MONDE MODERNE

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des articles et des illustrations.

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pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

Le

Monde Moderne

Tome IV

Juillet - Décembre 1896

PARIS

Albert QUANT IN, Éditeuk 5, Rue Saint-Benoît, 5

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University of Ottawa

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GLORIA VICTIS

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TERRIBLE EPISODE

Depuis huit jours nous étions à Ar- cueil. Nous loj^ions clans les maisons de la ville ; ma compag^nie était installée clans une villa, près de raqueduc.

La plupart des arches inférieures de laqueduc avaient été comblées avec des moellons. Sous quelc{ues-unes, dont une lace était murée et l'autre fermée d'une palissade, campaient des mobiles de Saône-et-Loire. Une des arches restait libre pour le passage des troupes, et des tonneaux remplis de pierres, des fas- cines, étaient placés à gauche et adroite de l'entrée, à portée, pour fermer l'accès en cas d'alerte. Des retranchements en terre et des estacades s'élevaient au de- hors pour défendre les approches. Les mobiles étaient de garde.

J'étais avec Lasalle, de ma compagnie, un brave et solide gars. Il était d'Ar- cueil et nous devions ensemble aller faire une reconnaissance dans les car- rières abandonnées qui s'étendent dans un large rayon aux environs et tâcher d'y ramasser quelques champignons.

En ce temps de disette, un plat de champignons devenait un régal de roi.

Un de nos camarades s'était procuré, grâce à je re sais cjuels sortilèges, un quart de livre de beurre. Un quart de

livre de beurre pour les quatre-vingts ventres affamés dont se composait la compagnie, c'était maigre; mais ça n'en eût pas moins été un corollaire, aussi appétissant que rare, aux savoureux cryp- togames entrevus dans notre imagina- tion et dont nous espérions bien faire une ample récolte.

Le matin, nous avions rongé un bout de fémur de cheval hors d'âge, auquel attenaient des lambeaux de chair brûlés ou à moitié crus. On s'était bourré de riz assaisonné à l'eau et au sel, et sur ce sommaire repas, arrosé d'un verre de vin bleu relevé d'une tasse de café léger et d'une goutte de tord-boyaux, nous étions partis, sans souffler mot de notre expé- dition, Lasalle et moi, en quête du plat de résistance, du spongieux fungus.

Il était environ trois heures de l'après- midi. Les carrières s'ouvraient à quel- que cent mètres de l'aqueduc, dans un repli raviné, à une courte distance des avant-postes prussiens. On courait bien le risque d'attraper quelques balles de l'ennemi en allant trop à découvert; mais Lasalle, enfant du pays, connais- sait à fond la topographie des lieux et savait l'existence d'une entrée où nous pouvions arriver inaperçus de l'ennemi.

UN TERUIBIJ': EPISODE

Il faisait un froid de loup. La neig^e durcie, rugueuse et mélangée de terre était d'un blanc sale, troué çà et là par le relief sombre d'un sillon, brisé par l'enchevêtrement grêle d'une haie d'é- pines, par un arbre isolé. Par places brillait l'éclair d'une flaque, d'un filet

d'eau glacés. Des lueurs pâles filtraient du ciel morne, éclairant de reflets ternes le terrain mamelonné et tourmenté, les chemins labourés de profondes ornières laissées par les roues des canons.

Le froid était intense; l'air gelé, im- mobile, tangible, pour ainsi dire, sem- blait comme paralysé sous sa vigou- reuse étreinte. II vous coupait la face, lacérait les mains, pénétrait les os, avec

une acuité telle qu'on croyait éprouver la cuisante sensation d'une brûlure.

Un grand calme régnait partout. Par- fois, dans ce silence obsédant, un arbre, tué par la morsure du froid, se fendait du haut en bas avec le craquement sec d'un coup de fouet, une branche s'abat- tait avec fracas ; puis l'afl'reux silence de mort revenait.

De temps à autre, un coup de clairon aigu, perçant, lan- çait sa note brève et métal- lique, coupait l'air et s'étei- gnait subitement comme étranglé par la rigueur de lalmosphère.

A intervalles réguliers, dans la distance, une détonation sourde, puissante, prolongée, semblable à la plainte formi- dable et lointaine dune bête monstrueuse éclatait, se ré- percutant en roulements étouf- fés, et de nouveau le silence pesait dans le calme glacial. C'étaient les batteries prus- siennes tirant sur Paris, l'ex- plosion des colères accumu- lées d'un peuple, servies par les krupp, ces géants d'acier et de fer, hurlant leur fa- rouche chant de guerre, cra- chant leur trombe de fer sur l'illustre cité. C'était l'enne- mi! l'ennemi obstiné et im- placable, acharné à son œuvre de destruction ; et à chaque minute, avec une précision rigoureuse, le terrible oura- gan s'abattait sur la Aille. Derrière nous se profilait nettement la longue ligne rigide de l'a- queduc, qui nous cachait le village, et à notre droite, un peu en arrière, la sil- houette redoutable du fort des Hautes- Bruyères, alors silencieux. Devant nous on distinguait aisément les retranche- ments prussiens à des terres fraîchement remuées tranchant on noir sur la blan- cheur livide du sol.

\ous avions allumé nos pipes, sans

UX TERRIBLE ÉPISODE

rien dire; les Irails tirés, la fig^ure cou- perosée, les chairs tailladées par la grêlée, courbant les épaules, nous suivions le bas dun remblai, qui nous dérobait à la vue et aux coups de l'ennemi. Quel- ques minutes après, nous avions atteint le ravin et nous nous arrêtions devant une ouverture assez élevée sous laquelle nous disparaissions. Nous étions dans les carrières.

J'enfilai le couloir à la suite de Lasalle, qui avait allumé une bougie. Ce couloir, de dimensions et de formes très irrégulières, s'allongeait tordu de coudes brusques, décrivant des lacets ingé- nieusement compliqués, ou sarrondissant en courbes molles, traversé par d'autres voies senlre-croisant à 1 in- fini. Tantôt ces passages me- suraient deux mètres de hau- teur, s'élargissaient jusqu'à trois ou quatre mètres, puis, tout à coup, ils se rétrécis- saient, la voûte s'abaissait, les parois se rapprochaient, il fallait se baisser pour' passer et on ne pouvait avan- cer deux de front.

Par endroits les éboulements avaient obstrué la voie et on devait se mettre à plat ventre, ramper, se faufilera travers les débris pour franchir la passe res- serrée communiquant avec les deux tron- çons du boyau. Quelquefois, on tom- bait dans un large carrefour de près de quatre mètres de haut, où aboutissaient cinq ou six artères.

Le roc formait le plafond de ces pas- sages ; des blocs de pierre superposés, à peine appareillés, constituaient les pa- rois latérales, soutenant l'effort de la voûte, et donnaient à ces tranchées cou- vertes une apparence de régularité. De chaquecôté, dans les alléeslespluslarges, couraient, parallèlement aux murs, des bancs de sable mélangés de terreau et maintenus par des pierres rangées en bordure. Là poussaient des champignons que nous cueillions et glissions dans nos

musettes. Il y faisait une chaleur douce, moite, qui nous enveloppait, et, après le froid de dehors, nous éprouvions une indicible jouissance à nous laisser pé- nétrer par cet air tiède, caressant, moel- leux comme un duvet. Nos articulations raidies se détendaient , nos membres redevenus souples reprenaient leur élas- ticité.

Peu à peu, à ce bien-être succéda une sorte d'engourdissement, d'accablement irrésistibles. On se sentait pris d'un désir

immodéré de se laisser choir sur ce sable fin, de s'y étendre tout de son long et d'y dormir indéfiniment. Il fallut lutter contre cette torpeur soudaine qui nous envahissait, causée par l'air chaud, à peine renouvelé par des puits qui, à cer- tains endroits, partaient d'une des gale- ries pour aller s'ouvrir en dehors, au niveau du sol. A l'orifice, d'anciens treuils hors d'usage pourrissaient sur place. Du haut en bas du puits, de longs mâts garnis d'échelons transversaux, appuyés contre la paroi, semblaient, au premier abord, offrir une possibilité de regagner le plein air; mais la plupart de ces poteaux étaient dans un tel état de vétusté, les échelons si vermoulus, quand ils ne faisaient pas défaut tout à fait, qu'il eût fallu avoir grande envie de se casser le cou pour oser en risquer l'es- calade. D'ailleurs , beaucoup de ces

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UN TKIlinHLL: Kl'ISODl-:

échelles primitives n'aboutissaient qu'à quelques mètres de la bouche du puits.

Nous avions ôlé nos capotes et les avions déposées dans un renfoncement pour les reprendre au retour, tellement la chaleur était éloulFante.

•J'avais eu d'abord une certaine appré- hension en avançant dans ces funèbres couloirs. Lasalle, lui, ne montrait pas la moindre hésitation, semblait jiarfaile- ment à l'aise au fond de ce labyrinthe et s'engageait avec une aisance surpre- nante dans les zigzags de ces innom- brables allées. N'ayant pas comme lui l'habitude de ces demeures souterraines, je subissais linfluence du milieu. J é- prouvais cette anxiété oppressante de l'inconnu, cette sensation de malaise vague, d'inquiétude indéfinissable, mais poignante et qui vous harcèle incessam- ment, état d'âme particulier singulière- ment pénible, sorte de prostration dou- loureuse de notre volonté devant un danger insaisissable, invisible, mais qu'on devine imminent. Puis, peu à peu, devant l'imperturbable tranquillité de Lasalle, cet le obsession irritante disparut; je n'eus plus, comme lui, qu'une seule préoccupation : celle de découvrir des lits de champignons.

Nous venions de traverser un étroit couloir qui, me disait Lasalle, aboutis- sait à une tranchée large et spacieuse, laquelle devait nous ramener à notre point de départ. Nous avions eu de grandes difficultés à le suivre. Un ébou- lement récent l'avait rendu presque im- praticable; des blocs, à peine retenus au plafond, pendaient d'une façon si agressive qu'en avançant on avait la perception nettement définie, insupporta- blement énervante, qu'un rien, un fré- missement du sol, un écho de voix, la plus légère commotion suffiraient pour provoquer leur chute.

Alors c'était la mort, la mort immé- diate, brutale, du bœuf tombant assommé sous la masse, si l'on était atteint, ou, si l'on était épargné, c'était la mort lente, hideuse, dans un sépulcre de pierre, en proie aux alTrcs de la faim et de la soif,

la longue et cruelle agonie dans l'épou- vante des ténèbres de l'homme enterré vif, à moins d'abréger le supplice en se logeant dans la tête une balle de re- volver.

Retourner par ce chemin eût été d'une impossibilité presque absolue.

Nous étions à peine sortis de celle passe dangereuse, que Lasalle, si maître de lui d'habitude, s'arrêta nel. cloué au sol.

Il y avait une concentration de terreur dans ses yeux opiniâtrement fixés devant lui, et dans ses traits bouleversés une stupéfaction douloureuse. Je suivis la direction de son regard et j'éprouvai une violente commotion; il n'y avait plus de passage, la voûte s'était effondrée et des blocs superposés se dressaient, bar- rant complètement la roule, celle qui devait nous ramener à une autre sortie des carrières.

Il s'approcha cl examina l'obstacle. La voûte, en s'alfaissant s'était brisée en plusieurs morceaux qui s'étaient irrégu- lièrement massés, s'empilant au hasard avec de fortes saillies et de profonds re- traits. Un de ces blocs, celui du bas, ne touchait au sol que par un côté; l'autre, soulevé, demeurait appuyé sur quelques pierres mal d'aplomb qui le maintenaient dans un équilibre si incertain, si me- naçant, qu'un léger heurt, une seule pierre détachée du tas eût suffi pour que l'échafaudage improvisé s'écroulât, en- traînant la chute du bloc privé ainsi de tout support. Tel qu'il était, il laissait dans son inclinaison une étroite ouver- ture triangulaire à peine assez large pour qu'un homme en rampant pût s'y intro- duire. Mais jusqu'où menait-elle? L'ef- fondrement avait dû se produire sur une certaine longueur et on pouvait sup- poser assez plausiblemenl que d'autres entassements de rocs se continuaient au delà, fermant herméliquemenl le couloir, l'in somme, les chances de passer étaient si aléatoires, si pleines d'imprévu, que l'on pouvait considérer comme \ irtuel- lemenl impossible do s'échapper à tra- vers cette muraille de pierre.

UN TERRIBLE ÉPISODE

Lasalle s'était baissé ; il restait accroupi devant l'ouverture, la bougie à la main. Il fit un mouvement comme pour y pé- nétrer, mais il s'arrêta et demeura dans la même position : seulement sa tète s'in- clina lentement sur sa poitrine.

Quand je m'approchai de lui, je vis que tout son corps tremblait. Il me dit dune voix assourdie, d'un timbre étrange comme s'il parlait en dedans : « Il y a eu un éboulement , la route est bar- rée !... 1^

Sa voix, à ce moment, avait une in- tonation toute particulière; elle était l'aible, amortie, mais clairement énoncée, quoique articulée dune façon saccadée, et semblait venir de très loin. Elle ex- primait une telle angoisse, un découra- gement si complet que je tressaillis, se- coué d'un grand frisson.

— Barrée! répéta Lasalle machinale- ment. Et il y eut dans ces deux syllabes une intensité de soulfrance si vibrante que je restai là affaissé, incapable de pro- noncer un mot, de faire un geste, anéanti. Devant l'immense désespoir de cet hoftime dont je connaissais l'audace froide, la bravoure éprouvée, j'oubliai un instant notre position désespérée. Cette défaillance inexplicable chez un être à l'âme si fortement trempée m'émut dans toutes les fibres de mon individu ; je sentis comme un déchirement inté- rieur et fus pris d'une grande pitié.

Il ajouta ensuite de la même voix blanche, lointaine : « A moins que der- rière le bloc il... Il Soudain, d'un mouve- ment brusque, il se souleva à demi comme galvanisé. D'un geste bref il me fit signe de garder le silence, il éteignit la bougie, et dans l'horreur noire des ténèbres, ra- massés sur nous-mêmes, immobiles, retenant notre souffle, les muscles et les nerfs tendus comme des ressorts, nous écoutâmes.

A ce moment une rumeur éloignée, confuse, à peine perceptible, nous arri- vait. Puis ce fut un murmure de voix, un piétinement d'hommes en marche. Le groupe se rapprochait maintenant, le bruit s'accentuait, les sons se définis-

saient, le sol, foulé, martelé par une bande nombreuse, tremblait, et de petites pierres, des gravats se détachaient des murs et tombaient à terre.

Agenouillés, le revolver en main, nous attendions, étreints par une muette an- goisse. Il se fît alors derrière nous un roulement sourd, prolongé, suivi d'une secousse qui ébranla fortement le^sol, et

quelques pierres roulèrent jusqu'à nous. Une sueur froide perlait sur nos fronts. — Notre retraite est bien coupée cette fois, nous sommes bloqués, dit Lasalle dune voix très basse; derrière nous la galerie s'est effondrée et les Prussiens sont là devant nous. — Cette fois son intonation était ferme, très nettement formulée. Il continua: — H y a bien un boyau s'ouvrant sur notre droite, mais il est aux trois quarts comblé, et encore j'ignore s'il aboutit à un puits ou com- munique avec d'autres couloirs plus pra- ticables. Il se peut aussi que les Prus- siens,, effrayés par l'éboulement, n'osent se risquer à passer, en admettant que le chemin soit libre derrière ce trou, et re-

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UN T E H 1< I 15 L ]■: É l' 1 S 0 D E

tournent sur leurs pas ; cela, nous ne tar- derons pas à le savoir.

Le bourdonnement de tout à l'heure recommenvait. Cétait maintenant un ^grouillement continu, indescriplii:)le : des frôlements de corps le louf; des pa- rois, des écroulements de pierres dé- placées, des cliquetis d'armes battant les murs, raclant les décombres. De temps à autre, un juron, éner};iqi-,''ment formulé, éclatait, dominant le tumulte, un avertissement était donné... la bande passait. Déjà une lueur vacillante cer- clait d'une lisière pâle les bords du trou.

— La roule était libre, murmura Lasalle.

On entendait le bruit de respirations haletantes, d'acres senteurs se déga- geaient de ces hommes en sueur, de fades relents s'échappaient de leurs vê- tements imprégnés de toutes sortes d'o- deurs, de guerre, de tabac, de chambrée, et liltraient à travers l'étroit orifice jus- qu'à nous.

A chaque instant le trouflambaitd'une lueur plus vive. Soudain surgit une main tenant une chandelle, le bras suivit, puis une tête coillee d'un casque ap- parut.

La flamme nous éclairait en plein Lasalle et moi, et les cuivres du casque, ceux de la jugulaire, étincelaient. Une ombre portée, violente, très allongée, tra- çait sur la voûte une large bande noire, mobile, bizarrement contournée.

L'homme nous aperçut! Jamais je n'oublierai l'expression de stupéfaction, d'épouvantable frayeur qui subitement décomposa ses traits. La bouche tordue en un horrible rictus sur sa face de- venue dune pâleur terreuse, les yeux béants et fixes, les pupilles démesuré- ment dilatées, broyant la chandelle qu'il tenait entre ses doigts crispés, il restait là comme pétrifié devant nos deux revolvers braqués sur lui.

Une longue minute il resta ainsi. Puis alors un cri sauvage, un hurlempnt de fauve aux abois jaillit de sa gorge, cri d'eiTroi, d'impuissance, de rage, d'une

intensité surhumaine, qui nous fit courir un frisson jusque dans les moelles. Aus- sitôt après, il essaya un brusque mou- vement de recul, son coude heurta vio- lemment et déplaça une des pierres servant d'appui au bloc sous lequel il se trouvait, l'énorme masse de calcaire os- cilla une seconde et lentement s'affaissa. Instantanément les traits du misérable se déformèrent, une indicible soulTrance contracta sa face, on entendit un cra- quement d'os qui se brisaient et son corps s'aplatit sur lui-même. Dans un effort convulsif, il souleva sa tête, ses lèvres grimacèrent sur des dents atroce- ment serrées, un éclat fugitif illumina ses pupilles qui tout aussitôt se voilèrent, une grosse larme nacrée s'arrêta au coin de sa paupière gauche et la tête retomba inerte avec le casque. Il était mort. Un filet de sang sortait de dessous le roc, tachant de pourpre la blancheur des pierres, et creusait son sillon vermeil dans la poussière des décombres. Le bras, resté tendu, avait une rigidité me- naçante, et entre les doigts contractés la chandelle continuait à brûîer. De temps en temps une goutte de suif rou- lait le long des phalanges, se figeait, cou- pant la main de son mince relief.

— lieqaicscai in pace ! dit Lasalle avec un étrange sourire. Après lui... nous.

Au cri terrible poussé par le malheu- reux, un grand apaisement s'était fait du côté des Prussiens; puis, après de vaincs tentatives pour dégager leur camarade, ils étaient partis, laissant deux des leurs pour garder le cadavre. Nous les enten- dions très bien causer à voix basse.

Lasalle, rallumant notre bougie à la chandelle du mort, médit : «Mon gars, il n'y a plus à hésiter, il faut nous en- foncer là dedans, coûte que coûte (et il me montrait le couloir resté libre "ï; voilà notre unique chance de salut, notre seule porte de sortie... si c'en est une. Ou nous passerons ou nous ne passerons pas : essayons toujours de passer. Il sera tou- jours temps de songer au dernier cas. •> El, me montrant son revolver, il ajouta : « Nous pourrons toujours abréger les

UN TERRIBLE ÉPISODE

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ennuis de notre solitude si elle doit se prolonger par trop. »

Prenant les devants, il pénétra dans le dangereux chenal. Avec un parfait

li

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sang-froid, une sûreté élonnante, il la- lait le terrain, sondait les ouvertures, scrutait l'équilibre des blocs. Il s'était retrouvé et avait repris possession de lui-même, pour tout de bon.

La tranchée était resserrée et extrê- mement élevée, et semblait être une fis- sure résultant du décollement des rocs plutôt qu'une galerie taillée de main d'homme. Sa hauteur atteignait jusqu'à cinq ou six mètres et souvent moins. Mais des amoncellements de débris mon- taient parfois jusqu'au sommet et il fal- lait escalader péniblement ces talus crou- lants, déblayer le haut et redescendre, avec de minutieuses précautions de tout instant la pente opposée. Le plus sou- vent Téboulement s'était arrêté à mi- chemin, formant une voûte touchant presque le sol, et on était obligé de se glisser, de ramper sur des débris cou- pants au-dessous de ces masses suspen- dues sur nos têtes. Un mouvement un peu brusque de nos genoux, un coup d'épaule ou de coude maladroit, une poussée de reins imprudente venant à déranger une pierre, et tout l'édifice s'é- croulait et nous ensevelissait.

L'air raréfié était méphitique et lourd, des sources sourdaienl à travers les in- terstices des rocs et, dans des crevasses, des eaux mortes luisaient avec des reflets glauques. Des parois éclatées, striées de coulées verdâtres, suintait une humidité pénétrante et malsaine.

Nous nous étions arrêtés un moment, n'en pouvant plus. Lasalle consulta sa montre, il était neuf heures; à sept nous étions entrés dans cet infernal conduit; donc depuis deux heures nous errions dans ces catacombes, et rien ne nous indiquait que nous fussions près d'une issue quelconque. Pour comble de mal- heur, notre bougie était entièrement con- sumée ; elle jeta une dernière lïammc bleuâtre et s'éteignit; une seconde la mèche brûla avec une lueur rouge, à peine visible, charbonna, et les ténèbres se firent complètes, opaques, fétides.

Alors, un immense découragement me prit, une grande lassitude de corps et

desprit. J'éprouvai un besoin impérieux, irrésistible, de rester là où j'étais, je n'eus conscience de rien, sinon de 1 in- surmontable désir d'un repos immédiat, absolu, et qui toujours durerait.

Lasalle me prit le bras rudement, me souleva et, d une voix dure me dit : « Allons! debout! Marchons! » Et je marchai passivement, en trébuchant, derrière lui. J'allais devant moi automa- tiquement, sans savoir, abruti.

Il nous restait quelques allumettes, on s'en servit dans les passes difficiles. Nous avions deux journaux, on les dé- chira, on y mit le feu et on en fit des torches ; leur flamme durait quelques secondes, glissait sur les parois lisses, effleurant les amas de pierres, s'accro- chant aux anfractuosités ; des ombres fantastiques dansaient autour de nous et la nuit, l'afi'reuse nuit, revenait avec l'horrible silence.

On brûla la dernière allumette, le der- nier morceau de papier, et alors, déli- rants, furieux, nous nous ruâmes dans l'ombre...

L'hallucination commença; la pensée du Prussien gisant écrasé sous la roche hantait nos cerveaux. 11 nous semblait sentir son cadavre aplati, lancé à nos trousses, s'efl'orçant de nous retenir de sa main crispée. Poursuivis par l'atroce vision, nous allions toujours, infatiga- bles, farouches, hurlant dans l'épaisseur des ténèbres. Sous nos pieds, des pierres roulaient avec fracas, nous nous frap- pions la tête contre des saillies de rocs, nos mains s'ensanglantaient, déchirées par les arêtes aiguës des pierres. Nous disparaissions dans des trous tellement exigus que nos corps pouvaient à peine s'y introduire et après des efforts inouïs nous arrivions à l'autre bout ruisselants de sueur, sulFoqués, exténués. Puis on se relevait, la course maudite, l'abomi- nable lutte recommençait, et on allait devant soi, exaspéré, haletant, avec une ténacité de brute, poussé par lardenl désir de vivre.

A un moment l'atmosphère devint moins dense, puis presque fraîche. L'n

UN TERRIBLE EPISODE

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espoir nous saisit, nos forces furent décuplées...

Des bouffées d'air maintenant nous arrivaient, chargées de senteurs acres de plantes; nous devions être près d'un puits, d'un boyau quelconque communi- quant avec l'extérieur. Devant cette certitude, une joie incommensurable nous vint. Nous nous lançâmes en avant éperdus, criant comme des bêtes, fuyant la mort odieuse, aspirant à pleins pou- mons les fortes émanations d'en haut. A un tournant un filet de lumière appa- rut..., l'aube de la délivrance; alors ce fut une course désordonnée, sauvage, une suite de bonds extravagants pour atteindre l'duverture si avidement dé- sirée.

C'était un puits, en haut se découpait un cercle lumineux; le ciel, c était Tair... la vie. Pendant quelques minutes nous restâmes affaissés, pantelants, succom- bant sous l'excès de la fatigue et du bonheur.

Nous avions constaté la présence d'une échelle. Lasalle avait examiné le mât; il pouvait nous supporter; quelques éche- lons étaient encore en place, et d'ailleurs les parois du puits étaient criblées de trous provenant de la chute des pierres arrachées de leurs alvéoles par les pluies et les intempéries et qui jonchaient le fond. Grâce à ces trous, on pouvait, en s'aidant du mât, atteindre jusqu'au haut.

Le bois pourri était d'une consistance molle, spongieuse, et comme enduit d'une substance visqueuse sur laquelle les ge- noux et les cuisses avaient fort peu de prise. Pour ne pas glisser, il fallait étreindre le mât d'un effort continu et puissant. Sous le poids de nos corps, le poteau vermoulu fléchissait avec des craquements de mauvais augure; à tout moment nous avions la peur de le voir se rompre et d'être précipités en bas.

C'était un laborieux travail ; on se hissait avec des contorsions de singe, on s'accrochait à de vieilles solives fixées au mur dans lesquelles les doigts en- traient comme dans de la pâte molle, tellement la pourriture était complète.

On se cramponnait à des saillies, à des broussailles poussées dans les interstices de la maçonnerie, à des traverses ron-

gées aux vers, coupant diamétralement le puits, à tout ce qu'on trouvait sous la main, et lentement, péniblement, ou s'élevait. De temps à autre, sous une secousse un peu vive, le mât oscillait^

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avec un gémisscmcnl, un échelon cédait sous la main ou le pied, alors on [glissait de quelques mètres et celait tout un travail pour regagner le chemin perdu.

