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LECHO

DE

LA JEUNE FRANCE.

TADLE ALPHABÉTIQUE DES MATIERES

CONTENUES DANS LE DEUXIÈME VOLUME.

Académie française (T ), par Francis Benoit 302

Anjou (le duc d'), déclaré roi d'Espagne ( gravure ) 288

Apothéose de Louis XVI, par Bosio( sculp- ture) 40

Art ( r ) dans ses rapports avec les pro- grès de l'humanité , par Jules de Fran- cheville 101

A>enir de la poésie , par Lamartine 7

BaHanche, par Mouttet / 314

2* ARTICLE. [^ 373

Beaux-Arts , Exposition de 1 834 ( 1 " art.) . 20

D' (2* art.). 37

Berryer, orateur, par Nettement 10

Beziers ( le vicomte de ) 45

Bulletin littéraire du mois de février 385

Calendrier de la Jeune France 259

Chant calabre , par Lamartine 35

(.harlesIX (une Journée sous), par Soulié

et Badon 82

(JiâU\iuhriand_|_§eâ3liUUQires, 1" art.),

^ par Nettement 54

D' d' 2* art.). 88

D*, son jMirtrait, par Lamartine. .. . 10 Cherbourg ( port , rade et digue de ) . . . . 237 Chronique du mois de février , par

Francis Benoit 381

Circulaire du bureau de Montauban. ... 129 Charité (la) considérée comme science.. 378

Chronique du mois de juin 125

D* juillet 159

août 190

D* septembre 219

D* octobre 258

(Jironiquepolitique^de novembre 268

D' y décembre 318

D' janvier 348

Cœur (le jeune fille ( un ) 45

Combat de Navarin ( gravure ) 290

Conseil de doctrines religieuses 36

Coup (r<i'il sur l'état de la science phi- l(»s(>pbi<|ue appliquée à l'histoire avant

Ballanche 373

Critique (de la") par Mouttet 314

n°, suite et lîii 338

Cronnve! ( frngmens de tragédie ) 248

Départ ( le ) et le retour ( gravure ) 290

Education en général et de l'éducation en

particulier ( de l' ^ 210

Eloquence parlementaire 10

Enfant (F) du >illage et l'Enfant de la *iHc 175

Etides de moei rs si r la femme.

^ r*^ Influence des femmes sur la société. 360

^ 2* Lu femme au 19' siècle 361

^ 3' La femme dos hautes classes 373

'X liufisîniîlOrandct 45

Fauteud académique ( un ) 353

Golfe du Mexique ( un jour et une nuit

dans le ) , par Charpenne 87

C.uide du voyageur en Italie 260

Hennequin; sa lettre à la Jeune France. 355 Hilarité considérée comme moven de gou-

Acrnement représentatif ( de F ) 352

Histoire d'une berline, trilogie allégo-

jiqyt*--; 272

Histoire d'un prisonnier au mont Saint- Michel , parle vicomte Walsh 14 i

Industrie des expositions publiques)... 114 Infortunes d'un écolier en vacances, par Canning j-2

Institution bénévole d'un jury pour juger

tous les différens des hommes 353

Invasion ( F ) et la visite au tombeau

( gravures) 291

Janvier ; sa lettre à la Jeune France 35

Journal (comment ou fait un nouveau). 33

Journalomanie de la ) 352

Lettre aux ambassadeurs à l'occasion de

l'apothéose de Louis XVI 353

Liaison ( une ) 80

Liberté (de la) de l'enseignement en Bel- gique , par M. de Coux 357

Littérature du mois de mars 5

Livre des enfans ( le ) 164

Louis XVI et Marie-Antoinette 294

Maladies sociales , ou causes du progrès de l'esprit révolutionnaire en Europe;

moven de les arrêter 197

Suite 231

Malcontens de 1579 (les), par d'Epagny

et Jarry 84

Mésalliances ( les deux ) , article de mœurs, par Nettement , 1" partie. . . . lOC

2* partie. . . . 150

3' partie 178

Mouvement dramatique au mois de mai. . 79 Mouvement littéraire au mois d'avril , par

Jules Janin 45

D", au mois de mai 69

Mouvement littéraire et dramatique du

m.iis de juin 119

religieux , au mois d'avril , par

Jules Janin 42

D' théâtral, au mois d'avril 51

Nouvelles du mois d'avril 62

de mai 97

Paroles d'un croyant, par M. Lamennais . 69

Pauvre fille . •" 45

Plaies sociales ( article de concours ) 133

Prédication au 19' siècle (delà), par l'abbé

de Guerry 325

Premier amour (un), par Bayard et Van-

derburck ' 84

Presse (de la) républicaine 380

Réflexions sur Je. ip.Quyement littéraire et

scientiSquéau 19* siècle.^Kâ->UjavA . 229 Réponse des ambassadeurs à Ta letwe

adressée par le comité 354

Réputations contemporaines ( comment

elles se font ) 131

Ruines ... 7* méditation 262

8* méditation 296

9* méditation 330

Sciences politiques, tableau de la société

moderne , par Nettement 25

Seconde éducation d'un jeune homme

dans le monde 307

Société de la jeune France ( sa mise en

action ) 261

Sorbonne (une représentation à la), par

Francis Benoît 204

Sphygmomètre ( le ) , médecine 287

Suicide (les suites d'un) 216

Suicide ( le ) , poésie , par Edouard Tur-

quety 226

Supplice de Jane Gray 21

Système d'éducation actuel; ses inconvé- niens et améliorations qu'on pourrait

y" apporter 165

Théâtres au mois de mars 15

Théâtres ( revue des ) 243

Université catholique Belge 358

Un trait d'urbanité ( nouvelle ; , par Michel Raymond 367

L'ÉCHO

DE

LA JEUNE FRANCE

JOURNAL DES PROGRES

J

ccv le WDU<5tux>uu5iue.

TOME DEUXIÈME,

TIRÉ A 15^000 EXEMPLAIRES.

AVRIL 1854— 1855.

PARIS

AU BUREAU DU JOURNAL,

22 , RUE FEYDEAU.

ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES.

IMPRIMERIE DE FÉLIX LOCQUIN.

16, RLE lïOTRE-DAME-DES VICTOIRES.

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L'ECHO

DE

LA JEUNE FRANCE,

2°^e année.— 5 Avril 1834. 1^^^ Livraison.

LITTERATURE.

CHATEAUBRIAND ET LAMARTINE.

Il y avait bien long-temps que nous n'avions eu un mois plus poe'tique et plus litte'rairé que le mois qui vient de s'écouler. La Jeune France ne pouvait avoir un plus heureux anniversaire , elle ne pouvait entrer dans une année nouvelle à la clarté' de deux astres plus brillans, M. de Chateaubriand et M. de Lamartine, lucida sidéra. Depuis bientôt mi mois, Paris est occupe des mémoires de M. de Chateaubriand. M. de Chateaubriand les a lus à l'Abbaye-aux-Bois , chez madame Récamier, son amie, à quelques jeunes gens d'esprit et de cœur, ses enthousiastes et ses élèves. Cette lecture ainsi faite dans les murs d'un cloître et dans la confidence d'un salon, a eu cependant un retentissement incroyable. A peine cette lecture a-t-elle été achevée, que tout Paris savait ce que contenaient ces mé- moires.Chacun avait son anecdote à raconter, chacun sa belle phrase à répéter, chacun son mot touchant à redire. A peine ces mémoires ont-ils été lus à cinq ou six personnes, et voilà que tout Paris les répète comme si Paris les avait lus. Jamais curiosité ne fut plus grande et plus naturelle, jamais intérêt ne fut plus vif. C'était à qui réveillerait le plus de souve- nirs.Quand est-il né? quand est-il venu à Paris? quand a-t-il commencé Atala? Vous sentez bien que, pour notre part, nous avons été des premiers à prêter l'oreille à tous ces récits divers et voici ce que nous avons appris de plus certain :

Les mémoires de M. de Chateaubriand forment déjà six volumes in-8''(i). Ces volumes ont été écrits à diverses reprises et dans des circonstances bien différentes. Tantôt à la Vallée aux Loups , au milieu de cette calme et fraîche vallée, oii M. de Chateaubriand ne possède plus rien que le souvenir qu'il a laissé dans ces campagues : tantôt au ministère des affaires étrangères, d'où il est sorti les mains nettes et le cœur pur, tantôt à Berlin, tantôt à Londres , tantôt à Rome; oii n'a-t-il pas écrit ses mémoires ? Ici et là. En prison, en liberté, ministre d'état, écrivain politique, disgracié ou tout-puissant j homme de toutes les fortunes comme de tous les styles; homme de cœur, poète toujours admirable, admiré , enthousiaste , plein de foi , plein d'amour. Ces mémoires ont été les fidèles compa- gnons de sa vie, les témoins discrets de ses malheurs, sa consolation toujours présente dans les révolutions qui ont accablé le noble écrivain sans lui faire courber la tête. Vous pouvez ainsi juger de l'intérêt qui doit animer ces récits; quelle vieî quelle vérité ! quelle éloquence I quelle profonde connaissance des hommes î que d'anecdotes I et que de portraits d'hommes fameux représentés au naturel !

Le premier volume des mémoires de M. de Chateaubriand est consacré à l'histoire de

(1) Pour ne pas rdpëter la Rewiie de Paris, nous nous sommes bornes a une courte analyse dans cet article préliminaire , en attendant rarticle complet qui paraîtra dans le n^ du 5 mai.

G LA JEUNE FRANCE.

sa famille. y voit au naturel ces gentilshommes entête's et fiers , qui n'avaient pas même courbe' la tête pour saluer Louis XIV , me'contens , pauvres , fiers et braves de père en fils. Puis l'auteur parle de l'histoire de sa jeunesse au château de Combourg, avec sa belle et jeune sœur Lucile. Déjà vous retrouvez le germe de Re'né, cette histoire qui a change' nos ide'es poétiques. De Combourg, le jeune François va au collège de Rennes il étudie l'arithmétique de Bezout, il lit Horace et saint Augustin. D'écolier il devient soldat, puis sous-lieutenant. Une fois sous-lieutenant, son père l'envoie à la cour de Louis XVI. Il voit Louis XVI, il voit M. de Malesherbes, il voit les gens de lettres de ce temps-là ; il a l'insigne honneur de faire insérer une élégie de sa composition dans le Mercure de France. Bientôt la révolution éclate et tonne; tout s'émeut, la Bastille s'écroule , le peuple ramène de Versailles le roi, la reine et le dauphin. Chateaubriand recule épouvanté de- vant les premières têtes coupées qu'on portait dans les rues au bout d'une pique. M. de Malesherbes prenant en pitié ce jeune homme l'envoie en Amérique ; le voilà parti pour l'Amérique.

Vous savez ce qu'il fit en Amérique. Il salua Washington , lui qui plus tard devait saluer Bonaparte. Il s'enfonça tout seul dans ces forêts sauvages, cherchant je ne sais quel passage, il ne trouva pas son passage, mais il trouva la poésie, il trouva Atala, il trouva les Natchcz , il trouva le coloris de son style , il trouva toutes ces harmonies de la nature que Bernardin de Saint -Pierre n'avait fait que pressentir. Ce voyage est e'blouissant de poésie.

Mais , au milieu de cet enthousiasme presque lyrique voici qu'un soir notre voyageur rencontre dans la cabane d'un sauvage les fragmens d'un journal anglais sur lequel il lit la fuite du roi Louis XVI et son arrestation à Varennes. Fuite au roi! Aussitôt voilà notre sauvage qui se rappelle qu'il est gentilhomme , qu'il est militaire , qu'il doit son épée à son roi. Aussitôt adieu à l'Amérique, adieu aux sauvages, adieu aux déserts, adieu aux grands fleuves, adieu aux forêts vieilles comme le monde , adieu ! adieu î II repart, il re- vient en France au milieu d'une tempête. Que dis-je ? deux tempêtes. Il fit naufrage à Saint-Malo; et nous étions en 92, seconde tempête plus horrible que la première î

Ici le poète devient historien. Le jeune homme qui tout à l'heure était si heureux dans les bois , au milieu des tigres et des sauvages, s'émeut et se trouble au milieu des hommes et de la révolution de France. Que de têtes coupées ! que de juges ! que de bourreaux I II voit Danton, Robespierre et Marat , il va au club des jacobins , il apprend les tristes nou- velles de ce roi qui est prisonnier ! il frémit , il s'indigne , il veut partir], il part. Il va rejoindre l'armée des princes; après mille périls il arrive à Bruxelles. A Bruxelles les émigrés refusent de l'admettre dans leurs rangs, et il part pour le siège de Thionville. Le siège de Thionville est un récit charmant, plein d'intérêt et à' humour. Enfin le siège est levé, notre héros blessé à la jambe , miné par la fièvre et par la maladie des Prussiens f n'ayant qu'une mauvaise couverture pour se couvrir, tombe au milieu d'un fossé du che- min. Passe un fourgon du prince de Ligne : on ramasse le cadavre, et le fourgon le jette aux portes de Bruxelles. A Bruxelles il allait mourir de faim quand il rencontre son frère qui lui trouve un logement chez un barbier, et qui rentre à Paris il mourut sur l'écha- faud.

A peine guéri , François de Chateaubriand s'embarque à Ostende pour l'île de Jersey. Dans le vaisseau son mal le reprend , sa blessure s'ouvre de nouveau , il va encore une fois expirer dans la rue quand la femme d'un matelot en prend pitié et le fait porter dans sa maison. C'est à la femme de ce matelot que la France royaliste et chrétienne doit pro- bablement le Génie du Christianisme , les Martyrs et la liberté de la presse , telle que nous l'entendons.

Par combien de vicissitudes il a passé ! sa vie littéraire au milieu de Londres en est remplie. Quelle noble pauvreté! Ici s'arrêtent les mémoires de M. de Chateaubriand. Il

LA JEUNE FRANCE. *J

lui teste à e'crire toute l'histoire de l'empire et de la restauration , Phistoire de la révolu- tion de juillet est e'crite déjà : J'ai voulu , dit-il , en finir tout de suite avec mes plus tristes souvenirs! Ce qui ajoute à l'intérêt de toute cette histoire , c'est que c'est une his- toire testamentaire, un récit d'oufre-iomèe, c'est que la France ne pourra lire ces mémoires qu'au jour nous aurons perdu le plus grand, le plus éloquent, le plus national, le der- nier de nos grands écrivains.

Mais laissons parler de M. de Chateaubriand le seul homme de nos jours qui soit digne d'en parler, le seul du moins qui sache en parler dignement. Laissons parler M. de Lamar- tine. Je vous ai dit que ce mois-ci M. de Chateaubriand et M. de Lamartine s'étaient par- tagé à eux seuls l'attention publique ; j'ai dit vrai. En même temps que M. de Chateau- briand lisait ses mémoires à ses amis , M. de Lamartine préparait une nouvelle édition de ses œuvres, et en tête de cette nouvelle édition il plaçait une éloquente préface sur l'avenir de la poésie. Vous pourrez juger par vous-même si dans sa préface M. de Lamartine partage toul-à-fait nos idées de progrès et d'avenir. Il voit encore pour la France de l'es- pace et du soleil. Ecoutez ! ceci est noble et grand. Tout à l'heure nous avons vu M. de Chateaubriand parlant de lui-même, à présent nous allons voir M. de Lamartine parlant de la poésie, ce qui est même chose. De V avenir de la poésie. Poésie et avenir ^ deux grands mots qui serviront àla fois notre drapeau, notre champ de bataille et notre triomphe.

AVENIR DE LA POÉSIE.

» Je me souviens, dit M. de Lamartine, qu'à mon entrée dans le monde il n*y avait

» qu'une voix sur l'irrémédiable décadence , sur la mort accomplie et déjà froide de cette

» mystérieuse faculté de l'esprit humain; c'était l'époque de l'empire; c'était l'heure de

» l'incarnation de la philosophie matérialiste du i S'' siècle dans le gouvernement et dans

» les mœurs. Tous ces hommes géométriques qui seuls avaient alors la parole, et qui nous

» écrasaient nous autres jeunes hommes sous l'insolente tyrannie de leur triomphe ,

» croyaient avoir desséché pour toujours en nous ce qu'ils étaient parvenus en effet à flé-

» trir et à tuer en eux , toute la partie morale , divine , mélodieuse , de la pensée hu-

» maine I Rien ne peut peindre à ceux qui ne l'ont pas subie l'orgueilleuse stérilité de

» cette époque I C'était le sourire satanique d'un génie infernal quand il est parvenu à

» dégrader une génération toute entière , à déraciner tout un enthousiasme national , à

» tuer une vertu dans le monde ; ces hommes avaient le même sentiment de triomphante

» impuissance dans le cœur et sur les lèvres quand ils nous disaient; araour, philosophie,

» religion, enthousiasme, liberté, poésie; néant que tout celai Calcul et force, chiffre

î) et sabre, tout est là. Nous ne croyons que ce qui se prouve, nous ne sentons que ce qui

» se touche; la poésie est morte avec le spiritualisme dont elle était née; et ils disaient

» vrai; elle était morte dans leurs âmes , morte dans leurs intelligences , morte en eux et

» autour d'eux ; par un sûr et prophétique instinct de leur destinée , ils tremblaient qu'elle

» ne ressuscitât dans le monde avec la liberté ! ils en jetaient au vent les moindres racines

» à mesure qu'il en germait sous leurs pas , dans leurs écoles , dans leurs lycées , dans

» leurs gymnases, dans leurs noviciats militaires et polytechniques surtout; tout était or-

» ganisé contre cette résurrection du sentiment moral et poétique; c'était une ligue uni-

» verselle des éludes mathématiques contre la pensée et la poésie. Le chiffre seul était

» permis, honoré, protégé, payé! comme le chiffre ne raisonne pas, comme c'est un

» merveilleux instrument passif de tyrannie qui ne demande jamais à quoi on l'emploie , » . qui n'examine nullement si on le fait servir à l'oppression du genre humain ou à sa dé-

» livrance , au meurtre de l'esprit ou à son émancipation , le chef militaire de cette épo-

» que ne voulait pas d'autre missionnaire , pas d'autre séide , et ce séide le servait bien ;

» il n'y avait pas une idée en Europe qui ne fût foulée sous son tcdon , pas une bouche

g LA JEUiNE FRANCE.

)> qui ne fiit bâillonnée par sa main de plomb. Depuis ce temps, j'abborre le cbiffre, » cette négation de toute pensée, et il m'est reste, contre cette puissance exclusive et jalouse » des mathématiques, le même sentiment, la même horreur qui reste au forçat contre » les fers durs et glacés rivés sur ses membres et dont il croit éprouver encore la froide )) et meurtrissante impression quand il entend le cliquetis d'une chaîne. Les mathémati- > ques étaient les chaînes de la pensée humaine. Je respire; elles sont brisées. »

Cela dit l'auteur raconte quelques-unes de ses aventures dans cet Orient , berceau de toute poésie, d'où il revient chargé de gloire et de deuil ; après avoir trouvé des villes entières et perdu sa fille, son enfant, son Ada. Puis de ces récits d'un si haut intérêt , que nous retrouverons bientôt dans son Forage en Orient , le poète revient à son idée pre-

jQ^^fe V Avenir de la Poésie, nous sommes encore assez heureux pour vous donner

ces admirables fragmens :

a Le monde est jeune, car la pensée mesure encore une distance incommensurable entre l'état actuel de l'humanité et le but qu'elle peut atteindre; la poésie aura d'ici de nouvelles , de hautes destinées à remplir.

» Elle ne sera plus lyrique dans le sens nous prenons ce mot; elle n'a plus assez de jeunesse , de fraîcheur, de spontanéité d'impression pour chanter comme au premier ré- veil de la pensée humaine. Elle ne sera plus épique; l'homme a trop vécu, trop réfléchi pour se laisser amuser, intéresser par les longs écrits de l'épopée, et l'expérience a détruit sa foi aux merveilles dont le poème épique enchantait sa crédulité; elle ne sera plus dra- matique , parce que la scène de la vie réelle a , dans nos temps de liberté et d'action poli- tique, un intérêt plus pressant, plus réel et plus intime que la scène du théâtre; parce que les classes élevées de la société ne vont plus au théâtre pour être émues , mais pour juger; parce que la société est devenue critique de naïve qu'elle était. Il n'y a plus de bonne foi dans ses plaisirs. Le drame va tomber au peuple ; il était du peuple et pour le peuple , il y retourne; il n'y a plus que la classe populaire qui porte son cœur au théâtre : or le drame populaire , destiné aux classes illettrées, n'aura pas de long-temps une expression assez noble, assez élégante , assez élevée pour attirer la classe lettrée ; la classe lettrée aban- donnera donc le drame ; et quand le drame populaire aura élevé son parterre jusqu'à la hauteur de la langue d'élite, cet auditoire le quittera encore; et il lui faudra sans cesse redescendre pour être senti. Des hommes de génie, tentent en ce moment même de faire violence à cette destinée du drame. Je fais des vœux pour leur triomphe, et, dans tous les cas, il restera de glorieux monumens de leur lutte. C'est une question d'aristocratie et de démocratie , le drame est l'image la plus fidèle de la civilisation.

» La poésie sera de la raison chantée; voilà sa destinée pour long-temps; elle sera philoso- phique, religieuse, politique, sociale comme les époques que le genre humain va traverser; clic sera intime surtout , personnelle , méditative et grave ; non plus un jeu de l'esprit , un caprice mélodieux de la pensée légère et superficielle, mais l'écho profond, réel, sin- cère des plus hautes conceptions de l'intelligence, des plus mystérieuses impressions de l'ame. Ce sera l'homme lui-même et non plus son image, l'homme sincère et tout entier. Les signes avant-coureurs de cette transformation de la poésie sont visibles depuis plus d'uQ siècle ; ils se multiplient de nos jours. La poésie s'est dépouillée de plus en plus de sa forme artificielle, elle n'a presque plus de forme qu'elle-même. A mesure que tout s'est spirilualisé dans le monde, elle aussi se spiritualise , elle ne veut plus de mannequin , clic n'invente plus de machine , car la première chose que fait maintenant l'esprit du lecteur , c'est de dépouiller le mannequin , c'est de démonter la machine et de chercher la poésie seule dans l'œuvre poétique , et de chercher aussi l'ame du poète sous sa poésie; mais serat-clle morte pour être plus vraie, plus sincère, plus réelle qu'elle ne le fut jamais ? Non sans doute, elle aura plus de vie, plus d'intensité, plus d'action qu'elle n'en eut encore! et j'en appelle à ce siècle naissant qui déborde de tout ce qui est

LA JEUNE FRANCE. 9

la poésie même, amour, religion, liberté'? et je me demande s'il y eut jamais dans les époques littéraires un moment si remarquable en talens e'clos , et en promesses qui ccloront à leur tour? Je le sais mieux que personne, car j'ai ëte souvent le confident inconnu de ces mille voix myste'rieuses qui chantent dans le monde ou dans la solitude , et qui n'ont pas encore d'e'cho dans leur renomme'e ; non il n'y eut jamais autant de poètes et plus de poésie qu'il n'y en a en France et en Europe, au moment j'écris ces lignes, au moment quelques esprits superficiels ou préoccupés s'écrient que la poésie a accompli ses des- tinées et prophétisent la décadence de l'humanité I Je ne vois aucun signe de décadence dans l'intelligence humaine, aucun symptôme de lassitude ni de vieillesse; je vois des institutions vieillies qui s'écroulent ; mais des générations rajeunies que le souffle de vie tourmente et pousse en tous sens , et qui reconstruiront sur des plans inconnus cette œuvre infinie que Dieu a donnée à faire et à refaire sans cesse à l'homme, sa propre destinée. Dans cette œuvre , la poésie a sa place , quoique Platon voulût l'en bannir I C'est elle qui plane sur la société et qui la juge , et qui , montrant à l'homme la vulgarité de son œuvre , l'appelle sans cesse en avant, en lui montrant du doigt des utopies, des républiques ima- ginaires , des cités de Dieu, et lui souffle au cœur le courage de les tenter et l'espérance de les atteindre ! »

« A côté de cette destinée philosophique rationnelle, politique , sociale de la poésie à venir , elle a une destinée nouvelle à accomplir , elle doit suivre la pente des institutions et de la presse, elle doit se faire peuple et devenir populaire comme la religion, la raison et la philosophie. La presse commence à pressentir cette œuvre, œuvre immense et puissante qui , en portant sans cesse à tous la pensée de tous , abaissera les montagnes , élèvera les vallées, nivellera les inégalités des intelligences, et ne laissera bientôt plus d'autre puis- sance sur la terre que celle de la raison universelle qui aura multiplié sa force par la force de tous. Sublime et incalculable association de toutes les pensées dont les résultats ne peuvent être appréciés que par celui qui a permis à l'homme de la concevoir et de la réa- liser! La poésie de nos joursja déjà tenté cette forme, et des talens d'un ordre élevé se sont abaissés pour tendre la main au peuple; la poésie s'est faite chaoson ; pour courir sur l'aile du refrain dans les camps ou dans les chaumières , elle y a porté quelques nobles souvenirs, quelques généreuses inspirations , quelques sentimens de morale sociale; mais cependant il faut le déplorer , elle n'a guère popularisé que des passions , des haines ou des envies; c'est à populariser des vérités, de l'amour, de la raison, des sentimens exaltés de religion et d'enthousiasme , que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à l'avenir. Cette poésie est à créer, l'époque la demande, le peuple en a soif, il est plus poète par l'ame que nous, car il est plus près de la nature, mais il a besoin d'un interprète entre cette nature et lui; c'est à nous de lui en servir, et de lui expliquer par ses sentimens rendus dans sa langue, ce que Dieu a mis de bonté, de noblesse , de générosité , de pa- triotisme et de piété enthousiaste dans son cœur I Toutes les époques primitives de l'huma- nité ont eu leur poésie ou leur spiritualisme chanté, la civilisation avancée serait-elle la seule époque qui Ht taire cette voix intime et consolante de l'humanité ? Non sans doute , rien ne meurt dans l'ordre éternel des choses , tout se transforme : la poésie est l'ange gar- dien de l'humanité à tous les âges. »

De pareils élans n'ont pas besoin d'éloge, ils n'ont pas même besoin d'admiration ; ils vont tout droit au cœur de l'homme. Surtout ils iront tout droit à l'ame de la jeunesse , qui ne fera pas mentir son prophète. Cette dissertation de M. de Lamartine sur l'avenir de a poésie est mieux qu'une histoire _, c'est une révélation.

Voici à présent l'admirable portrait de M. de Chateaubriand par M. de Lamartine : citer encore cette page , c'est le plus bel éloge que nous puissions faire du grand écrivain et du grand poète :

1^ LA JEUNE FRANCE.

PORTRAIT DE CHATEAUBRIAND.

