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LE
CORRESPONDANT
PARIS. — INP SiMON RACON ET COMP, PLE DP ERFURTN, 1.
LE
CORRESPONDANT
RECUEIL PERIODIQUE
RELIGION — PHILOSOPHIE — POLITIQUE — SCIENCES — LITTERATURE — BEAUX-ARTS
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TOME SOIXANTE-SIXIEME
DE LA COLLECTION
AOUVELLE SERIE — TOME TRERTIEMS
PARIS CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-EDITEUR
29, RUE DE TOURNON, 29
1865
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LE
CORRESPONDANT
LE GENERAL DE LA MORICIERE
C'est la triste destinée'de ceux qui survivent 4 leur génération en se survivant 4 eux-mémes, d’avoir & parler sur la tombe des amis, des compagnons, des chefs qui ont le bonheur de partir les pre- miers. Reéduits a envier le sort de ces devanciers, ils cédent volon- tiers 4 la tentation de tromper leurs regrets en recueillant leurs souvenirs ; en essayant ainsi de soulager leur douleur, ils croient, peut-étre 4 tort, avoir quelque chose & apprendre aux contempo- rains oublieux ou 4 une postérité indifférente.
L’élite des hommes qui datent des premiéres années de ce siécle commence déja & étre décimée par la mort. Et cette mort, tout en les frappant d’an coup prématuré, et dans la pleine possession des dons que Dieu leur avait prodigués, a été souvent précédée d'une dis-
ce ou d'une retraite si prolongée que l'on se trouve raturel- lement porté a les envisager comme entrés depuis longtemps dans
x. S&m. T. XXX (LXVI° De La courect.). 1°¢ Livnatson. 25 Serrewenr 1865. 1
2 LE GENERAL DE LA WORICIERE.
Phistoire. Leur austére et mélancolique destinée, aggravée par 1’in- censtance de leur pays, peut au moins servir 4 reculer la perspective d’ou notre regard les contemple.
Quoi de moins semblable 4 l’époque ou nous sommes que ces pre- miéres et splendides années de !a royaulé parlementaire qui furent celles of Léon de La Moriciére fut révélé 4 la France et 4 la gloire? Toute une puissante génération, délivrée du despolisme militaire et de la censure impériale, affranchie, élevée ou complétée par le régime libre et loyal de la Restauration, était alors cn pleine séve et en pleine fleur. Une pléiade d’hommes éminents, de talents originaux, de.re- nommeées populaires, apparaissait en téte de toutes les grandes direc- tions de lintelligence nationale. La premiére condition de la vie d'un peuple libre et maitre de ses destinées était ainsi accomplie. I était gouverné ou représenté par ses hommes les plus éminents. Toutes ses forces vives, tous ses besoins réels, tous ses intéréts légitimes élaient représentés par d’incontestables supériorités. Les noms de Casimir Perier, Royer-Collard, Molé, Berryer, Guizot, Thiers, Broglie, Fitz James, Villemain, Cousin, Dufaure, donnaient aux luttes de Ja tribune et au gouvernement du pays par lui-méme un éclat qui n‘a- vait point été surpassé, méme en 1789. Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset marquaient la poésie d’une empreinte aussi neuve qu’ineffacable. Ary Scheffer, Delaroche, Delacroix, Meyerbeer, dans les arts; Cuvier, Biot, Thénard, Arago, Cauchy, dans les sciences ; Augustin Thierry, Michelet, Tocqueville, dans l'histoire et la phi- losophie polilique, ouvraient des voies nouvelles of se précipitait une jeunesse ardente et fiére. Lacordaire et Ravignan faisaient rayonner autour de la chaire chrétienne une auréole d’éloquence et de popularité qu’elle n'avait pas connue depuis Bossuet.
Il s'‘agissait de savoir si cette féconde éclosion de la vie politique, intellectuelle et morale rencontrerait un développement analogue dans la vie militaire ; si toule cette gloire purement civile n’éteindrait pas le prestige nécessaire de la gloire des armes. A ce doute, l'armée d'Afrique se chargea de répondre.
Dans ses rangs des hommes nouveaux et prédestinés 4 la gloire commencérent bientét & poindre. Chaque année, chaque jour aug- mentait leur renommée. Les vrais soldats de la France libre et libérale étaient trouvés. Elle apprit 4 saluer avec une confiante ad- miration une nouvelle lignée de braves, aussi chevaleresques, aussi redoutables que les plus braves d’entre leurs péres, mais avec des vertus trop souvent inconnues aux soldats d’autrefois, des vertus modestes et austéres, des vertus civiques qui furent ’honneur et le salut de la patrie au jour du danger social. L’illustre Changarnier est le seul de cette glorieuse phalange qui puisse encore recueillir ici-bas
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Ihommage de notre fidéle reconnuissance. De ses nobles compagnons, les uns, comme Damesme, Négricr, Duvivier, Bréa, se sont fait tuer. dans les rues de Paris en 4848, pour que la France restat un. pays civilisé ; les autres et les plus illustres, Cavaignac, Bedeau, La Moriciére, sont morts,. un 4 un, obscurément et prématurément, rendus par une implacable destinée inutiles au pays qu’ils avaient sauvé, Cela serre le coeur, et, certes, cela ne fait pas honneur a notre temps.
De tous ces preux, le plus jeune, le plus sympathique, le plus brillant, le plus rapidement populaire fut ce La Moriciére qui vient de nous étre arraché, encore si plein de feu, de lumiére et de vie, de force et de foi, de force pliysique et morale, de foi en Dieu et dans l'avenir de la France. Bien peu savent ou se souviennent aujourd hui que le futur vainqueur d’Abd-el-Kader, simple lieutenant du génie ala prise d’Alger par le maréchal de Bourmont, fidéle aux traditions de sa race royaliste, accompagna presque seul jusqu’au rivage le vain- queur disgracié et proscril; puis revint prendre son rang dans l’armée ou il devait conquérir la plus éclatante renommée, sans se douter assurément que lui aussi connaitrait un jour |’injustice, lingralitude, la proscription, ]’exil et l’oubli’. Mais tout le monde sait que le nom de La Moriciére, comme celui de Changarnier, est inséparable de I'é- pisode le plus dramatique de notre histoire africaine, des deux expédi- lions de Constantine. Le pinceau d'Horace Vernet nous a tous fami- liarisés avec ces exploits prodigieux : il a fait revivre pour nous linébraniable intrépidité de Changarnier, enfermé dans le bataillon earré qui sauva l’armée lors de la premiére retraite, puis la bouil- lante audace de La Moriciére 4 la téle de ses zouaves, le fez rouge sur latéte, le burnous blanc sur l’épaule, se précipitant le premier au sommet de la bréche, ou il allait disparaitre bientét dans un nuage de fumée et de poussiére, au milieu d'une effroyable explosion, pour étre retrouvé, les yeux presque perdus, sous un groupe informe de sol- dats noircis par la poudre, aux vétements calcinés, aux chairs brilées *. A partir de ce jour, il épousa la renommeée. Toute la France éprouva cequ'a si bien rendu Tocqueville dans une lettre intime du 14 no- vembre 1837 : « Je m’intéresse sans cesse et plus que je ne puis me Vespliquer 4 La Moriciére... Cet homme m’entraine malgré moi, et quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m’a semblé que je le voyais arriver le premier au haut de la bréche et que toute mon
' [i doit m’étre permis de renvoyer les lecteurs du Correspondant, pour tous les détails de la carriére tnilitaire du général de La Moriciére, a l'articlede M. de Meaux dans le numéro du 25 avril 1860.
* Les Zouaves et les Chasseurs a pied, par S. A. R. le duc d’Aumale, 1855. Histoire de la Conquéte d' Alger, par M. Alfred Nettement.
4 LE GENERAL DB LA MORICEERE.
Ame était un instant avec lui. Je l’aime aussi, je crois, pour la France; car je ne puis m’empécher de croire qu’il yaun grand général dans ce petit homme-la‘. »
Incorporé aux zouaves, dés la formation de ce corps en 4830, c'est lui qui, en y gagnant tous ses grades jusqu’a celui de colonel, a créé le prestige européen de cette troupe incomparable ; en méme temps
_que par sa vigilante activité dans les bureaux arabes, i] préludait & l'exercice des plus rares facultés pour l’organisation et ]’administra- tion militaires.
A trente-quatre ans, maréchal de camp; 4 trente-sept, heutenant général ; 4 trente-neuf, gouverneur général de |’Algérie par intérim ; il ne quitta cette terre qu’aprés l’avoir rendue a jamais francaise, en - réduisant Ab-del-Kader a livrer son épée au ducd’ Aumale, jeune et vail- lant prince dont la gloire naissante allait, elle aussi, descendre si promptement dans la triste nuit de l’exil. Il la quittait au commence- ment de 1848, emportant avec lui une réputation non moins pure que brillante et populaire; une réputation dont pas une ombre, pas un souffle n’avait terni l’éclat. L’audace de son courage, I’habileté de sa stratégie, le noinbre et l’éclat de ses succés, ctaient rehaussés par la plus rigide intégrité, en méme temps que par une humanité, une générosité d’autant plus méritoires qu elles pouvaient codter a son im- pétueuse nature, quand il fallait en faire profiter des ennemis bar- bares qui égorgeaient ou mutilaient nos soldats prisonniers *.
4 Tocqueville né le 29 juillet 1805, était presque du méme Age que La Moriciére, né le 6 février 1806. Avant d’étre collégues et amis 4 Ja Chambre et au ministére, ils s‘étaient rencontrés, tout jeunes encore, en 1828, a Versailles, ou Tocqueville étail juge auditeur, et ou il recut la visite de La Moriciére, alors a peine sorti de I'Ecole polytechnique. Dans une lettre de cette date, qui se trouve dans la précieuse collection publiée par M. Gustave de Beaumont, Tocqueville trace du futur héros un portrait qui demeura frappant de ressemblance jusqu’é son dernier jour. « Je te dirai que j’ai été enchanté de lui personnellement : j'ai cru voir en lui tous les traits d'un homme veritablement remarquable. Moi qui suis habitué 4 vivre avec des gens qui se payent assez volontiers de mots, j'ai été tout surpris du besoin de neltete qui a lair de letourmenter sans cesse. Le sang-froid avec lequel il m'arrétait pour me demander compte d'une idée avant de me laisser passer 4 une autre, ce qui plusieurs fois m'a un peu déconcerté, sa maniére de ne parler que de ce qu'il entend parfai- tement, m’ont donné de lui une opinion supérieure a celle que j'ai presque jamais concue d'un homme au premier abord. »
2 « Ens’éloignant de ces rivages qu'il avait abordés obscur et jeune, et qu'il quittait iHustre sans paraitre vieilli, il en emportait un souvenir plus précieux que le bruit de ses exploits : sa gloire était sanstache, ses mains toujours ardentes aucombat ne
s’étaient pas souillées des abus de 1a victoire. Au temps ou irritation contre un en- - Nemi qui massacrait nos soldats prisonniers était monlée 4 son comble, La Mori- ciére, poursuivant un jour une tribu soulevée contre nous malgré ses serments et l'ayant poussée jusqu’a la mer, arréta tout A coup ses colonnes, et suspendit sa ven- seance. Quelle crainte s’élait donc emparée de son ame intrépide? Lui-méme va
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ll rentrait en France, déja revétu d'une sorte d'auréole légendaire et reconnu par tous comme le vérilable type de l’héroisme désinté- ressé, de la hardiesse intelligente, de la dignité morale, de l’indé- pendance un peu hautaine et des instincts libéraux qui convenaient aux armées de la France moderne, telle du moins qu'on se la figu- rait alors. Race 4 part, aussi brillante qu’originale dans l’histoire militaire de l'Europe, aussi étrangére aux allures brutales du soldat de fortune des armées de Gustave-Adolphe et de Frédéric II, qu’au farouche et cruel orgueil des lieutenants de Napoléon, ces Africains se montrérent toujours les citoyens d’un pays libre et les mission- naires de la civilisation en méme temps que les premiers soldats du monde.
Mais la gloire militaire ne suffisait pas 4 La Moriciére. Entrainé par l'attrait alors tout puissant de la vie politique, il y aspira; et dés qu’il y fut initié, il la godta et l’aima avec la passion qu’il mettait a tout. En 1846, il brigua et obtint les suffrages de ses concitoyens. Arrivé 4 la Chambre des députés, il y prit place parmi les députés de Popposition modérée. Par un privilége bien rarement accordé, il lui fut donné de conquérir promptement, sur ce champ de bataille tout nouveau et si difficile, une notoriété et une autorité presque aussi reconnues et aussi légitimes que sur le théatre de ses exploits d’Al- gérie.
La Moriciére était né avec le don de l’éloquence; ce don qui n'est Ja condition premiére ni de l’exercice du pouvoir ni de l'amour de la liberté, mais qui ne sesépare guére plus de l'un que de l'autre, dans les pays et les temps de discussion libre. Il réunissait les trois qua- lités trés-rares que le prince des orateurs contemporains, M. Thiers, exigeait derniérement chez les hommes qui aspirent 4 gouverner : intelligence des affaires du pays, le talent de les exposer, le carac- lere nécessaire pour les défendre. Mais 4 l’encontre de Ja régle ordi- naire, son éloquence n’'était nullement le résultat du travail. Chez lui, l’orateur ne se dégagea pas lentement, comme cela est arrivé aux plus illustres, en marchant d’étape en étape par un progrés con- tinu vers la perfection. Il se révéla tout 4 coup comme un improvi- sateur hardi et heureux qui, sur un terrain bien choisi, n’avait rien a redouter de personne. Il se moquait volontiers de ceux qui pas- saient pour éloquents sans avoir sa facilité prime-sautiére: « Vous autres académiciens, -disait-il, vous avez toujours besoin de faire la toilette de votre parole : vous n’étes jamais préts quand on a besoin
nous le dire : « Dans la disposition d’esprit ou étaient nos soldats, cette vengeance aurait été peut-dtre trop sévére. » Belles et touchantes paroles qui relévent !homme dans le guerrier et attestent la crainte des excés au sein d’un courage que _n‘arré- taientpas les obstacles.» (Le général de La Moriciére, par le vicomte de Meaux, p. 11.)
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de vous. » Quant a lui, il l’était toujours ; ct c’était un vrai plaisir de l’entendre et de le voir s’élancer ala tribune comme 4 cheval, |’en- fourcher pour ainsi dire et la maftriser tout d’abord avec l’aisanced’un parfait cavalier; puis aborder les questions les plus compliquées, provoquer Jes adversaires les plus redoutables, {els que M. Thiers lui- méme, dominer le tumulte, ramener et enchainer]’altention distraite, instruire et charmer ceux méme qu'il ne parvenai pas 4 convaincre. L’ceil étincelant, la téte haute, la voix saccadée, il semblait toujours sonner la charge en parlant. Il maniait les chiffres, les images, les ar- guments, avec autant de prestesse, d'élan et de sans péne que ses zouaves. Souple et impétueux, bondissant comme la panthére, il tour- nait autour deson adversaire, comme pour chercher le point vulnérable avant de se jeter sur lui et de le renverser. Rarement il descendait de la tribune sans avoir remué son auditoire, éclairci une question, dis- sipé un malentendu, réparé une défaite, préparé ou justifié une vic- toire. Jamais le fameux mot de Caton sur les Gaulois ne fut plus exactement vérifié que par La Moriciére : Rem militarem agere et argute loqui. Sous ce rapport comme sous tant d'autres, il a été le plus Francais des Francais de notre age.
Cette double supériorité se manifesta avec un éclat aussi soudain que complet au milieu des effroyables périls suscités par la révolu- tion de Février. Nommé ministre de la guerre par un dernier effort de la légalité expirante, il se présenta avec son intrépidité accou- tumée 4 la populace insurgée. Elle le méconnut et l’outragea; ren- versé de son cheval, blessé de deux coups de baionnette, il ne déroba qu’avec peine sa glorieuse vie 4 de laches assassins. Quand le gouver- nement provisoire sortit de cetle émeutc, il ne voulut nile servir ni le combattre. Mais il promit d’accepter Ja République et de lui étre fidéle si elle voulait respecter et conserver l'armée. Cette armée allait devenir, entre les mains de l’Assembiée nationale et sous les ordres des cénéraux africains, le boulevard supréme de la civilisation euro- péenne. Quand les affreuses journées de Juin vinrent mettre 4 nu le fond de labime que Février avait creusé, La Moriciére était la 4 cété de Cavaignac, son ami, devenu son chef aprés avoir été son lieute- - nant, et qui, retenu lui-méme loin de la lutte par ses devoirs de chef du pouvoir exécutif, se hata de lui confier la principale part dans la répression de la plus terrible insurrection qui ail jamais éclaté dans la ville la plus révolutionnaire du monde.
Ceux qui étaient 1a, ceux qui ont respiré l'almosphére enflammée de ces jours solennels et terribles, parcouru ces rues étroites, en- combrées par des barricades de cadavres empilés et ot coulaient lit- {¢ralement des ruisseaux de sang ; ces quais déserls et ces quartiers bloqués dont le silence lugubre n’était interrompu que par la sublime
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horreur de la canonngde; ceux qui ont dd délibérer durant trois jours et deux nuits au bruit de cette canonnade, pendant que Jes messages de mort venaient alterner avec les bulletins de Ja plus triste mais de la plus nécessaire des victoires, ceux-l4 seuls peuvent savoir 4 quel prix et par quels moyens on devient réellement le sauveur de son pays, sans violer aucune des lois de la justice, de I’honneur ou de 'humanité.
Ceux quin’étajent pas 1a nese feront jamais une idée ni de l'étendue du péril, ni du précipice béant ou nous faillimes étre engloutis, ni de l'admirable mélange d'opinidtreénergie et d'invincible patience qu’il fallut déployer pour vaincre ces masses égarées, mais intrépides, aguerries, désespérées, et dont un trop grand nombre d’anciens mi- litaires dirigeaient les coups contre l’inexpérience de Ja garde mobile ou ’hésitation des troupes récemment rentrées dans Paris.
La Moriciére était plus que personne I’homme de la situation. Sa fougueuse nature le délivrait de cette tristesse patriotique qui fut si visible sur le noble visage du général Cavaignac pendant toute la durée dela crise sanglante qui devait l’élever au pouvoir supréme. En s'exposant comme 4 Constantine, et plus longtemps, plus dange- reusement encore qu’a Constantine; en se Jancant le premier contre les barricades que défendaient des adversaires tout autrement re- doutables que les Arabes ou les Kabyles; en prolongeant la lutte avec une résolution encore plus acharnée que celle des insurgés, La Mori- aire arracha Paris aux insurgés. La confiance qu'il inspirait aux froupes, l’entrain et la gaieté, Phéroique insouciance qui se mélaient a son indomptable obstination triomphérent de tous les obstacles el décidérent Ja victoire. C’est grace & cette victoire, et a elle seule, que la France fut tirée de l’abime et préservée de la barbarie.
Aussi, 4 son retour de la lutte, ce ne fut qu’un cri d’enthousiasme et de reconnaissance. Cavaignac se hata de mettre le sceau a cette acclamation générale, en l'associant 4 son gouvernement comme mi- nistre de Ja guerre.
Il yeut alors une courte période de confiance, d’union, de calme et de sécurité relative. Ces jours, bien que cruellement laborieux, durent étre doux aux deux amis, placés a la téte du pays qu’ils ve- naient de sauver el qui ne leur marchandait pas alors une gratitude si bien méritée. Leur union intime et fidéle, cordiale et patente, contribua souvent & l’agrément, au bien-étre de cette éclaircie. Elle recut une consécration officielle et touchante pendant la discussion de la Constitution, 4 l'occasion des articles relatifs 4 la force publi-
que. Ce fut une belle scéne. Un imprudent,'a propos de l’avancement quelque peu irrégulier du futur maréchal Bosquet, avait accusé de camaraderie le ministre de la guerre et parlé de ceux que le hasard
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et ja fortune portaient 4 la téte de l'armée. La Moriciére resta calme sous l'injure. Mais Cavaignac, assis 4 coté de lui sur le banc des mi- nistres, en fut indigné. Montant lui-méme 4 la tribune, il inter- pella l'agresseur: « Il ya une chose qui m’étonne, monsieur, c’est « que vous qui étiez 1a, sur 1a terre d’Afrique, comme nous, vous « n’ayez trouvé d’autre motif a l’élévation de cet homme que Ie « hasard ou la fortune. Quant 4 mol, sij’ai une surprise 4 exprimer, « c’est de le voir au second rang quand je suis au premier’. » Belle parole, vraiment digne de la plus belle antiquité, et comme savail en trouver quelquefois (4 cdté d'autres trés-malheureuses) ce fier et loyal Cavaignac, alors encore idole du mobile enthousiasme de la France conservatrice, qui allait bientdt ne lui laisser que le droit de dire avec non moins de modeste dignité : « Je ne suis pas tombé du pouvoir, j’en suis descendu. »
La Moriciére était alors 4 l’apogée d’une fortune que nul n‘était tenté de trouver excessive ou usurpée. A quarante-deux ans, investi d'une notoriété, d'une popularité universelles, il était le second per- sonnage de France. La supériorité qu’il avait acquise sur les champs de bataille d'Afrique, et sur les barricades bien plus formidables des rues de Paris, il la maintenait et l’exercait dans les conseils de son pays et sur le terrain mouvant ct périlleux de la tribune *. Méme quand on n’était pas de son avis, ce qui est souvent arrivé a ses amis de la veille comme a ceux du lendemain, on regrettait et on s'étonnait de n’étre pas en tout avec lui, on ne cessait de l’admier, de se sentir entrainé vers lui. On savait, on sentait que si les pas- sions ou les influences du moment pouvaient l’égarer, jamais les mi- sérables instincts de l’envie, de la servilité, de l’égoisme, d'une basse et vile ambition, de Ja soif des richesses ne trouveraient place dans cette male‘poitrine. Nous l’aimions, méme en le combattant. Et puis nous ne savions pas encore combien, sur divers points essentiels, i! voyait mieux et plus loin, dans ses emportements et ses brusqueries, que bien d'autres plus calmes ou plus expérimentés, et qui se trom- paient au moins autant que lui, mais autrement.
D'ailleurs, dans la vie publique des peuples libres et des grandes assemblées, si la lutte des opinions et des amours-propres engendre souvent des dissentiments trop bruyants et trop passionnés, ils sont rarement profonds et durables. On le voit bien par ce qui se passe chaque jour et depuis longtemps en Angleterre. On n’yest point réduit
! Séance de l’Assemblée nationale du 24 octobre 1848.
* « Jamais on ne poussa plus loin l'intelligence, la puissance du travail avec Ja passion de la lutte sous toutes les formes qui crée la vie publique. » Discours du général Trochu sur la tombe de La Moriciére 4 Saint-Philbert de Grand-Lieu.
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a couver dans le silénce et les ténébres des animosités que leur im- puissance méme rend incurables. Souvent, au contraire, dans cetle vie au grand jour, les amitiés les plus sérieuses et les alliances les plus sincéres succédent a des malentendus ou 4 des emportements qui, chez les Ames bien nées, ne peuvent survivre al’action du temps et 4 la lu- miére de l’expérience, quand on, est d’accord sur les grandes condi- tions de liberté, de dignité, de probité ect d’honneur,. sans lesquelles tout est nul de soi. En outre, peu avant de quitter le pouvoir, La Mo- niciére donnait, 4 ce qu’on appelait alors la réaction conservatrice, le gage le plus propre 4 faire oublier les discussions qui ]’avaient séparé de nous : il dirigeait lui-méme les premiers pas de l’expédition de Rome, et lui imprimait dés lors son véritable caractére, de défendre le Pape et d'assurer la liberté et la sécurité du chef de U Eglise'.
A lui doncl’honneur d’avoir pris l’initiative de cetteexpédition, dont il devait écrire, douze ans plus tard, le douloureux épilogue, avec le sang des jeunes martyrs de Castelfidardo. A Jui et aux deux Assem. biées la responsabilité glorieuse de ce grand acte de la politique fran- gaise, qui nous a été trop souvent reproché comme un crime par la démocratie césarienne pour qu'on ait le droit d’en faire a d'autres qua nous un hommage mensonger.
Dés lors et depuis, quand la substitution du prince Louis-Napoléon au général Cavaignac J’eut éloigné du ministére; quand la destitution de ses amis Odilon Barrot, Tocqueville et Dufaure eut entrainé sa dé- mission de l’ambassade de Russie, qu'il) avait acceptée sur leur de- mande; quand enfin la majorité conservatrice le rencontra souvent parmi ses plus vifs adversaires, avant de se diviser et de se tourner contre elle-méme, La Moriciére conservait aux yeux de tous une alti- tude 4 part et un ascendant singulier. Dans le présent, il était déja hors de pair; et l'avenir, quoi qu'il arrivat, semblait lui réserver uae place toujours éminente et toujours prépondérante dans les destinées de la France et de l'Europe.
li
En un jour, ou plutot en une nuit, tout ce présent et tout cet avenir s'écroulérent. A quarante-cing ans, La Moriciére, tombant de la plus belle position qu'un soldat francais pit occuper, sans qu’on edt & lui reprocher l’ombre d’un crime ou d'une faute, se vit fermer pour tou-
' Depiche du 27 septembre 1848 au général Molliére, publiée par Epoque du 17 novembre 1865. |
Sarreasaz 1866. 4*
10. LE GENERAL DE LA MORICIERE.
jours l’accés des deux carriéres ot il avait conquis une si glorieuse illustration, ot i] marchait l’égal ou le supérieur de tous. Sa vie mi- litaire et sa vie publique étaient closes. Le plus brillant de nos soldats succombaita une révolution militaire. L’>homme d'Etat et de tribune, si épris des sympathies populaires, était emporté par un mouvement que venait sanctionner une incontestable popularité. Il fut brisé quand la loi fut brisée avec l'assentiment du peuple; brisé pour étre resté fidéle 4 une opinion qui avait pour elle Je droit constilutionnel et Yinviolabilité du serment ; brisé bien moins encore par les impi- toyables exigences de la victoire que par l’oubli et abandon de la France; brisé pour n’avoir pas compris que cette France avait tout a coup changé dallures et de tendances, el ne croyait plus 4 rien de ce quelle avait prélendu croire ou vouloir depuis 1814. Il lui fut donc imposé, & son tour, de subir ces prodiges d'inconstance et d’in- gratitude ou se complait le public contemporain 4 l’égard des princes, quand ils sont libéraux, et des hommes supérieurs, quand ils sont honnétes.
Aucune amerlume ne lui fut épargnée; je parle des amertumes de coeur et d’esprit, les plus poignantes et les plus incurables de toutes. Et je parle non-seulement pour lui, mais pour ses vaillants et infor- tunés compagnons de gloire et d'exil. Dans les premiers temps de cet exil il ne rencontra, en dehors de la famille desa femme, que de trop rares sympatities, dans cette Belgique of les cathuliques surtout étaient presque tous sous lec prestige du vainqueur. A un age ot l'on a la conscience de la plénitude de ses furces et de ses moyens, ot l'emploi de ces dons de Dieu est le premier des besoins, il se voyait condamné & se déshabituer, non-seulement de l’exercice du pouvoir et du maniement des grandes affaires, mais de toute vie publique, de toute vic active. Il avait beau se répéter la devise de son génércux émule et ami, Changarnier : Bonheur passe, honneur reste. Il avait beau dire et écrire, comme le cointe de Maistre aprés Tilsitt: L Eu- rope est & Bonaparte, mais mon ceur est é moi. Il lui fallut connaitre et savourer longuement les langueurs mortelles du calme plat aprés les salutaires et vivifiantes excitations de l’orage; puis s‘enfoncer dans cetle oisiveté forcée, mére des désespoirs, dont parlait Fouquet & Pignerol. I! lui fallut apprendre a subir ces déchirements de l’impuis- sance, « cel amortissement du dépit, cette stérilité de la promenade et des livres pour un homme de son état, cel ennai d’une vie désoccupée, » dont la seule pensée faisait frémir Saint-Simon et l’enchainait dans les antichambres de Louis XIV.
Mais voici une épreuve plus cruelle, plus amére mille fois, dont ni Fouquet ni Saint-Simon ne pouvaient se faire unc idée.
