus folles trouver créance et se propager dans les foules, alors qu’iso- lément les individus qui les composent ne les eussent pas acceptées? Bacon admet bien que l’on compte les voix dans certaines hypothèses, comme en ])oli- tique ou riiêine en théologie, a])pa]’eiriinent parce qu’on ne peut pas procéder autrement. Il ne peut croire que la masse ignorante l’emporte en matière de métaphysique sur l’homme qui réflcchil et qui pense. Qui pourrait l’en blâmer et s’en élonner, au nom de la raison pure ? Mais Joseph de Maistre ne juge jamais ses adversaires en se plaçant à leur point de vue. Pénétré d’idées mystiques sur l’ori- gine divine des sociétés humaines, il ne voit dans

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Bacon qu’un blasphémateur. Il l’invective sans pitié et attaque sans justice les parties les plus vulnérables du Novum Organum, Bacon prétend se fonder sur l’observation. Maistre relève dans ce qu’il a observé toutes les erreurs, toutes les inexactitudes. Elles sont nombreuses, et la critique est aisée; mais c’est une critique bien superficielle que celle qui s’arrête à ces erreurs, ne voit que la lettre et non l’esprit. Assurément la physique de Bacon est enfantine, son histoire naturelle est naïv(‘, sa cosmogonie est quel- qu(‘fois ridicule. Sur la gravitation, il professe une théorie très simple : il y a les corps lourds attirés vers la terre, les corps légers attirés vers le ciel. A le croire, les sources sont formées par l’air enfermé dans les montagnes et liquéfié par le froid, le cristal de roche, c’est de l’eau qui ne dégèle jamais, l’air n’a pas de pesanteur, à telles enseignes qu’une vessie vide, ne pèse ni plus ni moins que la même vessie pleine d’air, la salamandre éteint le feu parce qu’elle a une vertu extinctive, les oiseaux sont plus petits que les mammifères parce qu’ils restent moins longtemps dans l’œuf que ceux-ci dans la matrice, les crapauds, mouches, grenouilles et saulerelles sont engendrés par la pestilence, si bien que, pendant la peste de Londres, leur nombre s’était considérablement accru, et à ce moment les crapauds avaient une queu(;, bien que d’ordinaire (iisually) ils n’(‘n aient pas. Ces exemples, (‘t Maistre l(‘s multi- plie à plaisir, que prouvent-ils ? Qu’au temps de la reine Elisabeth on tenait encore par bien des points

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au moyen âge. Les anciens naturalistes, comme Bruno Latini, le maître de Dante, décrivaient des animaux entièrement fabuleux. Le progrès n’est-il pas considérable de ceux qui n’avaient pas même l’idée d’observer jusqu’à Bacon, à qui l’on ne peut reprocher que d’avoir quelquefois observé mal. Les moqueries de Maistre ne prouvent rien sinon que Bacon, imbu malgré lui de certains préjugés de l’agt' antérieur, n’a pas toujours fidèlement suivi sa propre méthode. Faire un crime à Bacon d’avoir dit que les crapauds avaient une queue pendant la })este de Londres serait aussi injuste que de juger Maistre sur certaines assertions philologiques et étymolo- giques qu’il a émises dans les Soirées de Saint- Petershourg. Les erreurs d’un siècle sont pour h‘ siècle suivant une source de railleries trop facihîs. C’est par les conjectures qu(^ marche la science. Pour une conjecture que l’avenir sanctionne, combi(;n sont reconnues plus tard n’etre que des fantaisies sans portée. Et assurément le xx® siècle rira déplus d’une découverte enregistrée