» M. de Chateaubriand, génie mélancolique, suave, mémoire harmonieuse et enchantée d'un passe dont nous foulions les cendres , et dont nous retrouvions l'arae en lui ; imagi- nation homérique jetée au milieu de nos convulsions sociales, semblable à ces belles colonnes de Paimyre, restées debout et éclatantes, sans brisure et sans tache, sur les tentes noires et déchirées des Arabes, pour faire comprendre, admirer et pleurer le monument qui n'est plus ! Homme qui cherchait l'étincelle du feu sacré dans les débris du sanctuaire, dans les ruines encore fumantes des temples chrétiens; et qui, séduisant les démolisseurs même par la pitié , et les indiffércns par le génie, retrouvait des dogmes dans le cœur, et rendait delà foi à l'imagination! Les mots de liberté et de vertu politique sonnaient moins souvent et moins haut dans ses pages toutes poétiques ; ce n'était pas le Dante d'une Florence asservie , c'était le Tasse d'une patrie perdue , d'une famille de rois pro- scrits, chantant ses amours trompés, ses autels renversés, ses tours démolies^ ses dieux et ses rois chassés, à l'oreille des proscripteurs, sur les bords même des fleuves de la patrie; mais son ame grande et généreuse dofinait aux chants du poète quelque chose de l'accent du citoyen. Il remuait toutes les fibres généreuses de la poitrine, il ennoblissait la pensée, il ressuscitait l'ame ; c'était assez pour tourmenter le sommeil des geôliers de notre intel- ligence. Par je ne sais quel instinct de leur nature, ils pressentaient un vengeur dans cet homme qui les charmait malgré eux! Ils savaient que tous les nobles sentimens se touchentet s'engendrent, et que dans des cœurs vibrent le sentiment religieux et les pensées mâles et indépendantes , leur tyrannie aurait à trouver des juges , et la liberté des complices ! » On est tout près d'être consolé en songeant que ce sont des pages écrites d'hier que personne ne sait encore; on est tout fier et tout heureux en pensant que l'homme qui parle ainsi , que l'homme dont on parle ainsi , sont les deux protecteurs les plus puissans , les deux amis les plus vrais de la jeunesse reconnaissante, qui voit en eux seuls sa poésie et son avenir.

Après cela ne nous demandez pas d'autres nouvelles littéraires. M. de Lamartine et M. de Chateaubriand ont tout pris. Tout le reste est mort. Quel bonheur de les trouver souvent debout ces deux grands hommes , couvrant de leur ombre toutes les pages , tous les vers, tous les livres, tous les renoms contemporains. M. F. , du Comité de Paris,

ELOQUENCE PARLEMENTAIRE-

BERRYER, ORATEUR.

Nous éprouvons aujourd'hui un embarras étrange. Nous ne pouvons presque plus toucher d une grande renommée contemporaine , sans rencontrer un des noms qui ont voulu ^tre comptés à la tête de la jeune frange. Il nous serait triste d'encourir l'accusation de flatterie ou de partialité, nous_, pour qui l'équité est un besoin aussibien qu'un devoir, et nous ne voudrions pas que l'on confondît un acte de justice avec un acte de reconnais- sance. Mais ce n'est point notre faute à nous , si l'homme qui veut bien nous accorder une sympathie si active et si puissante est le type de l'éloquence moderne. Parce que M. Berrycr est l'ami , disons mieux l'une des brillantes personnifications de la jeune FRANCE , ce n est point une raison pour que nous renoncions au droit de faire sur le talent de ce puissant orateur, une de ces études utiles à l'art oratoire, qui gagne à être ainsi apprécié sur la nature vivante toujours plus féconde en leçons que la nature morte. Si nous blessons rhouora])lc pudeur d'une haute modestie , nous dirons pour notre excuse que

LA JEUJSE FRA^GE. II

ce n'est point à Tintention d'un homme, mais à rinlention du public que nous avons e'crit ces pages sur Berryer Torateur.

Ceux-là ne connaissent point Berryer, qui dans le silence du cabinet ont lu à tête re- posée sa parole écrite. L'orateur ne parle point pour qu'on le lise , mais pour qu'on l'en- tende, et avant tout Berryer est orateur. Ces lignes décolorées qui passent sous vos yeux, ce n'est pas le discours de Berryer, ce n'en est que l'ombre, c'est un écho affaibli d'éloquence qui s'en va s' éteignant à mesure qu'il s'éloigne , c'est la traduction incomplète quoique belle d'un de ces textes magnifiques que tout le monde admire , mais que pas un de ses admirateurs ne peut rendre.

Sans doute il est de ces harangues au cours paisible et régulier, qui , s' enchaînant avec méthode et se déroulant avec lenteur, gagnent à être lues au lieu d'être écoutées, parce que les esprits dans le recueillement de la solitude s'appesîtntissent avec plus de fruit sur la suite d'un raisonnement et étudient avec plus de facilité les secrets de la dialectique. Sans doute encore l'orsqu'il s'agit de ces discours qui, suivant l'expression de l'antiquité, sentent l'huile des veilles qu'ils ont coûtées , et étalent avec pompe ces laborieuses magni- ficences du style , brillantes décorations de la pensée, on ne perd rien à admirer ces belles pages loin de celui qui les a composées , car il y a répandus pour la postérité la plus re- culée , tous les parfums de son ame. Que Lysias ou Fontanes montent à une tribune , ils sont toujours écrivains avant d'être orateurs. Il y a dans leur éloquence travaillée et polie, dans la construction de leurs périodes artificieusement échafaudées , dans l'étiquette de leur parole, dans le nombre de leur style , des indices certains qui vous annoncent que ces hommes habiles, au lieu d'essayer leurs dicours comme DémosthèneS;, à l'écho du rivage, habitué à redire les colères de l'Océan , l'ont essayé dans les limites étroites d'un cabinet de travail , demandant conseil à un éch» domestique , génie familier à la voix douce et flùtée. On s'aperçoit à chaque pas que tandis qu'ils mesuraient attentivement leurs phrases, qu'ils cadençaient leurs paroles , l'étude au front austère était assise à côté d'eux , et que le goût leur broyant les couleurs pour nuancer les délicatesses de leur style, pesait dans ses balances de toile d'araignée chacune des expressions qu'ils allaient employer. Fontanes à la tribune, c'est un livre qui parle. Otez la tribune , le livre reste le même, peut-être avez-vous gagné, au moins n'avez-vous rien perdu.

Mais quand Démosthènes, ébranlant de sa puissante voix les échos du Pnyce, soulevait les murailles d'Athènes contre la domination du Macédonien, quand Mirabeau tonnait du haut de la tribune de la constituante, et faisait retentir les formidables mugissemens de Son éloquence autour de cette Jéricho monarchique qui allait tomber devant lui , alors ce n'était plus des lecteurs qu'il fallait^ c'étaitun auditoire, car il n'y avait plus d'écrivain, il y avait un orateur. C'était sur le trépied qu'il fallait voir la Pylhonisse l'œil ardent , le geste impétueux, le visage illuminé des inspirations d'en-haut. Une fois descendue, le visage calme et tranquille, le front sans auréole, les yeux sans éclairs, on ne trouvait plus en elle qu'une femme , la prêtresse avait disparu.

Eh bien! Berryer est de cette grande famille d'orateurs qui ignore les calculs méthodiques de l'écrivain et les lentes élaborations du style. Sa logique est une logique de tribune , ses inspirations sont des inspirations de tribune , son enthousiasme est un enthousiasme de tribune, ses pensées sont des pensées de tribune , son style est un style de tribune. L'ac- tion, cette partie de l'éloquence si importante suivant Démosthènes qu'il en faisait la pre- mière condition du véritable orateur , l'action occupe un grand rôle dans toutes les haran- gues de notre Berryer. Il sait l'art de traduire par un geste le secret d'une pensée qu'il ne veut point dire , d'exprimer par une inflexion de voix un sentiment qu'aucune parole hu- maine ne peut rendre. Quand vous lisez ensuite ses harangues qui n'ont plus pour inter- prètes cette magie de la voix , cette puissance du geste , cette éloquence du regard , il faut si vous voulez les comprendre que votre imagination leur restitue ce cadre brillant dont

12 LA JEUNE FIlAiNCE.

on les a arrachées, il faut que derrière la harangue vous évoquiez l'orateur. Ce large front, chauve avant l'âge comme tout front ou l'inspiration a passé, ces traits qui deviennent beaux à force d'être expressifs, cette physionomie mobile tous les sentimens qui agitent le cœur viennent se refléter, cette tête de tribune fièrement rejetée en arrière comme il convient aux rois de l'éloquence , ce geste qui plane comme un sceptre sur les flots dé- chaînés d'une assemblée en fureur, ce regard vif et impérieux qui soutient, sans se baisser, le feu de mille regards qui l'assiègent , cette voix puissante qui semble quelquefois sortir des profondeurs de l'ame pour descendre jusque dans les entrailles de l'assemblée, c'est le véritable orateur, c'est Berryer.

Quand cette imposante figure se dresse à la tribune, portant sur son front les rides précoces et la sainte pâleur du génie, on sent tout d'abord à la gravité de son maintien que sa bouche ne s'ouvre point pour donner passage à des paroles vulgaires. Les derniers bruits d'un auditoire tumultueux expirent , le silence s'étend de proche en proche du pied de la tribune jusqu'aux confins de l'assemblée. Berryer ne parle point encore et déjà on l'écoute. Mais je me trompe; le recueillement écrit sur son visage, son port plein de dignité , d'assurance et de noblesse , sont front tout chargé de pensées , ses yeux qui re- tiennent à peine les éclairs de ses regards, ont déjà parlé, et son discours est depuis long- temps commencé avant que sa retentissante parole vienne frapper les âmes ébranlées.

Il parle enfin, et sa voix claire et distincte semble par sa limpidité, qu'on me passe ce terme, prêter une puissance nouvelle à la lucidité de son raisonnement. Jamais instrument plus docile ne remplit avec plus de succès sa mission, et jamais l'intelligence, celte sou- veraine servie par des sens^ ne rencontra des sujets plus soumis. Lorsqu'on entend cette dialectique serrée , sans être tendue , dérc-uler ses trésors dans une suite de phrases pré- cises sans être arides et nues , nobles et élégantes sans être fardées , à l'aide de cet organe sonore et pur qui fait vibrer la raison et la vérité dans les régions les plus intimes de l'ame alors on a l'idée de la réunion la plus parfaite de toutes les conditions qui consti- tuent l'orateur.

Mais ce n'est que le courant de l'éloquence de Berryer, si l'on peut dire. C'est ainsi qu'il se montre au commencement d'une harangue quand il pose une question , quand il ramène à son véritable but une discussion qui s'égare. Pour que sa puissance paraisse dans toute sa splendeur , il lui faut une de ces positions étranges qui le forcent de se re- plier sur lui-même, une de ces luttes d'orateur à assemblée qui révèlent la suprématie du talent sur cette tourbe d'auditeurs qui mugit sous ses pieds. Le génie de la tribune n'est point un génie de paix. C'est un génie de guerre qui s'anime au bruit des interruptions et au choc des paroles. 11 lui faut le déchaînement des passions irritées, les frémissemens de la haine , les interpellations de la colère et les bruyantes harmonies des murmures. C'est le fond du tableau sur lequel il doit se dessiner en trails de feu, c'est le champ de bataille il doit vaincre, c'est le sourd gémissement des vents que doit dominer le fracas du tonnerre , ce sont les mille mugissemens de la forêt qui seront couverts tout à l'heure par la royale voix du lion. Le grand Bossuet parlant du grand Condé disait que ceux qui auraient eu à consulter cet étonnant général sur une affaire épineuse et difficile auraient dîi choisir de préférence le moment d'une bataille , et questionner cet étrange conseilleur au milieu de l'ardeur de la mêlée; tant il y avait alors d'illuminations dans cette ame hé- roïque qui, préoccupée d'un objet digne d'elle, se révélait tout entièrel L'orateur a aussi de ces singulières clairvoyances du génie, de ces merveilleuses révélations qui jaillissent du sol dans les heures de tempêtes.

Regardez Berryer planant dans la haute sphère des principes, pendant qu'un orage par- lementaire gronde à ses pieds. On dirait que plus l'orage redouble et plus l'orateur s'élève. Les clameurs montent emportées et furieuses ; mais Bcriyer, plus rapide encore, monte avec elles, il les dédaigne, il les domine, et les vagues mugissantes qui veulent l'engloutir

LA JEUNE FRANCE. l3

ne semblent plus qu'un respectueux pie'destal qui porte jusqu'au ciel le hardi dominateur de la tribune. Insense's, ne poursuivez point l'aigle, car l'asile de l'aigle c'est la nue I In- sense's , ne poursuivez point l'aigle , car la nue oii l'aigle va se réfugier est babite'e par la foudre ! Mais les passions de plus en plus émues s'élèvent avec un sourd mugissement , et suivent en frémissant cette grande proie. Alors on assiste à l'un de ces magnifiques spec- tacles qui font époque dans les annales de l'éloquence , et que l'admiration des peuples lègue d'âge en âge à la postérité la plus reculée. Il semble que d'une main puissante l'ora- teur déchire cette nue qui voile les principes des sociétés , et dans cet instant ses paroles redoutables tombent comme une pluie de feu sur les imprudens murmurateurs qui pen- saient avoir vaincu. Un principe dans la main de Berryer, c'est le tonnerre qui gronde, c'est la foudre qui éclate. Par la seule force d'un principe, il fait baisser les fronts les plus insolens,il réduit au silence les plus bruyantes colères, et ces Titans impies qui levaient si haut la tête sont maintenant étendus sur le sol, écrasés sous les montagnes qu'ils avaient entassées. A quoi bon la robe de pourpre , fastueux déguisement que ces esclaves fugitifs ont jeté à la hâte sur leur servitude ? L'orateur a découvert le bout de chaîne qui les trahit , et le saisissant d'une main rude et impitoyable, il a ramené ces échappés d'esclavage sous le joug du principe qu'ils avaient déserté.

Oh qu'on ne parle plus de ces duels inégaux , un soldat soutient l'effort d'une armée gardant la tête d'un pont, l'entrée d'un défilé! C'était un brave soldat que Bayard, sans doute, mais ne voyez-vous pas que la tribune a de plus nobles batailles et de plus étranges duels? Dites , n'est-ce point ici un des plus beaux triomphes de l'éloquence? L'orateur seul avec sa parole contre tout un auditoire ennemi , l'orateur seul avec sa parole contre les haines et les passions déchaînées, l'orateur seul avec sa parole, n'ayant d'espoir qu'en lui-même, de ressources qu'en lui même, ne rencontrant pas un regard qui sympathise avec le sien, pas un visage qui ne lui soit contraire , tantôt accueilli par un silence gros de murmures , tantôt poursuivi par de furieuses clameurs , obligé de prononcer de ces phrases fatales qui tombent comme un arrêt de mort sur ceux qui l'écoutent, et ayant besoin du consente- ment de ceux qui l' écoutent pour pouvoir parler, juge étrange qui puise ses droits dans la conscience des coupables et par le seul ascendant moral fait prévaloir au milieu de leur foule toute-puissante, les oracles de la justice du haut d'un tribunal désarmé I

Mais l'impossibilité de la retraite précipite l'orateur dans la nécessité de la victoire. Seul contre tous il donne la bataille et la gagne. La tribune aussi a ses Austerlitz , et quand le tumulte du combat est tombé , quand cette étonnante rencontre est arrivée à son dénoùment, quand la chaleur des passions n'empêche plus de distinguer les objets, on s'aperçoit qu'il n'y a plus qu'un iront levé dans la salle, et Berryer tenant par la main le principe à l'aide duquel il vient de vaincre vous apparaît comme la plus admirable per- sonnification du génie de l'éloquence, vous montrant un seul homme debout le pied sur le cou d'une assemblée.

Mais ce sont de ces occasions qui ne se rencontrent qu'à de longs intervalles dans les carrières parlementaires les plus riches, et Berryer n'est point un de ces orateurs dont l'éloquence paresseuse a besoin de se reposer d'une victoire et de dormir sur un succès. Ce n'est point de lui qu'on dira que sa vie parlementaire a été un long silence entrecoupé de trois beaux discours. 11 aime la guerre de tribune parce qu'il sait la faire. Et ne riez pas de ces mots de guerre, de bataille et de victoire appliqués à l'éloquence; ici ces mots seuls sont justes parce que seuls ils sont vrais. Le véritable orateur, je vous l'ai dit, est comme ce Condé qui avait besoin des harmonies du champ de bataille pour éveiller son génie. Au milieu de cet effroyable tumulte du dehors il se fait un profond silence dans ces grandes âmes ; le péril qui effraierait des esprits vulgaires ne fait que les animer, les obstacles les excitent, les attaques les échauffent, les positions les plus désespérées les inspirent. Face à face avec l'assemblée qu'il combat, Berryer épie ses mouvcmens, surveille ses dispositions,

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il se donne l'avantage de la poussière et du soleil, illamène oùil veut, et, quand elle croit le charger, elle ne fait que le suivre. Quelquefois l'habile gëne'ral, oui, c'est le mot, l'ha- bile général tend à celte arme'e ennemie une savante embuscade. La voyez-vous comme elle se précipite, l'armée imprudente, en poussant par trois fois un cri de victoire ? Et Berryer la laisse s'engager tête baissée dans le piège qu'il lui a tendu ^ il l'encourage , il l'excite, il lui cède du terrain, le perfide Annibal, il pousse sa cruelle habileté' jusqu'à simuler un mouvement de retraite, un commencement de déroute, il se met à fuir devant elle. Alors la tête n'y est plus , les valets d'armée deviennent des he'ros , toute cette cohue saisie d'un courage panique se met à poursuivre celui qu'elle croit avoir vaincu, et si rapide est sa course, si grande est son ardeur qu'on dirait qu'elle fuit. A merveille, mes braves ! et vous faites bien de saisir aux cheveux l'occasion de votre valeur 5 mais vous n'irez pas loin ainsi. Allons, vous êtes arrive's au but l'on voulait vous conduire. Faites halle, croyez- moi, car le redoutable fuyard a dépose' maintenant l'hypocrisie de sa peur et vous voilà dans ses mains, pauvre troupeau que vous êtes. Bon; mettez bas les armes, sans coupfe'rir; le front bien humble , le genou en terre, la bouche muette , comme il sied à des vaincus qui affriandés par l'ombre de la victoire sont tombés dans la réalité de la défaite. C'en est fait, et le stupide vulgaire qui se croyait certain du succès s'aperçoit enfin, lorsqu'il est tombé dans le piège, qu'il a mal commencé son noviciat de gloire, et précipité du haut de son rêve victorieux, il se trouve dans les fourches caudines, en face du joug sous lequel il lui faut courber la tête.

C'est la grande gloire de Berryer , parce que c'est le plus bel attribut de l'orateur. Il est toujours en rapport avec son auditoire j il manie, façonne, subjugue une assemblée. 11 la hairelie, la trouble, la fascine jusqu'à ce que , par un dernier effort , il réussisse à l'enlever de terre. De lui à elle et d'elle à lui des frissons électriques vont et viennent; elle a action sur lui, il a toute-puissance sur elle : quand il parle, je ne sais queb fluides courent incessamment dans la salle, portant les émotions de l'assemblée à la tribune et delà tribune à l'assemblée , c'est un mystérieux échange , un travail inexplicable ; ce sont d'insaisissables communications , c'est le magnétisme de l'éloquence. Berryer est l'homme du mouvement oratoire , parce qu'il est l'homme de l'émotion instanlanée sa sensation est aussi vive et aussi rapide que sa parole. Ne vous étonnez point si ce fier orateur ne peut retenir ses larmes en lisant quelques lignes touchantes sur la majesté de l'enfance et sur les désolations de l'exil; ces larmes ont trahi le secret de son génie ; son génie c'est son cœur, encore plus que sa tête. Et la docte antiquité ne nous l'a- t-elle pas dit du haut de son expérience. C'est le cœur qui fait l'homme éloquent (i).

Tel est Berryer, homme d'une facilité de paroles incroyable; d'une intelligence si vive et si prompte que les autres regardent elle a déjà vu, ou les autres délibèrent, elle juge , ou les autres calculent, elle agit; d'une organisation si heureuse qu'aucune sen- sation ne lui échappe et que personne ne saurait échapper aux émotions qu'il veut donner, d'une hauteur de raison qui s'élève sans effort jusqu'aux considérations les plus graves, et d'une|souplcsse d'esprit qui s'étend jusqu'aux détails les plus déliés, jusqu'aux nuances les plus fugitives , non-seulement pour les comprendre, mais pour les expliquer; réunissant du reste dans un glorieux faisceau toutesles parties de l'art oratoire, l'éloquence de la voix à l'éloquence du geste, l'éloquence de la pose à l'éloquence du regard, l'éloquence de l'ex- pression à l'éloquence delà pensée; tel est Berryer, orateur, qu'on me passe ce terme, ora- teur de la tctc au cœur. Et jamais , dans cette carrière de passions il est jeté, ce beau talent ne descendit jusqu'à cette guerre de personnalités , déplorable plaie de notre épo- que. Je me trompe : une fois , une seule fois la personnalité et Berryer se rencontrèrent. Mais au lieu de descendre jusqu'à elle il l'éleva jusqu'à lui. Ce qui, dans une autre bou-

(0 Peclus estquod facil homincm discrlum.

LA JEUNE FRANCE. i:>

che, eût été une injure, devint une censure morale dans la sienne. Et, l'effort qu'il fit ce jour-là pour sortir de sa nature le rendant plus éloquent qu'il n'avait jamais été, il fit payer cher au téméraire assaillant l'espèce de violence qu'il s'était imposée à lui-même pour le punir ^ sa puissante parole tombant comme un roc sur son pâle adversaire lui laissa au front une de ces cicatrices qui ne s'effacent jamais, et cet imprudent Eschine, s'enfuyant tout courbé sous le fatal anathème put répondre à ceux qui lui jetaient des paroles de con- solation et de réconfort : « Que me diriez-vous si vous aviez entendu le monstre ? »

N. du Comité de Paris.

THÉÂTRES.

Le mois dernier, et après avoir constaté, pièces en mains, que les temps de la littérature et des auteurs philosophiques étaient accomplis, et que la scène était désormais envahie et absorbée par les poètes qui ne datent à peu près leur âge et leurs ouvrages que de l'époque de la restauration, nous avons annoncé que dans une suite d'articles subséquens (i), nous examinerions ce que la nouvelle génération dramatique avait fait de sa liberté, et de la victoire qu'elle avait remportée sur les règles et les productions de ses devanciers. Quel est le signe distinctif de la nouvelle école, disions-nous? A-t-elle au moins, elle, un trait particulier, un genre à part, une manière qui lui soit propre, qui ne soit pas, comme l'école impériale , celle d'une pâle imitation ? Qu'y a-t-il à prendre, qu'y a-t-il à laisser, qu'y a-t-il à honnir ou à louer dans les procédés , dans l'esprit , dans les productions de cette nouvelle littérature dramatique? Pour résoudre ces questions, il faut les éclaircir et reprendre d'abord les choses de plus haut , voir la tragédie et la comédie à leur ori- gine, selon l'état de la société à cette époque , et en suivre les métamorphoses ou les dé- gradations jusqu'au drame et au vaudeville de nos jours.

Sans vouloir en rien altérer l' admiration et le respect qui sont dus à Corneille et à Ra- cine , et sans chercher à nier non plus le mérite et le talent que Voltaire a répandus dans plusieurs de ses ouvrages , il taut pourtant convenir que , même chez les deux premiers , qui, l'un et l'autre, ont, en quelque sorte, fixé par leur génie et pour un long temps, l'immobilité de l'art dramatique, on- ne rencontre point la vérité , sympathique au cœur de tous les hommes, de la vie humaine et chrétienne, si on peut le dire. Sans doute, ils sont vrais dans la peinture des intérêts et des passions qu'ils ont exposés sur la scène; sans doute, ils ont pénétré avec une grande force de perspicacité et d'expression dans les ca- ractères de leurs personnages et dans les mouvemens de leurs sentimcns passionnés. Mais les événemens , les intérêts , les passions , les caractères que ces deux grands hommes im- posaient , en quelque façon , comme types aux effets de la scène , n'appartenaient point à la nation française et même ne répondaient pas complètement aux sentimens intimes de la société telle que le christianisme l'avait faite en France. Deux drames de Corneille, le Cid et Poljreucte , une tragédie de Racine, Athalie , et une ou deux de Voltaire, Zaïre et peut-être T ancre de , ont, plus que d'autres de leurs chefs-d'œuvre, trouvé jusqu'à nos jours des échos répétés d'admiration soit à la lecture soit au théâtre. C'est qu'indépen- damment du génie répandu dans la forme , ces ouvrages , par leurs sujets et leurs senti- mens , répondaient mieux à notre caractère national, à la nature de nos idées , à l'intimité de nos sensations , aux études et aux usages de notre éducation , aux mouvemens de nos âmes et de nos esprits; en un mot au sentiment chrétien, dont tous, plus ou moins ca- tholiques, nous sommes nourris et imprégnés. La Bible etla Chevalerie nous ont suivis jus- que dans le cathéchisme et le roman, enseignemens et lectures de tous les âges et de tou- tes les classes. Le Dieu des Juifs est devenu le Dieu des Chrétiens; et le point d'honneur

, {\) Et non ^Q\n\ fabriques j comme on nous Ta fait dire par une faute d'impression.

l6 LA JEUNE FRANXE.

est devenu la loi française depuis la civilisation de notre'societe'. De sorte que toutes les ide'es , toutes les passions , toutes les nuances qui ressortent ou aboutissent à ces deux ordres de faits nationaux nous trouvent toujours prêts à les comprendre , à les saisir , à les par- tager, à nous identifier, à sympathiser avec elles. Mais Horace, Agameranon, Brutus , Emilie, Andromaque , Idamë, maigre la sublimite' de leurs actions et de leurs discours, appartiennent par leurs intérêts, leurs caractères, leurs sentimens , à un autre ordre d'instincts gene'raux et de civilisation antérieure qui ne viennent pas frapper nos cœurs , nos imaginations et nos mœurs avec la même vivacité', avec la même ve'rite' sympathique. Tous les personnages, leurs infortunes ou leurs vertus, qui relèvent du paganisme, sont dans une voie d'émotions et de raisonnemens religieux, philosophiques et sociaux, qui ne permettent pas aux poètes et qui nous défendent naturellement à nous-mêmes de mettre nos impressions et notre logique en parfait rapport avec les leurs. Pourtant l'harmonie des idées et des sentimens doit subsister entre les personnages et les spectateurs ; c'est même cette harmonie qui constitue exclusivement, pour ceux-ci, les plaisirs et les avantages des actions dramatiques. Donc, dans les sujets et les caractères de l'antiquité païenne, de deux choses l'une : ou les types mythologiques, les personnes et les mœurs de l'état social païen, seront purement conservés, et alors les esprits chrétiens, inérudits ou même in- truits , ne comprendront pas la partie des sentimens et la valeur des actions originales qui seront mises sous leurs yeux; ou ces mœurs et ces personnes seront tronquées, adoucies, empruntées, ne seront plus elles-mêmes; et alors le poème dramatique n'exposera plus que des faits sans vérité et des caractères de convention; et alors le théâtre sera vicié, les spectateurs ne recevront que des émotions incomplètes et s'habitueront à des idées fausses. C'est parce que les Romains ont tiré leur drame du drame grec, que la tragédie romaine a toujours conservé ce cachet d'imitation qui l'a, pour les Romains et pour nous, laissée sans relief. C'est, au contraire, parce que la tragédie grecque était originale et nationale dans ses types et dans ses formes qu'elle a reçu , et apporté jusqu'à nous cette supériorité que l'on admire encore. Mais alors pourquoi et comment espérer que ce drame , dans ses idées et dans ses proportions , pourra être pour nous , Français et chrétiens , ce qu'il a été pour les anciens , Grecs et païens ? Les arts, pour chaque nation, ne doivent pas être l'imitation des arts antérieurs; mais l'imitation de la vérité selon le génie national et avec les procé- dés de la méthode selon les principes du bien et du beau. Alors que l'architecture, la sculpture, la peinture avaient déjà produit des chefs-d'œuvre en France, avant le dix- septicme siècle , l'art dramatique seul était resté ou sans culture , ou sans progrès , dénué de moyens originaux , de facultés scéniques, et même d'un langage poétique suffisammeut formé; car les poèmes tragiques de La Calprenède, Tristan, Mairet, Hardy, attestent l'in- suffisance et la grossièreté même de toutes ces ressources. L'art chrétien avait trouvé des types ou des harmonies pour l'architecture, la sculpture, la peinture dès les premiers siècles; l'art dramatique, selon le christianisme, n'apparut que de longs siècles après , ei se trouva , ou par sa nature même , ou par les préventions de ses fondateurs, sans types originaux et sans nationalité. Ce fut au poème païen qu'il emprunta ses personnages, ses actions, ses sentimens et jusqu'à ses formes. La nouveauté de ce plaisir et le génie de deux grands hommes lui procurèrent un succès dont l'enthousiasme et la médiocrité firent tout de suite un code d'imitation servile et obligée. Déjà tout grecs et tout romains par les études scolastiques , les spectateurs le devinrent plus encore par les jeux dramatiques. Ces spcclatcMirs , dans l'origine, sortaient au moins de la classe lettrée ou éclairée. Ils comprenaient, et ils sympathisaient avec les événemens , les mœurs et les caractères. Mais la classe moyenne et inférieure ou ne participait pas à ces productions de l'art dramati- que , ou , si elle y participait , comme elle ne possédait d'autres renseignemens , à peu près, que ceux qu'elle avait reçus par les instructions religieuses et par les traditions nationales, elle restait froide, ébahie ou déroutée, à des représentations qui ne fai-