Au-dessus de nous , on apercevait toujours le cercle bleu semé d'étoiles et la lune toute blanche, toute pâle, brillant (Fune lueur froide d'acier poli. Le froid devait être intense au dehors.

Souvent on s'arrêtait épuisé et, dans l'ombre, on écoutait. Essoufflés, bai- gnés de sueur, meurtris, nous compri- mions de la main nos cœurs qui battaient à coups redoublés; puis la lente ascen- sion, la douloureuse corvée recommen-

Vcîit.

Une traverse sur laquelle Lasalle re- posait se rompit soudain bruyamment et il eût été infailliblement lancé dans le vide si, avec une agilité de clown, il n'eût en un clin dœil saisi l'échelle à laquelle il se cramponna. Sous son élan le mât plia, trembla de toutes pièces et reprit sa position recliligne. Quelques pierres arrachées de la margelle du puits par la pression du haut bout du poteau dégringolèrent. Par prudence nous nous arrêtâmes; Lasalle étreignait le mât, j'avais un pied sur une pierre qui sail- lait, l'autre dans un trou; je me soute- nais des mains à un piton de fer mangé de rouille, scellé dans la muraille. La tête levée nous restions immobiles, fi.xant le ciel.

Brusquement une ombre coupa le cercle de lumière et une forme humaine apparut à l'orifice. C'était un Bavarois: nous le reconnûmes à son casque à che- nille. On l'avait posté là en sentinelle... nous étions aux avant-postes prussiens. Le bruit de la poutre brisée, delà chute des pierres avait attiré son attention, il cherchait à se rendre compte de cette chose insolite. Nous gardions une im- mobilité de statues. 11 se pencha inquiet, les yeux grands ouverts fouillant l'om- bre, le doigt sur la gâchette de son fusil. Il ne vit rien, ne soupçonna rien, poussa du pied une pierre de taille de la mar- gelle qui nous frôla en passant, l'écouta tomber et s'éloi-^na.

Il n'y avait plus qu'un parti à pren- dre, soi'tir de là au plus vite, sauter à l'improviste sur la sentinelle, et, évitant de nous servir de nos revolvers pour ne pas donner l'alarme au poste voisin, l'étrangler, puis courir aux tranchées françaises.

Un dernier et silencieux effort nous avait amenés presque au niveau de la margelle, placée à ras de terre, lorsqu'une pierre d'assise sur laquelle je m'appuyais céda et roula en retentissant au fond du goulfre. Lasalle, un pied sur un échelon, l'autre sur une saillie de la paroi, la main gauche appuyée au mât, tenait de la droite son revolver, le bras tendu, prêt à tout. Jetais au-dessous de lui, un peu plus bas, aplati contre le mur, agrippé des pieds et des mains. L'ne émotion poignante nous contractait la gorge. Nous nous taisions, sûrs que la senti- nelle, une première fois mise en éveil, allait se montrer et se livrer à une in- vestigation moins sommaire que précé- demment.

L'attente ne fut pas longue. Un pas pesant, précipité, résonna lourdement; le sol vibra, la silhouette sombre du soldat se montra. Il se pencha comme auparavant, un peu plus cependant, de façon que la tête et une partie des épaules surplombaient le vide, et il re- garda. Cette fois il se méfiait, une in- quiétude le troublait; il restait incliné, anxieux, scrutant l'opacité des ténèbres, sondant l'ouverture noire de la pointe de sa baïonnette. Ses yeux brillaient avec un éclat extraordinaire dans l'om- bre portée par la visière du casque, une oppression pesait sur lui. Il avait l'in- tuition qu'un danger était là quelque part, tapi dans ce trou, le guettant, et de courts tressaillements nerveux plissaient ses traits durement accentués.

11 se tenait juste au-dessus de nous et regardait en face l'autre coté du puits, puis lentement il abaissa les yeux au- dessous de lui. Se douta-t-il alors de quelque chose? Put-il apercevoir nos figures dans l'ombre? \'it-il luire le canon du revolver de Lasalle?... mais

UN TERRIBLE ÉPISODE

étoiles, et dans ["obscurité grise et froide se dressait indistincte la sil- houette des Hau- tes-Bruyères.

Nous orientant sur le fort, nous nous étions préci- pités au pas de

subitement sa fi- gure tannée prit une expression de férocité elFroyable ; il s'arc-bouta, porta son arme à l'épaule. Une dé- tonation retentit; j'enten- dis un cri terrible, je vis une forme humaine battre un instant des bras dans 1 espace, puis une masse molle passa l'apide comme une vision à nos côtés et s'écrasa en bas avec un écho sourd. C'était le ca- davre du Bavarois. Lasalle lui avait déchargé en plein cœur son revolver.

D'un bond nous étions hors du puits. La lune était cachée derrière un nuage, des vapeurs voilaient la lueur des \ course du côté d'Arcueil, quand à vingt IV. — 2.

l«

UX TERIUHLI-: ÉPISODE

pas de nous une voix cria: Ver da.'/ la patrouille bavaroise accourait au coup de feu. « A plat ventre! » me dit Lasalle en s'allongeant dans un fossé ; un éclair illumina la nuit, une volée de balles siffla au-dessus de nous dans le ton- nerre d'une explosion.

Soudain devant nous une traînée de feu s'alluma dans l'obscurité; les Fran- çais, se croyant attaqués, tiraient sur toute la ligne. Immédiatement une se- conde ligne fulgurante perça la nuit et une fusillade enragée s'engagea de tous côtés ; les Prussiens, s'imaginant que les P^-ançais faisaient une sortie, ouvraient le feu de leurs tranchées.

— Hâtons-nous, dit Lasalle. Et affalés au fond du fossé, nous rampions sur la glace entre les deux talus. De temps en temps une balle sifflait sur un diapason plus aigu, faisait sauter une motte de ga/on durci qui nous couvrait de terre, frappait la glace et, en ricochant, allait faucher les branches de la haie courant le haut du talus. Quelquefois le fossé cessait net. coupé par un chemin, un sentier; alors on passait vite, exposé au

double feu, puis on se replongeait dans le fossé. El cela durait depuis des minutes, des minutes qui étaient des heures.

A un coude sur la droite, le fossé des- cendit brusquement en pente raide, les balles passaient plus haut. Un instant après nous étions dans le ravin, tout à fait à l'abri, à l'entrée des néfastes car- rières qui avaient failli devenir notre tombeau, et Lasalle allait chercher nos capotes. Nous attendîmes quelque temps jusqu'à ce que la fusillade se fût un peu calmée, et vingt minutes plus tard nous étions dans nos retranchements, non sans avoir eu les oreilles effleurées par quel- ques balles de chassepot et senti le vent des dernières balles perdues de l'ennemi avant que nous ayons pu nous faire re- connaître des nôtres.

Et toujours dans le lointain, dans 1 au- réole de son sinistre éclair, dominant tous les autres bruits, retentissait, mono- tone, farouche, inexorable, la basse for- midable des krupp bombardant l'hé- roïque cité.

G E O R C. E s M O N T B A R D .

La Loire, par M. fl'arpignies.

LES SALONS DE 1896

Amhrohe Thomas, par M. Baschet.

Jouissons de notre reste. Ces palais auxquels nous étions si bien habitués, ces palais condamnés, soi-disant au nom du goût, par des gens qui n'en ont guère, vont bientôt disparaître ; c'est leur agonie qui commence, c'est le dernier feu d'ar- tilice de cette fête des artistes qui,

chaque printemps, amenait, des quatre coins de l'horizon, des foules de plus en plus compactes. La mélancolie me prend à songer que ces habitudes qui nous étaient chères vont être interrompues, que l'année qui s'écoule va sonner le glas des Champs-Elysées. Je me méfie des ingénieurs. Par quoi sera remplacée cette belle nef du palais de l'Industrie, où la sculpture avait si grand air? Qui nous donnera l'équivalent de cet harmo- nieux, lumineux et élégant dispositif des palais u bleus », avec leur escalier central, dont les belles lignes avaient été louées comme unedes plus heureuses trouvailles de l'architecture moderne?

En attendant, voici que les artistes, troublés dans leurs intérêts et soucieux de ne point laisser les courants se dé- tourner de ces vastes marchés aux ta- bleaux, s'apprêtent, dit-on, à émigrerl'an prochain à Londres ou à Bruxelles, et à transporter pour trois ans le théâtre de leurs exploits à l'étranger.

Est-ce hasard ou coquetterie, mais il me semble qu'il y a longtemps que le Salon des Champs-Elysées n'a présenté une réunion aussi nombreuse de tenta-

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LES SALONS DE 1896

lives intéressantes, de morceaux bien venus. Après la scission, on pouvait craindre, à certains signes d'appauvris- sement, que le sang jeune n'ait pris son cours vers le Champ-de-Mars. La concur- rence est bonne conseillère. Ou je me trompe fort, ou je discerne dans le pré- sent Salon des symptômes consolants d'afTranchissement. Des noms nouveaux apparaissent; les anciens eu.x-mêmes sont piqués d'émulation. Les gammes s'éclaircissent, la technique s'allège, les points de vue s'élargissent. La peinture à sujets, la peinture à intentions morales et littéraires, toujours dominante, — ainsi l'exige le milieu, — n'est plus exclusive des exécutions savoureuses. Le public enfin, mieux exercé, ne s'effa-

rouche plus des audaces primesautières; il s'éloigne visiblement des conventions artificielles et ramène ses préférences aux saines interprétations de la nature. Lorsqu'on 1900 nous ferons notre examen de conscience, je crois que nous aurons quelques surprises agréables.

La méthode adoptée l'an passé ayant paru être goûtée, j'y reviens sans hési- tation.

Ainsi donc mon choix sesl porté, en toute liberté, sur les morceaux qui té- moignent d'un elfort nettement per- sonnel, ou affirment une réussite excep- tionnelle, un charme particulier, et sur ceux principalement qui sont de la pein- ture et non de la liiténtlure.

CHAMPS-ELYSEES

LES ETR.\NGERS

L'impossibilité où je me suis trouvé d'obtenir l'autorisation de reproduire le beau tableau de M. Herkomer m'in- terdit, à son sujet, une longue digres- sion. Je le regrette. A mon humble avis, le Conseil municipal de Landsherg Ba- vièrej, de M. Herkomer, est le morceau de résistance du Salon.

Grouper dans l'atmosphère reposée d'un jour d'intérieur des personnages de grandeur naturelle, calmes, sérieux, at- tentifs, semblait l'apanage exclusif des Hollandais. M. Herkomer vient de nous prouver que, dans ce domaine illustré par les Frans Ilalsetles Vander Helst, il était encore possible de se tailler un triomphe, en cherchant une formule nouvelle. Sans autre prétention que de nous montrer une réunion de portraits, dans une pai- sible salle de mairie, M. Herkomer atteint d'emblée au grand style. Il ne manque à une aussi saine et aussi forte peinture, pour être tout à fait supérieure, qu'un peu de ce sentiment des valeurs et de celte écriture artiste qui sont la monnaie couranfo dans notre école, et que les An- gl;ii< o II (iLSapj)ii • depuis le xvni'' siècle.

C'est comme un vaste camaïeu transposé en brun roux; comme un Menzel agrandi et apaisé.

Passons sur M. Orchardson. Sa pein- ture au jus de veau, malgré ses détails précieux, tourne à l'insupportable fa- deur. Mais voici M. Soralla, avec ses deux morceaux espagnols dune luminosité exquise; voici M. Struys, le plantureux, substantiel et expressif Flamand, qui, l'année dernière, s'était révélé au public parisien par un morceau de haute qualité, Lne Consultation. Cette année, il louche de bien près au chef-d'œuvre et nous donne pour ainsi dire le dénouement du drame dont il avait exposé le sujet. C'est maintenant l'agonie, le dernier moment du moribond. Dans l'ombre assourdie d'un étroit et humble appartement on entend les sanglots de la famille, on devine les pas discrets des proches; par une porte entrouverte, apparaît la lu- mière des cierges ; un minisire de la religion, haut vieillard courbé par l'âge, s'avance hâtivement pour apporter au malheureux la consolation suprême. L'action est présentée et condensée avec une force extraordinaire. Le prêtre, dans sachapejaune d'or, forme un centre har-

LES SALONS DE 1896

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monique d'une puissance inouïe, comme une plainte de cuivre sur un frémisse- ment de sourdines. On m'excusera d'em- prunter cette image à un ordre d'idées purement musical. M. Struys, avec sa pratique grave, tout imprégnée de ma- térialité flamande, est un poète et un dramaturge d'une intensité rare. Il manie les couleurs comme un musicien manie les instruments de l'orchestre; il joue

passant, il n'était pas directement issu de l'émotion ou du retentissement pro- duits par un fait contemporain, — tels le Sacre, de David, les Pestiférés, de Gros, le Radeau de la Méduse, de Gé- ricault, le Massacre de Scio, de Dela- croix, — ou enfin, lorsqu'il ne répondait pas à une fonction nettement décorative, à un but d'art architectural et monu- mental. Le grand tableau d'exposition.

L. ^ . ■ ^

Les Bouches inutiles, par M. Tiittegrain.

des tons comme le symphoniste joue des timbres. Il donne en outre au clair- obscur un rôle prépondérant, trop né- gligé aujourd'hui par les adeptes du ton clair.

T A T T E G R A 1 N

La peinture d'histoire, celle qu'on pourrait appeler archéologique, est bien malade; elle paraît quasiment morte. Reconnaissons d'ailleurs, pour ne le point regretter, tout ce que ce genre prenait d'artificiel, de faux et de con- venu, toutes les fois qu'il voulait dé- passer les dimensions et les visées du tableau anecdotique ou quand, les dé-

peint pour l'unique plaisir de couvrir de vastes surfaces, est démodé; il ne trouve plus preneur auprès de l'Etat et des Mu- sées de province. Aujourd'hui le grand tableau détonne ; voyez le Rochegrosse.

M. Tattegrain reste, dans cet ordre d'idées, un des très rares artistes dont la conviction, le goût et l'ingéniosité peuvent encore s'imposer en même temps à la foule et aux délicats. On lui reprochera, et avec raison, cette année, dans les Bouches inutiles, le choix et la réalisation du sujet. Celui-ci est con- traire, en effet, aussi bien à la vraisem- blance qu'à la stricte vérité de l'histoire.

Nous savons bien par la chronique de

LES SALONS DK 1896

Guillaume Le Breton, le narrateur des

laits le lé

de Château-Gaillard, que les habitants du petit Andely, s'étant d'abord réfugiés dans l'enceinte du château, lurent plus tard, faute de vivres, chassés par la garnison et réduits à errer sur les pentes de la for- teresse, repoussés à la fois par les assiégés et les assiégeants,etqu'ils mou- rurent bientôt de misère et de faim. Mais il s'a- gissait d'une poignée de malheureux, non dune multitude telle que nous l'a représentée l'artiste avec u moult horrifîques détails »; de plus, le siège n'a pas été entre- pris du côté où il nous le représente; Philippe- Auguste était trop avisé pour attaquer cet ou- vrage redoutable par un point autre que le seul vulnérable : le plateau dominant du sud-est. La position des palissades et des beffrois, tels qu'ils sont figurés dans le ta- bleau, semble faire sup- poser, au contraire, que le siège fut mené du côté des pentes abruptes qui regardent la Seine. C'est une erreur et uue impos- sibilité. Ne chicanons pas. toutefois, outre me- sure; ne fût-ce que par la grandeur émouvante de son paysage d'hiver, l'œuvre serait encore une des plus remarquables du Saloii.

, A I. H E R T M A 1 (i .N A N

Pla/ond iltcoialil , par M. Albeil Maiguaii.

Rien n'est plus rare et gestes de Philippe- Auguste, et | aujourd'hui qu'une bonne composition moin oculaire du fameux siège | décorative. L'abus des poncifs, un mau-

LES SALONS DE 18 96

1^

vais enseignement d'école, l'indifférence des architectes, la hiérarchisation des genres et d'autres causes encore ont oblitéré chez les peintres le sens du décor, M. Maignan est un de ceux qui auront le plus sincèrement cherché, en ces derniers temps, à rentrer dans les voies rationnelles de l'art décoratif. Dans leurculte ser- vile pour le xvin" siècle, nos mo- dernes faiseurs de plafonds en étaient arrivés aux plus indigents pas- tiches. A'aines et artificielles beso- gnes que les leurs! M. Maignan, qui est un lettré et un délicat, et qui a sur l'art des idées gé- nérales, ne pouvait manquer de recon- naître que la qua- lité primordiale dune jieinture des- tinée à faire fonc- tion décorative ré- side avant tout dans la netteté et la logique du pro- gramme. Ayant à peindre un grand plafond pour la chambre de com- merce de Saint- Etienne, il prit

pour thèmes les deux industries locales : la métallurgie et le travail de la soie, et de ces deux thèmes il a tiré le plus ingénieux parti. Le groupe des forge- rons, pris au vif dans l'ambiance pitto- resque du milieu, est un morceau plein de vie, d'accent, de relief, de couleur, et foncièrement décoratif; de même le groupe harmonieux des femmes qui volent en l'air et dévident des rubans de soie. Mais pourquoi M. Maignan s"est-il

arrêté en si beau chemin et, sacrifiant à de vieux préjugés, a-t-il cru devoir mêler à ces thèmes si francs une pensée allégo- rique, en faisant intervenir, dans un sujet qui se suffisait à lui-même, une figure de la France recevant de la ville

J'ortrait de M. Ricard, par M. Bonnat.

de Saint-Etienne l'hommoge de ses pro- duits? L'artiste, j'espère, me pardonnera cette légère critique qu'autorise de ma part l'estime toute particulière que j'ai pour son talent.

L l': O N B 1 1 N N A T

Le bilan des portraits constitue , comme de coutume, le plus clair de notre avoir. Il y a cinq cents ans. pour le

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LES SALONS 1)K 1896

moins, que le portrait, peint, sculpté ou gravé, constitue une de nos supériorités les plus indiscutables. Nul pays, pas même lltalie, pas même les Flandres ou la Hollande, ne saurait entrer en ligne avec nous, pour la continuité, la variété

Portrait de }f. Caroliis JJuran, par M. Henner.

et le perpétuel renouvellement de l'art appliqué au rendu de la physionomie humaine. Pour ma part, lorsque l'occa- sion s'en présente, je ne manque jamais dinsister sur ce point. De Beauneveu et de Jean Fouquel à M. Donnât, en pas- sant par les Clouet, par (lermain Pilon, (iuillaume Dupré, Mcllan, Nanteuil, Coysevox, I.a Tour, CaClieri, Houdon, David, Ingres, Rude, Carpeaux, Ferdi-

nand Gaillard, — je cite presque au hasard, — la floraison iconique de la France est ininterrompue, toujours ori- ginale et d'une variété prodigieuse. M. Donnât, certes, n'est pas arrivé sans débat à la renommée dont il jouit. Il y ades gens qui, tout en rendant hommage à son immense talent, se ré- servent, quant à la na- ture des moyens em- ployés; mais personne, je crois, ne refusera au célèbre portraitiste, à linterprète attitré de nos illustrations con- temporaines , un don unique à saisir la res- semblance, à la pousser au relief et à la rendre tangible à tous.

Tous ceux qui ont A'isité le Salon des Champs-Elysées ont admiré le portrait de M. Ricard, Fex- garde des sceaux. Rarement M. Donnât a été plus heureux: jai du reste toujours remarqué que le demi-buste, le por- trait familier, lui con- venait mieux que le portrait d'apparat. Ce portrait de M. Ricard est, au sens propre, un chef-dœuvre de vérité. Il est vu de face, en pleine lumière. Voyez le menton, la bouche, le nez, les yeux, le teint fleuri, l'éclat neigeux de la barbe et des cheveux, c'est tout le modèle, portant beau et satisfait de la vie.

HENNER

En passant de M. Donnât à M. Henner. on se trouve brusquement aux antipodes de l'art. Tout ce que M. Donnât cherche avec passion, avec inquiétude, la sécu-

LES SALOXS DE 1896

rite (ranquilie de M. Henner le dé- daigne. Le premier règle sa tactique avec une volonté de fer; chacune de ses œuvres est le fruit d'un combat qu'il engage avec son modèle et dont il dirige la manœuvre en stratège consom- mé; avec cela, ré- solu, prompt à l'at- taque; je crois, en \- é r i t é , qu'un homme si maître de sa volonté et de sesmoyens, eût fait un excellent chef d'armée. Le se- cond, au contraire, peintre de race, de tempérament et d'inclination, a- moureux de la pein- ture pour elle- même, goûtant ses joies avec une can- deur d'enfant, mo- deste en ses goûls, indolent et sans ambition, fait sor- tir de sa palette aux tons simples, noir, ocre, terre de Sienne brûlée et blanc d'ivoire, des morceaux gras, sa- voureux et fins, ainsi qu'un prunier produit des prunes ou un pommier des pommes. Aux jeux de M. Henner. le morceau est tout; le sujet n'est qu'un prétexte, il est nul. Qu'il peigne un Christ descendu de la croix, une Made- leine au désert ou une Njmphe en- dormie, c'est toujours la même évocation de chairs pâles et mates, de chairs assou- pies etmodelées uniquement par les jeux délicats de la lumière et de l'ombre: moderne Corrège, il sacrifie tout aux

morbidesses du nu et aux séductions du clair-obscur. Comme peintre de mor- ceaux, même après tant d'années de labeur continu et égal, je le crois encore sans rival.

Portrait de M^^ Héglon, par M. F. Humbert.

FERDINAND IIL.MBERT

Entre les deux, et comme un juste milieu, se place >L Ferdinand Ilumbcrt. Le nom de AL Humbert rappelle à ma pensée le souvenir déjà lointain du petit groupe actif, choisi et enthousiaste de

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LES SALONS DL \H96

l'avenue P^'ocliot, qui évoluait sous gnan, a tendu, avec une louable persé- régidode f^'omcntin : Gervex, Cormon, | vérance, à l'élarj^issement méthodique Henri Lévy, Maij,aian, etc. Tous ont et à la simplification progressive de sa

l'oitiait de M'"^ >'^ara/i IJei uhaiaCj pir M. Cli.iilrau.

fait leur chemin ; l'impulsion avait été manière. Le portrait à mi-corps de bonne. M. Gervex est devenu un des M"" Héglon, la sympathique pension-

peintres à la mode, le Benjamin des dames; nous le retrouverons au Ghamp- de-Mars. M. Ilumbert, comme M. Mai-

naire de l'Opéra, nous permet de me- surer le chemin parcouru. Au sourire de contentement qui illumine la figure.

LES SALONS DE 1896

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je m'imagine que le modèle a été en- chanté d'être rendu avec cette franchise accorte et primesautière. Il faut se sentir très maître de son procédé pour résumer Teffet en une aussi expressive synthèse. La fourrure brune de la pèlerine, les gants, le collet, sont enlevés avec une virtuosité cursive, une largeur et une sobriété dont on rencontrerait diffi- cilement l'équiva- lent dans tout le Salon ; mais c'est le visage surtout, avec le ton animé de l'épiderme, l'é- clat fugace et fin des yeux, le mou- vement des na- rines, le vivant de la bouche et du menton, qui attire et retient l'atten- tion.

C H A R T R A N

M. Chartran est un de nos faiseurs de portraits en re- nom. Lescélébrités les plus diverses le trouvent prompt à Fœuvre II va ^ comme eu se jouant, de Léon XIII à Sarah Bern- liardt. Honni soit qui mal y pense :

M. Chartran est un éclectique. Son talent, preste, souple, s'accommode sans effort des besognes contradictoires. On devine toutefois que ses préférences vont au féminin et aux élégances modernes. Le portrait de M""" Sarah Bernhardt, dans le rôle subtilement décoratif et moyenâgeux de Gismonda, est des meilleurs qu'il ait encore exposés. Il a été peint à New-York, durant la dernière tournée de la tragédienne, avec toutes les délicatesses d'une fervente admira-

tion. Enlevée sur un fond blanc, comme un dessin rehaussé, harmonieuse en son rythme, caressée en ses détails, l'œuvre parle un langage clair, destiné à être compris de tous les publics. La figure, d'ailleurs, est dune ressemblance à la fois aiguë et adroitement généralisée, l'exécution d'une limpidité extrême.

Portrait de M. Laredan, par 'M. ^Marcel Baschet.

.MARCEL BASCHET

Ce n'est pas non plus par le manque d'habileté que pêche M. Marcel Bas- chet. Qu'il prenne garde, cependant! Les sympathies qui ont encouragé ses débuts si brillants, les succès qui ont couronné rapidement ses premiers envois au Salon, ne doivent pas lui faire oublier que tout peintre vraiment digne de ce nom et vraiment soucieux de son art, ne doit se considérer comme satisfait de

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LES SALONS DE 1896

lui-même que s'il marclie sans relâche en avant, que s'il évolue sans cesse. Or M. Ijaschel, celle année, si <,'rand talent

certitude de métier qui! a apportée à l'exécution de ces deux effigies ne A'a pas sans quelque apparence de froideur,

La Toilette, par M. Fautin-L;itoiir.

qu'il ait déployé dans les deux portraits de M. Brisson, le président de la Cham- bre, et de M. Lavedan, l'auteur en vogue, me semble se complaire dans le souvenir des victoires antérieures. La

surtout dans le Brisson. Le Lavedan est ^néanmoins bien joli de facture, bien ressemblant ; on louera son allure mo- queuse, désabusée et cavalière. Le por- trait de petit format est d'un maniement

LES SALONS DK 1896

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difficile. Parmi les modernes, depuis Baudry et Bastien-Lepage, bien peu y ont réussi. Je retrouve mieux, pour ma part, les qualités de M. Baschet dans une tête d'étude, aux trois crayons, de feu Ambroise Thomas, qui figure à la section des dessins et pastels.

du peintre charmant et ondoyant des rêves romantiques et des fantaisies arca- diennes. M. Fantin-Latour aspire-t-il à ce repos et à ce détachement des choses que le philosophe entrevoit comme la récompense automnale du déclin de la vie? C'est son droit et nul ne saurait

Faneuse, par M. Audré Brouillet.