La France va faire la guerre, la grande guerre : et ces vaillants, ces
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grands chefs de guerre n’y seront pas! C'est d’Afrique que I’on tire les bataillons qu‘ils ont formés, commandés, tant de fois conduits A la victoire el qui marcheront sous d'autres chefs 4 de nouveaux triom- phes! Eux si longtemps les premiers et les seuls; eux, sur qui les regards de la France et de l'Europe étaient accoutumés 4 se fixer; eux, lout frémissants encore d'ardeur, de vigueur, de patriotisme , les voila, sons avoir jamais failli 4 la patrie, 4 Phonneur, a la justice, les voila condamnés a Vinaction, 4 Youbli, au néant! Des renommées suballernes montent et s emparent du premier rang dans l'attention du monde. Qui peut dire, qui peut concevoir les angoisses, les tour- ments de ces hommes si illustres, si intrépides, et qu'on ne l’oublie point, si innocents, si irréprochables devant le pays et devant I’ar- meée ?
On nous dit anjourd’hui' qu'un mot, un seul mot ett suffit pour ob- tenir leur rappel en France, des commandements en Crimée, le baton de maréchal, et tout ce surcroit de splendeur et de prospérité que méne 4 sa suite la victoire. On n’en sait rien. Toujours est-il que ce mol, etit-il été écouté ou non, ne fut pas dit: et puisqu'il ne le fut pas, sans doute il ne devait pas l|’étre.
Nais quoi, élait-ce donc ce baton de maréchal, si cruellement dérobé 4 ceux qui Il'avaient si bien gagné; étaient-ce les grades et les décorations, les dorures et les traitements, vulgaire palure des ames vulgaires; était-ce la ce qui attirait, ce qui enflammait ces Ames hérviques? Non, mille fois non; c était le péril; cétait le dévouement; c était l'élan, l'action, le service de la France, |’amour du pays, l'amour du noble drapean qu‘ils avaient porlé si haut pendant vingt ans; la glorieuse confraternité des armes avec tant de bons soldats, {ant de braves officiers, issus pour ainsi dire de leurs lancs; c était la soif inextinguible et mille fois légilime d’'a- jouler de nouveaux lauriers 4 leurs lauriers d’autrefois : en un mot, c’éfait I’honneur. Et précisément célait |! henneur qui les condamnait a l’inaction, au silence, & la mort, la vraie mort et la seule quils eussenl jamais redoutée! — Jamais Calderon, le grand pogie espagnol, dans ces drames fameux qui roulent toujours sur les exigeances impérieuses, les raffinements impitoyables, les déli- Catesses torturantes de \'honneur, n‘avait imaginé une situation plus saisissante, une épreuve plus poignante, un défilé plus étroit, un joug plus écrasant. L’épreuve fut subie, Je défilé fut franchi, le joug fut porlé jusqu’au buul. Nous ne pouvons pas tout dire : et ce que nous disons n'est rien auprés de la souffrance que nous avons Yue, senlie, connue et partagée. Un jour viendra peut-étre ot ces
‘ Voir le journal l Epoque, du 13 septembre 1865,
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angoisses seront comprises et payées de l'admiration qui leur est due. Un jour... Mais qui sait? il faudrait pour cela croire 4 la justice de l'histoire : et qui sait s'il y aura encore une histoire digne de ce nom? On peut en douter, quand on songea ce qui se passe autour de nous, en un siécle qui s’est longtemps vanté d'avoir régénéré l'étude de l'histoire, et ou nous voyons des libéraux faire le panégyrique du Dix-Aout, des chrétiens applaudir 4 la révocation de )'édit de Nantes, et des écrivains fort accrédités dans leurs divers partis entreprendre 4 lenvi de rehabiliter la Terreur, l'Inquisition et Empire romain.
Rien n’a manqué, avons-nous dit, 4 l’infortune de notre ami. Aprés huit ans d’exil en Belgique, son fils unique tomba malade en France, et pendant qu'on débattait avec le pére désolé les conditions de son retour, l'enfant, le seul espoir de sa race mourut. Quand on lui permit enfin de rentrer, il était trop tard pour qu’il put recueillir le dernier soupir de cet enfant. Il en ful désespéré: «On me rend mon pays, » disait-il, « mais qui me rendra mon fils? » Ce n’était pas non plusson pays : du moins, ce n’élait plus le pays tel qu'il l’avait connu, le pays surtout dont il avait été si connu, si vanlé, si admiré. Le véritable exil n’est pas d’étre arraché a son pays; c'est d’y vivre et de n’y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer*. Il ne sen aper- cut que trop tét. Il comprit d’ailleurs la difference des temps et des hommes, ct s'y conforma avec une male et intelligente résignation, qui ne tenait en rien de l’adhésion, qui n’dtait rien, ni 4 l’énergie de ses convictions, ni a la dignilé de son attitude. Du reste, il n’avait rapporté de la terre d’exil ni illusions d’émigré , ni animosilés aveugles, ni amertumes mesquines ou bruyantes. Et cependant il n’était pas au bout de ses croix.
Il lui restait un dernier bien humain, une derniére planche sauvée du naufrage :sa vieille popularité parmi les contemporains et les compagnons de ce naufrage, auprés de ses vieux amis politiques, au sein du parti qu'il avait non-seulement servi et défendu, mais sur- tout honoré et protégé de sa gloire. Cette popularilé, il la risque tout a coup au service de la cause la plus délaissée, la plus contestée, la plus vilipendée. Il la risque et il la perd. Un prétre, qu’il avait connu soldat sur la terre d’Afrique et sous le drapeau dela France, avant de devenir son parent et son ami, vient lui olfrir au nom de Pie IX l'occasion de courir 4 de nouveaux périls, avec la certitude d’étre vaincu dans une lutte désespérée. Il y court. Aussilét un long cri d'insulte et de dérision s’éléyve du sein de tout ce quis’ap- pelle la démocratie européenne. Il est trainé aux gémonies, lui etla poignée de jeunes braves qui s'élancent sur ses traces. Une hideuse
4 Edgar Quinet.
LE GENERAI. DE LA NORICIERE. 1:
clameur sortie des profondeursde la bassesse humaine, des bords de la Tamise & ceux de ]'Arno, poursuit de ses invectives, de ses raille- ries, de ses calomnies la troupe dévouée et son chef héroique. Les plats calomniateurs de la vertu désintéressée parlent tous 4 la fois et parlent tout seuls. L’Europe et la France leur donnent raison. L'ltalie nouvelle rugit 4 son tour en se voyant abordée par des gens assez osés pour vouloir combattre et mourir sous Ics enseignes d'un pontife et d'un pére. Elle demande et obtient la liberté de les écraser. Mais elle essave de les tuer par le mensonge avant de les en- tamer par le fer, et par des mensonges tels que le monde n’en avait pas écoulé depuis le guet-apens de Bayonne en 4808. Un Cialdini use dire, dans un ordre du jour 4 son armée, que La Moriciére el ses compagnons sont des mercenaires altérés par la soif de l'or et du pillage et le roi Victor-Emmanuel annonce 4l'Empereur des Fran- cais « qu'il fait entrer ses troupes dans les Marches et l'Ombrie pour « yrétablir l’ordre sans toucher 4 l’autorité du Pape et pour livrer, s’il « le fallait, une bataille ala révolution sur le territoire napolitain'. » Huit jours aprés, les troupes de ce roi fondent dix contre un, sur la petile armée de La Moriciére. La bourgade inconnue de Castelfidardo est immortalisée par cette boucherie : Pimodan y périt d'une mort digne de son chef: celui-ci, réfugié dans Ancéne, capilule quand sa derniére piéce est démontée; ce général frangais, et quel gé- néral! rend son épée a des Piémontais. Ses jeunes compagnons, pri- sonniers comme lui, traversent I'Italie au milieu des avanies et des outrages. Lui-méme relaché, dés que l'ceuvre de spoliation est con- sommée, revient en France pour y ¢tre raillé par ceux qui |’avaient insulté au départ?.
Depuis lors tout s’est accompli, ou du moins tout a marché vers la fin prévue et voulue. Les plus sombres pressentiments, les plus tristes prédictions se sont vérifiées. La France chrétienne s’est résignée et l'Europe s’est habituée 4 ce qui paraissait, il y a cing ans, le nec plus ulira de l'iniquité impossible : on en est venua regarder le main- tien de la spoliation dans ses limites actuelles comme un bienfait
' Crcalaire deM. Thouvenel, ministre des affaires étrangéres, du 18 octobre 1860. — L'Opinion nationale, en digne Moniteur du Piémont, ajoute dans son numéro du 16 septembre 1860 : « Victor-Emmanuel se propose précisément de protéger le Saint-Pére et son autorité temporelle contre les entrainements des volontaires. »
* « Quand avec un rare et désintéressé dévouement au grand intérét religieux dont il était convaincu que la ruine entrainerait la ruine de l'ordre social tout en- tier, il alla, maigré l'impuissance militaire évidente de leffort qu'il méditait, offrir au Souverain Pontife l‘appui de son nom et deson épée, il fut suspecté d’am- bition, et Cefut uneinjure. Et quand il succomba dans une lutte que sa prodigieuse inégalité suffirait & ennoblir, il fut raillé. » Discours du général Trochu aux obsé- ques de La Moriciére
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dont la certitude ferait éclater un Te Deum sur les lévres des catholi- ques endormis ou trompés.
La Moricitre a vu tout cela, a souffert tout cela, et ce n’a éé que la derniére phase d'une disgrace qui a duré quinze ans sans relache et sans revanche. Comme celle vie ainsi déchirée en deux tirait sa fin, par un jeu insolent de la fortune, par un contraste et une coincidence dont l’étrange mystére sera un des étonnements de l'avenir, Abd-el- Kader arrive en France pour y étre regu en souverain!
Le vainqueur et le vaincu se sont rencontrés, dit-on, dans la rue; La Moriciére 4 pied, confondu dans la foule, Abd-el-Kader avec toute la pompe-de son allirail officiel, le grand cordon de la Légion d’hon- neur sur ta poitrine. [ls n’ont échange qu'un regard. Aprés quoi le prisonnier de 1847 s'est trouvé suftisamment vengé du prisonnier du 2 décembre. Poursuivant sa carri¢re 4 grand fracas, caressé, fate, acclamé par les courtisans, les fouctionnaires ct les francs-macons, présenté a la jeunesse universitaire comme un type de la civilisation moderne et de la religion des grandes Ames, Abd-el-Kader quitle en triomphateur le sol de la France, avec ses femmes, pour aller retrou- ver son palais d Orient.
La Moriciére rentre chez lui pour y mourir : et il y meurt tout seul, oublié dela foule, ignoré de la génération qui s’éléve, enseveli dans le silence par les flatteurs et les satellites de la fortune. La mort de ce grand serviteur de la France est annoncée par le journal officiel de l’Empire francais, parmi les faits divers, aprés un article sur la conduife des eaux dans Paris. Au déclin du jour, son cer- cueil, se dirigeant vers un cimetiére de village, traverse obscurément les rues de cetle Babylone qu’il a sauvée, réellement sauvée de la barbarie ; ces rues naguére sillounées par le pompeux cortége d'un maréchal de France, nommé Grand Maftre de la franc-maconnerie par décret impérial. |
Pendant que les Cialdini, les Fanti et tant d’autres auteurs et fau- teurs du guet-apens de Castelfidardo, tant d'autres violateurs du droit des gens et de Ja foi jurée, survivent et triomphent, nageant dans l’opulence et la prospérité, La Moriciére, pour avoir été fidéle 4 la loi, 4 l’honneur, 4 lareligion, s'éteint et disparait, vaincu, mé- connu, oublié.
Je l'ai dit, les jugements de l'histoire me sont suspects, parce qu'elle est presque toujours la servante ou la prétresse du succés; mais ses ré- cits sont foujours instructifs, et je consens 4 ce qu on l’interroge pour savoir si elle fournit beaucoup d’exemples d’une destinée plus tragi- que. °
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Cela dit, et aprés avoir ainsi touché le fond de l’abime, l'Ame op- pressée se reléve pour conlempler et adorer la grandeur et fa gloire de l’adversilé. Sachons le reconnaitre et le dire : La Mori- ci¢re, triomphant et satisfait, maréchal de France, vainqueur a |’ Alma ou 4 Magenta, salué par Ja curiosité empressée des mullituiles, alourdi et engraissé par la prospérité, ne fat point sorti de la foule éclatante des genéraux heureux, n‘edt point atteint une autre gluire quecette gloire militaire dontla France a été de tout temps éprise et de tout temps saturée. Sa figure, placée 4 son rang dans les galeries de Versailles, au milieu de tant d'autres, n’edt éveillé dans les Ames quune émotion banale et passagére. Mais La Moriciére, trahi par la fortune, disgracié, proscrit, insulté; La Morici¢ére, vainqueur de lanarchie et victime de la dictature; La Moricicre, condamné par Phonneur au supplice d’une obscure oisiveté; La Moriciére, vaincu 4 Casielfidardo et captif a Ancéne ; Ja Moriciére, subissant l’injure du sort avec une modestie ct une gravilé toute chrélienne; puis, mourant tout seul, mais debout et le crucifix 4 la main : voila un personnage qui sort tout & coup des rangs vulgaires pour monter aux grands sommets de l'admiration humaine! Voila une gloire tout a fait Apart qui rajeunit l’ame, qui l’exalte en ta purifiant, et qu’on ne vou- drait échanger contre aucune autre. Voila un spectacle comme |'histloire en offre trop rarement, et comme nous én avons besoin, nous sur- tout, nous Frangais, nous catholiques, trop dociles adorateurs de la force et de la fortune. Oui, cette gloire est enviable, et au fond la plus enviable de toutes. La nature a beau regimber; la raison et la foi sont d'accord pour le proclamer. Nous sommes fous émus par le souvenir de Catinat vieilli, misde célé et résigné dans sa retraite, y rappelant « par sa simplicité, par sa frugalité, par le mépris du monde, par la paix de son ame et 'uniformilé de sa conduite, le sou- venir de ces grands hommes qui, aprés les triomphes les mieux mé- rités, retournaient tranquillement a leur charruc, toujours amoureux deleur patrie et peu sensibles a l'ingratitude de Rome qu’ ils avaient si bien servie'.» Mais Catinat vraiment malheureux, Catinat prison- nier, exilé et disgracié, Catinat éloigné a la fleur de 1’4ge du com-
t Saint-—Simon.
I) LE GENERAL DE LA MORICIERE.
mandement des armées edt été bien plus grand. encore; comme notre La Moriciére, il edt rappelé le souvenir sublime de saint Louis dans les fers. L'antiquité a dit que "homme de bien aux prises avec l’adversité était le spectacle le plus digne, si ce n'est le seul digne des regards de Dieu. Le ehristianisme ajoute que c'est le spectacle le plus salutaire et le plus nécessaire au cceur de l'homme.
La Moriciére a été choisi parmi nous pour nous donner cette haute legon dans toute sa majesté et toute sa beauté. Il a montré ce double caract¢re de docilité sous l’épreuve et d’empire sur le malheur qui fait les grands hommes et les grands saints. C’est qu'il y avait en lui Pétoffe d’un grand chrétien.
I’épreuve et |’exil développérent rapidement dans cette belle dme les germes de la foi que l'éducation domestique y avait semés et que de purs et nobles exemples, tout proches de lui, lui fai- saient chérir et admirer. Par son mariage avec la petite-fille de la marquise de Montagu, il était entré dans une famille ou les cala- mités les plus atroces et les plus imprévues supportées avec une énergie surhumaine n’avaient laissé dans les dmes qu'une sérénité
sublime, et une compassion plus grande encore pour les bourreaux que pour les martyrs. Enflammeé par les récits d'une belle-mére qui est restée pour lui, jusqu’a son dernier jour, l'amie la plus dévouée et Ja plus enthousiaste, La Moriciére eut la premiére pensée d’une publication destinée 4 compter parmi les trésors de notre histoire, et dont il dirigea la premiére rédaction*. En apprenant 4 juger l’ac- lion de la vertu chrétienne sur les plus touchantes victimes de la Terreur comme sur les obscurs devoirs de la vie domestique, il fut conduit plus loin et plus haut encore. L’étude, une élude active, ar- dente, approfondie des doctrines et des résultats de la religion, devint son occupation premiére ; il la poursuivit jusqu’é sa fin avec une persévérance infatigable. Une fois chrétien par la pratique comme par la foi, il voulut l’étre au grand jour, et sans plus reculer devant le respect humain, devant les dédains del’incrédulité, que devant les Arabes ou les barricades. On le voyait au pied de la chaire chrétienne®, suivre la parole du prédicateur avec l'attention agitée, la vivacité de geste qui lui était habituelle, marquant sur ses traits si noblement accentués, et comme taillés par le ciseau du sculpteur, une adhésion expressive, quelquefois une contradiction impatiente de se mani- fester, comme s’il avail di aborder 4 son tour cette autre tribune.
‘ Anne Dominique de Noailles, marquise de Montagu. Rouen, 1859, imprime- rie Péron.
* Tout Bruxelles I'a vu ainsi pendant les prédications de l’éloquent et pieux pére Dechamps qui vient d'étre appelé a l’évéché de Namur.
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Un jour, & Bruxelles, un ancien collégue et ami, qui !’avait connu lout autre, le trouva penché sur ses cartes, ou il marquait, avec une fiévreuse anxiété et une sympathie passionnée, les progrés de nos armées en Crimée. Pour assujettir ces carles déroulées, il avait employé les livres qui lui étaient devenus les plus usuels, le Catéchisme d’abord, son livre de messe, puis l'Imitation de Jésus- Christ, et je ne sais quel volume du pére Gratry. A la vue de ces quaire ttmoins d'une préoccupation si nouvelle, le visiteur ne dissi- mula pas sa surprise : « Eh bien oui, dit le général, j’en suis 1a; jc « moccupe de cela; je ne veux pas rester, comme vous, le pied en « l'air, entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit; je veux savoir « ou je vais, 4 quoi m’en tenir. Et je n’en fais pas mystére. »
(e courage public contre les ennemis de la foi lui valut, des mains de Dieu, le don mespéré, Je don incomparable de la magnanime patience dont il avait besoin pour supporter et accepter son épreuve, pour offrir 4 Dieu tous les biens sacrifiés de sa glorieuse vie. Les pro- grés de cette grande 4me devinrent chaque jour plus sensibles et se manifestérent surtout par sa résignalion en présence de la croix si lourde qui lui était infligée.
On salue la croix de loin, dit Fénelon, mais de prés on en a hor- reur. Ce fut le contraire pour La Moriciére : il ne l’avait guére saluée de loin; mais quand elle vint, il l’embrassa, la souleva et la porta Jusqu’au tombeau avec une générosité, une sérénilé et une simplicité surnalurelles. L’expérience crucifiante qui, toujours selon Fénelon, doil nous arracher & nous-méme et aux désirs du siécle, ne trouva chez lui ni révolte, ni défaillance, ni mollesse impuissante. II entra dans cette nouvelle carriére et il y marcha jusqu’au bout avec |’impé- tueuse et opinidtre résolution de l'homme de guerre qui veut devenir l'homme de Dieu.
Un grand génie |’a dit : Ilimporte & lhonneur de |'espéce humaine que les Ames nées pour souffrir sachent bien souffrir. La Moriciére n éait pas né pour souffrir ; il élait né pour combatire et pour com- mander, pour vaincre et pour éblouir. Et néanmoins, quand la vie n'a plus été pour Jui qu’une longue souffrance, il a su bien souffrir, souffrir en chrétien, souffrir en soldat de Jésus-Christ, en vainqueur du mal; souffrir non pas pendant quinze jours ou quinze mois, mais pendant quinze ans et jusqu’a ce que Ja mort vint le relever de son poste.
Nous tous qui l’avons connu et fréquenté dans celte seconde et douloureuse phase de son existence, nous lui devons de grands et utiles enseignements, que son souvenir et la lecon austére de sa mort doivent nous rendre 4 jamais sacrés. C’est beaucoup sans doute que les actes des saints, que les exemples des héros de la vie chré-
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tienne, de leurs épreuves et de leurs triomphes, transmis par les historiens ou des commentateurs 4 leur postérité spirituelle. C’est beaucoup, mais ce n'est rien ou presque rien auprés de la présence réelle, sij’ose parler ainsi, d'un homme marqué du sceau des élus, d’un confesseur, non-seulement de la foi, mais de la vertu, de la pa- tience, de la résignation et de l’abnégation chétienne. Quelle histoire, quelle prédication pouvait valoir un serrement de cette vaillante main, un accent de celte voix si vibrante, un regard de cet ceil de lion, venant a l’appuide la vérité reconnue, proclamée et pratiquée par une dme de cette trempe?
Non, la flamme de ce beau regard si limpide et si fier ne sera ja- mais oubliée par aucun de ceux quelle a une fois transpercés, soit qu'elle fat allumée par les surprises d'une généreuse indignation, soit quelle fit tempérée par la sympathie et le désir de persuader ; el celte flamme, toujours vivante dans notre mémoire, continuera a illuminer pour nous les mystéres de la vie et de la soulfrance.
D'ailleurs, aucune métamorphose exlérieure n’avait accompagné le changement profond et salutaire de son 4me. Tel qu’on|'avait vu sur un champ de bataille ou dans les assemblées, au temps le plus bril- lant et le plus agité de sa carriére, tel on le retrouvait dans la soli- tude et l’obscuritédesa nouvelle vie. Ii était resté bouillant et éblouis- sant comme autrefois, avec tout son feu et tout son charme, avec celte surabondanice de vie, de jeunesse, d’originalité, d'ardeur, qui paraissait toujours vouloir déborder sur tout ce qui |’entourait. Seulement, l’aigreur, la colére, l'irritation méme la plus légitime, semblaient désormais noyées dans une passion supérieure, la pas- sion du bien ; dans la recherche et l'acceptation de la volonté de Dieu, dans l'amour des ames’.
Rien en lui n’était usé ou amorti; mais tout était pacifié, réglé, animé d'un souffle plus haut et plus pur. Le touchant oubli de sa gloire humaine, humainement ensevelie, ne la rendait que plus chére et plus sacrée 4 ses vrais amis. Ces amis étaient encorc nombreux : et amis, parents, anciens camarades, anciens collégues, nous étions tous fiers de lui, tous sous le charme, dés qu'il reparaissait, pour de trop courts instants, parmi nous. Rien de plus naturel, d‘ail- leurs, car je ne saurais assez Je répéter; il avait conservé, dans ses relations privées, tout son prestige et tout son attrait d'autrefois. Es- sentiellement francais, avec fous les bons et généreux instincts de notre pays; essentiellement moderne aussi d'allures, didées, de
' { Ilendonna une preuve touchante par les vooux qu'il formait publiquement pour le succés de la a vane entreprise par M. Vegezzi entre le pape et le roi Victor- Emmanuel, pour la réorganisation ecclésiastique des provinces conquises.
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convictions, n’ayant rien de renfrogné ou de suranné dans sa reli- sion, voulant mettre au service du vieux droit et des vieilles croyances toutes les ressources de la civilisation moderne qu'il connaissait et qu'il appréciait mieux que personne; enfin, resté libéral en depit de tant de mécomptes, de tant de défections, de lant de criminelles folies commises au nom dela liberté; libéral plus modéré certes et plus pratique qu'aux jours de sa jeunesse, mais libéral, guoique sol- dat, comme nous )'allirme un de ces preux qui ont combatiu avec lui a Castelfidardo : 11 pensait comme la nouvelle génération, il trou- vait la liberté chose si belle et si bonne qu'il l’edt acceptée fran- chement, cordialement, de quelque main qu'elle fat donnée’.
Pour prix de sa souffrance, Dieu lui avait accordé la conversion de son 4me. Pour prix de cetle conversion, il lui ful donne de fixer une derniére fois les regards de l'Europe et de la post‘rilé par une lutte aussi inégale que généreuse au serviced une cause aussi légitime qu’a- bandonnée. Tout a été dil, avant comme aprés sa mort, sur la grandeur épique et sur héroisme chrétien du sacrifice qu'il fit 4 Ja Papauté trahie. C’était, on ne se lasse pas de le répéter, le sacrifice non pas de sa vie, qu'il cat cent fois exposée avec bonheur sur n'importe quel champ de batuille; mais Je sacrifice de son nom, desa réputation, de son auréole milifaire, de ses anciennes victoires. Se et ante actos triumphos derovit, selon la devise vraiment romaine de la médaille qui lui a été offerte par la magistrature de Rome. « Il marchait, » a dit un vaillant qui s’y connait, « avec la faiblesse contre Ia force, insigne et rare honneur qui demeure attaché & son nom, aux yeux des honnétes gens de toutes les croyances et de tons les pays*. » Tachons de nettement délinir cé qui, en dehors méme de la justice souseraine et de la sainteté du droit qu'il allait défendre, imprime a son dévouement le caractére d'une grandeur et d'une pureté hors ligne; ce quile met, oserais-jele dire? presque au-dessus de Lescure et de la Roche Jacquelein. Le voici : Il n’était pas jeune, obscur et inexpé- rimenté comme ces héros si purs : il n’était pas entrainé par la nou- veaulé, 'appat irrésistible de l’inconnu, les chances de la lutte, la for- tune des combats. Il était vaincu d’avance etil le savait: il allaitde sang- froid au-devant d’une délaite inévitable, et d'une défaite quin élait pas seulement matérielle. Pour céderacetteséduction sublime d'un devoir qui ne peut aboutir qu’a une catastroplie, il sut rompre avec son passé, rompre avec son amour-propre, rompre avec beaucoup de ses amis politiques. Il savait parfaitement a quoi il s'exposait; il connaissait
‘ Lettre du vicomte Joseph de Rainneville 4 la Gazetie de France, du 18 sep- lembre. ? Discours du général Trochn.
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4 fond la puissance cosmopolite et l’acharnement implacable du parti qu'il allait soulever contre lui. Il savait que l’impopularité clericale est celle qui s’efface et se pardonne le moins. Il le savait et, comme autrefoisa la bréche de Constantine, il s’y jela téte baissée. Il osa étre impopulaire, et il le fut jusqu’d l’héroisme. Etant donné cet homme tel que nous l’'avons connu, avec son caractére, son age et ses antécé- dents, j’affirme qu’a aucune époque la chevalerie chrétienne n’a rien imaginé de plus difficile, de plus méritoire, de plus digne d'une éternelle mémoire.
Aussi, dans ce qui devait étre son échec, Dieu lui octroya dés ici- bas une gloire aussi rare que délicate et impérissable. [l a compté au premier rang de ceux qui sont les témoins de Dieu dans le grand duel du bien et du mal, des hommes prédestinés 4 étre les répondants du bien, del’honneur et de la justice'. Une poignée de jeunes gens, mi- sérablement exigué par le nombre, répondit seule a l’appel d'un si magnifique, d’un si séduisant exemple; et de tous les symptémes dle Ja décadence ou de la transformation européenne, il n’y en a point de plus alarmant, de plus humiliant, que cette exiguité. Leur petit nombre les honore, mais il nous accuse, a dit avec trop de raison un homme de ceeur, mort au moment d‘aller les rejoindre. Mais ce petit nombre a suffi pour ce que voulail et ce que pouvait La Moriciére. Il lui a suffi pour représenter Phonneur de la France catholique au milieu du J4che abandon de |’Europe. II lui a suffi surtout pour arracher le masque au mensonge de l'usurpation piémontaise, et pour tacher de sang les mains hypocrites qui allaient se poser sur lépaule et Ja blanche tunique du vicaire de Jésus-Christ.