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saient naître en elle que des émotions en dehors de son instinct et de ses sentimens. Si au lieu d'Agamemnon et d'Idome'ne'e, on lui eût montré Abraham ou Jephté, le public français, à cette époque , et dans toutes ses nuances, élevé avec les deux testamens, aurait répondu aux douleurs qu'il aurait comprises de la paternité religieuse, devenue la sienne par le christianisme, et soumise à la volonté de la Divinité des chrétiens, qui n'était pas Diane, Neptune ou Jupiter. Est-ce que le Cid, pour nous, n'est pas un meilleur type de valeur et d'emportement qu'Achille ou Ajax? Appliquez les seuls exemples que les bornes de cet article me permettent de citer à tous les faits de notre religion et de notre histoire , et vous verrez que nous aurions pu avoir un art dramatique , selon le christianisme et notre natio- nalité , au lieu d'en ressusciter un selon le génie grec , les croyances et les formes d'Athè- nes; vous verrez aussi pourquoi, parmi les chefs-d'œuvre de Corneille , de Racine et de Voltaire , Néarque , Rodrigue , Joas et Nérestan sont demeurés plus sympathiques pour nous et mieux gravés dans nos mémoires que les héros des autres poèmes. Puis , quand le génie de ces hommes a disparu après nous avoir imposé l'imitation servile des types an- ciens; quand Voltaire^a affaibli et dénaturé encore les origines imitatrices en se servant des formes pour la propagande de ses doctrines philosophiques ; puis, quand , par le mouve- ment donné à l'imitation, les tristes successeurs de ces poètes dramatiques ont peu à peu dégradé ces premiers types, qui manquaient eux-mêmes d'originalité, la décadence a été rapide et nauséabonde _, jusqu'à la tragédie de l'empire , et l'art de la tragédie est tombé jusqu'à l'auteur de Julien dans les Gaules ou de Pertinax, au milieu d'une société qui, désormais appelée dans toutes ses classes , à prendre part aux divertissemens publics et déroutée, depuis le protestantisme jusqu'à la révolution, dans ses enseignemens et dans ses croyances , pouvait , moins que jamais , se plaire à des événemens et à des douleurs qui n'avaient aucun rapport avec ses traditions nationales et ses sentimens religieux.

Les conditions de l'art théâtral ancien se sont donc écroulées de toutes parts depuis la plus haute expression de cet art (la tragédie) jusqu'à son débouché le plus obscur (le vaudeville ) , et c'est en présence de ce cataclysme dramatique , produit , dès l'origine , par le défaut de types nationaux sortis des mœurs de la société chrétienne , que l'école moderne, ou plutôt une génération nouvelle, est venue prendre possession de la scène. On a fait table rase des moyens , des formes et même des dénominations de V ancien régime théâtral. Le nom de tragédie a été proscrit , parce qu'on apercevait à coté de lui le cor- tège des poèmes décolorés de la société précédente. Le drame l'a remplacé. MM. Ancelot, C. Delavigne, Delaville, G. Drouineau, Guiraud, Soumet, ont, au commencement , essayé de soutenir le péristyle au moins de l'ancien édifice. Ils ont été forcés d'y renoncer. MM. Ancelot et C. Delavigne, les plus classiques parmi les modernes , ont été eux-mêmes entraînés. Les Vêpres Siciliennes , le Paria , Louis /X, qui étaient des tragédies d'a- bord, ont fait place aux drames de Louis XI j des Enfans d'Edouard , à'Llisabeth et de Fiesque et Doria. Pendant les huit ou dix dernières années de la restauration , les jeunes auteurs , encore retenus et par le sentiment des convenances sociales , et par les efforts d'une administration éclairée, quoique ébranlée dans ses derniers jours , mettaient quelques bornes dans leurs essais. Les questions littéraires se débattaient et s'éclaircis- saient. Des ouvrages se jouaient^ des combinaisons nouvelles de caractères et de situa- tions se produisaient, des effets de scène jusque-là ignorés étaient mis en progrès. Mal- heureusement , c'était à l'aide d'imitations du théâtre étranger que tous ces essais avaient lieu. On avait bien repoussé les Grecs et les Romains; mais on devenait anglais et alle- mand. Puis enfin la révolution de i830 est arrivée. Les justes entraves de convenance et d'administration furent brisés avec les autres liens sociaux , et la jeune littérature drama- tique a pu se produire au grand jour d'une liberté sans limites de règles , de goût et de devoir. C'est dans ce moment qu'il faut examiner la physionomie générale de ses œuvres. Nous les prendrons d'abord dans ce qu'elles ont d'important et de développé. Le drame

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ayant succède à la tragédie, c'est par le drame que nous coramenceroDs. Les œuvres secondaires auront leur tour; car elles ont aussi leur influence sociale et littéraire.

Comme nous ne voulons pas nous faire les louangeurs exclusifs des temps passes , nous ne voulons pas non plus nous constituer en contempteurs passionnés du temps présent j et comme aussi , les reproches les plus nombreux et les plus graves doivent être adressés à l'ensemble , à la portée , à la direction des œuvres dramatiques modernes , mais qu'au milieu de tous ces sujets de reproches^ il existe cependant quelques motifs d'éloges, ou du moins comme il est sorti, pour le théâtre , quelques avantages du débordement dra- matique des quatre dernières années , c'est par ce dernier devoir que nous allons com- mencer notre tâche. Voyons d'abord les bons fruits , nous verrons ensuite les mauvais résultats. Séparons le bon grain de l'ivraie. Le crible d'une critique équitable est plus nécessaire que jamais. De l'arbre des mouvemens et des progrès sociaux, il faut éraonder sans cesse les branches parasites ou pourries, les bourgeons égarés, les rejets nuisibles, afin de laisser la sève naturelle et vivace se répandre dans les autres parties de la produc- tion , et amener les fleurs et les fruits à cette maturité saine et abondante qui doit devenir pour l'homme un aliment généreux.

La soumission absolue aux règles des unités de temps et de lieu que les Grecs eux- mêmes n'observaient pas toujours n'avait point empêché, il est vrai, la création de quelques chefs-d'œuvre restés dans notre admiration , et sortis du génie de nos pre- miers poètes à une époque le théâtre était restreint dans ses effets scéniques , et concentré dans un petit nombre de spectateurs d'élite. Mais à mesure que le nom- bre des spectacles et des spectateurs s'est augmenté , à mesure que se sont augmen- tés aussi les moyens dramatiques , et que le mouvement des idées et des distractions a pénétré jusque dans les masses, les conditions exclusives de l'art en ont paru abusives, et il faut convenir qu'elles devenaient comme impossibles à conserver. La nécessité de leur observation ne se faisait plus sentir; le respect que l'on portait aux chefs-d'œuvre qu'elles avaient produits les maintenait encore dans une sorte de droit de bourgeoisie, et peut-être si le Théâtre-Français eût été le seul spectacle ouvert à tout le public , ces règles seraient- elles restées long-temps encore en possession de présider à toutes les compositions drama- tiques. Mais en même temps que la tragédie était enfermée dans ce cercle étroit l'habi- tude irréfléchie plus que le génie éclairé la retenait, la comédie allongeait le temps, chan- geait de lieu ; l'opéra transportait sur place le spectateur dans des climats différens et dans des situations prolongées : l'Opéra-Comique usait de la même latitude; le Théâtre-Italien accoutumait les classes élevées à des changcmens continuels de scènes , et le mélodrame enfin , le mélodrame , qui date chez nous de plus de cinquante ans, et qui n'est pas moins fréquenté par la société supérieure que par les rangs de l'infériorité , le mélodrame n'était soumis à aucune des obligations de soleil et de localité, et n'en avait pas moins de succès auprès de tout le monde. Cette contradiction, cette sorte d'anarchie dans le s faits drama- tiques devait nécessairement conduire au droit commun , à la liberté pour tout le monde. Aucun de ces spectacles ne présentait un personnage ,

Enfant au premier acte et barbon au dernier,

plaisanterie de Boilcau , ou abus réel des théâtres anglais et espagnol, qui, au fond, rete- naît seul le mouvement théâtral. La sentence ou le sarcasme de l'art poétique devenait sans valeur, et on ne comprenait plus pourquoi l'art de la tragédie ne profitait pas de ce moyen pour raviver et ranimer ses effets dans les productions modernes. Ce progrès , dirigé avec ménagement et avec goût , était , en effet , désirable , et on en eût obtenu bien plus tôt la réalisation, si des novateurs impuissans, hors d'état de produire par eux-mêmes des œuvres nationales , ne se fussent appuyés , pour obtenir ce progrès , des traductions OU des imitations de Shakespe^e , de Schiller et de Caldéron. Le goût, l'instinct fran-

LA JEUNE FRANCE. ig

çais , la marche des idées qui rejetaient peu à peu les imitations grecques et romaines , s'effarouchèrent d'abord, et avec raison, de ces transpositions étrangères, et peu s'en fallut que, par l'imprudence ridicule de quelques esprits mal faits , la scène française ne fût de nouveau privée de moyens dont une main habile et sûre pouvait tirer de nouveaux et fructueux effets. Un drame assez faible de M. MélyJannin, Louis XI , fabrique d'après le romande Quentin Durward, de Walter Scott, et représenté cent fois de suite au Théâtre-Français, mit fin aux incertitudes. Le voyage du roi, du Plcssis-lès-Tours à Péronne, dans l'intervalle d'un entr'acte , et sans que le fil de l'unité de l'action fût interrompu ou suspendu , montra aux plus obstinés ou aux plus incrédules , que même , sur la première scène du monde , on pouvait surmonter les règles du temps et du lieu , sans cesser de plaire aux gens d'esprit et de goût. Depuis lors , le théâtre a joui pleine- ment et sans conteste de cette franchise qui a pu produire des abus qu'on examinera plus tard , mais qui n'en reste pas moins acquise aux auteurs qui en ont fait un usage conve- nable , et peuvent en faire mieux encore.

Ce que l'on peut considérer également comme un avantage acquis au poème dramatique, soit qu'on l'apelle tragédie, soit qu'on le qualifie de drame, ou de comédie de mœurs, c'est la voie nouvelle, acceptée par le public, c'estl'allure donnée parles auteurs modernes aux personnages, aux caractères, àl'invention des situations. Qu'on ne se presse pas de voir dans l'approbation préalable que nous donnons à cette direction des idées , une sanction générale accordée à toutes les inventions, à tous les caractères, à tous les personnages que l'on a jetés sur la scène nouvelle. Ce serait à la fois une erreur et une injustice de la part de nos lecteurs. Nous avons dit et nous répétons , que nous ferons avec équité la part des avantages et des inconvéniens , du bon usage et des abus dangereux qui résultaient des productions de la nouvelle école dramatique. Qu'on veuille donc bien nous attendre à la contre-partie de ces réflexions critiques. En ce moment, nous faisons l'inventaire après décès des bonnes choses qu'il ne faut pas laisser sous le scellé ouïe sceau de la réprobation. Dans le désordre que la révolution actuelle des choses a produite au milieu de la littéra- ture dramatique , il faut au moins tâcher de sauver ou de conserver ce qui peut être profi- table à la réédification d'un nouvel édifice; il faut trier. Ensuite, nous rejetterons le reste à la mer des orages, ou , si on aime mieux, à la masse des immondices.

Il est donc réel que les personnages factices , les caractères de convention et les événe- mens tout mâchés , si on peut le dire , ont été éloignés de la scène ils avaient été trop long-temps exploités par la médiocrité' littéraire et par le sophisme de la philosophie et du libéralisme. La littérature dramatique , dans son expression étendue , est sortie du cercle des actions, des mœurs, et des sentimens qui n'appartenaient point aux sociétés modernes. Les hommes et les choses du paganisme ont disparu. Les faits et les personnages du temps chrétien se sont montrés sur le théâtre ( indépendamment du point du vue se sont pla- cés les auteurs et le public), pour y développer des idées et des sensations qui, soit dans la voie du bien, soit dans la voie du mal, répondent, plus que dans l'ancien ordre litté- raire aux mouvemensdes peuples tels que les constitutions religieuse et civile les ont faits. L'art dramatique, comme tous les arts, doit être une imitation de la nature; il faut donc que cette imitation soit prise dans la vérité des choses, et pour que cette vérité soit accessible à tous il faut aussi qu'elle soit prise dans la communauté des sentimens et de la réalité de tous. Nous nous hâtons d'ajouter que le but de cet art, comme de tous les arts , doit être la perfection du bien et du beau , et que dans toutes les nuances de sa morale artistique , il faut retrouver sans cesse ce qui tend à rendre l'homme meilleur et plus civilisé selon cette grande doctrine du christianisme : la récompense des bonnes actions et la punition des mauvaises. Mais, justement, pour que tout cela ressorte mieux, selon les idées du christianisme, et soit plus facilement compréhensible, sensible et fructueux à toutes les in- telligences, n'est-il pas préférable que les faits, les actions, les caractères soient tirés d'un

20 LA JEUNE FRAxNCE.

ordre de choses qui est à la portée de tous? Or , cet effet, sans en examiner encore les moyens cet effet est résulte' de la voie dans laquelle est entrée ou s'est tumultueusement précipitée la littérature dramatique nouvelle. En repoussant avec dégoût les productions des esprits faux , des cœurs mauvais , des talens corrupteurs , il faut pourtant chercher à la maintenir dans cette voie. Tous les moyens de l'antiquité , tous les moyens de la scène étrangère sont désormais bannis de nos théâtres. Sur toutes les scènes, depuis la Comédie- Française, et l'Académie royale de Musique jusqu'à l' Ambigu-Comique et au Vaudeville, les Probus et les Gérontes, les confîdens et les Sosies, les conspirations romaines, les meurtres mythologiques et les intriguer f;recques, tous ces types dramatiques qui n'étaient pas sortis de nos mœurs et de notre état social , ont fait place à des personnages , à des ac- tions , à des moyens qui appartiennent plus intimement à l'histoire , aux habitudes , aux préjugés des sociétés modernes, et ce revirement des choses a ainsi posé la littérature dra- matique sur un terrain de nationalité qui , cultivé par des mains habiles et dans un temps les idées d'ordre , de religion et de monarchie seront établies , pourra produire à son tour des chefs-d'œuvre plus en harmonie avec toutes les sympathies françaises.

C'est à cela que nous bornerons les avantages que l'on peut retirer du mouvement im- primé à l'art dramatique par la jeune génération des auteurs. Peut-être en présentant ces aperçus et ce résumé de la situation théâtrale actuelle , aurons-nous heurté , sans le vou- loir, quelques sentiraens anciens, quelques admirations exclusives, quelques préjugés res- pectables qui ne veulent ou ne peuvent pas se soumettre à la reconnaissance des faits ou se mettre à l'unisson de la marche générale. A quoi cependant servirait de ne pas voir ce qui est accompli? Le mouvement de la société et des arts s'opère sans cesse; la vérité va toujours son train. Nous l'avons dite. Emparons-nous-en pour qu'elle ne s'égare pas de nouveau, pour la diriger et la maintenir dans le sens du beau et du bien.

Dans un prochain article , nous montrerons également les excès dans lesquels Tart dra- matique a été entraîné, et dont il faut arrêter la prolongation et éviter le retour.

A. D. L. , du Comité de Paris,

BEAUX-ARTS.

SALON DE 183/i

Reprenez, tome i*^"^, pag. 1 1 1 , Tart. Beaux- Arts ^ ôtez-en la mort du Titien par M. Hesse, Mlle de Montpensier, la Famille vendéenne y le paysage des jeunes filles auxquelles J.- Jacques encore enfant fait passer le gué, la Jeune Femme romaine et quelques petits tableaux perdus dans la foule; remplacez-les par la Jeanne Gray de Paul Delaroche , le Saint Symphorien de M. Ingres, la mort du Poussin par M. Granet, les chevaux de M. Alfred de Dreux et quelques sujets isolés, et vous aurez une idée du Salon de i834. C est toujours le portrait du bon bourgeois de Paris, de sa femme, de ses enfans; c'est toujours, dans cet hôpital des arts mourans, le portrait de toutes nos médiocrités judiciai- res, administratives et parlementaires; c'est le portrait d'une coquette étalant ses charmes en public; d'un fat au regard vaporeux, à la pose inspirée; ici une grande page que le li- vret nous donne pour le dernier jour de Pompeï et que d'honnêtes gens prennent pour 1 explosion d'une machine à vapeur. une scène de juillet, tout près un pâtre gardant ses vaches, plus loin une mauvaise plaisanterie sur la Saint-Barthélémy et sur le retour de l'île d'Elbe, des paysages sans couleur, des scènes sans vie, des aquarelles pâles, des lithographies qu'on donne meilleures dans les journaux à dix francs, voilà le Salon de 1834. On le parcourt en se demandant si quelque arrêt de la Cour royale a contraint

LA JEUNE FRANCE. 21

2^ livraison.

tant d'honnêtes gens à se faire afficher et numéroter en public , ou le directeur du Musée à leur ouvrir ses portes. On en sort Famé triste, en se disant ; voilà donc nous en som- mes après quatre ans d'une époque d'où devait dater pour les arts une ère nouvelle , et qui promettait de favoriser, dans leurs élans , les âmes ardentes de nos jeunes artistes. Plus de peinture, hëlas î plus de belle littérature non plus : la restauration ai>ait tout com- primé, elle a produit des chefs-d'œuvre^ la révolution a ouvert toutes les voies ^ nous n'avons que des ébauches.

Puisque nous en sommes sur le Salon de i834, voulez-vous connaître les jugemens di- vers qui ont été portés sur les trois seuls tableaux qui ont attiré l'attention, Jeanne Gray par Paul Delaroche , le martyre de Saint- Symfhorien par M. Ingres, la mort du Pous- sin par M. Granet .^

SUPPLICE DE JEANNE GRAY

Voici ce que dit la chronique :

Jeanne Gray, habituée dès Tenfance aux études sérieuses, vivait paisible à Tower-Hill, où, surprise dans sa retraite, elle se laissa décerner la couronne par son mari. La con- spiration de Wyat ayant échoué, la reine Marie fît prévenir lady Jeanne Gray qu'elle eût à se préparer à la mort. En même temps , elle lui députa , successivement , trois docteurs en théologie pour la disposer à une bonne mort , en la faisant rentrer dans le sein de l'é- glise catholique. Jeanne Gray répondit en lui envoyant une lettre qu'elle écrivit en grec , de sa main propre, et dans laquelle . prenant la défense de sa religion avec une rare et sa- vante intelligence , elle conseillait à sa royale sœur de prendre sur Jeanne Gray l'exemple d'une persévérance inébranlable quand elle se verrait elle-même dans sa ligne de conduite.

On avait d'abord résolu de faire exécuter Jeanne et lord Guilford, son mari, sur le même échafaud à Tower-Hill ; mais on craignit que vivement ému et exalté, à la vue surtout de Jeanne dont l'extrême jeunesse , la naissance illustre, la beauté et le caractère si noble et élevé inspiraient tant de respect et d'admiration, le peuple ne se laissât entraî- nera la rébellion pour tenter de délivrer les deux condamnés. C'est pourquoi il fut décidé qu'ils seraient exécutés dans l'enceinte de la Tour.

Le jour de l'exécution ( ii février i554 ) j lord Guilford voulut voir Jeanne Gray.

Dites à monseigneur, répondit-elle, que nous nous verrons aujourd'hui dans le ciel. Je ne veux plus ici-bas le presser sur mon sein , car je ne sais s'il ne faudrait pas nous as- sassiner tous deux pour nous séparer, et ce n'est pas ainsi que nous devons mourir. Ré- pétez-lui bien que je vais le suivre de près là-haut , notre amour tendre nous rappro- chera l'un de l'autre auprès de Dieu , à l'abri des troubles , des événemens , des revers , à l'abri du temps, dans le sein de l'éternité !...

Puis, après un instant de réflexion, elle écrivit à lord Guilford une lettre conçue à peu près dans les mêmes termes.

Une ou deux heures plus tard , elle ouvrit elle-même la fenêtre pour voir son mari mar- cher au supplice, car il fut exécuté le premier. Lord Guilford leva les yeux vers Jeanne; elle lui sourit, porta doucement sa main à ses lèvres , puis la leva vers le ciel, d'où elle ne détacha plus ses yeux qu'après que le convoi fut passé.

Ses femmes voulurent la faire rentrer dans son appartement; mais elle désira rester à la fenêtre pour voir passer le corps et se mieux affermir contre l'idée du supplice et de la mort.

jl^ LA. JEXJ:>E FRANCE.

On vint , d'après ses ordres, lui annoncer que la tête était séparée du tronc,

Et l'arae du corps ! dit-elle. Monseigneur a-l-il été ferme ?

Jusqu'au bout. i i -n

Notre lendemain sera beau , car notre soleil à tous deux se sera couché brillant sur

un ciel pur. ^

Quelques instans après, elle regarda passer le cadavre sans tête de son mari dans uil tombereau découvert. Un sourire , légèrement forcé , passa sur ses lèvres.

Sir J. Gage, constable de la Tour, ne tarda pas à se faire annoncer chez lady Jeanne Gray , pour la conduire au supplice. Des larmes roulaient dans les yeux du vieux gentil-

homme. . ., .

Vous remplissez un devoir, sir Gage, lui dit Jeanne j moi, j expie sur la terre un

crime contre les lois de la terre.

Dites-moi donc , milady , que vous me pardonnez.

Je vous plains et je vous aime, sir Gage, et je vous en donne la preuve.

En disant cela , elle prit sur sa table le livre elle consignait ordinairement ses pen- sées : elle venait d'y écrire trois phrases , la première en grec , la seconde et la dernière en anglais , dont le sens était :

« La justice des hommes s'exécute sévèrement sur mon corps ^ mais la justice de Dieu » s'exercera doucement sur mon ame »

a J'ai été coupable j mais ma jeunesse et mon inexpérience allègent le poids de ma faute » aux yeux de ceux qui me la font payer de la vie. »

« La postérité, comme la justice divine, me traitera avec moins de rigueur; j'ai la » ferme confiance en Dieu et en la postérité.

Montée sur l'échafaud avec ses femmes et sir Gage ou sir Bruge, ministre et savant an- glican , elle vit le bourreau tomber à genoux devant elle pour obtenir d'avance son pardon.

Relevez-vous , lui dit elle , sans se troubler.

Puis, se tournant du côté les spectateurs de son supplice lui paraissaient un peu agités.

« Je suis devant vous sur cet échafaud, dit-elle , non pas pour avoir convoité la cou- » ronne, mais pour n'avoir pas su persévérer dans mon refus de me la laisser décerner. Ce » n'est donc point l'ambition qui m'a conduite ici, mais le respect pour la volonté de pa- » rens auxquels j'ai été élevée à obéir. Ma mort est la seule satisfaction que je puisse don- » ner à l'État pour mon crime ; je donne ma vie avec résignation. C'est par entraînement , y> non de propos délibéré que j'ai violé la loi fondamentale du royaume , et je suis encore » heureuse d'atténuer par ma mort un crime d'état m'a poussée l'excès de ma piété » filinlc. Je mérite ce châtiment pour avoir servi, même sans intention, d'instrument à des » ambitieux. Puisse l'histoire de ma vieet de ma mort servir d'enseignement à la postérité, » et lui montrer que l'innocence d'intention n'excuse pas le crime commis , lorsque ce » crime compromet la sûreté de la chose publique ! »

Cependant le bourreau était demeuré à genoux , sans que Jeanne Gray y prît garde.

Rclcvcz-vous , lui dit elle , c'est à moi de m'agenouiller devant la justice humaine dont vous n'êtes que le bras ! ^

Elle se fit ôter par ses femmes sa robe à fraise, les embrassa l'une après l'autre , et s a- genouilla près du bloqueau, autour duquel on avait jeté, au plus vite , un peu de paille pour cacher le sang de lord Guilford, qui avait jailli sur la draperie noire de l' échafaud. Alors on lui banda les yeux, et comme elle tendait les mains en avant pour toucher le billot , sir Gage , d'autres disent sir Bruge , lui dirigea une des mains en implorant sa béûcdiction de mourante. Sa main gauche, en s'appuyant sur le bloqueau, porta sur quel- ques gouttes de sang tiède encore de son mari : elle posa aussitôt sa tête ou était sa main en disant : « Dans votre sein avec lui, ô mon Dieu ! » et reçut , presque au même insUnt, le cuup fatal.