F A N T I N - L A T G L' R

Une fois de plus il m'est doux de rendre hommage à la haute et noble personnalité de M. Fantin-Latour. Quoi- qu il advienne maintenant, l'auteur du Groupe de portraits duMiisée du Luxem- bourg, du portrait d'Edwin Edwards et tant d'autres chefs-d'œuvre, restera un des grands artistes et, ce qui ne gâte rien, un des plus beaux peintres de ce temps. Je regrette que, depuis plusieurs Salons, le portraitiste s'ellace au profit

l'en blâmer. De la l'etraile paisible où il s'isole avec délices, il peut considérer en toute quiétude le chemin parcouru.

ANDRÉ BROUILLET

A défaut des robustes campagnardes de^L Lhermitte, nous avons celle année une charmante Faneuse de M. André Brouillet — un Lhermitte transposé dans le mode élégiaque, un Lhermille adouci et prinlanier.

La reproduction du Monde Moderne

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LES SALONS DE 1896

lintaïUe de cliiiuis, par il. Joseph B.i

;^.!i-i

La Terre promise, par M. Uemuut.

LES SALONS DE 1896

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en donne une idée très exacte et très fine. M. Brouillet est un chercheur, dont les efforts, chaque année, en voie d'élargissement et de progrès, mérite de ne point passer inaperçus des profes- sionnels. Il doit, je suppose, à l'action bienfaisante de M. Holl et à celle plus lointaine de Bastico-Lepage et de Cour-

temps qui court. A ce tableau où il nous montre une lille de campagne, au repos, baignée des tièdes effluves de la fenai- son, sous un gai soleil de juin, que manque-t-il pour être tout à fait hors du commun? Un peu de décision dans l'exécution du paysage, une localité moins uniforme dans le parti de colora-

Les Céramistes, par M. Marec.

bet d'avoir compris, dès le début de sa carrière, l'importance de l'association intime de la figure humaine, vivante et agissante, en ses dimensions naturelles, avec la nature ambiante ; il a de plus une tendance dont, je fais, pour ma part, grand cas : la préoccupation des gammes claires ; sans tomber, pourtant, dans cette décoloration, dans cette dé- liquescence du ton qu'on reproche à cer- tains artistes du Champ-de-Mars. Il peint enfin avec une simplicité et une bonne foi qui ne sont point à dédaigner par le

tion, quelques accents plus fermes. Mais, dans son galbe général, dans son éclai- rage, dans son mouvement en proiil perdu, dans l'abandon un peu lassé et songeur de sa pose, elle est vraiment exquise, et, n'était le souvenir que j'ai d'une figure analogue de M. Lhermitte, je la déclarerais la plus jolie trouvaille d'altitude du Salon.

JOSElMi MAIL

Ce succès que M. Brouillet n'a re- cueilli qu'avec de longues peines, dans

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LES SALONS DE 1H96

la modernité des moyens et des sujets, M. Joseph Bail le rencontre, sans tracas, en peignant à la bonne franquette, à l'ancienne, comme on est accoutumé à peindre autour de lui, en ces belles cou- lées bitumineuses dont M. \'ollon est le brillant protagoniste. Amusant par le

J'afse-Temps, par Al"« Dufau.

sujet, réjouissant par la facture, le ta- bleau de M. Bail, lialaillede chiens, csl de ceux où court droit la foule. Les amateurs de bonne et solide peinture y trouveront aussi leur compte. Les chiens en furie, les petits mitrons, le panier d'œufs cassés, les ustensiles de cuisine jetés à terre, tout cela est troussé de main d'ouvrier et enlevé de verve.

Il y a, dans la l'erré promise de M. Louis-Adrien Demonl, une intention pittoresque et philosophique qui n'est pas d'un esprit ordinaire. 11 se peut que l'arrangement panoramique de ce paysage, immense et resplendissant, ait été inspiré à l'artiste par le sou- venir du fameux tableau de la Ba- I aille des Cinibres, de Decamps ; mais le sentiment poé- tique qui l'anime el en fait vibrer les profondeurs n'en est pas moins très particulier, le parti blond de la colora- tion, très nouveau et très personnel. La longue succes- sion des plans qui se perdent peu à peu dans la brume ardente de l'ho- rizon est rendue avec un bonheur rare. Je regrette presque que M . De- mont ait cru devoir ajouter à un pay- sage, complet en lui-même, cette pe- tite figure acces- soire de Moïse priant sur le rocher; elle n'a- joute rien à l'elfet et trouble inutilement l'attention.

Si nous parlions aussi un peu des jeunes, des nouveaux venus ! Ils sont légion. J'en vois plusieurs aux Champs- Elysées, comme au Champ-de-.Mars, qui marchent d'un pas alerte et décidé vers

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un avenir auréolé de brillantes pro- messes et qui dénotent par la franchise de leur manière un tempérament natu- rel sur lequel on peut tabler dès maintenant. Aux Champs-Elysées, je tire de la foule quel- ques noms qui n'ont pas encore, ou à peine, ami lecteur, frappé vos oreilles : ceux, par exemple, de M. Marec, de M"'^Dufau,deM^"- Ro- mani, de M. Duvent, deM.Chabas,deM.Al- bertLaurens, de M. Ri- golot, de M'"'' Lucas- Robiquet. Je leurdonne ici, sans hésiter, la con- sécration dont je dis- pose.

Avec un bon portrait aux colorations aus- tères, M. Victor Marec expose une jolie scène d'intérieur, finement observée et clair-obscu- rée, les Céramistes. L'esprit de la touche, la vérité de mouve- ment des personnages, tout entiers à leur af- faire, la finesse des in- tentions pittoresques, le calme et l'heureuse distribution de la lu- mière, font, pour moi, de ce petit tableau, peu remarqué, d'ailleurs, un des meilleurs du Salon et les plus dignes d'être comptés comme une promesse d'avenir. Sou- venons-nous que les Hollandais nous ont, avec les plus humbles sujets, laissé d'immor- telsexemplesl Lechamp de l'art, aussi bien que celui de la vie, est infini. Regarder, voir et penser : tel est le secret du véritable artiste. IV. — 3.

En admirant l'étude si vive, si adroi-

J-'ior d'Alpc, par M"'^ Uomaui.

tement enlevée et si peu banale que M"*' Dufau expose sous le titre de Passe- Temps, je constate avec plaisir que mes

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LES SALONS DE IK9<i

pronostics de Tan passé ne se sont pas égarés sur une fausse piste. La promesse quelle nous avait faite avec son remar- quable tableau des fiicochets n"a pas été démentie. Il nous faut mieux encore. M"^ Dufau a certainement trouvé sa voie. Elle a une aptitude exceptionnelle et que bien peu de peintres possèdent, celle de modeler le nu vivant dans len-

ce qui me donne conlîance en l'avenir, c'est que je ne relève en son métier au- cune trace d'elfort: je n'y trouve, comme on dit en langage dalelier, aucun poids mort. La science qu'elle y emploie a quelque chose d'intuitif et de simple, qui gagne la sympathie. Qu'elle y ajoute un peu d'assurance et d'autorité et elle tiendra à bref délai, j'en suis sûr, un

Derniers rayons, par M. Paul Chabas.

veloppe lumineuse de l'atmosphère. Rien n'est plus diflicile et rien n'est plus dé- cevant. De très grands maîtres n'ont pu parvenir à résoudre, même incom- plètement, ce problème dont la solution a été la gloire d'un Velasqucz cl d'un Rembrandt. En dehors du goût d'arran- gement et de la fine harmonie qui prési- dent à l'exécution de l'étude de M"'' Du- fau, je retrouve dans le bout d'épaule et dans la gorge caressées par la lumière, les qualités qui avaient fait de l'enfant nu des fiicochets un morceau si intéres- sant. Ce qui me plaît en M"*^ Dufau et

succès qui mettra sa personnalité en vedette.

Tout autre est le talent de M"'' Ro- mani. Si j'en parle, ce n'est pas que je goûte beaucoup la note d'art qu'elle re- présente, mais parce qu'elle nous offre un cas merveilleux de virtuosité, dans un temps cependant où la virtuosité est monnaie courante. M'"^ Romani est ita- lienne, cela va sans dire ; de plus, on la devine élève de Roybet, le malin s'il en fût pour connaître les tours du métier el

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en tirer le maximum crintensité pitto- resque. De ces deux influences d'origine et d'éducation, est sorti un composé extraordinairement brillant, savoureux et capiteux. Que cette jeune et sympa- thique artiste me pardonne de lui dire sans périphrases que je la trouve plus habile que M. Roybet lui-même. Comme lui, elle croit à la valeur d'une étiquette

Chabas. Il débute par un morceau de vrai peintre, de la plus vive et de la plus souple allure, malheureusement mal exposé et mal entouré. Pourquoi M. Cha- bas ne se présente-t-il pas au Champ de Mars? Sans doute parce qu'il entend encore se réclamer de M. Bouguereau, son maître. Respectable et inofTensive contradiction !

Hymne à Ccrès, par M. P. -Albert Laurens.

à effet, — Fior d'Alpe, Desdemona, — au prestige des étoffes soyeuses, des chairs moites et lustrées, à l'importance du geste théâtral, mais mieux que lui elle sait jouer de la grâce captivante du sou- rire et du frisson de l'épiderme ; elle a plus d'élégance, de finesse et de charme; son audace a quelque chose d'impétueux et de joyeux qui désarmerait la critique la plus austère. Genre artificiel manié de main de maître 1

p .\ u L c H A B .\ s J'ignorais jusqu'au nom de M. Paul

Dans un coin de rivière retiré, sous laulnaie que percent les rayons d'or du soleil couchant, de jeunes femmes nues, souriantes et folles, s'apprêtent à se baigner.

Le dernier rayon flambe dans l'espace Et l'or des taillis, les roses des chairs, La frèlc gaîté des sourires clairs Vont s'efTaçant sur l'eau qui passe.

De ces vers, dont il a négligé de nous indiquer l'auteur, M. Chabas a tiré un thème à la Besnard, — ■ du Besnard aminci, — comme un prétexte à faire chanter la lumière en reflets rompus sur

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des formes vivantes, encadrées par TétofTe d'un délicieux paysage. Marquons ce début d'une croix blanche, pour nous en souvenir.

bas s'oriente résolument vers les mo- dernes, M. Laurens songe, en rêvant, aux gracilités subtiles du {/iiallrocenlo. Ces figures de femme, au déhanchement

Le Seiffueur soit avec noiti^, par il. Duvent.

■ALBKRT LAIRKNS

M. P. -Albert Laurens est le lils de M. Jean-Paul Laurens. Tout est étrange dans son Hymne à Cérès, le sujet, le dessin et la couleur. Tandis que M. Cha-

pervers, qui rythment leur ronde devant laitière et sombre déesse, sont bien filles du troublant Botlicelli. Un je ne sais quoi d'énigmalique, difficile à définir, leur prête un peu de ce charme péné- trant que nul n'a possédé au même degré

LES SALONS DE 1 S66

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que le maître florentin. Là s'arrête l'ana- logie. De ce tissu délicatement archaïque, M. Laurens, grâce à l'audace des opposi- tions tonales et l'imprévu des harmonies sourdes, a fait quelque chose d'intense, d'inédit et d'original.

CHARLES D l V E N T

Par l'émotion, le sentiment intime et recueilli, l'unité du parti lumineux.

occupent le premier plan. Les colorations, modulées dans le gris, laissent au lien harmonique toute sa valeur. Clignez un peu des yeux ou placez-vous à la dis- tance voulue, et vous verrez tout ce qu'il y a dans ce tableau. Les person- nages sont traités avec un grand souci du caractère: les fonds bien à leur plan et d'une exquise transparence, le milieu est scrupuleusement observé ; l'exécution, large et sobre, repose l'œil des tumultes

Le Pays du M'Zah, par M. Rigolot.

qualités rares, surtout au Salon, le tableau de M. Charles Duvent, le Seigneur soit avec nous, se classe parmi ceux qui m'ont laissé le plus excellent souvenir. J'avais déjà remarqué ]\L Duvent ; je suis charmé de le retrouver en progrès, et en progrès décisif. La gravure ci-jointe me dispense de décrire longuement la composition. La scène se passe dans le chœur de l'église de Pont-Croix, Finistère. Une blonde clarté filtre des baies enluminées de vitraux ; à travers la grille, on aperçoit l'officiant; une Bretonne agenouillée, en coiffe blanche, et trois hommes assis

voisins; encore un pas, et M. Duvenl sera quelqu'un. La vieille Bretagne aura été, une fois de plus, bonne inspiratrice de nos peintres.

LES ALGÉRIENS

Je constate avec joie que le groupe de nos orientalistes s'augmente chaque année de nouvelles recrues. Il semblait qu'après Fromentin et Guillaumet il n'y eût plus rien à dire sur cette Algérie que le merveilleux talent de ces deux maîtres nous avait montrée sous un jour si sédui-

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LES SALONS DE 1896

sant et si poétique. Dautres cependant ont voulu aller plus au loin et plus au fond. Les peintres algériens sont devenus de véritables explorateurs. Biskra et Laghouat ne leur suffisant plus, ils se sont enfoncés en plein Sud : Touggourt, Ouargla, Ghardaïa, et même la mysté- rieuse El Golea, nellrayent pas leur

s'est voué au M"Zab, Télrange contrée aux terres rouges, aux failles profondes, dont Ghardaïa est la capitale. Il expose deux dessins et deux tableaux, qui nous la montrent sous quelques-uns de ses aspects les plus caractérisés. J'aime sur- tout cette vue lointaine de Ghardaïa, la ville aux cinq collines, avec son haut

Chez le Cadi, par M™^ Lucas-Robiquet.

ardeur téméraire. M. Dinet a ouvert la voie à un art documenté et précis, qui tend à nous révéler dans leur exacte, pplendide et inquiétante beauté les magi- ques spectacles du Sahara. Je rencontre deux nouveaux venus, cette année, aux Champs-Elysées, qui marchent résolu- ment sur les traces de M. Dinet et riva- lisent presque avec lui, ce qui n'est pas peu dire, pour la netteté de l'observa- tion et l'acuité du rendu : M. Rigolot et M""^ Lucas-Robiquet.

Retenez ces deux noms. >L Rigolot

minaret, ses approches ravinées, ses puits bibliques, sa lumière éclatante, enflammée encore par la pourpre de ses terrains, la grandeur incomparable de ses silhouettes. On ne saurait donner une plus nette et une plus vigoureuse impression du Sud, par des moyens plus simples et plus francs. Malgré certaines duretés des derniers plans, l'œuvre est digne d'un musée, et il y manque peu pour être complète.

M'"'' Lucas-Robiquet se montre, natu- rellement, plus féminine et plus délicate

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dans la touche, mais non moins juste et assurée en ses réalisations. La ^\le de la

c'est, à mon avis, un des meilleurs, un des plus charmants tableaux du Salon. Le vieux cadi est d"une bonhomie atten- tive qui est faite pour ravir; encore plus, le nègre, dont la tête, les mains, la pose tout entière sont des merveilles de justesse expressive et de couleur.

Pour l'honneur, groupe commémoratif de la défense de Châteaudun, par A. Mercié. i

roule de Témacine, à Touggouii, avec ses groupes ensoleillés de femmes, d'en- fants et de marchands, est exquise de finesse. Quant à la Plainle chez le Cadi,

Je nai pas tout dit ce que je voudrais, assurément, sur les peintres des Ghamps-Élvsées. On pourrait me reprocher de n'avoir point parlé de portraits, comme ceux de M. Victor Gilbert [Gé- néral de Boisdeffre), de M. Gus- tave Popelin, de M. Franzini d'Issoncourt; d'avoir laissé de côté la grande frise décorative de^L Bonis, les P/afs/rs intellec- tuels, d'une tenue si large, d'une exécution si moderne, sur- tout les compositions de ^L Henri Martin, mar- quées au coin de lorigina- lité la plus profonde, et le beau tableau classique de AL Lionel Royer, Germa- nicus devant le dé- sastre de Varus, etc. Pour certaines œu- vres en vue, mais qui ne m'apportaient rien d'inédit, mon silence a été intention- nel; d'au- tres n'ont pu être reprodui- tes dans e Monde moderne , ce qui est le cas de la composition de M. Henri Martin, et du portrait de jeune homme, de M. Benjamin Constant, dont les colorations brunes et les ombres

LES SALONS DE 1896

tranchées se prêtaient mal à la photo- },'^raphie. On a fait beaucoup de bruit

Saint Michel, par M. Frémiet. (Statue d.stiiiùc A couronner l'abbaye du Meut Saint-Michel.)

autour de ce portrait, honoré de la grande médaille du Salon. Son aspect un peu artificiel de tableau ancien a été fort goûté; il fait songer à un Lenbach

affiné. C'est un tableau qui noircira vite: il manque d'enveloppe et de sou- plesse; mais on peut admirer en toute assurance la ferme écri- ture des yeux, de la bouche et des mains.

M. Harpignies a été mis en balance, au pre- mier tour, avec M. Ben- jamin Constant. La grande vue de la Loire, son chef- d'œuvre peut-être, méritait une dis- tinction qui aurait en même temps récompensé une des plus nobles car- rières, une des plus belles vies d'ar- tiste de ce temps.

A N T O M N M E R Cl É

Descendons à la sculpture. Dans notre jeune, active et féconde école, M. Mercié est un de ceux qui ont le plus d'idées, — j'entends d'i- dées de statuaire. C'est par l'idée qu'il s'impose tout d'abord, par le sens pittoresque ensuite, et encore par la virtuosité du métier. De l'u- nion de ce^ trois qualités essentielles, rarement réunies, sont sortis les groupes de Gloria Viclis, de Quand même et de Pour l'honneur. Ce der- nier a été exposé au Salon de 1896; il est destiné à commémorer la glo- rieuse résistance de Châteaudun. Le monument a été fait pour être coulé en bronze ; nous le devinons à l'éner- gie de l'action et au mouvement des silhouettes. Du premier coup d"(L'il, nous reconnaissons le parti que l'ar- tiste saura tirer de l'emploi du métal et comment ce fusil braqué saura se comporter dans l'exécution délînitive. Ceci posé, on peut admirer en toute sécurité l'attitude du vieux combat- tant qui s'apprête, d'un coup direct et sûr, à venger l'héroïne qui s'atfaisse mourant à ses pieds. Cette figure de mobile sort tout à fait de la banalité: en cela elle nous plaît. Sa pose natu- relle et vraie, la vigueur de son dessin, son caractère nettement objectif, la fran-

LES SALONS DE 1S06

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chise de tous ses détails en font, à mon avis, un morceau dun ordre supérieur et qui honore le talent de M. Mercié.

moderne et personnelle en s'inspirant de nos vieux gothiques et en restant strictement dans leur esprit.

F R E .M I E T

Le Saint Michel de M. Fré- miet n'est point une œuvre inédite; c'est le grandissement, à réchelle monumentale, d'une statuette de bronze dont les amateurs ont déjà goûté la sveltesse nerveuse, la grâce étrange.

Il était du plus haut intérêt de savoir comment la figure se comporterait en changeant de dimensions. LalTaire est de sérieuse importance, car il s'agit, comme on sait, de pla- cer cette statue symbolique au sommet de la nouvelle flèche de l'abbaye du Mont -Saint- Michel. Cette flèche, dont la construction a été confiée à la science expérimentée de M. Pe- titgrand, sera sensiblement plus élevée que l'ancienne, qui n'é- tait d'ailleurs qu'une reprise bâtarde et sans valeur du xvii*^ siècle. Elle jouera donc un rôle capital dans la silhouette du Mont.

Fallait-il la surmonter d'une statue ou la terminer tout sim- plement par une croix? Les avis étaient partagés. La Com- mission des monuments histo- riques a adopté la première solution. J'estime dores et déjà que ]\L Frémiet, préparé à la réalisation de ce concept essen- tiellement décoratif, par toutes ses études antérieures, a rempli victorieusement les conditions du programme. Son archange planera dans les airs avec une grâce superbe.

Une fois de plus, — souvenez-vous du Louis d'Orléans de Pierrefonds, — il aura montré qu'on peut faire œuvre

La Sortie de l'école, par M. Falguière. (Groupe en grès émiillé exécuté par M. Muller.)

K A L G c n: R E

Le cas de M. Falguière est embarras- sant. Trop de considérations étrangères au sujet ont troublé et obscurci le juge-

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LES SALONS DE 1896

menl qu'on de\ail porter sur Tœuvre d'art. Sa Danseuse est une étude de nu et une étude de mouxement. On com- prend que sous la main d'un tel artiste, d'un maître rompu à toutes les diffi- cultés du modelé de la chair vivante, un tel morceau ne saurait être indif- férent. Mais c'est un portrait, c'est un

Les Panthères, par M. Gardet.

nu déshabillé ; alors interviennent for- cément des considérations très déli- cates qui relèvent plus de la morale que de l'esthétique. Si M. Falguière a voulu faire du tapage et solliciter rattenlion publique, comme Alcibiade, en coupant la queue de son chien, il a réussi à souhait. Tout le monde a reconnu le modèle qui avait posé pour lui et qui, paraît-il, s'était laissé mouler; je n'ai pas aie nommer ici.

Donc, la singularité du mouvement

mise à part, — un mouvement de dan- seuse javanaise, — et le réalisme docu- menté du portrait étant accepté, il con- vient de reconnaître que le sculpteur a déployé'dans le travail du marbre un entrain et une virtuosité extrêmes. La tête est charmante. Les gens du métier trouveront dans le reste maintes raisons pour admirer une fois de plus la science de l'artiste.

Avec une prodigalité dont ^es amis lui sauront gré, M. Fal- guière ne s'en est pas tenu là. Il a exposé dans la section de l'art décoratif deux autres œuvres qui sont bel et bien de la sculpture : le pro- jet pour son groupe monumental du Pan- théon, la Révolution triomphante et la Sor- tie de l'école, un groupe en grès émail- lé, exécuté par M. Muller, l'habile céramiste d'Ivry-sur- Seine. Cederniermor- ceau est d'un senti- ment absolumentdéli- cat, humain et vivant. L'émail du grès ajoute encore le charme de sa coloration. M. Fal- guière a été rarement mieux inspiré.

GEORGES GARDET

Il semblait qu'après Barve, Frémiet et Gain, comme après les Assyriens et les Japonais, la sculpture d'animaux n'eût plus rien à dire. M. Gardet vient de nous octroyer la preuve du con- traire. Il a pris l'animal par des côtés de vie, de précision et d'intensité réa- liste qui n'avaient qu'incomplètement été abordés. En réalité, M. Gardet, qui

LES SALONS DE 1896

réunit dans sa manière originale des qualités très diverses, est un animalier de premier ordre. Il n'ignore pas les S3'nthèses, qui ont fait de Barye un incomparable styliste, pas plus qu'il ne dédaigne l'exactitude méticuleuse où excelle M. Frémiet; pour l'expression, il égale presque les Japonais, — voyez son nid de tourterelles, son canard, son chat, à la section des objets d'art, — et pour le mouvement, il rivalise avec M. Gain. "Voilà, dira-t-on, de bien gros éloges.

Le groupe de panthères que M. Gar- det expose cette année suffit à les jus- tifier. Sa modestie a attendu patiemment l'occasion de frapper un grand coup; le succès remporté montre qu'il a frappé juste. Pour traduire cette lutte des deux félins, l'artiste a déployé une intensité d'observation vraiment extraordinaire; il ne s'est même pas refusé, en vue d'at- teindre à une plus forte illusion de vie. l'emploi d'un marbre veiné, qui imite la peau de la panthère. Le bronze, jusque- là, avait seul permis d'obtenir des effets aussi incisifs, un modelé aussi nerveux. Grâce à cette légère polychromie, grâce à une souplesse d'outil miraculeuse, l'artiste nous fait sentir la contraction des muscles sous l'étreinte, l'écrasement de la peau, l'ondoiement du corps, le halètement de la poitrine. ^L Gardet est véritablement un artiste très personnel.

L'Etat a acquis pour le Luxembourg les panthères, et il s'en est fallu de peu que ce rare morceau ne valût à son au- teur la grande médaille d'honneur.

GUSTAVE MIC H KL

C'est M. Michel qui a été l'heureux triompliateur. Déjà M. Turcan a^•ait remporté cette haute récompense en traitant le même sujet, r Aveugle et le Paralytique. Il y a des sujets porte- veine. Je m'imagine que ce qu'on a voulu récompenser dans l'œuvre de M. Michel, c'est non seulement la dis- tinction extrême du faire, mais aussi un emploi très ingénieux de la polychromie.

Le symptôme est à noter. Il y a dix ans à peine, la pédagogie classique poussait des cris de paon au seul mot de poly- chromie. Trois siècles de convention

L'Aveugle et le Paralytique, par M. Gustave Michel.

nous avaient habitués à croire que la sculpture, bronze, marbre, pierre, bois ou ivoire, ne pouvait êlre autrement que privée de couleur. Tels étaient les marbres exhumés du sol, telles devaient

LES SALONS DE 1896

élre les statues jusqu'à la consommation des siècles. On oubliait que le temps avait dépouillé les œuvres antiques de leur primitive parure, que les Grecs, ces logiciens inflexibles, n'avaient ja-

Le Monument de Chaplin, par M. Puech.

mais conçu le rendu des formes sans l'accompagnement obligé de la couleur, si légère fut-elle. Aux périodes naïves de l'art on n'a pas compris la statuaire autrement , sauf dans les cas , assez exceptionnels, où la matière employée était en contradiction avec l'idée de po-

lychromie. Voyez les Égyptiens, voyez les imagiers du moyen âge.

