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L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,
RECUEIL RELIGIEUX,
PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE.
TO.MBXU.-F N* G7. ifilt,
L'UNIVERSITÉ
CATHOLIQUE
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RECUEIL RELIGIEUX, PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE,
Hctùcjc par :
MM. Aug. Bonnetty , de la Société asiatique de Paris, l'un des directeurs de l'Université. — Eug. Boue , de la Société asiatique de Paris. — Léon Bore , professeur de philosophie au collège d'Angers. — Edm. de Cazalès. — Alex. Co.mbeguille. — Le baron Em. de Condé.
— Cor, de la Société asiatique de Paris, interprète des langues orientales à Constantinople.
— Ch. de Coux, professeur d'économie politique à l'Université catholique de Louvain. — J.-F. Danielo. — Léon Desdouits , professeur de physique au Collège Stanislas. — Ph. DocHArRE. — Ed. Dumont, professeur d'histoire au Collège Saint-Louis. — Am. Duques- nel. — L'abbé Foisset, directeur du petit séminaire de Plombières. — Théoph. Foisset , juge au tribunal de Beaune. — Jules de Francheville. — L'abbé de Genoude. — L'abbé Gerbet , vicaire-général du diocèse de Meaux, un des directeurs de l'Université. — Eug. de !a Gournerie. — Alex. Guirau», de l'Académie française. — M. Jourdain. — F. Lal- lier. — Paul Lamache. — Melch. de L'h ermite , professeur de mathématiques au collège de Juilly. — H. Margerin. — Comte de Montalembert, pair de France. — More au.
— Hip. Mortonnais. — Ern. de Moy, professeur de droit à l'Université de Munich. — Joseph d'ORTiGUE. — A.-F. Ozanam. — M. Ch. de Riancey. — M. Hen. de Riancey.
— A. Rio. — Cypr. Robert. — M. Louis Rousseau. — Alex, de Saint-Chéron. — L'abbé de Salinis, un des directeurs de l'Université. — L'abbé de Scorbiac , un de» directeurs de l'Université. — M. Steikmetz, de Bruges. — Raym. Thomassï. — Vicomte Alb. de Villeneuve.
TOME DOUZIEME.
AU BUREAU DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE»
RLE SAINT-GUILLAUME , Jv° 24. (FAUB. S. -G.) M DCCC \ L! .
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University of Ottawa
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TABLE DES ARTICLES DU DOUZIÈME VOLUME.
(Voir la Table des matières à la fin du volume. )
67« livraison. — Juillet 1841.
Cours d'Études sur les saints Pères. — Avant- propos. — Introduction. — De l'Unité ca- tholique ou des Sources du vrai ; par M. l'abbé R. Bossey.
Cours d'Histoire de France (19e leçon), par M. Edouard Dchont.
Cours d'Astronomie (18e leçon); par M. L. Des- docits.
Hevue. — Prédication du Christianisme dans les Gaules ( 4e et dernier article ) ; par M. Edouard de Bazelaire.
Défense de divers points de la vie de Boni- face VIII, par Mgr N. Wisemànn.
Du Mouvement religieux actuel, par M. le ba- ron A. Guiraud.
Des bases de la Philosophie ou du Rationalisme et de la Foi, par M. Gabriel d'ERCEviLLE.
Recherches sur les Monumens cyclopéens et Description de la Collection des modèles en relief composant la galerie pélasgique de la bibliothèque Mazarine , par L. G, F. Petil- Radel; par M. Edouard Dumoîît.
Bibliographie. — Introduction à l'histoire et à la critique de la Littérature allemande , par M. Louis Aubracber. — Exegesis critica in Jesaïa?, cap. lu, 15, lui, 12; seu de Messià expiatore passuro et moriluro com- mentatio. — De la Politique maritime de la France sous Louis XIV. — Petit Manuel d'é- ducation, ou Lectures à l'usage des jeunes filles de huit à douze ans , par madame Si- rey, née du Saillant.
03e livraison. — Août.
Cours de Psychologie chrétienne (10e leçon),
par M. J. Steinmetz. Cours sur la Musique religieuse et profane (l 1«
leçon) ; par M. J. d'ORTiuuB. Cours d'Histoire de France (20e leçon) ; par
M. Edouard Dcmont. Cours d'Astronomie (19e leçon); par M. L. Des-
DOUITS.
Planche lithographique. — Planisphère cé- leste, offrant la forme de toutes les Constel- lations.
Bcvuc. — Histoire do la Vie,, des Écrits et dcj
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Doctrines de Martiu Luther; par J.-M.-V. Audin (Ie' art.) ; par M. A. B.
Études sur l'Histoire universelle, expliquant l'origine et la nature du pouvoir ; par J.-B. de Saint-Victor, par M ys.
Vie de M. Olier ; par M. Daniélu.
Bibliographie. — Dictionnaire d'érudition his- torico- ecclésiastique, depuis saint Pierre jusqu'à nos jours , par Gaétan Moroni ; par M. Drach. — Annali délie Scienze religiose , compilati dall' abb. Ant. de Luca. — Histoire et Tableau de l'Univers; par M. Damélo.
— Chrestomathia Rabbinica et Chaldaica, auclore T. Beblen.
69e livraison. — Septembre.
Cours d'Economie sociale. — Réponse au feuil- leton de la Quotidienne du 8 juillet dernier; par M. L. Rodsseac.
Cours sur l'Histoire des Croisades (Ie leçon).
— Introduction ; par M. R. Thomassy. Cours sur la Philosophie du Droit (12e et der- nière leçon); par M. Ernest de Moy.
Revue. — Histoire de la Saint-Barthélémy, par M. Audin ; par M. C.-F. Aioley.
Étude sur un grand homme du 18e siècle (6e article); par M. Algar Griveau.
Théorie raisonnée du Code civil, par M. J. Fré- déric Taulier; par M. Ludovic Guyot.
De l'État actuel des Sciences physiologiques (2e article); par M. le D. Fuster.
Bibliographie. — L'Authenticité de Daniel et l'Intégrité de Zacharie, démontrées par Er- nest-Guillaume Hengstenberg , professeur de théologie à Berlin. — La Législation de la Providence, par M. Madrolle. — La con- naissance de Jésus-Christ, par M. l'abbé Combalot. .
70e livraison. — Octobre.
Cours d'Études sur les saints Pères (2e leçon).
— Théologie naturelle des Pères ; par M. l'abbé R. Bossey.
Cours sur la Musique religieuse et profane (12e leçon) ; par M. J. d'ORriGOE.
Bévue. — Lettre de M. Audin à M, le directeur de Wniwtiti Catholique,
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TABLE DES ARTICLES DE CE VOLUME.
De l'Educalion populaire, mémoire couronné par l'Académie des sciences morales; par M. Edouard Dcuokt. 272
Phénomènes historiques du 10e siècle; par M. l'abbé Rohrbacuer. 200
Les Fermes du petit Atlas, ou Colonisation agricole , religieuse et militaire du nord de l'Afrique; par M. l'abbé Landmann, curé de Constantine; par M. L... H 297
Vie de M. Olier; par M. Daniblo (2" et der- nier art.). 304
Souvenirs de la Chartreuse de Rome ; par H. Albert du Bots. 310
Cour» complets d'Écriture sainte et de Théolo- gie, édités par M. l'abbé Migne. — Table de tous les auteurs dont on a inséré les ou- vrages. 515
Bibliographie. — Réhabilitation graduelle du moyen âge en Italie ; par MM. Cantu, le comte Laderchi , le marquis Selvatico , etc. — Histoire de l'abbaye de Pontigny ; par M. l'abbé Henry. 523
71e livraison. — Novembre.