Cela fait, il ne lui restait plus qu’a mourir comme il est mort. La mort arrive l’improviste ; mais elle ne le surprend pas. Elle le trouve debout, vigilant, décidé, indompté, comme naguére au temps de sa jeunesse, quand il la regardait chaque jour en face. Elle le trouve de plus armé d’une force et d’une foi qu’elle ne lui connaissait pas. En la voyant venir, « i] décroche son crucifix comme autrefois il décro- chait son épée. » Le mot est d’un évéque et il restera. « Elle a été douce envers la mort, comme elle avait été douce envers la vie, » adit Bos- suet de sa Henriette d’Angleterre. I] aurait dil de notre héros qu’il a été fort contre la mort, comme il avait été fort contre la vie. Il aurait salué de ses accents immortels cette mort de soldat qui est encore et surtout la mort d’un saint. Quoi de plus admirable et de plus com- plet! Cette nuit derniére, aprés une journée partagée entre la priére humble et publique, et I’étude de l'histoire de )’Eglise ot il aura
1 Mer Dupantoup, Oraison funébre dvs moris de CastelRdardo.
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sa page, et une page si resplendissante’; cette seule parole pour ap- peler un prélre, ce cri unique pour se procurer la grace de l’absolu- lion ; ces rapides moments passés debout dans la solitude, le crucifix entre les mains; et enfin le moment supréme qui le trouve en pleine adoration, en pleine préparation, 4 genoux devant son Dieu! Se peut- il imaginer une vie plus généreusement et plus chrétiennement achevée, une mort plus heureuse dans sa soudaineté? Le voila pré- servé de sentir goulte 4 goutte l’amertume dela séparation des siens, de la noble femme, toujours si digne de lui, que Dieu lui avail donnée pour compagne et pour lumiére, puis de ses filles, adorées avec la tendresse et l'anxiété passionnée du vieux soldat! Le voila transporte, ilu sein de son obscure et fatiganle oisiveté, dans l’activité éternelle, dans une splendeur ect unc gloire que nul ne pourra plus lui enlever! Quelle triomphante sortie de l'exil d’ici-bas! Quelle triomphante en- lrée dans la patrie céleste, dans l’armée des élus, des confesseurs de la foi, des chevaliers du Christ! Te martyrum candidatus laudat exercilus.
Combien il aime et estime 4 présent ces quinze années de disgrace humaine, ot! la grace divine envahissail son dme et le menait a tra- vers les épines et les croix, les avanies el les désastres, les angoisses el les amertumes, au couronnement chrétien de sa carriére.
a J'irai, » disait l’évéque d'Orléans, en parlant de la tombe des jeunes soldals de La Moriciére, immolés sous ses yeux dans sa derniére bataille; « j'irai 1a, jeter un regard vers le ciel et deinander le triom- « phe de la justice et de l’éternel honneur sur la terre. J'irai Ja, rele- « ver mon coeur de ses tristesses et forlifier mon ame de ses épuise- « ments... J’irai apprendre d’eux & conserver en moi la flamme du « zile pour l’Eglise et pour les dmes, a vouer aux luttes de la vérité « etde la justice jusqu’aé ces derniers accents et ces derniers sou- « pirs. »
Et nous, nousirons, et le grand et cher évéque y viendra avec nous, nous irons demander et apprendre tout ce qui nous manque, prés de cette tombe creusée dans une lande de Bretagne, au pied d’une croix ignorée, ou gisent les restes du chef immortel deces jeunes victimes, de celui qui, comme Duguesclin, son compatriote Duguesclin, aurait mérité de dormir entre les rois 4 Saint-Denis. Tant qu'il y aura une France chrélienne, cette tombe lointaine et solitaire apparaitra aux
' Op sait que le dimanche, veille de sa mort, il était sorti une derniére fois pour assister au salut dans V’église du village de Prouzel. Il y resta agenouillé pendant tout office. En rentrant il se met a lire I'Histoire de U'Eglise, par M. Yabbé Darras. Ce fat sa derniére lecture. Le volume entr ouvert élait prés de son lit quand il leva pour appeler son domestique et lui faire chercher le curé qui eut a peine le lanps de recueillir son dernier soupir.
22 LE GENERAL DE LA MORICIBRE.
ames paréed'une grandeur solennelle et d’une majesté touchante. Loin des enivrementsdu champ de bataille, loin du théatre de ses lutteset de ses succés, sous le tertre qui recouvrira jusqu au jour du jugement ce ceeur intrépide et ce bras victorieux, c’est 1a qu'on aimera 4 évoquer une grande 4me trahie par la fortune et grandie par le sacrifice. C'est 14 qu'on admirera sans réserve le guerricr, l'homme public qui a su garder intact son honneur, l’honneur du soldat, du ciloyen et du chré- tien. Cest 1a qu’il faudra aller apprendre le néant des espérances humaines, mais apprendre aussi qu'il y a, méme en ce monde, une vraie grandeur et une vraie vertu. Cetle tombe nous dira comment il faut s'y prendre pour mépriser les iniquilés de la victoire; pour servir dans l'armée de la justice contre l'armée de Ja fortune; pour protester contre les mollesses énervantes, contre les complaisances serviles, contre \'idoldtrie du succés; pour placer au-dessus des pau- vres oripeaux d'une fausse grandeur, la fidélité aux convictions déser- tées, aux drapeaux déchirés, & la liberté reniée, aux amis perséculés, aux proscrits et aux vaincus. Celle tumbe nous enseignera, dans la confusion et l'instabilité du monde acluel, 4 sauver avant tout le ca- ractére, qui fait toule la puissance et toute la valeur de !’homme ici- bas. Mais de celte tombe sorlira en méme temps une lecon plus diffi- cile et plus nécessaire encore. Elle nous enseignera 4 étre doux et forts dans le malheur ; 4 trouver le calme et la joie dans la souffrance, ala supporter sans aballement et sans aigreur, 4 savoir accepter, quand iI le faut, de n’étre plus qu'un servileur inutile, et 4 gagner ainsi la vie éternelle. Oui, tout cela nous sera révélé sur la tombe de celui qui ne sera point oublié, parce qu'il a réuni dans sa glorieuse vie ce quia été trop souvent séparé : parce qu'il a été non-senle- ment un grand capilaine, un grand servileur de la France, un fiddle soldat de la liberté, un honnéte homme, un grand citoyen; mais encore un grand chrétien, un chrétien humble et intrépide, qui a aimé son amie et qui l'a sauvée.
Cu. pe MonTaLEMBERT.
UN FAUX DERVICHE
DANS LE TURKESTAN’
Une imagination ardente, un esprit vif et humoristique, une in- domptable énergie, le don heureux de voir et de peindre d’une ma- nitre vivante les homies et les choses, telles sont les qualités que Yon remarque tout d’abord chez le nouvel explorateur de I’Asie cen- trale. Mais il n’est pas seulement voyageur hardi, aimable conteur, plein de verve et d’originalité, on doit aussi reconnailre en lui un sa- vant orientaliste, un ethnographe et un linguiste éminent.
Né en 1832 dans une petite ville hongroise, il étudia de bonne heure avec passion les diflérents dialectes de |’Europe et de |’Asie, recher- chant les liens de parenté qui unissent les idiomes del’Orient a ceux de Occident. Frappé du degré d’altinité qui existe entre le Hongrois el le Turco-Tartare, il résolut de remonter jusqu’au berceau des lan- gues altaiques, se rendit 4 Constantinople et fréquenta les écoles, les bibliuthéques avec une telle assiduité que peu d’années firent de lui un véritable Effendi. Mais plus il s’approchait du but désiré, plus grande était sa soif de science. La Turquie ne parut bientét 4 ses yeux que le vestibule de Orient, il voulut aller plus loin, chercher jusque dans les profondeurs de |’ Asie les souches originelles des races et des idiomes de l'Europe’. En vain ses amis lui représentérent les fatigues
' Hermann Vambery's Reise in mittel Aster. Deutsche original Ausgabe (Leipzig, Brockhaus, 1865). Travels in central Asia (Paris, Xavier). — Traduction francaise par M. Forgues (Paris, Hachette).
* Les études ethnographiques et linguistiques formeront un volume spécial que ‘auteur se propose de publier bieptdt. =“ a
Zé UN FAUX DERVICHE
et les périls d'un semblable voyage. Infirme comme il !’était (une blessure l'avait rendu boiteux) pourrait-il supporter une longue mar- che au travers de ces plaines de sable ow il aurait a lutter contre la lempéte avec ses épouvantes, la soif avec ses tortures, ow il rencon- trerait enfin la mort sous toutes les formes? Puis, comment se frayer un chemin parmi ces tribus fanatiques et sauvages, effroi des voya- geurs, qui, peu d’années auparavant, avaient fait périr Moorcraft, Conolly et Stoddart? Rien ne put ébranler Ja résolution de Vambéry ; il se sentait assez fort pour braver la souffrance, et quant aux dan- gers qui viendraient de la part des hommes, son esprit audacieux et inventif lui fourniraitle moyen de lesécarter en se faisant un auxiliaire de la superstition elle-méme. N’était-il pas aussi versé dans la connais- sance du Koran et des coutumes de !'Islam que le plus pieux disciple du prophéte? li revétirait donc le costume du derviche pélerin et s’en irait a travers l’Asie, distribuant parlout les bénédictions, mais fai- sant en secret ses études et ses remarques scientifiques. Sa physio- nomie étrangére devait, a la vérité, lui susciter quelques obstacles, mais il comptait sur sa bonne étoile, sur sa présence d’esprit sur- tout, pour sortir d’embarras. Ces épreuves se renouvelérent souvent dans le cours de son aventureuse exploration ; plus d’une fois le re- yard sombre d’un potentat cruel se fixa sur lui comme pour dire : « Vos traits vous dénoncent; vous étes un Frenghi (Européen) ! » Le sang-froid extraordinaire, les expédients ingénieux que Vambéry trouvait dans ces circonstances, donnent a Ja relation de son voyage un inférét que pourraient lui envier les drames et les ro- mans. A ce puissant attrait, l’ouvrage dont nous allons donner une esquisse rapide joint Je mérite de renfermer les notions les plus pré- cieuses sur les relations sociales et politiques, les moeurs, le caractére des races qui habitent I’ Asie centrale.
Ce fut au commencement de juillet 1862, que Vambéry, partant de Tabriz, commenca son long et périlleux voyage. La Perse, a cette époque de l’année, n’offre nullement le spectacle enchanteur que nous ont fait réver les descriptions enthousiastes des poétes. Ce pays si vanté n’étale partout aux regards qu'un ciel de feu, des plaines arides et désertes, au milieu desquelles s’avance parfois lenlement une caravane couverte de poussiére, épuisée par la fatigue et la
DANS LE TURKESTAN. 5)
chaleur. Aprés quinze jours d’une marche monotone et pénible, notre voyageur vit enfin s élever & horizon les contours de quelques domes, ademi perdus dans une brume bleuatre. C’était Téhéran, la ville cé- leste, le siége de la souveraineté, ainsi que ta nomment pompeuse: ment les indigénes |!
H n’était pas facile de pénétrer dans la noble cité; une foule com- pacte encombrait les rues; les Ancs, les chameaux, les mulets chargés de paille, d’orge ou d'autres denrées se heurtaient dans la plus étrange confusion. « Kaberdar ! Kaberdar! » (Prenez garde!), criaient a tue- téte les passants ; chacun se pressait, s‘agitait et les coups de baton, voire méme les coups de sabre étaient distribués avec une libéralité surprenante. Vambery parvint & sortir sain et sauf de cette bagarre; il se rendit 4 la résidence d’été de |’ambassade turque, ot tous les Effendis étaient rassemblés sous une magnifique tente de soie..Haydar Effendi qui représentait le sultan 4 la cour du shah, avait connu le voyageur hongrois 4 Constantinople; illui fit accueil le plus cordial, etbientét les convives, réunis autour d'un splendide banquet, se mi- rent 4 évoquer les souvenirs de Stambonl, du Bosphore et de.leurs admirables paysages, si différents des plaines arides de la Perse.
Le contraste des caractéres n'est pas moins sensible entre les deur nations qui se partagent la suprématie du monde mahomeétan. L’Qs- manli, par suite de ses rapports ¢troits avecl’Occident, se pénétre de plus en plus des meeurs, de a civilisation européennes et.gagne a ce contact une supériorité incontestable. Le Persan conserve davantage le type primitif des Orientaux, son esprit est plus poétique, son intel- ligence plus prompte, sa courtoisie plus raffinée ; mais, fier d’une an- tiquité qui se perd dans la nuit des temps, il est profondément hos- lile 4 nos sciences et 4 nos arts, dontil ne comprend pas Importance. Quelques hommes d’élite, ala vérité, cherchent 4 rajeunir les insti+ tutions vermoulues de la Perse, eta faire entrer leur pays dans la voie du progrés. Les sollicitations pressantes du ministre Ferrukh Khan engagérent méme, il y quelques années, plusieurs nations d'Europe, la Belgique, la Prusse, I'ltalie, 4 envoyer des ambassadeurs dans le but de nouer avec I’Iran des relations politiques et commerciales ; mais leurs efforts ont échoué, la Perse n’était pas mire pour cette régéné- ration.
Grace 4 la généreuse hospitalité de Haydar Effendi, Vambéry fut bientdt remis de ses fatigues. Impatient de continuer son voyage, il voulait prendre immédiatement la route d’Hérat; ses amis l’en dé- tournérent, car les hostilités qui venaient d’éclater entre le sultan-de
cette province et le souverain des Afghans, rendaient les communica- tions impossibles. Prendre la route du Nord n était guére plus prati- cable; il aurait fallu traverser pendant les mois{d’hiver les. vastes dé- SEPrewene 2
26 UN FAUX DERVICHE
serts de l’Asie centrale. Le voyageur dut se résigner a attendre une saison plus favorable. Pour aplanir les obstacles qui s opposaient a la réalisation de son plan, il commenga dés lors & attirer auprés de lui les derviches qui chaque année traversent Téhéran pour se rendre en Turquie. Ces pélerins ou hadjis ne manquaient jamais de s'adresser & Yambassade ottomane, carils étaient tous sunnites et reconnaissaient pour chef spirituel l’empereur de Constantinople ; la Perse, au con- traire, appartient 4 la secte des shittes, qu'on pourrait appeler les protestants de |'Islam, aussi inspire-t-elle une profonde horreur aux fidéles croyants de Khiva, Bokhara, Samarcande, etc. Vambéry, qui se proposait de visiter tous ces Etats fanatiques, avait donc adopteé le réle d’un sunnite pieux et zélé. Bientét le bruit se répandit parmi les pé- lerins que Reschid Effendi (nom de guerre de notre voyageur) traitait les derviches comme ses fréres et qu il était sans doute lui-méme un derviche déguisé. Dans la matinée du 20 mars 1862, quatre hadjis se présentérent devant. celui qu’ils regardaient comme le protecteur dévoué de leur secte. Ils venaient se plaindre-des employés persans qui, a leur retour de la Mecque, avaient prélevé sur eux une taxe abusive depuis long- temps interdite. « Nous ne demandons pas d’argent & Son Excellence « l’ambassadeur, dit celui qui paraissait étre le chef; l'unique objet « de nos priéres, c'est qu’é l'avenir les sunnites puissent visiter les « lieux saints sans avoir & supporter les vexations des infidéles « shiites. » Surpris du désintéresscment de ce langage, Vambéry con- sidéra plus attentivement l’austére visage de ses hdtes. En dépit de leurs vétements misérables, une sorte de noblesse native se révélait en eux; leurs paroles avaient l’accent de la franchise, et l’intelligence brillait dans leurs regards. La petite caravane dont ils faisaient partie, composée en tout de vingt-quatre personnes, se rendait 4 Bokhara. La résolution de l’Européen fut bientét prise; il dit aux pélerins que depuis fort longtemps il éprouvait un extréme désir de visiter le Tur- kestan, ce foyer de la piété islamite, cette terre bénie qui renfermait les tombeaux d'un si grand nombre de saints..« Obéissant 4 ce senti- « ment, j'ai, dit-il, quitté la Turquie; depuis plusieurs mois, j’attends a en Perse une occasion favorable et je remercie Diew de m’avoir enfin « accordé des compagnons avec lesquels je pourrai continuer ma route « et réaliser mon dessein. » | Les Tartares parurent d'abord fort étonnés. Comment.un Effendi, accoutumé a une existence somptueuse, se déterminait-il 4 courir tant de dangers, 4 supporter tant d’ennuis? L’ardente foi du prétendu sun- nite pouvait 4 peine expliquer ce prodige, aussi les derviches. cru- rent-ils devoir l'éclairer sur les suites funestes auxquelles l’exposait cet excés de zéle. « Nous voyagerons, ajoutérent-ils, pendant des semaines
DANS LB TURKESTAN. 97
« entiéres sans rencontrer aucune maison, sans apercevoir le moindre «Tuisseau ot nous puissions étancher notre soif. De plus, nous cou- « rons le risque de périr sous les coups des bandes de pillards qui « infestent le désert, ou bien d'étre engloutis vivants par les tempétes « de sable. Réfléchissez encore, seigneur Effendi, nous ne voudrions « pasdevenir la cause de votre perte. » Ces paroles émurent Vambéery, mais il n’était pas venu si loin pour se laisser abattre : « Je sais, ré- « pondit-il aux pélerins, que ce monde ressemble a une hdtellerie ot « nous séjournons quelques jours, et d’ott nous partons bientét pour « faire place ade nouveaux voyageurs. Je prends en pitié ces Ames in- « quiétes qui, non contentes d'avoir souci du présent, embrassent « dans leur sollicitude un long avenir. Emmenez-moi avec vous, mes « amis, je suis las de ce royaume de l’erreur et j’ai hate d’en sortir. »
En présence d'une résolution aussi ferme, les chefs de la caravane acceptérent le prétendu Reschid pour compagnon de voyage. Une ac- colade fraternelle ratifia cette promesse, et |'Européen ne sentit pas sans quelque répugnance le contact de ces vétements déguenillés qu'un long usage avait imprégnés de mille odeurs facheuses.
Daprés les conseils de l'un des derviches, Hadji Bilal, qui l’avait pris en amilié particuliére, le voyageur rasa ses cheveux, revétit un costume bokhariote, et, pour mieux entrer dans le réle d'un pélerin ennemi de toute superfluité mondaine, il supprima les objets de literie, le linge de corps, en un mot, tout ce qui, aux yeux des Tar- tares, avait la moindre apparence de raffinement ou de recherche. Quelques jours aprés, il rejoignit ses compagnons dans le caravansé- rail ou les Hadjis s' étaient donné rendez-vous. La, Vambéry put con- staler 4 sa grande surprise que les misérables vétements qui avaient si fort excité son dégout, formaient le costume d’apparat des der- viches : leur habit de voyage se composait de nombreux haillons, dis- posés avec une fantaisie toute pittoresque et fixés & la ceinture par un bout de corde. Hadji Bilal, levant les bras en l’air, prononea la pricredu départ, 4 laquelle tous les assistants répondirent par 1’ A- men sacramentel en portant la main a leur barbe.
Vambéry ne quittait pas Téhéran sans tristesse ni sans inquié- tude. Dans cette ville, placée aux frontiéres de la civilisation, il
avait trouvé des amis dévoués ; maintenant en compagnie d'incon- nus, il allait affronter a la fois les périls du désert, et ceux dont le menagait Ja cruauté, plus redoutable encore, des habitants des villes. fl fut tiré de ses réflexions par les joyeuses ballades que chantaient plusieurs des pélerins; d'autres racontaient les aventures de leur vie errante ou vantaient les charmes de leur pays natal, les jardins fertiles du Mergolan et du Khokand. Parfois leur enthousiasme pa- triotique ct religieux les poussait 4 entonner des versets du Koran;
2a UN FAUX DERVICHE
Vambéry ne manquait pas de se joindre a eux avec un zéle qui faisait honneur & la force de ses poumons. Il avait alors la satisfaction de voir les derviches se regarder l'un l’autre et se dire 4 demi-voix que Hadji Reschid était un vrai croyant qui, sans doute, grace aux bons exemples offerts 4 son émulation, marcherait bientét sur les traces des saints.
Au bout de cinq jours, les pélerins atteignirent la montagne de Mazendran, dont le versant septentrional étend sa base jusqu’a la mer Caspienne. En cet endroit, la stérilité du pays fait place a la plus fraiche, a la plus riche végétation; de splendides foréts, des prairies couvertes d’un épais gazon s étendent partout devant les yeux charmés du voyegeur, et de temps en temps, le murmure d’une cascade vient agréablement flatter ses oreilles. La vue de cette riante campagne chassa tous les pressentiments sinistres qui s'étaient emparé de l’4me de Vambéry; monté sur un mulet a Vallure pacifique, il arriva plein de confiance 4 Karatépe, ou il devait s embarquer sur la mer Caspienne. La, un Afghan de haute naissance, que le prétendu Reschid avait rencontré sur sa route et qui savait de quelle considération i] jouissait auprés de l’ambassade ottomane, lui offrit Vhospitalité dans sa demeure. La nouvelle de Yarrivée des pélerins avait réuni un grand nombre de visiteurs; accroupis le long des maisons, ils attachaient sur Vambéry des regards ou se peignaient la défiance et la curiosité. « Ce n'est point un derviche, disaient -les uns, ses traits et son teint l’annoncent assez. — Les Hadjis, reprenaient les autres, prétendent qu’il est proche parent de l’ambassadeur turc. » — Tous, alors, hochant la téte d’un air mystérieux, ajoutérent a demi-voix : — « Allah seul peul savoir ce que vient faire cet étranger! » — Pendant ce temps, Vambéry s‘elforcait de paraitre plongé dans une méditation pro- fonde ; en protestant, il edt commis une grave imprudence, car les Orientaux, menteurs et rusés, croient difficilement 4 la fran- chise et prennent toujours le contre-pied de ce quon leur dit. Ces soupcons faillirent cependant entraver dés le début les auda- cieux projets de l’Européen. Le capitaine du navire afghan, ein- ployé 4 l'approvisionnement de la garnison russe, avait consenti, moyennant une faible somme, & prendre tous les Hadjis 4 son bord pour leur faire traverser Je bras de mer qui sépare Karatépe d’A- shourada. Mais, apprenant les bruits qui couraient sur le compte de notre voyageur, il refusa de le laisser s’embarquer, « son atta- chement pour les Russes ne lui permettait pas, disait-il, de faciliter les secrets desseins d'un émissaire de la Turquie. » En vain Hadji Bilal , Hadji Salih et quelques autres membres de la caravane essayérent-ils de changer sa résolution. Tout fut inutile, et Vam-
DANS LE TURKESTAN. 29
béry se demandait s’il n’allait pas étre obligé de retourner en arriére, quand ses compagnons déclarérent généreusement qu’ils ne partiraient pas sans lui.
Vers le soir, les derviches apprirent qu’un Turcoman nommé Yakoub proposait, par esprit de religion et sans vouloir aucune récompense , de les prendre sur son bateau. Le motif de cette bienveillance inattendue se découvrit néanmoins bientét. Yakoub, ayant attiré Vambéry a part, lui avoua d'un ton embarrassé, qui contrastait singuliérement avec sa physionomie énergique et sau- vage, qu'il nourrissait une passion profonde et sans espoir pour une jeune fille de sa tribu; un juif, magicien renommé qui résidait a Karatépe, avait promis de préparer un talisman infaillible si l’amant malheureux pouvait lui procurer trente gouttes d’essence de rose arrivant directement de la Mecque. « Vous autres Hadjis, ajouta le « Tartare en baissant les yeux, vous ne quittez jamais les lieux « saints sans emporter quelque parfum; comme vous étes le plus « jeune de la caravane, j'espére que vous comprendrez mieux mon « chagrin et que vous me viendrez en aide. » Les compagnons de Vambéry possédaient en effet plusieurs flacons d’essence, ils en donnérent au Turcoman, et ce précicux présent jeta le fils du désert dans un véritable ravissement.
Les voyageurs passérent deux jours sur un késeboy, bitiment pourvu d'un mat et de deux voiles d’inégale grandeur, qui sert aux Tartares pour le transport des cargaisons. I] était presque nuit quand Yakoub jeta l’ahcre devant Ashourada, la plus méridionale des pos- sessions russes en Asie. Le tzar entretient sans cesse sur la céte des steamers chargés de réprimer les déprédations des Turcomans qui, jadis, répandaient l’effroi dans la province. Toute embarcation indi- géne, avant d'aborder au port d’Ashourada, doit élre munie d’une passe en régle, et se soumettre & linspection des fonctiounaires russes. Cette visite causait quelque alarme 4 Vambéry; la vue de ses trails un peu trop européens ne provoquerait-elle pas chez I'a- gent moscovile une indiscréte exclamation de surprise? Son incognito ne serait-il pas trahi? Heureusement, le jour de l’arrivée, on cé- lébrait la Paque de |’Eglise grecque, et, grace a cette solennité, le contréle ful réduit 4 des formalités trés-sommaires. Les pélerins con- tinuérent la traversée, et abordérent le lendemain 4 Gomushtépe, qu'une distance de trois lieues 4 peine sépare d’Ashourada.
30 UN FAUX DERVICHE
II
Les Hadjis furent regus par un chef nommé Khandjan, pour le- quel ils avaient des lettres de recommandation. Le noble Turcoman était un homme d'une quarantaine d’années; sa haute taille, sa robe d’une austére simplicilé, la longue barbe qui tombait sur sa poitrine lui donnaient un air digne et imposant. I] s'avanga vers ses hétes, les embrassa plusieurs fois, et prit avec eux le chemin de sa tente. Le bruit de l'arrivée des derviches s'étail déja répandu dans les habita- tions ; hommes, femmes, enfants, se précipitaient au-devant des pé- lerins et se disputaient I’honneur de toucher leurs vétements, croyant ainsi avoir part aux mérites des saints personnages. « Ces premiéres scénes de la vie asiatique m‘avaient, dit Vambéry, jeté dans un tel étonnement que je m‘arrétai indécis, ne sachant si je devais d’abord examiner la singuliére construction des tentes de feutre, admirer la grace des femmes enveloppées de longues tuniques de sole, ou céder au désir manifesté par les bras et les mains tendus vers moi. Spectacle é(range ! Jeunes et vieux, sans distinction de sexe ni de rang, s‘em- pressaient autour de ces Hadjis couverts encore de la sainte poussiére de la Mecque. Que l'on juge de ma stupéfaction quarfii je vis des fem- mes d’une grande beauté, et méme de toutes jeunes filles fendre la foule pour m'embrasser. Ces démonstrations de sympathie et de res- pect commengaient cependant 4 devenir fatigantes quand nous arri- vames devant la tente du chef Ishan (prétre) oti se réunit notre petite caravane. Alors s’ouvrit une lutte singuliére. Chacun_ sollicitait comme une faveur précieuse le droit de recevoir sous sa tente les pauvres étrangers ; j’avais entendu vanter souvent lhospitalité des tribus nomades de |’Asie, mais je n’avais jamais supposé qu elle pat s étendre aussi loin. Khandjan mit fin aux contestations en répartis- sant lui-méme entre les habitants ces hétes tant souhaités. f] se ré- serva seulement Hadji Bilal et moi, qui étions considérés comme les chefs de la caravane, et nous primes avec lui le chemin de son ova (tente). »
Un souper confortable, composé de poisson bouilli et de lait caillé, attendait les deux pélerins. La touchante bienveillance qui l’avait ac- cueilli, le bien-étre dont il était entouré, remplirent Vambéry d'une joie qui s’accordait mal avec la gravité de son rdle de derviche. Son ami Hadji Bilal crut devoir lui adresser & ce sujet quelques observa-
DANS LE TURKESTAN. 3f
tions. « Vous avez du remarquer déja, lui dit-il, que mes compagnons et moi, nous distribuons 4 chacun des fatiha (bénédictions). Il faut suivre notre exemple. Je sais que fel n'est pas l’usage dans le pays de Roum (Turquie), mais les Turcomans s’y attendent et le désirent. Yous leur causeriez une grande surprise si, vous donnant pour un derviche, vous n’en preniez pas complétement le caractére. Vous con- naissez la formule de cette bénédiction, prenez donc un visage sérieux et répandez vos fattha. Vous pouvez yjoindre les nefes (souffles saints) quand vous serez appelé auprés des malades, mais n’oubliez pas de tendre en méme temps la main, car on sait que les derviches tirent de Ja piété des fidéles leurs moyens d’existence, et ils ne sortent ja- mais d'une tente sans recevoir quelque petit présent. »
Le voyageur hongrois profita si bien des avis d'Hadji Bilal, que cing jours aprés son arrivée 4 Gomushtépe, une foule de croyants et de malades l’assiégeait dés son lever, sollicitant, fun ses fatiha, Yautre, son souffle sacré, un troisiéme, le talisman qui devait le guérir. Grace a cette souplesse d’esprit, 4 ce tact merveilleux qui lui sont particuliers, Vambéry s identifia dés lors complétement avec le vénérable personnage de Hadj: Reschid, et jamais, pendant un infer- valle de deux années, 1) ne lui échappa le moindre geste, la moindre parole capables de le trahir. Sa réputation de sainteté grandissait chaque jour et lui valait de nombreuses offrandes qu’il recevaitavec une gravité toute musulmane. Cette confiance croissante permit a l’Européen de lier avec les Turcomans des relations étroites et fré- quentes. 1] en profita pour étudier les relations sociales de ces tri- bus, connafire les innombrables ramifications dont elles se com- posent, et se former une idée exacte des liens qui unissent des éléments en apparence si hétérogénes et siconfus. II luifallait cepen- dant userd’une grande prudence : un derviche, uniquement préoccupé des choses du ciel, ne doit jamais faire aucune question sur des in- téréts purement mondains. Heureusement les Tartares, si terribles, si impétueux, quand ils accomplissent leurs actes de brigandage, passent le reste du temps dans une oisiveté complete, et se livrent alors a dinterminables dissertations politiques ou morales. Vambéry, tont en égrenant son chapelet avec une apparence de pieuse réve- rie, prétait une oreille attentive 4 leurs entretiens dont il ne perdait pas les moindres détails.