LA JEUNE FRANCE. ^3

La Gazette de France regarde avec beaucoup de justice M. Delaroclie comme un artiste d'un grand mente et d'une haute intelligence, en fait d'organisation et d'habileté'. Il a, dit-elle, tout ce qui est nécessaire pour faire un grand peintre^ mais il restera au dernier rang des peintres d'histoire, peut-être au premier des peintres de genre, tant que sa volonté' re'sistera à la voix de sa conscience et aux conseils de sa raison. Elle s'explique, et elle dit : qu'en produisant Cromwell^ les Enfans d'Edouard et Jeanne Gray, M. Dela- roche a cru peut-être peindre l'histoire, il n^a fait que des tableaux de genre j pourquoi? parce qu'à son avis aucune de ses compositions n'est complète et que toutes , excepté peut-être les Enfans d'Edouard, sont dépourvues d'inspiration et de pensée. Quelle a été la pensée de cet artiste, en montrant une jeune femme, les yeux baudés, montée sur un échafaud et cherchant de ses mains le billot sur lequel elle doit poser sa tête ? C'est la dernière scène d'un drame, scène terrible et remplie d'émotions^ il l'a admirablement ren- due; mais quel est le but moral de cette représentation? La toile paraît avoir été coupée et séparée d'une bien plus grande page. Il y a une action restreinte, presque machinale, très-forte d'expression physique, mais sans expression philosophique; le peintre a mer- veilleusement réussi à rendre l'affaiblissement des organes dans une jeune fille qui touche à son dernier moment , quoique l'exécuteur public trouverait peut-être quelque chose à redire; mais enfin quelle est la signification, quel est le sens intime de cette composition? Il y a autour de la figure principale deux femmes dont la pose exprime une vive douleur, il y a un bourreau chétif qui a les cheveux roux et les jambes grêles; il y a un sir Bruge qui remplit son office comme un homme qui en a une grande habitude. Mais qu'est-ce que tout cela signifie? que pense M. Delaroche? est-il pour Jeanne Gray , est-il pour Marie ? Quand David composait Brutus condamnant ses fils à mort, le Serment des Horaces, la Mort de Marat, il mettait dans ses tableaux une pensée républicaine. Quand Gérard a produit l'entrée de Henri IV à Paris, il s'est fait royaliste ; David et Gérard sont des peintres d'histoire. Gros aussi, M. Ingres aussi; mais concentrer toute la partie physique et morale d'un tableau dans un effet presque matériel et purement extérieur , c'est du genre si jamais il en fut.

Il y aurait bien des choses à dire sur cette femme du nom de Jeanne Gray qui , arrière-petite- fille d'Henri VII, se laissa persuader par un parti de ceindre la couronne au préjudice de Marie sa parente , fille d'Henri VIII et légitime héritière du trône. La notice fournie par l'artiste au livret; porte que Jeanne fut emprisonnée par ordre de sa cousine, qui, six mois après, lui fit trancher la tête. Voilà certes le gros public qui ne lira que le livret, aussi bien in- formé que s'il avait lu un article du Journal de Paris»

C'est sans doute un mauvais procédé que de faire couper la tête à sa cousine* mais c'en est un qui , par tout pays , est fort peu délicat que de s'emparer de l'héritage de sa cousine ou de son cousin. Jeanne le reconnut avant de mourir, elle avoua qu'elle avait eu tort de céder aux conseils de son père. Du reste elle subit son sort avec un grand coura^^e vit passer avec fermeté son mari exécuté publiquement le même jour et monta avec beaucoup de calme et de résignation sur l'échafaud dressé dans une chambre de la Tour. Ces circonstances, avec lesquelles le tableau est si peu d'accord feraient croire, ajoute la Gazette, que M. Delaroche n'a voulu peindre qu'une scène tragique , mais qu'il n'a eu nul souci de l'histoire et de peindre un sujet his- torique. Jeanne périt pour avoir adopté le principe protestant d'insurrection; pour s'être révoltée contre l'autorité légitime. Si elle eût triomphé, Marie et Elisabeth couraient grand risque de porter leurs têtes sur le billot. Les usurpateurs , de tout temps , ont été encore plus cruels que les rois légitimes; c'est ce que la Gazette prie MM. les auteurs et artistes de ne pas oublier. D'où l'on pourrait tirer la conséquence qu'elle regarde M. Delaroche comme partisan de l'usurpation et ennemi de ia légitimité.

La Quotidienne n'est pas du même avis , comme'on peut s'en convaincre.

2/5 LA JEUNE FRA.NCE

Les prières sont terminées , il ne reste auprès de Tinfortunee jeune fille que deux de ses femmes évanouies de chagrin et de douleur ; le bourreau , dont la main touche déjà la hache , et le gardien de la Tour de Londres , qui conduit les mains de la jeune femme dans leur recherche du billot. Ces quatre figures groupées autour de la figure principale sont, dit-elle d'une exécution vigoureuse et fine tout à la fois : le travail en est étudié et termi- né d'une manière admirable j les moindres détails en sont merveilleusement exécutes , sans pourtant que leur extrême perfection nuise en rien à l'ensemble. La douleur des deux femmes qui occupent le fond du tableau est bien rendue; le bourreau est compris en pro- fond dramatiste; rien en lui d'effrayant, ni de repoussant en son costume, rien de bizarre, c'est presque un homme comme un autre , un homme qui parait avoir en son cœur quelque pitié : sa tête penchée serait presque l'indice d'un intérêt douloureux , mais sa main, la main de ce bourreau s'approche de plus en plus de la hache, à mesure que s'in- cline la tête de Jeanne Gray.

Si les quatre figures accessoires méritent ainsi nos éloges, que pourrons-nous dire de la figure principale ? Comment pourrons-nous rendre sensible à nos lecteurs l'immense part de drame concentrée en elle ? Jeanne Gray est à genoux, ses yeux sont déjà couverts d'un mouchoir; elle sait que ses heures de vie sont terminées : et, rassemblant toute sa force de courage et de résignation , elle s'incline pour mourir. Mais si tout ce que le cœur donne de iierté, la soutient dans ce dernier moment,jla nature ne peut cependant être entièrement vaincue : examinez ce qu'on aperçoit de ce beau visage , ces lèvres contractées et blan- chissantes, ce cou qui tressaille et dont les muscles délicats semblent déjà sentir l'approche du fer de la hache; voyez ces belles mains et ces bras tremblans, qui, sans guide, ne ren- contreraient pas le billot qu'ils veulent chercher; et sous cette robe de satin, si vraie d'imitation , quelle terreur donne ce froid de mort à ce pauvre corps de jeune femme qui cherche à concentrer ce qui lui reste d'existence, comme s'il pouvait, ainsi faisant, se défendre contre la mort. Dans cette figure de Jeanne Gray , M. Paul Delaroche a réuni toutes les hautes qualités de son talent de peintre et toutes celles de son talent de penseur poétique. Si nous parlons de l'exécution , nous dirons les difficultés vaincues des deux bras vus de face , du corps dont les épaules se rétrécissent , dont tous les membres se contrac- tent sans rien perdre de leur beauté; nous dirons encore que la couleur est vraie, que l'effet est simple, et que l'exécution générale est plus consciencieuse, plus attaquée avec la hardiesse d'un maître que celle du dernier tableau de M. Paul Delaroche , son Crom.'weL

Quant à la pensée du tableau, elle est grande, bien sentie et bien exprimée ; sa mora- lité et sa portée sont choses sérieuses par les temps oii nous vivons. Jeanne Gray a été achetée par le comte Anatole Demidoff , qu'on ne saurait trop louer du noble emploi de sa fortune, qui, cette année, a largement encouragé nos artistes. Eh bien! que M. Demidoff emporte son tableau vers le Nord , loin de notre Midi , les mêmes ambitions élèvent peut-être une nouvelle Jeanne Gray. Pour l'avenir, voilez ce tableau pour l'Espagne; voi- Icz-le pour toutes les usurpations : la hache n'est point bonne à voir pour ceux qui ont gra- vi les marches d'un trône, alors que ce trône avait un maître. Regardez le beau tableau de M. Delaroche; la mort descend sur la belle tête si fraîche et si jeune de lady Jeanne Gray; une mort si cruelle , pauvre jeune femme ! son père et son mari l'ont déjà précédée : elle meurt , parce que son front a touché la couronne royale et qu'elle n'était point faite pour lui; elle meurt parce que ses lèvres ont dit je suis reine, et qu'il yavait une véritable reine. Ce tableau, comme tous ceux de M. Delaroche, et plus peut-être encore que tous les autres , laisse ceux qui le regardent pensifs et rêveurs; et si , quand le Cromwel parut, nous dîmes alors que c'était un tableau de palais de roi destiné à être gravé pour les peuples, cette fois nous dirons que ce tableau de Jeanne Gray est un enseignement pro- fond de l'histoire, réservé aux ambitieux de notre époque.

LA JEUNE FRANCE. 20

Le Cabinet de Lecture , qui se 'distingue par des articles de critique pleins de juge- ment^ examine avec beaucoup de sévérité le tableau de M. Delaroche , sous le point de vue artistique.

Il trouve la scène supérieurement composée, les personnages bien posés, bien dessi- nés; mais la couleur des figures lui paraît généralement terne, et celle des murs et colonnes qui l'encadrent , d'un gris cendreux que ne présente jamais la pierre. Ce défaut grave , joint à celui de la perspective, fait perdre de son effet au tableau; il provient de ce manque d'intelligence du clair -obscur qui caractérise la peinture française. Parce que la scène se passe dans un intérieur, ce n'est pas une raison pour atténuer et les ombres et les lumières, de telle façon que les couleurs perdent de leur lucidité et surtout de leur chaleur. donc se manifeste la|simple chaleur naturelle à l'épiderme de ces chairs cotonneuses , sè- ches? Où est donc l'élasticité musculaire ? La lumière plus ou moins vive modifie, décora- pose les couleurs bien plus encore qu'elle ne les ternit ; voilà ce qu'on ne comprend point assez en France. C'est à cette sécheresse, à cette froideur de ton et à la couleur fausse des murs et des colonnes , que M. Delaroche doit attribuer en partie l'aspect un peu froid de son tableau.

Le Cabinet de Lecture fait aussi remarquer la raideur de celte femme assise au pied d'une colonne; son corps ne s'efface point ; elle est posée comme un mannequin , et il serait bien facile de faire disparaître ce défaut; enfin la perspective ne lui paraît pas bien observée dans ce tableau, et Jeanne Gray lui semble agenouillée si près du bloqueau qu'il va lui être impossible d'y coucher sa tête. Ce défaut est d'autant plus saillant, qu'on a eu le tort d'exposer le tableau trop bas; car on est censé, comme le peintre, regarder la scène d'en bas et à quelque distance. Si, au contraire , on le domine un peu, il n'est plus possible d'en concevoir aussi bien les lignes et l'effet.

Voilà à peu près à quoi se résument toutes les critiques sur ce tableau , la merveille du Salon de i834 , le chef-d'œuvre de M. Delaroche, autour duquel la foule se presse, que tout le monde admire , que nous admirons nous-mêmes , tout en reconnaissant la justesse des remarques du Cabinet de Lecture^ et que nous aurions voulu faire admirer à la Jeune France de province , s'il nous eût été possible de lui rendre , sous le crayon de la litho- graphie, un copie aussi belle que l'original (i).

Quoiqu'on en dise, nous pensons qu'une grande pensée politique et morale a présidé à la composition de ce tableau , et que le peintre a eu en vue d'avertir les usurpateurs que le sort de Jeanne Gray pouvait les attendre.

SCIENCES. TABLEAU DE LA SOCIETE MODERNE (>,).

Ce n'est point assez pour la Jeune France d'étudier les ruines du passé; il serait in- digne d'elle de renoncer à se frayer une route à travers les obstacles qui l'environnent : la résignation du découragement est le partage de la caducité qui attend que les événe- mens lui fassent une destinée , la jeunesse doit se faire la sienne.

Tandis que les hommes aux courtes mains et aux courtes vues embrassent d'une étreinte désespérée les colonnes à demi brisées du vieux monde, il appartient à la Jeune France d'aller en avant sans écouter les paroles de mauvais augure qu'on lui jette. Qu'importent les ricanemens impies de ces frivolités à la tjte chenue qui, incapables de donner un avenir à la société^ ne peuvent souffrir que cet avenir lui soit donné par d'autres, et pas-

(1) Dans le prochain numéro nous donnerons une belle liihograplue de ce tableau,

(2) Discours prononcé dans l'assemblée annuelle qui a eu lieu le 25 mars dans les bureaux de la, Jeune France, par M. B.

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sent leurs derniers jours à aiguiser des sarcasmes insensés contre la seule voie qui reste ouverte entre les abîmes. Cette démence étrange ne peut que rappeler ces furieux qui, dans les jours de naufrage, insultent ceux qui travaillent à préseiTer leur vie, et trouvent je ne sais quelle absurde joie à faire tomber les seules barrières qui s'élèvent encore entre eux et les gouffres béans de la mer. Mais les hommes-obstacles n'arrêteront pas la grande roue des affaires humaines qui tourne mue par la main d'en-haut. Tandis qu'ils se don- neront la satisfaction puérile de jeter au vent leurs frivoles épigrammes, la Jeune France pleine d'espoir et de confiance, appuyée sur les sympathies de tous les âges, continuera à voguer vers ses destinées. Jadis aussi il n'y avait pas assez de mépris parmi tous les parleurs de la vieille Europe pour ce navigateur téméraire, cet esprit brouillon qui pré- tendait avoir deviné un monde. Il y avait des voix qui s'en allaient d'écho en écho, répétant avec un dédain superbe le nom de cet insensé de Colomb ! Les uns lui présa- geaient un naufrage précoce à la sortie même du port* les autres, moins clémens encore pour ce coureur d'aventures, voulaient qu'il fût allé manger dans quelque coin ignoré le prêt de son équipage; enfin, las de le calomnier, les sages ne le jugeant même plus digne de leurs injures, venaient de lui accorder le bienfait de leur oubli, lorsque Colomb, repa- raissant tout à coup sur le seuil de la dédaigneuse Europe^, lui jeta en échange de ses mé- pris cette étonnante nouvellç : l'amerique est trouvée.

Dans la situation nous sommes, cette Amérique à trouver, c'est l'avenir. Dégager la grande inconnue des ténèbres qui l'environnent, la faire saillir sur ce fond d'incertitudes qui composent le présent, tel doit être le but de toutes les âmes consciencieuses et de tous les esprits éclairés.

Mais pour arriver a ce résultat il importe de se rendre un compte bien exact de la si- tuation actuelle de la société, de faire toucher au doigt les vices, et, qu'on nous passe ce terme, d'enlever avec le scalpel les chairs qui empêchent de voir son organisation.

Toute société roule sur de certains principes généraux qui dominent son existence et commandent sa destinée. Au-dessous de cette complication de rouages qui étonne au pre- mier abord , les esprits attentifs savent découvrir un ou deux axiomes fondamentaux qui servent de base à tout le reste. Ainsi, la France antique allait sur deux pivots, le senti- ment chrétien et l'honneur j c'étaient là, pour ainsi dire, les deux âmes de la société, celle-ci résidant surtout dans les parties supérieures du corps social , celle-là , plus large et plus puissante, descendant dans les profondeurs de la nation, et répandant partout sa féconde influence. Il y a , dans l'histoire, des faits qui attestent l'existence de ce double pnncipe, et qui se trouvent merveilleusement expliqués des qu'on les admet. Le long retentissement du billet de François T"" après Pavie , par exemple , provient de ce que la parole héroïque de cet illustre vaincu s'adressait à l'un des deux sentimens organiques de Ja nation. Les terribles obstacles que Henri IV rencontra avant de pouvoir arriver jusqu'à son trône viennent de ce que son hérésie était incompatible avec le principe catholique qui était au fond de cette société. Français par tous les bouts, si l'on peut s'exprimer ainsi, il devenait anti-national par ce seul fait qu'il n'était point catholique. Son règne ne pou- vait commencer que du jour finirait son hérésie j il lui fallait passer par l'Eglise pour arriver au trône, car le roi national, c'était le roi très-chrétien.

Vn concours de circonstances que l'histoire seule peut énumérer, vint sourdement miner les deux bases de l'édifice. Il semble qu'à partir de la fin du 17*^ siècle surtout, le mécanisme matériel de la société soit toujours allé en se perfectionnant, tandis que son principe moral s'affaiblissait de jour en jour. On aurait cru que le corps absorbait l'ame, tant cette ame se faisait petite. Il est assez difficile de marquer avec quelque exactitude la chronologie de cette lente transformation, cachée dans les entrailles de la société; cepen- dant les sages l'apercevaient, car Lcibuilz, sur la fin de sa vic;, s'écriait souvent que le

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sens moral s'affaiblissait en Europe, et se fondait sur cette observation pour annoncer d* épouvantables tragédies aux âges suivans.

Il y eut une époque la nouvelle puissance, qui domine aujourd'hui notre pays , jaillit tout à coup par une de ces troue'es qui se rencontrent quelquefois dans l'histoire des nations. L'on sortait à peine du grand siècle , de puissantes mains avaient oppose' une digue invincible au mouvement nouveau qui commençait à emporter les esprits. Les eaux courantes qu'on avait refoulées sur elles-mêmes se gonflèrent sous la pression qu'on leur faisait subir, et dans les premiers jours de la régence elles s'élevèrent à une hauteur pro- digieuse , et laissèrent voir dans toute sa profondeur la plaie de la société. Nous voulons parler ici du fameux système de Law.

Ceux qui ne voient dans cette époque étrange qu'une folle journée de plus à ajouter à l'histoire de France , jugent bien légèrement les affaires de ce monde. Il y avait tout un avenir qui, pressé d'éclore, faisait une pointe à travers les temps et se montrait avant l'heure. Pour bien comprendre la France de Law , il ne faut point se placer dans son siècle , mais dans le nôtre ; pour bien comprendre notre France , il faut se placer dans la France de Law, car cette ivresse, cette démence, cette frénésie, le nom qu'on lui donnera importe peu, n'était à vrai dire qu'une indiscrétion du présent qui levait le rideau der- rière lequel était cachée l'époque moderne, telle que nous la voyons aujourd'hui. A chaque pas on rencontre de ces étranges avis aux lecteurs dans la carrière marchent les peu- ples. Ainsi la Jacquerie, les Maillotins, les Seize, furent la préface de ce corps d'ouvrage qu'il était réservé à gS de produire. Il semble que ces apparitions merveilleuses soient envoyées aux peuples pour les arrêter dans leurs fausses voies , et ces ébauches de situa- tions, devançant une situation complète, parachevée, rappellent ces rêves mystérieux de l'Ecriture qui précédaient les grandes ruines et les annonçaient aux. rois et aux nations. C'est sous ce point de vue qu'il faut considérer l'épisode du système de Law; cet épisode est la clef de notre époque. L'étrangeté du spectacle qu'il offrit, l'originalité de ses allures frappèrent l'imagination vive et spirituelle de notre nation, qui chansonna la rue Quincam- poix tout en s'y précipitant. Personne ne s'avisa d'examiner avec quelque gravité cette folie courante qui entassait tous les rangs ^ tous les sexes et tous les âges dans les bourbiers du lucre , et qui , au milieu de la société ancienne , partagée entre tant de catégories et e'chelonnée sur tant de degrés divers , proclamait l'égalité devant l'agio. On ne vit d'abord là-dedans qu'un carnaval un peu plus long qu'à l'ordinaire, et on en rit, parce qu'on rit de tout en France. Ce ne furent que joyeuses histoires sur les métamorphoses qu'ame- naient les spéculations de chaque jour, sur les fortunes inespérées qu'élevait comme par féerie la baguette d'or de l'enchanteur de la rue Quincampoix , sur ces nouveaux riches qui devenaient millionnaires en moins de temps qu'il ne leur en fallait pour quitter leur livrée. Mais tout cela n'était que la surface des choses. Le fait principal, le fait impor- tant , c'était l'avènement au trône de la nouvelle puissance sociale à qui appartenait l'aver nir : cette puissance , c'était l'argent.

Voyez la différence des temps. Dans la minorité de Louis XIV, il y a la fronde, mais la fronde politique, c'est-à-dire que tout le monde conspire; dans la minorité de Louis XV, il y a aussi une espèce de fronde, mais une fronde d'argent; tout le monde agiote.

Le mobile de cette société était donc changé, elle ne roulait plus sur le même pivot, une révolution s'était accomplie dans les entrailles du pays ; si elle n'en sortait point en- core d'une manière définitive, elle se démasquait un instant. Ce qu'on ne voyait pas alors et ce que nous voyons, c'est que cette soif de gain, qui éclatait dans tous les rangs, plus forte que tous les sentimens puisqu'elle les dominait, allait devenir l'ame des époques suivantes ; c'est que la camaraderie d'agiotage qui réunissait les extrémités sociales , qui jetait le prince à côté du laquais , pourvu que le laquais eût un portefeuille bien garni , était un type et un symbole. La nature matérielle de la société l'emportait sur sa nature

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morale, et Fetouffait peu à peu. On s'accoutumait à tout peser au poids de l'or; on ne raisonnait plus, on ne pensait plus , on ne sentait plus; on comptait. Il est impossible de ne pas reconnaître trait pour trait la société actuelle dans les tableaux que l'histoire nous a laissés de cet épisode de la régence. Ces positions enlevées au pas de course, ces for- tunes faites et défaites, ce chaos moral, cette agitation sans règle et sans frein, ce pêle- mêle de tous les élémens sociaux qui sont partout excepté à leur place , ce nivellement des conditions qui se dégradent de leurs propres mains, cette inconsistance, cette confu- sion; en un mot, cette société flottante, plane et unie comme une table rase, est-ce la société du système de Law, est-ce la nôtre? On hésite à prononcer, car il faudrait ré- pondre que ce portrait convient à toutes deux ; seulement de nos jours la rue Quincam- poix s'est élargie jusqu'à devenir la France. Il est impossible de jeter les yeux sur ce temple du lucre, où, depuis les fondations de chaque maison jusqu'au comble, tout était comptoir, ou l'industrialisme poursuivait son négoce dans les plus obscurs réduits , et ou- vrait ses bureaux au fond des caves à la lueur de lampes infectes , tandis que, pareils à des oiseaux de proie, d'autres banquiers avaient attaché leur nid sur les gouttières; il est impossible de considérer ces ruches d'agioteurs, théâtre d'un mouvement continuel, ces actions , c'est-à-dire l'argent réduit à son expression la plus simple , volatilisé , pour ainsi dire , circulant du haut en bas de l'édifice comme l'ame de ce monde , l'argent de- venu le centre de tout, le foyer d'où partaient les rayons , l'élément unique, le principe souverain; il est impossible d'arrêter ses regards sur cet étonnant spectacle, sur ce mou- vement infini, sur cette activité effrayante, sans que l'idée de la société actuelle se présente naturellement à l'esprit. Lavr fut plus qu'un aventurier, ce fut un type. Il se montra sur le seuil du dix-huitième siècle comme l'un de ces précurseurs aux regards d'aigle, qui voient, de loin, venir les situations. Ne vous étonnez pas si toutes les têtes se courbent devant la sienne , car il est le génie de l'âge qui va suivre ^ il est le génie de notre âge , de l'âge d'argent. C'est un César à sa manière, car il termine une époque et en commence une autre. Sur le front de cet homme , ceux qui auraient su lire auraient pu voir une révolution.

De tout ceci je demande à tirer une conclusion qui jettera un grand jour sur la situa- tion de notre société , c'est que tandis que dans la France ancienne l'accomplissement du devoir était la fin sociale; l'honneur et le sentiment religieux , les deux mobiles sociaux; dans !a France actuelle, celte héritière présomptive de la France de Law, la fin sociale n'est autre que le bien être ou le plaisir, l'agent suprême le mobile unique et souverain, l'argent.

C'est à généraliser ce résultat une fois obtenu sur une petite échelle que furent em- ployés tous les efforts du dix-huitième siècle. Sans doute la puissance de l'argent était révélée; sans doute on avait vu dans l'ignoble carrousel du système, jansénistes, moli- nistcs, seigneurs, femmes de la cour, magistrats, bourgeois, filous, laquais, courtisanes, se heurtant dans une fraternelle cohue , préluder à la grande confusion sociale; la plupart des souverains de l'Europe, reconnaissant la suprématie de l'argent, avaient abaissé l'orgueil de leur couronne jusqu'à agioter par ambassadeur; les plus grands noms de la monarchie avaient aussi prêté foi et hommage à la nouvelle puissance, en souscrivant des placets honteux adressés à l'écossais Law, et, pour obtenir un privilège du lucre, s'étaient faits ses créatures. Mais comme les remparts de cette société étaient encore debout, comme les anciennes barrières n'avaient fait que s'abaisser un moment devant la furie des grandes eaux que la tcinj)ête du système avait déchaînées avec une puissance irrésistible, la crise une fois passée, les rives escarpées qu'elles avaient franchies reparurent, et il fallut le dix-huitième siècle tout entier pour achever dr ruiner la société ancienne, dont l'honneur et le sentiment religieux étaient les deux pôles, et pour préparer la table rase devait s'clcvcr la société des inlcrcts matériels , la société de l'âge d'argent.

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On a bien souvent excusé les excès de la révolution de gS , en les rejetant sur les im- menses obstacles qu'elle avait à vaincre. J*ai bien peur que cette excuse de la nécessite , immorale en toute occurence, ne soit de plus invoquée à tort dans cette occasion-ci. Lorsqu'on examine de près les choses, on voit que le iS*" siècle, ce hardi mineur, avait mis la place hors d'état de se défendre. La prise de la Bastille est un symbole ad- mirablement exact de la chute de cette ancienne société; comme toutes ses formes étaient encore debout, elles avaient encore un air de puissance, et on lui accorda les honneurs de la guerre, mais au premier coup de canon on s'aperçut que, dans la société comme dans le château-fort, il n'y avait plus que des invalides. S'il y eut du sang versé, ce fut un luxe de cruauté que les passions populaires se plurent à déployer : la démocratie a toujours aimé à jeter une robe de pourpre à sa victoire.

Mais maintenant que les grandes batailles qui signalent presque toujours le passage d'une société à une ère nouvelle sont déjà loin de nous , maintenant que la lièvre de gloire de l'empire , dernier effort des passions enflammées et émues par cette immense cata- strophe, est depuis vingt ans tombée, vous pouvez voir rouler sur ses nouveaux mobiles la société moderne.

Pour ne point se perdre dans le vague des géne'ralités , il faut examiner une à une les idées simples, les éléraens primitifs qui , au fond, sont la base de tout.

La société réduite à son état primitif, élémentaire, c'est la famille. Il importe de se souvenir comment on la considérait dans les sociétés morales fondées sur le devoir, et de voir comment on la comprend dans notre société matérielle fondée sur la jouissance, et dont le nerf est l'argent.

Sans remonter vers l'antiquité qui , imposant la puissance paternelle au foyer domes- tique comme un génie farouche , déclarant la femme et les enfans la chose du père de famille, et leur ôtant le titre de personne comme n'appartenant qu'à un seul homme; il est clair que dans notre société française primitive , appuyée sur le sentiment religieux et l'honneur, nos pères avaient eu aussi en vue de resserrer le lien de la famille, en rendant la puissance paternelle forte et active, et en assurant l'obéissance des enfans. Les sociétés fondées sur le devoir ne pouvaient point oublier que le premier des devoirs sociaux c'est celui de l'enfant envers le père. Comme elles ne considéraient jamais l'individualité hu- maine qui est une abstraction véritable, mais ces agrégations élémentaires qui furent les premiers anneaux de la grande agrégation sociale, elles constituaient la famille, elles ré- glaient la famille , elles perpétuaient la famille par une série de lois qui s'étendaient de l'ordre moral jusque dans l'ordre matériel. L'individu n'était rien à leurs yeux et la fa- mille était tout, parce que ce n'est point sur les individus mais sur les familles que l'état social est fondé.

D'après le nouveau principe de notre société qui , laissant de coté la théorie du devoir, y a substitué le but matériel du bien-être et de la jouissance , on a compté par tête d'homme, on a proclamé les droits de l'homme, on s'est occupé de l'homme pris indivi- duellement, abstractivement , et l'on a dissous la famille, en employant tous les moyens qui pouvaient amener cette anarchie mère d'où découlent toutes les autres anarchies.