Cours d'Etudes sur l'Histoire Législative de l'Eglise (4e leçon), par M. Ch. de Riancey. 523
Cours sur la Musique religieuse et profane (13e leçon) ; par M. J. d'ORTiGUE. 540
Revue. — Histoire de la Vie, des Écrits et des Doctrines de Martin Luther, par J.-M.-V. Acdin ; (2« art.) par M. A. B 349
De l'Étal actuel de la Littérature dramatique et de quelques essais tentés pour sa régéné- ration ; par M. A. de Beaufort. 561
Études sur les Femmes chrétiennes. — Ma- dame de Chantai. 1372. (1er article) par M. A... A 570
Notice sur l'abbaye et l'église de Pontigny, et quelques considérations sut l'art chré- tien ; parC... D... A... 381
Analyse raisonuée des travaux de Georges Orner, précédée de son Éloge historique ; par P. Flotjbers. 594
Évidence du Christianisme; par M. Prégnon, curé de T....; par R... B... 399
Bibliographie. — Revue bretonne de droit et de législation, publiée par Vannier, avocat. — OEuvres très complètes de sainte Thé- rèse, publiées par M. l'abbé Migne. — De l'Unité spirituelle; par M. Ant. Blanc de Saint- Bonnet. — Léonardo , Lettres amicales sur les attaques des prolestans. 401
72e livraison. — Décembre.
Cours de Physique sacrée, par M. l'abbé Madpied (lre leçon). 403
Cours d'Économie sociale (lie leçon), par 31. Louis Rousseau. 418
Cours d'Histoire de France (21e leçon), par M. Dumont. 428
Cours d'Astronomie (20,. et dernière leçon), par M. Desdouits. 458
Cours d'Histoire ecclésiastique (lre leçon), par M. l'abbé Jager. 446
Revue. — Histoire de la Vie, des Écrits et des Doctrines de M. Luther (5e et dernier ar- ticle), par A. B. 430
L'Espagne et le Catholicisme, par M. Daniélo. 462
Bibliographie. — Perpétuité de la foi de l'É- glise catholique; sur l'Eucharistie , par Ar- nauld , Nicole, etc.; sur la Confession, par Denis de Sainte-Mari t>e ; sur les principaux points qui divisent les catholiques et les protestans, par Scheffmacher. — Sermons du prince Al. de Hohenlohe. — Sur la théorie juridique du gouvernement prussien, par Guill. de Schutz. — Revue trimestrielle de Heim. — Acta anti-hermesiana de Zell. — Philosopbia hermesiana deNiedner. — Sur les catholiques et les protestans, par Buchfelner. 472
Aux Abonnés de V Université, par les Direc- teurs. 473
Table alphabétique des Matières. 478
Fil* DE LA TABLE DES ARTICLES.
L'UNIVERSITE
CATHOLIQUE.
Mun<t$ Rt{\$\mt$ et f ty\imy§\<\M$.
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES.
AVANT-PROPOS.
Un cours où seraient touchés synthé- tiquement les principaux points de la doctrine des Saints Pères , nous paraît être une œuvre importante en soi , et surtout très opportune à une époque où l'on veut tout étudier dans les sources elles-mêmes. C'est une sorte de fil à sui- vre dans l'immense dédale de la tradi- tion écrite , un exposé presque entière- ment textuel de l'enseignement patristi- que depuis les apôtres jusqu'à saint Bo- naventure, le dernier des docteurs de l'Eglise.
Il est bien entendu que cet exposé textuel n'a lieu qu'à titre de résumé , et que les citations toujours fidèles ne fe- ront, pour ne pas se répéter à l'infini , qu'indiquer, au dessus de la doctrine gé- nérale des Pères, certaines différences de vues particulières à quelques uns d'eux. Ces différences auront pour but de com- pléter l'enseignement sur chaque point. Nous avons adopté ce mode de synthèse pour ne pas devenir fatigant par une analyse spéciale de chaque Père sur la question proposée : c'eût été en offrir une solution identique quelquefois sous quarante formes différentes , et l'on con- çoit que rien n'eût été plus fastidieux.
Nous savons qu'un Cours n'est pas une étude à faire par parties , mais l'exposi- tion d'un travail tout fait, où le lecteur n'a point à s'occuper des difficultés ren- contrées par l'écrivain.
Ces difficultés sont de plus d'un genre, tant pour le fond que pour la forme. Mais , comme nous n'avons pas la préten- tion de donner nos propres idées dans ce cours, nous espérons qu'appuyés d'un côté sur notre invincible attachement à la doctrine catholique , de l'autre sur le nombre et l'exactitude de nos citations, nous serons à l'abri de toute erreur grave, à nous imputable. Chaque article de ce cours subira par avance un sévère examen, et nous invitons expressément les lecteurs qu'aurait blessés quelque proposition inexacte à nous adresser leurs observations. Nous en tiendrons toujours compte en l'article suivant.
Quant à la forme , voici notre plan. Après l'énoncé de la question , nous ci- tons, siècle par siècle, l'opinion de cha- que écrivain ecclésiastique entre ceux que l'Eglise avoue. L'ensemble de ces ci- tations forme le corps de doctrine. Nous les fondrons dans le texte le plus qu'il nous sera possible , pour éviter le dé- cousu , le disparate môme d'une rédac- tion par lambeaux. Nous ne mettrons en
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COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES ;
évidence que les plus marquantes ou celles encore qui offriraient quelque point de vue nouveau. S'il y avait conflit d'opinions sur quelque point, comme cela n'est pas rare dans plusieurs questions libres , nous ne manquerons pas de pro- duire les moyens employés de part et d'autre.
Ceci posé, nous allons donner, sous forme d 'introduction , une vue générale non plus simplement du dessein de ce cours , mais de la question en elle-même. Il importe de déterminer par avance quel sera le principe d'unité de notre travail , afin que toutes les parties s'y rapportant d'elles-mêmes, l'esprit y suive sans effort la pensée de l'écrivain, des- cende avec lui tous les degrés de cette synthèse , et puisse de son ensemble se faire comme un tableau fortement des- siné, un tableau dont les couleurs et les proportions remplissent l'œil sans le fa- tiguer , et laissent à l'âme ce doux con- tentement que l'ordre et la vérité font toujours éprouver.
INTRODUCTION.
De l'Unité catholique ou des Sources du vrai.
Jésus Christus heri et hodiè : ipse et in secula. {Hebr. xm, 8.)
Un grand fait remplit le monde, le Ca- tholicisme ! Ce mot exprime vérité , for- me, union, universalité : vérité octroyée du ciel , forme qui la reçoit, union qui la conserve , universalité qui la comprend ; et chacune de ces notions se résume dans la notion de l'unité. L'unité est l'affirma- tion la plus absolue et par conséquent la plus complète du vrai : le vrai, c'est l'être.
Eludions donc l'être et le vrai dans l'unité, puisque hors d'elle il n'est rien , sauf la notion du mal qui nie l'être , qui nie le vrai , qui nie l'unité , et pour der- nier terme , le Catholicisme. Le Catholi- cisme est donc la grande unilé, l'unité par excellence. Il est la notion, il est comme la forme de Dieu , principe éter- nel de l'unité.
Le Catholicisme, c'est donc la révéla- tion divine ; c'est l'unité contingente re- produisant l'unité éternelle et absolue.
L'unité éternelle, c'est le centre généra- teur; l'unité révélée est l'irradiation de ce centre divin ; et sous le nom de Catho- licisme ou d'universalité , elle enserre comme une circonférence toute la vérité connue par l'homme. Unité et universa- lité ne sont pas deux termes qui se com- battent : car l'universalité n'est que la notion multiple de l'unité simple et ab- solue, Dieu; et cette notion n'est multi- ple qu'à raison de la faiblesse de l'intel- ligence humaine qui divise en rayons, pour mieux les saisir, cette masse acca- blante de lumière que le temps et l'es- pace créés ne sauraient contenir et moins encore l'individualité humaine.