Une des choses qui le surprirent le plus chez les Turcomans fut de voir que, si tous sont trop fiers pour obéir, personne au moins ne semble ambitieux de commander. — « Nous sommes un peuple sans chef disent-ils, et nous n’en voulons point avoir. Chacun est roi dans notre pays. » — Cependant, malgré l’absence de tout frein, de toute auforité, ces pillards sauvages, qui sont la terreur des pays environ-
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nants, vivent ensemble en bonne intelligence, et chose remarquable il se commet chez eux moins de vols et de meurtres, on y trouve plus de moralité que parmi la plupart des autres peuples asiatiques. Ce phénoméne s’explique par l’action d'une loi toute-puissante qui exerce sur les habitants du désert plus d’empire que la religion elle- méme; nous voulons parler du Deb, c’est-a-dire la coutume, les tra- ditions. Invisible souverain, obéi partout, il sanctionne les dépréda- tions, l’esclavage, et toutes les prescriptions de I'lslam viennent échouer contre lui. — « Comment, demandait un jour Vambéry a un Tartare fameux pour ses brigandages et sa grande piété, comment pouvez-vous vendre vos fréres sunnites, quand le prophétea dit en termes exprés : « Tout musulman est libre? » — Bah! répondit-il, le Koran, ce livre de. Dieu, est plus précieux qu’un homme, cepen- dant on le vend et on l'achéte; Joseph, le fils de Jacob, était un pro- phéte, pourtant on l’a vendu, s’en est-il trouvé plus mal? » — L’in- fluence du Deb sétend, du reste, 4 toute ]’Asie centrale. En se convertissant au culte de Mahomet, les tribus nomades n’en ont pris que la forme extérieure ; ils adoraient autrefois le feu, le soleil, les ates naturels, ils les personnifient aujourd'hui sous le nom “Allah. :
Plusieurs usages fort anciens et fort singuliers se rencontrent en- core aujourd'hui dans presque toute l’Asie centrale. Le mariage, par exemple, y est accompagné de rites caractéristiques. La jeune fille, dans son riche costume de fiancée, enfourche bravement un eoursier fougueux qu'elle lance de toute sa vitesse ; d’une main, elle tient les rénes, de l'autre, elle serre contre sa poitrine un agneau fraichement tué, que le fiancé, monté aussi sur un cheval rapide, s efforce de lui ravir. Tous les jeunes gens de la tribu prennent part 4 cette ardente poursuite, et le sable du désert devient alors le théatre d'une étourdissante fantasia.
._ Les cérémonies prescrites pour les funérailles ne sont pas moins curieuses. Quand une famille turcomane a perdu |’un de ses mem- bres, des pleureuses viennent chaque jour, pendant toute une année, a Yheure ot le défunt a rendu le dernier soupir, pousser des san- clots et des cris auxquels les parents doivent se joindre. Cette cou- tume semblerait prouver que les Tartares, supérieurs en cela aux peuples civilisés, consacrent 4 leurs morts un souvenir plus profond et plus durable. Mais dans la pratique, il faut rabattre un peu de cet éloge; les larmes, le deuil prolongé, ne sont qu'une affaire de forme, et Vambéry avait souvent peine @ réprimer un sourire, lors- qu il voyait le chef de la famille fumer tranquillement sa pipe, ou sa- vourer son repas, en s'interrompant parfois pour se joindre aux la- mentations bruyantes du chosur. Il en est de méme des femmes ;
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elles crient, elles pleurent de la facon la plus lugubre sans cesser de tourner leur rouet, de bercer leurs enfants. Mais quoi! la nature hu- maine n’est-elle pas la méme partaut et les Turcomanes différent- elles beaucoup de nos veuves inconsolables auxquelles, comme l’a dit la Fontaine avec sa malicieuse bonhomie, « le deuil bientét sert de parure. »
Vambéry, vénéré comme un des élus du prophete, passait souvent ses soirées au milieu des familles tartares. La, entouré d'un nom- breux auditoire, le bakshi (troubadour) chantait en s’accompagnant de \a diitera (instrument & deux cordes qui rappelle la guitare), Jes poésies de Koroglu, d’Aman Mollah, ou plus souvent encore celles de Makhdumkuli, |’Ossian du désert, dont ses compatriotes ont fait un demi-dieu d'aprés la légende. Ce saint personnage, qui n’avait ja- mais étudié dans les colléges de Bokhara, recut par une inspiration divine, le don de toute science. Il fut un jour transporté en songe 4 la Mecque, en présence du prophele et des premiers khalifes. Saisi de respect et de crainte 4 la vue de cette auguste assemblée, il se prosterna, et jetant autour de lui des regards timides apercut Omar, le patron des Turcomans qui, d'un air de bienveillance, lui faisait signe d'approcher. Il recut alorsavecla bénédiction du prophéte, un lé- ger coup sur le front, ce qui le réveilla aussitét. Dés cet instant, une poésie céleste coula de ses lavres, il composa des hymnes héroiques
que les Tartares regardent encore aujourd'hui comme une des plus belles productions de l’esprit humain.
Vers cette époque, un mollah ayant entrepris une tournée chez les Alabeg et les Goklen, notre voyageur saisit cette occasion d’examiner les ruines grecques qui perpétuent, au milieu de ces peuples sauvages, le souvenir des conquétes d’ Alexandre. Il put reconnaitre la muraille batie par le héros macédonien pour opposer une digue aux flots tou- jours menacants des tribus du désert. La légende racontée a ce sujet par les Turcomans montre combien l’imagination orientale se plait & revétir de fictions 4 la fois poétiques et religieuses les évé- Rements de histoire. Alexandre, disent les Tartares, était un mu- sulman d'une piété profonde, comme les saints exercent tout pou- voir sur le monde invisible; il commandait aux esprits des ténébres, et ce fut par son ordre que les djins ou génies élevérent la muraille sacrée.
Néanmoins, malgré |’hospitalité généreuse de Khandjan, Vambéry commencait 4 se lasser du séjour de Gomushtépe. Les razzias conti- nuelles des Turcomans peuplent leurs tentes d’une foule d'esclaves persans, dont les tortures révoltent quiconque garde un sentiment d’humanité, Ces malheureuk, surpris la plupart du temps dans une attaque nocturne, sont emmenés loin de leurs familles; on les charge
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de chaines pesantes, qui trahissent leurs moindres mouvements et empéchent toute tentative de fuite. Khandjan lui-méme possédait deux jeunes Iraniens de dix-huit 4 vingt ans, et par un contraste frap- pant, cet homme si bon, si hdspitalier, les accablait, sous Je moindre prétexte, d’injures et d'imprécations. Notre voyageur ne po:tvait sans se trahir donner 4 ces infortunés le moindre témoignage de compas- sion. Cependant, la pitié que les jeunes Persans surprenaient parfois dans ses regards les engageait 4 s'adresser 4 lui. Ils le suppliérent d’écrire pour eux a leurs parents, et de les conjurer de vendre trou- peaux, jardins, maisons, afin de les tirer de cette affreuse captivité, car les Turcomans ne maltraitent souvent les prisonniers que dans l'espoir d’en tirer une forte rancon.
Vambéry apprit donc avec joie gue le Khan de Khiva, auquel les médecins avaient prescrit l’usage du lait de buffle, venait d'envoyer aGomushtépe son kervanboshi (chef de caravane), avec l’ordre d’ache- ter deux couples de ces animaux pour essayer de les acclimater dans son pays. Se joindre a un officier qui, mieux que le guide le plus expé- rimenté connaissait les invisibles chemins du désert, était pour les pélerins une bonne fortune inattendue. Vambéry pressait Hadji Bi- lal de mettre & profit une aussi heureuse occasion ; mais celui-ci vit avec quelque surprise l'impatience de son ami, et 1] lui fit observer que c’était la un véritable enfantillage. « Cest en vain que tu te hates, lui dit-il, tu resteras sur les bords de la Gorghen jusqu’a ce que le nasib (destin) ait décrété que tu dois te désaltérer 4 un autre fleuve, et nul ne peut savoir quand doit se manifester la volonté d'‘Allah! » Cette réponse, comme on le pense bien, ne parul pas pleinement satisfaisante 4 Vambéry ; mais il ne pouvait affronter seul le désert ; il lui fallutdonc se soumettre a la lenteur orientale de ses compa-
ons. ae petite caravane devait se rendre a Etrek, ville de la tribu des Ka- raktchis (pillards), pour y séjourner jusqu'au moment ot elle pour- rait se joindre au kervanbashi. Un des chefs les plus redoutés de cette peuplade vint 4 Gomushtépe fort 4 propos. Il se nommait Kulkhan le Pir (chef). Sa physionomie sombre et farouche, peu faite pour inspirer la confiance, ne s’éclaircit nullement a la vue des pieux pélerins ; néan- moins, par égard pour Khandjan, 1! consentil 4 prendre les Hadjis sous sa protection, leur recommandant de se tenir préts 4 partir avec lui dans deux jours, car il n’attendait pour retourner 4 son ova d’Etrek, que l'arrivée de son fils parti pour un alaman (razzia). Kulkhan parlait de cette expédition avec le sentiment d'orgueil pater- nel qui ferait battre le coeur d’un Européen en apprenant que son fils s’est couvert de gloire sur un champ de bataille. Quelques heures plus tard, en effet, le jeune homme, suivi de sept Turcomans, parut
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sur les rives de la Gorghen. Une foule nombreuse était réunie, et admiration se peignit dans tous les regards, quand les fiers cava- hersse précipitérent avec leur prise, dix magniques chevaux, au mi- lieu du fleuve qu’ils traversérent & la nage. Ils abordérent hientot, et Vambéry lui-méme, malgré le mépris que lui inspiraient les actes de brigandage dont ils se rendaient coupables, ne pouvait détacher ses yeux de ces hardis pillards qui, dans leur court vétement de cheval. la poitrine inondée de leur abondante chevelure bouclée, déposaient leurs armes en souriant.
Le lendemain, vers le milieu du jour, le voyageur quitta Gomush- tépe ef fut escorté, jusqu’é une assez grande distance, par Khan- djan qui voulait remplir ponctuellement tous les devoirs de lhospita- lité tarcomane. Ce ne fut pas sans un serrement de coeur qu'il se sépara de cet hdte si dévoué, dont il avait recu tant de marques d'in- lérét. Les pélerins suivaient la direction du nord-est; leur route, qui séloignait toujours davantage de la cdte, était bordée de nombreux yoska, monticules élevés par les Turcomans a la mémoire de leurs plus illustres personnages. Quand un bator (vaillant) vient a perir, chaque homme de la tribu doit jeter au moins sept pelletées de terre sur le sol ot i] repose. Aussi ces espéces de mausol¢ées pren- nent-ils souvent l’apparence d'une petite colline. Cette coutume doit etre fort anciennc chez les peuples asiatiques; les Huns l'apporte- rent en Europe, et on en trouve aujourd'hui encore quelques traces dans la Hongric. A une demi-licue de Gomushtépe, la petite caravane rencontra de magnifiques prairies, dont les herbes, hautes comme le genou, exhalaient une.senteur délicieuse. Mais ces bienfaits de la nalure sont perdus pour les Turcomans qui, tout occupés de dépré- dations et de pillages, ne songent pas a s’enrichir par les paisibles eccupations pastorales. « Hélas! pensait notre Européen, quels char- manis villages pourraient sabriter dans ce fertile et beau pays. Quand donc !’animation de la vie remplacera-t-elle le silence de mort qui plane sur ces régions? »
Aux environs d’Etrek, le paysage change tout a coup. La verdure, si deuce au regard, fait place aux terres salées du désert, dont |’o- deur forte et !'aspect sinistre semblent avertir le voyageur des souf- frances qui !'attendent dans ces immenses solitudes. Peu 4 peu Vam- béry sentit le sol s’amollir sous les pieds de sa monture : son chameau glissait, enfongait 4 chaque pas et témoignait d’une in- tention si évidente de le jeter dans la vase, qu'il crut prudent de mettre pied i terre sans attendre une invitation plus pressante. Aprés avoir piétiné une heure et demie dans la boue, les pélerins at- teignirent enfin Kara Sengher (muraille noire), prés de laquelle s'éle- vait fova de leur hote Kulkhan-le-Pir. Le district d’Etrek ot se trou-
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vaient alors les Hadjis, est, pour les populations du Mazenderan et du Taberistan, un symbole d'effroi et de malédiction : Etrek biufte (puissicz-vous étre emmené a Etrek), telle est l’imprécation la plus terrible que la colére arrache 4 un Persan. On ne peut guére, en effet, passer devant les tentes des Turcomans d’Etrek sans y voir de mal- heureux esclaves irainens amaigris par ta fatigue, par les privations et courbés sous le poids de leurs chaines. Mais les tribus nomades de la Tartarie offrent un singulier mélange de vices et de vertus, de justice et de brigandage, de bienveillance et de cruauté. Vambéry, en sa qualité de derviche, faisait des tournées fréquentes chez les Tartares. Il revenait toujours comblé de présents et pénétré de re- connaissance pour leur charité hospitaliére. A ce sentiment succédait une horreur profonde quand il voyait les traitements barbares in- fligés aux esclaves. A Gomushtépe, un tel spectacle le révoltait déja : cependant cette ville, relativement a Etrek, pouvait étre regardée comme la derniére étape de I’humanité et de la civilisation.
Un jour, en rentrant dans sa demeure, Vambéry apercut un des esclaves de Kulkhan qui, d’un ton lamentable, le supplia de lui don- ner a boire. Cet infortuné travaillait depuis le matin dans les champs de melons, exposé a |’ardeur d’un soleil dévorant. sans autre nourri- ture que du poisson salé, et il n’avait pas méme une goutte d’eau pour étancher sa soif. La vue de ce malheureux, les larmes qui cou- laient sur son épaisse barbe noire, firent oublier 4 Vambéry les dan- gers auxquels une imprudente compassion pouvait l’exposer. Il ten- dit son outre a l’esclave qui but avidement et s’enfuit, non sans avoir chaleureusement remercié son bienfaiteur. Une autre fvis, ’Euro- péen visitait, avec Hadji Bilal, un riche Tartare. Cet homme appre- nant qu’il avail devant les yeux un Osmanli, s’écria joyeusement : « Je veux te faire jour d'un spectacle qui charmera tes yeux; nous savons dans quels termes les Roumis sont avec les Russes, je vais te montrer un de tes ennemis dans les chaines. » A ces mots, il appela un esclave moscovite dont le visage bléme, sur lequel se peignait une tristesse profonde, fit éprouver 4 Vambéry une indicible érnotion. — « Va baiser les pieds de cet Effendi », dit le Turcoman au prisonnier. — Le malheureux se disposait 4 obéir, mais notre voyageur !’arréta d’un geste, alléguant pour excuse qu'il avait commencé le matin sa grande purification et qu'il ne devait pas se laisser souiller par le contact d'un infidéle.
Enfin un messager vint avertir les pélerins que le kervanbashi s’apprétait & partir et qu'il leur donnait rendez-vous pour le lende- main, 4 midi, sur la rive opposée de |'Etrek. En conséquence, les Hadjis se mirent en route, escortés par Kulkhan-le-Pir qui, grace aux recommandations de Khandjan, ne négligeait rien pour assurer la
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sécurité de ses hdtes. Or, ces parages étant infestés de brigands qui les rendent fort dangereux pour les caravanes, la protection de la Barbe grise devenait fort utile aux voyageurs. Kulkhan était en effet le guide spirituel, le grand prétre des farouches pillards ; il joignait a un caractére naturellement féroce une hypocrisie consommeée qui en faisait un des types les plus curieux de ces chefs du désert. II fal- lait voir ce bandit redouté qui avait ruiné tant de familles, expliquer 4 ses disciples réunis autour de lui les rites prescrits pour les purifi- cations, leur dire comment un bon musulman doit tailler ses mous- taches, etc. Une sorte de pieuse extase, une sécurité parfaite, fruit d'une bonne conscience, se lisaient sur Jes sombres visages de ces hommes, et leurs regards semblaient entrevoir déja les délices du paradis de Mahomet.
Le kervanbashi ne tarda pas & rejoindre les derviches. Vambéry désirait vivement gagner les bonnes graces d’un personnage aussi important, aussi fut-il trés-alarmé quand il vit ce dignitaire, qui avait accueilli les autres pélerins avec de grandes marques de res- pect, lui témoigner une extréme froideur. Hadji Bilal prit chaude- ment la défense de son ami. — « Tout cela, s’écria-t-il avec colére, « estsans doute l’ceuvre d’un misérable mécréant, de ce Mehem- «med, qui déja dans Etrek, a voulu faire croire que notre Hadji « Reschid, si saint, si versé dans l'étude du Koran, était un Frenghi « déguisé! Estag farullah! Estag farullah! Estag farullah | (Dieu par- « donne mes péchés !) » Ces paroles étaient l’exclamation favorite du bon derviche dans ces moments de grande agitation. « Prends pa- lience, ajouta-t-il, en s'adressant a son compagnon, une fois ar- nvés 4 Khiva je me charge de mettre a la raison ce mangeur d’o- plum. » Mehemmed étail un marchand afghan qui, né 4 Kandahar, avait eu souvent l’occasion de rencontrer des Européens. fi croyait reconnaitre dans Vambéry un émissaire secret, voyageant sans doute avec des trésors, et il espérait, en |’effrayant, lui soutirer des som- mes considérables. Mais I’Européen était trop fin pour selaisser pren- dre a ce piége ; il trouvait, d’ailleurs, une protection plus sire dans la réputation de sainteté qu'il avait acquise et dans l’amitié du géné- reux Hadji Bilal.
Cet incident n’eut pas alors d'autres suites. Le kervanbashi, qui était devenu le chef de la caravane entiére, donna l’ordre & chaque pélerin de remplir soigneusement son outre. caron devait marcher pendant plusieurs jours sans rencontrer aucune source. Vambéry sui- vait l'exemple de ses compagnons avec un air de négligence dont Hadji Salih crul devoir le repre:.Jre. — « Tu ne sais pas encore, lui dit-il, que dans Je désert chaque goutte d'eau devient une goutte de vic. Le voyageur altére veille sur son outre comme l'avare
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sur sun trésor; elle lui est aussi précieuse que la lumiére de ses eux.
: On marcha la journée entiére sur un sol sablonneux qui offrait parfais de légéres ondulations, mais ou i] était impossible de décou- vrir la moindre trace d’un sentier quelconque. Le soleil indiquait seul la direction 4 suivre; pendant la nuit, le kervanbashi se guidait sur l’étoile polaire appelée par les Turcomans Temir Kazik (la che- ville de fer), 4 cause de son immobilité. Peu 4 peu, le sable fit place un sol argileux et dur sur lequel, au milieu de la nuit silen- cieuse, résonnait le pas cadencé des chameaux. A l’aube du jour, la caravane sarréta pour prendre quelques heures de repos, et Vam- béry apercut bientdt le kervanbashi engagé avec Hadji Bilal et Hadji Salih dans une conversation fort animée, dont leurs regards, dirigés sans cesse vers lui, indiquaient assez le sujet. I] parut n’y faire au- cune altention et se mit, avec une nouvelle ferveur, a feuilleter les pages du Koran. Quelques instants aprés ses amis vinrent le rejoin- dre; ils lui dirent « que sa physionomie eétrangére excitait la dé- « fiance du kervanbashi, car cet homme ayant déja encouru la colére « du roi pour avoir conduit 4 Khiva quelques années auparavant un « Frenghi, auquel ce seul voyage suffit pour figurer sur le papier « avec un art diabolique tous les accidents du sol, il ne pourrait as- « surément sauver sa téte, sil commettait encore une semblable mé- « prise. Ce n’est pas sans peine, ajoutérent les derviches, que nous « l’avons décidé 4 t’emmener avec nous, mais il a mis pour condition, « d’abord, que tu consentirais a te laisser fouiller, ensuite que tu t’en- « gagerais, par le sépulcre méme du prophéte, a n’emporter secréte- « ment aucune plume de bois (crayon), comme font ces détestables « Frenghis. Si nous te voyions tracer le moindre dessin, nous t’aban- « donnerions, fit-ce au milieu du désert. »
Ces paroles, comme on le pense bien, sonnaient mal 4 l’oreille de Vambéry, mais il avait trop d’empire sur lui-méme pour laisser voir le trouble qui |’agitait. Affectant une grande colére, il se tourna vers Hadji Salih, et, d'une voix assez haute pour ¢étre entendu par le chef de Ja caravane : « Hadji, dit-il, tu m’as vu a Téhéran et tu sais qui je suis; dis au kervanbashi qu'un honnéte homme ne devrait pas préter l’oreille aux propos d'un binamuz (binamuz veut dire impie).» Cette feinte indignation produisit un effet salutaire. Personne ne se permit plus d’élever aucun doute sur le pclerin. Vambéry ne fut se résoudre a tenir sa promesse, et quoiqu'il lui en coitaét de tromper la confiance de ses amis, il continua d’employer la ruse pour tracer en secret quelques notes rapides. « Qu on se figure, dit-il pour s’ex- cuser, l'amer désappointement d’un voyageur qui, arrivant enfin, au prix de longs efforts et de grands périls, devant une source aprés
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laquelle il a longtemps soupiré, sentend défendre d’y tremper ses lévres avides. »
La caravane avancait lentement dans le désert; par compassion pour les chameaux qui souffraient beaucoup du sable sur lequel ils ne pouvaient prendre pied, les pélerins descendaient de leur monture quand la route devenait trop mauvaise ; ces marches forcées étaient une rude épreuve pour Vambéry a cause de son infirmité ; il s'effor- gaitnéanmuins doublier sa fatigue pour se joindre aux bruyantes causeries de ses compagnons. Le neveu du kervanbashi, Turcoman de Khiva, lui témoignait une affection particuliére ; plein de respect pour son caractére de derviche et gagné par la bienveillance exprimée dans ses regards, il se plaisait a l’entretenir de son ova, seule maniére dont les prescriptions du prophéte lui permissent de parler de la jeune femme qu'il avait laissée dans sa demeure. Séparé depuis un an de l'objet de sa tendresse, Khali Mallah fit appel 4 la science du faux Hadji pour percer le voile que l’absence avait mis entre lui et sa famille. Vambéry prit gravement le Koran, prononga quelques paro- les cabalistiques, ferma les yeux et ouvrit le livre précisément 4 un passage ot il était queslion des femmes. Il interpréta le texte sacré de fagon 4 en tirer un oracle assez vague, mais qui transporta de joie le jeune Tartare.
Le 27 mai, les voyageurs arrivérent sur les plateaux de Ja Koren- taghi, chaine de montagnes entourées de vastes vallées, 4 l’ouest de laquelle s étendent des ruines probablement d'origine grecque. Les nomades qui habitent cet endroit vinrent en foule visiter la caravane, et pendant quelques heures, le campement présenta le spectacle ani- médun bazar. Les trafiquants, les éleveurs de bestiaux qui accom- pegnaient le kervanbashi conclurent avec les indigénes des marchés importants, 4 crédit pour la plupart; mais au grand étonnement de Vambéry, le débiteur, au lieu de donner le billet comme garantie au - créancier, le remettait tranquillement dans sa poche. Notre Euro- péen ne put sempécher d’en faire l’observation, et il recut de l'un des marchands cette réponse d’une simplicité patriarcale : « Que « ferais-je de ce papier? Il ne me servirait a rien, tandis que le débi- a teuren a besoin pour se rappeler le chiffre de sa dette et l'époque «du remboursement. »
Deux jours aprés, un nuage d’un bleu sombre apparut a l’horizon dans la direction du nord; cétait le Petit-Balkan, dont toutes les poésies turcomanes célébrérent a |’envi |’élévation, les siles pit- loresyues et les richesses minérales. Les voyageurs longérent la chaine de montagnes, apercevant'ca et la de vertes et fertiles prai- ries; toutefois la solitude profonde de ces belles vallées répand dans l'ameu ne vague tristesse. Au dela commence le Grand Désert, ob l'on
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peut marcher plusieurs semaines sans trouver ni une goutte d’eau pour étancher sa soif, ni un arbre pourse mettrea l’abrides rayonsdu soleil. En hiver, le froid y est extréme, en été, la chaleur accablante, mais les deux saisons présentent un égal danger, et les tempétes fréquentes de ces régions engloutissent les caravanes aussi bien sous des flots de neige que sous des tourbillons de sable.
« A mesure, dit Vambéry, que les contours du Balkan disparais- saient a l’horizon, le désert sans limites se montrait 4 nous plus ter- rible et plus majestueux. J’avais cru souvent que imagination et lenthousiasme entraient pour beaucoup dans l’impression profonde produite par la vue de ces immenses solitudes. Je me trompais. Dans ma chére patrie, j j'ai parcourusouvent d'immenses plaines de sable; en Perse, je venais de traverser le Désert salé, mais combien étaient dif- férents les sentiments que j'éprouvais aujourd huil Ce n’est pas l’ima- gination, c’est la nature elle-méme qui allume le flambeau sacré de linspiration. Les interminables collines de sable, l'absence compléte de vie, ce calme effrayant comme la mort, les teintes empourprées du soleil 4 son lever et 4 son coucher, tout nous avertissait que nous étions dans le Grand Désert, tout remplissait nos Ames d’une émo- tion inexprimable. »
La caravane marchait depuis plusieurs ‘ours, la provision d'eau commencait 4 s'épuiser, Vambéry connut pour la premiére fois les horribles tortures de la soif. « Hélas, pensait-il, eau salutaire et bien- faisante, le plus précieux de tous les éléments, combien jusqu’ici je connaissais peu ta valeur! Que ne donnerais-je pas en ce moment pour avoir quelques gouttes de ta divine substance. » Le malheureux voyageur avait perdu l'appeéut, i] épreuvait un abattement excessif, un feudévorant bralait ses veines; i) se laissa tomber sur le sol dane un état complet d’épuisement. Tout 4 coup, il entendit retentir autour de lui ces paroles magiques : « De !’eau! De l'eau! » Il se leva et vit le kervanbashi distribuer 4 chacun de ses compagnons deux verres du liquide tant souhaité. Le bon Turcoman avait l’habitude, toutes les fois qu'il traversait le désert, de cacher une certaine quantité d’eau qu’il distribuait aux membres de la caravane quand leurs souffrances devenaient infolérables. Ce secours inattendu ranima les forces de Vambéry, et il comprit la justesse du proverbe tartare : « La goutte d’eau donnée dans le désert au voyageur mourant de soif, efface cent années de péché. »
Le lendemain de nombreuses traces de gazelles et d’énes sauvages annoncérent aux pélerins que-des sources devaient se trouver aux en- virons. Ils se hatérent de s’y rendre pour remplir leurs outres, et li- bres désormais de toute inquiétude, assurés de ne plus manquer d’eau jusqu’a Khiva, ils se livrérent aux transports d'une joie enthousiaste.
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Vers le soir, ils atteignirent le plateau de Kaflankir, véritable ile de verdure située au milieu d’une mer de sable. Son sol fertile est cou- vert d'une végétation luxuriante et donne asile 4 une innombrable quantilé d’animaux. Deux tranchées profondes entourent cet oasis ; ce sont, s'il faut en croire les Turcomans, d’anciennes branches de YOxus. La caravane, au lieu d‘aller directement 4 Khiva, fit un dé- tour pour éviler les attaques d’une tribu de maraudeurs ; le 4" juin seulement, elle arriva en vue de la grande ville tartare qui, avec ses démes, ses minarets, ses riants jardins, la luxuriante végétation dont elle est entourée, parut aux voyageurs faligués parla monotonie du désert, un abrégé des merveilles de la nature et de la civilisation.