L'emploi de la couleur complique sin- gulièrement la tâche du sculpteur, je le reconnais. Et pourtant le résultat vaut bien qu'on s'en occupe. Attendez un peu que nos yeux s'y soient habitués et vous verrez ce qu'on pensera de ces musées de marbre qui ressemblent à des nécropoles. La polychromie peut se borner, d'ailleurs, à quelques rehauts, à quelques tons de chair discrètement avivés, à quelques touches sur les acces- soires, vêtements ou autres; c'est ainsi que les Grecs l'ont comprise et que nous devons momentanément la comprendre. V'ous vous souvenez du délicieux effet que produisait le ton de chair sur la Vénus de AL Barrau, l'an passé. M. Mi- chel est demeuré également dans une gamme assoupie, et l'aspect de son groupe est des plus agréables.

Je sais bien qu'on criera à l'abaisse- ment de l'art. Je n'en ai cure. La sculp- ture a cessé d'être polychrome à la re- naissance ; elle le redeviendra comme au moyen âge. Xos petits-neveux en ver- ront bien d'autres. Ils verront aussi la polychromie dans l'architecture; elle arrive à grands pas.

M. Puech est né sous une étoile pro- pice; la fée du succès l'a touché au ber- ceau. Dès son début au Salon il a su captiver les regards. C'est que sa ma- nière, très française, est faite d'élégance, d'ingéniosité et de savoir. Héritier des Pajou, des Pigalle et des Ciodion, il ex- celle à rendre les tendresses, lesélégances, les juvénilités du nu féminin. Au peintre des Grâces et des roses il fallait le sculp- teur de la grâce. M. Puech était tout qualifié pour exécuter le monument fu- néraire de Charles Chaplin. Sur le thème idéal créé par Chapu pour le tombeau de Regnault, il a modulé une variation exquise, dont les développements sont bien à lui. La Peinture, sous les traits d'une blonde jeune lllle. — elle est

LES SALONS DE 1896

blonde, je vous raffirme, — sort à demi de la stèle de marbre comme une appari- tion, et son regard sélève vers la fig^ure du peintre qui surgit au-dessus d'elle. Voilà à peu près le sujet. Il est subtil, inquiétant et un peu trop pictural. Mais M. Puech en a franchi les écueils avec une dextérité surprenante. La tête de Chaplin est un vrai portrait, d'une res- semblance obsédante, et l'on songe invo- lontairement au décapité parlant; pour- tantletravailen est si délicat, si moelleux, si choisi ! De même le modelé de la jeune fille. Le moyen de résister à une telle séduction! Le bras, la chute du dos, la jambe, tout cela n'est quune caresse. Je vous le dis, en vérité, M. Puech est né sous une heureuse étoile. Et puis il est du Midi, d'un Midi qui n'est pas très loin de Toulouse, et tout réussit aux gens du Midi.

La section des objets d'art échappe à mon compte rendu. Je ne puis cepen- dant passer sous silence la manifestation d'art la plus remarquable qui se soit produite, dans cette section, au Salon de cette année : je veux parler des objets exposés par ^L Falize. Le gobelet d'or ciselé et la pièce de dentelle sur laquelle il est posé, ont été acquis par le Musée des Arts décoratifs. Une frise en émaux translucides sur relief, traitée à la façon de nos émaux français du xn*^ siècle et exécutée d'après un carton de ^L Luc-Olivier Merson, d'un style,

d'une coloration et d'un dessin ravis- sants, orne le gobelet. On connaît les difficultés que présente ce genre de tra- vail, dont M. Falize a entrepris de res- susciter les procédés. Les orfèvres de Charles \' n'auraient pas fait mieux. A côté, dans une vitrine, sont exposés vingt-quatre vases de cristal, de grès et de porcelaine, décorés de montures en argent ciselé, doré et émaillé, qui en épousent les formes. Ces montures, œuvre personnelle de M. Falize et réa- lisation de ses doctrines en matière d'art décoratif, sont des merveilles de goût, de logique et d'invention. Abandonnant enfin le décor d'arabesque et les formules traditionnelles héritées de la Renais- sance, il est revenu résolument aux prin- cipes de notre art national, par l'emploi ingénu et rationnel de la flore et de la faune indigènes. Le ré^^ultat obtenu pré- sente un intérêt de premier ordre, cL j'avoue que, même en laissant de côté la perfection technique du travail, il y a longtemps qu'une œuvre moderne ne m'a donné une si entière, une si impré- vue satisfaction. La leçon est décisive. Il n'en faudra pas beaucoup de ce genre pour faire apparaître à tous les yeux qu'il n'y a pas d'art inférieur, d'art indifférent. Si l'art est infini dans ses formes, ses expressions, ses applications, il est un dans son essence, dans sou principe, dans ses lois. Ainsi l'ont compris les décorateurs par excellence : les Grecs, les Japonais et nos maîtres du moven âge.

Le Grand Miroir, par M. Harrisson.

CHAMP DE MARS

I) A G N A N - B O U %■ E R E T

De tableau religieux dij^nie de ce nom, il n'y en a qu'un dans les deux Salons, mais il est capital : c'est la Cène de M. Dagnan-Bouveret. Pour aborder un pareil sujet, après les primitifs, après Léonard, après André del Sarte, après tant de génies sublimes, il fallait un sin- gulier courage. Le souvenir des deux grands maîtres italiens est trop prépon- dérant pour qu'il fût possible de s'y soustraire complètement, à moins de moderniser et humaniser le sujet, comme l'a tenté, avec une hardiesse batailleuse, AL Uhde, le peintre de Munich, dont on se rappelle certainement le mémo- rable succès au Salon de Paris. En de- meurant dans le symbolisme mystique, il devenait difficile de trouver un inodiis nouveau d interprétation . Pour son honneur et pour noire profit, ^LDagnan la tenté.

Malgré l'absence de reproduction, — l'artiste ayant réservé tous ses droits sur ce point, — il convient que je dise quelques mots ici d'un elforl aussi con- sidérable. On suppose qu'au moment où

se passa l'auguste drame, une lumière surnaturelle en éclaira subitement les acteurs et répandit sur leurs visages une clarté divine. Reprenant et développant l'indication fournie par Rembrandt dans les Pèlerins d'Emmaûs, M. Dagnan fait jaillir la lumière du Christ lui-même ou plutôt du verre qu'il tient à la main : " Ceci est mon sang », dit Jésus, et aussitôt, intense, pénétrante, irradiée, la lumière se propage sur toutes les figures et établit l'unité de l'action par l'unité de l'effet lumineux. Ainsi pourvue de sa signification, l'idée exprimée de- vient, sous la main d'un peintre aussi sûr de lui, aussi attentif, et aussi con- centré que celui-ci, une véritable trou- vaille. AL Dagnan, il faut le proclamer sans ambages, en a tiré un parti admi- rable. Chaque visage est un portrait, chaque geste une pensée, chaque per- sonnage une entité vivante. Il se dégage du tableau une expression émue, solen- nelle et grave; le dessin, supérieurement expressif, s'affirme en un modelé savant, conduit avec une maîtrise impeccable ; l'ensemble est établi sur une localité générale, brun roux, d'une rare puis-

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sance. L'œuvre en- fin s'impose par sa grandeur morale et subjugue, dès le premier abord, les plus indifférents. Que manque -t -il donc à cette belle création pour en- traîner sans ré- serve le suffrage des délicats, et comment se fait-il quelle laisse quel- que incertitude dans l'esprit du spectateur? On a reproché à la figure du Christ une cer- taine insignifiance de type; ce n'est pas ce qu' m'in- quiète, puisque l'expression en est juste. Mais, sans manquera l'estime profonde que j'ai pour le noble ta- lent de M. Da- gnan, je constate que l'effet d'éclai- rage a pris à l'ex- position une im- portance énorme, presque agressive, par suite du ton spécial donné à la lumière. Bref, cel- le-ci, obtenue avec du jaune citron pur, semble trop jaune; elle paraît manquer, ainsi accentuée, du calme, de la dou- ceur et du mystère qu'exige le sujet. Gardons-nous tou- tefois dune opi- nion hâtive. Si l'Élat, comme on le dit, a fait l'acquisition de ce remar-

L'. Astronomie, par M. Puvis de Chavann:

quable tableau, nous aurons tout loisir pour établir notre jugement.

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LES SALONS DE 1896

P f \' I s DE C H A \" A N N E S

Plus bel exemple de jeunesse, de tranquillité d'âme et de conviction ne saurait, en vérité, se rencontrer. M. Pu- vis de Chavannes poursuit sa marche ascendante avec la sérénité d'un dieu. Le maître est entré dans la gloire.

A la veille de la disparition du Palais du Champ de Mars, il a consenti à subir les souffrances de lapolhéose. Ses admi- rateurs lui seront profondément recon- naissants d'avoir enlin ouvert ses car- tons, ce qui est une façon d'ouvrir son cœur et son âme, pour composer une exhibition d'ensemble de ses plus beaux dessins. Ces dessins, qui crient la maî- trise, la force, la conscience devant la nature, l'implacable continuité du labeur, la foi dans l'immortalité de l'art, ces dessins vivifiés par le g-énie de la synthèse etparleplus pur sentiment du décor, ces dessins qui prendront place, un jour, à côté de ceux d'Ingres et du Poussin, il faut les avoir vus pour comprendre tout le génie de M. Puvis de Chavannes; ils expliquent sa peinture et répondent, sans réplique, aux détracteurs, — s'il y en a encore !

Les cinq panneaux que M. Puvis de Chavannes a exposés, cette année, forment la suite des peintures décora- tives commandées par la bibliothèque de Boston. L'an passé, on s'en souvient, c'étaient les Muses inspiralrices. Voici maintenant la glorification du génie antique : V Astronomie, représentée par les bergers chaldéens observant la mar- che des planètes ; la Poésie hucolique, figurée par Virgile errant au milieu de la campagne de Mantoue ; la poésie dra- matique par Eschyle et les Océanides ; la poésie épique, sous les traits à' Ho- mère couronné par V Iliade el l'Odyssée; YHisloire, enfin évoquant le Passé.

Une commande de celte importance est certes une victoire pour la France. Elle illustre l'établissement scientifique auquel ses puissants moyens d'action permettent un tel luxe, elle est digne ilun grand peuple, elle consacre uni-

versellement la renommée de l'artiste. Parmi ces cinq panneaux, j'ai choisi Y Astronomie. Jamais, à mon sens, M. Puvis de Chavannes n'a atteint à une plus noble eurythmie du geste humain, à un plus imposant accord entre ses formes, leur signification idéale et la majesté décorative du paysage ; jamais celui-ci n'a revêtu, sous la main du maître, un aspect plus lumi- neux, plus profond, plus aérien.

Tout occupé par ses travaux de l'Hôtel de Ville de Paris, M. RoU n'a exposé que des morceaux de valeur assez iné- gale et d ordre dispersé. Il en est un que je connais déjà et que je suis heureux de revoir : le portrait inachevé d'Alexandre Dumas, un Dumas familier, dans l'aban- don du chez-soi. Carpeaux, dans un buste inoubliable, légué à la Comédie- Française, avait donné la cristallisation physique de l'auteur de la Dame aux camélias; M. Roll nous donne, en un aperçu de premier jet, la physionomie de son habitat moral et intellectuel. L'œuvre commencée n'avait pas plu à Dumas. Etait-elle trop sincère, trop dé- pourvue d'artifice et de recherche? Il se peut. Les meilleurs et les plus hardis esprits s'accommodent mal, souvent, de la franchise. Le fait est que ce portrait, d'un si rare intérêt, resta dans l'atelier de l'artiste et que, du vivant du modèle, il n'en fut plus question. Que M. Roll se garde bien d'y toucher! Je le vois superbe ainsi, d'une ressemblance criante et vécue; j'en aime la tonalité neutre, monocorde, l'exécution vive, emportée, à la Frans Hais. Je le voudrais un jour au Louvre, comme antithèse à ce fameux portrait de Meissonier où, selon le mot charmant de Manet, tout est en bois, sauf la chaise.

C.\ROLUS DLRAN

C'est une joie de contempler l'inépui- sable vitalité de M. Carolus Duran: sa

LES SALOXS DE 1896

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souplesse, son entrain, sa virtuosité sont restés intacts. L'âpreté de la lutte Teffleure à peine. Le Carolus du Girardi'n, de la Dame rousse et de maints autres mor- ceaux enlevés à la pointe du pinceau se retrouve dans la délicieuse petite Simone M. B., en robe de brocart mordoré, qu'il ex- pose, cette année, avec une douzaine d'autres portraits et d'études. Parmi tous les artistes de notre temps qui ont le culte exclusif des pâtes g'éné- reuses et brillantes, c'est encore lui qui reste le plus jeune et le plus sédui- sant. Dans ses por- traits dhomme en demi-buste , habi- tuellement les mieux venus, il a des réussites de ressemblance vrai- ment extraordi- naires. On se sou- vient du père Fran- çais, un chef-d'œu- vre. Le Déroulède et le Georges Ley- gues sont éga- lement de la bonne façon. Il est incon- testable que AL Ca- rolus Duran a té- moig'iié sans re- lâche de ses apti- tudes à saisir la matérialité de lépi- derme, à fixer l'éclat fugace des étoffes. Par des moyensdifférents et plus simples, il arrive à cette ressemblance qui a fait la réputation de AL Bonnat.

ALBERT B E s N A R D

M. Besnard est, après Puvis, le pre- IV. — i.

mier décorateur de ce temps et, avec lui, l'individualité dominante du Champ de Mars; j'entends celle qui étonne au- tant par la hardiesse novatrice du métier que par l'originalité des conceptions.

Alexandre Dumas, par M. Roll.

Avec un artiste aussi personnel, il faut s'attendre à toutes les surprises. Il manie, d'ailleurs, et fait résonner les cordes les plus diverses. Décorateur, il l'est donc avec passion, avec emporte- ment, en audacieux, en révolutionnaire qui peut tout oser et part de ce principe que, pour créer, il faut s'imaginer que tout est à refaire; associant avec une

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LES SALONS DE 1896

entière liberté la nature au symbole, l'idéal à la réalité. Portraitiste, il compte parmi les plus évocateurs, les plus sen-

Simone M. B., par M. Cal•olll^ Diu

sibles à la vie interne du modèle; il a fixé le sourire capiteux qui voltijje sur les lèvres, la fluidité du regard, la mor- bidesse du contour. Paysagiste afliné à rextrcme, il éclaire la nature d'un jour ii-.aperçu, dédaignant avec toute la con-

science de sa force le bagage des habi- tudes invétérées. Il manie à la fois l'huile, le crayon, le pastel, l'eau-forte. Dans ses portraits de femme, La Tour, La Tour lui-même la pour rival. Les amateurs des deux mondes ont con- sacré sa renommée par le haut prix dont ils payent ses œuvres; la foule, cela est naturel, reste hostile à ses innovations; la pédagogie offi- cielle le conspue. Cela ne veut pas dire que ^L Bes- nard soit toujours égal à lui-même; quand il se trompe, il se trompe A'io- 1 e m m e n t : mais lorsqu'il est se- condé par l'inspi- ration . il monte aux étoiles. L'ar- tiste qui a peint les fresques de l'École de Phar- macie, le plafond des Sciences à l'Hôtel de Ville, le portrait de M"" ^Li- deleine Lemaire, les peintures du Salon ovale à r « Art nouveau », est un maître, un très grand maître. M. Besnard de- vait exposer, celte année, une vaste composition murale destinée à l'amphi- théâtre de chimie, à la Sorbonne, la Chimie organi(/ue: au dernier moment, il y a renoncé, ne voulant la montrer que dans son cadre et en place. Je 1 ai aperçue; je vous annonce un prodige. Il

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nous reste, au Salon, un portrait de jeune fille et deux paysages, la Cascade et le Lac d'Annecy, que je déclare deux merveilles, dussé-je effaroucher les gens prudents. Par la reproduction jointe à ces lignes, on verra de quelle science du dessin, de quelle variété de mouvement, de quel sentiment de leffet optique, est fait ce tableau de la Cascade. Il a toute la puissance d'un instantané. Quant à l'autre, c'est, en tant que paysage, un chef- d'œuvre, et un chef- d'œuvre au sens formel du mot. Regardez-le d'un peu loin, en clignant des yeux, et avouez que vous avez devant vous une fenêtre ou- verte sur la na- ture, et la plus étincelante nature, la plus magnifique, la plus vivante, avec ses eaux atti- rantes, ses mon- tagnes d'un vert démeraude, ve- louté et indéfinis- sable, baignées de

lumière et d'espace, sur un ciel d'azur profond.

Nombreuse est l'exposition de M. Ger- vex, partant inégale. J en retiens seu- lement deux œuvres qui m'ont infini- ment charmé : une délicieuse étude d'enfant et un tableau de genre, d'une grâce exquise, qu'il intitule Maternité.

J'attends la mise en place, pour juger le grand panneau décoratif destiné à la salle de physique de la nouvelle Sor- bonne, sachant par longue expérience combien les opinions prématurées, en

La Cascade, par M. Besnard.

pareille matière, peuvent être trom- peuses.

Mais voyez cette Maternité, cette Madone à la mode de 1896. Admirez, je vous prie, avec quelle ingéniosité, quelle tendresse, quel souci du moderne, ce manieur de pratiques friandes, ce colo- riste ultra-sensuel, a su rajeunir un thème usé jusqu'à la corde, et laissez- vous aller au plaisir d'imaginer un ins- tant l'oratoire doucement parfumé au- quel est destinée une si ravissante chose.

b2

LES SALONS DE 1896

JACQUES BLANCHE

Ceux qui suivent avec attention Tef-

manière. Parti des Anglais du xvm% il est resté Anglais de tournure, d'esprit et de sentiment. Revnolds est son modèle.

Maternité, par M. Gervex.

fort de M. Jacques Blanche ont constaté avec quelle persévérance celui-ci procé- dait au développement intégral de sa

Le grand portrait composé, la Famille Thaulo\L\ qu'il expose cette année, est un Reynolds parisianisé et modernisé.

LES SALONS DE 1896

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L'œuvre est superbe de vérité, d'élé- gance et de vie; les figures s'encadrent à merveille dans un paysage orageux et puissamment décoratif; l'exécution est souple et abondante. Le visage rutilant et embroussaillé de M. Thaulow est d'une ressemblance parfaite, son allure

M. Dinet est un chercbcur. La diffi- culté l'attire. Nous avons vu sa vive in- telligence d'artiste s'efforcer de rendre le mouvement de la foule déchaînée; il a été aux prises avec la lumière impla-

La Famille Thaulow, par M. Jacques Blanche.

de colosse bon enfant est rendue avec une franchise inexprimable; le baby est charmant d'abandon; tout le groupe respire l'aisance, il est composé à sou- hait pour le régal des yeux.

Il n'y a pas eu de note discordante dans les éloges qui ont accueilli ce beau tableau, exécuté de verve. M. Blanche a conquis définitivement la place qui était due à son talenL

cable du Sahara; le voici maintenant tout occupé d'exprimer l'intensité du ton local, par l'emploi de la peinture à l'œuf. La tentative est fort curieuse. Par ce procédé, dont il s'est fait l'apôlre con- vaincu, le peintre échappe aux tenta- tions du coup de pinceau facile; il doit apporter à sa pratique l'austère sévérité des primitifs ; mais aussi il a, comme eux, le bénéfice d'un coloris immaculé

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LES SALONS DE 1896

et éclatant, la certitude de la durée et une j^^arantie contre le travail incertain du temps.

La série de peintures à Iccuf que M. Dinet nous soumet cette année n'est pas pour infirmer Fintérêt de ses re- cherches. Au milieu des tableaux qui les entourent, ceux-ci s'annoncent de loin,

les masses, sans parler de sa richesse habituelle de coloris. L'œuvre est de celles qui s'imposent. Sous le soleil puissant qui les éclaire, les personnages de M. Dinet, chacun à son plan et tous individuels à l'extrême, ont pris une intensité de vie et de relief extraor- dinaire. Le temps se chargera de mettre

Le Lendemain Ju lihamadan, pur 31. Diuet.

comme des fleurs à l'éclat un peu sau- vage, au parfum exotique. Pour les su- jets choisis, presque tous algériens, la technique nouvelle convient, d'ailleurs, au mieux. Je félicite l'Etat d'avoir ac- quis le tableau ànRhamadan. M. Dinet y a déployé magistralement sa connais- sance profonde des races musulmanes, sa force d'observation, sa pénétrante intuition physionomique , Icxactilude aiguë de son dessin, son art à condenser

l'enveloppe à celle peinture encore un peu crue.

M l I- N I E R

Pourquoi ^L Muenier n'a-t-il pas suivi la voie où il s'était engagé, l'an passé, avec une hardiesse pleine de promesses? Je pensais que la peinture décorative l'aurait retenu davantage. Souhaitons que ce recul ne soit que le prélude d'un nouvel élan et qu'un

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peintre, doué d'un sentiment aussi rare de la composition murale, nous revienne bientôt avec quelque digne pendant de la Xuit provençale.

M. Muenier a un registre très varié. Il manie tous les genres avec une égale dextérité, une égale finesse : portrait.

reuse synthèse la diversité des aptitudes de l'artiste; c'est tout à la fois, si l'on veut, un paysage, une étude de portraits et une scène du genre anecdotique.

RENÉ M l': N A R D

J'observais M. René Ménard depuis

Les Emiffrauts, par il. ilueuier.

genre, paysage. Tenez pour certain qu'on ne peut rendre avec une gaieté plus lu- mineuse, une gentillesse plus pimpante, la Reiiss et le Vieux pont de Lucerne, qu'on ne peut mettre plus de grâce at- tendrie, de préciosité et de discrète har- monie, dans un tableau de genre, tel que celui des Adieux ou celui des Emi- (jrunts. J'ai choisi ce dernier tableau, parce qu'il résume et réunit en une heu-

quelque temps déjà; je suivais son évo- lution avec le plus vif intérêt et j'atten- dais beaucoup de lui. Le voici parvenu au bord de cette rampe, où tant de ré- putations improvisées font la culbute; je suis pleinement rassuré, il est armé pour la grande lutte et servi par les plus belles convictions. Il ne m'a pas été sou- vent donné d'applaudir avec autant de joie à l'éclosion d'une personnalité nou-

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LES SALONS DE 1x96

velle. Au début, M. Ménard sélait tenu dans les conceptions purement spécula- tives et pittoresques; ses nobles visions d'êtres imaf?inaires errant dans des paysages symboliques semblaient, malgré leur saveur toute française, inspirées de quelque esthétique « ruskinienne ». Ce qui se dégageait surtout, c'était un ori-

ressemblance physique la plus criante, l'artiste a su ajouter la profondeur de l'expression morale. Il en est de même, celte année, du portrait de M. Lucien Simon et de celui de M. Cottet, deux peintres que M. Ménard admire et qu'il a rendus avec un véritable souci de vé- rité affectueuse, ^'ous voyez le Cottet;

Charles Cottet, par M. René Ménard.

ginal sentiment de la couleur. Un ne pouvait alors prévoir que M. Ménard allait s'affirmer comme un des plus re- marquables portraitistes de ce temps.

Cela lui vint, je crois, en peignant le portrait de son oncle, l'historien philo- sophe Louis Ménard. Allez voir ce por- trait au Luxembourg; c'est un chef- d'œuvre. Rien de plus intime et de plus simple. Le personnage est assis à sa table de travail, la pipe à la main, le re- gard vague perdu dans la rêverie. \ la

il est exquis, avec son fond de bateaux, sa bonne humeur, sa vitalité expansive. En somme, l'individualisme est la qua- lité essentielle, en art comme ailleurs. Je me figure que je nai pas perdu mon temps lorsque, dans cet amoncellement colossal de productions journalières, il m'arrive de discerner un nouvel effort de sincérité et d'énergie, tendant à sortir des chemins battus. Le plus humble signe d'indépendance me lonclu- plus que la plus éloquente leçon apprise par cœur.

LES SALONS DE 1896

J "aurais voulu, pour ces raisons, donner à M. Charles Cotlel la place qu'il mé- rite. M. CoUet est quel- qu'un, retenez ceci; il possède, à un degré unique, le sentiment des valeurs, c'est-à-dire de la justesse relative des tons dans l'ambiance de l'air; il est peintre savoureux et franc; son originalité, un peu fruste, mal dé- grossie encore, est inac- cessible aux compromis- sions ; son intelligence, très vibrante, très réflé- chie, a ce qu'il faut pour dégager le sens pro- fond qui se cache dans la splendeur des mani- festations de la vie. Je regrette vivement que le mauvais résultat obtenu par la reproduction dun de ses meilleurs tableaux, le Vieux pêcheur, ne m'ait pas permis de mon- trer ce qu'il y a de viril et d'irrésistiblement sincère dans l'art de M. Cottet.

E U G ii N E \- 1 1) A L

Même aventure a failli arriver à la délicieuse Étude de M. Eugène ^'i- dal. Son coup de pin- ceau strié produit, en exécution, des effets très inattendus et très riches; mais il n'est pas photo- génique ; je m'en étais aperçu avec M. Henri Martin. Notre reproduc- tion ne donne qu'une idée assez imparfaite du tableau de M. Vidal. Tout au plus y retrouve-t-on cette grâce du mouvement, ce charme captivant du re- gard, qui sont les caractéristiques per- sonnelles de la manière de l'artiste.

M. Vidal n'a qu'un défaut, c'est d'être trop sensitif et trop modeste ; il craint

Elude, par M. Eagùue Vidal.

le bruit et presque le succès. Je connais de lui quelques portraits — un pastel, entre autres — qui témoignent d'une haute conception de la figure humaine.

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LES SALONS DE 1896

Procédés d'exécution à pari, je pour- rais presque appliquer les mêmes re- marques el les mêmes éloges à M. Lu- cien Simon, un de ces chercheurs de bonne foi que j'aurais voulu non moins mettre en évidence.

escamotage, à la fois avec un œil scien- tifique el une âme de poète. C'est le problème que M. Harrisson s'est posé, qu'il a attaqué avec la vaillance résolue de sa race, el dont il a poursuivi la solution avec une virtuosité incompa-

La Fête-Dieu en Catalogne, par M. Barrau.