Il n'est donc ni lumière, ni vérité pour l'homme hors du Catholicisme ainsi compris. Et je distingue ici deux ordres de vérités: le premier compose le do- maine de la foi et de la vie surnaturelle de l'homme ; le second s'étend sur toutes les opérations libres de l'intelligence, et ne se rattache à la foi et à la vie surna- turelle que comme moyen pour y con- duire (avec la grâce), ou comme déduc- tion logique qui en émane, au sens de ces paroles de saint Paul : c Que les cho- c ses visibles et temporelles nous élèvent c à la notion des éternelles et invisibles, t C'est la foi et la raison. Le Catholicisme comme lumière universelle règle l'une en souverain et guide l'autre en précep- teur habile. La foi est le contrat surna- turel de l'homme avec Dieu , contrat dont toutes les clauses sont essentielles. — Qui peccat in uno factus est omnium reus. La raison est une sorte de domaine que le Créateur a donné à cultiver à l'homme, et qui ne fructifie véritable- ment qu'autant que l'homme se conforme aux prescriptions de la foi.
Ainsi posées, l'existence, la notion pre- mière et la valeur de l'unité abstraite comprise dans le Catholicisme, voyons maintenant, 1° d'après quelle autorité, 2° sous quelle forme elle nous est com- muniquée.
1° Nul doute que cette communication ne doive venir de Dieu : car quel autre que Dieu peut dire : La vérité est à moi; je puis, sans le secours de personne, la sentir et la parler? — Qui peut dire encore : J'ordonne que l'on croie ceci ou cela? — Dieu seul peut donc commander
PAR M. L'ARKÉ H. BOSSEY.
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la foi et éclairer la raison. Seul il peut êtfe l'auteur de la révélation naturelle et de la révélation surnaturelle. (Par ré- vélation naturelle, nous entendons ici le don de la parole fait à l'homme, joint aux connaissances que devait exprimer cette parole.) Révéler, c'est manifester. Mais Dieu ayant tout en lui , comme être universel et principe de tout être, n'a pu manifester rien qui ne fût de lui : il s'est donc manifesté lui-même dans son essence ou dans ses œuvres.
2° Examinons donc comment Dieu s'est manifesté.
Il s'est manifesté dans son Fils connu , 1° comme Verbe , 2° comme Messie.
1° Le Verbe, personne divine, est la révélation de la pensée de Dieu : il est la lumière de vérité qui éclaire tout homme venant en ce monde. Le Verbe est donc le premier flambeau de l'intelligence humaine; il est le soleil de la raison. Le Verbe, étudié en lui-même, est la vérité absolue , éternelle au sein de Dieu, et en tant que révélée à l'homme ( indépen- damment du bienfait gratuit de la Ré- demption qui constitue notre fin surna- turelle) : cette vérité peut être appelée naturelle, philosophique, intellectuelle. Théologiquement parlant, cette vérité porte le nom de gratia sanitatis in in- tellectu. Elle comprend les relations éta- blies entre l'homme et Dieu créateur. Sans doute que ces relations eussent, dans les desseins de Dieu , conduit l'homme innocent à la glorification uni- tive ; mais depuis le péché, l'intelligence et la volonté de l'homme étaient radica- lement dévoyées : la volonté ne pouvait mériter pour le ciel , et l'intelligence trop souvent égarée pouvait tout au plus soupçonner le mal sans en comprendre le remède , et servir de préparation évan- gélique. C'est sous ce point de vue que nous apparaît en particulier la philoso- phie grecque, selon le sentiment ex pro- fesso de Clément d'Alexandrie. Il en est de même des vérités traditionnelles épar- ses dans l'antiquité. Celait la première communication du Verbe de Dieu : cette communication s'est étendue depuis la première parole révélée à l'homme jus- qu'à la venue du Christ, et comprend une période qui est comme le règne du Verbe illuminaient' , du Verbe intelli-
gence, mais non encore connu en sa qualité de personne divine, puisque le Fils n'avait pas encore fait connaître le Père, ni le Père le Fils. (Il est cependant une opinion respectable qui suppose à la synagogue la connaissance de la Trinité de personnes en Dieu, et quelques mots des traditions primitives sembleraient même étendre plus loin la notion de ce grand mystère.)
Croire à un seul Dieu créateur, rému- nérateur et vengeur , à une dégradation originelle et à un rédempteur futur, tel était le symbole prescrit.
2° Après s'être manifesté dans son Verbe, Dieu s'est manifesté dans le Christ. Le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous. Le Verbe est devenu Emma- nuel, Dieu avec nous. Christ signifie roi, prêtre, prophète; car il a reçu la pléni- tude de l'onction divine. Or, les rois , les prêtres, les prophètes seuls sont sacrés de l'onction. Comme prophète , le Christ enseignait les vérités éternelles; comme roi , il était le souverain législateur ; comme prêtre, il rattachait l'homme à Dieu par un sacrifice infini, unique par cela seul qu'il est parfait : sacrifice spiri- tuel, dont l'ineffable vertu, s'étendant sur tous les objets sensibles eux-mêmes , sublime et spiritualise pour ainsi dire la matière déchue en l'employant dans les sacremens.
Cette seconde création n'est donc pas moins étendue, pas moins universelle, pas moins catholique au sens grammati- cal du mot, que la première, puisqu'elle commande à la fois à l'intelligence par de nouvelles vérités, au cœur par des préceptes de perfection , à la volonté par des prescriptions auxquelles rien de l'homme n'est étranger. Ainsi le Verbe s'approche plus près de l'homme que la première fois. Il habite vraiment en nous. Par lui la nature est réconciliée avec l'homme ainsi régénéré, et l'homme l'est avec Dieu. Par lui l'homme est fait digne de la glorieuse qualification de microcosme : car son ame et son corps réfléchissent toutes les harmonies du ciel et de la terre; la ressemblance divine y est reconstituée , il est comme le miroir de Dieu. Création nouvelle, nous le ré- pétons, création plus admirable encore que la première, et que l'Église célèbre
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COURS D'ÉTUDES SUR LES SAUNTS PÈRES ,
chaque jour par ces mots de sa liturgie : Deus qui humance substantiœ dignitatem mirabiliter condidiiti et mirabiliàs re- formasti, etc.
Telle est l'action divine dans cette double révélation laite à l'homme inno- cent, puis à l'homme déchu. La seconde porle l'empreinte de plus d'amour de la part de Dieu ; car il s'y est sacrifié. Aussi le Christ s'est-il appelé Jésus, c'est-à- dire homme dévoué par amour au salut des hommes, et ne leur demandant que leur amour en échange.
L'œuvre révélatrice et réhabilitante se complète donc en ces deux termes : lu- mière par le Verbe, amour par Jésus. Ce sont les deux points les plus ressortans, et qui différencient le plus ces deux actes divins. Lumière, amour, tel est le Catholicisme. Nous savons d'où sont ve- nus cette lumière et cet amour : nous avons vu l'un et l'autre rayon jaillir du sein du Père, puis converger vers un centre commun, se réunir dans la même personnalité, se poser, enfin, dans Jésus- Christ, point central de tout le Catholi- cisme ou de la création régénérée. Il n'est donc d'unité que par Jésus-Christ, de lumière et d'amour qu'en lui. Or, nous l'avons dit, la lumière et la vérité sont identiques , et la vérité c'est l'être. Le Christ est donc , soit comme Verbe créa- teur, soit comme Jésus rédempteur, le principe constitutif de l'Être lui-môme. Hors de l'être, hors duChrist, il n'est rien. Mais ici se joint la notion de l'amour oude l'union de l'homme à Dieu : car la création n'est pas simplement un fait brut; il y a en elle des intelligences et des volontés. Ces intelligences éclairées par la lumière doivent la chercher d'elles-mêmes, doi- vent l'aimer; la chercher dans le Verbe, l'aimer dans Jésus. De là l'ordre moral, qui comprend tout l'élément spirituel des intelligences et l'ensemble des de- voirs des créatures libres. Cet ordre do- mine tout l'ordre purement physique, de l'être au premier chef, que nous avons désigné par l'épithète de Catholicisme.