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Quand ils entrérent dans la ville, les pélerins s’apercurent qu il fallait rabattre de leur admiration. Khiva se compose de trois 4 quatre mille maisons, construites en terre, éparpillées dans tous les sens et entourées d’un mur, également en argile, de 10 pieds de haut. Mais a chaque pas, de pieux Khiviles leur offraient du pain et des fruits secs, en implorant leur bénédiction. Il y avait bien longtemps que, Khiva n’avait regu dans ses murs une aussi nombreuse troupe d'Hadjis. L’&tonnement, l'admiration se peignaient sur les visages, et l'on entendait retentir de tous cétés des acclamations de bienvenue. En entrant dans le bazar, Hadji Bilal entonna un pieux cantique au- quel s'unirent ses compagnons; la voix de Vambéry dominail les autres, et son émotion fut trés-vive quand il vit la foule qui l’entou- rait se précipiter vers lui pour baiser ses mains, ses pieds couverts de ‘poussiére, et jusqu’aux haillons qui formaient son costume.
Selon la coutume du pays, les voyageurs se rendirent ensuite au caravansérail qui sert en méme temps de bureau de douane. Le prin- cipal Mehrem (sorte de chambellan du roi) remplissait les fonctions dedirecteur ; 4 peine avait-il adressé¢ au kervanbashi les questions d'usage, que le misérable Afghan, furieux d’avoir vu déjouer ses pro- jets cupides, s'avanca en criant d’une voix railleuse : « Nous ame- nons a Khiva (trois intéressants quadrupédes et un bipéde qui ne |’est pes moins. » La premiére partie de cette phrase faisait allusion aux buffles que le kervanbashi avait amenés de Gomushtépe ; la seconde © sadressait 4 Vambéry. Aussi tous les yeux furent en un moment fixés sur lui, et il put distinguer au milieu des murmures de la foule
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ces paroles peu rassurantes : « Espion, Frenghi, Russe. » Onse figure aisément le trouble qui s’empara de notre voyageur. Le Khan de Khiva, fanatique et cruel, avait la réputation de réduire en esclavage ou de faire périr par les plus affreux supplices les étrangers d’un caractére suspect. Dans cette conjoncture difficile, Vambéry néan- moins ne se laissa pas intimider. Bien souvent, il avait réfléchi aux conséquences de son audacieuse entreprise, et il envisageait la mort sans effroi. Pour se soustraire aux raffinements de barbarie qui, dans ces contrées sauvages, accompagnent ordinairement la peine capi- tale, il portait soigneusement cachées sous ses vétements, des pi- lules qui l’eussent au besoin dérobé par un prompt trépas 4 d'hor- ribles tortures.
Le Mehrem fronga Je sourcil en considérant la physionomie étran- gére de l’inconnu, et il lui ordonna rudement de s’approcher. Vam- béry se disposait 4 répondre quand Hadji Bilal, bien qu'il ignorat ce qui venail de se passer, entra pour recommander chaudement son ami & l’officier khivite. L’extérieur du derviche turcoman inspirait la confiance, aussi les soupconsse changérent-ils bientét en respec- tueuses excuses.
Le péril se trouvait écarlé, mais Vambéry ne se dissimulait pas que son extérieur européen lui susciterait 4 chaque moment des diffi- cultés nouvelles; il lui fallait un protecteur puissant toujours prét a le défendre. Il se rappela fort 4 propos qu’un personnage considérable, nommé Shukrullah Bay, ayant élé pendant dix années ambassadeur du Khan de Khiva auprés du sultan, devait connaitre Constantinople et lout le monde officiel de cette ville. Vambéry pensa trouver chez cejhaut dignitaire l’appui qu’il cherchait, et se rendit le jourméme au medresse (collége) de Mehemmed Emin Khan oi il résidait. Averti qu’un Effendi, récemment arrivé deStamboul, demandait4 le voir, l’ex- ministreaccourut aussitét. Sa surprise, déja fort grande, ne diminua pas quand il vit entrer un mendiant couvert de haillons ef affreuse- ment défiguré; mais, aprés qu’ileut échangé quelques paroles avecson étrange visiteur, sa défiance s'évanouit ; il lui adressa question sur question au sujet des amis qu'il avait laissés 4 Constantinople, et, tout entier au plaisir d’entendre parler d’eux, il ne songeait plus a élever le moindre doute sur la qualité supposée du voyageur. « Au nom de Dieu, cher Effendi, lui-dit-il enfin, comment avez-vous pu quitter ce paradis qu'on appelleStamboul, pour venir dans notre affreux pays?» Le prétendu Reschid soupira profondément. «Ah! Pir! » répondit-il, mettarit une main sur ses yeux en signe d’obéissance. Shukrullah élait trop bon musulman pour ne pas comprendre ces paroles ; il fut donc persuadé que son hdte appartenait 4 quelque ordre des der- viches et avait été chargé par son Pir (chef spirituel) d'une mission
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que tout disciple doit accomplir, fat-ce au péril de sa vie. Sans de- mander a ce sujet de plus longues explications, il s’informa du nom de ordre auquel Vambéry était attaché. Celui-ci nomma les Nakish- bendi', donnant ainsi 4 entendre que Bokhara était le but de son pé- lerinage. I] laissa le ministre khivite émerveillé desa science, de son esprit, de sa sainteté et de ses nombreuses relations.
Le Khan, instruit de l’arrivée d'un Osmanli, le premier qui fit jamais venu de Constantinople 4 Khiva, envoya en toute hate un Yasaul, (officier de cour) chargé de remettre au Frenghi un petit présent et de lui faire savoir que le Hazret (souverain) lui don- nerait audience dans la soirée, car il souhaitait vivement de recevoir Jes bénédictions d’un derviche né dans la Terre sainte. En consé- quence, le voyageur , accompagné de Shukrullah Bay, qui tenait & le présenter, se rendit au palais du redoutable monarque. Nous lais- serons Vambéry raconter lui-méme cette curieuse entrevue :
« C’était ’heure ou se tenait I’ Arz, ou audience publique. La prin- cipale entrée, les salles du palais étaient remplies de pétitionnaires de tout rang, de tout sexe, de tout age. La foule s’écartait respec- tueusement & notre approche, et mon oreille fut agréablement cha- touillée lorsque j’entendis les femmes se dire les unes aux autres : « Regardez le saint derviche qui arrive de Constantinople ; il vient « pour bénir notre Khan, qu’Allah exauce ses pri¢res! » Shukrullah Bay avail pris soin de faire savoir que j’étais ]ié avec les plus hauts dignitaires de Stamboul et que l’on ne devait rien omettre pour rendre ma réception plus solennelle. Aprés quelques moments d’at- tente, deux Yausauls vinrent me prendre par le bras, avec les démon- strations du plus profond respect et me conduisirent en présence de Seid Mehemmed Khan.
«le prince était assis sur une sorte d’estrade, son bras gauche reposait sur un coussin de velours, sa main droite tenait un sceptre dor. Pour me conformer au cérémonial prescrit, je levai les deux Mains, geste qui fut imité aussitét par le Khan et les personnes présentes ; puis je récitai un verset du Koran, suivi d'une priére fort usitée commencant par Ies mots : Allahumu Rabbena. Je terminai par un amen que je prononcai d’une voix retentissanle en me tenant la barbe 4 deux mains. « Kaboul bolgay! » (Que ta priére soit exau- cée), répondirent en choeur tous les assistants. Je m’approchai alors du souverain, et j’échangeai avec lui la Mousafeha*, aprés quoi je
' Ordre célébre qui a pris naissance dans Bokhara, oti son principal établisse- sement s'y trouve encore.
* Salut prescrit par le Coran, et devant lequel la main droite et la main gauche de chacune des parties se trouvent posées 4 plat l'une contre l’autre.
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me retirai de quelques pas en arriére. Le Khan m’adressa diffé- rentes questions sur l’objet de mon voyage et sur les impressions que j'avais éprouvées en traversant le Grand Désert.
« Mes souffrances ont été grandes, répondis-je, mais ma récom- « pense est plus grande encore, puisque j’al pu contempler l’éclat de « Ta glorieuse Majesté; je remercie Allah de m’avoir accordé une « telle faveur, et j’y vois un bon augure pour le reste de mon « pélerinage. »
« Le roi, évidemment flatté, me demanda combien de temps je me proposais de rester 4 Khiva, et si j’étais pourvu de |’argent néces- saire pour continuer ma route.
« Mon intention, lui dis-je, est de visiter avant mon départ les « tombeaux des saints qui reposent non loin de Khiva. Quant aux « moyens de poursuivre mon voyage, je m’en inquiéte peu. Nous « autres derviches, nous ne nous préoccupons pas de semblables « bagatelles. Le souffle saint que j'ai recu du chef de mon ordre « suffit d’ailleurs pour me soutenir quatre ou cing jours sans aucune « nourriture; aussi l’unique priére que j adresse au ciel est de « donner 4 Ta Majesté cent vingt ans de vie. »
« Mes paroles avaient gagné les bonnes graces du Khan; il m’of- frit vingt ducats et promit de me faire donner un Ane. Je déclinai le premier de ces présents, car la pauvreté est l’attribut nécessaire du derviche ; mais j’‘acceptai la monture avec reconnaissance, non sans faire toufefois pieusement observer que les préceptes du pro- phéte ordonnent de se servir d'un ane blanc pour les pélerinages. Le roi m’assura que j’en aurais un de cette couleur et mit fin a lentrevue en me priant de recevoir au moins pendant ma courte résidence dans sa capitale deux tenghe (1 fr. 50) par jour pour mon entretien.
« Je me retirai joyeux, accueilli 4 chaque pas par les respectueux selam aleikoum de la foule, et je regagnai ma demeure. Une fois seul, je poussai un soupir de satisfaction en songeant au péril que javais couru, et 4 la maniére heureuse dont j’en étais sorli. Ce Khan dissolu, ce tyran sauvage et abruti, m’avait trailé avec une bienveillance exceptionnelle; j’étais maintenant délivré de toute crainte et libre d’aller ou bon me semblerait. Pendant Ja soirée entiére, |’audience du Khan fut présente 4 mon esprit ; je revoyais le despote asiatique avec sa figure have, ses yeux profondément enfon- cés dans l’orbite, sa barbe clair-semée, ses lévres blanches et sa voix tremblante. Ainsi, pensai-je, la Providence a permis que le fanatisme hai-méme servit de frein 4’ce despote soupconneux et cruel. »
Le bruit se répandit bient6t dans Khiva que le derviche de Con- stantinople jouissait d’une grande faveur auprés du Khan, aussi les
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notables de la ville ne tardérent pas 4 l’accabler de visites et d’invi- tations ; les Oulemas surtout, désireux de s’éclairer de ses lumiéres lui adressaient mille questions sur les observances religieuses. Vambéry, réprimant son impatience, était obligé de passer des heures entiéres a instruire ces disciples fervents sur la maniére de se laver les pieds, les mains, le visage; 4 leur expliquer comment, pour ne violer aucun précepte, les vrais croyants doivent s’asseoir, se lever, marcher, dormir, etc. Le faux pélerin, que Von croyait nalif de Stamboul , siége vénéré de la religion, passait pour un oracle infaillible, car le sultan de Constantinople et les grands de sa cour sont regardés 4 Khiva comme les observateurs les plus accom- plis de la loi. On s’y représente l'empereur ture coiffé d'un turban long de cinquante aunes pour le moins, couvert d'une longue robe trainante, et portant une barbe qui tombe jusqu’a la ceinture. Apprendre aux Khivites que le prince s’habille 4 l’européenne, fait tailler ses vétements par Dusautoy, ne servirait qua exciter leur pieuse indignation. Celui qui tenterait de les désabuser passerait pour un imposteur et s’exposerait 4 perdre la vie. Vambéry devait parfois répondre aux plus ridicules demandes; 1’un voulait savoir si, dans le monde enlier, on rencontre une ville comparable a Khiva, l'autre si les repas du grand sultan Jui sont chaque jour envoyés de la Mecque et ne mettent qu’une minute pour venir de la Kaaba au palais de Constantinople. Qu’auraient dit les pieux enthousiastes en apprenant combien les vins de Chateau-Laffitte et de Chateau-Margaux figurent avec honneur sur la table des succes- - seurs actuels du prophéte? |
Le couvent qui donnait asile aux pélerins servait en méme temps de place publique ; il renfermait une mosquée dont la cour garnie d'une piéce d’eau, entourée de beaux arbres, élait le rendez-vous de tous les oisifs de la ville. Les femmes y venaient pour remplir les lourdes cruches qu’elles rapportaient ensuite dans leur demeure. Plus d'une rappelait 4 ’Européen les filles de sa chére Hongrie; il se plaisait 4 les regarder et ne refusait jamais de leur donner sa béné- diction, sa poudre de vie ou bien son souffle saint, qui avait le pou- voir de guérir toutes les infirmités. Voici comment les choses se passaient dans ces occasions. La malade s’accroupissait sur le seuil dela porte; le prétendu derviche, remuant les lévres comme pour une priére, étendait la main sur la patiente, puis, il soufflait trois fois sur elle et laissait échapper un profond soupir. Bien souvent les naives créatures prétendaient avoir recu un soulagement immé- diat, tant est grande la puissance de ]’imagination!
A l’époque o& Vambéry se trouvait 4 Khiva, une foire y avait attiré de vingt lieues 4 la ronde tous les riches indigénes. La plupart
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d’entre eux viennent 4 ces marchés, moins dans le but d’acheter ou de vendre que pour satisfaire le besoin de faste si vif chez les Orien- taux; leurs emplettes se bornent souvent a quelques aiguilles ou & d’autres bagatelles, mais c’est une occasion pour parader sur leurs plus beaux chevaux, étaler leurs plus’ riches vétements et leurs meilleures armes. Khiva, du reste, est le centre d’un commerce fort actif; outre ses fruits, qui jouissent d’une grande renommeée et s expédient dans la Perse, la Turquie, la Russie et la Chine, les bou- tiques du bazar contiennent d’excellents produits manufacturés. A cété de l'urgendj tchapani, sorte de robe de chambre taillée dans une étoffe en laine ou en soie de deux couleurs, s étalent les toiles de Tash-hauz, les bronzes de Khiva, les mousselines, les calicots, le drap, le sucre, le fer, envoyés par la Russie en échange du coton, de la soie, des fourrures, que les caravanes portent au printemps sur les marchés d'‘Orenbourg, en automne, sur ceux d’Astrakan. Les transactions avec Bokhara sont aussi fort importantes:.on y exporte des robes et des toiles, on en tire du thé, des épices, du papier, des articles de fantaisie.
Vambéry, partagé entre l’amilié d’Hadji Bilal, et les relations chaque jour plus étroites qui }’unissaient 4 Shukrullah Bay, menait 4 Khiva une existence douce et paisible. Malheureusement, ce calme fut troublé par les sourdes intrigues du Mehter (ministre de I’inté- rieur), qui était l’ennemi personnel de }'ancien ambassadeur khivite. Il persuada au Khan que notre voyageur était un agent secret du sultan de Bokhara, et Seid Mehemmed résolut d’avoir une seconde entrevue avec le soi-disant derviche et de le soumettre & un examen minutieux. Vambéry, abattu par lextréme chaleur, faisait la sieste dans sa cellule quand on vint l’avertir de se rendre auprés du sou- verain. Surpris de cet ordre inattendu, il partit fort inquiet. Pour arriver au palais, il fut obligé de traverser la grande place ot l'on avait réuni tous les prisonniers faits dans une guerre récente contre la tribu voisine des Tchaudors, et la vue de ces malheureux fit sur lui une profonde impression. Le Khan |'attendait en compagnie du mehter ; il l’accabla de questions insidieuses, et lui dit que, sachant combien il était versé dans les sciences mondaines, il aimerait beau- coup a lui voir écrire quelques lignes 4 la maniére de Stamboul. Les objets nécessaires furent apporlés aussitét, et Vambéry traca l’épitre suivante, ob, sous de pompeuses fleurs de rhétorique, se glis- sait une pointe de raillerie 4 l’adresse du Mehter, quin’était pas mé- diocrement vain de sa belle écriture :
« Trés-majestueux, puissant, terrible et redouté monarque et souverain.
« Inondé de ta faveur royale, le plus pauvre, le plus humble de
DANS LE TURKESTAN. 4]
tes serviteurs, a, jusqu’a ce jour, consacré peu de temps a l'étude de la calligraphic, car il se souvenait du proverbe arabe : « Ceux qui « ont une belle écriture sont ordinairement dénués d'esprit. » Mais il connait aussi l’adage persan : « Tout défaut qui plait au roi de- a vient une vertu. » C’est pourquoi il se hasarde 4 te présenter res- pectueusement ces lignes. »
Le Khan, ravi de l’éloquence pleine d’emphase de notre voyageur, le fit asseoir 4 ses cdtés, lui offrit du thé, du pain, et eut avec lui une longue conversation dont le sujet tout politique avait été con- certé d’'avance. En sa qualité de derviche, l’adroit Européen se ren- fermait dans un austére silence. Seid Mehemmed avait grand’ peine a lui arracher quelques phrases sentencieuses qui n’offraient pas la moindre prise aux malveillantes intentions du Mehter.
Au sortir de l’audience royale, un Yasaul conduisit Vambéry chez le trésorier, chargé de lui remettre |’argent destiné & ses dépenses journaliéres. On lui fit traverser une vaste cour, et la, un spectacle horrible s'offrit 4 lui. Trois cents Tchaudors couverts de haillons, tourmentés par la faim et semblables 4 des squelettes vivants, atten- daient l’arrét qui allait décider de leur sort. Les plus jeunes, enchai- nés les uns aux autres par des colliers de fer, devaient étre vendus comme esclaves ou donnés en présent aux favoris du roi. Les autres, que leur 4ge avait fait considérer comme des aksakals (chefs) étaient réservés aux plus cruels supplices. Pendant que }’on en conduisait plusieurs au bloc sanglant sur lequel bien des tétes étaient déja tom- bées, huit de ces malheureux vieillards furent jetés 4 terre, et le bourreau leur arracha les yeux. Notre plume se refuse 4 entrer dans les détails affreux donnés par !'auteur au sujet de ces barbares sup- Plices. En arrivant chez le trésorier, Vambéry le vit occupé d’un tra- vail fort étrange. Il assortissait des vétements de soie aux couleurs éclatantes, et couverts de larges broderies d’or. C’étaient les khilat ou robes d'honneur, qui devaient étre envoyées au camp pour récom - penser les services des braves ; on les désignait sous le nom de robes 4 quatre, 4 douze, 4 vingt, 4 quarante tétes. Cette dénomination bizarre, que les dessins représentés sur le tissu, ne justifiaient nulle- ment, ayant excité la curiosité de Vambéry, il en demanda la raison. — « Hé quoi! Jui fut-il répondu, n’avez-vous jamais rien vu de sem- « blable dans le pays de Roum ? Sil en est ainsi, venez demain assis- « ter ala distribution de ces glorieux emblémes. Les plus beaux de « ces vélements sont destinés aux soldats qui rapportent quarante tétes « ennemies, les plus simples a celui qui en fournit quatre. » Malgré lhorreur que lui causait un tel usage, |’'Européen ne pouvait, sans éveiller les soupcons, refuser l’invitation qui lui était faite. Le lende- main matin, en effet, il vit arriver sur la principale place de Khiva,
4s UN FAUX DERVICHE
une centaine de cavaliers couverts de poussiére ; chacun d’eux ame- nait au moins un prisonnier attaché au pommeau de la selle ou & la queue de son cheval; des femmes et des enfants, liés de la méme manieére, faisaient partie du butin. En oulre, tous les soldats por- taient derriére eux de grands sacs renfermant les tétes enlevées aux vaincus. Ils remettaient les captifs 4 Vofficier chargé du contrdle, puis débouchant leur sac, ils en répandaient le contenu sur le sol, avec autant d’indifférence que s'il se fut agi d'une charge de pommes de terre. Les nobles guerriers recevaient en échange une attestation des hauts faits qu’ils avaient accomplis, et ce billet leur donnait droit, au bout de quelques jours, 4 une récompense pécuniaire.
Ces coutumes barbares ne sont pas particuliéres a Khiva, on les retrouve dans toute |’Asie centrale. La tradition, Ja loi, la religion méme s’accordent pour les sanctionner. Dans les premiéres années de son régne, le Khan de Khiva, voulant faire éclater son zéle pour la foi musulmane, sévit avec la derniére rigueur, non-seulement contre les hérétiques Tchaudors, mais encore contre ceux de ses sujets qui se rendaient coupables des moindres infractions aux com- mandements du prophéte. Les Oulemas cherchérent 4 modérer la piété trop ardente du roi; malgré leur intervention néanmoins, il ne se passe guére de jour sans qu'une personne admise a l’audience du Khan, soit entrainée hors du palais, aprés avoir entendu ces paroles qui renferment son arrét de mort : « Alib barin! » (Qu’on l’em- méne.)
Malgré les cruautés qui souillent trop souvent Khiva, ce fut dans cette ville que Vambéry passa, sous le costume de derviche, les meil- leures journées de son voyage. Dés qu'il paraissait dans les places pu- bliques, il se voyait entouré d’une foule de fidéles qui le comblaient de présents. Aussi, bien qu'il n’acceptat jamais de sommes con- sidérables, et qu'il partageat méme les offrandes des pieux croyants avec ses fréres les Hadjis, sa situation s’améliorait d'une maniére notable. I] était maintenant pourvu d’une bourse bien garnie, d’un ane vigoureux; en un mot, parfaitement équipé pour continuer sa route. Ses compagnons avaient hate d’arriver 4 Bokhara, ils crai- gnaient que la chaleur ne rendit impraticable la traversée du désert et pressaient Vambéry de terminer ses préparatifs de départ. Avant de quitter Khiva, notre Européen voulut faire ses adieux a !’excel- lent protecteur qui lui avait valu un accueil si hospitalier. '
« Je fus profondément ému, dit-il, dentendre tous les arguments que le bon Shukrullah Bay employa pour me détourner de mon entreprise. [1 me dépeignit sous les couleurs les plus sombres la noble Bokhara, son émir hypocrile et défiant, hostile 4 tous les étran- gers, et qui méme venait de mettre traitreusement 4 mort un Os-
DANS LE TURKESTAN, 49
manli envoyé par Reschid-Pacha. Les alarmes de ce digne vieillard, siconvaincu dabord de la réalité de mon saint caractére, me sur- prirent extrémement. Je commengai 4 croire qu’il avait pénétré le secret de mon incognito, et peut-étre deviné qui j’étais. Faconné aux idées européennes, Shukrullah Bay connaissait notre ardeur pour les recherches scientifiques, car i] avait passé, dans sa jeunesse, plusieurs années & Saint-Pétersbourg, et souvent aussi, pendant son séjour 4 Constantinople, il avait noué des relations affectueuses avec les Frenghis. N’était-ce pas pour cela qu’il m’avait témoigné une bienveillance toute particuliére? Quand je me séparai de lui, je vis une larme briller dans ses yeux; qui peut dire quel sentiment la faisait couler? »
Vambéry donna au Khan une derniére bénédiction. Le prince lui recommanda, au retour de Samarcande, de passer par sa capitale, car il voulait faire partir avec le pélerin un représentant chargé de recevoir 4 Constantinople |’investiture que les maitres de Khiva doi- vent obtenir de tout nouveau sultan. Ce n’était pas le compte du voya- geur. « Kismet, » répondit-il avec sa présence d’esprit habituelle. Celfe parole, toul a fait dans l’esprit de son réle, signifiait que l’on commet un péché grave quand on anticipe sur l'avenir.
lV
lelendemain, les Hadjis se réunirent dans la cour du monastére quileur avait servi de résidence pendant leur séjour 4 Khiva. La caravane, grace 4 la faveur des fidéles, présentait un aspect bien diflérent de celui qu'elle offrait 4 son arrivée. Ce n’étaient plus ces mendiants déguenillés, couverts de sable et de poussiére, dont la multitude avait admiré les pieuses souffrances; les pélerins avaient latéteenveloppée d’un turban épais et blanc comme la neige ; les ha- vresacs étaient remplis, les plus pauvres voyageurs eux-mémes avaient un petit 4ne pour leur servir de monture.
«Ce fut un lundi, vers la tin de la journée, raconte notre voyageur, que, faisant tréve a nos bénédictions et nous arrachant avec peine aux étreintes passionnées dela foule, nous sortimes de Khiva par la porte Urgendj. Beaucoup de dévots, dans |’excés de leur zéle, nous Suivirent pendant plus d'une lieue; ils versaient d'abondantes lar- mes et s'écriaient avec déséspoir : Qui sait quand notre ville aura le bonheur d’abriter dans ses murs un aussi grand nombre de saints! »
30 UN FAUX DERVICIE
Assis sur mon ane, j'étais accablé des démonstrations trop vives de leur sympathie, lorsque, heureusement pour moi, ma monture fatiguée de tant d’accolades perdit patience et partit au grand galop. Je ne ju- geai pas d'abord 4 propos de modérer son ardeur; ce fut seulement quand je me trouvai & une grande distance de mes admirateurs in- commodes que j'essayai de ralentir un peu son allure. Mais mon hip- pogriffe 4 longues oreilles avait pris gout 4 la course. Mon opposition le contraria, et i] teémoigna sa mauvaise humeur en poussant des plaintes bruyantes qui faisaient ressortir l’étendue et la richesse de Sa voix, mais dont j’aurais préféré entendre de moins prés les mélo- dieux accords. »
Les voyageurs, aprés une journée de marche, campérent sur les bords de I’Oxus, qu’ils voulaient traverser en cet endroit. Le fleuve grossi par la fonte des neiges devient si large au printemps que lobservateur put 4 peine apercevoir la berge opposée. Ses flots jaundtres, emportés par un courant rapide, tranchent avec la ver- dure des arbres et des terres cultivées, quis’ étendent 4 perte de vue. Vers le nord, une montagne, |’Oveis-Karaine, se détache comme un immense nuage sur l’azur du ciel. Le passage de l’Oxus, com- mencé dans la matinée, dura jusqu’au coucher du soleil. Un aussi long espace de temps n’aurait pas été nécessaire pour traverser le fleuve, mais le courant entrainait les voyageurs au milieu des petits bras qu’ils devaient ensuite monter ou redescendre, et dans lesquels ils engravaient réguliérement de dix pas en dix pas. Le transborde- ment des anes, qu'il fallait tant6t mettre a terre, tantét réintégrer dans les embarcations, était comme on peut l’imaginer, une terrible besogne. « Nous étions réduits, dit notre voyageur, a les porter dans nos bras comme de petits enfants, et je ris encore quand je songe a la singuliére figure que faisait alors un de noscompagnons nommé Hadji Yakoub. Il avait pris sur son dos sa monture, dont il serrait tendrement les jambes contre sa poitrine, tandis qne le pauvre ani- mal tout tremblant, cherchait 4 cacher sa téte sur l’épaule du péle- rin. »
La caravane longea les rives de !’Oxus pendant plusieurs jours, ot plutét pendant plusieurs nuits, car la chaleur élait si accablante qu'il fallait attendre le coucher du soleil pour continuer la marche. La pale clarté de la lune donnait au paysage quelque chose de fan- tastique ; la longue file des chameaux et des voyageurs se déroulait en replis tortueux sur le sol argenté; les eaux du fleuve coulaient lentement avec un bruit lugubre, et l'on voyait s’étendre au loin le redoutable désert de la Tartarie. Ce district qui porte le nom de To- yeboyun (dos de chameau), sans doute & causc des courbes décrites par l’Oxus, est habitéa certaines époques de l'année par les Kirghiz,
DANS LE TURKG&STAN. ay |
peuple nomade entre tous. Une femme, & qui Vambéry adressait quel- ques observations au sujet de. cette existence vagabonde, lui répon- dit en riant: « Oh! bien cerlainement, on ne nous verra jamais , comme vous autres Mollahs demeurer des jours et des semaines assis 4 la méme place; l'homme est fait pour le mouvement, voyez le soleil, la lune, les étoiles, les animaux, les poissons, les oiseaux, tout s'a- gile en ce monde; il n'y a que la mort qui reste immobile. » Comme elle achevait ces mots, on entendit retentir les cris : Au loup! au loup! La bergére coupa court 4 sa dissertation philosophique pour voler au secours de son troupeau. Elle fit tant et si bien de la voix et du geste, que la béte féroce s’enfuit, emportant pour tout butin la belle queue grasse de l’un des moutons.