LES ETRANGERS

M. Harrisson est devenu pour ainsi dire Français, par droit d'adoption et d'affection. 11 est, si je me trompe, notre plus beau mariniste; il est le portraitiste de la mer. Encore une note d'art inédite et spéciale à notre époque. Cela peut surprendre, mais on n'avait pas encore vu la mer sous son éclairage réel, dans ses miroitements fugitifs, dans le nacré de ses irisations, son flux incessant, le jeu mouvant de ses reflets sous le ciel, dans ses variations infinies de couleur, sans subterfuge, sans parti pris, sans

rable. Vous vous souvenez de la Soli- tude, de 1 895 ; le Grand miroir, du Salon de cette année, est un chef-d'œuvre du même ordre.

M. Laureano Barrau est un Espagnol de Paris, voire des Balignolles ou de Montmartre, très habile, par conséquent, et très intelligent. Il se distingue par la fraîcheur de sensation, le goût d'arran- gement et le souci de la vérité, dans le ton clair, qu'il apporte à la peinture de genre. La sienne est, pour le moment, empruntée à la Catalogne. Par la gra- vure ci-contre du plus important de ses tableaux, la Fcic-Dieii en Culalogne, on

LES SALONS DE 1896

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peut se rendre compte de la na- ture du talent de M. Barrau.

B A R T H O L 0 M É

Pour voir la sculpture au Champ de Mars, il n'est point néces- saire de descendre au jardin, ou, si vous y descendez, le compte sera vite fait : deux bustes de M. Dampt, des masques en grès de M"'' Besnard, des statuettes éques- tres en bronze de M. Cordier; un ou deux Constantin Meunier; c'est, je crois, à peu près tout. Dans les salles du haut, au con- traire, nous trou- vons associés à la peinture — et c'est une heureuse innovation — quelques morceaux d'un grand charme ou d'une incontes- table valeur : d'a- bord quelques mar- bres de M. Rodin, dans le Salon d honneur. M. Ro- din a été assez sur- saturé d'éloges, en ces derniers temps, pour que je puisse me permettre de lui crier : Halle-là!

devant certains marbres inachevés, de- vant certaines ébauches dont le sens m'échappe complètememt, je l'avoue. Si Michel-Ange nous a laissé des ébau- ches en marbre, c'est qu'il attaquait

Jeune fille se coiffant, statuette en marbre, par M. Bartholotaé.

directement le marbre, et s'il na pas achevé les œuvres invoquées en exemple par M. Rodin, c'est qu'il n'en a pas eu le temps. En résumé, l'esquisse en marbre est une erreur; elle doit, en tout cas.

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LES SALONS DE 1896

rester à l'atelier. M. Bartholomé, lau- leur de cet admirable Monument aux

Sainte Cécile, statuette en bois peint par M. J.-G. Schnegg.

morts, dont l'Ktat et la VïWe nous doi- vent la prochaine édification, dans l'avenue centrale du Père-Lachaise, a

une autre manière d'envisager son art et ses devoirs envers le public. Affaire de tempérament. Son caractère l'éloigné avant tout du bruit et de la contro- verse ; sa mélancolie austère et désa- busée rélève au-dessus des petites mes- quineries de la vie; mais il a des trésors cachés de tendresse et d'enthousiasme dont ses œu\res sont le reflet.

Après le grand effort de l'an passé, il s'est plu à nous montrer quelques sta- tuettes d'une grâce charmante, comme le délassement de son esprit songeur : une Jeune fille se coiffant, en marbre, — une vraie merveille d'élégance chaste et d'ingénuité, — une Petite fontaine, également en marbre, acquise par le Musée des Arts décoratifs et une Jeune fille dansant, en bronze, tous objets d'étagère, mais, dans leurs dimensions intimes, de la plus rare, de la plus e.\- quise qualité.

La section des objets d'art a pris maintenant au Champ de Mars l'impor- tance d'une exposition spéciale. Criti- quée à l'origine, cette création aura été infiniment féconde en ses résultats ; on lui devra, je crois, la renaissance de notre art décoratif. Je n'ai pas à m'oc- cuper des belles choses qu'on y ren- contre à profusion. Tout au plus, me sera-t-il permis, en terminant cette ra- pide revue des Salons, de signaler les deux groupes en bois de M. Jacques- Gaston Schnegg : une figurine de Sainte Cécile, en bois peint, et un groupe de Bourgeois et Savant, tous deux traités dans le sentiment du moyen âge, avec beaucoup d'esprit et de verdeur, et une connaissance maîtresse des ressources du bois.

Bibelots, si l'on veut, mais bibelots de choix et de suprême raffinement.

Louis Go.nse.

ODEURS DE PLANTES

Des plantes sont parfumées, d'autres n'ont qu'une odeur; quelques-unes, pau- vres disgraciées, sont atteintes de féti- dités écœurantes, telle Tailante, dont la fleur empeste Turine de chat; la rose Persian yellow, qui sent la punaise; VOrchis hirsina, qui pue le bouc; le Chenopodium vulvaria, exhalant un relent de poisson pourri; et, enfin, V Amorphophallus Rivieri ifig. 1 1, dont l'inflorescence dégage des miasmes de viande gâtée, à tel point pénétrants et vrais, que les mouches trompées y viennent pondre leurs œufs.

Mais ces sortes de monstruosités sont rares et généralement ignorées. Au con- traire, certains végétaux plus communs laissent leurs noms dans toutes les mé- moires, ce sont ceux des espèces dont l'industrie extrait ou imite les parfums : le rosier, l'œillet, la violette, le muguet, l'héliotrope, etc.

Il a été constaté que les parfums se rencontrent plus fréquemment chez les fleurs blanches, jaunes ou rouges que chez les bleues, les vertes, les orangées et surtout les brunes. Nous ne repro- duisons pas les chiff'res publiés à cet égard, persuadé que leur valeur se trouve sensiblement modifiée par les découvertes de plantes odoriférantes nouvelles.

Ainsi, dernièrement encore, un horti- culteur français, M. Lemoine, appelait l'attention des amateurs sur deux bégo- nias rhizomateux, importés de Bolivie et dont les fleurs ont très nettement l'odeur de la rose thé.

On pourrait, dans cet ordre d'idées, dresser tout un tableau de végétaux n'ayant que des arômes d'emprunt.

Ainsi l'odeur de rose est commune aux feuilles de Pelargonium capitalum et ro.seum, aux fleurs du Bef/onia Bau- manni (fig. 3), du Bégonia fulgens, du

Magnolia glauca, de la pivoine de Chine et d'une dizaine d'orchidées.

On retrouve le parfum de la violette dans la racine d'iris, dans les fleurs du Paulownia imperialis et de quelques orchidées.

En décembre, le tussilage, qui épanouit ses fleurs, exhale un parfum tellement analogue à celui de l'héliotrope, qu'on le désigne souvent sous le nom d'hélio- trope d'hiver. L'héliotrope connnun, lui- même, rappelle de bien près la vanille.

Qui n'a pas eu la sensation du lilas en respirant certaines jacinthes, la sensation de la fleur d'oranger en flairant celle du pittosporum ou du bouvardia, la sensa- tion de la tubéreuse quand les seringas fleurissaient? Qui n'a pas trouvé l'odeur de la pêche mûre dans une rose thé, l'odeur de la pomme de reinette dans les fleurs de l'arbre aux anémones, et l'odeur du camphre dans le bois de cette même plante?

J'ai nommé les orchidées : devant ces fleurs où le merveilleux contour des formes s'allie si souvent à la richesse fastueuse des couleurs, on cherche des perceptions olfactives nouvelles, des arômes non encore sentis, qu'on imagine déjà originaux et surnaturels, comme les objets dont on voudrait les faire émaner. Mais on se leurre vainement. Tous ou presque tous les parfums d'orchidées sont imités des autres, imités au point qu'on les confond avec eux.

Après avoir dépensé toute sa force créatrice dans la coloration et le dessin de ces étranges fleurs, la nature, semble- t-il, s'est arrêtée, exténuée, incapable de parachever l'œuvre, impuissante à lui communiquer la senteur s'harmonisant avec sa haute et typique beauté.

Fermez les yeux, et que l'on fasse passer sous vos narines la collection des orchidées odorantes : vous prenez le

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ODEURS DE PLANTKS

Caille ija mossiie pour

Amoi'phopliallus Rivieri. ( Oileur de chair pntri'fiée. )

une branche claubépine, le //'(/opetulon Mackaii i fig. 2j pour une grappe de lilas, V Epi il end ru m varicosum pour une violette, et le Lœlia albida pour une fleur do tilleul.

\ ous croyez respirer du muguet, et c'est un C(plogyne cnslala qu'on vous présente; du chocolat, et c'est le lirassia cinnaiiiornea.

Si l'on approche de vous une grappe de Cœloc/yne flaccida, vous demandez qu on bouche vite ce flacon d'ammoniaque. Quand passe le Lxlia anceps, vous dites : voici un gâteau de miel; et quand c'est le tour du ^'anda Balemani, vous nommez le cuir de Russie.

L industrie n'a pas négligé de mettre à profil quelques- unes de ces confusions.

« L'essence de rose » n'est souvent que de l'essence de Pelarf/oniiim. u L'extrait de violette » se fabrique avec de la racine d'iris, et l'on vend de (I l'extrait d'héliotrope » où il n'est ja- mais entré une fleur d'héliotrope, de « l'extrait d'œillet » dont l'essence de girofle est la base.

Nous ne dépoétisons pas les parfums en rappelant ces faits, car il y a par- fums et parfums. De la pauvreté de ceux dont on vient de voir l'origine irrégu- lière, ressort la richesse des autres, de ceux qu'on goûte auprès des fleurs, quandellesemplissent lesjardins de u leur arôme puissant et léger, mettant dans l'air cette friandise, ce quelque chose de plus savoureux que le vin et d'enivrant comme lui ».

On les appelle « esprits chagrins », ceux-là qui reprochent au Camellia d'être insipide.

Ces esprits chagrins-là sont des délicats souvent, des sensuels quelquefois, et presque toujours des curieux de sensations nouvelles. Il est facile de trouver en litté- rature des pages où les auteurs, romanciers ou poètes, expriment sur les parfums ces divers idéals.

i\L Sully Prudhonime est le délicat parfait : il dit :

C'est la félicité que la senteur éveille, Cest une pure extase, exemple de frissons, Moins vive que l'émoi des plaisirs de rorcille. Où l'âme et l'air troublés vibrent dans mille sons.

L'odeur suave emplit Jusqu'au bord toute l'âme, Philtre plus vague el plus obsédant que la voix, C'est une autre musique, immobile, où se pâme Une note éthérée, une seule à la fois.

Pour le poète des Vaines tendresses, il n'est pas question du parfum intense et brutal, de celui de la tubéreuse ou du seringa, troublant comme un souffle d'asphyxie; ce qu'il semble aimer, c'est l'arôme à

ODEURS DE PLANTES

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peine sensible, qui flotte « doux comme un secret ». léger « comme une extase errante ».

Je crois qu'il est impossible de sentir les parfums d'une façon plus fine, plus élevée, et d'en parler en termes plus dé- licatement tendres.

Lisez Baudelaire maintenant : c'est le sensuel, mais un sensuel point banal. Il flaire les fleurs en enflant la narine ; il les respire

Avec ixresse et lente gourmandise.

Parfois, il ouvre tous ses sens en même temps aux perceptions exté- rieures, odeurs, sons, couleurs dont il ^ extrait une émotion, une seule, synthé- tique et vague, où des parfums lui appa- raissent

... frais comme des chairs d'enfant, Doux comme des hautbois, verts comme des

[prairies, Et d'autres corrompus, riclies et triompliants, Ayant l'expansion des choses infinies, Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, Qui chantent les transports de l'esprit et des

[sens.

Un soir d'été, vous errez à l'aventure, et les émanations des plantes montent jusqu'à vous, tandis que votre oreille est doucement caressée par une musique lointaine ; vous avez deux perceptions distinctes. Baudelaire n'en éprouve qu'une; il l'exprime ainsi :

Les sons et les parfums tournent dans l'air du

[soir. Valse mélancolique et lancfoureux vertige.

Guy de Maupassant a analysé sur lui-même celte sorte de sensation con- fuse et multiple. Couché et regardant les étoiles, il était, une nuit, sur son yacht, en pleine Méditerranée, à quel- ques lieues des côtes italiennes. Tout à coup, le vent de terre qui s'élevait lui apporta vers le large, en la mêlant à l'odeur des plantes alpestres, une » har- monie vagabonde », partied'une musique jouant dans les jardins de San-Remo.

Je demeurai haletant, dit l'auteur

cVLne vie, si grisé de sensation que Je trouble de cette ivresse fit délirer mes sens. Je ne savais plus vraiment si Je respirais de la miisic/iie ou si fenlendais des parfums ou si Je dormais dans les étoiles.

Au fond, tourments d'artistes affamés d'idéal ou béatitude de gens froids ré- fractaires aux émotions vives, tout ceci

Zigopetalon Mackaii. (Oileur fie lilas.)

importe peu au jeu des forces naturelles. La fin des parfums ne semble pas être de nous communiquer une somme haute ou faible de vibrations nerveuses ; elle est plus prosa'ique. Pour le montrer, prenons le chemin des écoliers ; mathé- matiquement c'est le plus long, seule- ment, moins sévère qu'un chemin direct, il est peut-être bien le plus court tout de même.

6i

ODEURS DE PLANTES

Vous êles-vous trouvé, une saison, dans telle de ces petites et naissantes villes d'eaux où Tindustrie de l'éclairage n'a pas encore détruit la poésie de l'ombre?

A la nuit tombée, vous vous promenez dans les allées obscures du parc ; une

iaumauni. (Odeur de rose thé.)

femme passe, plus devinée que reconnue, et quand, à quatre pas, elle a disparu, absorbée dans la nuit, vous êtes tout surpris de constater que vous pourriez la suivre en marchant dans le sillage de parfum quelle laisse derrière elle. Mais une bonne fortune ne vous tente pas. D'ailleurs, un papillon vous a effleuré le nez, filant à votre gauche, et voici voire

esprit à sa piste. Kst-ce un instinct qui pousse l'insecte, ou une odeur qui Fat- tire dans cette direction? Un second pa- pillon est-il là, posé sur une branche? Non, c'est une fleur éloignée, immobile sur sa tige, et jetant à pleine gorge son arôme avec lequel le vent a tracé dans l'air la route indicatrice à l'insecte qui vient la féconder en butinant.

Ainsi, vous auriez pu commencer une idylle et, pour peu que vous ayez lu Darwin, vous vous trouvez en pleine science, avec des réminiscences du grand naturaliste anglais.

C'est en efl'et le soir qu'émettent leurs parfums la plusgrandeparlie des fleurs fécondées par les insectes crépusculaires ou nocturnes.

Les faits les plus curieux recueillis dans cet ordre d'idées sont ceux rapportés par Nacgeli et par Rivière. Rivière constate que VAinorphophallus Rivieri cesse dempuantir l'air dès qu'il est fécondé.

Xacgeli attache à des ra- meaux, dabord des fleurs artificielles rendues odorifé- rantes par l'addition d'huiles essentielles, puis des fleurs naturelles inodores; et voilà que les insectes ne dis- tinguent pas la supercherie : ils vont droit aux fleurs artificielles.

Les odeurs, celles d'origine florale tout au moins, sont donc, au lieu d'une fumée faite pour flatter nos sens, une manière d'amorce, une sorte de malin appel des plantes aux insectes, pour la préparation plus certaine de leur descendance.

Gedrgks Rellair.

LE MARTEAU

La terre, depuis des milliers de siècles, évoluait dans l'espace, roulant, silencieuse et morne, sa sphère féconde, quand s'éleva du bord des eaux un insolite bruis- sement...

Ce n'était ni le hululement d'un fauve, ni le gémissement plaintif d'une bête blessée , c'était un rythme sec de chocs...

L'homme annonçait sa présence.

Assis auprès de l'abri sous roche dont il avait fait sa demeure, il frappait sur des cailloux siliceux pour les changer en armes, afin de combattre victorieusement le grand î mammouth et l'ours des cavernes, .| ses pires ennemis. ^

Aucun habitant de la planète g n'avait eu jusque-là l'idée de se | servir d'un outil. '"

Quelle lueur splcndide a brillé ^ dans le cerveau de cet être roux et J velu, court et trapu, sortant à J peine des limbes de la bestialité ? Quel éclair de génie pour inventer le marteau?

Il ne possédait que ses mains et ses ongles, ses dents et des bâtons arrachés aux forêts, lorsqu'il pensa à heurter deux pierres l'une contre l'autre, trouvant du même coup le feu mystérieux et le percuteur puissant.

Il est probable que, dans l'ima- gination de l'homme primitif, les phénomènes du feu céleste et les éruptions volcaniques étaient com- parés aux effets obtenus par la percussion, car il se crut, à bon droit, maître de la terre et des mers quand il eut dérobé à la di- vinité le secret du feu, forme de la puis- sance née du choc.

Après cet énorme progrès s'ouvrit l'ère du bronze et du fer, comme le dit Lucrèce dans son admirable physique : IV. — 5.

Arma anliqua manus, ungues dentes-

que fuerunt]

EL lapides, et item sylvarum fragmina

[rami : Posterius ferri vis est aerisque reperta Sed prior aeris erat quam ferri cognitus

Fusus.

Les vieux mythes religieux por- tent la marque du respect popu- laire qu'inspiraient les manieurs de marteaux fabricants d'armes, de lances et d'épées; car tous les corps de métiers dépendent d'eux soit directement, soit indirecte- ■~ ment.

"I Doués de la force physique, ils

£ représentaient, aux yeux des pre- ^ miers peuples, les maîtres du feu et du métal, les plus grandes ri- I- chesses de l'humanité ! ~ Du reste, on retrouve cette al-

1 liance primordiale du feu et du - marteau dans toutes les antiques

0 légendes.

1 C'est le Twachtri védique, dieu s des artisans, ou le biblique Tubal- I Caïn, primitif forgeron; c'est Hé-

phaïstos, chez les Grecs, qui, après avoir encouru la disgrâce de Zeus, est précipité de l'Olympe, d'où il va tomber dans l'île de Lemnos. Il établit ses forges sous l'Etna. Homère nous le montre « actif, couvert de sueur, tournant autour de ses soufflets », entouré des Ca- bires, ses fils, génies du feu sou- terrain.

LesCabiresouCyclopes, gueules noires du temps, frappent à coups redoublés sur leurs enclumes : ils forgent les foudres de Zeus et taillent la massue d'Héraclès, mais ils aiguisent en même temps les

flèches d'Eros.

En Scandinavie, le dieu Tlior, fils

aîné d'Odin et de Frigga, se promène

dans son char attelé de deux boucs;

il tient sa puissante massue Miolnir,

66

LE MARTEAU

avec laquelle il lutlc pour les hommes. Miolnir, c'est un être, c'est une per- sonne, comme sont Fifine et Dédèle, les deux masses de vingt livres, grandes sœurs d"atelier, dont parle Zola dans V Assommoir !

ilarteau

des

batteurs d'or.

La malice populaire qui, surtout au moven âge, blasonna souvent sans mesure la plupart des métiers et leur prodigua les épithètes méprisantes et les dires injurieux, ne se manifeste que rarement à Tégard des ouvriers du fer. Aussi bien, l'orgueil anime les forgerons : en pays basque, ils s'intitulent sur leurs enseignes « maî- tres des maîtres » ; en Allemagne, ils sont les « maîtres de tous les maîtres i» (Sébillot).

Le fer ennoblit, ^' le marteau est une arme aussi bien qu'un outil », a dit M i c h e 1 e t . C'est l'in- strument par excellence, car il fait vivre les forgerons, les ser- ruriers, les chaudronniers, les ferblan- tiers, les batteurs d'or, les menuisiers, les couvreurs, etc., qui le tiennent en main plus de dix heures par jour.

Une statistique récente évalue à huit millions, en France, le nombre des ouvriers à marteau. Le marteau est donc, sans contredit, le plus em- ployé des outils, comme il est de tous le plus simple.

Le corps du marteau est percé d'un trou nommé œ/V, des- tiné à recevoir le manche; lœil est tantôt rectangulaire,

tantôt cylindrique Marteau des carriers.

ou de forme elliptique, arrondi à l'entrée et dégauchi avec le corps. L'une des extrémités du marteau est aplatie, c'est la tête ; l'autre prend les formes les plus diverses, c'est la /)anne. Le marteau commun, employé hors des ateliers par les non-profession- nels, olTre une panne en travers fen- due, pour- permettre d'arracher les clous. Un tel marteau se rencontre dans toutes les cuisines : il est l'objet de la convoitise des jeunes garçons qui en connaissent toujourslaplace; son poids ne dépasse pas 200 grammes, son manche atteint 40 centimètres.

D'une façon sim- Marteau

pie, on peut dire que des tailleurs de limes.

le marteau est essen- tiellement formé d'une masse pesante mobile qui frappe une résistance.

Dans le marteau à la main, on emmanche la masse pesante à l'ex- trémité d'une tige, et on lui fait dé- crire un arc de cercle, quelquefois un cercle entier.

La longueur du manche augmente la vitesse du marteau; l'étendue de l'arc parcouru sous l'influence d'une force constante augmente l'accéléra- tion.

On donne en mécanique le nom de force vive au produit de la masse d'un corps multiplié par le carré de la vitesse dont il est animé, et

Masse des sculpteurs.

onl exprime par

la formule m r*. Ce produit, divisé

par '2, s'appelle la puissance vive :

"'''* • Il .■<• I .

— ;^ représente la quantité de tra- vail accumulé dans le corps sous l'in- fluence de la force motrice et pouvant devenir à son tour la

LE MARTEAU

67

source dun nouveau travail. Ces termes

courants, force vive et puissance vive,

ont une grande valeur en

mécanique. L'expression de

, . . m v-

la puissance vive — ^^ nous

permet dévaluer le travail dune force sans rien con- naître de cette force, sinon la vitesse qu'elle a imprimée à un mobile et la masse de ce mo- bile Bocquet .

Dans le cas du marteau à main, la masse dépend, comme toujours, du poids de Tinstru- ment ; la vitesse, plus variable, dépend de la hauteur de la chute et de l'effort de l'ouvrier.

Les marteaux des forgerons.

ilarteau

des

oordomiiers.

est plus lourd. Pour un marteau du poids de 100 grammes, par exemple, fai- sant une chute de 30 cen- timètres sur une plaque de métal, nous avons une puissance vive de 3,000 grammes-centimètres, et, s'il ne rebondit pas, le travail entier sera utilisé. Sup- posons que l'empreinte laissée dans le métal par le coup de marteau soit 0'"'",1, l'effort né- cessaire pour arrêter le mou-

1^

des carriers, des casseurs de pierres doivent avoir des man- ches longs et paiTOurir de grands arcs de cercle pour produire leur effet maximum.

Les marteaux des menuisiers, des batteurs d'or, des tailleurs de limes, des sculpteurs, des cloutiers et des cordonniers ont des manches courts et leur masse est d'autant plus considérable qu'ils doivent décrire des arcs de cercle moins étendus.

En donnant un coup de mar- teau, nous faisons agir sur la tête de l'instrument la force de la pesanteur à laquelle nous ajoutons l'effort de la main. Théoriquement, on peut négliger cet effort en admettant que le marteau

Marteau des cloutiers.

vement 3,000

de l'outil sera de = 30,000 grammes, c'est-

0,1

à-dire trente kilos.

Dans le même ordre d'idées, on peut dire qu'un arrêt subit ou trop rapide détruit inévita- blement les organes des machines et détermine des ruptures fatales puisqu'il équivaut à un choc.

Quand il y a des personnes qui participent au mouvement, comme les voyageurs d'un train,

Marteau de mécanicien avec pauiie en long.

un arrêt brusque a des consé- quences terribles. En effet, cer- tains trains atteignent la vitesse de 100 kilomètres à l'heure, soit 27"\60 par seconde. Cette vitesse est celle d'un corps qui tomberait de 35 mè- tres de hauteur environ. Pour les voya- geurs, tout se passerait comme s'ils tombaient de cette hauteur.

68

LE MARTEAU

Le nuirleau à devant, employé par le frappeur, pèse de 3 à 8 kilos ; son man- che est fait de bois de frêne, d'acacia ou d'orme. Sa masse peut être en fer, aciéré du côté de la tête et du côté de la panne, ou bien en acier fondu et même

LE MARÉCHAL FERRANT

en acier chromé dans les grandes usines. Chez les forgerons, la panne est en tra- vers; chez les mécaniciens, la panne est plus sou\ent en long. Le petit modèle de marteau à frapper devant prend le nom de i-ivoir. 11 sert à écraser les têtes des rivets, tiges métalliques avec lesquelles on réunit les feuilles de lôle. Le maréchal ferrant possède un cer-

tain nombre de^ marteaux de toutes di- mensions ; il en est de même du serru- rier qui, surtout en province, remplace tous les ouvriers du fer. Le marteau à devant est le plus magnifique outil que l'homme ait jamais créé. La puissance qui dort en lui, quand il repose appuvé contre le mur noir de la forge, est im- mense. Les calculs montrent que, pour un poids de 8 kilos et une vitesse de 4 mètres par seconde, le marteau à devant met à ladisposition du forgeron 6,5 ki- logrammètres, qui représentent une force capable de soulever 6 kil. 500 à 1 mètre en une seconde.

On s'arrête tou- jours très intéressé par la lumière et le bruit dune forge; une impression de grandeur saisit le spectateur le moins attentif lorsqu'il assiste à la frappe du fer en chaude suante. Le « maî- tre », armé de fortes pinces, tient de la main gauche la pièce incandes - cente qui semble lluide à sa surface, et de la droite di- rige les coups du frappeur. Les or- dres ne sont plus entendus, la voix s'éteint dans les in- tenses vibrations qui })artent des en- clumes, et pourtant, les compagnons se comprennent admirablement. D'un geste plus ou moins rapide, d'un choc plus ou moins violent, le forgeron marque avec un ri voir la place que visera le frappeur dont les coups se succèdent très régulièrement ; pour ordonner l'arrêt, il frappe sur la bigorne (partie pointue)

LE MARTEAU

60

de rcnclume. Les étiucelles jaillissent en gerbes seri'ées, s"écrasant sur les

Marteau à river des chaiulroiiuiers

tabliers de cuir des ouvriers ou mor- dant leur chair nue. Les forgerons dé- daignent ces parcelles métalliques qui ne brûlent que pendant une seconde : ils les appellent des « puces de fer ».