Mais voilà que nous entrons dans la notion plus spéciale et plus positive du catholicisme comme loi constitutive de l'Être surnaturel , et nous l'appelons YEglise. Là est le foyer de lumière et d'amour irradié du sein de Dieu par le
Verbe incarné. Ce feu divin, centre de tout l'être moral , tend sans cesse à em- braser tout ce qui, dans la création, n'est pas encore devenu son domaine; il cherche à s'étendre jusqu'aux dernières limites de l'être, et son activité ne sau- rait se contenir qu'il ne les ait atteintes: Ignem veni mittere in terrain, et quid volo nisi ut accendatur (1)? Il faut que tout soit pénétré par lui; il faut que l'Eglise s'assimile, par voie directe ou indirecte, tout vrai et tout bien; il faut que Jésus jouisse en héritage de toute l'œuvre du Verbe; il faut, en un mot, que cette divine unité atteigne, en fait comme en droit , en acte comme en puis- sance , la circonférence de son universa- lité.
Dès lors se pose une question. L'élé- ment divin de l'unité ainsi déterminé dans la personne de l'Homme-Dieu , et connu par l'une et l'autre révélation, comment son action se perpétue-t-elle dans cette Eglise que nous avons dési- gnée comme le noyau du catholicisme ou la règle de la vérité? Par l'Eucharistie.
L'eucharistie est à la fois le Verbe il- luminateur et Jésus le Sauveur, le foyer de l'amour et de la lumière, la moelle fécondante de tout vrai et de tout bien dans l'Eglise, dans le catholicisme; c'est plus que jamais la connaissance du Père par le Fils ; c'est la personne même du Christ, prêtre sacrificateur, roi législa- teur, prophète révélateur. La lumière, la vérité révélée est dans l'eucharistie par le Verbe , et s'appelle dogme.
L'amour s'immole par Jésus dans le sacrifice eucharistique, et s'institue lui- même en sacrement.
Dès lors la lumière et l'amour ne sont plus seulement deux puissances abstrai- tes reposant en Dieu : ils sont un fait unique, à raison du sujet unique qui en opère la manifestation, un fait incarné dans ce sujet divin; ils sont enfin un fait humanisé, un fait qui touche l'homme immédiatement et l'identifie à son Dieu. Pour l'Eglise, il n'est donc rien en de- hors de l'eucharistie ; sans l'eucharistie, l'Eglise même pourrait-elle être? car ce fait divin , ce fait admirable est le lien de la société régénérée ; il est le principe de
(1) Luc , \\\ , 49.
PAR M. L'ABBÉ R. BOSSEY.
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l'ordre et de la hiérarchie, en tant qu'il ordonne et gradue les fonctions ecclé- siastiques autour du sacrifice unique et universel du corps et du sang de Jésus- Christ , fondant ainsi le culte extérieur par lequel les hommes s'unissent ensem- ble pour s'unir à Dieu.
Donc par l'eucharistie est constituée , 1° l'unité intellectuelle, 2° l'unité mo- rale, 3° l'unité sociale. Chacune de ces trois unités est comme un faisceau de vérités du même ordre, et ce triple fais- ceau a lui-même pour premier lien l'u- nité divine. (Nous ferons plus tard les applications.)
Donc la présence réelle, envisagée soit comme dogme, soit comme sacrement, soit comme sacrifice, est tout à la fois le principe vital du cœur, de l'intelli- gence et de la volonté, pour l'individu, et le lien de la société. Je m'explique : l'homme a trois puissances en lui ; toutes trois ont besoin d'un aliment, d'un exer- cice ; d'elles découlent toutes ses pas- sions.
La première est le besoin et la faculté de comprendre ;
La seconde est le besoin et la faculté d'aimer ;
La troisième est le besoin et la faculté d'agir.
D'où intelligence, amour, volonté; le mens, l'âme et les sens.
Le mens est la lumière, l'âme est la vie, la volonté produit l'action.
La lumière est dans la tête, l'âme est dans le corps, la volonté est dans le cœur.
La volonté et la pensée sont les deux termes de l'âme; car il est inutile de dire ici que l'homme n'a qu'une seule substance spirituelle distincte, qui s'ap- pelle mens ou pensée dans la tête , vo- lonté ou action dans le cœur. C'est, selon le langage des mystiques, l'âme supé- rieure et l'âme inférieure.
Or, l'eucharistie fournit à cette triple faculté l'aliment, la vie, l'exercice qui lui est propre; elle comprend tout l'homme : c'est l'infusion substantielle de l'Homme-Dieu. Or, quel homme fut plus complet que Jésus? Qui peut mieux que le Verbe remplir, inonder l'intelligence des paroles de vérité? Qui peut mieux que son cœur suffire à notre cœur? Qui
peut mieux que son âme remplir notre être et lui communiquer la vie?
La vérité se manifeste par la parole;
L'amour par l'action ;
Le mens communique à la pensée di- vine et s'imprègne du Verbe ;
Le cœur absorbe le sang divin et s'é- chauffe dans son amour;
L'âme se compose peu à peu à l'image du cœur et de la pensée divine de l'Em- manuel, et se renouvelle dans l'éternelle jeunesse d'innocence qui s'appelle im- mortalité incorruptible, béatitude in- finie.
Faisons quelques applications.
Comme dogme, l'Eucharistie nous montre Dieu se manifestant à l'homme dans son Verbe, lequel éclaire omne/n hominem venientem in hune mundum (1), séparant par cette illumination la lu- mière des ténèbres, posant la distinction du bien et du mal , enseignant la beauté de l'un et la laideur de l'autre , montrant l'être et l'ordre dans le premier, le néant et le désordre par le second ; distinguant l'esprit de la matière, et les réunissant purifiés dans une apothéose éternelle; ralliant à soi la nature humaine, quand elle s'est unie de volonté à tous ces grands bienfaits, et de là le ciel; et se séparant violemment et pour toujours des âmes rebelles, et de là l'enfer.
Ainsi donc unité de Dieu, révélation, providence, rédemption, glorification, existence de l'âme, libre arbitre, éter- nité de peines et de récompenses; pre- mier faisceau de vérités réunies par le dogme eucharistique.
Comme fait, l'Eucharistie est la fin du culte extérieur; tous les rits et cérémo- nies n'ont qu'elle pour objet. Elle est à la fois réalité et symbole, et donne par là un sens à tout le symbolisme religieux, ce langage des sens parlant à Dieu. C'est ainsi, c'est comme fait , qu'elle est un point central pour les diverses facultés sensitives de l'homme. En second lieu, elle réunit l'homme à l'homme par une même direction de pensée et de senti- ment; elle réunit le corps de l'homme à Dieu , et par le corps de l'homme elle unit à Dieu la nature tout entière ; enfin
(1) Jean , i , 9.
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COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PERES , dans la
elle réunit l'homme social grande unité de l'Eglise.
Comme sacrement , l'Eucharistie unit l'âme, la volonté, l'homme moral à Jé- sus, à l'Homme-Dieu ; elle purifie, sanc- tifie et prépare la glorification.
C'est ainsi que nous avons toujours Dieu au milieu de nous, mais sous un autre mode. L'action de Jésus depuis son Ascension, comme l'action du Verbe avant l'Incarnation, n'est plus accessible à nos sens; sa présence, toute réelle qu'elle soit au milieu de nous, ne nous offre rien que de passif. Il faut qu'un nouveau Moïse entre dans le tabernacle; il faut que l'ancien ministère prophéti- que soit remplacé par un enseignement permanent; il faut que le grand-prêtre ne prophétise plus seulement une fois par an en entrant dans le Saint des saints, mais qu'à chaque instant on puisse au besoin trouver sur ses lèvres l'infaillible parole de vérité ; il faut que la présence de l'Emmanuel, allumant sur des milliers de points l'étincelle di- vine de la lumière et de l'amour, se ré- fracte pour ainsi dire de tous ces mêmes points et se concentre sur un point uni- que; il faut qu'elle recueille tous ses rayons en un foyer visible, et que, selon l'énergique expression de de Maistre, elle se transforme en une seconde pré- sence, non plus substantielle, non plus personnelle, non plus divine, mais en une vice-présence, dépositaire réelle de la vérité, tant dogmatique que morale, et suprême ordonnatrice de l'unité exté- rieure, rituelle, hiérarchique et discipli- naire. Cette vice-présence du Christ dans l'Eglise, c'est le Pape; TEsprit-Saint en est comme le véhicule. L'effusion de grâces et de lumières dans la société des fidèles au jour de la Pentecôte persévère tous les jours au cœur de l'Eglise, et constitue l'infaillibilité du vicaire de Jé- sus-Christ, comme héritier des promes- ses faites à saint Pierre. Or, ces pro- messes sont celles-ci :
1° Infaillibilité pour la foi : Ego ro- gavi pro te ut non deficiat fides tua (1). (Dogme.)