Les Kirghiz sont fort nombreux dans I'Asie centrale; ils habitent les steppes immenses situés entre la Sibérie, la Chine, Je Turkestan etla mer Caspienne ; mais il est trés-difficile d’évaluer le chiffre de leur population. Demandez-leur a ce sujet le moindre renseignement, ils vous répondront avec emphase : « Comptez d’abord les grains de sable du désert, vous pourrez ensuite compter les Kirghiz. » Leurs habitudes errantes les ont soustraits 4 toute espéce de domination, et les Européens sont dans une grande erreur quand ils les croient soumis au gouvernement russe ou au souverain du Céleste Empire. Aucune de ces nations n’a jamais exercé le moindre pouvoir sur les Kirghiz; elles envoient 4 la vérité des officiers chargés de percevoir les taxes, mais les nomades regardent ces fonclionnaires comme les chefs d’une vaste razzia; ils admirent seulement, qu’au lieu de les dépouiller tout 4 fait, on se contente de prélever sur eux un léger impét. Les révolutions ont changé bien des fois la face du monde, les habitants du désert sont restés les mémes depuis des milliers d’années ; types singuliers de vices et de vertus sauvages, ils offrent encore aujourd’hui une image fidéle des anciens Turani.
Les pélerins voyaient avec satisfaction approcher le terme de leur voyage; six ou huit étapes seulement les en séparaient, quand un matin, aux premiéres lueurs de l'aube, deux hommes presque nus abordérent la caravane, en s'écriant d’une voix suppliante : « Un mor- ceau de pain, pour l’amour de Dieu! » On s’empressa de les secourir, et quand la nourriture leur eut rendu un peu de forces, ils raconté- rent aux derviches que, surpris par un ataman Tekke, ils s‘é- taient vu enlever bagages, vétements, provisions, heureux encore de ne pas perdre la vie. Les pillards, au nombre de cent cinquante, méditaient une razzia-contre les troupeaux des Kirghiz campés sur les bords de I’Oxus : « Fuyez ou cachez-vous, ajoutaient ces hommes, sans cela vous les rencontrerez dans quelques heures, et malgré la sainteté de votre caractére, ces bandits sans foi ni loi vous abandonne-
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ront dans le Khalata, aprés vous avoir dépouillés de tout ce que vous possédez. » Le kervanbashi, qui avait déja été pillé deux fois, n’eut pas plus tét entendu les mots Tekke et ataman qu'il donnait l’ordre de battre en retraite. Selon lui, la seule chance de salut qui restat aux voyageurs était de s'‘enfoncer dans le désert, ot, peut-étre, les enne- mis perdraient leur trace. En conséquence, aprés avoir laissé reposer quelque temps leurs bétes de somme et rempli leurs outres, les Had- jis, jetant un regard d'indicible regret sur les bords paisibles de l’Oxus, s'acheminérent vers les effrayantes solitudes qui avaient en- glouti déja tant de’ caravanes. Ils s’avangaient dans le plus grand si- lence, pour ne pas donner I'éveil aux pillards ; le pas des chameaux ne rendait aucun son sur le sol poudreux, et bientét la nuit les enve- loppa de son voile.
Vers minuit, tous les pélerins furent obligés de mettre picd 4 terre, car les bétes de somme enfongaient Jusqu’aux genoux dans le sable. C’était une douloureuse épreuve pour Vambéry; son infirmité dou- blait la fatigue de la marche sur un terrain mouvant, au milieu d'une chaine continue de petites collines. Aussi salua-t-il avec joie le point désigné pour la station du matin. Ce lieu portait cependant un nom peu fait pour inspirer laconfiance : |’Adamkyrylgan (l'endroit ou périssent les hommes), ne justifiait que trop cette appellation sinis- tre. Aussi loin que le regard pouvait s’étendre, on découvrait une mer de sable qui, d'un cété, s‘élevant en monticules semblables a des vagues furieuses, gardait encore |’empreinte visible de la tem- péte, et de J’autre ressemblait 4 un lac paisible 4 peine ridé par une légére brise. Pas un oiseau ne traversait l’air, pas un animal, fut-ce méme un insecte, ne venait donner une apparence de vie a celle terre désolée. De distance en distance, on apercevait seulement des osse- ments blanchis d’hommes et de chameaux, affreux témoignages des désastres causés par le Tebbad ou vent de fidvre qui, de temps a au- tre, Jette sur le désert son souffle embras¢.
Les voyageurs ne furent pas poursuivis; les Tekkes eux-mémes, ces hardis cavaliers, hésitent 4 s'engager dans le Khalata. D’aprés le calcul du kervanbashi, six journées au plus séparaient la caravane de la ville de Bokhara. Les outres étant bien remplies, les pélerins espérérent n'avoir pas 4 souffrir de la soif; ils comptaient sans le soleil brilant de la canicule qui faisait évaporer le précieux liquide. En vain, pour sortir de cette région maudite, ils essayérent de dou- bler les heures de marche ; plusieurs chameaux périrent de fatigue, et l'eau diminuait toujours plus rapidement. Enfin deux Hadjis, ‘épuisés par les privations, tombérent tellement malades qu’il fallut les coucher sur nos moutures et les altacher avec des cordes, car ils étaient incapables de se soutenir. « De l'eau! de l'eau! » murmu-
DANS LE TURKESTAN. 53
raient-ils @une voix mourante. Hélas! leurs meilleurs amis refu- saient de sacrifier pour eux la moindre gorgée de ce liquide, dont chaque goutte représentait une heure de vie; aussi, quand le quatritme jour, les pélerins atteignirent Medemin Bulag, un de ces malheureux était affranchi par la mort des cruelles souffrances de la soif. Son palais avait pris une teinte grisdtre, sa langue était deve- nue noire, ses lévres ressemblaient 4 du parchemin et sa bouche ouverte laissait apercevoir ses dents complétement déchaussées. Chose horrible 4 dire! le pére cachait a son tils, le frére & son frére, la provision deau qui pouvait soulager sa torture! Mis a d’autres épreuves, ces hommes se seraient montrés peut-étre généreux et dé- voués, mais la soif chasse du coeur tout sentiment de compassion.
Yambéry en éprouva bientét lui-méme les terribles effets. Il mé- bageait avec la parcimonie d’un avare le contenu de son outre quand ils‘apercut avec effroi qu’un point noir se formait au milieu de sa langue. Aussildt, croyant sauver sa vie, il avala d’un trait la moitié du liquide qui lui restait encore. Le feu qui dévorait ses entrailles de- vint plus violent vers le matin du cinquiéme jour, les douleurs de téte angmentérent, il sentit ses forces prés de l’abandonner. Pour- tant, on approchait des montagnes de Khalata, le sable devenait moins profond, tousles yeux cherchaient avidement les traces d’un troupeau ou la hutte d’un berger. En cet instant, le kervanbashi attira l'attention des pélerins sur un nuage de poussiére qui s ‘élevait alhorizon, les avertissant de ne pas perdre une minute pour des- cendre de leurs chameaux.
«Les pauvres animaux, raconte Vambéry, sentaient bien que le Tebbad approchait. Poussant un cri lugubre, ils s’affaissérent sur leurs genoux, étendirent leurs longs cous sur le sol et cherchérent a cacher leur téte dans le sable. Nous nous abritames auprés d’eux comme derrié¢re un mur; a peine, nous étions-nous couchés a terre que la tourmente fondit sur nous avec un bruissement sourd, nous laissant, quelques minutes aprés, ‘couverts "d’une épaisse couche de poussi¢re, Quand cette pluie de sable m’enveloppa, elle ‘me {parut brilante comme du feu. Si nous avions été atteints par la tempéte deux jours auparavant, au milieu du désert, nous aurions tous in- failiblement péri.
«L’air était devenu d’une pesanteur accablante ; i] m’aurait été impossible de remonter sur mon chameav sans |’aide de mes com- pagnons; je souffrais des douleurs intolérables dont aucune parole ne peut donner la moindre idée. En face d'autres périls, le courage ne m'avait jamais fait défaut, mais en ce moment, je me sentais anéanti, le mal de téte m’dtait jusqu’dé la faculté de penser, un lourd som- meil ne tarda pas 4 semparer de moi. En m’éveillant, je me vis avec
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surprise étendu dans une hutte d’argile, et entouré d'hommes’a lon- barbe que je reconnus pour des Iraniens. » |
C’étaient en effet des esclaves persans envoyés dans le désert pour garder les troupeaux de leur maitre; ces braves gens firent avaler a Vambéry une boisson chaude et, bientét aprés, un breuvage com- posé de lait aigre, d’eau et de sel qui ranima ses forces. Avant de quitter les pélerins sunnites, dans lesquels ils devaient voir pourtant les pires ennemis de leur race, les pauvres prisonniers par- tagérent avec eux leur mince provision d'eau, acte de charité bien méritoire que dut sans doute regarder avec complaisance le Dieu de miséricorde qui est le Pére de tous leshommes. —_—-
La caravane atteignit enfin Bokhara, la plus importante ville de l’Asie centrale, mais qui conserve aujourd hui bien peu de traces de son ancienne grandeur. Cependant, elle posséde de beaux mona- stéres et des colléges qui rivalisent avec ceux de Samarcande. Ces écoles, fondées 4 grands frais, soutenues au prix de tous les sacri- fices, ont inspiré aux Européens une haute idée de l’enseignement asiatique ; toutefois, il faut le reconnaitre, elles sont dominées par un aveugle fanatisme. L’esprit exclusif des Bokhariotes rétrécit sin- guliérement le cercle des études, toute Instruction roule sur les pré- ceptes du Koran et la casuistique religieuse. On ne trouverait pas aujourd'hui un seul disciple qui s‘occupat d'histoire ou de poésie ; s'il était tenté de le faire, il lui faudrait se cacher, car l’attention donnée & des sujets aussi frivoles serait considérée comme une preuve de faiblesse d’esprit.
Vambéry et ses compagnons trouvérent asile dans un Tekki ou couvent, vaste batiment carré dont les quarante cellules ouvraient sur une cour plantée de beaux arbres. Le Khalfa ou « révérend abbé » pour employer l’expression du yoyageur hongrois, était un homme 4 Pextérieur agréable, aux maniéres douces et polies. Il fit 4 Vam- béryle plus gracieux accueil, et les deux interlocuteurs entamérent une conversation emphalique, quintessenciée, pleine de réticences et de sous-entendus qui ravit le bon Khalfa, en méme temps qu’elle lui donnait la meilleure opinion de son nouvel hdte. Ainsi, dés son arrivée 4 Bokhara, le voyageur acquit une haute réputation de science et de sainteté.
Le lendemain, accompagné d’Hadji Bilal, il sortit pour visiter la ville. Les rues et les maisons de la noble cité sont remarquables surtout par leur aspect malpropreet leur état de délabrement. Aprés avoir traversé des places: publiques, ot l'on enfoncait jusqu’a mi- jambes dans une poussiére noiratre, les deux amis arrivérent au ba- zar queremplissait une foule bruyante ct affairée. Ces établissements sont loin d’égaler ceux de la Perse en étendue ef en magnificence,
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mais le mélange des races, des costumes et des usages forme un spectacle dont la bizarrerie captive les regards d'un étranger. Des Persans, coiffés d'un large turban bleu ou blanc, selon la classe a laquelle ils appartiennent, y coudoient le Tartare sauvage, le Kir- chiz ala lourde démarche, V’Indien, dont la figure jaune et repous- sante porte au front une marque rouge, entin le Juif, qui garde ici, plus que partout ailleurs, son type distinctif, ses nobles traits, ses yeux profonds ow brille I’mtelligence avec l’astuce. (a et 1a, on aper- coit encore des Turcomans, reconnaissables a la fierté de leur main- tien, a 'audace de leurs regards; immobiles devant les boutiques des marchands, ils songent peut-étre au précieux butin que fourniraient a lears atamans les richesses étalées devant eux.
Les pélerins recueillaient partout les témoignages d'une sympa- thie enthousiaste. L’apparence étrangére de Vambéry excitait parti- culiérement V’admiration. « Quelle foi ne faut-il pas, » disait l'un, a pour venir de Constantinople 4 Bokhara, pour supporter la fatigue «d'un voyage dans le Grand Désert, afin de contempler le tombeau « de Baveddin'! » — «Sans doute, répliquait un autre, mais nous «aussi, nous allons 4 la Mecque, la ville sainte par excellence, et « poor accomplir ce pélerinage, nous quittons nos affaires et nous a supportons, je pense, d’assez rudes fatigues. Ces gens-la, » et il montrait du doigt Vambéry, « n’ont point de travaux qui les occu- « pent; leur vie entiére est consacrée aux exercices de piété, a la vi- « site des tombeaux des saints. » — « Bravo, bien deviné! » pensait notre voyageur, tout en jetant des regards qu'il s efforcait de rendre indifférents sur ]’étalage des magasins ot se montraient un grand nombre de marchandises européennes, russes surtout. Il avait sou- vent peine 4 réprimer une imprudente émotion lorsqu’il apercevait sur quelques articles |’étiquette de Birmingham et de Manchester. Détournant bien vile la téte de peur de se trahir, il reportait son at- tention sur les produits du sol et de l'industrie indigéne, examinait le fin tissu de colon appelé Aladja, oi deux couleurs alternent en étroites rayures, les éloffes de soie, riches et variées, depuis |’élégant mouchoir aussi diaphane que la gaze la plus légére, jusqu’au pesant Alres, qui se drape en plis larges et moelleux. Les cuirs- jouent un réle important dans la fabrication bokhariote, les cordonniers du pays en font de longues bottes, 4 ]’usage des deux sexes ; mais les boutiques vers lesquelles la multitude se portait avec le plus d’empressement étaient celles des marchands d’habits, ou: les vélements confectionnés frappaient les yeux par l’éclat des couleurs, car la ville de Bokhara
4 Aseete célebre dans tout IIslam, fondateur de lordre des Nakishben:li, au- quel le soyageur hongrois prétendait appartenir.
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est le Paris de l’Asie centrale, les Turcomans la considérent comme le foyer de |’élégance.
Quand il eut assez contemplé ce curieux tableau, Vambéry pria Hadji Bilal de le conduire dans un endroit ou il put se reposer et se rafratchirun moment. Les"deux amis se rendirent ensemble a une place appelée Lebi Hauz Divanbeghi (quai du réservoir de Divanbeghi), ow se réunit le beau monde de Ia ville. Au milieu du square, on a creusé un réservoir profond de 100 pieds et large de 80; il est bordé de pierrescubiques formant un escalier de huit marches qui descend jusqu’a fleur d’eau. Tout autour, de magnifiques ormeaux ombragent l’inévitable boutique 4 thé, et le colossal samovar, non moins inévi- table, invite chaque passant a prendre une tasse de sa bouillante ]i- queur. Sur trois cétés de la place, de petites échoppes, abritées par des nattes de roseaux, élalent aux regards du pai, des fruits, des confitures, des viandes chaudes et froides. La quatriéme affecte la forme d’une terrasse, et prés de la s'éléve la mosquée Mesdjidi Di- vanbeghi. Devant les portes se trouvent quelques arbres, sous lesquels derviches et meddah (orateurs populaires) racontent 4 la foule émer- veillée les exploits des héros ou les saintes actions des prophétes. Au moment ot Vambéry arrivait, les Nakishbendi traversatent la-place en faisant leur procession hebdomadaire. « Jamais je n’oublierai, dit notre voyageur, l'impression que produisirent sur moi ces sau- vages enthousiastes : la téte couverte de chapeaux pointus, les che- veux flottants, de longs batons 4 la main, ils dansaient une ronde digne'du sabbat, hurlant de pieux cantiques dont leur chef, vieillard 4 barbe grise, entonnait d'abord seul la premiére strophe. »
L’ombrageuse inquisition ¢tablie dans Bokhara vint bientdt troubler Vambéry, malgré sa réputation de sainteté. Des espions envoyés par le gouvernement, venaient presque chaque jour, sous différents pré- textes, et entamaient avec l’étranger des entretiens dans lesquels il n’était question que des Frenghis, de leurs artifices diaboliques et des chatiments qui avaient puni l’audace de plusieurs d’entre eux. Ils espéraient qu'une parole imprudente viendrait justifier leurs soup- cons, mais !’Européen était trop sur ses gardes pour se laisser pren- dre. Il écoutait d’abord avec patience, puis, affectant un air d’in- soucieux dédain. « J'ai quitté Constantinople, disait-il, pour m’éloi- « gner de ces Frenghis maudits, qui doivent sans doute au démon « leurs arts et leurs sciences. Me voici maintenant, Allah en soit béni ! « dans la noble Bokhara, et je ne veux pas que le souvenir de ces en- « fants du mal vienne m’y troubler. »
L’émir était alors absent; le ministre qui dirigeait l’enquéte, voyant que ses émissaires avaient complétement échoué, résolut de faire comparaitre l’étranger devant un tribunal composé d’Qulemas, ot:
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son orthodoxie devait étre scrupuleusement examinée. 1] eut en effet 4 soutenir un feu roulant de questions embarrassantes qui faillirent percera jour son incognito. Heureusement, il s’apercut a temps du piége, et, changeant de réle, il se posa lui-méme en interrogateur. Poussé par un pieux zéle, il consulta les savants docteurs sur les cas de conscience les plus minutieux, vouldt connaitre les différences souvent insaisissables qui sépare le Farz et le Sunnet, préceptes obli- gatoires, du Yadyjib et du Mustahab, simples conseils religieux. Cette ruse. eut un plein succés ; maint texte obscur fournit la matiére d’une discussion animée, dans laquelle Vambéry ne perdit aucune occasion de faire un pompeux éloge des Oulemas bokhariotes et de proclamer hautement leur supériorité. Aussi les juges, gagnés & sa cause, di- rent-ils au ministre qu'il avait commis une grave méprise. Hadji Reschid était un Mollab fort distingué, bien prés de recevoir I’inspira- tion divine, précieux apanage des saints.
Vambéry, délivré désormais de toute crainte, put étudier a loisir le caractére et les aptitudes du peuple de Bokhara. Cette ville, qu'il faudrait, selon lui, appeler la Rome de I’Islam, puisque la Mecque et Médine représentent Jérusalem, n’est pas médiocrement fiére de sa suprématie religieuse. Bien qu'elle reconnaisse l’autorité spirituelle du sultan, elle ne s’y soumet pas aveuglément comme Khiva, et par- donne avec peine al’empereur des’ étre laissé corrompre par la détesta- ble influence des Frenghis. Notre voyageur, en sa qualité supposée d’Os- manli, dut plus d’une fois défendre Constantinople des reproches qui lui étaient adressés : « Pourquoi, demandaient par exemple les fer- vents Bokhariotes, pourquoi le sultan ne met-il pas 4 mort tous les Frenghis qui habitent ses Etats ? Pourquoi n’ordonne-t-il pas chaque annéela guerre sainte contre les infidéles? » Ou bien encore : « Pour- quoi les Turcs ne portent-ils pas le turban et la longue robe que prescrit la loi? N’est-ce pas la un effroyable péché? Pourquoi aussi ront-ils plus la longue barbe et les moustaches courtes qui les ren- daient semblables au prophéte ? »
L’émir Mozaffar ed Din veille soigneusement au maintien des saintes doctrines. Chaque ville a son Reis, gardien de la religion, qui, un fouet 4 la main, parcourt les rues et les places publiques, interro- geant ceux qu'il rencontre sur les préceptes de I'Islam. Malheur au passant pris en flagrant délit d’ignorance : fit-ce un vieillard a barbe grise, il est aussitét, toute affaire cessante, envoyé pour une quin- zaine de jours sur les bancs de l’école. Une discipline tout aussi rigou- reuse oblige chacun d’entrer dans les mosquées a l’heure de la priére. Enfin l'espionnage du Reis ne s’arréte pas’méme au seuil du foyer domestique, aussi dans l’intérieur de sa famille, un Bokhariote se garderait bien d’omeltre le moindre rite, ou seulement de prononcer le
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nom de |’émir sans ajouter la formule sacramentelle : « Allah lui ac- corde cent vingt ans d’existence ! » Inutile de dire que toute joie, toute gaieté sont bannies des réunions; a part ]’animation momentanée qui régne dans le bazar, Bokhara présente un aspect triste et monotone. Pendant le jour, chacun redoute sans cesse de se trouver en présence d’un espion; lesoir, deux heures aprés le coucher du soleil, les rues deviennent désertes ; l’'amin’ose plus visiter son ami, le malade pour- rait périr faute de secours, car Mozaffar ed Din défend de sortir sous les peines les plus sévéres.
Ce prince néanmoins est généralement aimé de ses sujets: il se montre strictement fidéle 4 la politique de ses prédécesseurs, mais on ne peut cependant lui reprocher aucun crime, aucun acte arbitraire et cruel. Musulman pieux et instruit, il a pris pour devise le mot « jus- tice » et il s'y conforme scrupuleusement. Cette justice bokhariote pourrait paraiire un peu sommaire a des Européens, et la guerre en- treprise contre le Khokand, n’est pas, comme nous le verrons plus tard, juste dans toute l’acception du mot, toutefois un prince de |’ Asie cen- trale, élevé au sein du plus fougueux fanatisme, doit étre jugé avec quelque indulgence. fl faut dire encore a sa louange que, s'il est parfois prodigue du sang des nobles, il épargne du moins celui des classes pauvres, aussi le peuple |’a-t-il surnommé « destructeur d’é- léphants et ptotecteur de souris. »
Ennemi déclaré de toute innovation, |'émir s’applique surtout a maintenir les mceurs austéres de l’ancienne Bokhara. L’importation des articles de luxe est interdite, des lois somptuaires fort rigou- reuses réglent, non-seulement les costumes, mais encore la structure et l’ameublement des habitations. Mozaffar ed Din donne le premier l’exemple du mépris de toute molle recherche, il a diminué de moitié le nombre de ses serviteurs et l’on chercherait vainement dans son palais la moindre apparence d’un faste princier. La méme simplicité régne dans le harem, dont la surveillance est confiée 4 la mére et a la grand’mére du souverain; la sage direction des deux princesses mérite 4 ce sanctuaire une haute réputation de chasleté. Ses portes, soigneusement fermées aux laiques, s‘ouvrent aux seuls mollahs, dont les souffles saints aménent avec eux le bonheur et la piété. Les sultanes, au nombre de quatre, sont formées 4 l’exercice des vertus domestiques, leur table est frugale, leur costume modeste ; elles font elles-mémes leurs vétements, quelquefois aussi ceux de l’émir, qui exerce sur toutes les dépenses un minutieux controle.
_ Avant de quitter Bokhara, Vambéry devail visiter le tombeau de Baveddin, but supposé de son long pélerinage. Ce saint, patron du Turkestan, est dans toute l’Asie l'objet d'une profonde vénération. On le regarde comme un second Mahomet; aussi, du fond méme de
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la Chine, ‘les croyants viennent en foule pour baiser ses reliques. La sépulture est dans un petit jardin, auprés duquel on a élevé une mosquée ; des troupes de mendiants aveugles, boiteux ou paraly- tiques en obstruent complétement les abords. En face du mausolée se trouve Ja fameuse Pierre du Désir, qui a été usée par le contact du front des pélerins; sur le tombeau sont placés des cornes de bélier, une banniére et un balai sanctifié par un long service dans le temple de la Mecque. Plusieurs fois, on a essayé de couvrir le tout par un déme, mais Baveddin préfére l’air libre, et toujours, au bout de trois nuits, les constructions étaient renversées. Telle est du moins la \égende racontée par les sheiks, descendants du saint.
les deux compagnons de Vambéry, Hadji Salih et Hadji Bilal, éaient impatients de quitter Bokhara pour regagner avant I’hiver le district éleigné ot ils demeuraient. Notre voyageur se proposait de les accompagner jusqu’a Samarcande ; il tenait 4 voir cette ville cé- lébre, et dans la prévision d'une entrevue avec I'émir, il voulait se ménager l’appui des pélerins. Le jour du départ, la caravane était déja bien réduite, elle contenait tout entiére dans deux charrettes. L'Européen, abrité du soleil par une tenture de nattes, pensait re- poser confortablement dans son carrosse rustique; son illusion fut de courte durée. Les violents cahots du véhicule jetaient 4 chaque instant les pélerins de ci, de la, tantét les uns contre les autres, tantét contre la lourde charpente ; leurs tétes s’entre choquaient comme les boules d'un billard. « Pendant les premiéres heures, ajoute Vambéry, j’eus littéralement le mal de mer; je souffrais beau- coup plus que quand j’étais monté sur mon chameau, dont j’avais tant redouté le balancement, semblable au roulis d’un navire. »
Les voyageurs suivirent d’abord une route assez monotone; de maigres cultures se prolongeaient partout jusqu’éa horizon, mais nen ne justifiait les merveilleux récits faits par les habitants sur les charmants villages, les jardins enchantés qui s’étendent entre Bo- khara et Samarcande. La caravane traversa le pelit désert dé Chol Melik, et atteignit le lendemain le district de Kermineh. La, le paysage changea tout 4 coup: de jolis hameaux, groupés Jes uns auprés des autres, offraient aux regards leurs auberges, devant lesquelles le giganlesque samovar fait réver au voyageur bien-étre et comfort,
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leurs fermes, entourées de riches moissons, de prairies ou paturent de magnifiques bestiaux, tandis que les basses-cours abritent une population emplumée. Tout respirait la vie, l’abondance, et Vambéry ne pouvait contempler sans émotion ce riant tableau qui lui rappe- lait sa fertile Allemagne.
Aprés cing jours de marche, les Hadjis arrivérent en vue de Sa- marcande. Grace aux souvenirs de son passé et 4 la distance qui la sépare de l'Europe, l’ancienne capitale de Timour excile vivement la curiosité. Nous laisserons le voyageur hongrois décrire lui-méme cette cité fameuse :
« Que le lecteur, dit-i], monte 4 cété de moi dans ma modeste car- riole. Il apercevra vers l’orient une haute montagne dont le sommet arrondi est couronné par un petit édifice ; 14, repose Chobanata, le patron vénéré des bergers. Au-dessous s’étend la ville. Sa circonfé- rence égale 4 peu prés celle de Téhéran, mais elle doit étre beaucoup moins peuplée, car les maisons ne sont pas aussi serrées les unes contre les autres; ses ruines, ses monuments publics lui donnent toutefois un aspect bien autrement grandiose et imposant. L’ceil est attiré d’abord par quatre édifices fort élevés dont la forme ressemble 4 celle d'une coupole, ce sont les médresses ou colléges. En avancant davantage, nous apercevons d’abord un petit déme brillant, puis, vers le sud, un autre plus grand et plus majestueux: le premier est le tombeau, le second, la mosquée de Timour. Juste en face de nous, a l’extrémité sud-ouest de Ja ville, se dresse sur une colline la citadelle (Ark) entourée elle-méme de temples et de sépultures qui se détachent sur l’azur du ciel. Si maintenant on se figure tout cet en- semble entremélé de jardins a la végétation luxuriante, on pourra avoir une idée de Samarcande, idée bien faible et bien imparfaite il est vrai, car le proverbe persan le dit avec raison: « Autre chose est de voir, autre chose est d’entendre. »
« Hélas! pourquoi faut-il ajouter qu’en entrant dans la ville, tout ce prestige s’évanouit et fait place 4 un amer désappointement. Nous dimes traverser le cimetiére avant d’atteindre les quartiers habités, et malgré moi, ce vers du poéte persan qui semble aujourd'hui em- preint d’une cruelle ironie, me revint en mémoire :
Samarkande scikeli rui zemin est.