La puissance paternelle a été réduite au néant.

La puissance maritale a été singulièrement diminuée , et notre législation attend le divorce comme un complément nécessaire, logiquement appelé par les principes admis.

L'unité et la perpétuité de la famille ont été mises en lambeaux, par les institutions sur la transmission de la propriété, véritable loi agraire qui, divisant et subdivisant à l'infini le sol , met la société dans un état de dissolution continuelle , menaçant de la ré- duire en poussière et de tuer le corps par respect pour le droit de chacun de ses membres.

L'éducation a été réglée sur le même principe. Au lieu de cultiver les sentimens mo- raux dent la société a besoin , on a cultive uniquement les facultés spécialement ulilcs, au

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moins on le croyait , aux individus qui les possèdent. Au lieu de mettre chacun en position de régler son existence sur ses devoirs envers sa famille et envers la socie'té, on a essayé de lui fournir les moyens de sortir de sa famille , et on a au moins réussi à lui donner l'ambition de le faire.

Ainsi , on a dissous la famille par quatre moyens, Tanéantissement de la puissance pa- ternelle , le relâchement de l'autorité maritale , la division et la subdivision à l'infini des terres, et enfin l'éducation.

A l'aide de ce système nouveau, est -on au moins parvenu à produire quelques-unes de ces améliorations matérielles que l'on avait si pompeusement annoncées ? En proclamant la souveraineté de l'argent moyen et signe du bien-être , a-t-on multiplié le bien-être des populations? a-t-on donné plus de superflu aux classes élevées, et le nécessaire à tout le monde?

Il faudrait fermer les yeux sur la situation actuelle , pour résoudre ces questions d'une manière affirmative. Lorsque l'on considère la triste et déplorable condition de la société française, on se prend d'un profond mépris pour ces intelligences tant vantées qui, en- treprenant avec un si grand fracas de refaire le monde , ont avorté de la création informe ou plutôt du chaos que nous avons sous les yeux. Voulant donner à leur société le bien- être pour but, l'argent pour mobile, ils auraient au moins multiplier les moyens de bien-être et doter cette société de la richesse comme attribut. Mais loin de ils ont réussi tout à la fois à créer un ordre de choses les hommes fussent plus avides de jouissances et plus accablés de privations, ils ont enfanté une société Tantale , enflammée de la soif du lucre , et tourmentée des angoisses de la mendicité.

Malheureusement ce n'est point un paradoxe chagrin, dicté par'une humeur misan- tropique, c'est une déplorable vérité. Oui, la société actuelle est une société mendiante, car les classes qu'on appelle riches ne le sont point assez pour fournir à ces besoins fac- tices qui font partie de leur nécessaire , et le fond de la population est chaque jour me- nacé dans son existence matérielle.

La France, malgré toutes les proclamations d'égalité qu'on a pu faire, malgré les décla- rations des droits de l'homme, est divisée en deux catégories. L'argent décide si l'on est dans la classe des privilégiés ou dans le droit commun, qui n'est autre chose que l'absence de tous les droits. C'est-à-dire, qu'à la différence de l'ancienne société, chez laquelle la noblesse, ou, si l'on aime mieux, le privilège, était le prix de services rendus à tous^ dans la société nouvelle , le privilège est le prix des efforts heureux de l'égoïsme que l'on récompense d'avoir amassé pour lui-même , et de quelque moyen qu'il se soit servi, hon- nête ou coupaîjle , un pécule considérable.

Pour arriver dans la classe des privilégiés, il faut, sous le principe moderne, dire à chaque instant de sa vie : Moi. Sous le principe antique, le roi lui-même disait nous. Dans cette différence il y a le symbole des deux sociétés.

La France étant divisée en deux catégories , l'une gouverne et l'autre est gouvernée; mais G est ici que l'on peut voir le vice de cette puissance de l'argent qui domine tout Té- difire social. En raison de la grande division des terres , les fortunes sont petites , et l'on peut prévoir que des la seconde génération, la famille de l'électeur oudel'éligible retom- bera dans la splière des familles peu aisées j eux-mêmes pour la plupart du temps ne peu- vent point se passer de quelques emplois qui jettent de l'aisance , soit chez eux, soit chez leurs proches. Il arrive donc par la force des choses, nous exprimons ce fait d'une manière générale cl sans vouloir faire aucune application odieuse, il arrive que la classe qui pos- sède des droits politiques est corrompue par sa pauvreté. Par la plus triste de toutes les contradictions , il y a en même temps du luxe dans les mœurs , et de la gêne dans les for- tunes. La classe privilégiée doit donc, d'un côté, exploiter le budget comme seul moyen d'échapper à la pauvreté de jour en jour plus imminente^ elle doit inévitablement tendre

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à établir les siens dans les cellules innombrables de l'administration qui devient dès-lors pesante et one'reuse pour le reste de la France, et, d'un autre côté, elle doit se montrer en- nemie de tout progrès, de toute amélioration, parée que le progrès suppose le mouvement, et que la classe des ayant- droit ne voit, qu'on me passe cette expression triviale parce qu'elle est vraie, ne voit dans tout mouvement, bon ou mauvais, qu'une révolution contre son pot-au-feu. Avec ce petit esprit de conservation particulière qui exclut l'esprit de con- servation générale, ces Josué égoïstes arrêteraient volontiers le monde pour assurer l'invio- labilité de leurs quatre repas. Sans doute, cet instinct de conservation des classes intermé- diaires est chose bonne en soi-même, et il serait d'une baute utilité s'il était contre-ba- lancé par les instincts plus énergiques des autres puissances sociales j mais il domine seul, sans correctif, sans contre-poids. Dès-lors toutes les grandes idées d'avenir, tous les be- soins moraux de liberté et de gloire, perdent leurs garanties. On doit nécessairement vivre au jour le jour, à l'aide d'un système terre-à-terre, d'une politique de cabotage , qu'on me passe encore ce terme, car cUe est incapable de quitter le rivage sur les bords duquel elle se traîne , et de déployer ses voiles même aux vents favorables qui doivent la pousser vers les grandes destinées du pays. En présence d'un pareil état de choses , un gouvernement , ne trouvant plus aucun moyen d'action morale , doit naturellement s'appuyer sur cet instinct de conservation aveugle et brutal qui est la seule passion que l'indifférence n'ait point glacée, et il ressort de tout cela un pays énervé par la peur, corrompu par la pau- vreté, pivotant autour d'un budget colossal , ce froid et opaque soleil de notre société mo- derne.

Si telle est la position des classes privilégiés , on comprend que celle des masses est plus pitoyable encore. C'est pourtant pour les masses que les lois doivent être faites, et lorsqu'on se rappelle que dans tous les pays et dans tous les siècles , ceux qui possèdent n'ont jamais été, à l'égard de ceux qui ne possèdent pas, dans la proportion de vingt pour cent, on ne peut se défendre d'un sentiment de terreur en songeant à la situation de cette effroyable majorité de malheureux. En vertu d'une loi suprême que la science signale, il faut pour que la situation de cette classe immense, qui vit parla main d'œuvre, soit tolé- rable, il faut que les subsistances sorties du sol ou couvrant le sol soient en proportion di- recte du chiffre de la population. Or, depuis 89, le chiffre de la population s'est consi- dérablement augmenté, elle chiffre des subsistances est resté stationnaire ou même abaissé. Il résulte de que la moyenne du salaire est restée la même , et que la valeur de tous les objets de première nécessité est doublée ou même triplée, cause première, cause palpable d'une gêoe profonde. Il existe donc chez les masses une disposition précisément opposée à celle des classes intermédiaires^ elles sont avides de changement, parce qu'elles sont dans une situation intolérable. Comme elles n'ont pas de superflu, c'est dans leur nourriture qu'elles sont attaquées, et il y a dans toutes les révolutions modernes sous la question politique une question de pain.

Il faut pour terminer ce tableau ne point oublier l'importante place que doit y occuper la jeunesse , qui naturellement a droit à une attention spéciale de notre part. On entend souvent des hommes graves lui jeter des anathèmes, se plaindre de la tendance qu'ils lui trouvent à se mêler à tous les troubles, et dernièrement encore des personnages haut placés ont prononcé deux phrases que nous citerons sans commentaires ; l'un a dit : Les sociétés anarchiques sont cojnposées d^awocats sans causes, de médecins sans clients ;V a^nXve a ajouté : Une faut point mettre d'école publiqv.e à Lyon pour ne point donner de ca- pitaines généraux à V émeute.

D'où viennent ces accusations et ces anathèmes contre la jeunesse ? Est-elle véritable- ment composée d'esprits brouillons qui aient le goût des perturbations, l'instinct de l'anar- chie? Sont ce des têtes folles inspirées par de mauvais cœurs? et cet âge. qui est la res- source de l'avenir et la force du présent , est-il tellement corrompu en France qu'on ne

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puisse en rien espérer et qu'il faille tout en craindre? Ceux qui raisonnent ainsi sont des aveu- gles qui ne savent juger ni les hommes , ni les choses. Ce n'est point la jeunesse qui est coupable envers la société , ce sont les étranges législateurs que nous avons , depuis qua- rante ans de révolutions, qui sont coupables envers la société et la jeunesse.

Dans la science politique, les inconséquences sont mortelles. Or, qu'on veuille bien nous dire s'il n"y a point une inconséquence effrayante dans cette multiplicité de voies qu'on a ouvertes à l'éducation intellectuelle, et dans la rareté des issues qu'on ouvre à ces intelligences une fois qu'elles sont formées. Depuis quarante ans on fait des avocats et des médecins par milliers , et comme le nombre des malades ni des plaideurs n'augmente , quand ces médecins et ces avocats entrent dans cette société qui leur a promis qu'avec du talent ils arriveraient à tout , ils trouvent qu'ils n'arrivent à rien , et ce sont , comme on l'a dit, des médecins sans clientelle, des avocats sans causes. Mais qui faut-il accuser ici, ceux qu'on a trompés ou ceux qui les ont trompés? N'est-ce point le premier devoir des gouvernemens de veiller à ce que l'équilibre des choses ne soit pas rompu ? S'ils n'exis- tent pas pour cela , pourquoi existent-ils ? Qu'on multiplie les moyens d'éducation , qu'on répande le goût du savoir, nous trouverons cela beau et admirable , du moment qu'on aura joint les efforts de la religion qui moralise l'intelligence à ceux de la science qui l'éclairej mais nous exigerons en même temps que ceux qui ont formé cette phalange de capacités nouvelles lui ouvrent une voie , lui trouvent une place. Sans cela ils ressembleraient à ce stupide empereur du Bas-Empire , qui , après avoir fait passer le fleuve qui bornait ses états à tout un peuple , s'étonna de ce que ce peuple se servait de ses armes pour arracher la nourriture qu'on refusait de lui donner , et qui se plaignit de ce qu'ayant la force les Goths ne poussaient point le scrupule jusqu'à mourir de faim, de peur de troubler le repos de cet empire qui ne leur accordait qu'un asile sans secours et une hospitalité avare. Qu'on y fasse attention, une grande partie de la jeunesse regrette l'empire. Pourquoi cela? c'est qu'au moins l'empire lui accordait de glorieuses funérailles, qu'elle préfère à une misérable vie. Les trois quarts de la jeunesse sont encore prêts à dire : César, te mcri- turi salutant, César, ceux qui vont mourir te saluent! Et c'est une sanglante satire de l'impcritie de ceux qui ne savent ni faire vivre la jeunesse ni la faire mourir; de ceux qui, habiles à créer des besoins nouveaux et impuissans à les satisfaire, finiront par faire regretter la conscription , ce minotaure impérial qui dévorait au moins les hommes que le sein amaigri et stérile de la révolution ne pouvait nourrir.

Nous sentons à la fin de ce triste tableau le besoin de dire que si nous croyons la si- tuation mauvaise , nous ne la croyons pas sans remède. Au milieu de ces chaos , les élé- meus de l'organisation sociale subsistent, et nous essaierons de montrer dans une série de considérations nouvelles comment on peut les employer, comment , sans retomber dans les vices de l'ordre de choses ancien , vices qui ont disparu dans la crise révolutionnaire, on peut retirer de dessous les décombres des principes précieux qui y sont restés ense- velis j comment , sans détruire la puissance de l'argent , ce qui serait une entreprise in- sensée, on peut lui adjoindre un autre mobile j comment, sans détrôner les classes inter- médiaires , on peut faire participer au mouvement des affaires générales des classes dont l'intervention est nécessaire au salut commun j comment on peut moraliser les masses et assurer leur existence matérielle^ comment on peut trouver, pour la jeunesse, une autre destinée que la mort des champs de batailles , ou les lentes agonies d'une pauvreté , d'au- tant plus affreuse, qu'elle a la conscience de sa dignité et le sentiment de son intelligence.

La carrière dans laquelle nous nous engageons est vaste et difficile ; mais puisque les sages , embourbant leur logique dans je ne sais quelles questions de détail , se taisent sur ces intérêts immenses , et font défaut à la société qui les implore , il ne faut point que cette société sans direction et sans guide aille se perdre dans les abîmes. Il n'y a point d'ara- Intion de notre part , il y a de la résignation à ne point nous dérober à ce lourd fardeau

LA JEUNE FRANCE. 33

que ceux qui devraient le porter ont laisse' tomber à terre , et du moins nous obtiendrons la gloire du consul Varron, celle de n'avoir point de'sespe're' de la république.

COMMENT ON FAIT UN NOUVEAU JOURNAL.

Un homme n'a pas une ide'e à lui^ en revanche ce même homme ne connaît personne au monde, il ne sait guère plus ce qui se passe; en conséquence, il attend les bras croise's qu'une ide'e lui vienne et qu'une opinion lui tombe d'en haut. Tout à coup, un beau jour, au milieu de son de'sœuvrement , notre homme voit passer une ide'e qui n'est pas à lui , une opinion qui n'est pas la sienne ! Vite il prend cette opinion au collet, vite il se jette à corps perdu sur cette idée, il les fait siennes, elles sont à lui, il s'en empare : c'était le bien d'un autre tout à l'heure, à pre'sent c'est son bien à lui. Vous croyez qu'il a pris cette ide'e pour avoir une idée , et qu'il a pris cette opinion pour avoir une opinion ? Er- reur! idée et opinion , que lui importe ? Il ne les a prises l'une et l'autre que pour les revendre au premier qui les voudra, que pour en faire quelque chose, par exemple un journal.

Ce que nous disons en plaisantant n'est malheureusement que trop vrai. Dans ces jours de sophisme, le premier venu se croit appelé à éclairer son siècle. Nous avons une manie d'imitation qui nous perdra tous si nous n'y prenons garde; notre imitation s'attaque aux meilleures choses et aux plus grands génies. L'admirable style de M. de Chateaubriand, cette éloquence du cœur qui sera la poésie de notre histoire, l'imitation s'en est emparée, et nous avons vu des plagiaires voler à M. de Châteabriand une phrase qui est à lui seul. La mélancolie de M. Lamartine, cet enthousiasme plein de foi et d'amour, des plagiaires ont voulu les voler à M. Lamartine. Insensés auteurs qui voudraient dérober ses rayons au soleil! Toute notre histoire est ainsi faite. C'est une longue suite de plagiats qui vien- nent tous aboutir à un grand homme. Trop heureux si le grand homme reste tout entier quand les plagiaires se sont évanouis.

Revenons à notre faiseur de journal. Quand notre homme a trouve l'idée d'un autre , il se dit à lui même , j'ai une idée; reste à présent à trouver des écrivains pour l'exploiter cette idée. Car c'est un des malheurs de celui qui n'a pas d'idées à lui; c'est qu'en même temps le style lui manque . Cependant notre inventeur se met en route ; il va tout d'abord dans les endroits les plus littéraires. Entrez , l'homme de lettres à Paris est visible pour tous, sa porte est ouverte à tout le monde, malade ou bien portant, au milieu de sa fa- mille ou tout seul , au travail ou au repos , l'homme de lettres est toujours visible, qui que vous soyez, entrez. Voici comme se présente le faiseur de journal.

Monsieur, dit-il, j'ai une idée utile et grande, elle touche à tous les points de la société, elle appartient tout à la fois au présent et à l'avenir de la France; à cette idée est rattaché le bien-être des familles , la sécurité du présent, la gloire des années qui nous viennent. Voulez-vous partager mon idée avec moi? voulez-vous prendre votre part dans cette œuvre immense de civilisation et de progrès? Vous serez en bonne compagnie , monsieur : Vous aurez pour vous aider a cette grande œuvre M. un tel qui a été préfet, M. un tel qui est de l'Académie française, M. un tel que Bonaparte a fait baron, M. un tel qui vient d'avoir la croix d'honneur, en un mot toutes les sommités politiques sociales et littéraires. Là-dessus l'homme vous quitte sans attendre votre réponse , et il emporte votre nom tout comme si votre nom était une idée; vous n'avez pas le temps de courir après cet homme , vous le laissez partir, et vous rentrez dans votre travail ou dans votre repos.

Ce que cet homme a fait chez vousj il va le faire chez tous les autres. Il se vante à votre voisin de votre nom comme il s'est vanté à vous-même du nom du voisin. En deux

3^ LA JEUNE FRANCE.

jours le rédacteur en chef de ce journal, qui n'est encore qu'une idée volée, aura ainsi ramasse quelques noms imposans et sonores tout étonnés de se trouver à côté d'autres noms inconnus et ténébreux, ^"'importe, le plus difficile est fait. L'homme a trouvé une idée et au-dessous de cette idée il a inscrit des noms propres; tout est dit, le journal n'est pas fait, mais qu'est-ce à dire? Le plus difficile n'était-ce pas d'avoir une idée et des noms pour faire ce

journal?

Ainsi raisonne-t-il , il ne voit pas combien c'est chose difficile à faire un nouveau journal? Combien cela est difficile à remplacer un journal tout fait par un journal qui commence. Nous sommes inondés de journaux dans tous les sens, il en naît de toutes parts, il en pleut. Chaque partie des beaux-arts, chaque nuance de l'opinion publique, chaque coterie dra- matique ou littéraire a son journal A Paris on en compte trois cent soixante-douze quo- tidiens ou non quotidiens en grand format, de toutes dimensions, de toutes couleurs. A peine une place est-elle vacante qu aussitôt cette place est prise par un journal.

Aussi qu'arrive-t-ill pour un journal qui réussit, vingt journaux nouveaux meurent en naissant, pour une chance de succès, que d'entreprises dont la ruine est incroyable ! Que sera-ce donc si le nouveau journal _, loin d'être appelé à exploiter une idée nouvelle, est fondé sur une idée déjà exploitée , sur une opinion représentée sur un journal déjà existant? De deux choses l'une j ou le journal qui existe est suivi et lu par la foule, alors il n'y a aucune concurrence à établir; car c'est un instinct des hommes de la même opinion de serrer leurs rangs et d'y rester unis , afin d'être toujours prêts et toujours forts: ou bien vous élevez une concurrence à un journal qui n*a pas de public à lui, et alors vous faites comme celui qui irait élever une hôtellerie dans un méchant village à côté d'une hôtellerie , sous prétexte que personne n'a pu réussir à ce métier-là ! Ainsi ou l'enseigne est bonne, et alors il faut la respecter, ou elle est mauvaise, et alors il faut l'éviter. Faire concurrence à un journal , que ce journal soit ou non en succès, c'est une double imprudence.

Mais nos faiseurs n'y regardent pas de si près; quand ils ont leur idée et des noms propres , ils commencent leur journal : alors ce qui devait arriver arrive. Les hommes qu'ils ont annoncés à leurs lecteurs ne se montrent pas ; les noms illustres inscrits sur le prospectus restent inscrits sur le prospectus. Leur idée , qui n'est pas à eux, se montre dans toute sa nudité; le journal concurrent n'a servi qu'à faire comprendre, par son vide, combien il y avait de mérite dans le journal antagoniste qui passe devant lui, sans le voir, et qui marche pendant que l'autre reste en chemin écrasé sous les noms propres. Ceci est une histoire littéraire de tous les jours, et que nous sommes bien aises de consigner ici à notre gloire, bien plus qu'à la confusion d'autrui.

Car nous autres, après une année toute entière de travaux, de tracasseries , et de veilles , et de recherches pénibles , nous pouvons nous rendre cette justice qu'aucune promesse de notre prospectus n'a été oubliée. Nous avons rempli , avec l'exactitude du devoir, la noble tâche que nous nous étions imposée. Servir de ralliement et de point de départ à toutes les jeunes intelligences de la France ; rappeler les hommes des vieux temps pour exciter l'émulationde la jeunesse; couvrir notre présent français de toutes les gloires du vieux passé; ramener tout ce peuple d'intelligences qui vont en avant aux saines doc- ti'ines littéraires, à la vraie croyance, au vrai roi et au vrai Dieu; mettre en présence, par la presse , toutes les intelligences éparses çà et , tous les noms nouveaux qui ne demandent qu'à se faire connaître , toutes ces âmes qui aspirent à s'épancher Tune dans l'autre , voilà le problème que nous nous étions proposé ; le problème que nous avons résolu en partie. Qu'on voie en effet le chemin que nous avons parcouru, qu'on se rappelle au milieu de quels obstacles , et l'on jugera de nos efforts î

A présent que notre marche est assurée , à présent que notre phalange est formée , à présent que nous savons le trouver ce printemps de l'année, ou la conduire cette belle

LA JEUNE FRANCE. 35

jeunesse de France , nous n'avons pas peur qu'on nous l'enlève , nous n'avons pas peur qu'on la disperse ainsi re'unie sous le même bouclier ; la plislange macédonienne n'offrait pas une force de bataille plus irre'sistible ! Nous marclierons donc en avant avec elle, et après lui avoir dit comment se faisait un nouveau journal , nous lui dirons comment se fait un livre nouveau, afin qu'elle ait à se pre'munir à la fois contre les livres nouveaux aussi bien que contre les nouveaux journaux.

CHANT CALABRE.

Nous donnons sans commentaire et sans même dire combien nous les trouvons simples , touchans, admirables, ces vers de M. Lamartine destine's à la nouvelle édition de ses œuvres complètes , chez Charles Gosse lin qui les a achetées cent mille francs comptant. Nous n'avons pas besoin de dire que le morceausuivant, vers et prose, est tout entier sorti de la même main et du même cœur.

« Il y a un morceau de poésie nationale dans la Calabre, que j'ai entendu chanter sou- vent aux femmes d'Amalfî en revenant de la fontaine. Je l'ai traduit autrefois en vers, et ces vers me semblent s'appliquer si bien au sujet que je traite que je ne puis me refuser à les insérer ici. C'est une fnmme qui parle :

Quand, assise à douze ans à Pangle du verger Sous les citrons en fleurs ou les amandiers roses , Le souffle du printemps sortait de toutes choses , Et faisait sur mon cou mes boucles voltiger, Une voix me parlait si douce au fond de Tame , Qu'un frisson de plaisir en courait sur ma peau 5 Ce n'était pas le vent , la cloche , le pipeau , Ce n'était nulle voix d'enfant, d'homme ou de femme C'était vous ! c'était vous, ô mon ange gardien , C'était vous dont le cœur déjà parlait au mien!

Quand plus tard mon Gancé venait de me quitter. Après des soirs d'amour au pied du sycomorej Quand son dernier baiser retentissait encore Au cœur, qui sous sa main venait de palpiter, La même voix tintait long-temps dans mes oreilles, £t sortant de mon cœur m'entretenait tout bas . Ce n'était pas la voix ni le bruit de ses pas. Ni l'écho des amans qui chantaient sous les treilles, C'était vous ! c'était vous, ô mon ange gardien , C'était vous dont le cœur parlait encor au mien !

Quand jeune et déjà mère autour de mon foyer J'assemblais tous les biens quele ciel nous prodigue, Qu'à ma porto un figuier laissait bomber sa figue Aux mains de mes garçons qui le fesaient ployer , Une voix s'élevait de mon sein tendre et vague. Ce n'était pas le chant du coq ou de l'oiseau, Ni dessouffles d'enfans donnant dansleur berceau. Ni la voix des pêcheurs qui chantait sur la vague : C'était vous! c'était vous, ô mon ange gardien. C'était vous dont le cœur chantait avec le mien î

Maintenant je suis seule et vieille à cheveux blancs , Et le long des buissons abrités par la bise , Chauffant ma main ridée au foyer que j'attise Je garde les chevreaux et les petits enfans ; Cependant dans mon sein la voix intérieure M'entretient, me console et me chante toujours : Ce n'est plus Cette voix du matin de mes jours. Ni l'amoureuse voix de celui que je pleure^ Mais c'est vous, oui c'est vous, ô mon ange gardien , Vous dont le cœur me reste et pleure avec le mien.

« Ce que ces femmes de Calabre disaient ainsi de leur ange gardien, l'humanité peutîe dire de la poésie. C'est aussi cette voix intérieure qui lui parle à tous les âges qui aime , chante, prie ou pleure avec elle à toutes les phases de son pèlerinage séculaire ici-bas. »

NOUVELLE PREUVE QUE LA JEUNE FRANCE REUNIT TOUTES LES SYMPATHIES NATIONALES.

^ M. Ze directeur et MM. les membres de la société de la Jeune France. Messieurs , J'ai reçu la médaille que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser ; je ne saurais vous exprimer combien j'ai été flatté d'y lire à côté de mon nom le titre de protecteur de votre association.

Je sais à quels hommes éminens par leurs vertus et leurs talens vous avez accordé ce litre, et je suis d'autant plus fier de l'obtenir après eux. Vous avez conçu, Messieurs, une grande entreprise au milieu d'une société matéria-

36 LA JEUNE FRANCE.

liste et en face d'un gouvernement qui Test plus encore ; vous avez relevé le drapeau du spritualisme chrétien.

Même parmi ceux qui ne seraient pas avec vous en communion absolue d'orthodoxie', vous devez rencontrer les sympathies les plus vives.

L'élite de la jeunesse française abjure de plus en plus les traditions du siècle dernier : elle a cessé de partager les ig^norances et les déloyautés historiques à l'aide desquelles l'école de Voltaire calomniait une religion qui aéré la civilisation du monde moderne.

Vous avez raison de penser que la fécondité de l'ancien culte de nos pères n'est pas épuisée par ses bienfaits dans le passé , et que seul il peut déterminer les progrès de la société dans l'avenir.

A cet égard , Messieurs , votre foi est ma foi , et je puis faire cette profession sans me contredire j car la philosophie à laquelle je suis dévoué est celle que Hegel a définie : Le Christianisme ayant conscience de lui-même.

Veuillez donc me compter a toujoubs au nombre de vos admirateurs et de vos amis les plus sincères.

Agréez, Messieurs, l'assurance de ma plus haute considération ,

Eugène Janvier.

CONSEIL DE DOCTRINES RELIGIEUSES. Le but fondamental de la Jeune France étant le christianisme, nous nous trouvons sou- vent amenés à aborder des questions qui intéressent les dogmes du catholicisme si pro- fondément lié à tout l'ordre social; on ne doit rien hasarder sur ce qui touche aux graves intérêts de la religion, sans recourir aux lumières des hommes instruits et qui ont l'autorité de la doctrine. Nous avons supplié Monseigneur l'Archevêque de Paris de vouloir bien établir au milieu de nous un conseil de doctrines religieuses pour être assurés de ne rien publier qui ne soit orthodoxe. Sa Grandeur a eu la bonté d'accueillir favorablement notre demande ; une aussi haute protection est poumons un nouvel encouragement et un nouveau titre à la confiance de nos lecteurs.