2° Autorité pour conduire : Pasce oves m cas (2). (Morale.)
(1) Luc, xxii , 52.
(2) Jean , xxi , 17.
3° Souveraineté de juridiction : Tibi dabo claves regni cœlorum, etc. (1). (Unité hiérarchique et disciplinaire.)
Ainsi le principe de vie, l'unité géné- ratrice dans l'Eglise, c'est l'Eucharistie; le second terme de cette unité , l'élément actif et dispensateur, non moins que son lien visible , c'est le Pape : Qui non colli- git mecum , dispergit (2).
Pasce oves meas, dit Jésus-Christ à saint Pierre pour le récompenser de sa primauté d'amour ; pasce oves meas3 tous ceux qui portent le nom de chrétien : ta juridiction est universelle; pasce, nour- ris-les ; et de quoi? de l'Homme-Dieu , du Verbe et du Christ ; du Verbe , par la pa- role , par la prédication : Prœdica Ver- bum (3) ; du Christ , par l'eucharistie : Ego sum panis vitœ (4). Ainsi tout se résume dans le Pape. Il s'est trouvé de mauvais papes, me dira-t-cn; les fils spirituels de Jésus- Christ n'ont pas toujours ressemblé à leur père. A cela je réponds : Ce n'est pas la sainteté de l'individu qui fait l'au- torité de la personne ; l'infaillibilité et l'impeccabilité ne sont pas choses iden- tiques. Balaam et Caïphe n'ont-ils pas prophétisé ? Qui osera donc fixer à Dieu les règles de convenances qu'il ne doit pas dépasser? Parmi les ancêtres de Jé- sus-Christ, selon la chair, combien ont été indignes de l'honneur de lui trans- mettre l'existence? Dieu les a-t-il rejetés pour cela? Non : les premiers, comme les seconds, ont accompli invité et igno- ranterj si l'on veut , les desseins de l'Eternel; les premiers, comme les se- conds, n'ont point fait défection à la fin décrétée par Dieu.
Ici s'élèvent quelques difficultés pour la conciliation historique des deux élé- mens d'unité , ou , pour mieux dire , des deux formes de l'unité dans l'Eglise. Nous avons mis en avant l'unité eucha- ristique comme principe divin, puis l'u- nité hiérarchique personnifiée dans le pape : l'une et l'autre n'élaient-elles pas une sorte d'arcane au premier siècle?
(1) Matlhien.xvi, 19.
(2) Luc, xi, 25.
(5) ii Tiœoth.,ïV, 2. (4) Jean , vi , 48.
PAR M. L'ABBÉ R. BOSSEY.
13
Comment donc était alors constituée l'u- nité visible?
Assurément, on ne doutait pas plus de l'autorité réellement présente aux mains du vicaire de Jésus-Christ que de l'inef- fable mystère de l'eucharistie ; et, toute- fois, l'un et l'autre étaient un arcane. Par- ler librement du chef de l'Eglise ou du mystère eucharistique, c'eût été livrer l'un et l'autre à la rage des persécuteurs. Et voyez! l'eucharistie était, dans les soupçons d'un peuple ignorant, pervers et crédule à l'excès, travestie en un fes- tin de chair humaine : les trente pre- miers papes sont tous martyrs. L'instinct des persécuteurs savait unir sous les coups de sa haine ce qui est , de soi , in- divisible comme force morale de l'Eglise. C'est un levier unique, quoique deux termes y soient compris nécessaire- ment, le point d'appui et l'action qui lui est communiquée avant qu'il mette lui- môme en mouvement l'objet à déplacer. Pour le levier dont nous parlons, l'objet à déplacer, c'est le monde.
Si la vie dans l'Eglise a sa source dans le mystère eucharistique : Ego sum via, et veritas et vita (1) , c'est à l'Eglise, c'est au Pape qu'il est donné de la conserver. L'Eucharistie est le centre de tout, tout paît d'elle et tout revient à elle ; c'est le cœur de la société chrétienne : une ac- tion vigoureuse chasse, étend jusqu'aux extrémités le sang du Christ, puis la source divine se replie sur elle-même chargée des précieuses parcelles que l'or de la charité et des vertus qui procèdent d'elle y ont déposées. Et comment se fait ce mouvement de retour, sinon par la réaction que l'Eglise, que le Pape opère des extrémités hiérarchiques jusqu'à lui, et de lui jusqu'à Dieu? JN'est-ce pas la réflection des rayons divins tombant sur la Pierre romaine?
Ainsi établie, la position identique de l'arcane eucharistique et de î'arcane hiérarchique dans la société chrétienne des premiers siècles, quel était le lien extérieur de l'unité, et quel était son fon- dement divin, son principe d'infaillibi- lité dans la compréhension générale des fidèles? Ce lien était, comme aujourd'hui dans
(1) Jean , xiv, 6.
la communauté de vie chrétienne , c'est- à-dire dans la possession sentie et com- parée d'une même foi , d'un même culte, d'une même morale : Unus Dominus, unafides, unumbaptisma{\). Unus Do- minus, c'est le principe de toute morale , c'est l'unique motif des vertus, c'en est le premier modèle. La morale était un devoir avant même que la foi fût révé- lée , avant la foi et le baptême , c'est-à- dire avant la révélation des mystères de la foi, avant l'institution des rits sacra- mentaux ou appartenant au culte ; la mo- rale était commandée à l'homme au nom de Dieu avant qu'elle ne le fût au nom de Jésus-Christ.
Le baptême est le premier anneau de la chaîne rituelle; par lui nous entrons dans le sanctuaire du culte.
Le prix que l'on attachait au dépôt de la foi contenait dans un profond respect l'élan de la pensée raisonneuse. On crai- gnait tout terme nouveau dans les objets de la foi : le symbole circonscrivait dès lors toute la matière nécessaire de cette foi , et chaque fidèle le savait par cœur. A mesure ensuite que s'étendait le do- maine de la foi, on surveillait plus acti- vement ses premières allures, on com- parait les traditions d'une église ou d'une communauté chrétienne à celles d'une autre communauté , surtout à celles qui étaient de fondation apostolique. Quand tous les doutes n'étaient pas encore levés, on recourait au siège de saint Pierre, au successeur de celui à qui mission avait été donnée de confirmer ses frères : on en a un exemple frappant dans la ques- tion de la Pàque, dans celle de la péni- tence canonique pour les lapsi, et dans celle de la source hiérarchique , à l'occa- sion du schisme de Novat. On trouve déjà dans ces trois jugemens la triple ques- tion de foi, de morale et de culte, défé- rée au siège de Rome et cherchant en lui l'unité.
En résumé, le lien extérieur de l'unité chez les premiers fidèles était la commu- nauté de culte ou la participation à l'eu- charistie. On en excluait rigoureusement tous ceux qui étaient hors l'unité de foi, les hérétiques; hors de l'unité de morale, les pénitens publics ; hors de l'unité hié-
(1) Aux Ephès., iv, li.
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COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES ,
rarchique, les schismatiques. Cette par- ticipation au même mystère ne compo- sait pas seulement l'unité de foi , de mo- rale et de culte pour une communauté locale, mais elle étendait ce signe divin aux Eglises les plus éloignées. De là les eulogies et ces termes si fréquemment employés : admettre à sa communion ou rejeter de sa communion. Or, la commu- nion romaine était le centre de toutes les autres : il y avait donc identité entre l'unité eucharistique et l'unité papale, comme signe extérieur de communion chez les fidèles. Telle était sur ce point leur compréhension générale. Être en communion avec Rome, c'était avoir l'unité de foi , de morale et de culte avec toute l'Eglise.