La nuit, la forge du maréchal ferrant

ilarteau de chaudromiier.

s'éclaire, et son haleine lumineuse la

fait distinguer au loin.

T f , m V-

La lormule — ^y— nous enseigne que,

dans le marteau, la puissance vive est proportionnelle à la masse et au carré de la vitesse ; donc, en doublant la masse on double la puissance vive de Toutil, tandis qu'en doublant la vitesse, on qua- druple celle puissance. C'est pour cela qu'il y a tant de modèles différents de marteaux adaptés à chaque besoin in-

3Iarteau à border les gouttières.

duslriel, les poids et les longueurs va- riant à l'infini ainsi que les formes elles- mêmes.

Nos figures ci-conlre représentent des marteaux de chaudronnier ; ils servent

à river, à planer ou à garnir. Ces oulils pèsent de 1 à 6 kilos; ils peuvent riva- liser de force avec le roi des marteaux à main, le marteau à devant « frappeur de fer ».

Pour marteler directement, les ou- vriers qui manient de pareilles masses leur font décrire un quart de cercle seu- lement; ils évitent de porter le centre

(E

ilarteau de fumiste.

couvreiu'5

de gravité de Foutil soulevé, en arrière, plus loin que leur tête, parce qu'ils seraient forcés de lutter ensuite contre la pe- santeur pour le ramener en avant. 11 n'en est pas de même dans le martelage à la volée : les deux mains du frappeur décrivent un cercle complet, ainsi que la masse du mar- teau. C'est la frappe à tour de bras, particulière- ment saisissante, lorsque plusieurs forts compagnons travaillent sur la même pièce. Les marteaux de ferblantier ont un manche en bois de frêne ; leur poids varie entre 200 et 1,500 grammes. L'un des plus intéressants est celui dont le corps cintré rap- pelle le marteau des cordonniers. 11 sert à rentrer et à bor- der les gouttières ; sa tête est plate mais bien plus large que haute ; la panne est aussi très large, ellealaforme d'une lame mousse en travers. Les fumistes, qui cassent des poteries de terre cuite pour en ajuster les dimensions, se ser- vent d'un élégant marteau à tête carrée courte, mais à panne longue et légère-

70

LE MARTEAU

menl recourbée, coupante en travers. Le poids moyen des marteaux de fumiste ne dépasse pas 750 grammes.

Martelet des couvreurs.

Le marteau de maçon ressemble à celui des fumistes; il pèse de 1 1/2 à 3 kilos : la tête est un peu plus longue que dans le modèle précédent ; la panne est quelquefois façonnée en pointe pour dégrader les joints.

Chez les couvreurs, les outils ont des formes bizarres; légers et courts de manche, comme dans Vessette et le mar-

Marteau des vitriers.

teau des toits, ils deviennent sveltes et élancés, comme dans le martelet. Avec leur mince bagage, les ouvriers cou- vreurs, agiles et actifs, toujours chantant, toujours sifflant, taillent des ardoises, les percent et les clouent sur des lattes; occupations qui exigent de l'adresse sans dépenser beaucoup de force.

Le plus coquet de tous les marteaux est celui des vitriers dont la forme est certainement fort élégante. II convient

Marteau du minéralogiste.

à tous les petits ouvrages. l'n manche en hêtre, souvent noirci et verni, pénè- tre dans une douille de fer qui fait corps avec l'outil. La tête est allongée, conique, à base plate, la panne est éga- lement conique à pointe mousse en bec d'oiseau, quelquefois dentée en arrache- clous.

Le même modèle, triplé ou quadru- plé, est l'inséparable camarade du ta- pissier: il enfonce les caboches de cuivre comme son frère pique les pointes de Paris.

Les « travailleurs de la pensée » ont, comme les autres travailleurs, des mar- teaux à leur service 1 ^'oici venir les na- turalistes, gréés de pied en cape, qui, bien que doués d'un tem- pérament peu agressif, fv accrochent à leurs buf- \L fleteries des armes va- riées.

Ce sont d'abord les mi- néralogistes ou casseurs de roches : ils aiment les marteaux plutôt lourds, à tête plate et à panne pointue, en bon«acier. Ils emploient aussi des mar- teaux à panne coupante en long, ou bien encore des masses à double tête plate, qui ressemblent à celles des sculpteurs, mais avec un poids moindre et un manche plus flexible.

Massse carrée

eu acier

à long manche

pour minéralogiste.

Puis viennent les géologues, cher- cheurs de fossiles, qui préfèrent un marteau à longue tête et à panne re- courbée en travers, pour fouiller dans les sédiments peu friables.

Les plus excentriques sont, à mon avis, les amateurs dinsecles... Ils dissi- mulent sous leurs vêlements un cylindre de bois assez vo- lumineux; c'est \\' I un maillet garni % de plomb et de cuir.

Maillet garni de plomb et de cuir l>On nombre pour la chasse aux insectes.

d'insectes (che- nilles, coléoptères, hémiptères, etc.\ se tiennent sur les arbres où il est difficile

LE MARTEAU

de les atteindre. Le seul moyen de se les procurer est d'imprimer brus- quement sur le tronc de l'arbre un choc violent, qui se répercute sur les branches et fait tomber les insectes, soit dans le parapluie qu'on tient ouvert au-dessous, soit sur une nappe qui a été tendue préalablement sous l'arbre.

Ils partent, les entomologistes, avec les impedimenta réglementaires ; ils passent la matinée et la vêprée à rôder autour des troncs d'arbres isolés, heurtant les tiges engourdies des frênes, marquant d'ecchymoses les hêtres polis et les ormes couverts de verrues... Bonne chasse, messieurs 1

A côté du pacifique maillet des chasseurs d'insectes, nous mention- nerons les marteaux de bois employés dans certaines industries : d'abord le maillet des tonneliers dont le manche est en micocoulier, puis le maillet de dressage, a dimensions très variables.

Les maillets sont généralement tour- nés en bon buis, en cormier ou en alisier, bois estimés qui ne se fendent pas facilement. A défaut de ces es- sences, on se contente de charme, mais le charme a l'inconvénient de fouler plus que les autres, c'est-à-dire de se déformer sous le choc.

Pour éviter le foulage, on peut garnir le maillet de douilles de bronze formant frettes.

Le manche de maillet de dressage est en cornouiller râpé ou en frêne : il peut atteindre un mètre de long, surtout lorsqu'on le sort de son service ordinaire pour en faire le maillet de crochet ou de polo. Les plombiers se

c'est la batte; et l'autre, de panne coupante : c'est le hoiirsault. Avec ces maillets, ils peuvent frapper sur les métaux mous comme le plomb, l'étain et le zinc sans les marquer. 11 est vrai qu'ils possèdent aussi dans leur sacoche de cuir un marteau spé- cial en acier fin, à tète plate et à panne pointue, emmanché à clavette comme le montre notre figure, dont les coups sont autrement forts.

Les femmes qui, du reste, ne savent ni lancer une pierre, ni courir, ne savent pas non plus manier le mar- teau : elles se contentent du battoir en bois de hêtre lisse et 'homogène. Cet instrument développe les bras et délie la langue des lavandières.

Quand le simple marteau à la main est devenu insuffisant pour les be- soins de l'industine, on a augmenté sa masse, et il est resté, ainsi trans- formé, le meilleur auxiliaire de l'homme.

La demoiselle est un fort pieu de bois muni de deux oreilles attachées à des hauteurs dilTérentes ; sa partie inférieure porte une masse de fer de vingt à trente kilos. Tout le monde a vu les paveurs faire « danser la de- moiselle » ; ils la saisissent par le bas des cerceaux, la soulè- vent et laissent glisser les mains sur les arcs pour la « retombée » : le choc enfonce les lignes ré- gulières de pavés.

La sonnette est une vieille machine à piloter les pieux ; la plus simple est une masse de fer de 100 kilos, portant des ailerons qui la guident dans une glissière. Trois hommes tirent sur des cordes et soulèvent cette masse. Arrivée à une certaine hauteur, elle fait butter sa pince d'attache et

Maillet des tonnelier?.

servent de deux outils en bois qui jouent, le premier, le rôle de tête de marteau :

retombe d'elle-même sur le pilotis. Le mouton, plus puissant, est construit sur

72

LE MARTEAU

le même principe, mais il est actionné par un treuil et pèse 500 kilos, avec une retombée de 5 ou 6 mètres.

Il sert à la construction des quais, à l'établissement des fondations dans les

Batte de p-ombier.

sols peu fermes et à la construction des piles de ponts ou des cheminées d'u- sines.

En 1841, l'Anglais Nasmylh eut l'idée de fixer l'appareil à battre les pieux sur le pilot même et d'actionner le marteau par la vapeur. Un mouton de 2,500 ki- los à 3,000 kilos peut donner 60 coups par minute et enfoncer en 3 minutes un pieu de 10 à 12 mètres de longueur dans un sol moyen. En un jour, on enfonce 16 à 20 pilots sans écraser leurs tètes (Bocqueti.

Le marleau frontal est tout en fer;

Coursault de plombier.

une roue, munie de cames, le soulève par la tète et le laisse retomber sur l'en- clume. Ici, l'effet est dû presque tout entier à la masse, car la levée n'est que de 30 à 40 centimètres. Cet appareil peut donner 100 coups par minute : il est précieux pour le martelage des bar- res, l'étirage ou la soudure des paquets de fer qu'il rend homogènes en en con- servant le « nerveux ».

Dans l'affinage de la fonte au bois, à mesure que le métal se décarbure et se purifie, il devient moins fusible : on le voit s'isoler en- grumeaux au milieu du liquide en fusion. L'ouvrier rassemble tous les grumeaux en une seule loupe ou renard, qu'il retire avec une pince et

qu'il traîne sur le dallage de fer dont est garni l'atelier. Au même instant, plu- sieurs compagnons en font suinter de toutes parts les impuretés qu'on appelle scories ou laitier; en frappant la loupe avec de lourds marteaux ils lui donnent une forme sphérique.

On la porte ensuite sous un martinet, dont la tête pèse de 300 à 600 kilos. C'est un marteau à soulèvement dont la course ne dépasse pas 1 mètre, mais qui cingle la loupe à raison de deux coups par seconde. L'opération du cinglage est fort importante; il faut d'excellents ouvriers pour la mener à bien. Elle a pour but de chasser jusqu'aux dernières

wm

Marteau de plombier emmanché à clavette.

parcelles de matières vitreuses, afin d'obtenir du fer doux chimiquement pur.

Depuis les travaux de Schneider, de Bourdon et de Xasmyth. toutes les usi- nes métallurgiques possèdent des mar- teaux-pilons. C'est Bourdon qui a heu- reusement modifié le marteau destiné à cingler ou à forger de grosses loupes de fer. Il a attaché une masse métallique très pesante à l'extrémité de la tige du piston d'une machine à vapeur. La va- peur pénètre dans le cylindre, elle sou- lève le marteau, puis elle s'échappe et le

Battoir des blanchisseuses.

laisse retomber dune hauteur égale à la course du piston. En laissant rentrer plus ou moins de vapeur dans le cvlin- dre pendant que le marteau retombe.

LE MARTEAU

on règle sa course avec une précision parfaite.

Les marteaux-pilons ont une énergie de choc immense : leur puissance dé- passe l'imagination. En Europe, le plus fort marteau-pilon est, dit-on, celui de MM. Morrel frères, aux Elaings, près de Rive-de-Gier : sa masse est de 100 tonnes, sa chute est de 5"\00. En

Franklin a dit qu'une usine qu'on en- tend au loin appelle la faillite... Or les coups de force vive s'entendent au loin ! L'avenir est donc certainement aux presses à forger. Leur sourde puissance est aussi grande que celle des plus forts pilons ; elles fournissent un travail plus régulier et par conséquent meilleur. La presse triture toutes les parties de la

LES PAVEURS.

Amérique, c'est l'usine de Bethlehem qui tient le record du choc. Son marteau pèse 1"20 tonnes, il tombe sur un cha- botte de 760,000 kilos, et, pour donner une idée des pièces qu'il peut forger, nous dirons que les deux grues servantes qui lui présentent le morceau sont capables de porter chacune 180,000 kilos!

Quand on réfléchit, devant de pareils chilFres, au prix de i*evient des pièces martelées, on arrive facilement à cette conclusion que la limite des effets de per- cussion est atteinte.

.>

masse mal- léable, c{ u i s'allongent

ensemble : le métal en devient plus homo- gène ; avec le marteau, il y a, au con- traire, un étirage des couches super- ficielles pendant que le noyau reste immobile.

M. Manaut évalue à '20 pour 100 l'excès de résistance à la traction des fers pressés : il est, comme beaucoup d'ingénieurs, partisan de la suppression des gros marteaux-pilons.

LK MARTEAU

Si les bonds du marteau d'enclume cessent de se faille entendre, le silence s'étendra de nouveau sur la planète qui, sans secousses, continuera sa course fa- tale. Dans l'air et l'éther ne vibreront plus que les ondes sonores parties de l'atelier du statuaire. La masse du sculpteur donnera encore la vie aux

formes gracieuses, nées du cerveau d'un Pradier; elle animera les héroïques personnages évoqués par un Rude... et régulièrement aussi le marteau des horloges frappera toujours les heures...

Viilneronf omnes, ultima necai ! LiîoN Giî:r.\ri>in.

LE STATU. A. IRE.

PORT DE MELBOtrilXE — LE DÉBARCADÈRE

MELBOURNE ET LES VICTORIENS

Quand je débarquai à Melbourne, il y a déjà dix ans de cela, ma surprise fut extrême.

Je savais bien que je n'arrivais pas dans un pays sauvaj:^e ; je n'ignorais pas que la capitale de Mctoria, qui s'intitu- lait alors modestement Queen of the South (la reine du Sud), comptait déjà, faubourgs compris, près de 300,000 ha- bitants, les trois quarts de sa population d'aujourd'hui ; mais je ne m'attendais pas à retrouver aux Antipodes une cité aussi absolument européenne.

A mon étonnement se joignit un peu de regret. J'espérais trouA'er en Australie quelque chose de nouveau et d'original. Je comptais sur une population mêlée, bariolée; sur des habitations plus ou moins primitives; sur des mœurs sinon absolument exotiques, du moins diffé- rentes des nôtres 1

Et voilà que je retombais en plein pays anglais, après des années noires de

ce Londres enfumé que j'aurais quitté sans l'ombre d'un regret, n'étaient les chers aimés que j'y laissais.

Non! pour ainsi dire rien d'inédit; rien qui sortit de l'ordinaire européen; pas la moindre couleur locale!

Des rues larges, très larges, se cou- pant à l'américaine, c'est-à-dire à angles droits, et séparées entre elles par des ruelles, ou lanes, portant les mêmes noms et d'un aussi impeccable parallé- lisme.

La cité proprement dite, ne compre- nant guère, comme à Londres, que des bureaux, des magasins et des restau- rants, dans des maisons de toutes di- mensions et de toutes formes, en pierres, en briques, en bois, à couvertures de zinc galvanisé ou d'ardoises; la cité, avec son ciel strié de lignes télégra- phiques et téléphoniques reposant sur d'énormes et disgracieux poteaux; la cité fourmille de monde et de voitures

76

MELBOURNE ET LES VICTORIENS

aux heures des affaires, mais est morne, déserte, silencieuse, le matin, le soir et le dimanche.

Car le dimanche anglais, le sabhalh, règne ici sur les bords ensoleillés du Yarra, tout comme sur ceux brumeux de la Tamise.

Ici comme à Londres, théâtres, salles de concerts, musées, bibliothèques pu-

fréquentées du beau monde portent les noms de Collins, lîourke, l'>lisabeth et Swanston; elles forment le hlock ; qui- conque veut flâner, voir ou se faire voir, « fait le block ». Collins slreet est la joie et Torg-ueil des Victoriens; c'est, en petit, le boulevard des Italiens, le Unter den Linden, le Prado, !a Corra- terie de Melbourne. On y trouve quel-

MELBOURNE A VOL D'OISEAU EN 189Ô

bliques, tout est fermé le dimanche. Seul le Jardin zoologique — très inté- ressant et fort bien tenu — fait excep- tion.

Il est permis de regarder les animaux en chair et en os, le jour du sahhath, mais défendu de les voir en peinture ou en gravure !

Permis aussi de pêcher, ce jour-là ; mais formellement défendu de chasser I

Libre à vous, enfin, de croquer la belle nature avec crayons et pinceaux ; mais gardez- vous bien de le faire avec un appareil photographique, on vous dresserait procès-verbal !

Les quatre rues de Melbourne seules

ques magasins dignes d'inspection; une galerie couverte qui rappelle « die Pas- sage >■> de Berlin, et un café fort conve- nable. En dehors de cela, le voyageur qui recherche le beau dans le grand ne trouvera plus rien qui l'intéresse : rien qu'un immense damier de constructions plus ou moins propres, une véritable agglomération de plusieurs villes de province sans limites définies. Tout cela est sillonné par des cabs à deux roues, ou Iiansonis; des wacfcfoneltes, véhicules généralement assez délabrés, à quatre roues et à capotes de cuir, et, dans les grandes artères, faisant un étrange con- traste avec toute cette vieillerie, un ad-

MELBOURNE ET LES VICTORIENS

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mirable système de tramways à traction souterraine, propres, commodes, rapides, à bon marché. Puis, rayonnant sur les faubourgs et Tintérieur du pays, tout un réseau de voies ferrées très modernes. Au fur et à mesure que les faubourgs s'éloignent de la cité dont la grande poste, — un des rares monuments ache- vés de Melbourne, où les édifices publics

mantes villas, entourées de leurs spa- cieuses vérandas et à demi-cachées der- rière de luxuriantes fougères arbores- centes ou de vigoureux faux poivriers au feuillage dentelé, glauque, luisant, que les grappes pendantes de leurs fruits tachent de larges plaques roses.

La vie à Melbourne est absolument anglaise. Presque toutes les institutions

COLLIXS STREET

sont hors de proportion avec l'impor- tance du pays, — marque le centre, les boutiques disparaissent pour faire place à des maisons de campagne, cottages ou villas, souvent fort coquettes, et, la plu- part du temps entourées de jardins bien entretenus.

Beaucoup de ces habitations sont en bois; mais, bien construites, crépies à la chaux ou artistement peintes, elles font illusion et présentent, même de près, l'apparence de la brique ou de la pierre. Elles ont vraiment parfois fort bonne mine, et donnent l'impression du confort et du chez soi paisible, ces char-

victoriennes ont été en partie copiées sur celles de la mère patrie.

Gouvernement, système parlemen- taire, tribunaux, magistrature, police, milices, volontaires, clubs, sociétés de bienfaisance ou de secours mutuels, loges maçonniques, tout est à l'instar du lîoyaume-Uni, avec, toutefois, dans ce qui a trait à la vie politique, une nuance accentuée de radicalisme. Cette imitation a été poussée ici jusque dans les noms des faubourgs de la capitale où l'on retrouve, non sans un étonnement bien pardonnable, ^\'in(lsor, Drighlon, Keiv, Richmond, Kensincjlon, etc.

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MELBOURNE ET LES VICTOUIENS

Eh bien, en dépit des affinités, des prédilections, des préjugés même de la race anglo-saxonne à laquelle la popula- tion de Victoria doit son origine pre- mière, le caractère de cette population se particularise lentement mais sûre- ment, de même qu elle se transforme au physique sous l'influence du milieu, c'est-à-dire sous la triple action du cli- mat, du sol et des croisements. Et je ne crois pas exagérer en affirmant que la jeune génération victorienne actuelle diffère autant de ses aïeux anglais, écossais ou irlandais, qu'un marseillais d'un breton ou d'un flamand.

A Londres, où la reine ne fait plus que de rares apparitions, le prince et la princesse de Galles donnent le ton. Ici, c'est le gouverneur et sa femme. C'était, hier, le jeune, très correct et brillant comte de Hopetoun, qui a laissé de si sympathiques souvenirs dans toutes les classes de la société. Ce sera, demain, le richissime lord Brassey, politicien expé- rimenté, intrépide navigateur, enthou- siaste sportsman, dont la femme patronne activement le cyclisme. Aussi voyons- nous déjà le « tout Melbourne » s'é- prendre spontanément qui de la naviga- tion à voiles, qui de la monture d'acier.

L'hospitalité est très large à Govern- ment House; trop large, peut-être. Sans être exclusif ni collet monté, il y a des gens que Ion aimerait autant ne pas y rencontrer.

Les faits et gestes du gouverneur sont copiés avec plus ou moins de faste, de bon goût et de succès par les ministres, les présidents des deux Chambres, le maire de Melbourne, ceux des faubourgs et les hauts fonctionnaires civils et mili- taires. Du haut en bas de l'échelle, du représentant de sa gracieuse majesté jusqu'à la petite bourgeoise qui a son jour et son five o'clock, ce sont bals, dîners de gala et réceptions qu'enregis- trent consciencieusement les Society Papers pour la glorification des invités qui y retrouvent leurs noms, la descrip- tion de leurs toilettes et de leurs faits et Lfestes.

Les environs de Melbourne manquent en général de charme. Cela lient prin- cipalement à l'absence de cours d"eau, au terrain sablonneux, à la trop grande ■ abondance de mouches et à la végéta- tion.

Celle-ci est partout, sur le littoral, d'une uniforme pauvreté : des ti-trees ^Melaleuca malingres, rugueux, tordus par le vent de mer, le long des côtes ; et, plus dans l'intérieur des terres, des euca- lypti dont le feuillage ne donne presque pas d'ombre, aux troncs rabougris, tour- mentés : nains difîormes et souff"reteux auprès de leurs frères des forêts du Gippsland, majestueux et droits.

Néanmoins, on peut citer, comme faisant exception à la règle, Heidelberg, pittoresque bourgade située non loin des bords du Yarra, où l'on trouve de l'ombre et de la fraîcheur. Nous pour- rions ajouter des moustiques et des ser- pents... mais il ne faut pas être trop difficile.

Brighton-Beach, Mentone, Sorrento, Queenscli/f, moitié villes, moitié bourgs, baignent leurs pieds dans les flots de Port-Phillip : flots bleu pâle dans les brumes matinales, irisés sous l'éblouis- sant soleil de midi, et aux reflets de pourpre violacée sous les feux du cou- chant. Mais vous chercheriez en vain, aux alentours de ces stations balnéaires en miniature, un ruisseau limpide, un beau gazon vert émaillé de fleurs cham- pêtres, ou de fraîches et ombreuses retraites.

Le Victorien de naissance, le Victorian native, comme il s'appelle lui-même, est en général grand, mince, brun, plus ou moins basané. 11 a les membres infé- rieurs, surtout, plutôt grêles, et donne, à tort ou à raison, l'impression d'une plante forcée.

Chosecurieuse,lafemme,au contraire, est plus vigoureuse, plus développée, plus désirable que l'Anglaise dont, à dire vrai, elle a rarement le teint incompa- rable. Mais quelle exubérance de vie chez ces jeunes Victoriennes ; quelles poussées de sève; quel contraste elles

MELBOURNE ET LES VICTORIENS

forment avec leurs lymphatiques sœurs du Nord 1

Au moral, le jeune \'ictorien est plus vif, plus expansif, plus bruyant, plus ouvert, et, surtout, beaucoup plus hos- pitalier que le Brilisher vieux jeu. L'absence de morgue fait passer, chez lui, sur le trop de familiarité.

Élevé sous l'action bienfaisante de son beau soleil, avec une grande liberté

en est la résultante directe et presque inévitable, se retrouve partout en Aus- tralie, dans la brousse sauvage comme à Melbourne ou à Sydney; dans la basse comme dans la haute société: dans l'ar- rière-cuisine comme dans le salon.

Si les jeunes Victoriens se li virent avec une véritable fougue aux exercices du corps, ils ne délaissent pas pour cela les délassements ni les travaux de Tesprit.

PLAUE DE BRIGHTON (MO>"TRAXT LES TI-TREE3)

d'allures, dans ce pays vierge où Ton n'en est pas encore à mesurer l'air, la lumière et l'espace, il a acquis un goût démesuré pour le sport, particulièrement pour les courses de tout genre. Ce grand amour des exercices corporels, de la vie grisante du plein air, qui est la caracté- ristique du jeune Victorien, sa sœur le partage et ne s'en cache point, car elle possède, entre autres qualités, celle de la franchise.

Comme lui, elle monte admirablement à cheval et raffole des galopades across counlry : comme lui aussi, elle se pas- sionne pour les matches de cricket, de foot-ball, de lawn-tennis, de crosse ou de polo. Cette note dominante qui ne va pas, hélas 1 sans la passion du jeu qui

Ils adorent le théâtre ; ils ont du goût pour la musique, et, grâce à leur climat, ils paraissent même appelés à faire époque dans le chant — ce dont la race anglo-saxonne, si dépourvue sous ce rapport, ne sera pas peu fîère. Malheu- reusement les bons modèles et les pro- fesseurs capables leur font défaut ; aussi se voient-ils obligés d'aller chercher les uns et les autres en Europe, à Paris. On a bien, à Melbourne, fondé une chaire de musique, mais celui qui l'occupe ac- tuellement , théoricien distingué sans doute et convaincu, ne jure que par "\\'agner, Beethoven et Mendelssohn, et n'offi-e guère que les écrasantes compo- sitions de ces maîtres en pâture à un public encore incapable, malgré tous ses

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efforts, de les apprécier ou les com- prendre.

Pour ce qui est de Tart d'écrire, \'ic- loria a déjà des romanciers, voire des poètes; mais elle ne saurait avoir de lit- térature propre, n'ayant encore ni his- toire, ni traditions.