Tous les littérateurs du premier ordre , de Paris et des provinces se sont engagés à coopérera la rédaction.

Les artistes les plus célèbres de l'école française nous ont promis leur concours , et déjà MM. Paul Delaroche et Ingres ont concédé à l'Écho de la jeune France le droit de publier les deux merveilles de l'exposition de i834, Jeanne Gray et le martyr de saint Symphorien j nous nous sommes assurés du concours de MM. H. Dupont , Caron , Delestre, graveurs au burin , Thompson et Lacoste , graveurs sur bois ; Grèvedon , Léon Noël , De Roy, Courtin etChapuy^ lithographes.

L'auteur des ruines a été nommé rédacteur en chef; M. Forfelier est chargé spécialement de la direction.

L'Écho de la Jeune France est donc destiné à occuper le premier rang parmi les journaux littéraires même sur ceux qui coûtent 80 francs par an.

La médaille de la Jeune France a été frappée en argent; il nous en est déjà arrivé dix pour MM. les correspondans qui ont réuni cinquante souscriptions.

La publication de l'Écho de la Jeune France, n'étant pas le résultat d'une association commerciale fondée dans un esprit de spéculation^ MM. les souscripteurs doiventle con- sidérer comme leur Journal et s'intéresser à son succès comme au succès de leur propre chose.

La nouvelle loi sur les associations n'atteindra pas la Société de la Jeune France^ qui est toute morale , littéraire et scientifique ) ainsi , nous resterons comme par le passé, unis de cœur et d'action. Nous saisissons cette occasion pour rappeler que nous sommes unis pour la défense de la religion et de la morale ^ la destruction des monopoles y la propagation des Connaissances uniuerselles , et pour travailler à assurer le bien-être de tous.

Le journal paraîtra deux fois par mois sans augmentation de prix pour tous les souscripteurs, lorsqu'ils auront atteint le chiffre de 12,000^ nombre nécessaire pour ne pas être en perte.

Paris, ^ avril 1834. Jules Forfelier.

LA JEUNK FRANCE. 3"*

5ooo de nos souscripteurs en renouvelant leurs abonnemens, nous ont an- noncé « qu'approuvant l'entreprise éminemment nationale DK la JEU^E » FRANCE , dans SON BUT ET DANS SES MOYENS, ILS s'eNG AGENT POUR LE PRESENT » ET POUR l'avenir A PAYER LEUR COTISATION ANNUELLE A l'ÉCHO DE LA JEUNE » FRANCE qu'ils SOUTIENDRONT PAR TOUS LES MOYENS QUI SONT EN LEUR POUVOIR.

Notre beau portrait jjravé au burin sur acier , pour lequel nous avons payé 1200 fr., ne pourra cire joint a rédition de 6 fr. que le mois prochain, attendu la lenteur du tirafrp. CVst un peiit chef- d'œuvre.

BEAUX-ARTS : 2^ anicle.

Peinture. La Visite du Curé. -— Un dernier mot sur Jane Gray. Un Corj)S- de-garde arabe. St-Symphorien. La mort du Poussin.

Comment voulez-vous que l'attention publique soit aux artistes quand la ville appar tient à l'émeute? Tout ce qui est art et poésie dans le mande a besoin _, pour vivre, dr repos et de calme; ces charmantes superfluites de la vie perdent tout leur intc'rêl quand la vie de chaque jour est trouble'e par des misères sans cesse renaissantes. Que voulez-vous? Quel homme de cœur oserait s'occuper de tableaux, pendant qu'on renverse des villes en- tières à coups de canon y et quel est le marbre assez empreint de douleur et de ge'nie poui arracher nos regards de ces places publiques remplies de cadavres? La grève et les rues désolées et les maisons en ruines et les églises détruites et les villes fumantes, voilà le5 tristes expositions auxquelles se presse la foule. Le musée est désert, mais en revanche la morgue est pleine, le fleuve charie les morts; on abandonne Jane Gray en peinture pour entendre des récits pleins de douleur, pour voir passer de véritables cercueils oii sont cou chés des enfans, des jeunes filles, des hommes de vingt-huit ans que leurs fiancées atten- daient et que la mort a saisis tout palpitans d'amour I Si donc nous n'avions pas, nous ausji, une tâche à remplir à propos du salon de i834, si c'était seulement une dissertation d'artistes, un jugement de tableaux, à Dieu ne plaise que nous A'oulions l'entreprendre, ni vous ni nous, nous n'avons assez ^e sang-froid.

Toutefois, il faut que vous retourniez au salon ne fût-ce qu'une heure. Entrez, passez rapidement dans la première salle, elle est remplie de mauvais portraits et l'on n'v dis- tingue qu'un joli tableau de genre, la Visite du curé. La physionomie du curé de cam- pagne est pleine de bonté et de douceur, il est mollement assis sur un petit cheval, er toute la ferme vient au-devant de lui, femmes, enfans, et le vieillard lui-même : c'est une charmante composition pour laquelle je donnerais tout le premier salon.

Dans le grand salon saluez encore une fois la Jane Gray, regardez si vous l'osez ce bourreau tant soit peu dameret, cette hache qui reluit dans l'ombre, cette paille qui , tout à l'heure va être ensanglantée, et tout en assistant à cette leçon donnée aux rois usur pâleurs , regrettez avec nous que dans ce moment suprême d'une femme qui va -mourir . le peintre n'ait pas mis un prêtre avec elle, et qu'elle soit uniquement occupée à chercher le bloc sur lequel elle va poser sa belle tête. Le peintre a oublie pour elle les dernières idées que la victime doit avoir!

Tout à côté de Jane Gray, remarquez un charmant tableau d'un de nos plus grands coloristes, Decamps. Son tableau représente un corps-de-garde arabe. Quelles figures! quelles draperies I Admirez cette espèce de vagabond à demi nu , tout crépu, tout velu , tout en guenilles, qui pince mélancoliquement de la guitare. Et quel ciel! et quelle cha- leur, et quel éclat! Ce Decamps est un homme admirable; aussi n'a-t-il pas reçu un seul encouragement du pouvoir, ce qui est très-heureux pour lui , car le public lui est venu>/ et le public s'arrache ses tableaux au poids de l'or.

Du tableau de Decamps, et en faisant un demi tour, vous vous trouvez en présence d'un joli petit tableau d'Alfred Johannot, cela est très-léger, très-fin. très-spirituel : ce n'est FRANCE, f> MAT l83/i. NUMÉRO '} . 1^ ANNÉE. 3

36 LA JEUNE FRANCE.

peut-être pas tout-à-fait de la peinture. Mnis à coup sûr il n'y a pas une vignette anglaise qui soit d'un fini plus admirable et d'une composition plus parfaite.

Maintenant levez les yeuxl voici le saint Srmphorien de M. Ingres : la tête du saint

est belle et inspirée. Le voyez-vous, il marche à la morti à la gloire!

Tout au bout du même salon, dans le coin à droite, approchez- vous et admirez. Vous êtes en présence du tableau de Granet , la Mort du Poussin. Le grand peintre qui a compris Virgile et qui l'a traduit avec tant de charmes sur la toile, est en effet étendu sur un lit de mort. Auprès de lui, envoyé par le pape, se tient un cardinal de l'église romaine, à son chevet est suspendu son tableau et in Arcadia ego. Dans le fond de l'ap- partement, les sœurs de charité qui l'ont veillé jusqu'à présent ;, se sont laissées tomber sur un fauteuil. A leur abattement et à la fatigue, plus encore qu'à la figure du mourant, on voit que le grand peintre est perdu. L'ensemble de ce tableau est plein de grâce et d'esprit. Il est impossible de tirer un parti meilleur d'une scène si souvent faite, un homme qui meurt. On ne saurait trop louer l'éclat, la couleur et l'harmonie de ce tableau. C'est sans contredit le chef d'œuvre de M. Granet.

Je vous aiTeteiais bien encore dans ce salon, vis-à-vis le tableau de M. Roqucplan , mais ce tableau est trop grand et l'effet en est manqué. Regardez le saint Georges de M. Ziegler. Ce saint Georges a trop l'air d'un petit enfant qui joue au soldat. Cependant la cuirasse du saint est fort éclatante et fort belle. Passons donc, tout de suite, dans la ga- lerie. Là vous vous retrouvez plus que jamais dans cette foule insipide de portraits qui res'iemblent à ces portraits tout faits comme dit le Jean-Jean de Charlet. Je viens chercher mon portrait tout fait. Beaucoup de ces portraits ont la croix d'honneur, et même il faut dire que c'est le grand nombre. En ceci je suis fort de l'avis d'un journal ministériel , qui prétendait l'autre jour que jamais les beaux-arts n'avaient été plus en- couragés. Qui peut dire en effet combien de portraits n'ont été commandés au peintre que pai'ce que les porteurs de ces physionomies étaient bien aises de faire faire le por- trait de leurs croix d'honneur j sauf à faire peindre leur figure par-dessus le marché; en ce sens là, plus un gouvernement donne de croix d'honneur, plus il protège les beaux- arts.

Cependant, au milieu de cette foule de portraits, ily a des tableaux à distinguer, mais il y eu a fort peu, et de si médiocres qu'ils ne valent pas une mention. Nous sommes con- venus que tout cela n'est pas de l'art, c'est à peu près de la peinture, si vous voulez, mais ce n'est rien de plus; et le moyen de s'occuper de ces misères I

Sculpture. Dantan. Mojne. Barye. Chenavard. Basio.

Que si de celte exposition, ou plutôt de cet étalage de peinture, vous descendez dans l'espèce de cave humide la statuaire est reléguée^ vous trouverez encore moins de quoi vous satisfaire. La statuaire fut de tout temps la passion des nations opulentes et des gouvernemens somptueux. Il n'appartient qu'aux masses de payer et de commander des statues; l'antiquité grecque et romaine firent une grande profusion de statues. Les dieux, les héros et les grands hommes furent plus célèbres encore par le marbre des grands ar- tistes que par les vers des grands poètes. Les rois de France n'ont pas manqué à cette royale passion de la statuaire; François I'''' avait donné un palais au grand -maître Bcn- venuto Cellini; l'empereur Na|H>léon , qui avait tous les instincts de la royauté, ne fit pas faute au marbre des états, et le jour oii il prit Rome il prit aussi l'Apollon du Belvédère. C'est surtout à la statuaire que la révolution de juillet a porté les plus grands coups. A la rigueur les particuliers suffisent à encourager la peinture; cette année encore les beaux tableaux de l'exposition ont été achètes par des particuliers. La Jane Graj y la Mort du Poussin, les deux tableaux de Decamps, le joli tableau de Roqueplan, V Antiquaire pas-

LA JEUNE FRANCE. .1()

seront du musée dans les salons de quelques gens de goût. Il n'en est pas ainsi de la sta- tuaire , outre qu'à rae'rite e'gal une statue coûte trois fois plus cber qu'un tableau , il faut encore à une statue un emplacement que les maisons bourgeoises n'ont pas toujours. La statuaire est tout le fait du gouvernement ; or, le gouvernement de juillet ne s'en occupe guère. Nos jeunes artistes, ceux qui donnaient les plus belles espérances, ont cte abandon ne's à eux-mêmes. Il yen avait un qui s'appelle Dantan. Celait un jeune homme inge'- nieux et fort habile , il aurait compose' des fresques charmantes si on lui en avait confie, il a e'tc' réduit à composer des caricatures, il a fait des charges, il a décomposé toutes les figures qui sont tombées sous son regard , il a eu tous les succès du monde dans ce genre misérable, il s'est perdu. Il y avait un jeune homme qui a nom Antoni Moyne, artiste plein de passion et d'avenir, éperduemcnt amoureux du moyen âge , et qui en avait mer- veilleusement compris le sens religieux, on n'a pas su faire autre chose pour Antoni Moyne que de lui donner à faire un buste de la reine des Français. Il y en avait un au- tre, qui est un grand artiste, et qui s'appelait Barye. Baiye a fait sortir de la terre des monstres admirables, des tigres qui dévorent, des lions qui hurlent, des chevaux qui galopent; de petits ours charmans qui jouent et qui prennent le bain, c'était admirable: on avait peur rien qu'à les voir; on a donné à Barye un service en argenterie à composer. Il y en avait un autre qui s'appelait Chenavard.Ghenavardest un fort habile architecte. C'est lui sans contredit qui entend le mieux l'ornement proprement dit : On a fait appeler Ghe- navard,on lui a commandé un plan pour la restauration du théâtre français; voilà Chena- vard qui se met à l'œuvre : Il fait les plans; on les loue; on l'encourage; et le lendemain on donne, ou plutôt on livre le Théâtre-Français a, l'architecte Fontaine, qui a badigeonné le théâtre comme ferait un maçon.Ghenavard en a été pour ses projets. D'après cela vous pouvez juger en lecture, sans descendre dans la cave sont exposées les statues. Vous n'y verriez que de mauvais plâtres, des bustes sans forme , des archanges sur des rochers, des statues en pied de quelques pouces de hauteur, deux vulgaires bas-reliefs, un groupe raisonnablement agréable de M. Pradier, et rien de plus.

Je ne vous parle pas de l'architecture; l'architecture est le grand art par excellence ; l'art des Athéniens, de Périclès, et l'art des Romains , l'art de Médicis , et l^art de Louis XIV. C'est à peine si quelques modestes plans de monumens imaginaires ont étéappen- dus aux murailles du Musée; personne ne les regarde parce que personne n'y ajoute foi , pas même les malheureux qui les ont faits. Venons maintenant au plus grand scandale qui soit jamais arrivé à aucune exposition du Louvre dans les temps les plus despotiques et les plus difficiles. Moins la chose est croyable et plus vous devez y croire.

Il s'agit de M. le baron Bosio, du premier sculpteur de notre temps, d'un homme qui a fondé , qui a apporté en France l'art de la statuaire , qui a balancé la réputation de Canova en Europe, et qui aurait vaincu Canova lui même, si au lieu de venir en France, cette terre de révolutions, il eût cultivé son art en Italie, cette admirable patrie des arts, se rassemblent tous ceux qui les aiment, emportant, quand ils partent, statues et ta- bleaux qu'ils ont achetés au poids de l'or, et aussi fiers que s'ils étaient leur conquête. M. Bosio est venu bien jeune en France. Napoléon venait de se faire empereur et les sœurs de l'empereur étaient devenues des reines; à toutes ces grandeurs subites, rien ne manquait, ni l'or, ni les soldats, ni les respects des peuples, ni l'enivrement des gran- deurs, ni les vers des poètes, ni les tableaux des peintres, ni les flatteries de tout genre; une seule chose leur manquait, la statuaire. Elle n'existait pas à Paris, c'est M. Bosio qui Ta donnée à Paris. C'est en vain qu'on avait essayé plusieurs fois le buste de l'empereur et de l'impératrice; les bustes étaient sortis si guindés et si raides, si grecs, si romains et si peu français que le tact exquis de Napoléon et la grâce tant soit peu coquette de Joséphine , s'indignèrent de ces charges grotesques. Heureusement le jeune artiste italien inconnu et pauvre se présente. On l'admet devant l'empereur, il fait le buste de l'empereur, et pour la première fois le héros se trouve ressemblant. Il fait le buste de l'impératrice, et pour

/|0 1>A JKUNE FRANCE.

la première fois l'imperalrice sourit à son image en marbre. Bientôt après il exposa son merveilleux petit amour, et toute la ville d'accourir et de rester e'mue et transportée devant ce chef-d'œuvre nouveau, tout neuf, qui n'appartenait à aucune école, qui n'appaitcnait ni à la Grèce ni à l'Italie, mais bien à la n3t..rc. De ce jour, M. Bosio fut proclamé et le- coonu pour le premier maître de la Franco. Les élèves lui arrivèrent de toutes parts, l'ancienne école française, humiliée et vaincue rongea son frein en silence. Tout le grand siècle impérial, hommes et femmes, vint par-devant le maître, implorant un marbre de sa main. I/empire passa; revint la maison de Bourbon, rapportant avec elle tous les vieux souvenirs des beaux-arts et la noble passion des fds de Louis XIV. Louis X^ III, celle iiitellii^f'ncecoiuTonnée, accueillit le grand-maître comme elle reçut toutes les supériorités delà France. Et comme ce fut alors une grande époque de paix intérieure tt de travaux de tout genre, M. B>sio n'eut qu'à clioisir parmi tous les monumens dont on décora la ville. C'esi lui qui a fait Louis XïV à cheval, ce cheral qui se cabre et ce roi si calme- c'est lui qui a placé sur l'arc de triomphe du Carroussel ces admirables chevaux de bronze qu'on dirait dérobés à Venise par la victoire; c'est lui qui a fait l'Aristée et l'Hercule et le petit Henri IV et la nymphe d'Almasis et le charmant Hyacinthe du Luxembourg, et quoi encore? Enfin le roi Charles X, voulant que le grand artiste terminât dignement cette longue suite de chefs-d'œuvre , lui commanda un Louis X\ I en marbre qui était destiné à la chapelle expiatoire.

APOTHÉOSE DE LOUIS XVI.

Jamais depuis que le marbre obéit au génie de Ihomme, docile et souple comme la cire, un sujet plus grand et plus beau n'avait été proposé au génie de la statuaire. Louis XVI sur l'échafaud î Le roi martyr dont la mort fut le dernier effort et le dernier crime du dix-huitième siècle, et ouvrit une route nouvelle et inconnue à notre destinée de nation. Louis XVI, dont la mémoire serait indestructible chez nous, comme époque, si elle ne l'était pas comme crime. Louis, le saint roi qui est mort en pardonnant à ses bourreaux I Mais aussi, si c'était un grand et noble sujet, quelle difficulté il présen- tait, un échafaud, une tête coupée, un roi sous la hache, le bourreau et les mille autres détails que M. Delarochc lui-même a recherchés avec tant de minutieuse prévenance dans son tableau de Jane Grav, et dont s'accommodait s.i bien la poétique sanglante et les ha- bitudes ignobles de notre époque. M. Bosio n'a été arrêté par aucune de ces difficultés qui , pour tout autre , auraient été insurmontables. Vous croyez qu'il va reculer devant l'échafaud î Oh non pasi l'échafaud sera là, l'échafaud est le seul théâtre puisse se passer cette grande scène. Le voici, vous en voyez les marches! Comptez- les... Mais en même temps qu'il se ra;>pclait le sanglant thcàtre sur lequel était placé ion héros, l'ar- tiste se rappelait quel était le héros. Un roi assassiné sur la terre, mais aussi un martyr dans le ciel, un homme frappé par le bourreau, m as une âme emportée vers le ciel. Si le tambour de Santerre a battu au pied de cet échafaud , la voix du confesseur sur ce même échafaud a parlé plus haut que les tambours de Santerre : Fils de sai>t Louis montez au cielÎ Aussi l'artiste a vu cette grande catastrophe sous son double côté, le côté historique et le coté poéliquc; il a été à la fois historien et poète; les marches de l'échafaud, voilà pour l'histoire; l'ange qui descend derrière le roi et qui lui montre le ciel, voilà pour la poésie. Cet ange est eu effet un être venu d'en haut. C'est à peine si du pied il touche la terre. Ses ailes sont tlcndues, le roi vient de mourir, mais à la voix de 1 ange , la vie im- mortelle revient sur ce visage royal ; encore un instant, ange et roi, tous les deux ils au- ront quitté la terre pour retourner auprès de saint Louis.

L'effet de cette composition est si graiid , si touchant et si noble qu'il ne baurait se dé- crire. H y a djus les deux personnages, l'ange tt le roi , tant de conviction , tanl de pitié ixïur la terre , tant de p.irdou poui les hommes, tint de foi chrétienne; ils se comprennent si bien, celui qui descend de haut et celui qui va y mouler! On oubi c si bien l'écha-

LA JEUNK FRANCK. /J *

faud à l'aspect de ce ciel ouvert , le bourreau tout sanglant à l'aspect de C( l an^e aux ailes étendues que jamais , non jamais la puissance de l'art ne s'est plus fort manifestée. M. Bosio a travaillé dix ans à ce chef-d'œuvre <t y a mis tout ce qu'il avait d'austère mélancolie et de ^énie* il en a fait une œuvre à part dans les œuvres des hommes, il s'est dit quand il l'a fait : « Je construis mon oraison funèbre , je grave mon dernier pas sur la terre, je place ma mémoire sous une ombre éternelle, j'inscris un nom au-dessous du plus malheu- reux nom des temps modernes, quand j'aurai achevé mon œuvre, je puis mourir! O sublime et naïve vanité de l'artiste! o imprévoyance du génie! ce grand artiste n'avait oublié qu'une chose dans ce vaste calcul oii il résumait toutes ses espérances, il enfermait à la fois le présent, le passé »t l'avenir de son génie; il n'avait oublié qu'une chose, une révolution : celte révolution est venue; elle a brisé ce qu'elle a pu briser, elle a renversé un trône , elle a chassé une dynastie , elle a couvert la France de guerres civiles , elle a tout fait , tout osé ; mais ce que personne ne pourrait croire , c'est qu'elle a proscrit de nouveau Louis XVI, le roi martyr, oui proscrit, chassé du Louvre. Il a été défendu à M. Bosio d'envoyer son groupe à l'exposition de cette année. Cette image a fait peur, ce marbre a glacé d'effroi : l'artiste a reçu l'ordre de cacher dans son atelier cette immcui^e production de son génie. Voilà pour ce qui regarde le groupe de marbre. Quand au mo- nument expiatoire, il a reçu une destination nouvelle. C'est une triste proscription, la pros- cription qui poursuit des morts dans la tombe! Couper la tête à un homme vivant c'est horrible , couper la tête à une statue , c'est ignoble. Pour être un simple bourreau , il faut encore un certain courage , mais pour être le bourreau d'une statue, il faut être un lâche.

Effacer Louis XVI de l'histoire! mais commencez donc par effacer une seule ligne de son testament ! Ces gens-là ont même aboli le 21 janvier. Ils ne savent donc pas que la statue équestre de Charles V^ se voit encore à W'^itehall !

Quelques personnes s'en vont tristement et comme on se rend en pèlerinage dins la coiir de l'Institut : Là, on leur indique l'atelier de M. Bosio et elles voient Louis XVI tout chargé de poussière, monument qui devait être impérissable et que rien ne défend plus , monument proscrit sans jugement, tué dans l'ombre et sans appel.

Nous autres qui comprenons notre mission, nous qui sommes dévoués corps et ame à Il prospérité des arts comme à toutes les nobles infortunes, nous qui ne voulons laisser passer aucune proscription sans venir au secours des proscrits, nous avons un projet pour cette admirable statue proscrite. Si tout asile digne d'elle lui est refusé, nous lui donne- rons un asile dans nos maisons, à la place la plus honorable; si les murs du Louvre lui sont fermés, nous ferons en sorte que tous puissent le voir et l'admirer; si le gouverne- ment n'en veut pas, le peuple en veut, le peuple l'aura; au souvenir de Louis XVI quelles âmes resteraient sans émotions, quelles paupières ne resteraient humides? Voici donc ce que nous avons résolu :

Dans l'attente ou plutôt dans la crainte de tout événement, nous ne voulons pis abandonner au hasard et aux craintes pusillanimes des partis la destinée de Louis X\ L,

Nous avons donc demandé à M. Bosio !a permission de faire graver son Louis X\ l. M. Bosio, qui a applaudi à notre projet, s'est empressé de combler nos vœux', et non- seulement il nous a accordé la permission que nous lui avons demandée, mais il veut lui- même diriger les travaux de gravure. Celte gravure sera confiée au plus habile de nos artistes, à un homme qui a fait ses preuves et qui regardera ce jour-là comme ayant reçu ses lettres de noblesse. Elle sera gravée sur acier et tirée à un nombre immense d'exem- plaires, afin qu'elle soit partout répandue, et que chaque musée de famille s'ouvre pour elle à défaut du Musée royal. Nul doute que toute la France, la France passée et la France présente, la génération que le sang de Louis XVI a couverte d'une tache ineffa- çable, et la génération qui en est innocente, les étrangers eux-mêmes qui ont eu si peur de cette grande mort et qui en ont été agités pendant quarante années , nul doute que

/|.2 LA JEUKE FRANCE.

l'Europe entière ne vienne à nous, et n'applaudisse à cette idée que nous croyons utile et grande à la fois.

Si donc nos vœux sont entendus, si nos efforts sont compris, si rien ne s'oppose à l'accomplissement de ce grand projet; il y aura dans le monde avant qu'il soit six mois autant de gravures d'après le monument de M. Bosio, que d'exemplaires du Testament du roi martyr.

En conséquence, une souscription est ouveite dès ce jour dans les bureaux de la Jeune France , de la Gazette , de la Quotidienne , de la Mode , du journal des villes et des campagnes, de toutes les Gazettes de province, et chez tous les membres corres- pondans et libraires de la Jeune France , et des marrban4s d'estampes de France et de l'étranger, pour la gravure sur acier du groupe de M. Bosio, aux conditions sui- vantes :

La gravure aura 2 pieds de hauteur sur 18 pouces de largeur.

Il sera tiré cent épreuves avant la lettre papier grand cavalier, signées par M. Bosio aux prix suirans :

Savoir : Pour les 5o premiers souscripteurs. ... -20 fr.

Pour les 5o suivans 3o fr.

Les autres épreuves tirées avec la lettre. . . 8 fr.

Les souscripteurs paieront moitié comptant, et le surplus le jour de la livraison.

Chaque souscription aura son numéro d'ordre.

MOUVEMENT RELIGIEUX.

l'abbé LACORDAIRE et le COLLEGE STANISLAS. Mgr. l'aRCBEVEQUE DE PARIS.

CHATEAUBRIAND. BERRYER. LAMARTINE. MAUGUIN.

ODILLON-BARROT. VICTOR HUGO.

Ce qui se passe dans le monde est uo grand et puissant phénomène. La société maté- rielle est sur le penchant de sa ruine, les lois sont en litige, la force est aux prises avec la force , la bayonnette intelligente est notre souveraine maîtresse trop heureux encore quand elle est intelligente I D'autre part le suicide qui est la passion des époques perdues «nvahit les araes, le découragement a gagné les nations comme les individus , chacun mène sa vie au jour le jour; les jeunes gens attendent, les hommes faits n'espèrent plus et c'est à peine si les vieillards dont la jeunesse fut desséchée et brûlée par le souffle voltairiendu dix-huitième siècle se trouvent encore assez forts pour balbutier de nouveau leurs anciens blasphèmes. Voilà donc toute la société française en est venue et personne à qui la voit de loin, ne contestera la vérité de ce tableau.