Quant au fondement divin de cette unité, tel que les fidèles le comprenaient encore, on le trouve longuement exposé dans l'admirable discours de la Cène, où Jésus-Christ donnant son corps à man- ger à ses disciples, leur donne avec cette nourriture nouvelle le précepte nouveau de s'aimer les uns les autres (1) , comme il les avait aimés lui-même, joignant ainsi l'autorité de l'exemple à celle du précepte; et comme si sa divine parole, accompagnée de tant de miracles, ne suffisait pas dans son propre témoi- gnage, il en invoque un autre qui aura la garantie de sa prophétie : c'est la pro- messe de l'Esprit-Saint, qui leur don- nera le sens de tout ce qu'ils ont vu et entendu, qui ne les laissera plus dans l'attitude passive de disciples écoutant leur maître, mais qui les établira à leur tour docteurs des nations. Puis le Verbe incarné demande à son Père qu'il sanc- tifie ses disciples dans la vérité (2), afin qu'ils soient infaillibles dans leur ensei- gnement, et qu'ils soient un comme le Père et le Fils (3). Le fondement divin est donc la promesse d'être avec ses disciples jusqu'à la consommation des siècles, la volonté du Christ {mandatum do vobis) , sa prière au Père {Pater sancte, serva eos in nomine tuo auos dedisti mihi : ut sint unum sicut et nos) (4); enfin le signe des-
(1) Jean , xm , 54.
(2) Ibid., xvn, 17.
(3) Ibid., 11.
(4) Ibid., 11.
tiné à maintenir et à rappeler la fonda- tion de cette unité divine, c'est l'eucha- ristie, c'est-à-dire la présence réelle et persévérante de celui-là même qui a promis, qui a voulu, qui a prié.
Chaque communion sacramentelle rap- pelait tout cela aux fidèles : ils savaient qu'il n'y avait pour eux de certitude et de garantie de l'unité catholique que dans l'unité de foi, de morale et de culte; ils savaient que de la pureté du dogme eu- charistique et de leur adhésion complète à l'autorité du centre visible de l'unité dépendait la conservation de la société chrétienne. L'histoire a d'ailleurs bien justifié ce que nous avons avancé : toutes les hérésies qui ont secoué le joug de l'autorité pontificale ont de même altéré le dogme de l'eucharistie. Il y a une sorte de lien logique entre ces deux vé- rités.
Enfin le principe et les preuves de cette infaillibilité qui courbait invinciblement tous les fidèles au joug de l'unité, c'était, 1° l'assurance d'une assistance perma- nente du Saint-Esprit dans l'Eglise. Ce Paraclet promis était venu avec tous ses admirables dons; tous les jours on en voyait les effets par les miracles et par les prophéties. 2° L'établissement du corps enseignant : Ipse dédit quosdam... doctores (1). 3° La préposition du corps épiscopal au maintien de la foi et de la discipline. 4° La suprématie du siège de Rome, vers qui convergeaient toutes les lumières et de qui découlaient toutes les juridictions. Je dis que les lumières con- vergeaient vers le pape, et que de lui découlaient les juridictions : c'est que les lumières sont indistinctement répandues dans l'Eglise : Spiritus ubi vult spirat (2); mais ces lumières, ces vérités, si l'on veut, ne peuvent constituer des dogmes que pour autant qu'elles reçoivent la sanction du siège de Rome, isolément ou dans les conciles. Mais quant à la juri- diction , il ne peut y en avoir qu'une source unique, qui émane du vicaire de Jésus-Christ : Tibi dabo claves regni cœ- lorum (5).
Il nous reste à dire quelque chose de la
(1) Aux Ephèi., iv, 11.
(2) Jean, ni , 8.
(3) Matth., xvi, 19.
PAR M.
manière dont la foi prenait racine dans les esprits. La foi s'impose d'abord toute par autorité : Non in persuasibilibus hu- manœ sapientiœ verbis (1), et c'est l'Es- prit-Saint qui la fait admettre par l'opé- ration invisible de la grâce dans les cœurs. Ce n'était point un système d'i- dées que l'on préférait , mais c'était une rénovation complète de l'être moral que l'on subissait volontairement; c'était la foi-lumière et volonté, et non pas sim- plement illumination intellectuelle; c'é- tait de l'autorité, et non pas de l'éclec- tisme; c'était rigoureusement le qui non est mecum, contra me est (2) ; c'était l'em- pire de la foi sur la raison, et toute l'in- tolérance de la vérité. Quand Dieu parle, l'homme doit se taire, croire et obéir; les miracles sanctionnaient l'appel à l'autorité divine. Tel est le premier ca- ractère de la prédication évangélique. On conçoit que des hommes qui com- mandaient aux élémens pussent dire à d'autres hommes : Croyez, voici l'exposé de la doctrine chrétienne; croyez, Dieu vous l'ordonne ; son esprit récompensera votre foi par plus de lumières; il sera lui-même votre précepteur. Hâtez-vous de croire, le temps presse pour le genre humain tout entier; il n'est rien pour l'individu , bientôt il ne sera plus temps. Si vous ne croyez à notre parole, elle ne sera point vide pour cela ; elle reviendra à nous, et en vous quittant nous secoue- rons sur vous la poussière de nos pieds. Et quand les cœurs étaient préparés par la grâce, la foi y descendait pour y déposer les germes de la vie spirituelle. Il fallait qu'avant tout ils fussent pu- rifiés par la charité , qui devenait ainsi la condition première de la foi : Beati mundo corde , quoniam ipsi Deum vide- bunt (3). Sans cette pureté intérieure, il n'y avait point de vision par la foi. Si la charité qui unissait l'homme à Dieu était nécessaire à l'intromission de la foi, cette même charité dirigée vers les mem- bres de la grande confraternité chré- tienne, devenait pour chacun une ga- rantie de vérité et de salut. Sans elle, point de sécurité pour l'individu sur la
(1) i Corinth., il, 4.
(2) Luc, xi, 25.
(■"•) M ait h., y. 8.
L'ABBÉ R. BOSSEY. 15
conservation pure et intègre de sa foi. L'isolement eût tout perdu. C'est ainsi que se maintenait pure de tout alliage la tradition apostolique.
Cependant dès que les miracles cessè- rent comme fait habituel, les traditions locales n'ayant plus cette preuve incon- testable de la divinité de leur foi , il fal- lut recourir au Pontife romain qui avait reçu mission de confirmer ses frères. On voit en effet les miracles et les prophéties devenir de plus en plus rares , et n'apparaître , pour ainsi dire , que pour empêcher prescription. La descente visible du Saint-Esprit sur les nouveaux baptisés, nécessaire, pour ainsi dire, lorsqu'ils ne pouvaient communi- quer facilement avec les apôtres, et, après eux , avec le siège de Pierre , cette descente merveilleuse , dis-je , cessa bien- tôt d'être un fait ordinaire et comme permanent. Elle cessa peu à peu à me- sure que l'unité extérieure se dessinait plus fortement. Les traditions locales perdirent peu à peu de leur valeur , et Rome les concentra toutes en vertu des promesses qui lui avaient été faites.
Nous ne pousserons pas plus loin nos investigations sur l'objet de la présente leçon. Nous avons montré l'Unité dans sa source, Dieu; dans son organe, le Verbe; dans son élément conservateur, divin, l'Eucharistie; humain, mais in- faillible , le Pape ; dans ses formes , les rits sacramentaux et la hiérarchie ; dans ses résultats, l'identité de croyances, des devoirs et des espérances; enfin, dans la constitution même de la société chrétienne. Tel est le Catholicisme : Unité, Universalité.
Ce sera le fil qui nous guidera dans les études que nous nous proposons de don- ner dans l' Université catholique. Ce point de vue était le seul qui pût nous orienter dans un aussi vaste horizon. Nous ne nous dissimulons point les difficultés d'une pareille tâche : mais , Dieu aidant , nous avons la confiance de surmonter les prin- cipales, parfaitement désintéressés que nous sommes dans tout ce qui n'est qu'opinion , ou système , dévoués au con- traire à toute vérité qu'avoue l'Eglise, et soumis de cœur et d'âme à toute recti- fication faite en son nom , de ce qui vien- drait de nous. Toutefois, comme nous
COURS D'ÉTUDES SUR LES SAINTS PÈRES.