Au l'esté, la jeune génération victo- rienne a Fintelligence vive, ouverte, éveillée; elle est pleine de bonne vo- lonté, d'ambition et de confiance en ses capacités : elle arrivera sûrement et

Habitation de l'auteur à Brighton.

marquera sa place dans l'histoire de la civilisation qui n'en est pas à son der- nier chapitre.

L'instruction primaire, très large ici, est comme chez nous, laïque, obligatoire et gratuite. C'est elle qui démocratise les masses; elle a pour ennemis, comme dans la vieille Europe, la classe conser- vatrice et le clergé.

L'instruction secondaire se donne dans des écoles soi-disant publiques public schools), collèges ou couvents que Ion croirait importés en bloc d'Angleterre ou d'Ecosse : bâtiments style moyen âge, corps enseignant aux costumes ba- roques, programme d'études et usages particuliers.

Une université avec chaires pour les sciences naturelles, les mathématiques, l'histoire, l'économie politique, le droit, la médecine, pourvoit à l'instruction su- périeure. Ses gradués ont la parité avec ceux des universités du Royaume-Uni.

Enfin une presse à vues politiques discutables, mais excellente au point de vue des renseignements généraux, ne

contribue pas peu à la diffusion des con- naissances utiles.

Les journaux victoriens, — je parle des publications quotidiennes, — sont, au fond, très anglais d'esprit ; aussi luttent- ils plus ou moins ouvertement aussi bien contre les revendications des Home Ru- 1ers irlandais que contre les tendances séparatistes de la jeune génération vic- torienne.

Celle-ci, représentée parla Auslraliaii natives Association qui a des ramifica- tions dans toute l'Australie, vise à la constitution d'un Etat fédératif australien dont la forme sera, à n'en point douter, républicaine.

C'est un spectacle instructif que celui de cette lutte sourde entre les représen- tants de F « idée impériale », et les par- tisans de la séparation, lutte dans laquelle ni l'un ni l'autre parti n'ose ar- borer bien franchement ses couleurs.

Les premiers, les impérialistes, font sonner bien haut les mots de loyauté et d'empire. Ils vivent sur les vieilles gloires de l'Angleterre, excitant le chau- vinisme et exploitant le snobisme avec des titres et des faveurs.

Les autres, les nationalistes ou sépa- ratistes, opposent surtout la force de l'inertie à leurs adversaires. N'osant encore briser ouvertement les liens qui les rattachent à l'empire, ils font tous leurs efforts pour les relâcher et les affaiblir. Ils poussent à la fédération in- tercoloniale, c'est-à-dire australienne, aux dépens de celle de l'empire, et ré- clament, en attendant mieux, le droit de choisir leurs gouverneurs, de fournir des officiers à leurs milices et à leur flottille, de conclure des traités de com- merce avec les puissances étrangères, à l'instar du Canada, par exemple.

La lutte entre ces deux partis, dont l'un tire ses forces du dehors, et l'autre du pays même, sera longue. Des com- plications politiques ou simplement éco- nomiques, intérieures ou extérieures, pourront en retarder l'issue; mais il est hors de doute que l'avenir est aux natio- nalistes.

MELBOURNE ET LES VICTORIENS

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TYPES DE JEUNES VICTORIENNE

^'NES

IV. - 6.

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MELBOURNE ET LES VICTORIENS

Victoria, on le sait, est avant tout protectionniste; elle lest depuis des an- nées. Elle a prodij,'-ué des sommes très considérables à fonder des industries qui, AU le prix de la main-d'œuvre dans ce paradis des syndicats ouvriers, sont incapables de lutter avec celles d'Europe et des Etats-Unis. Elles se maintiennent,

Lloycl allemand, et des vapeurs et des voiliers de tous les pays du monde.

Ces bâtiments apportent à Melbourne les vins, les cojj;-nacs, les soieries, les confections de France ; les tissus, la cou- tellerie, les machines de TAng^leterre, de l'Allemagne et de la Belgique ; les instruments aratoires et les bois de

ÉQUIPE DE JET7NES VICTORIENNES VENANT DE JOUER UN jr A T C H PUBLIC DE CRICKET

à la vérité, grâce à un tarif douanier prohibitif. Mais la situation est dange- reuse, et le commerce de Sidney menace celui de Melbourne.

De QueensclilF, dont les forts défen- dent l'entrée de la baie de Port-Phillip, on voit passer à portée de fusil les grands paquebots des Messageries marilimes, qui détiennent le record des traversées rapides d'Australie, ceux de la Pentn- sular ami OrienUd, de YOriciil, du

l'Amérique du Nord : les thés de la Chine et de Ceylan ; les épiées des Indes. Au retour, ils emportent des minerais de cuivre, des lingots d'or et d'argent; des laines, des peaux, des graines, des fruits, des viandes et des beurres réfri- gérés, principaux articles d'exportation de la colonie de Victoria, ou, pour mieux dire, de toute l'Australie.

P.\UL Le Franc.

Nous publions à la suite de cet article un récit de chasse du même auleiii- (|ui picsentc, sous une toute autre face, des scènes de la vie australienne. .\'. (/. /. /«.;

MOiN PREMIER KANGOUROU

J'étais sans armes; je n'avais même pas un stick à la main ; une douzaine de kan- gourous, tous de vieux mâles, — old men, — m'entouraient, debout sur leurs pattes de derrière. Chose bizarre, ils portaient à celles de devant de gros gants en peau de

ou sept il n'y a plus rien à faire : les kan- gourous font la sieste dans la journée.

En un tour de main mes ablutions étaient faites et j'étais habillé et installé devant la petite table bancale qui, avec deux ou trois escabeaux de bois et un lit

UNE FERME (SELECTION) DE VICTORIA

daim fortement rembourrés, et s'apprê- taient apparemment à me donner une le- çon de cette boxe que les Anglais dési- gnent pompeusement comme the nohîe art of self-defence.

Une voix sonore me tira brusquement de cet étrange cauchemar.

— Il faut vous lever, monsieur, si vous voulez arriver à temps à la grande clai- rière.

— Quelle heure est-il donc, Webb?

— Trois heures et demie. Vous ne serez pas là-bas avant cinq heures, et après six

de camp, constituait le plus gros du mobi- lier du sélecteur James Webb, de Shady- Creek, dans le Gippsland.

Le Gippsland se trouve en Australie, dans la colonie de Victoria. C'est un im- mense district en grande partie couvert d'épaisses forêts, traversé par plusieurs rivières. Très montagneux au nord et à l'est, il est plutôt plat vers le sud. On trouve dans le Gippsland quelques petites villes, des villages et des liameaux dissé- minés, pour la plupart, le long de la voie ferrée qui relie Melbourne à Bairnsdalc,

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MON PREMIER KANGOUROU

extrémité de la ligne ; mais on y rencontre surtout de grandes plaines broussailleuses, des landes incultes, des lacs, des maré- cages, de profondes forêts en partie inex- plorées, où la végétation atteint des pro- portions phénoménales et où tout respire un air de grandeur sauvage, d'un attrait irrésistible pour quiconque aime la liberté, l'espace, la solitude, le silence.

La petite ferme de James Webb, sa sé- lection, comme l'on dit ici, avait environ trois cents acres (120 hectares) de super- ficie. Située en pleine brousse, un petit cours d'eau, presque à sec en été, torren- tueux en hiver, la traversait. Dans le lit étroit de ce creek, Webb péchait du hlack- fish, poisson qui rappelle la lotte comme forme et comme goût, et des écrevisses, grosses comme des homards, dont la cara- pace est hérissée de piquants, et qui souf- flent comme chats en colère quand on les retire de l'eau.

Après un léger déjeuner, composé d'une tranche de bœuf salé ou eorned heef, accom- pagnée de pommes de terre bouillies, froides, en guise de pain, le tout arrosé d'une tasse de thé, je quittai l'humble maisonnette en bois du sélecteur et, après avoir traversé les quelques arpents défri- chés, au prix d'un bien dur labeur, par ce courageux et humble pionnier de la civili- sation australienne, je m'enfonçai dans la forêt qui encerclait de toutes parts son pe- tit domaine.

Il pouvait être alors quatre heures du matin.

Une demi-obscurité régnait encore sous bois, où aucun bruit ne se faisait en- tendre. Un brouillard opaque s'élevait de terre, qui me cacliait les fougères vivaces, toutes humides de rosée, au milieu des- quelles je me frayais un chemin, et les pieds des gommiers, dont les troncs lisses, d'un jaune pâle violacé, se dressaient tout d'une ligne jusqu'à deux et trois cents pieds du sol. De temps à autre, je rencon- trais des fougères arborescentes aux troncs rugueux d'un brun desépia tacheté de sienne brûlée, aux frondes vert pâle, à la tige moussue, recourbées comme des palmes, délicates comme de la dentelle. Au cœur de chaque plante les plus jeunes frondes formaient une sorte de faisceau de crosses d'évêque du plus heureux effet.

J'allais d'un pas allègre, car la fraîcheur de la nuit n'était pas encore dissipée. J'étais en forêt depuis dix minutes à peine

que déjà mes vêtements, de mon chapeau de feutre mou jusqu'à mes jambières en cuir, étaient trempés par le brouillard et la rosée. Mais quel est le chasseur digne de ce nom qui s'arrêterait à de pareilles bagatelles avec la perspective de tuer un ou deux de ces magnifiques kangourous, plus grands qu'un homme et qui pèsent jusqu'à deux cents livres.

Je savais où rencontrer un troupeau de ces marsupiaux, qui se font si rares en Victoria que l'on parle d'en interdire la chasse, comme on a déjà dû faire, d'ail- leurs, pour l'oiseau-lyre et l'ornithorynque. Webb, grand disciple de saint Hubert, — comme tous les habitants de la brousse, — m'en avait montré, (juelques jours au- paravant, un troupeau qui paissait dans une grande clairière, à cinq ou six milles de chez lui. Malheureusement son chien Rover les avait mis en fuite avant que nous eussions pu nous en rapprocher à portée de fusil. Aussi, cette fois, avais-je eu soin de prendre en laisse le trop ar- dent coolie, et, armé d'un excellent Win- chester à répétition, je comptais bien ajou- ter à mes trophées de chasse un beau spécimen du Macropus Giganteus.

A quatre heures et demie environ le soleil se lève. La l)rousse, jusque-là plon- gée dans le silence le plus absolu, s'é- veille et s'emplit rapidement de bruits plus étranges les uns que les autres. C'est la tintinabulation argentine de l'oiseau- clochette,pas plus gros que notre verdier, dont il a la couleur. C'est la pie austra- lienne qui, du faite des grands gommiers, lance son éclatante fanfare. Ce sont sur- tout les oiseaux-rieurs, au vol silencieux, à l'aspect grotesque. Ils se perchent sur des branches basses, redressent verticalement, d'un mouvement automatique, leur ((ueue courte et raide comme celle de nos pies, inclinent la tête de côté pour vous regar- der d'un air narquois, puis parlent soudain d'un bruyant éclat de rire. Ce sont alors des Ah ! ah 1 ah ! ah ! ah ! — Oh ! oh 1 oh ! oh! ohl — Hou! hou! hou! hou! hou! que l'on croirait sortir d'une maison de fous ou d'un pandémonium. Puis un silence se fait; loute la bande s'envole, glissant dans l'air sans faire entendre un seul battement d'ailes, et se reperche à quelque distance pour faire retentir de nouveau la forêt des éclats de sa bruyante et cacophonique gaieté.

Mais le soleil monte à l'horizon; ses

MON PREMIER KANGOUROU

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rayons d'or dissipent rapidement le brouil- lard, ils réchauffent et éclairent la forêt dont seules les profondeurs sont encore estompées d'un bleu vaporeux. Aux frondes des fougères, aux feuilles pendantes des

de milliers d'insectes invisibles ou les cris aigres d'un vol de perroquets noirs rega- gnant les montagnes.

Enfin, la forêt s'éclaircit : j'approche de la clairière; il s'agit maintenant de l'at-

FORÊT DE VICTORIA

eucalypti tremblent et scintillent les gouttes de rosée, transformées en autant d'éblouissantes pierreries sous les feux de l'astre du jour. Et, au fur et à mesure que celui-ci avance dans sa carrière, le silence se fait de nouveau dans l'immensité de la brousse, silence parfois oppressant, que trouble à peine le bourdonnement confus

teindre sans donner l'éveil aux hôtes qu'elle peut renfermer.

Me voici arrivé. Tenant toujours en laisse Rover, qui donne de visibles signes d'impatience, je me dissimule derrière la souche d'un gommier : je pourrai y poser ma carabine pour tirer à coup sûr.

Cette partie de la forêt a dû être déboi-

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MON PREMIER KANGOUROU

sée il y a deux ou trois ans par dos split- ters. Les souches des arbres abattus par ces aventureux bûcherons ont reverdi; des ramilles au feuillage glauque et luisant les recouvrent, qui doivent, avec l'herbe assez drue ici, où les arbres n'absorbent plus tous les sucs et toute l'humidité de la terre, fournir une nourriture abondante aux marsupiaux. Par-ci, par-là, un groupe de fougères arljorescentes, un eucalyptus déraciné ou réduit à l'état de squelette par le cerclage, tel est l'aspect que pré- sente, inondée de lumière, cette trouée en forêt, qui peut avoir cinq à six cents

dans ces conditions-là, je suis certain de manquer.

Mais lîover, qui flaire le gibier que je ne puis encore distinguer, ne peut se conte- nir plus longtemps : il lance un petit cri plaintif, et aussitôt quatre têtes fines, éveillées, apparaissent au-dessus des fou- gères : quatre beaux kangourous, dont un vieux mâle.

Celui-ci vient de se relever tout à fait, tandis que les autres se remettent à brou- ter. Assis sur son train de derrière, il dé- passe les fougères de près de deux pieds. 11 semble regarder de mon côté ; mais je suis tranquille , il ne peut nous voir ni nous sentir, car le vent est pour nous. Cependant il veille, à n'en pas douter, im- mobile, me faisant presque face. Douce- ment j'épaule mon Winchester et je vise lentement à la tache blanchâtre qui marque son poitrail, juste entre ses deux petites I)attes de devant, « ses bras », comme disent les bushmen. Le coup sec de la cara- l)ine retentit. L'animal fait un bond en hauteur, retombe, puis disparait à mes re-

M A C R 0 P U s G I G A N T E U s

mètres de long sur deux cents de large.

Caché derrière ma souche, je fouille attentivement du regard les moindres re- coins du plateau recouvert de fougères vivaces, qui m'arrivent jusqu'aux aisselles.

D'abord, je ne vois rien, rien que la grande nappe verte noyée de soleil. Mais je suis sûr qu'il y a quelque chose là-bas : la mimique expressive de Rorer, que j'ai toutes les peines du monde à retenir, me le prouve assez. D'ailleurs, qu'est cela? ces deux petites pointes brunes qui dé- passent à peine les fougères et qui vien- nent de s'agiter? A n'en point douter, les deux oreilles d'un kangourou. Mais je n'a- perçois pas la lâche grisâtre de sa poi- trine. C'est sans doute qu'il s'est remis à brouter : un instant de patience, il ne tar- dera pas à se montrer.

Comme le cœur me bal ! Cela me ré- ])ond jusqu'au Ijout des doigts. Si je tire

gards. Il est touché, c'est sûr! Mais un grand mouvement s'est fait dans les fou- gères, et mes kangourous détalent par bonds prodigieux. Quatre! Ils fuient tous les quatre!... Furieux, je tire de nouveau sur le plus gros, — je dirais presque au vol, tant est rapide l'allure de ces ani- maux, — mais cette fois mon coup de feu ne fait qu'accélérer la déroute des marsu- piaux, qui s'évanouissent dans le fouillis ombreux de la forêt.

A mon tour, je me lance sur leur piste. Les aboiements de Rorer me guident dans cette course folle en pleine brousse. Rien ne m'arrête plus celte fois : ronces, fou- gères, lianes cnchevêlrées, buissons épi- neux, hautes herbes Iranchantos, trous béants d'arbres déracinés dont les troncs à moitié pourris me barrent la route, je passe à travers tout, me faufilant à tra- vers les ol)stacles, sautant par-dessus ou

MON PREMIER KANGOUROU

S"

les escaladant avec une légèreté et une ardeur juvéniles que je ne me connaissais plus. Je n'ai qu'un objet en vue : ai-river à temps, car je sais qu'à un moment donné le kangourou blessé fera tête au chien, qu'il pourrait bien écharper.

La voix de Rover, d'abord lointaine, me parvient de plus en plus distincte. L'ex- cellent animal doit serrer de près les kan- gourous. Mais que se passe-t-il donc? D'ardents qu'ils étaient, les aboiements de Bover deviennent furieux. Aurait-il déjà forcé la bête"? En effet, les voici :

— A bas, Rover, à Ijas 1

Le kangourou, un magnifique old man, que ma première balle a frappé au côté, comme l'indique le sang qui coule encore de sa blessure, adossé à un gros gommier bleu, fait face au chien, qui bondit rageu- sement autour de lui. Impossible de tirer le kangourou sans risquer de blesser le chien, dont le marsupial suit tous les mouvements et qu'il essaye à plusieurs re- prises d'agriffer avec ses petits bras, tou- jours à la parade.

En vain j'essaye d'apaiser Rover; ma présence et ma voix semblent au contraire l'animer au combat, et malgré moi je m'intéresse à cette lutte unique en son genre. Un instant le chien croit prendre en défaut le marsupial, qui a fait mine de fuir à mon approche , et il s'élance à la gorge de son adversaire. Mais celui-ci, prompt à la riposte, a saisi le chien par le cou et, tandis qu'il le maintient ainsi fortement serré contre lui,

l'étranglant presque de ses griffes ner- veuses et acérées, il essaye de lui ouvrir le ventre avec les ongles durs et pointus de ses pieds de derrière.

L'instant est critique pour Rover, qui se débat en vain, impuissant, pantelant, sous la mortelle étreinte de son ennemi. Celui- ci est vraiment l)eau dans sa colère, mais tel est son acharnement contre Rover qu'il oublie complètement ma présence : j'en profite pour l'approcher de côté, et un coup de feu tiré pres([ue à bout portant le fait rouler dans l'herbe, la tête fracassée.

C'était, en vérité, un bel échantillon du genre Macropus Giganteus, ce qu'il y a de plus gros en Australie; j'estime qu'il pou-

vait peser deux quintaux. 11 mesurait sept pieds cinq pouces de la tète au bout de la queue.

Dans l'impossibilité absolue où j'étais de le transporter à la sélection, et peu dé- sireux de le laisser sur place jusqu'à ce que Webb pût venir le dépouiller, je me décidai à lécorcher moi-même.

Ce ne fut pas une petite affaire pour un novice comme moi, d'autant plus que je

tenais à garder la peau aussi intacte que possible, pour la faire tanner et monter à mon retour à Melbourne. Néanmoins, j'y parvins, après une bonne heure d'un tra- vail peu ragoûtant, en plein soleil, entouré d'un formidable et bourdonnant essaim de grosses mouches noires, bleues, vertes, attirées par l'odeur du sang.

Cette vilaine besogne terminée, suivi de Rover, encore tout meurtri par la lutte qu'il venait de soutenir, je repris fièrement le chemin de la sélection, emportant, roulée sur elle-même, la sanglante dépouille de mon premier kangourou.

P. Lf. F.

LE MINISTÈRE DE LA GUERRE

Un îlot sur la rive gauche, entre les rues Saint-Dominique, de l'Université et le boulevard Saint-Germain, îlot fait d'atlerrissements successifs, quelques- uns presque d'hier, d'autres, vieux déjà d'un demi-siècle, tous, maintenant agglo- mérés, formant un ensemble massif, de style composite bâtarde de renaissance, de proportions vastes, mais... fermé aux profanes, entouré par eux d'une sorte de

Ainsi tout se fait avec précaution, minutieusement, parcraintede l'espion.

De cet ensemble de bâtiments, une partie seule est de date ancienne, c'est l'hôtel particulier du ministre, rue Saint- Dominique. M. Auguste Vitu, dans son merveilleux ouvrage sur Paris, en donne les renseignements suivants :

Bâti en 1730 pour Françoise de Mailly, dame d'honneur de la reine, il fut bientôt

J^

nn| I

E our£oTu . Cnanh'crs

État, en 1775, de l'emplacement occupé actuellement par le Ministère de la Guerre. (D'après le plau de Jaillot. )

mystère mélangé de crainte, où se mêlent également deux sentiments : la curiosité de pénétrer le sanctuaire, puis le souve- nir ou l'appréhension des trois années de service militaire.

Les officiers, eux, en savent un peu plus long ; beaucoup cependant en sont restés... à la barrière en bois qui coupe en deux le vestibule du Pavillon cen- tral.

Un solide gaillard y veille et garde l'entrée. Aucun ne la doit franchir que muni d'un laissez -passer délivré par l'administration. Les autres, fussent-ils en uniforme, attendent au fond d'une salle la personne demandée.

vendu à la princesse douairière de Gonty qui l'habita et y mourut en 1775. Après sa mort, l'hôtel passa entre les mains du maréchal de Richelieu, puis dans celles de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse. Il resta en sa possession jus- qu'à sa mort, en 1794. A partir de cette époque, l'hôtel de Brienne devint sans doute propriété nationale; puis, en 1802, on le retrouve habité par Lucien Bona- parte. Au lendemain de la proclama- tion de l'empire. Napoléon le donna à M'"" Lœtilia Bonaparte; il devint dès lors le palais de Madame Mère.

Ce n'est qu'à partir de la Restauration que Ihôtel de Brienne devint définitive-

LE MINISTERE DE LA GUERRE

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ment le séjour officiel des ministres de la guerre.

Beaucoup y ont passé, se succédant à intervalles plus ou moins rapprochés ; ... combien y sont morts I... Un seul!... Le maréchal Niel.

Tel fut le noyau auquel vinrent suc- cessivement s'adjoindre maisons et hôtels privés, achetés, démolis, puis recon- struits morceau par morceau.

D'abord, vers 1839, une partie de la façade de la rue Saint-Dominique, celle

sant brèche dans le bâtiment du dépôt, l'hôtel Soult et les archives.

Il fallut alors obtenir de la municipa- lité une forte indemnité, puis commen- cer de nouveaux travaux de construc- tion sur la façade du boulevard et celle de la rue Solférino. Ils durèrent environ huit ans, de 1868 à 1876.

Enfin les derniers furent exécutés rue de l'Université, de 1881 à 1883, à la place où se trouvait l'ancien hôtel de Cha- brillan.

Plan actuel des bâtiments du Ministère de la Guerre.

comprise entre la cour de l'Horloge et le corps de bâtiment en pierre qui se trouve vers la place Bellechasse.

Puis, de 1856 à 1858, le bâtiment des archives. L'année suivante, le bâtiment à droite de la grande cour d'honneur.

De 1861 à 1864, la façade de la rue Saint-Dominique vis-à-vis la place Belle- chasse.

A cette époque, le ministère formait donc, entre les rues Saint-Dominique, de l'Université, de Bourgogne et de Bellechasse un vaste rectangle, auquel restaient enclavés quelques hôtels pri- vés.

Le percement du boulevard Saint- Germain et de la rue Solférino vint couper en croix ce bloc de pierres, fai-

Ce ministère, l'un des plus vastes, occupe actuellement de sept à huit cents fonctionnaires de tout grade, militaires ou civils, sans compter environ cent cin- quante sous-ordres, huissiers, surveil- lants, gardiens de bureau, de maga- sin, etc.

C'est donc une véritable petite armée qui, à l'égal de l'autre, a ses cadres, ses unités, sa discipline. Chaque unité a sa fonction déterminée, est un rouage ap- proprié de la « grande machine admini- strative ».

Les unités, ce sont les « directions » et les grands services annexes.

Chacun d'eux se subdivise en bureaux ou sections, ayant à leur tète des chefs de bureau, lesquels ont sous leurs ordres

90

LE MINISTÈRE DE LA GUERRE

un ou plusieurs sous-chefs et un nombre plus ou moins grand de rédacteurs.

Il y a ainsi sept directions désignées par les attributions qui s'y rattachent :

1" Infanterie;

:2° Cavalerie;

3° Artillerie ;

4" Génie;

5" Sei'vices administratifs;

P' bureau : personnel ; 2" — instruction, écoles;

3" ■ — recrutement; 4e — réserve, hommes en dis-

ponibilité.

Chacun de ces bureaux comprend un personnel de dix-huit à vingt employés, expéditionnaires compris.

Autrefois les directeurs étaient sou- verains, au deuxième degré de la hié- rarchie, et communiquaient avec le mi- nistre, dont ils se trouvaient les subor- donnés immédiats. Par le fait, vu leur nombre, ils se trouvaient être les véritables ministres, car le temps matériel manquait à ces derniers pour contrôler person- nellement les actes de leurs neuf subordonnés. Il y avait là défaut d'organisation, en quelque sorte émiettement de l'autorité supé- rieure.

Tour carrée, et façade du boulevard Saiut-Germain.

6° Poudres et salpêtres ;

7° Santé.

En plus, et sur le même degré hiérar- chique : le service intérieur et le con- trôle.

Ces directions et services étant à peu près d'organisation identique, un mot seulement sur l'un deux, la direction de l'infanterie, suffira pour les faire tous également connaître.

En tête le directeur, assisté d'un sous- directeur et de deux attachés, puis quatre bureaux :

Le décret du 7 novembre et le rap- port au président de la République du 15 novembre 1895 ont remédié à cet état de choses et comblé la lacune en créant un poste de secrétaire général et en augmentant les attributions du chef d'état-major général.

Les directeurs se sont trouvés du coup renvoyés au troisième rang et substitués dans leur toute-puissance par trois per- sonnages seulement entre les mains des- quels A'iennent se concentrer, pour être ensuite examinées par le ministre, toutes

LE MINISTÈRE DE LA GUERRE

91

les affaires administratives, de quelque direction qu'elles émanent.

Ces trois personnages au second de- gré hiérarchique sont donc : d'abord les deux mentionnés plus haut, puis le chef de cabinet.