Mais vu de près, ce monde qui nous fait peur, prend bientôt une face nouvelle. Appro- chez-vous et regardez I Le sang de la jeunesse circule dans les veines de ce cadavre, le feu sacré va bientôt animer ce cœur flétri, celte âme fanée va resplendir de nouveau sous les feux de la foi et de la charité ; approchez- vous et écoutez I Ce silence ou ces blasphèmes vont se changer en prière , ce morne désespoir sera de la joie ou de l'espérance demain; la force matérielle fera bientôt place à la force morale la seule qui soit forte et éternelle , attention et silence I N'entendez-vous pas des prières vers le ciel, des cris de joie, de saints cantiques I Vraiment oui I c'est la jeune génération qui se met en route I C'est la jeune france qui s'avance vers son bel avenir , c'est le doute qui s'enfuit devant la foi , c'est la religion catholique c'est-à-dire universelle qui vient remplacer le scepticisme de quelques hommes; c'en est fait le mouvement est donné, l'exemple est donné, c'en est fait nous marchons enfin , c'en est fait le dix neuvième siècle est chrétien.

C'est un beau et noble mouvement n'esl-cc pas? C'est une victoire inallcnduc?

LA JKllNE FRANCE. ^3

C'est un noble laurier sorli tout à coup des ruines et les couvrant de son ombre prophé- tique? Cette révolution si heureuse d'où nous vient elle? Elle nous vient de notre courage. Elle nous vient parce que nous avons juge aujourd'hui que l'effort le plus grand c'était de croire^ or une fois que nous avons mêlé l'idée du danger à une croyance , cette croyance revient plus vivante que jamais. Etre chrétien, s'avouer chrétien grand Dieul Chrétien quand Voltaire nous l'a défendu I Retourner à l'évangile en traversant l'encyclopédie I On donne ce formel démenti à tant de philosophes, à tant d'orateurs, à tant d'échafauds à une révolution toute entière! Quel grand courage! et c'est justement parce qu'il nous a fallu du courage pour marcher à cette conquête morale, c'est justement pour cela que nous nous sommes décidés tout de suite. Être chrétien î malgré le dix-huitième siècle ! et voici Ja jeunesse de France qui s'est faite chrétienne. Et une fois revenus a ce point de départ de toute civilisation et de tout génie, la foi catholique, nous avons trouvé que c'était une croyance si féconde en résultats de tout genre, en grandeurs de tout genre, grandeurs de l'ame et grandeurs de l'esprit., puissance et liberté de l'homme , indépendance de la pensée, avenir de la terre et avenir du ciel, que tout émus et transportés, hors de nous, nous avons joint les mains et nous avons levé les yeux au ciel et nous avons dit à celui qui est la haut à la droite du père. Pardonnez-nous , vous que nous avons salué si tard.

Eh qu'on ne cherche pas à la nier cette révolution morale qui s'est opérée dans toutes les âmes : autant vaudrait nier le soleil j regardez autour de vous et cherchez! Quel est l'homme aujourd'hui qui rougit de sa croyance? quel est celui qui la cache! qui au con- traire ne l'avoue hautement quand il en a une? Et parmi ceux qui n'en ont pas encore , quels sont ceux qui aient conservé l'ironie et le sarcasme contre les croyances de leurs frè- res? Donc vous avouez que l'ironie est déjà hors de nos mœurs , que le ridicule n'est plus une arme anti-sociale et que l'esprit qui vient des hommes ne peut plus rien contre la foi qui vient de Dieu? Vous avouez cela, n'est-ce pas? Et aussi vous avouez en même temps le grand discrédit auquel sont arrivées les doctrines du dix-huitième siècle et qu'on a reconnu les fruits quelles ont porté, et qu'à présent elles sont odieuses même chez le vieillard et quelles sont ridicules chez le jeune homme! oui ridicules I Le jeune homme qui répéterait aujourd'hui les sarcasmes de Voltaire contre la bible par exemple, ou ses infamies contre le christ serait aussi malvenu qu'à répéter ses calomnies contre Jeanne-d' Arc la noble fille! Voici donc que vous en convenez tous, la mode est passée de rire des choses saintes, de se moquer en masse des grands peuples et des grands livres et des grands noms; au con- traire le ridicule a changé de place, il était pour le dix -huitième siècle autrefois, il est contre lui aujourd'hui !

Ceci posé il nous reste à vous rendre compte du mouvement moral et religieux qui agite toutes les âmes. La foi chrétienne est la seule doctrine qui soit en progrès de nos jours. Déjà toutes les tentatives de nouvelles croyances ou de nouvelles formes dans la croyance ont disparu. Les Saints-Simoniens ont quitté leur costume ils sont rentrés dans la vie et dans, la croyance de tous ; on ne parle plus de l'abbé Chatel ni de son camarade Auzou, comme de scandales aussitôt abolis que commencés j l'archevêque de Paris, ce glorieux prélat con- tre lequel le peuple a porté la main impie, dans un jour de délire, est aujourd'hui le pou- voir le plus respecte' eu ce monde, et son palais en ruines est tranquille pendant que les forteresses toutes neuves ne le sont pas; et l'émeute a quitté le temple pour larue, l'église pour le palais, l'archevêque sans armes pour se tourner contre le général à la tête de ses troupes. Mais ne s'arrête pas notre progrès religieux et chrétien.

Le progrès se manifeste surtout par la parole, comme s'est manifesté tout progrès in- tellectuel. De toutes parts de jeunes éloquences, de chastes et éloquentes imaginations surgissent dans la chaire évangélique , se montrant tout de suite aux lieux les plus dif- ficiles et les plus escarpés de la sagesse humaine. L'éloquence dans h chaire évangélique I l'enseignement au milieu des églises catholiques , la foule assemblée dans les temples pour entendre un simple prêtre , les écoles profanes abandonnées pour les écoles chré-

[^\ LA JKU.NE FRANCE.

tiennes cl 'es leçons des rhéteurs faisant place aux enseigneraens de Tévaugile, et la foule abandonnant les rc'putations du siècle, pour se presser autour d'un jeune prêtre inconnu , >jus coteries , sans journal , qui n'appartient à aucune académie! certainement c'est-là un singulier progrès dans les âmes et dans les esprits.

Or, ce progrès des intelligences contemporaines n*est pas seulement signalé par l'ar- deur avec laquelle la jeune France se porte au-devant de l'enseignement religieux. Ce qui le signale encore ce progrès qui sauvera îa France , c'est l'itr»mense supériorité de l'enseigrcnent religieux sur l'enseignement profane. A moins d'avoir entendu les orateurs qui parlent du haut de la chaire chrétienne^ il est irapo.ssible de se figurer leur autorité et leur puissance. Avant eux , nous avions entendu sans cioute de savans orateurs et de grands historiens; certes, M. Guizot , professeur d'histoire, M. Villemain enseignant les belles lettres, M. S. inî-Marc-Giraidin racontant toute la poésie passée, M. Royer- Collard , philosophe et orateur, et tant d'autres, ce sont \\ des réputations incontestables. Ce sont de savans profe-iseurs ; savans et habiles . parlant à toutes les passions , et avidement écoutés par la génération nouvelle , et qui ont soulevé dans ces jeunes têtes plus d'enthousiasme qu'elles ne pouvaient en porter I Eh bien î ni M. Guizot , ni M. Villemain, ni M. Saint-Marc-Girardin, ni M. Rover-CoUard , ni aucun d'eux, u'ont eu dans leur chaire le succès qui est venu tout d'un coup à M. l'abbé Lacordaire, à ces prédications évangéliques dans une obscure petite chapelle de collège. L'enseigne- ment des illustres professeurs de la Sorbonne et du collège de France a fini à peine commencé ; ils ont été uses en quelques années d'enseignement , eux et leurs élèves , i>\ fort x^iés que pour la plupart ils ont quitté la chaire et leurs écoles désertes pour se faire oublier dans les fonctions politiques. Transivi et non erant. J'aipasié, Us n étaient plus. Il n'en est pas ainsi de l'enseignement de M. Tabbé Lacordaire. Tout au rebours des profesçeurs piofanes qui se font annoncer à l'avance, et dont l'école est un spectacle j.lus encore qu'un enseignement , M. l'abbé Lacordaire e>t venu simplement pour parler ;nx enfans de son collège. Il leur- a par'é de l'évangile en prêtre de Jésus-Christ; il a appelé à son secours toute la simplicité apostolique. Sa parole naturellement graTe et sérieuse, il l'a faite encore plus sérieuse et plus grave. Il a caimé tout sou enthousiasme, il a modéré son regard , il n'a parlé qu'à la raison et au cœur de ces jeunes gens, tout à la différence des professeurs par brevet qui ne parlent qu'à leur tête (t à leurs secs. Voyez ici la puissance de la foi .' Cet homme qui se faisait si petit et si simple , à peine eut-il parlé à ces enfans, que de tous côtés le bruit de sa parole se répandit comme un tonnerre. On vint le voir de toutes parts, comme autrefois on accourait de toutes parts autour de Jeau , l'apôtre, qui baptisait dans le désert. C'est que l'un et l'autre attirent par la même puissance, la puissance de la foi. C'est qu'aujourd'hui dans ce siècle blasé , perdu, anéanti, égaré, étonné par tant de grandeurs , par tant de misères, par tant d'élévations et de chutes subites qui passent et qui repassent devant nous, c'est une chose si belle a voir, un homme qui croit à sa paiolel Ln homme couvaincu qui parle, sur- tout quand cet homme convaincu est un chrétien! c'est (juelque chose de si beau et de si grand I Aussi la chapelle parle M. l'abbé Lacordaire a-t-elle été bientôt remplie. Tout ce que Pans renferme d'intelligences diverses est accouru dans cette maison modeste , dans cette chape'le étroite , demandant aux petits enfans une part dans leur instructio* du dimanche. Ces enfans n'ont pas voulu céder leur place aux grands du monde , alors le* grands du monde ont pris place derrière les bancs des élèves trop heureux encore cpiand ils arrivaient à temps. Vous dire l'immense concours que M. Lacoixlairc attire, c est impossible. Ou s'y pre^se , on s'y pousse, on y écoute dans le plus grand silence lis moiudres paroles de sa bouche; on le rej;arde, ou l'admire; ce siècle tout habitué qu'il est à tant de spectacles étranges ue se rend pas bien compte de ce qu'il éprouve à la vue de ce jeune homme inspiré ! Faites donc du bruit au-dehors ! Koulcverser le monde, orateurs; jetez-nous des vérités inconnues, philosophes ; maîtres, enseignez à

LA JI.UNK FRANCE. 4^

VOS disciples le mépris de toute science; savons, interrogez la nainre et derobez-lni tous ses secrets ; changez Ja face de toute poésie, poètes; faites du théâtre un lieu impur, de vos livres une histoire immonde , vous tous qui écrivez; rois de la presse, brisez tous les liens, renversez tous les obstacles et jetez les peuples d^ns 1rs ardeurs funcitfs qui ne s'éteignent que dans leur sang; allons, allons, courage, ruez- vous dans toutes sortes d'excès , et tout cela pour que le premier orateur chrétien qui dans un lieu retiré parle du christianisme à une centaine d'enfans, attire autour de la chaire plus d'émotions, plus de renommée , plus de silence et plus de conviction , que vous tous réunis en masse, vous les grands maîtres de la parole et de la presse , vous les grands destructeurs du monde physique et moral.

Telles étaient nos réflexions l'autre jour , au dernier sermon de M. Lacordaire. Dans cette foule immense réunie par l'orateur, on pouvait distinguer les plus grands noms de notre époque dans l'éloquence et dans les arts. Toutes les illnstralions diverses avaient quitté leurs travaux ou leurs affaires pour entendre l'orateur. M. de Chateaubriand était la , lui le grand poète chrétien , lui qui le premier a donné un démenti formel au doute voltairien, lui qui a découvert le génie du christianisme au nniraent même oh le christia- nisme était rayé des lois politiques de la France. M. de Lamartine était là, lui notre autre poète, notre chrétien mélancolique et inspiré, lui si rempli d'espérance et d'ave- nii», lui le Fénélon de la poésie chrétienne comme M. de Chateaubriand en est le Bossnet. Si de ces deux hommes , cachés mais non perdus dans la foule, vos yeux s'étaient portés à la fenêtre de la chapelle, vous auriez vu le grand orateur , Btrryer , qui entrait par cette fenêtre ne pouvant entrer par la porte; r;on loin de Berryer éraient assis Mauguin et Odillon-Barrot , les révolutionnaires de génie ; hommes d'esprit et de cœur qui cherchent le progrès il n'est pas, mais qui le cherchent de tout leur cœur. Et c'était plaisir de voir Berryer, Mauguin et Odillon-Barrot émus et transportés tous les trois par le même prêtre catholique. Berrver avait les larmes aux yeux, Mauguin et Odillon-Barrot, trans- portés, tout émus, se demandaient s'ils avaient vus autre part un enthousiasme pareil. C Et dans un coin, la tête dans sa main _, tout pensif,' se tenait le jeune poète Victor Hugo, poète chargé d'erreurs, mais à qui beaucoup d'erreurs seront remises, parce qu'il a fait d'admirables vers; Victor Hugo , homme égaré, sinon perdu , qui a livré son génie au théâtre des Boulevard'*, et qui s'est souillé de toutes les obscénités du drame fait pour les faubourgs ; Victor Hugo qui a commencé par la foi et qui finira por le doute ; Victor Hugo qui doit verser en lui-même bien des larmes amères sur tant de génie si maladroitement perdu et dépensé , restait comme écrasé par l'éloquence et par la foi du Aeujie orateur.^

On eût dit , à entendre M. Lacordaire , qu'il te doutait de ce qui se passait dans cette ame, lorsque venant à parler de toutes les plaies de la société qui sont en même temps les plaies de la poésie de notre temps , l'orateur s'est écrié avec cet accent plein de can- deur : n'est-il pas vrai que cela est bieîv hideux ? J.****

MOUVEMENT LITTÉRAIRE.

EUGe'nIE GRANDET. LE VICOMTE DE BEZIERS. UN COEUR DE JEUNE FILLE.

PAUVRE FILLE.

La littérature _, par le temps qui court , ce sont les romans. Quelques livres de morale , d'histoire , de voyages, viennent à peine se placer et apparaître à cote de ce débordement romancier qui inonde la littérature. Nos lecteurs ne seront pas peu surpris , sans doute, en apprenant qu'il ne se publie guère moins de vingt romans par mois î et que, dans de cer- tains temps de prospérité, ou pour mieux dire de misère littéraire, ce nombre s'élève parfois à vingt-cinq I C'est pi esque un roman par jour. On conçoit difficilement, d'une part, cette espèce de h éncs'ic écrivante , et d'autre part cette inextinguible soif de lecture; car, quelque soit la masse de la production , elle ne serait pas telle si, eu même temps, il

^(j LA JEUWE FRANCE.

n'y avait une masse seml)lable de consommation. C'est celle-ci qui appelle l'autre, quand une fois , l'autre a provoqué celle-ci ; effet naturel , en cela comme en tout autre chose , de l'action et de la réaction que produisent entre eux les rapports des analogies. Mais ce qui conduit à une remarque bien importante pour l'état social , c'est qu'il n'est pas un de ces romans qui ne finisse par trouver des lecteurs et qui ne laisse un principe, une idée , une influence quelconque dans la tête et dans le cœur de ceux qui l'ont lu. En retournant la maxime si célèbre et si juste de M. de Bonald , on peut dire, avec autant de vérité, que la société est l'expression de la littérature. Nous, donc, qui sommes obligés, si on peut ainsi s'exprimer , de lire cette société, nous sommes effrayés de ce qu'elle doit être.

Le trait général qui distingue cette littérature, c'est la complaisance avec laquelle elle se roule dans toutes les saletés des plus honteuses passions, l'incorrection, l'impropriété , la barbarie même de son style. Le public a entendu dire quelque chose de celaj mais à moins que comme nous (ce qu'à Dieu ne plaise) il ne soit descendu dans tous les cloaques des romans nouveaux, il ne peut se faire une juste idée ni de l'ignominie des combinaisons, ni de l'impureté des scntimens et des préceptes, ni de l'étrange tissu du style, lequel, souvent, semble ne point appartenir à la langue française. En nous exprimant ainsi, nous craignons de paraître exagérés et emportés par une sorte de dégoût et d'indignation; mais malheureusement, il est trop vrai qu'en prodiguant à ces ouvrages les épithètes les plus vives du mépris et de l'éloignement , nous ne sommes qu'équitables et que, pour quelques uns même, nous restons au-dessous de la vérité. Le public, plus ou moins éclairé, ne prend, dans ses loisirs, que le temps de lire les romans qu'un peu d'éclat accompagne ou qui lui sont recommandés par le nom de leurs auteurs , Hugo, Balzac, G. Sand , Soulié , Michel Raymond, Eugène Sue. En lisant leurs œuvres, on a pu remarquer sans doute , et l'abus du langage, et la violence des passions, et l'absence des sentimens chrétiens, et les situations invraisemblables amenées par des combinaisons anti-sociales et funestes j mais du moins ceux-ci conservent-ils, malgré tout, une certaine mesure de conceptions j encore ne dépassent-ils pas une certaine borne de sentimens et d'expressions. Leur talent est égaré, à coup sûr , et leurs livres renferment plus d'un danger , celui , surtout de produire des imi- tateurs immondes. Mais enfin, ils ont du talent, de l'esprit; on est forcé de le recon- ' naître tout en regrettant l'usage qu'ils en font. Au lieu de pousser leurs tableaux dans la voie des sentimens honnêtes, ils ont donné à corps perdu dans la peinture des vices et de la corruption. C'est un malheur, c'est une faute, c'est un crime peut-être; mais, tout en se servant, comme moyens d'émotions , de l'inceste, du viol, de l'adultère, ils ont eu le déplorable mérite de se rendre lisibles et de se faire lire dans toutes les classes j et_, alors, comme nous le disions plus haut, le public éclairé croit que l'horreur et l'abus ne vont j)as plus loin. Il se trompe.

Il y a quelque chose de plus hideux que l'escroquerie , le vol , l'homicide, l'infanticide , le parricide, le bagne et l'échafaud; c'est tout cela présenté crûment, brutalement , inso- lemment, avec une sorte de damnable contemption et de joie maudite contre tout ce qui est beau et bien ; c'est de tout cela que la basse littérature s'est emparée , et c'est comme cela qu'elle l'offre aux lecteurs , ajoutant ainsi à la corruption du principe , le cynisme de l'expression. Le premier rang littéraire fait feu sur le public en lui montrant la séduction embellie et le crime enjolivé. Les pillards de l'armée romancière viennent ensuite et mas- sacrent la société en présentant la nudité du vice et de la débauche. Les uns ont le tort de jouer avec une courtisannc spirituelle et riche. Les autres ont l'infamie de passer leur vie avec une fille abjecte. Le mal se glisse ainsi partout et s'adresse a toutes les intelligences qu'il corrompt. La forme seule est différente , parceque , différente aussi est la classe à laquelle l'imagination des romanciers s'adresse. Jadis, les Spartiates mettaient un esclave ivre sous les yeux de leurs cnfans pour les corriger de l'ivresse. On jette au milieu de nos cnfans et de notre peuple des images plus obscènes encore, et il les souffre , et il ne sVn dégoûte pas, il les voit, il les achcttc ou les loue , et il se plaît à leur lecture.

LA JEUNE FRA.NCE. 4?

Car il faut bien qu'il y ait des lecteurs de ces tristes livres , puisqu'ils se composent , s'impriment et se vendent. Les auteurs , les imprimeurs et les libraires ne se livreraient pas à cette coupable industrie s'ils n'étaient sûrs du bénéfice quelconque qu'ils en retirent. Ce que Boileau disait d'un ouvrage ennuyeux , alors qu'il ne s'agissait que d'ouvrages de pure intelligence, qu'un sot trouvait toujours pour l'admirer un homme plus sot que lui, est donc encore vrai maintenant qu'il s'agit d'œuvres de corruption de principes et de mœurs ? Il existe donc des lecteurs plus bêtes et en même temps plus corrompus que les auteurs de ces romans, à la fois stupides et perturbateurs? Alors quelle est donc celte société' actuelle qui ne peut que devenir hébétée et démoralisée par de semblables lectures? Dans le siècle dernier, les romans de Crébillon fils, et de Diderot, ne se vendaient que secrettement et ne pouvaient ainsi répandre le désordre et la dép'avalion avec autant d'intensité, de rapidité et de profondeur que les œuvres modernes qui sont colportées par- tout et simultanément. D'ailleurs, et sans vouloir, en aucune façon, excuser ou justifier ces ouvrages du dix-huitième siècle, il faut pourtant remarquer qu'ils s'adressaient plutôt à l'égarement des sens qu'à la corruption des doctrines; et dans la hiérarchie des bens so- ciaux, si la pureté des esprits et des mœurs est liée à la sûreté des états, néanmoins le libertinage de quelques uns est moins funeste que la perversité des principes chez le plus grand nombre. D'ailleurs, aussi, et à cette même époque, l'école romancière deRichardson offrait un contrepoids à la morale publique dans ce genre de littérature populaire. Gran- dissoTiy Paméla, Clarisse, Cléi^eîaiid , le Dojen de Killerine, Manon Lescaut, Tom- John, les œuvres de madame Riccoboni , et tous les ouvrages d'imitation de cette école vertueuse y jusques et y compris l'insipide Hippolyte comte de Douglas , en parvenant dans la dernière classe de la société ne pouvaient y propager que de bons exemples, ou de passives distractions. Gusman d^ Alfarache était une histoire de gueux , le Diable- Boiteux une collection de nouvelles satiriques et morales , Gil-blas, un roman de mœurs mau- vaises, mais sans venin social^ les ouvrages écrits dans celte voie, par l'imitation n'étaient pas plus dangereux. Long-temps aprèS;, Mistress Radcliffe et son école jusqu'à Ducray- Duménil n'offraient que d'extravagantes fantasmagories la vertu des Camilla^ et des Enfans du Hameau, jouait toujours un assez beau rolej plus tard encore, les romans de madame de Genlis et de madame Cottin,plus populaires que les ouvrages d'aujourd'hui, étaient sains de style et de sentimens. Je sais bien qu'avec (»u au milieu de cette littérature romancière qui ne nuisait pas à l'amélioration des mœurs et du langage , nous avons eu Rétif de la Bretonne et Pigault-Lebrun , dont les tableaux et les préceptes étaient d'une toute autre nature. Mais Pigault et Rétit étaient des modèles d'innocence et de vertu auprès des romanciers modernes, les Ducange, les Paul de Kock, les Macaire, les Boulnois , les Guérin, les Vallée , les Bergounioux, les Dinocourt, les de Cey, les Saint-Martin, les de Floch, qui ne se contentent pas de l'extravagance immorale de situations qu'ils inventent , qui ne se bornent pas à flétrir l'imagination et le langage , mais qui , avec la prétention de peindre les mœurs de la vie domestique et intime, mettent tous leurs soins à détruire les croyances religieuses et les sentimens sociaux, par le spectacle d'une corrup- tion générale, d'une lèpre profonde qui excite les hommes à secouer le joug de toute espèce de frein et à braver la puissance de toute autorité. A moins de lire eux-mêmes ces romans, ce que nous les engageons à ne point faire , nos lecteurs refuseraient de nous croire si nous mettions sous leurs yeux l'analyse du Bigame, à\x Livre Rose, à! une Actrice, des Deux réputations , des Deux Maîtresses , des Deux Cartouches, de la Julie Fille de Paris, de Vieux Mari et Jeune Femme, et de tant d'autres toutes les idées de pu- deur et de sociabilité ne sont pas moins foulées aux pieds que les plus simples règles du bon sens et de la langue. Nous leur en donnerons un exemple cependant. Il faut bien qu'ils sachent à quels littérateurs ils ont à faire, et quelles idées, quels sentimens sont mis en circulation chez un peuple que l'on semble se plaire à corrompre, alors même que ce peuple, par son goût et par sa nature, se plairait lui-même davantage à de tous autres.

/,S LA JEUNE FRANCE

cuseiîrnemcDs. Un Cœur de Jeune Fille, Pawre Fillel viendront ji.stifier plus tard toutes les reflexions qui précèdent.

Quelques ouvrages surgissent au milieu de ce cataclysme ignominieux, et déjà dans la Reime Littéraire da mois de février, nous avous signalé à nos abonnés la Figie de Koatven, de M. E. Sue, et Histoire et B.oman de M. Audibert que le bon sens et le goût peuvent également avouer. Nous n'entretiendrons pas nos lecteurs ou des romans insipides de MM. Viennet et Capefigue : le Château de Saint-^énge et Jacques II à Saint-Ger- main, ou des romans de MM. Fouinet el d'Ortigue : un Fillage sous les sables et la Sainte -Baume, lesquels, quoiqu'ils ne soient pas dépourvus d'intérêt tt de mérite,, ne ne se placent point hors ligne des compositions romancières; ou de Schildine, le Comp- toir, la Plume et Vepée, f^enezia la Bella, de MM. Lesguillon, Langon , et Alphonse Koyer , ouvrages dans lesquels l'imagination ou le style des auteurs méritent quelques éloges qu'il faudrait cependant compenser par des critiques sévères; mais sans parler de Coucaratcha, ( tome 3 et 4), recueil de nouvelles publiées par M. E. Sue, des Etudes de mœurs au dix-neuvième siècle{iomes 10 et 11 ), autre recueil de nouvelles publiées par M. de Balzac, et àeï Atelier d'un Peintre, de madame Desbordes-Valmore , ouvrages (jui ont élé accueillis avec un succès plus ou moins mérité , mais auxquels il ne serait pas possibletoutefoisdes'arrêter loDg-temps dans une revue, nous st'parerons , comme dignes' d'attention, Eugénie Grandet, de M. de Balzac, et le Ficomte de BézierSj de M.Fré- déric Sou lié.

FM. de Balzac, dont le style aussi souple que riche , aussi abondant que brillant ne

réussit pas toujours cependant à cacher l'exagération et l'invraisemblance des senîimens

et des situations qu'il met en jeu , M. de Balzac est parvenu , dans Eugénie Grandet, à

conserver toute h puissance de son style en l'appliquant au sujet le plus simple et le plus

touchant. Ce roman en un volume , fait partie des tomes 8 et 9 des Etudes de mœurs au

dix-neuvième siècle , Scènes delà vie de Province. L'action se passe en effet à Saumur,

entre un père avare, une mère résignée, et une fille chrétienne. Il n'y a ni événemens ni

discours romanesques ; pas un personnage suppose, pas un caractère pris en dehors de la

vie réelle j^^et les accessoires de ce drame , acteurs, faits, discours, ne sortent pas davau-

îage de la réalité. Tout est calme et immobile au dehors comme la vie de province que

cette histoire domestique est destinée à représenter. Tout y est vrai ou vraisemblable comme

la vérité. Eugénie Grandet, dans sa chrétienne ignorance des passions humaines et des

mouvemens du cœur, est victime de l'avarice tyrannique de son père, de la soumission

adorable de sa mère , et de l'oubli de sou cousin , le seul homme qu elle ail saintement

aimé ; et comme elle supporte tous ses chagrins avec une résignation et une patience an-

gélicpies ; comme loin d'être entraînée hors de ses devoirs filiaux et religieux, c'est en les

accomplissaut tous et toujours qu'elle résiste ou se soumet aux événemens qui viennent

déchirer son ame virginale, c'est Eugénie, en définitive, qui triomphe de tous les chagrins

que les torts ou les vices d'auliui ont pu lui causer, tandis que le trouble ou la ruine

retombe sur ceux qui avaient dirigé contre elle leur méchanceté ou leurs etforts. L'espiit

d'observation , l'agrément des descriptions et le talent de l'analyse des caractères se

montrent dans cet ouvrage à un haut degré, ainsi que les contrastes, les travers , et les

ridicules particuliers à la vie de province. Eugénie Grandet est un des meilleurs romans

de notre littérature sous le triple rapport de l'esprit, des scutimens et du style.