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serons le plus souvent historien , si quelque chose d'excentrique au dogme défini, venait à percer dans notre ex- posé, on voudra bien ne nous en rendre pas responsable , avant toute instruction de la cause. Il n'est peut-être pas un seul écrivain ecclésiastique qui n'ait de gra- ves inexactitudes de langage dans ses doctrines , surtout pour les questions qui de son temps n'étaient point encore passées à l'état de dogme. Ce sont des discussions de la tradition, quand elle n'est pas très explicite, ou bien des con- séquences de principes, des extensions de doctrine qui, appartenant à l'homme , peuvent faillir avec lui.
Pour déterminer donc la valeur de telle ou telle opinion des Pères que nous citerons , il est important de ne pas perdre de vue les règles suivantes :
1° L'autorité des Pères comme témoins de la tradition ne vient qu'après l'Ecri- ture , les définitions des conciles et des papes.
2° Entre les Pères, les docteurs tien- nent le premier rang: l'Eglise grecque en compte quatre grands ainsi que l'E- glise latine, laquelle en a ajouté huit autres , en tout seize. Les docteurs grecs sont : S. Athanase , S. Basile , S. Grégoire de Nazianze , S. Jean Chrysostome. Cbez les Latins , marchent parallèlement S. Grégoire le Grand , S. Ambroise , S. Augustin et S. Jérôme. Viennent en- suite S. Léon, S. Pierre Chrysologue, S. Isidore de Séville, S. Pierre Damien , S. Anselme, S. Bernard, S. Thomas et S. Bonaventure.
3° Il est tel Père dont les doctrines ont servi de texte à des définitions dogmati- ques; ou qui, ayant traité ex professo certaines questions de foi contre les hé- rétiques, a été généralement cité dans le même sens. Dans ces deux cas , l'au- lorité de ce Père est devenue celle de l'Eglise même.
4° Dans les questions appartenant à la foi , l'unanimité des Pères forme certi- tude.
5° Dans les questions même de simple doctrine, on encourrait la note de témé- rité à s'écarter du sentiment commun des Pères.
(i° Pour tout du reste, c'est-à-dire , dans les questions extra-fidem , extra-doctri-
nales , le témoignage des Pères n'a qu'une valeur scientifique, ordinaire.
7° Enfin, nous devons dire que quel- ques uns d'entre eux ne sont pas exempts de certaines erreurs quelquefois assez graves. Cela se rencontre plus fréquem- ment dans les premiers siècles, lorsque la dogmatique chrétienne était encore en travail , et antérieurement aux défini- tions de l'Eglise. En voici quelques exem- ples que nous étendrons plus tard : Le millénarisme; le FiliiDei de la Genèse, entendu des anges; la privation de la béatitude pour les âmes justes jusqu'à la résurrection; l'origine de l'âme qu'ils supposent ex traduce...; sans compter plusieurs erreurs particulières à quel- ques autres Pères , comme celle des re- baptisans , la permission du divorce adultérin , la préexistence de l'âme d'A- dam à son corps, celle des ?anges à la création, leur corporéité... Et cependant les ouvrages où ces erreurs sont conte- nues , se trouvent au catalogue des livres approuvés par le pape Gélase. Cette in- sertion n'avait point pour fin de rien définir sur ces matières; aussi ne préju- dicie-t-elle aucunement à l'intégrité du dogme catholique. Il faut donc s'en te- nir à ces paroles de Melchior Canus : Lcgentur itaque à nobis cum reverentiâ quiaem , sed ut hommes , cum delectu atque judicio (1).
Les ouvrages des Pères se divisent en commentaires sur l'Ecriture sainte, trai- tés doctrinaux, homélies, apologies, ouvrages polémiques , catéchèses , let- tres, discours, controverses, histoires et livres pieux.
Nous exposerons sous certains titres l'ensemble de leur doctrine sur les points principaux , et nous mettrons le lecteur à même de vérifier , s'il lui plaît , l'exactitude de nos extraits et de nos citations.
Notre prochaine leçon comprendra une partie de la doctrine des Pères sur la création et la composition de l'uni- vers. Et comme les écrivains scolasti- ques, souvent peu connus, du moyen tAige, , sont les plus explicites sur ces ma- tières, nous demandons à leur donner place parmi ceux dont le nom a plus
(1) Luc, theul., 1. VU , ck.ui , n° 2.
COURS D'ITTSTOIRE DE FRANCE, PAR M. DUMONT. 17
lequel nous sommes obligés de nous cir- conscrire, nous permettra tout au plus de condenser dans quelques pages ce qui ferait souvent la matière d'un gros volume. Nous tacherons du moins d'être exact , sinon complet.
L'abbé R. Bossey , prêtre.
d'autorité. Ce sera un complément vrai- ment curieux de la science des premiers siècles patristiques.
Il nous serait impossible d'assigner d'avance les proportions que prendra chaque question eu égard au développe- ment de toutes les autres. Le cadre dans
&cUntc$ m$\w\<\m.
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE.
DIX-NEUVIÈME LEÇON (1).
Élat des personnes sous les Mérovingiens ; diffé- rence extérieure des Franks et des Gallo-Ro- mains; égalité réelle. — De la propriété en Ger- manie et après la conquête en Gaule ; de Valode; application de la lot salique à la succession royale. — Du bénéfice et de la recommandation ; histoire d'Arédius. — Anlrustions et convives du roi.
Dinc cui Barbaries , illinc Rornania plaudit (2).
Fortunatus ne songeant dans ce vers qu'à l'éloge du roi Caribert, n'exprimait pas moins ainsi très nettement pour nous la distinction des deux populations fran- que et gauloise, entremêlées, sans se confondre encore, gardant chacune leur nom avec même réserve d'amour-propre. Je ne crois pas qu'il fût venu à l'esprit du poète de ne pas nommer les Barbares les premiers, quand même la prosodie s'y fût mieux prêtée; et, toutefois, ce rapprochement de la Romanic et de la Barbarie en parallèle suppose une éga- lité avouée, publique. Si, d'autre part, nous consultons la loi salique et la loi ripuaire, nous y voyons une supério- rité maintenue superbement aux Franks. Le meurtre d'un Frank ou d'un Barbare vivant sous la loi salique est évalué à deux cents sous; la composition n'est que de cent sous pour le meurtre d'un Romain propriétaire. La même diffé- rence de moitié se répète pour la cora-
(t) Voir la xvnr leçon au t. xi , p. 24ii. (2) Forlunat., Carm.t yi, 4.
position de tous les autres délits, selon l'origine des personnes, les Romains pa- raissant toujours inférieurs de rang dans la même condition (1) ; d'où l'on a com- paré la situation des Romains sous les Franks à celle des Raïas et des Phana- riotes sous les Turcs (2). Idée très in-
(1) Leg. salie, tit. 4Î, 4S, 5S, 15.