® (Samarcande est le soleil du monde). Le soir méme, Vambéry et ses compagnons furent recus dans une maison voisine du tombeau de Timour. Grande fut la joie de notre
voyageur en apprenant que I'hdte qui Ics avait accueillis remplissait auprés de Vémir de hautes fonctions. Le retour du prince, qui
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venait de terminer dans le Khokand une campagne victorieuse, étant regardé comme trés-prochain, Hadji Salih et Hadji Bilal consentirent, par égard pour leur ami, a prolonger leur séjour dans Samarcande, jusqu'a ce que Vambéry edt obtenu une audience de Mozaffar ed Din ef rencontré une caravane avec laquelle il pat reprendre la route de Perse. En attendant, les pélerins visitérent les antiques monuments de la ville qui, malgré son apparence misérable est la cité de )’Asie centrale la plus riche en souvenirs historiques. Le cadre de cette étude ne nous permet pas de suivre l’auteur dans les détails qu’il donne sur ces édifices remarquables ; nous nous bornerons 4 citer :
" 1° Le palais d'été de Timour qui conserve encore aujourd hui quel- ques vestiges de son ancienne magnificence. Les appartements, aux- quelson arrive par un escalier en marbre de quarante marches, renfer- ment de riches peintures murales faites avec des briques de couleur; et le pavé, tout entier en mosaique, garde la fraicheur et l’éclat du premier jour ;
2° La citadelle ot l'on admire, dans une vaste pidéce appelée « salle d'audience de Timour, » la célébre Kéktash (pierre verte) sur laquelle dail placé le troéne du fameux conquérant ;
3° Le tombeau de Timour, surmonté d’une trés-belle pierre d’un vert foncé, large de deux empans et demi, longue de dix et épaisse de six doigts. Non loin de 1a, une pierre noire abrite la sépulture de Mir Seid Berke, maitre spirituel de l’émir, auprés duquel le puissant Ionarque voulut élre enseveli. Dans les caveaux de ce mausolée, on conserve un koran écrit sur une peau de gazelle, de la main méme d’0sman, secrétaire de Mahomet et successeur du prophéte ;
# enfin, les médresses dont plusieurs, entiérement abandonnés, he tarderont pas 4 tomber en ruines; d'autres, encore florissants, sont entretenus avec soin. Le plus remarquable est celui de Tilla- kari, ainsi nommé a cause de ses ornements en or.
[a ville nouvelle est beaucoup moins étendue que I’ancienne capi- tale de Timour; on y compte six portes et quelques bazars ot l'on vend a trés-bas prix des objets manufacturés que ne désavoueraient pas les ouvriers européens. Vambéry, sans penser comme les Tar- fares, que Samarcande « ressemble au Paradis, » la trouva néan- moins bien supérieure aux autres cités turcomanes par la beauté de 2 site, la splendeur de ses monuments, la richesse de sa végéta-
on.
Cependant les jours se passaient et l’émir n’arrivait pas; la ca- ravane qui devait ramener Vambéry allait se mettre en marche, lors- que le vainqueur du Khokand fit enfin son entrée triomphale. Mozaf- far ed Din, suivant la politique peu scrupuleuse adoptée en Orient, avait organisé contre le souverain du Khanat rival un vaste complot.
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Des assassins soudoyés par ses ordres fe délivrérent de son ennemi, et, profitant du trouble causé par,un tel événement, il réussit & se rendre maftre de la capitale. A cette nouvelle, Samarcande fit éclater des transports de joie; le peuple considérait Mozaffar comme un nouveau Timour qui devait successivement réduire sous sa domina- tion la Chine, la Perse, l’Afghanistan, l’Inde et le Frenghistan; dans leur ardeur belliqueuse, les Turcomans voyaient déja le monde partagé entre leur prince et le sultan de Constantinople. [ne faut pas s'€- tonner du reste que la prise de Khokand ait ainsi exalté leur imagi- nation; cette ville, grande, dit-on, quatre fois comme Téhéran, est la capitale d'un puissant Khanat, qui depuis fort longtemps demeure dans un état perpétuel d'hostilité avec les Bokhariotes. Mais on peut pré- voir que bientét le gouvernement russe rétablira l’accord entre les. deux ennemis en s’attribuant la part du juge dans ‘la querelle des Plaideurs de la fable. Il poursuit lentement son but, séme la divi- sion, et déji ses baionnettes ont soumis Tashkend, ville septentrio- nale du Khokand, également importante au double point de vue commercial et militaire.
A l’époque ot Vambéry visitait Samarcande, l’enivrement de la victoire remportée par l’émir faisait taire tout pressentiment facheux ; on oubliait les Frenghis et leurs envahissements pour se-livrer sans contrainte 4 de bruyantes réjouissances. L’heureux retour de Mozaffar’: ed Din fut célébré par une féte nationale dans laquelle le riz, le mou- ton, le suif et le thé furent distribués au peuple avec une prodigalité- royale ; le lendemain, l’émir ayant accordé & ses sujets une audience. publique, notre voyageur saisit cette occasion de lui étre présenté.:’ Accompagné de ses amis les pélerins, il se disposait 4 entrer au pa- lais, quand un Mehrem V'arréla, disant que Sa Majesté désirait voir séparément |’Hadji de Constantinople. « Nous fimes extrémement effrayés, rapporte Vambéry; cette distinction nous sembiait d'un fa- - cheux augure. Je suivis néanmoins !’officier d'un pas ferme. 11 m’mn- troduisit dans une salle spacieuse ov j’apercus l’émir assis sur une ' ottomane et entouré de livres, de manuscrits de‘toutes sortes. Je ne me laissal pas intimider par lair froid et sévére du prince, et apres avoir récité une courte sura, suivie de la priére habituelle pour le souverain, je m’assis sans en demander la permission, auprés du royal personnage. Il n’en parut pas offensé, car mon caractére de dervictie autorisait cette fagon d’agir, mais il attacha sur moi ses grands yeux noirs d’un air soupconneux et interrogateur, comme s'il evt voulu lire jusqu’au fond de mon 4me. Depuis longtemps j’avais heureuse- ment perdu l'habitude de rougir, aussi je soutins avec assurance cet examen.
« — Hadji, me dit enfin l’émir, tu es venu de Roum, a ce que j'ai
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appris, afin de visiter les tombeaux de Baveddin et des saints du Tur- kestan ?
« — Qui, Takhsir (seigneur) ; mais aussi je voulais me retremper par la vue de ta divine beauté.
« — Crest étrange! Comment, tu n’avais pas d’autre motif pour entreprendre un si long voyage?
« — Non, Takhsir ; j’ai toujours eu |’ardent désir de contempler la noble Bokhara, |’enchanteresse Samarcande dont le sol‘sacré, selon la remarque du sheikh Djilal, devrait étre foulé avec la téte plutét qu avec les pieds. Je n’ai d’ailleurs pas d’autre affaire en ce monde, et depuis longtemps j’erre en tous lieux comme un Dyihangeshte (pé- lerin de l’univers).
«— Un Djihangeshte! toi, avec ta jambe boiteuse!
«— Que je sois ta victime! Rappelle-toi, Takhsir, que ton gloricux ancétre Timour', la paix soit avec lui, avait la méme infirmité, ce qui ne I’a pas empéché d’étre un Djihangi (conquérant de |’univers).
« Ges paroles charmérent |’ émir ; 11 m’adressa différentes questions ausujet de mon voyage, me demanda I'tmpression que m’avait faite la wue de Bokhara et de Samarcande. Mes réponses, tout émaillées de sentences persanes et de versets du Koran, gagnérent la confiance du prince. Avant de me congédier, il donna l’ordre de me remettre un costume complet et de me compter trente tenghes. »
Vambéry, tout joyeux, s’empressa d'apprendre a ses amis le résultat de l’entrevue. Ceux-ci lui conseillérent de ne pas trop se reposer sur la protection royale et de ne pas différer son départ. Il lui en covtait pourtant de quitter les bons derviches, ces fidéles compagnons des heures de souffrance, ces cceurs généreux et dévoués. L’explorateur hardi, l'écrivain 4 l’esprit sarcastique et pénétrant, plein de saillies etd’humour, trouve ici des paroles attendnes qui témoignent d’un sentiment profond. « Ma plume, dit-il, est impuissante a retracer ’émotion de la douloureuse scéne des adieux. Depuis six mois, nous avions vécu de la méme vie, partagé les mémes périls; périls au mi- eu des sables brilants du désert, périls de la part des Turcomans sauvages, périls causés par l’inclémence de la nature et des éléments. Aussi les differences d’dge, de position, de nationalité, avaient dis- paru; nous nous regardions comme les membres d’une seule famille. Et maintenant, nous allions nous séparer sans aueune espérance de nous revoir jamais; la mort n’aurait pu creuser entre nous un abime plus profond, ni laisser dans nos Ames une plus poignante douleur.
! Ce prince, dont les émirs de Bokhara ont la prétention de descendre, était boi- teux, d'ou lui vient le surnom de Timour-lenk, ou Timour le beiteax, dont nous avons fait Tamerian.
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Mon coeur déborda, et j’éclatai en sanglots quand je songeai que, méme 4 celte heure supréme, je ne pouvais confier 4 ces hommes, mes meilleurs, mes plus chers amis, le secret de mon déguisement.. Il me fallait tromper ceux 4 qui je devais la vie. Cette pensée me fai - sait éprouver un véritable remords ; je cherchais, mais en vain, une occasion d’amener la dangereuse confidence. »
Comment dire en effet a de pieux pélerins, 4 des croyants zélés que l’ami dont-ils admiraient la science religieuse, dont ils respec- taient la foi et la vertu, étail un imposteur qui, poussé par la soif d’un savoir mondain, avait surpris leur confiance, profané leur mi- nistére, s’était joué en un mot de leurs plus chers sentiments? Un tel aveu n’aurait peut-étre pas brisé les liens d’affection qui ]'unis- salient aux deux derviches, mais quelle amére déception pour ces Ames ferventes et sincéres! A quoi bon d’ailleurs détruire une illusion si douce? Vambéry retint le secret prét a lui échapper; les yeux noyés de larmes, il s’arracha aux étreintes de ses amis. « Je les vois tou- jours, ajoute-t-il, immobiles a la place ow je les avais quittés, les mains levées vers le ciel; et implorant pour mon voyage la bénédic- tion d’Allah. Bien des fois je retournai la téte pour les apercevoir en- core ; enfin, ils disparurent dans la brume, et je ne distinguai plus que les démes de Samarcande, faiblement éclairés par les rayons de la lune. »
Le voyage de retour fut marqué par beaucoup moins d’incidents dramatiques. Vambéry eut 4 traverser encore le pays de Bokhara ; évitant la capitale, il arriva au bout de trois jours de marche a Karshi, ville qui, par son étendue autant que par ses relations com- merciales, est la seconde du Khanat. Elle posséde dix caravansérails et un bazar bien approvisionné, ou l'on voit des articles fort remar- quables de coutellerie indigéne; aussi sen fait-il une grande expor- tation dans l’Asie centrale, la Perse, l’'Arabie et jusqu’en Turquie. Ces fines lames, richement damasquinées, aux manches couverts d’incrustations d'or et d'argent, l’emportent de beaucoup sur les meil- leurs produits de Sheffield et de Birmingham. Les nouveaux compa- gnons de Vambéry lui conseillérent d'employer |’argent qui lui res- tait 4 faire l’achat de couteaux, d’aiguilles et de verroteries, dont l'échange peut seul assurer 4 un pélerin des moyens d’existence parmi les tribus nomades. Notre voyageur crut devoir suivre ce pru- dent avis et joindre, comme il le remarque gaiement, « la profession de mercier a celle d’antiquaire, d’hadji, de mollah, sans préjudice d'une foule de fonctions non moins importantes, qui consistaient a distribuer des bénédictions, des soufflesfsaints, des amulettes et au- tres talismans. »
La caravane sortit du pays de Bokhara sans étre inquiétée ; la ri-
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guear avec laquelle l’émir fait exécuter les réglements de police rend les routes tellement sires que non-seulement les troupes nom- breuses, mais les voyageurs isolés eux-mémes, peuvent parcourir le désert sans rien craindre. En franchissant la frontiére, Vambéry avait peine a contenir sa joie; chaque pas le rapprochait de l’Occident, il allait enfin revoir la Perse, objet de ses ardents désirs, premiére étape dela civilisation. D’autres membres de la caravane témoignaient une impatience non moins vive; c’étaient des esclaves iraniens qui retournaient dans leur patrie. L'un d’eux, vieillard courbé sous le poids de l’d4ge, venait de payer 4 Bokhara la rancon de son fils, uni- que soutien de toute la famille; le prix exigé était cinquante ducats, et le pauvre pére avait épuisé ses ressources pour acquitter cette somme : « Mais, disait-il, mieux vaut porter le baton du mendiant que laisser mon fils dans les chaines. » Un autre de ces malheureux excita vivement la compassion de Vambéry; sa figure décharnée, ses cheveux blanchis avant le temps prouvaient assez quelles angoisses il avait du souffrir. Huit ans auparavant, une razzia turcomane avait enlevé sa femme, sa sceur et ses six enfants. L’infortuné s était misa leur poursuite, cherchant vainement leurs traces dans les Khanats de Khiva et de Bokhara; quand il avait enfin découvert le lieu de leur cruelle captivité, sa femme, sa sceur et deux de ses enfants avaient succombé aux rigueurs de l'esclavage. Des quatre qui exislaient en- core, il ne put racheter que la moitié; les autres étant devenus des hommes, leur maitre exigeait une forte rangon que le malheureux pere était hors d'état de réunir.
Ces exemples donnent une faible idée du fléau qui, depuis des sié- cles, dépeuple le nord de la Perse et les contrées voisines. Les Turco- mans Tekkes comptent aujourd hui plus de quinze mille cavaliers pil- lardsdont ]’ unique occupation consiste a organiser un vaste brigandage, a décimer les familles, 4 ravager les hameaux. Les voyageurs traversé- rent des districts désolés par la guerre et les exactions de toutes sortes ; les lois sont impuissantes 4 réprimer les désordres, un présent suffit pour se disculper du crime le plus odieux; aussi parle-t-on avec ad- miration de Bokhara, dont on regarde l’émir comme un modeéle de Justice et de sagesse. Un habitant d’Andkny avoua que ses compa- totes enviaient le bonheur d’étre soumis au sceptre de Mozaffar ed Din ; il ajouta méme que des Frenghis seraient préférables aux chefs musulmans actuels.
Cependant la route était longue et Vambéry voyait avec inquiétude diminuer sa mince pacotille de marchand. Il espérait obtenir des se- coursa Hérat. Malheureusement, quand les voyageurs arrivérent dans cette ville, clef de l’Asie centrale, elle venait d’étre mise 4 sac par les Afghans. Les maisons, les ouvrages avancés, n’offraient plus qu'un
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amas de décombres ; la citadelle gisait, 4 demi démolie, sur sa base chancelante. Quelques rares habitants se montraient ¢a et la; le ba- var, ce monument célébre que tant de siéges n'ont pu détruire, présen- tait seul quelque animation ; mais les boutiques se rouvraient timide- ment, car le souvenir du pillage effrayait encore les esprits. Du reste, le ‘systéme douanier, introduit par la rapacité des Afghans promet peu de prospérité au commerce et. l'industrie; ainsi une fourrure qui a été achetée 8 fr., paye 3 fr. de taxe; on préléve 4 fr. sur un cha- peau d’une valeur de 2 fr., et ainsi de suite. Qu’on ajuutea cela, pour les articles qui viennent de pays éloignés, les droits déja percus dans Jes districts intermédiaires, et l’on comprendra combien le marchand doit élever le prix de vente, s'il veut retirer quelque profit.
Dans une ville aussi ravagée, le métier de derviche est peu lucratif ; nul ne demandait 4 Vambéry son souffle saint, — ses coutellertes et ses perles étaient épuisées ; ses compagnons de voyage, bien différents d'Hadji Bilal, ne lui prétaient aucun secours. Seul, un jeune homme nommé Ishak lui demeura fidéle. Chaque matin, il mendiaut les ali- ments de la journée et préparait les modestes repas du voyageur, qu’il considérait comme son maitre et servait avec un affectueux respect.
Pour ne rien négliger de ce qui pouvait le mettre en état de conti- nuer son voyage, Vambéry résolut de s’adresser au vice-roi d'Hérat, Serdar Mehemmed Yakoub, fils du roi de}’ Afghanistan. Les salles du pa- lats étaient remplies de serviteurs et de soldats, mais le large turban du prétendu derviche, ]’air d’anachoréte que de longues fatigues lui avaient donné, étaient des lettres de recommandation, qui devaient lui ouvrir toutes les portes. Le prince, agé de seize ans au plus, était assis dans un grand fauteuil, et entouré de hauts dignitaires. Vam- béry, fidéle 4 son réfe, alla droit a lui et s’assit & ses cOtés, poussant le vizir pour se faire place. Cette fagon d'agir excita l'hilarité générale. Serdar Mehemmed considéra |’étranger avec attention, puis il se leva brusquement, et s‘écria, moitié riant, moitié surpris : — « Vous étes un Anglais, je le jure!» Ii s'approcha du voyageur, frappant des mains comme un enfant qui a fait quelque heureuse trouvaille : — « Dites, oh! dites, ajouta-t-il, que vous étes un Anglais!» En pré- sence de cette joie naive, Vambéry songea un instant a se découvrir, mais i] réfléchit que le fanatisme des Afghans pouvait encore l'expo- ser 4 de grands périls, et il résolut de ne pas lever le masque qui le protégeait. Prenant donc un air sérieux : — « En voila bien assez, dit-il au prince, avez-vous donc oublié cette parole: « Celui qui, méme en « se jouant, traite d’infidéle un vrai croyant, devient pire qu’un infi- a déle. » Donnez-moi plutét quelque chose pour ma fatiha, afin que J'aie les moyens de continuer mon voyage. » Le regard de Vambéry, la maxime qu’il avait rappelée si fort a propos, ‘ décontenancérent le
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jeane vice-roi; i) balbulia quelques excuses, alléguant la singuliére physionomie de Iétranger, qui ne présentait nullement le type bo- khariote. Celui-ci se hata de répondre qu'il était natifde Stamboul! ; il montra son passe-port turc 4 Serdar Mehemmed et au vizir, parla d'un prince afghan, résidant 4 Constantinople, et réussit 4 effacer complétement l’impression facheuse qu'il avait d’abord produite.
Le 45 novembre 1863, la grande caravane qui se dirigeait vers Meshed quilta la ville d’Hérat, emmenant avec elle notre voyageur. Elie ne comprenait pas moins de deux mille personnes, dont la moitié au moins se composait d’Afghans qui, malgré la plus affreuse misére, entreprenaient avec feur famille un pélerinage aux tombeaux des saints shiites. A mesure que Vambéry se rapprochait de la civilisation, if faissait tomber peu & peu le voile de son ineognito, donnait 4 en- tendre que, dans Meshed, il trouverait des protecteurs puissants et des ressources financiéres qui le mettraient en état de récompenser les services de ses compagnons. La lumiére douteuse dont il était en- touré, fournissait une matiére inépuisable aux conjectures et amena méme plusieurs querelles. trés-vives qui amusérent fort Vambéry. Enfa, douze jours aprés le départ d’Hérat, le déme de la mosquée et la tombe d’Iman-Riza, éclairés par les premiers rayons du soleil, annoncérent qu'on approchait de Meshed. Cette vue causa une émo- tion profonde a I'Européen ; sa dangereuse exploration était achevée, il n’avait plus besoin de s’imposer aucune contrainte. En franchis- sant les portes de la ville, il oublia les Turcomans, le désert, le Teb- bad, pour ne songer qu’au bonheur de retrouver des visages amis, de parler enfin a l’aise de sa chére Europe. fi traversa successivement Meshed, Téhéran, Constantinople, ot il dit adieu 41a vie orientale, puis Pesth, of il laissz son compagnon Turcoman, le fidéle Ishak, qui avait suivi jusqu’en Europe, et le 9 juin 1864, il arrivait & Londres.
Singuliére puissance de l’habitude! Vambéry s était si hien identifié avec le réle d'un savant Effendi, il s’était tellement imprégné des meeurs, des usages asiatiques que ce fils de l’Allemagne se trouva d'abord mal a l’aise en Angleterre. « I] m’en covta, dit-il, des peines ineroyables pour me faire A ma nouvelle vie, si différente de celle que Javais menée 4 Bokhara quelques mois auparavant. Tout, # Londres, me sembiait surprenant et nouveau; on eit dit que les souvenirs de ma jeunesse étaient un réve ; mes voyages avaient seuls laissé dans mon esprit une impression profonde. Faut-il donc s'étonner que par- fois, dans Regent-street ou dans les salons de l’aristocratie anglaise, je me sente embarrassé comme un enfant, et que souvent j’oublie ce qui m’entoure pour réver aux solitudes profondes de I’ Asie centrale, aux tentes des Kirghiz et des Turcomans?
Le livre de Vambéry peint sous des couleurs saisissantes le vé-
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ritable état de I’Asie centrale. On y trouve des détails curieux et ca- ractéristiques sur les trois Khanats du Turkestan (Khiva, Bokhara, Khokand;) sur les meeurs particuliéres de chaque peuplade, sur le commerce et l'industrie des villes. On y suit les progrés lents mais continus du gouvernement russe, dont ambition est excitée par les richesses de ces fertiles provinces. Il s’avance avec une persé- verante opiniatreté vers la conquéte du Turkestan, pays qui manque seul aujourd’hui a l'immense royaume asiatique révé, il y a bientdt quatre siécle, par Ivan Vasiliévitch. Depuis cetle époque, les tzars n’ont pas perdu une seule occasion d’étendre leur influence en Orient. La Russie entretient avec les Khanats un commerce actif et des re- lations réguliéres ; ses exportations dans |’Asie centrale étaient déja évaluées en 1850 425 millions, et les produits qu'elle en tirait ne s élevaient pas 4 moins de 33 millions de francs. L’ Angleterre, que ses possessions dans|’Inde rapprochent du Turkestan, est loin d'y avoir des attaches aussi profondes; elle connait moins les gouts, se soumet moins aux exigences des populations tartares. Toutefois, la protec- tion qu'elle accorde aux Afghans, ennemis déclarés des Khivites et des Bokhariotes lui ménage un rdéle dans les événements qui se pré- parent et que la prise de Tashkend par les troupes russes va peut- €tre précipiter.
L’Asie centrale parait devoir étre absorbée par l'une ou par l'autre des puissances rivales qui l’enserrent chaque jour de plus prés. Sera- t-elle russe ou anglaise? telle est aujourd'hui la seule maniére dont se pose pour elle la question. La Perse et la Turquie, chancelantes elles- mémes, ne sauraient la protéger. La grande lutte, commencée depuis des siécles entre deux civilisations ennemies, entre l'épée de Mahomet et la croix du Christ, touche aujourd’ hui a son terme. Des différents peuples orientaux, les uns cherchent a se raviver au contact de nos arts et de nos sciences ; les autres se retranchent derriére leurs mon- tagnes et leurs déserts, mais ces barriéres impuissantes n’empéche- ront pas l’activité européenne de les atteindre. lls sont d’ailleurs condamnés a une ruine inévitable par la barbarie, la superstition, le fatalisme, qui forment la base de leur caractére et de leurs croyan- ces. Les populations, courbées sous un despotisme implacable, s’ha- bituent a considérer presque comme un bienfait l’envahissement des Frenghis. Leur foi, d’ailleurs, les livre sans défense au malheur, a la tyrannie, au joug de |’ étranger, car elle leur persuade qu'un inflexi- ble destin, contre lequel la volonté de l’homme serait impujssante, régie le sort des individus et des nations. — «Qui peut prévaloir contre le Nasib? » disait 4 Vambéry un infortuné auquel on avait enlevé sa femme et ses enfants. — « C’étaitécrit » répondent les musulmans en voyant s’échapper de leurs mains les plus belles provinces.
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La race européenne au contraire, énergique et infaligable, faitcéder devant elle tous les obstacles ; sa science et son industrie transforment la nature en instrument docile; les difficultés stimulent son courage : « Cette mer je la traverserai, cette montagne je l'aplanirai, ce peuple réputé invincible je le soumettrai » dit-elle. Dés )’antiquité, elle avait arboré sur son drapeau cette fiére devise qui a fait la grandeur du monde romain : « Audaces fortuna juvat. » Plus tard, le christianisme, tout en élevant les esprits, en versant dans les cceurs des sentiments de tendresse et de charité jusqu alors inconnus, apporta de nouveaux éléments 4 cette force expansive. Il montra Dieu respectant, méme dans ses erreurs, la liberté humaine; il montra le sacrifice de Jésus, ce Filsdu Trés-Haut venu sur la terre pour souffrir toutes les dou- leurs, volontairement impuissant néanmoins a sauver l'homme sans son concours et sans sa participation. Cette noble morale ne régénéra pas seulement les consciences, elle développa |’initiative individuelle, apprit a connaitre la valeur de la force cachée en nous qu’on appelle lavolonté, et contribua largement au progrés social et politique des nations occidentales. En méme temps, il est vrai, le dogme chrétien préchait la résignation dans les souffrances, mais cette pieuse rési- gnation ressemble aussi peu 4 l’indolence orientale que le calme de la mort 4 celui de la force et de la santé.
Telles sont les causes de la suprématie européenne. Les Asiatiques, non moins bien doués par la nature, ont étouffé, sous la double in- fluence du fatalisme et d’une morale sensuelle, les germes de civili- salion qui auraient pu leur donner une vie et une gloire durables. Aujourd’hui, comme nous l’apprend le voyageur intrépide qui a pé- netré au ceeur méme du Turkestan, et chose plus rare, quien est revenu sain et sauf, tout chez eux est en décadence; leurs villes, leurs institutions n’offrent plus que des ruines.
Eante Jonveaux.
DES FACULTES DE L’AME
ET DE LUNITE DE L’HOMME'
Pour un esprit curieux et réfléchi, quelle lecture offre plus d’at- traits que la lecture d’un traité des facultés de P4me? C'est l’étre vivant, I‘homme méme dans ses puissances, dans ses actes, livré 4 nos méditations et 4 notre analyse. Et dans cette analyse que de charmes! Ne sommes-nous pas toujours nouveaux quoique toujours anciens, et cessons-nous d’avoir, dans notre nature, des mystéres a sonder, des énigmes 4 déchiffrer, des impulsions, des passions, des susceptibilités ou des spontanéités? Plus le voile les couvre, plus nous sentons d’ardeur a l’écarter ; plus le secret se dérobe, plus il aiguise nos désirs; et nous avons beau délaisser parfois cette re- cherche qui semble n‘avoir pas de fin, nous y revenons toujours parce que nous y trouvons sans cesse 4 apprendre. En vain nous aurons été décus et découragés: qu'un livre nouveau se présente, nous voila repris des mémes ardeurs. Et si ce livre est bien écrit, s'il vient d'un homme instruit, d’un philosophe aimable, d’un esprit fin et distingué, nous nous laissons ravir par des choses qui nous touchent de si prés; les heures s’écoulent doucement dans cette lecture attachante.
M. Garnier, enlevé récemment a la science, aprés avoir honoré pendant bien des années la chaire de philosophie 4 la Sorbonne, était bien l'homme qu'il fallait & son école, pour le sujet qu'il a traité. D’une intelligence claire et élevée, distingué par ses succés
{ Tratté des facultés de Uame, par M. Garnier, 2° édition. Paris, chez Hachette,
DES FACDLTES DE L’AME. "4
dans ses études de jeune homme, éléve remarqué et choisi des phi- lesopbes qui ont illustré la Faculté des lettres de Paris dans la pre- mitre moitié de ce siécle, plus particuliérement attaché 4 Jouffroy et s Royer-Collard, de meeurs douces et aimables, d’un esprit qui ne manquait ni de finesse, ni de graces, adonné a )étude et a la ré- flexion, il était fait pour écrire le Traité des facultés de ame. Je ne dirai pas qu’il edt cette puissance de conception qui fraye des voies entiérement nouvelles, ni cet éclat de génie qui illumine les téné- bres. Mais dans sa droiture éclairée, tranquille, mieux que tout autre il pouvait exposer nettement, vulgariser, et méme suffisam- ment étendre |’ceuvre commencée par ses maitres. Avec lui, l’on ne peut craindre ces grandes lumiéres qui en vous ravissant vous éblouissent, ces tromperies involontaires du génie dont on a tant de peine a se défendre, ces émotions profondes et soudaines qui trou- blent tout autant qu’elles remuent, et qui pour un instant de plaisir laissent quelquefois des malaises durables. Sa voie est plus unie, sa marehe plus posée, sa lumiére plus douce. Et s’il se trompe, il le fait avec une tranquillité qui laisse le temps de se reconnaitre; il y met une simplicité telle que les yeux peuvent tout voir et qu’on se sent plem d’indulgence pour des erreurs qui apparaissent si honnétement.