Voyons leurs attributions :

Ce dernier, du grade d'officier géné- ral, est l'intermédiaire entre les direc- tions et le ministre pour toutes les affaires relatives au personnel militaire : mutations, décorations, avancement, etc. Il a, dans certains cas d'ordre secon- daire, la délégation de la signature du ministre. Sous les ordres du chef de ca- binet se trouvent un sous-chef, puis en- viron une douzaine d'officiers d'ordon- nance. A tour de rôle ceux-ci sont de service pour répondre aux demandes de renseignements et faire exécuter les ordres du ministre. L'un deux est chargé du service de la presse. A côté de cet élément militaire, il y a un élé- ment civil, représenté par trois bu- reaux.

Au secrétaire général revient la haute direction sur le personnel civil de l'ad- ministration centrale, le personnel du contrôle et celui des services admini- stratifs. De plus, toutes les questions administratives ressortissant aux direc- tions et au service intérieur lui sont soumises.

Enfin, sous l'autorité du chef d'état- major, sont placées les directions pour tout ce qui concerne l'organisation ou l'instruction des troupes, la mobilisa- tion, l'armement ou la défense du terri- toire, les approvisionnements, etc., — cette centralisation entre les mains d'un seul chef de toutes les armes devant as- surer l'unité de direction et l'harmonie de décisions, indispensables au perfec- tionnement de la mobilisation.

Ce dernier service, à lui seul, occupe une véritable phalange d'officiers; leur arrivée au ministère, en groupe et en uniforme, ferait aisément croire aux pai- sibles bourgeois de la rue Saint-Domi- nique que la patrie est en danger et que la mobilisation vient d'être décrétée. Au

sommet, le chef, assisté de trois sous- chefs; puis le cabinet du chef, composé de trois personnes; ensuite, deux sec- tions du matériel et du personnel) ; en- fin, quatre bureaux et deux autres sec- tions ; en tout, une centaine d'officiers, plus une trentaine de civils.

C'est de l'état-major que dépendent les archives historiques et la biblio- thèque, qui occupent toute la façade de la rue Solférino.

Enfin, à côté des ministres civils, le secrétariat particulier, à qui incombent les affaires d'ordre privé, et qui reste auprès du ministre l'intermédiaire entre ce dernier et les membres du Parlement.

Tels sont les trois grands rouages qui dominent tous les autres.

Par suite de cette organisation, les affaires sont concentrées, revues, avant d'être présentées à la signature ministé- rielle, et le contrôle peut s'exercer d'une façon plus efficace.

Parmi tous ces rouages, quelle est maintenant la filière administrative que suit l'instruction dune alTaire?

Lorsque la correspondance arrive au ministère, elle est ouverte soit au pre- mier bureau du cabinet, soit au secré- tariat particulier, selon que la suscrip- tion de l'enveloppe est impersonnelle ou personnelle. Est-elle d'ordre privé ou confidentiel, elle est réservée, mise de côté, communiquée au ministre; est-elle d'ordre militaire, elle est alors, après enregistrement, renvoyée aux directions ou services compétents. Là, le directeur répartit le travail entre ses chefs de bu- reau, ceux-ci entre leurs rédacteurs, qui instruisent l'affaire, groupent les élé- ments d'une réponse et font un projet de minute. La minute ainsi obtenue est communiquée aux sous-chefs, puis aux chefs; chacun en prend connaissance, la lit, l'amende s'il le juge opportun, puis la renvoie ainsi corrigée aux expé- ditionnaires, qui en font la copie.

Celte copie remonte encore la filière, sous-chefs, chefs, qui apposent au bas leur signature, mais cette fois va jus- qu'aux directeurs, qui la revisent et

92

LE MINISTÈRE DE LA GUERRE

peuvent en modifier le sens ou les termes. Dans ce cas, elle est de nouveau renvoyée aux expéditionnaires, qui en sont quittes pour recommencer leur be- sogne.

Enfin, chacun a dit son mot, posé sa relouche, la lettre arrive alors au mi- nistre, qui ajoute son paraphe, puis... elle est envoyée.

Tout cela exige beaucoup de temps, beaucoup de travail , tend à détruire l'initiative individuelle et à répartir la responsabilité d'une façon telle que cha- cun peut, s'il lui plaît, la rejeter sur son supérieur ou son inférieur.

Partout, du haut en bas de l'échelle, c'est une mobilisation quotidienne de papiers blancs ou roses, une uniformité de travail régulière et monotone.

Nous avons dit le nombre des ser-

vices, des directions et celui des em- ployés de tous grades; nous avons mon- tré la filière à travers les bureaux et, finalement, l'accumulation en de grands cartons verts des rapports, minutes, dé- cisions, toute la paperasserie ordinaire d'un ministère. Il nous reste à faire comprendre le « pourquoi » de ces mul- tiples et volumineux dossiers et, par suite, la nécessité des bureaux chargés de les élaborer. Un mol donc sur chacun des services.

L'infanterie, avons-nous indiqué plus haut, est l'un des plus chargés ; c'est qu'en effet le champ de ses opérations s'étend sur un nombre d'hommes consi- dérable; il nous suffira, pour le démon- trer, de rappeler les effectifs du temps de paix, suivis des formations de réserve et de territoriale.

INFANTERIE.

163 régiments de ligne 10,831

30 bataillons de chasseur

4 régiments de zouaveS

Armée active. . . < 5 bataillons d'infanterie légère d'Afrique 4 compagnies fusiliers de discipline . . .

2 régiments étrangers

4 régiments tirailleurs algériens

12,956

Officiers.

Hommes.

10,831

275,548

1,002

28,432

350

12,202

165

7,595

16

1,091

174

10,434

412

13,108

348,405

Ajoutons à cela neuf classes de réserve, à 90,000 hommes environ par classe; puis la territoriale pouvant fournir un contingent de 350,000 hommes sans compter ses réserves, nous, aurons le joli chiffre d'à peu près 1 ,500,000hommes d'infanterie.

Celle masse d'hommes , il faut la prendre depuis le tirage au sort, la suivre à travers ses évolutions jusqu'à libération définitive. Quelques-uns même sont élevés, grandissent, sous le pantalon rouge, aux écoles de Rambouillet, les Andelys, Montreuil-sur-Mer , Saint- Hippolyte-du-Fort; plus tard au Pry- tanée de La Flèche. Il faut donc un centre d'où partent les ordres, où abou- tissent les réclamations; ce centre est le ministère de la guerre. A la direction de

l'infanterie reviennent par conséquent le personnel, l'administration et la compta- bilité des écoles, Saint-Maixent, Saint- Cyr, écoles de tir; le recrutement de toutes les armes, comprenant le tirage au sort, la revision, la répartition des contingents, la mise en route ; puis l'or- ganisation, l'instruction, le matériel ; quand on songe qu'il faut encore s'oc- cuper de l'administration des hommes de la disponibilité, de la réserve et de la territoriale, officiers et soldats, on voit le nombre d'états, contrôles, pièces de comptabilité, circulaires, qui peuvent être dressés, transmis, pour mettre en mouvement plusieurs centaines de mille hommes.

La cavalerie compte un effectif beau- coup moindre :

Effectif

LE MINISTERE DE LA GUERRE

CAVALERIE Officiers. Hommes.

79 régiments (chasseurs, dragons, etc.) . . 6 régiments de chasseurs d'Afrique. . . ,

3 — spahis ^ .■},934 73,267

1 — spahis tunisien

8 compagnies de cavaliers de remonte. ,

93

A ce chiffre il faut joindre "22,154 hom- mes de la gendarmerie et 2,967 hommes de la garde républicaine.

Comme l'infanterie, la cavalerie doit soccuper du personnel, de Tinstruction, de la comptabilité de ses régiments et de ses écoles, Saumuret école préparatoire d'Autun.

De la 2"*' direction dépend également le service des 15 établissements de re- monte destinés à effectuer Tachât des

chevaux propres au service de guerre ; plus, les établissements hippiques d'Al- gérie et de Tunisie; enfin, l'administra- tion des 26 légions de gendarmerie et l'organisation des 26 conseils de guerre permanents, siégeant tant en France qu'en Algérie.

L'artillerie (3'' direction) comprend aussi les équipages militaires.

Leurs elfectifs se décomposent de la façon suivante :

Artillerie

16 bataillons à pied

40 régiments

10 compagnies d'ouvriers ....

3 — d'artificiers. . . .

Batterie d'Algérie et de Tunisie

Offlciei-s.

SoUlats.

482

14,220

3,260

53,923

50

3,610

12

303

64

3,124

3,874

75, IJ

11 faut encore ajouter les équipages militaires, formant un effectif de 11,833 hommes.

Outre le personnel, l'instruction des troupes, les écoles de Versailles, Fon- tainebleau, Polytechnique, d'autres élé- ments entrent en jeu, éléments tech- niques, nécessitant un matériel consi- dérable : tels, les forges, fonderies, ateliers de construction, de précision, arsenaux, etc., dont le nombreux per- sonnel immatriculé est le point de départ de toute une administration qui, elle aussi, a ses contrôles, sa comptabilité, ses règlements...

C'est à l'artillerie que se rattache l'école de pyrotechnie de Bourges, des- tinée à former des artificiers, dans le but de porter dans les corps de troupes un mode d'enseignement uniforme pour tout ce qui concerne la confection et l'emploi des artifices de guerre.

Enfin la 4*" direction, le génie, s'oc- cupe non seulement des travaux de for-

tification et des établissements de l'inté- rieur, mais du casernement des troupes, ce qui nécessite la location de terrains et immeubles : acquisitions, échanges, etc.

Le corps du génie comprend 12,667 hommes et 475 officiers, répartis entre 7 régiments dont 5 de sapeurs, 1 de chemin de fer, 1 de pontonniers.

\'oilà donc groupés les éléments de l'armée de combat; chaque homme a été affecté à telle arme, leur aggloméra- tion dans chacune d'elles a formé le régiment; ces régiments il a fallu les organiser, les instruire, leur donner des chevaux, des fusils, des canons, les sou- mettre à une discipline, en un mot les préparer au but à atteindre : la guerre.

Une moitié seulement de la tâche est accomplie; l'autre, d'essence moins héroïque, mais plus humaine, et par conséquent primordiale, reste à exécuter. Car ces hommes auront faim, sentiront la fatigue, le froid ; il faudra donc les nourrir, les habiller, les transporter sur

Oi

LK MINISTERE DE LA GUERRE

les voies ferrées, payer leur solde et indemnités de route ; tout cela ressort du domaine de VInfenJance, autrement appelée Services administratifs.

Les intendants, fonctionnaires à la fois administratifs et militaires, recrutés parmi les capitaines, chefs de bataillon, et les officiers d'administration des divers

nistration, qui toujours restent leurs subordonnés, les parias de r armée , comme ils se nomment eux-mêmes. Ces officiers se recrutent parmi les adjudants élèves de l'école d administration de ^'incennes; ils sont alors répartis entre les différents services : bureaux de l'in- tendance, administration des subsis-

Hôtel du Ministre (ancien hôtel de Brienne).

services de linlendance et du service de santé, sont en quelque sorte la cheville ouvrière de tout le mécanisme militaire. Ce sont eux qui assument la responsa- bilité de la gestion des deniers de l'Etat dans les marchés à conclure avec les fournisseurs. Ils doivent veiller à ce que le soldat ait hon et hoii marché, à ce que chaque chose arrive à temps, régulièrement, le pain à l'heure de la soupe, la paille à l'heure du sommeil.

Dans celte tâche ingrate, ils ont des auxiliaires : ce sont les officiers d'admi-

tances, administration de rhabillement et campement, enfin, hôpitaux.

Pour nourrir, habiller, chauffer, éclai- rer, transporter et payer l'armée, il faut dresser des états, tenir une comp- tabilité compliquée qui doit passer par les bureaux du ministère avant d'aller, pour y être définitivement apurée, dans les cartons de la Cour des Comptes. C'est l'œuvre de la .")'" direction : Ser- vices administratifs.

Donc, les hommes sont maintenant équipés pour la guerre ; ils peuvent être

LE MINISTERE DE LA GUERRE

95

transportés sur le théâtre des opérations ; derrière eux suivent la caisse et le garde-manger; oui, mais... après la ba- taille, il y aura des morts et des blessés ; chaque jour à la caserne il y a des malades qu"il faut soigner, guérir... d'oii nécessité du Service de santé.

Comme personnel, il comprend : les médecins-majors, les pharmaciens, les officiers d'administration, les aumôniers, enfin les 25 sections d'infirmiers.

Les médecins se recrutent par l'école du Service de santé à Lyon. Les jeunes gens qui y entrent y restent jusqu'à leur passage à l'école d'application du \'al- de-Grâce ; les étudiants de nos facultés fournissent également un certain contin- gent. Répartis dans les corps de troupe, les médecins forment un total d envi- ron 1,300, du sommet à la base de la hiérarchie.

Les pharmaciens militaires sont moins nombreux; peut-être, lôO : c'est peu.

Enfin, les ofliciei's d'administration, à peu près 300, concourent avec les soldats infirmiers à l'accomplissement du ser- vice de santé dans les hôpitaux.

A côté du personnel, il y a le matériel, un matériel immobilier et mobilier. D'abord les hôpitaux, hospices milita- risés, asiles d'aliénés, infirmeries, qu'il faut faire construire, acheter, ou louer ; puis les médicaments, l'alimentation, le chaullage des malades ; les instruments chirurgicaux, voitures d'ambulance, brancards, etc. Ajoutons à ces frais ceux nécessités par le salaire des ou- vriers dans les hôpitaux, les indemnités aux médecins civils requis, la nourriture et l'habillement des sœurs, le renouvel- lement, l'entretien et la conservation du matériel de réserve, et beaucoup d'autres dont l'énumération serait trop longue ; nous arriverons ainsi, comme pour les autres directions, à nous trouver en face d'une paperasserie volumineuse, pièces comptables établissant l'exactitude des dépenses, qui, pour le matériel seul, se chiffrent au budget par une somme de plus de 5 millions.

11 nous reste à dire quelques mots sur

la direction des poudres et salpêtres.

Les poudreries militaires sont répar- ties un peu sur tous les points de la France. Citons celles de Saint-Chamas, Toulouse, le Bouchet, le Moulin-Blanc, Angoulême... en tout une douzaine; puis l'Ecole d'application, sise à Paris, quai Henri IV, où se trouve le laboratoire central. Elles comprennent non seule- ment les machines destinées à la fabri- cation, mais les approvisionnements de toute sorte, salpêtre, soufre, acides, nitrate, cotons, et tout le matériel né- cessaire à l'emballage et au transport.

A côté des poudreries, il y a les raffi- neries, beaucoup moins nombreuses : Bordeaux ( salpêtre), Marseille (salpêtre et soufre 1, Lille (salpêtre .

Tous ces établissemenls sont dirigés par des ingénieurs sortis de l'École d'ap- plication de Paris. Des chefs ouvriers, également sortis dune école, dirigent les commis et ouvriers chargés de la fabrication.

L'organisation du personnel, l'achat des matières premières, l'entretien, la réparation des outils, les demandes d'au- torisation d'établissement de fabriques et dépôts de dynamite; toutes ces ques- tions sont soumises, débattues, résolues à la 6*^ direction du ministère de la guerre.

Donc, dès à présent, nous voyons l'ar- mée pourvue de tout son outillage, hommes, armes, munitions, charpie... chacune de ces spécialitéscorrespondant, à Paris, à un point central qui est la Direcliotï.

Mais cette masse d'hommes armés, il s'agit maintenant de lui assigner son l'Ole, de la fractionner sur le territoire, de lui indiquer la marche à suivre, les évolutions à exécuter. Tel est le rôle de l'état-major général. Nous ne pouvons entrer dans aucun détail, toutes les opé- rations de mobilisation devant être tenues secrètes ; nous nous contenterons simple- ment de donner une idée sommaire de quelques services qui en dépendent, conjointement avec la direction du génie : la télégraphie, l'aérostation et les colombiers militaires.

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LE MINISTERE DE LA GUERRE

Le service télégraphique aux armées est assuré par le personnel civil des télé- graphistes, mobilisé en temps de guerre. L'appareil usité est l'appareil Morse. Le matériel comprend des voitures, des câbles, des poteaux, etc.

Les unités de télégraphistes compren- nent, en particulier, les sections de cam-

soit à utiliser les lignes existantes, soit à détruire celle de l'ennemi, soit à fournir des renseignements ; c'est la cavalerie qui est chargée du fonctionnement de ce service.

Enfin, sur les frontières, est installé un réseau de mobilisation, télégraphique et téléphonique, pour la surveillance per- manente.

La télégraphie électrique est quelquefois complétée, ou même remplacée, par la télégraphie optique, au cas où les fils seraient coupés par l'ennemi : on

Vestibule d'entrée et escalier conduisant au cabinet du ministre.

pac/iie de première lie/ne; chaque corps d'armée en possède une, ainsi que chaque armée : ils se trouvent ainsi reliés les uns aux autres; mais une section, au point de vue du commandement, dépend uniquement du commandant d'armée.

Dans les bataillons alpins, les voitures sont remplacées par les mulets qui por- tent le matériel.

En dehors des sections de première ligne, il y a la télégraphie légère destinée

l'utilise avec avantage dans les Alpes; ou bien encore, la nuit, au moyen de lampes électriques. La Corse est ainsi reliée à Nice par un appareil optique. L'aérostation militaire est divisée en parcs qui comprennent chacun :2 ballons normaux, 1 ballon auxiliaire, plus le matériel nécessaire à dix gonflements. Chaque armée possède un parc. Néces- sairement tout ce matériel est transporté par des voilures ayant chacune leur spécialité : voilures à treuil, à hydro- gène, à agrès, etc. Presque toujours les ascensions sont captives ; à une hauteur de câble de 1,000 mètres, renfermant un

LE MINISTERE DE LA GUERRE

97

fil téléphonique pour communiquer avec le général commandant d'armée.

En temps de paix ce sont les régiments de génie qui ont la garde des parcs aérostatiques.

L'établissement central est à Chalais, sous la direction du commandant Renard. C'est là que s'effectuent la construction, l'entretien et la réparation des ballons, et que se poursuivent les études de per- fectionnement ainsi que les expériences. Ajoutons que, pour compléter cet en- semble de services de renset'gnemenls, on a créé en F'rance un certain nombre de colombiers militaires où des sapeurs colombophiles s'exercent au dressage, à l'entraînement des pigeons chargés de transmettre les dépêches entre les diffé- rentes places fortes.

Voilà donc revus sommairement les éléments de l'armée ; ils forment, pour l'active seulement, un effectif de près de 600,000 hommes encadrés par envi- ron 30,000 officiers..., et l'on comprend qu'en ajoutant à ce chiffre la réserve et la territoriale, les occupations des bu- reaux soient multiples, et la place qu'ils occupent si large.

Nous avons laissé de côté le service géographique, comme étant en dehors du commandement. Il nous reste main- tenant à dire un mot du contrôle.

Chaque année, les contrôleurs sont envoyés en tournées d'inspection, géné- ralement au printemps. Arrivés inopiné- ment, ils se font produire les comptes des officiers d'administration, des inten- dants, vérifient les approvisionnements dansles ateliers et magasins militaires,... puis font un rapport, et reviennent à Paris le soumettre au ministre.

L'hiver, ils préparent les futures inspections et peuvent être chargés de différents travaux.

Au service intérieur, rien de particu- lièrement intéressant, si ce n'est le souci peut-être abusif de la conservation de l'immeuble et des meubles, révélé par l'existence de trois attributions spéciales : conservation du mobilier, inspection

IV. — 7.

des bâtiments, direction des travaux des bâtiments, sinécures enviées, disputées, et que l'on craint fort de voir modi- fiées I

C'est de ce service que dépend rem- ployé du ministère peut-être le plus connu, celui qui aux fins de mois paye le traitement du ministre et celui d'une partie des employés militaires ou civils de l'administration centrale ; il porte le nom d'agent comptable et jouit de quelques petites faveurs inhérentes à sa fonction.

C'est le fonctionnaire dont s'enquiert en premier lieu tout nouvel employé au ministère.

Enfin, pour en finir avec les vieux papiers, faisons un tour aux archives. Les unes, archives administratives, occupent tout un bâtiment, ce sont des feuilles de journée, des comptes; les autres, archives historiques, sont jalou- sement gardées, loin des regards pro- fanes. Il doit pourtant y en avoir d'in- téressantes à connaître, à consulter, pour l'historien soucieux de la vérité. Parmi ces dernières, voici les lettres de Turenne, celles de Louis XIV à ses ma- réchaux, de Louis XV à de Noailles; puis la période révolutionnaire : les correspondances de La Fayette, Ro- chambeau, Dumouriez, Pichegru et bien d'autres, relatant les exploits des armées du Nord, de Sambre-et-Meuse, du Rhin, de la Moselle... Plus tard, c'est l'empire, avec Berthier, Bonaparte, Masséna, Championnet; 1812, avec le journal de marche du général Reynier; la retraite de Moscou, racontée par le colonel Brice; puis le passage de la Bé- résina, par Delaitre.

En 1813, c'est Lauriston, A'ictor, Au- ge reau ; en 1814, Dautencourt; enfin, aux Cent Jours, Kellermann, Grouchy, Soult, Ney, etc., toute la pléiade des demi-dieux qui d'ordinaire escortaient l'idole.

Après : la Restauration, Thistoire de la conquête d'Algérie, de 1830 à 1863, publiée par le Dépôt de la guerre; l'ex- pédition de 1849 à Rome, relatée par

9S

LE MINISTÈRE DE LA GLEHRE

Oudinot, Niel, Montebello; enfin les campagnes du second empire.

De tous ces illustres morts, quelques- uns, ceux qui furent ministres, ont leurs traits gravés au burin : unis à leurs de- vanciers, ils constituent en quelque sorte l'histoire du ministère de la guerre depuis sa création.

Un petit nombre, — ceux, depuis seu-

5KiH

dotte, Beurnonville. Sur un autre pan- neau, Carnot, à la figure austère et triste, Berlhier, Davout; puis ceux de la Restauration et de 1830, Victor, Mai- son, Gérard en soldat, larme au pied, bicorne en tête, avec un air d'échappé des armées de la première République; Lamoricière, sombre et dramatique; en- fin, à la cimaise, les modernes, de- puis 1870 jusqu'à nos jours. Dans un coin, M. de F..., en redingote noire, la joue creuse, lair méditateur, en train de suivre son idée.

Façade de l'hôtel, et galerie vitrée, donnant sur le jardin.

lemenl la fin du dernier siècle jusqu'à nos jours, à qui échut l'honneur du pi- nacle, — forme dans une des salles pri- vées du ministère une galerie curieuse, où se confondent pêle-mêle, immobiles dans leurs cadres, des hommes si diffé- rents d'allure, d'opinion, de costumes. Ici les perruques poudrées et l'habita la française des Saint-Germain, \'oyer de Paulme, Choisoul; à côté, les cu- lottes blanches, la botte et le costume à larges revers des Dumouriez, Berna-

Mais il n'y a pas que des « bureaux » au ministère de la guerre, il faut encore y ajouter les « comités », « commis- sions » et « sections ».

Les « commissions » ne sont pas pu- rement militaires, il est même vrai de dire qu'elles se composent principale- ment de membres étrangers à l'adminis- tration de la guerre, quelques officiers cependant en font partie. Ainsi, la com- mission supérieure des chemins de fer, où siègent les directeurs de nos sept ré-

LE MINISTERE DE LA GUERRE

99

seaux, quelques inspecteurs des ponts et chaussées et des officiers de toutes armes, de terre ou de mer. La commis- sion mixte des travaux publics, les com- missions parlementaires, etc.

Les comités sont chargés de préparer et d'étudier les questions portant essen- tiellement sur l'organisation de l'arme ou du service aux besoins généraux de l'armée. Ils sont purement consulta- tifs.

Les comités techniques reçoivent du ministre les questions à débattre: ils se réunissent, nomment un rapporteur, qui présente son rapport au ministre. Ils sont aussi nombreux que les direc- tions, mais conservent un caractère pu- rement temporaire. Cependant à chacun d'eux est adjointe une section technique qui, par son caractère de permanence, est en quelque sorte le prolongement des comités.

Ces sections ne comportent pas éga- lement toutes le même personnel : quel- ques-unes d'entre elles, comme la sec- tion d'artillerie, sont tout un monde. On y trouve environ quarante officiers, disséminés dans une multitude de ser- vices, tant à l'hôtel des Invalides qu'à Saint-1 homas-d'Aquin : services de la revue d'artillerie, de l'inspection des forges, service des armes portatives, laboratoire de chimie, etc.

Enfin, au sommet de tous ces comi- tés, commissions, il y a le « conseil su- périeur de la guerre ».

Réorganisé par décret du '2S sep- tembre 1893, il comprend actuellement dix membres choisis parmi les officiers généraux divisionnaires. Les directeurs peuvent y être admis, mais seulement à titre consultatif. C'est le ministre qui le préside et, à son défaut, le gouverneur de Paris.

Le conseil supérieur de la guerre se

réunit au moins le premier lundi de chaque mois régulièrement, à la salle des maréchaux, au ministère de la guerre, ou bien à l'Elysée, dans les cas où le président de la République, comme il en a le droit, préside lui- même.

Il s'occupe des questions qui se ratta- chent directement à la préparation de la guerre et est consulté par le ministre sur différents points, tels que :

Les dispositions essentielles de mobi- lisation ;

Le plan de concentration;

L'établissement dévoies stratégiques;

L'organisation générale de l'armée, et d'autres encore.

Les matières à soumettre au conseil doivent être communiquées à ses mem- bres, individuellement trois jours au moins avant les séances.

Telles sont les grandes lignes de cette administration militaire dont dépend aujourd'hui tout Français de vingt à quarante-cinq ans.

Quelques-uns même commencent plus tôt: tout petits, élevés dans les écoles militaires, ils connaissent l'uniforme; d'autres finissent plus tard : vieux sol- dats, anciens blessés, ils retrouvent le chemin du ministère pour avoir une croix, un secours, une pension; enfin,