L'ouvrage de M. F. Soulié, le Vicomte de Béziers, n'est pas moins remarquable, mais à des litres bien différeus. C'est un roraau épique , les faits de l'histoire ne tiennent pas moins de place que les combinaisons de l'imagination. L'auteur a placé son héros, Roger, au milieu de toutes les passions i[ui ngitèrent le Languedoc du comm ncemenl du treizième siècle. Ces passions qui produisirent des troubles si sanglans , avaient pour bases l'ambi- tion et la religion. D'un coté Us seigneurs suzerains, cherchaient les uns les autres, a s em- parer des domaines de leurs voisius. D'un autre cote, la secte des Albigeois leinplissait

LA JEUNK FRAN(.R. /^(»

la Provence de leurs fureurs hérétiques; enfin, le pape Innocent III , dont la cliairc de Saint Pierre est loin de se glorifier, entretenait et soutenait, dans ces provinces, les pic- tcntionsëpiscopales et monacales qui cherchaient à enlever aux seigneurs .«uzerains, les droits de haute et basse justice pour attirer toutes les causes à leurs tribunaux spéciaux, et aug- menter leurs richesses et leur influence sur l'esprit 'du peuple. Les passions religieuse* et politiques seraient trop sérieuses toutefois pour être seules Talimeot d'un ouvra^^e qui doit inte'resser plutôt qu'il ne do:t instruire. Au^si, comme à l'ordinaire, l'amour vient prendre sa place au milieu de tous ces intérêts et les absorber par ses espérances et ses désirs. Au caractère altier de Roger, brave et généreux, l'auteur oppose celui de Raymond, comte de Toulouse, puissant et politique, miis vindicatif et perfide; aux emportemens des passions honteuses d'Etiennette de Pcnaultier et de l'Africaine Foë, se trouvent opposés la candeur de la vicomtesse de Béziers, l'e^pril de Marie Montpellier et le charme inno- cent et courageux de Catherine de Rebuffc. Puis à côté de ces caractères, se groupent et se développent une foule d'autres personnages , chevaliers, poètes, moines , bourgeois, et bandits qui représentent avec autant d'onginalité que d'intérêt et de vérité , l'esprit , h s passions et les préjugés du temps. Il y a de la grandeur dans le sujet, de la force dans, l'intrigue et du relief dans tous les détails. Les scènes les plus dramatiques se succèdent les unes aux autres pour arrivera une conclusion touchante, et habilement suspendue par des combats, le sac historique de la ville de Béziers, et le siège de Carcassonne soutenu par Roger contre la croisade que le pape Tunocent III avait suscitée. Telle est la puissance du talent que même, après la description des mœurs chevaleresques de la Jérusalem Dé- livrée ç\. àUvanhoë, M. F. Suulié a trouvé encore le moyen d'intéresser à des tableaux d'héroïsme et de moyen-âge auxquels il semblait qu'aucune plume moderne n'aurait osé toucher avec succès.

Ces deux ouvrages nouveaux qui reposent la vue de tant de productions sottes ou dé- pravées, ne peuvent cependant nous faire oublier tous ceux qui portent la corruption ou les erreurs au milieu des masses. Nous avons promis de donner à nos lecteurs une idée de ces productions , et parmi elles nous en avons choisi deux : l'une ; un cœur déjeune fille j que recommande la réputation de son auteur , Michel Raymond (ou pour sortir de cette pseudonymie , Michel Masson), connu par le /l/^co/i , les Intimes, et les Contes de Daniel le lapidaire^ ouvrages de mauvais principes et qui n'en ont pas eu moins de succès; l'autre. Pauvre fille ï par M. de Floch.

DaLWS un cœur de jeune fille , on voit une pauvre enfant qui , élevée par son père et sa mère, dans l'absence de toute pratique religieuse, ne peut alors écouter que les ins- tincts de son imagination, suite de sa complexioa amoureuse, et qui, de l'âge de douze ans à l'âge de dix-huit , se livre à tous les peochaus de la coquetterie , et est l'objet des attaques ou du dérèglement de ses compagnes, ou du libertinage d'un vieil ami de îon père, ou du caprice de quelques jeunes gens , sans que pourtant ses mœurs en soient corrompues. Il semblerait, d'après ce thème, que toutes les femmes, en général , soient soumises à ces mêmes penchans , ce qui peut être vrai , mais qu'aussi rien ne saurait les dérober, dès leur enfance, à ces influences naturelles , et qu'ainsi nos filles, nos nièces et nos cousines ont toutes passé par ces épreuves dont elles sont ou dont elles ne sont pas sorties aussi pures que Marie; car c'est une espèce de miracle opéré par la bonne volonté ou le bon plaisir de l'auteur, que Marie, ainsi livrée à de pareils assauts , arrive pure et innocente jusqu'au moment elle revient épouse. Jusqu'ici , au milieu de tous les dé- bordemens d'une imagination sans frein et qui se conlplaisait dans les séductions, les viols et les adultères, du moins les auteurs avaient respecté ce qu'il y a de plus respectable au monde : la pureté de l'enfance. Mais ils n'ont pas voulu que I.i société pût croire qu'il restât une seule ame , une seule classe en état d'innocence ; il a fallu que les enfans eussent aussi l'historien romanesque de leurs honteux penchans. C'est la vérité! s'écrieront l'auteur et ceux qui ne voient ou ne veulent voir que la partie mauvaise de la société'.

;>0 LA JEUNE FRANCE.

Mais en admettant un moment que de si fâcheux instincts croissent dans un âge aussi tendre, au lieu de les proclamer et, parla, d'en répandre la contagion funeste, de les justi- fier et de provoquer de tristes imitations, la mission et le talent d'nn écrivain ne devraient- ils pas s'appliquer à les étouffer ou à les combattre ? ÎS 'est-il pas du plus haut intérêt pour la société de dérober à tous les yeux le spectacle ou la connaissance de pareils dérè- giemens? Puis, il faut bien le dire à l'auteur , les penchans de Marie ne peuvent naître ou se développer qu'au milieu d'une famille sans principes , que dans le désordre vit la partie mauvaise de la société , celle que , loin de mettre en lumière , on doit s'efforcer de cacher ou d'éclairer sur ses rapports et ses devoirs. Aussi , par sa conception et par son résultat, n'hésitons-nous pas à placer un cœur de jeune fille à la tête des ou- vrages sortis des abus d'une presse licencieuse qui ne recule , soit par calcul , soit par erreur, devant aucun des moyens qui peuvent achever de gâter le cœur et l'esprit de tous lés âges, de tous les sexes, de toutes les classes, et neutraliser ainsi, ou du moins re- tarder les progrès évidens que des doctrines pins sociales répandent partout.

Nous nous trompons cependant, et il faut rendre la palme du dérèglement de l'imagi- ration et du danger des mauvais livres à la Pauvre fille. Ici, du moins, on y a fait moins de façons. On n'a employé ni les ressources d'un talent quelconque , ni les artifices (lu style, ni les séductions du sophisme pour déguiser le venin des prmcipes anti-sociaux. Le thème de ce roman, c'est l'athéisme. L'athéisme est posé, dès l'introduction , comme argument de l'ouvrage. C'est la négation absolue de la Providence dans les actions des hommes j la moquerie et le sarcasme prodigués à ceux qui auraient encore la niaiserie de croire que, selon qu'on se conduit bien ou mal, on en est ou récompensé ou puni. Pour arriver ensuite à la démonstration de ces prolégomènes, l'auteur montre une jeune fille , Ne'ika , qui , de vertueuse qu'elle était , arrive au dernier degré de la déprava- tion sans que, soi-disant, il y ait de sa faute, et seulement par une série de circon- stances fatales, indépendantes de sa volonté, et d'une nature telle que cette pauvre fille , dont l'amant s'est jeté à l'eau , est réduite , elle , à se jeter par la fenêtre , et que son frère qui l'a forcée à s'y précipiter , se jette au feu , lui , en apprenant que son père, devenu chiffonnier, vient de périr sur la place de Grève. Excusez du peu. Puis, s'écrie l'auteur, s'il y avait une Providence , tout cela serait-il arrivé? et Dieu, s'il existait , per- mettrait-il de pareils malheurs? Quelle pitié î Comme Dieu nous a donné, sous le libre arbitre , la connaissance du bien et du mal, et la certitude d'une renumération réciproque , nous n'avons pas lieu de l'accuser quand l'infortune vient nous atteindre. Il resterait donc à examiner si cette infortune est gratuite ou si elle provient de nos fautes et de nos infrac- tions à la parole de Dieu. Or, il n'y a pas même un moraliste qui n'ait reconnu que 1 homme, en s'inlerrogeant consciencieusement, était toujours forcé de reconnaître que son malheur était son propre ouvrage. Dans le thème qu'il s'est donné , l'auteur d'une Pauvre fille , aurait , au moins, placer tous ses personnages dans une situation de parfaite innocence; mais c'est ce qu'il n'a pas eu la force, le talent ou la possibilité de taire ; car si Ne'ika , après avoir été violée, ne tuait pas son enfant , si son frère n'avait pas été dans le mauvais lieu il a rencontré sa sœur, et, avant tout , si leur pèjc n'avait pas été joueur et suicide , c'est pour le coup que rien de tout cela ne serait arrivé. Donc , c est parce qu'ils ont manqué à toutes les lois de Dieu qu'ils ont ainsi péri. Donc il y a un Dieu; et l'auteur, loin de justifier l'athéisme par son roman, a fait un roman qui con- tredit l'athéisme. Mais ce n'est pourtant ni son intention, ni l'impression que ce livre peut produire sur des esprits faibles, ignorans ou prévenus, et alors de quel danger n'est point un pareil ouvrage I plusieurs personnes prétendent que ce livre est une plai- santerie. De quelque façon qu'on l'envisage, sérieuse ou bouffonne, ce serait alors "ne imprudence ou de bien mauvais goût ou bien funeste. A. D. L.

LA JKUNE FRANGE. 5l

MOUVEMENT THÉÂTRAL.

REVUE TRIMESTRIELLE.

Le mois de janvier, quoique toujours absorbe par des plaisirs ou des devoirs d*une autre nature, n'en a pas moins fourni son contingent commun de nouveautés théâtrales. Il a vu e'clore treize pièces.

L'Ope'ra-Comique a joue' : le Château d'Uturhy , en un acte, parole de MM. De- lurieu et Raoul, musique posthume de Henri Berton; une Bonne Fortune ^ opéra bouffon en un acte de MM. Edouard et Second, musique de M. Adolphe Adam; la parti- tion a eu beaucoup de succès auprès des amateurs de la musique facile et gracieuse , 2.

Le Vieux Coq ^ de M. Charles j les Papillottes de Ninon y de MM. Ancelot et J. Arago j et les Malheurs d'un Joli Garçon, de MM. Varin, Etienne Arago et Desvergers, ont formé le contingent du théâtre du Vaudeville , toujours en proie à des pièces d'une nature équivoque ou scandaleuse comme les Papillottes de Ninon, 3.

C'est tout au plus si l'on doit faire mention des Fleuristes... et de la Chambre de Ros- sini , de M. Simonnin , deux pauvres pièces en un acte chacune , que le théâtre des Variétés adonnées, et dont la première n'a été représentée qu'une fois , 2.

Le Scandale, folie-carnaval en un acte de MM. Duvert et Lausanne , justifiait assez bien le titre de cet ouvrage pour qu'il n'y ait pas lieu de féliciter le théâtre du Palais-Royal de l'avoir joué , i .

La Porte-Saint-Martin a compté pour rien, un Coup de Foudre , comcdie-vaudevil'e en deux actes de MM. Dupin et Sauvage, i .

La Gaîté a fait représenter un vaudeville, V Art de quitter sa Maîtresse, de MM. Théo- dore Nezel et Simonnin , et un drame en quatre actes , mêlé de chants, de MM. Ancelot et Raimbault, le Fils de Ninon, dont le nom suffît sans doute pour expliquer et condamner la moralité àe l'ouvrage?

Enfin , l'Ambigu-Comique a donné comme la Gaîté , un vaudeville : les Cinq Cou- verts, de M. Tournemine; et un drame en cinq actes le Curé Mérino^ de MM.Maillan, Tournemine et Bernard lequel offrait, avec un intérêt assez noble, une fidélité remarquable dans le caractère du principal personnage, 2.

On retrouve à peu près le même nombre de nouveautés théâtrales pendant le mois de février.

Les débuts de Mlle Brohan , au Théâtre-Français , dans le rôle de Madelon , des Pré- cieuses Ridicules, et de Suzanne , du Mariage de Figaro , ont eu d'autant moins de retentissement que cette actrice est aussitôt retournée au Vaudeville qu'elle n'aurait pas quitter.

Le Théâtre-Italien a fait entendre II Bravo , opéra semi- séria en trois actes, musique de M. Marliani, poème de M. Berettoni, qui n'a point manqué d'un succès absolument refusé au début de Mlle Fanti , contralto sans justesse et sans force , t .

Le Mari d'une Muse, comédie-vaudeville en un acte, de MM. Warner et Bayard, et Michel Perrin, comédie-vaudeville en deux actes de MM. Mélesville etDuvyriei-, ont eu au Gymnase -Dramatique des fortunes différentes. Le second a beaucoup réussi ; l'autre , non , 1.

Le vaudeville, toujours fidèle à son allure de gravelures scandaleuses, a fait jouer ce mois les Liaisons Dangereuses, de MM. Ancelot et Saintines, i .

Le Mentor Faubourien, de M. Jaime, le Huron, de MM. Duvert et Lausanne- le Domino Rose, en deux actes de MM, Ancelot et Alexis Camberousse, n'ont fait, les deux premiers surtout , que traverser la scène du théâtre des Variétés , 3.

Après avoir donné un pauvre vaudeville en cinq tableaux de MM. Bruns^vich et Bar- thélémy, le Prix de Vertu; ou les Trois Baisers, la Porte-Saint-Martin a joué un mélo- drame de MM. Auguste Luchet et Félix Pyat : le Brigand et le Philosophe, en trois actes , avec un prologue; le tout tiré d'un déles'.able roman : V Actrice, de M- Guériii, 1.

Le théâtre de la Gaîté n'a donné qu'un drame en quatre actes : Léonard , de M. La- qucyrie.

L'Ambigu-Comique, appuyé sur le succès du Curé Mérino , s'est borné à chantonner le Procès du Cancan , vaudeville en un acte de MM. F. Lenglc et L. Vanderbuch et

5/ LA JEUNE FRANCE.

qui n'a eu aucuu succès , cl M. Carey, qui en a eu beaucoup , a reprcscnlé l'un des chets- d'œuvre de la musique, Po^i Juan, opéra de Mozart, arrangé en cinq actes par MM. Em. Descharnps et Castd-Blaze. i.

M"^ Plessis a eu les plus heureux débuts au Théâtre-Français dans les rôles d'ingénue, e* ce théâtre a obtenu encore un succès arec la Passion secrète , comédie en trois actes et en prose de M. Scribe , sur laquelle nous reviendrons plus tard. i.

Une Dame de l'Empire a été, heureusement, la seule pièce nouvelle que le théâtre du Vaudeville ait donné dans le cours de ce mois sous les auspices de MM. Ancelot et Paulin. Ce nouveaa scandale n'a été accompagné d'aucun autre, i.

Le théâtre des Variétés a encore joué deux ouvrages : la Paysanne demoiselle , vau- deville en quatre actes do MM. Xavier et Masson ; et les Boutiquiers , comédie -vaude- ville en deux actes, de M. Dumersan. 2.

Le théâtre du Palais-Royal a présenté l'historique de ce raonnm'^nt sous le titre de : les Quatre dges da Palais-Roj'al, histoire dramatique en quatre époques et en huit ta- bleaux, par M. Théaulon. i.

La Vénitienne , de M. Anicet-Bourgeois, qu'on avait vue aux Italiens sous le nom d'il Bravo, a paru sous ce titre à la Porte-Saint-Martin, portant, comme le Libretto , le cachet étranger du roman de Fenimoore Cooper. i.

Outre le vaudeville de la Chambre dema femme , de M. Dumersan. le théâtre de la Gaîté a donné Valentine , drame en cinq actes , imité du roman de M™^ G. Sacd , par MM. Pixéricnurt et Francis. 7.

Pour ne pas être en reste et en arrière , l'Ambigu-Comique a donné le drame de Juliette , en cinq actes et six tableaux, de MM. Albert, Fabrice-Labroussc et Alphons*' Brot , plus deux vaudevilles : le Retour du Pérou, en deux tableaux dont on n'a voulu voir que le premier , un Soufflet ou le Bal costumé , en un acte, de MM. Dé- saugicrs et Adolphe, et le Doigt de Dieu , mélodrame en un acte de MM. Henry et Mon-

Et enfin , pour ne rien oublier des événemens de théâtres , pen'^ant le premier tri- mestre de 1834 , il f^ut au moins faire mention du succès que les animaux de M. Mar tin, escorté du jongleur Abdul-Muza, ont obtenu au Cirque-Olympique.

Ce relevé général des ouvrages nouveaux, joués dans le cours des trois derniers mois , présente un résultat aussi peu satisfais^nt pour la littérature, sous le rapport de l'art . que pour la société dans l'influence que le théâtre exerce sur elle. On remarque d'abord que sur trente-huit ouvrages donnés sur onze scènes différentes, vingt-cinq, ou les deux tiers de ce nombre total , sont des vaudevilles; huit, des mélodrames ; le genre lyrique a obtenu trois poèmes : un à l'académie royale de musique; deux à l'opéra- comique ; la musique exclusive a eu un seul succès; et le théâtre français, un seul ouvrage.

On voit ensuite , par là, combien le genre mesquin et bâtard du vaudeville, et le genre violent et faux du drame ou du mélodrame dominent dans les productions dramatiques, et accoutument ainsi le public aux proportions théâtrales rétrécics , prétentieuses ou exa- gérées dont la représentation a éteint et détruit le goût du grand, du beau , du vrai . du naturel. Le movon qu'un public, incessamment distrait et occupé par de petites in- trigues sans vraisemblance , sans caractères développés , sans élégance et même sans cor- rection de style, ou ému, jusquà la stupéfaction, par des situations horribles et des sentimens hors nature, le moyen , dis-je , que ce public cons^rvT le bon sens, la déli- catesse, le tact, la patience même qui sont nécessaires pour comprendre, sentir et jugor sainement les combinaisons d'oeuvres vraiment littéraires qui satisfassent aux lois de le raison , des nobles émotions et de la pureté du langage? En appréciant avec équité , l'ac- tion et la réaction que le jiublic et le théâtre exercent l'un sur l'autre, ou, en d'autres termes, l'influence de la société, telle qu'elle est, à l'égard de la scène , et réciproque- ment l'influence de la scène envers la société, on voit qu'elles se corrompent mutuelle- ment, et qu'elles sont enç;agécs ensemble dans une sorte de cercle vicieux elles sem- blent se complaire et se gâter à plaisir. Le talent des poètes s'est mis au niveau de la mé- diocrité du goijt et dos lumières du public , ou le jmblic s'est arrangé et contenté de la médiocrité d'invrntion et de style des poètes , en s'abaissant jusqu'à eux ou en ne les élevant pas jusqu'à lui. Les auteurs valent les spectateurs, ou les spectateurs valent les auteurs , et tous ensemble veulent rt peuvent marcher de compagnie; mais n'est-ce pas un affligeant tableau que celui que présente, sous ce rapport, la société française! Sur

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toutes les scènes dramatiffiics , Tindustric, la folie, le mauvais goût, à peine deVuisés par le tafent , riiabilete ingénieuse, ou l'aitifice du langage. Nulle part , le génie de l'in- vention ou la supériorité du style I le tLëâtre et le public, le public et le théâtre se dé- gradant et s'abrutissant l'un l'autre sans s'en appcrcevoir peut-être, ou pcMit-être aussi par une de'plorable complicité'. La Frnace , privée d'un homme de génie qui vienne lui faire voir par ses œuvres le vide , la nullité , le danger des productions dramatiques dans lesquelles elle se plonge, et privée à la fois d'une critique journalière , indépen- dante , sévère , courageuse , qui vienne l'éclairer cette France , renverser à ses yeux les succès et les sottises de la médiocrité, et l'exciter aux sifflets qui seuls peuvent forcer les auteurs à chercher et à trouver d'autres et de meilleures combinaisons , et à rendre plus difficiles , sur les plaisirs qu'il va chercher au théâtre , un public dont le sens et le goût s'épureraient et réagiraient alors sur les ouvrages / mais au milieu de ces re<^rets et de ces vœux , ne nous égarons pas nous-mêmes. Jetons nos regards sur la situation gé- nérale où la société est arrivée , et n'exigeons pas, n'espérons pas même qu'une époque les esprits ne sont pas moins fondamentalement troubles que les caractères ce sont pro- fondément faussés , produise un ou plusieurs de ces hommes qui commandent aux autres et se font suivre par eux. La France est , surtout en ce moment , en travail d'une transi- tion sociale. Nous avons la littérature de notre politique , et notre patrie ne recouvrera sa supériorité littéraire que , quand dégagée des illusions et des discordes , elle aura re- trouvé toutes les forces dans l'accord antique et national du pouvoir légitime et de la liberté générale.

Toutefois , et après avoir remarqué le produit et l'influence du théâtre actuel , sous le rapport de l'art, il convient , tout abaissé et dégradé qu'il soit , de le considérer encore dans son influence sur la morale publique; d'examiner son allure , sa tendance vers telles ou telles combinaisons qui affectent les mœurs et les sentimens des masses. Les ouvrages des trois derniers mois sont à cet égard, en parfaite identité avec ceux des temps précé- dens. Le vaudeville et le drame ne se contentent pas de dominer, de rétrécir et de gâter le goiit du public. Ils répandent encore au sein de toutes les classes les notions les plus per- nicieuses, les exemples les plus corrupteurs. Comment pourrait-on espérer que le peuple ( nous n'exceptons aucune des hiérarchies sociales ) conservât quelque pudeur dans ses re- lations privées, quelque moralité dans ses actions communes, lorsqu'on lui présente sans cesse le tableau du désordre , de la séduction , du scandale ou du crime? il a le cœur et l'esprit incessamment frappés de tout ce qui peut le porter au mal : des courtisanes en prospérité et se défendant par des sophismes ou des sentimens fardés, de la réprobation qui devrait peser sur elles , en admettant qu'on put les offrir elles mêmes à la décence pu- blique ; de jeunes filles, toujours dépouillées de principes chrétiens , et ne manquant Ja- mais de succomber à des séductions colorées, qu'on justifie et qu'on innocente des femmes mariées dans l'oubli de tous leurs devoirs j des libertins étalant leurs coupables maximes et des situations dramatiques à l'avenant de pareils personnages I nnl n'y saurait résister , et l'infiltration des maximes et des exemples de corruption pour tous les âges et pour tous les sexes , se fait journellement sans contrepoids et sans contraste. Pour s'excuser les au- teurs répètent que les vicieux et les criminels sont toujours punis à la fin de leurs ouvra«^es. Belle excuse ! Cela n'est pas vrai , d'abord , de tous les dénoueraens ; car Giovanni dans la Fénitienne , Henry dans Juliette, et tant d'autres encore ne reçoivent de punition que par le renversement de leur projet. Ensuite , la rapide conclusion de cesdénouemens peut- clle effacer de l'esprit duspectateur, etles impressions et la force de l'exemple des moyens qui sont mis en œuvre I En accoutumant au tableau du mal, on en rend l'imitation facile. La tendance du mélodrame, le Doigt de Dieu, Juliette , Falentine, la Vénitienne, le Brigand et Le Philosophe, Léonard, est toujours la même par la fausseté, l'exagération des sentimens , des maximes , et par la désordre et la violence des situations et du lang-ige. Le vaudeville complète ces enseignemens dramatiques, dans l'impossibilité, par son genre, de porter aussi loin les effets du théâtre , il .se complait alors dans le scandale des mœurs privées , et pour ne citer que celles-ci , la Dame de V Empire , la Liaison Dangereuse et les Papillottes de Ninon , mettent au grand jour ce que la pudeur prend toujours soin d'étouffer.

Sur trente huit pièces de théâtre, on ne peut donc, en trois mois, en compter qu'une

seule l'art littéraire ait fait du moins quelques efforts pour se produire et déssimuler

les vices du sujet dont il s'était emparé. C'est la Passion Secrète , comédie en trois actes

de M. Scribe, au Théâtre-Français; et encore, en dépouillant cet ouvrage du prestige de

SUPPLÉMENT AU NUMÉRO DU 5 MAI. 4

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la Scène, que voit-ou? Une jeune femme sur le point de sacrifier son honneur et se» de- voirs conjugaux pour satisfaire aux dettes honteuses que lui a fait contracter la passion du jeu. En vain toute Ihabiletc de l'auteur a-t-elle cte mise en action pour dérober la sorte d'ignominie qui s'attachait au personnage principal. Madame du Listel a beau n'avoir été entraînée, comme maigre elle, dans le désordre d'une détestable passion, que pour érhappfi- anx mouvcmens de son cœur qui l'aurait conduite à céder à un sentiment coupable; elle n'en est pas moins placée dans une situation déshonorante d'où elle ne sort que par Je hasard d'une générosité peu commune. C'est toujours le tableau de la partie mauvaise de la société olferte, non pas en immolation à la partie saine de cette société, pour dédom- mager celle-ci des sacrifices qu'elle fait à l'observation de ses devoirs , mais pour justifier et excuser l'autre des désordres dans lesquels elle se répand par les motifs les plus inno- cens. En faisant croire que le monde est ainsi fait, que tons ceux au milieu de qui nous vivons sont en proie aux mêmes vices, aux mêmes dérèglemeps,on pousse à les imiter ceux qui, au contraire, auraient besoin d'être retenus ou soutenus dans la voie toujours si diffi- cile du bien et des convenances. Ce n'est point à colorer le mal, le désordre, la passion que le théâtre doit viser ; c'est à inspirer le désir , le goût de ce qui est beau et bon. C'est vers ce but de civilisation publique que les arts doivent se diriger, et particulièrement l'art dramatique qui s'adresse à toutes les intelligences et à toutes les sensations. Ainsi, tout en reconnaissant l'e-prit et le talent que M. Scribe a, comme à son ordinaire, répandu dans Une Passion Secrète, devons-nous regretter d'autant plus , que ce ne soit pas à d'au- tres tableaux qu'il applique l'habileté de ses combinaisons, le comique et le naturel de son dialogue, et la vérité d'observation que l'on remarque dans la plupart des caractères mo- dernes qu'il sait allier, avec tant de vivacité, aux actions piquantes qu'il jette à profusion sur la scène.

MÉMOIRES DE M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND.

Nous sommes allés au nom de la Jeune France, prier M. de Chateaubriand, dont 1* protection a toujours été pour notre œuvre si active et si paternelle , de nous ouvrir ces trésors que le public n'ose désirer, car pour y arriver il lui faut heurter du pied la tombe du grand écrivain. M. de Chateaubriant rend à notre âge sympathie pour sympathie, compris de nous il sait nous comprendre.