Je comprends le succés de ce livre, succés calme d’estime et j’y souscrirais volontiers. La nouvelle édition ne peut que laccroitre ; corrigée et revue par lui pendant bien des années, jusqu’au moment ou la plume est tombée de ses mains. On comprend, aprés l’avoir lue, que M. P. Janet, qu'il avait chargé du soin d’en surveiller )'im- pression, ait dit dans som avant-propos: « Heureux, quand on a pu donner une image fidéle de soi-méme, soit dans des monu- ments que la science conservera, soit dans les actions d'une vie bienfaisante et courageuse! » Cela est vrai: M. Garnier reparait dans son livre ce qu’il était dans sa vie. En revoyant ces pages, justement couronnées par J]’Académie francaise, d’une intention toujours droite, d'un spiritualisme sans incertitude, d’un esprit net, char- mant et toujours digne dans l’anecdote dont il reléve sans cesse son discours, nous le retrouvions tel que nous l’avions vu dans sa chaire 4 la Sorbonne, dans ce grand amphithéatre ot la douceur et la bien- veillance étaient la tenue mutuelle du maitre et des éléves.
Avec cette bienveillance qui m’est demeurée au coeur de ce temps, je voudrais parler du livre et du maitre, non d’aprés les idées d'une autre époque, mais avec ce que !’dge, l'étude et la réflexion m’ont apporteé. Il y a vingt ans, le spiritualisme était un progrés, mais ce progrés n’était lui-méme qu’un bouton de fleur. Depuis, les idées se sont épanouies, les pétales du spiritualisme chrétien ont donné leur éclat et leurs parfums; et l'on comprend mieux aujour-
72 DES FACULTES DE L’AME.
d’hui ce qu’on ne faisait qu’entrevoir. M. Garnier venu dix ans plus tard se serait montré, et edt été lui-méme d'un spiritualisme plus avancé, plus éclos ; je voudrais me l'imaginer, ce qu'il serait de- venu, me demander l’idée qu'il aurait lui-méme de son livre, les rectifications qu'il y voudrait faire, l’horizon vers lequel il voudrait marcher. Sans doute il a pu se corriger jusqu’au dernier moment, jusque dans ses derniéres années : et s'il n’a pas fait plus, dira-t-on, cest qu'il ne voulait pas plus. Eh! bien, non, j'aime a me faire une toute autre idée de lui! Je trouve dans cette derniére édition plus d'une trace des épreuves auxquelles il fut soumis dans ses derniers temps ; et pour n’en citer qu'une, Ia plus saisissante de toutes, je le vois oscillant, et dans le fond convaincu sur l’unité du principe ani- mateur dans lhomme, aprés avoir lu le livre de M. Bouillier. Que va devenir, ou plutét que serait devenu aprés cela le disciple de Jouf- froy, l'un des défenseurs de la psychologie séparée ?
M. Garnier était un disciple de cette école qui a fait la gloire de la philosophie frangaise au commencement de ce siécle, peut-étre 4 vrai dire la seule école de ce temps, a qui revient le mérite ‘non dédaigné d'avoir mis fin aux déplorables théories sensualistes et matérialistes du siécle dernier, et de préparer le retour 4 un spiri- tualisme mieux défini et plus franc. On ne doit pas se dissimuler ses imperfections, et ce serait un tort d’y voir autre chose qu'un mouve- mens de transition et de passage, mais le tort serait plus grave de ne pas lui reconnaitre ses mérites dans le moment ot elle va dispa- raitre devant la philosophie chrétienne qui lui succéde légitimement. Un manque d’égards serait blamable. Je veux éprouver une saine jouissance en évoquant ses hommes et ses services, en cherchant avec eux le but ott ils tendaient, tout en indiquant les erreurs qui les ont fait dévier de la véritable route. La justice que nous voulons rendre 4 M. Garnier sera plus compléte lorsque nous aurons vu le mouvement auquel il s’était associé ; ses erreurs seront mieux com- prises et plus facilement excusées ; et s'il est quelques-uns de ses disciples disposés & suivre ses intentions, nous aurons peut-étre rendu quelque service en leur faasant voir ce que le maitre serait devenu s'il s était reconnu prés du but ot il tendait.
Au commencement du siécle, la doctrine sensualiste de Condillac est tout 4 la fois mourante et triomphante. Elle triomphe par le ma-
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térialisme, qui rejetant les derniers restes de pudeur du sensualisme galant et léger, affirme que la matiére seule existe, et que toute acti- vité procéde de la matiére. Garat, le dernier représentant de Con- dillac, en a tous les défauts sans en avoir la force: comme lui plus littérateur que philosophe, plus sémillant que. profond, penseur de rencontre plutét que par vocation, il n’est pas de taille a tenir le sensualisme dans ses voies légéres, devant Cabanis et Destutt-Tracy, échos bruyants de leur prédécesseur Lamettrie. Plus le siécle dernier s'était avancé, plus s était accentuée la transition du sensualisme au matérialisme ; et dans le passage de la Convention 4 l'Empire, I’évo- \ution avait été compléte. Pour Cabanis, triomphateur 4 ce moment, la pensée est une fonction du cerveau comme la digestion est une fonc- tion de l'estomac: et cette phrase commentée dans chaque page des Rapports du physique au moral, commentée dans les livres de Destutt de Tracy, est comme le mot d’ordre de toute l’époque. Si l'homme a de la volonté et de l'ardeur, c'est qu'il jouit d'un tempérament san- guin: s'il est doux et timide, c'est le fait d'une prédominance lym- phatique; son foie trés-déveluppé le rend morose et colére; il ne devient intelligent que par sa capacité cérébrale; et telle jeune femme n’est sensible que parce qu'elle a des nerfs. L’dme, l’esprit, rimmortalité, ne sont plus que des mots vides de sens ; et comme le dit Destutt de Tracy: « L’homme est un étre voulant, c’est-a-dire ayant des désirs... Nos droits sont toujours sans bornes, et nos devoirs ne sont jamais que le devoir général de satisfaire nos besoins', » .
On ne pouvait se le dissimuler, la philosophie était perdue dans le malérialisme, et, comme on I’a dit fort justement, noyée dans le physiologisme. En sortir.n’était pas facile. Cabanis meurt, il est vrai, en 1808, mais Broussais s’éléve en 1814, pour conlinuer son ceuvre, en s'aidant de la physiologie de Bichat, avec une vigueur, on peut dire une fougue de parole, un éclat d’enseignement, une violence de caractére dont nous n’avons plus d'idée. En vain Barthez 4 Mont- pellier veut rattacher quelques médecins a l’idée d’un principe vital. En vain Laromiguiére, de 1811 4 1843, tente, 4 la Faculté des lettres, de renouveler un Condillac moins matérialiste : il n'est pris lui-méme que comme un appoint a la doctrine qu’il veut combattre, et se retire vaincu. En vain méme Royer-Collard, qui lui succédait, veut rappeler a la doctrine du bons sens, fait appel a la conscience en introduisant parmi nous l’école écossaise, et démontre que |’ob- servation est tout autant applicable aux faits psychologiques qu ‘aux phénoménes physiques. Vainement encore Mayne de Biran avait af-
' Traité de la Volonté, 1804. Serrampne 1865. 5
16 DES FACULTES DE L'AME.
franchi la volonté de la sensibilité; le matérialisme physiologique poursuit ses triomphes. Broussais, armé de-sa formidable puissance de parole, continue Cabanis et Destutt de Tracy, s’emparant des dé- couvertes phrénologiques de Gall, entraine 4 sa suite la majorité du monde médical qui va répandant partout ses doctrines et faisant échec 4 toute pensée spiritualiste,
Jouffroy parut enfin. Nourri de la philosophie écossaise par M. Royer-Collard qui lui laissa le soin de faire passer dans notre langue les Essais de Th. Reid; il s'indignait, comme son mattre, & lidée de voir le rdle de la conscience noyée dans le matérialisme physiologique. A ses cétés, et avant lui, M. Cousin butinait |’Alle, magne ét l’antiquité, cherchant un spiritualisme éclectique qui de> vait le mener dans les papiers du moyen age, mais qui, comme tout éclectisme le laissait désarmé devant les adversaires, auxquels il n’avait 4 opposer que les traits d’un vif esprit et l'éclat d’une diction éloquente. Jouffroy avec une incontestable sagacité et une grande vigueur de conception ne trouva qu'un expédient, qui d’ailleurs, devait faire une révolution, pour abattre le physiologisme et fonder Vécole psychologiste: séparation de la psychologie et de la physiologic. A partir de ce moment, le matérialisme cabanisien fut en décadence et démonétisé, l’école psychologiste moderne fut fondée. Le temps peut en éfre marqué entre 1828 et 1833.
Certes, je ne donnerai pas 4 Jouffroy plus qu'il ne mérite. Je ne puis oublier l’auteur du fameux article: Gomment les dogmes finissent. Je n’omettrai pas de dire que tout était préparé pour la révolution qu'il devait accomplir; que dans Th. Reid l'idée d'une science psy- | chologique est trés-nettement donnée ; que Royer-Collard en l’accen- tuant davantage, avait rétabli le principe de causalité et relevé la valeur de la conscience; que Mayne de Biran dans l’idée du moi yolontaire avait ruiné pour les esprits sensés les théories de Destutt de Tracy; que Barthez, en admettant deux principes dans l’homme, ‘avait posé la separation entre la phystologie et la psychologie. Je montrerai méme plus loin que l’expédient dont on se servit pour accomplir cette révolution, fut en lui-méme un fait malheureux et wi principe trompeur. Mais enfin malgré tout cela, le matérialisme physiologique régnait, et ce fut Jouffroy qui labattit en séparant la
chologie de la physiologie. Quelles qu aient été ses erreurs et celles de ses adhérents, l'impartiale histoire doit affirmer que ses inten- tions spiritualistes et celles de ses disciples n’étaient pas douteuses. Repousser le matérialisme, rétablir une philosophie sur lexistence ‘de l’ame, lancer le mouvement intellectuel dans l’étude de la dis- tinction de |’Ame et du corps, et dans l'analyse des facultés anémi- ques, telle fut Pcuvre commencée chez nous par Royer-Collard, et
DES FACULTES DE L’AME. 75
posée par Jouffroy. M. Garnier n’en est que le continuateur, le vulgarisateur honnéte et sensé et sil nous charme, c'est qu’avec les qualités aimables que nous avons dites, il continue dans une droi- ture d'intention parfaite le mouvement spiritualiste qu’it a recu de ses mailres. |
Jaime, je ’'avoue, et je ne m’en défends pas, cette phase de notre histoire philosophique moderne. Cette grande question engagée, cette lutte pleine de vivacilé, ce moment critique ou le mal semble si prés du triomphe, ces efforts successifs du spiritualisme qu’on veut étouf- fer, qui se débat sous l’étreinte horrible de son adversaire, ce mou- vement dernier d’un coup d'intelligence qui affranchit une esclave et dégage une vérité, me sont un spectacle plein d’émotion. J’y res- sens de l’'angoisse, de l’espoir, de la crainte, une satisfaction finale dont je ne suis pas le maitre, et je bénis Dieu d’avoir donné celte victoire.
Et cependant, lorsque le calme revient dans mon esprit, et que je contemple le victorieux, je ne sais quel malaise me saisit. I] me semble que je m’attendais a le voir s‘élancer dans la carriére cu’il vient de souwir. Je révais pour lui de grandes destinées, je me Pimaginais recherchant ses ancétres, reprenant leurs traditions pour les élendre, redonnant & l’Ame qu’il vient de racheter toute sa valeur, enfin pan- sant, lavant, rafraichissant, embellissant la science qu’il a tirée des voies infectes. Au contraire, voyant ce spiritualisme moderne s’at- tidir dés qu’il est victorieux, s établir tranquillement sur le terrain conquis, et ne vouloir pas plus, — il me fait peine, je le blame et le gourmande. Je lui reproche de n’avoir pas compris sa victoire et de he pas s’étre compris lui-méme.
En effet, nous allons le voir commettre fautes sur fautes. Au lieu d’ane science distincte, faire une psychologie séparée qui ne conquiert aucune utilité pour les sciences naturelles, et en particulier pour la médecine; qui, en rendant le spiritualisme inutile, le compromet; en he reprenant pas ses ancttres, les philosophes chrétiens, erre dans ses distinctions, manque 4 donner la séparation de l’ordre animal et de ordre humain, laisse une porte ouverte au matérialisme qui en profite, et enfin se perd dans une doctrine qui la méne au scepti- cisme. Jouffroy avait dit : la philosophie est la science de Vhomme; et nous allons le voir aboutir 4 une psychologte qui n'est pas méme Ja science de toute l’'éme. En parlant de la physiologie et de la psycho- logie, il avait dit encore: « C’est & cause de la dépendance mutnelle des deux principes que la physiologie et la psychologie sont indispen- sables l'une 4 l’autre, et que souvent elles empi¢tent mutuellement sur
leurs domaines. » Et de son intenlion premiére, qui élait bonne, de distinguer la psychologie de la physiologie, il est conduit a isoler
16 DES FACULTES DE L’AME.
ces deux sciences au point de les desservir mutuellement et de les comprometire.
Aprés avoir rendu justice aux premiers pas de cette école, la vérité exige que nous indiquions ses erreurs; tl peut étre utile de signaler la mauvaise voie parcourue.
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On peut s’étonner que la psychologie moderne n’‘ait pas achevé l’évolution qu'elle avait commencée. Pourquoi ce fait? quelle lan- gueur ou quelles erreurs l’ont produit? C’est ce qu'on doit se de- mander, et la question n’est pas sans intérét. Mais avant d’y entrer, et pour le faire avec fruit, il importe de bien comprendre l’cuvre qui a élé produite.
Jouffroy en ayant appelé au témoignage de la conscience pour établir qu'il y a en nous, dans "homme, une Ame distincte du corps, établit ensuite que cette 4me est douée de six facultés principales : 1° penchants primitifs au nombre de trois; l'amour du pouvoir ou l’ambition, le désir de la connaissance ou la curiosité, l'amour de nus semblables ou la sympathie ; 2° Ja sensibilité ou la capacité de jouir du développement des tendances primitives et de soufirir de la géne que leur apportent les obstacles extérieurs; 3° J'intelligence, eomprenant d'une part les facultés d’observation, la conscience, la perception des sens extérieurs et la mémoire, facultés qui donnent les connaissances contingenles, de l'autre part la raison qui fournit les connaissances nécessaires ; 4° la faculté expressive; 5° la faculté motrice ou locomotrice; 6° la volonté'.
M. Garnier, croyant pouvoir condenser, simplifier, et mieux ré- sumer cet enseignement, réduit ces six facultés de l'dme 4 quatre : 4° la faculté motrice; 2° les inclinations; 3° lintelligence ou les facullés intellectuelles ; 4° la volonté. Comment justifie-t-il cette di- vision ? En déclarant que les facultés sont indépendantes :
« Nous devons justifier cette classification, dit-il, en montrant qu elle est fondée sur!’ indépendance des phénoménes. Premigrement, l’Ame meut quel quefois le corps instinctivement, c’est-a-dire sans con- naissance et sans volition, comme lorsque le nouveau-né déploie ses membres et remue ses lévres pour la premieére fois ; elle meut aussi
! Cours professé a la faculté des lettres en 1838.
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le corps sans peine ni plaisir, sans amour ni haine, comme il arrive souvent dans la production du geste naturel. Le mouvement pouvant se stparer de la passion, de la volition et de Ja connaissance, doit donc étre rapporté a une autre faculté que ces trois phénoménes.
« Secondement, le plaisir et la peine peuvent exister sans le mou- vement, comme le plaisir de la méditation et les peines du souvenir ; sans la volition et méme contre la volition, car si notre volition était la maitresse, 1a peine n existerait pas et le plaisir serait plus vif et plus durable; sans la connaissance, comme une douleur de téte, qui ne nous fait percevoir ni forme ni résistance, une tristesse vague qui ne se rattache 4 aucune cause, on enfin un contentement indé- terminé dont nous ne pouvons indiquer l'origine. En conséquence, les inclinations qui sont les sources des plaisirs et des peines doivent se distinguer de la faculté motrice, de l’intelligence et de la volonté.
« Troisiémement, la connaissance n'est pas toujours accompagnée de mouvement: le peintre immobile contemple dans sa pensée I’image gu'il va exprimer sur la toile; ni du plaisir et de la peine: il y a des objets de connaissance qui nous laissent indifférents; ni enfin de la volition, car celle-ci s'applique seulement 4 une connaissance qui a été involontaire.
« Quatriémement enfin, la volition est toujours précédée des autres phénoménes, car pour vouloir agir il faut connaitre l’acte, et pour le connaitre il faut l’avoir accompli ; puisqu’elle est précédée des autres phénoménes, elle s'en sépare. D’un autre cété, elle ne réussit pas toujours 4 opérer les actes auxquels elle s applique: ainsi nous vou- lons le mouvement, et quelquefois il ne s'applique pas; nous vou- ions aimer et nous restons indifferents ; nous voulons rappeler une pensée, et elle s’obsline 4 nous fuir. La volonté est donc une faculté & part, el non comme on I'a dit. quelquefois, le mode des autres facultés*. »
Les adversaires que la psychologie battait ainsi en bréche, car il est clair que son affirmation était en méme temps un débat en régle, Re pouvaient se le dissimuler : il y avait dans toutes ces deductions du temoignage de la conscience, une force, une solidité contre lesquels ils demeuraient impuissants ; et la démonstration de |’ame comme principe de puissances variées, était irréfutable. La barriére contre le matérialisme était vigoureusement consolidée, et l'on pou- vait croire qu'elle serait désormais inébranlable.
Bien plus, il y avait 14 aussi un retour considérable sur des con- cessions faites autrefois. On n’était plus au temps of Descartes pro- mulgant son fameux Cogito ergo sum, en concluait que le moi
‘ Traité des facultés de Vame, t, I", p. 12, 74.
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humain repose tout entier dans la pensée, et qu’ainsi |’intelligence serait la vie de l’Ame, tandis que toute autre activité du corps vivant ne dépendrait que du mécanisme de l’organisation. Les psycholo- gistes reconnaissaient évidemment que Descartes avait fait la une trop grande concession au matérialisme: non-seulement ils établis- Saient 4 nouveau que l’intelligence est une puissance de l’ame, mais us revendiquaient encore la sensibilité, les inclinations, les mouve- ments, la volonté, comme étant d’aulres puissances du méme prin- cipe. En un mot, ils enrichissaient & nouveau l’Ame de plusieurs attributs qu’on lui avait déniés depuis Descartes.
Mais, aprés avoir légitimement démontré ces vérités par le témoi- gnage de la conscience, fallait-il conclure nécessairement que ces attributs de l’ame ainsi attestés ne devaient étre ensuite étudiés qu aux seules lumiéres du sens intime? N’était-ce pas. ségarer, et Ss égarer étrangement que de suivre une telle voie?
Poser la question, c’est ce semble la résoudre, tant il est clair que la conscience n‘étant pas la seule méthode qui puisse nous éclairer sur l'étendue, le réle, le mécanisnie, et la valeur des facultés de ame, nous devons également faire appel aux autres lumiéres de l’observa- tion et de la raison. Que dirait-on d’un homme qui entreprendrait de juger un objet, et d'en connaitre tous les attributs, par la seule puissance de la vue ; qui récuserait de l’éludier avec le toucher, avec le gout ; qui voudrait ni le peser, ni !’odorer, ni I écouter, ni raison- ner sur ce que tous ses sens luien diraient? On le blamerait certaine- ment , en disant qu’il ne percevra, de cette maniére, qu'un petit nom- bre des qualités de cet objet, et qu’il ne pourra comnaitre cet objetlui- méme! Or, c'est précisément le cas oft se plagaient-Jes psychologistes modernes. En altestant que la conscience témoigne d’une maniére irrécusable de plusieurs facultés de l’4me, ils étaient dans le vrai : mais en voulant ensuite n’étudier ces facultés qu’aux seules lumiéres de. la conscience, .ils se réduisaient forcément 4 ne pas connaitre toutes ces facullés, 4 n’en savoir qu'un petit nombre d'attributs, et 4 mal juger ces faculiés en elles-mémes. Ils couraient le risque & peu pres cerlain de se tromper, comme on se trompe le plus souvent quand on veut juger d’un objet sursa simple vue, qu’on ne eherche pas ce que les autres sens peuvent vous en dire, et qu’on ne conirdle pas l'une par ] autre les diverses connaissances qu'on en acquiert.
Ainsi, en s'engageant dans une voie évidemment trop étroile, les psychologistes manquaient la grande route de la science. Et en effet, nous les voyons dés |’abord établir leur classifleation sur un principe erroné, leur prétendu principe de l’indépendance des facultés. S‘1ls eussent eu recours & observation, ils auraient vu que dans l’étre vivant, toutes les puissances, toutes les activités, jusque dans les
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plus petits détails, se développent tout 4 la fois dans l'indépen- dance et dans la relation. Il n'y a pas un acte de I'étre vivant qui ne puisse dans certaines limites, mais dans certaines limites seulement, évolaer dans l’indépendance ; et par 1a il n'y a pas de peine a dire que la volonté, la motilité, les inchmations, |’intelligence, peuvent étre indépendantes : ces facultés peuvent étre indépendantes, comme toutes les autres, comme tout acte quelque subordonné qu'il paraisse devoir étre. Mais en méme temps, il n’y a pas un acte, pas une faculté, qui ne soit lié avec les autres par des relations étroites; il n'y a pas une des activités parliculi¢res qui ne soit surbordonnée & d'autres dans une certaine limite. Ainsi, pour exemple, et pour nous tenir dans les facultés dont on nous parle: la motilité peut étre mue par la volonté, par l’intelligence, par les inclinations; la vo- lonté peut l’étre par l'intelligence et les inclinations; |’intelligence peut ]’étre par la motilité, par la volonté, et les inclinations ; peuvent étre mues par les autres facultés. En réalité tout se tient, tout se meut réciproquement.
Dun autre cété, en se linitant aux faits de conscience, les psy- chologistes courant le risque de n’avoir qu'un des éléments de con- naissance, tombaient inévitablement dans ce qu’on a nommé les con- naissances purement subjectives. lis ne devaient, ils ne pouvaient connaitre des facultés de l’ame et de l'activité qu'elles ordonnent que ce quils en sentaient intérieurement, rien que ce que le sens in- time pouvait leur en dire. Tout ce qu’une étude objective de ces actes aurait pu leur donner, tout ce que l'étude physiologique aurait pu leur apprendre, leur échappait inévitablement. Et ainsi pouvaient- ils acquérir une science charmante sans doute, pleine de détails gracieux, de réflexions fines et délicates, mais en réalité une science qui n'avait aucun contréle, aucune consolidation, par défaut d’obser- vation physiologique. Tout au plus pouvaient-ils faire, et faisaient- ils quelquefois appel 4 l’observation d’autrui, mais 4 une observation superficielle, incompléte, plus faite pour les tromper que pour les rectifier. De la une psychologie sans le moindre accord avec la phy- siologie, et par conséquent pour celle-ci sans influence, ‘sans utilité, sans valeur. De la, comme on l'a nommée, une science de cabinet, bonne pour des réveurs oisifs, ou pour des esprits brillants sans solidité, Et, disaient les physiologistes eabanisiens, voila donc ot méne l'étude de l’Atne et du spiritualisme: & se perdre ‘dans les réves du sens intime, a faire de la littérature au lieu de science, et a délaisser les études solides et sérieuses dont un art précieux, la médecine, a‘besoin.
fl y avait donc erreur 4 établir des facultés indépendantes, il y avait erreur 4 ne les vouloir examiner qu'aux'lumiéres de la con-
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science. Mais l’erreur parait encore bien plus grande quand on voit e qui a été manqué. En effet, comme l'avait remarqué saint Thomas, Dieu a ordonné nos facultés objectivement ; cest-a-dire qu’elles sent disposées pour les objets quelles ont & mouvoir. Ainsi, la nutrition est disposée pour assimiler ou détruire ou évacuer les substances trangéres qui nous pénétrent ; les sens sont disposés pour appré- Lender les qualités sensibles des corps; les mouvements sont or- donnés pour mouvoir les objets mobiles qui nous entourent; )’in- telligence est disposée pour opérer sur les idées. Par conséquent Vétude de nos facultés doit comprendre non-seulement ce que nous en sentons au dedans de nous-méme, mais encore ce que nous pou- vons savoir de leurs effets extérieurs, par l’observation, par la raison. Renfermer toute la science dans le témoignage du sens in- time, c'est décider qu'il n'y a rien d‘extérieur; c’est par cela méme ouvrir la porte aux théories de Kant et du pusitivisme, qui prétendent que rien n’existe réellement en dehors le l’homme, et que tout ce que nous en connaissons vient de la transformation de notre propre nature. C’est mettre l'homme dans un isolement complet au milieu de la création. Certes on ne voulait pas tout cela quand on eombattait d’abord le matérialisme : mais on y était ensuile forcément conduit par Ja voie vicieuse of l'on s ‘était engagé.
Il
Le mouvement psychologiste était bien, comme nous |’avons vu, un mouvement spiritualiste. Tout ce que nous en avons fait voir l’atteste, tout ce qu'on apprend de ses maitres, quand on les pratique, le con- firme. Jouffroy nous dit expressément qu ii était md par une impul- sion spiritualiste et religieuse : « J'étais incrédule, dit-il, mais je dé- a testais l'incrédulilé; ce fut la ce qui décida de la direction de ma vie. « Ne pouvant supporter l’incertitude de la destinée humaine, n’ayant « plus la lumiére de la foi pour la résoudre, il ne me restait que les « lumiéres de la raison pour y pourvoir. Je résolus donc de consacrer « tout le temps qui serait nécessaire, et ma vie s'il le fallait, a cette « recherche; c'est par ce chemin que je me trouvais amené 4 la phi- « losophie qui me semble ne pouvoir étre que cette recherche méme’. »
1 Nouveaux mélanges philosophiques, p. 1414.
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Cétait bien 1a tont au moins, comme ce fut également chez Royer- Collard qui mouruttrés-chrétien, un retour, une marche vers le spiri- tualisme et la religion. Je constate, avec bonheur, que chez M. Gar- nier les mémes sentiments se retrouvent, et je pourrais citer, s'il en était besoin, de nombreux passages ot: Dieu et la religion sont traités avec un grand respect.
Il est clair par la que la psychologie moderne devait conclure fran- chement 4 reprendre le spiritualisme des traditions chrétiennes. Ce- pendant, par un malheur a jamais regrettable, par suite de la fausse voie ou l'on s’était engagé, on ne le fit pas. Comme par une triste vanité, on s'était déclaré séparé de la physiologie, de méme on se sé- para de la tradition chrétienne; et de la d'autres erreurs que nou devons constater sur la théorie des facultés de l’Ame. 3
Les philosophes chrétiens méritent bien d'étre consultés, aujour- d'hui tout le monde en est d’accord : ils méritent de l’étre 4 plus d’un tre, et tout au moins comme renseignements et éclaireurs pour ceux qui récusent leur grande autorité. Malheureusement, au temps des psychologistes modernes, dans |’école, on les méconnaissait. Dans le livre de M. Garnier, ils n’apparaissent nulle part. C'est la un dé- faut capital et qui a plus d’une conséquence trés-facheuse.
Supposons un moment que M. Garnier, qui voulait traiter des fa- cultés de l’dme, edt ouvert leurs livres & ce chapitre : chez tous jus- qu'au dix-septiéme siecle, et jusqu’a nos jours pour tous ceux qui ont conservé les traditions, il edt appris que l’4ame humaine développe dans son union avec le corps trois ordres de puissances : 4° des fa- cultés intellectuelles qui comportent la raison, la volonté et la parole; 2° des facultés analogues 4 celles des animaux, et qui pour cette raison portent le nom de facultés animales, et comprennent les sens