(2) M. Thierry, 7e lettre7 sur r Histoire de France. Il cite ailleurs dans le même sens (Récits Mérovin- giens, Introduct., c. y) le passage si connu de Luit- prand : <i Quos nos, Long obardi , scilicet S axones, ï Franci , Lolharingi, Baïwari , Suevi, Burgun- i diones , tantô dedignamur, ut inimicos noslros « commoti , nil aîiud conlumeliarum, nisi Romane t dicamus; hoc solo, id est, Romanorum nominc, l quidquid ignobililalis , quidquid luxuriœ , quid- g quid mendacii , imà quidquid viliorum est, com~ « prehendentes. » (Légat, ad Niceph.) Mais, 1° l'o- pinion du dixième siècle ne représente pas absolu- ment l'opinion du sixième; 2" renonciation de l'é- vèque lombard, même dans sa généralité , peut-être un peu hyperbolique , ne doit regarder que les Ro- mains proprement dits ou Italiens. La distinction lé- gale de Barbares et de Romains était déjà fort affai- blie hors de l'Italie au temps de Charlemagne , sinon déjà effacée. « Romani.... quando componunlur, juxta legem ipsius cui malum fecerint, componan- tur. Et Longobardos illos convenit simililcr compo- nerc. De cœteris verà causis communi lege viva- mus, quam domnus Karolus, cxcellentissimus F r an- cor um et Longobardorum rex, in ediclum adjunxit.» (Leg. Longob., liv. II, tit. 5G.) Que la -véritable race romaine , aussi incapable de se défendre que de se soumettre, fut méprisée au moyen a^e par tous les peuples qui ambitionnaient do l'asservir, cela so conçoit; mais co mépris certainement ne s'étendait pas aux Romains de condition légale dans les autres pays , du temps do Luilprand , puisque d'après une
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COURS D'HISTOIRE DE FRANCE ,
exacte, qui s'appuie à faux sur les bri- gandages, racontés par Grégoire de Tours, dans les querelles incessantes des fils de Clovis et de Clotaire Ier; parce que ces troubles intérieurs, si fréquem- ment qu'ils revinssent, étaient des cas d'exception passant comme une tempête sur telle ou telle province, et parce que même alors, n'y ayant plus de règle, la distinction des personnes ne devait pas mieux s'observer que toute autre chose. Mais en supposant encore que l'exemple du Midi , où les Burgundes et les Wisi- goths n'avaient point songé à cette dis- parité légale (1), n'en eût pas hâté la dé- suétude dans le Nord, l'équilibre s'y trouvait déjà rétabli en fait de plus d'une manière : d'abord par une autre disposi- tion de la même loi salique, que plus tard confirmèrent les capitulaires de Charlemagne , et qui porte la composi- tion à trois cents sous pour le meurtre d'un diacre, à six cents pour celui d'un prêtre, mis ainsi de niveau avec les Franks du premier ordre, et à neuf cents pour le meurtre d'un évêque (2). Cette supériorité reconnue au clergé relevait indirectement la race indigène, à la- quelle il appartenait presque tout entier. La faveur royale , comme nous le ver- rons plus loin, était un second moyen ; un troisième, moins apparent et non moins effectif, venait de la propriété foncière, qui fut pour les Franks toute autre chose en Gaule qu'en Germanie.
Ceci demande quelque attention. La propriété foncière, inconnue dans l'état nomade, fait une des principales bases de l'état civilisé, et à cette base l'insti- tution de la noblesse s'est rattachée si communément, que sans l'intelligence précise de ces deux notions sociales il
petite découverte assez curieuse de M. Thierry lui- même (Introd., ib.), l'impératrice Adélaïde alors se faisait honneur de u fonder au lieu nommé Seltz, en Alsace, une ville de liberté romaine ; urbem dé- crétât fieri tub libkrtatk roman à. » (Vita S. Âdelh.)
(1) Leg. Burg., tit. 10, 60; additam. prlm., tit. 13; add. secund., lit. 10.
(2) Leg. salie., tit. 58; Karoli magni capit., H, xxv : Qui subdiaconum occident, 500 solid. eomponat, qui diaconum, 400, qui presbyterum , 600 solid., qui episcopum, 900 solid., qui mona- chum, 400 solid., culpabilis judicetur. Le sou d'or valait environ douze francs, monnaie actuelle.
n'est guère possible de comprendre à fond la France du moyen âge.
A considérer les Germains au temps de Tacite, quoique sédentaires, ils n'étaient pas alors au-dessus des peuples nomades les plus grossiers ; < ils n'avaient point de « villes , mais des habitations séparées et
< diverses.... Ils partageaient entre eux
< les champs, selon le nombre des fa- « milles, avec une grande facilité, à
< cause de l'étendue de leur territoire. « La distribution s'en renouvelait tous € les ans... et ils n'exigeaient de la terre i que des moissons de blé (1). > Mais dans la suite, ce qu'on doit mettre vers le milieu du quatrième siècle, lorsque les Franks terminèrent la guerre avec Julien l'Apostat par un traité d'alliance qui les établit sur la frontière de l'em- pire, cette peuplade prenant une posi- tion plus fixe, sentit la nécessité de la régulariser par des lois, dont la pre- mière et fondamentale disposition fut de rendre permanente la propriété foncière. Cette innovation naissait naturellement de leurs relations fréquentes avec les Romains; depuis long-temps même ce Yoisinage extrême et cette vue encore as- sez confuse de la civilisation avaient ap- pris à ces barbares le goût de l'argent (2), et par conséquent de la possession. Cha- que chef de famille possédait donc en propre un domaine ou allod (3), qui
(1) Tac, Ger., 16 : Nullas Germanorum populis urbes babilari. . .; 26 : agri pro numéro cultorum ab universis per vices occupantur, quos mox inter se secundum dignationem partiuntur; facilitatem par- tiendi camporum spatia praestant. Arva per annos mutant, et superest ager; nec enim cum ubertate et amplitudine soli labore contendunt , ut pomaria conserant, et prata séparent, et horlos rigent; sola terrœ seges imperatur.
(2) Tac, Ger., 13 : Gaudent praecipué fiailima- ruui genlium donis;... elecli equi , magna arma, phalerœ, torquesque. Jam et pecuniam acciperedo- cuimus .
(3) M. Laboulaye prend l'élymologie de ce mot dans « la racine allemande loot , qui se reproduit « dans toutes les langues modernes pour désigner « ce que donne le sort. » Hist. de la Propr., v, 4. Le passage précédemment cité de Tacite contredit cette distribution par le son. D'ailleurs l'idée de lots (sortes) n'implique pas nécessairement celle de ha- sard . M . Thierry a traduit all-od plus naturellement par toute'propriété , comme venant du mot teuto- nique od , bien , qui se conserve encore dans le seul mol allemand kleinod, petit bien , bijou. Le moyen
PAR M. DUMONT.
v*
se nommait particulièrement chez les Franks saliens terre- salique , chez les ri- puaires terre asiatique (1) , et qui passait en héritage de mâle en mâle , à l'exclu- sion des femmes, le plus proche parent paternel devant invariablement succéder s'il n'y avait point de fils. Peu importe que ce fût originairement un lot de terri- toire vacant ou conquis, on ne le possé- dait point à titre de récompense ni d'o- bligation publique. On a, ce me semble, assez inutilement disputé là-dessus jus- qu'à présent. 11 en était de ce lot ou do- maine barbare comme du lot ou champ quiritaire aux premiers temps de Rome; c'était, pour le Germain comme pour le Romain quirite , non le prix , mais la ga- rantie de l'association, le titre national, en vertu duquel l'un participait à la cité, l'autre à la tribu , par droit et par hon- neur de liberté personnelle (2). Ni l'un ni l'autre ne connaissait Vimpôt foncier. Si le Romain contribuait aux frais de l'Etat, c'est-à-dire de la guerre, c'était comme citoyen ; en subvenant de son argent aussi bien que de son bras à la nécessité générale, qui comprenait son intérêt privé, il donnait un secours personnel, non une redevance de domaine ni un ac-
âge en donnant à allod les formes latines alode , al- lodium, employait pour synonymes hœredilas, sors, substanlia. Leg. Burg., lit. 1, 14. Dans la loi des Wisigoths : Ne post quinquaginla annos sortes Go- thicœ vel Romance ampliùs repetantur. Cancian., Leg. antiq.
(1) De Buat, Origines , xn , 4, explique ce mot delà manière la plus raisonnable. Aviatica ne peut dériver d'avus , car, en ce sens , il faudrait avita, et il y aurait de plus contradiction avec Tinlention de la loi. Il le dérive plus exactement d'avius et l'inter- prète par terre enclose , non traversée d'aucun pas- sage, où nul étranger n'avait le droit d'entrer sans la volonté du propriétaire, d'après la loi salique. Il aurait pu rappeler à l'appui cette observation de Ta- cite, dont les lois salique et ripuaire, qui n'existaient pas alors, lèvent pour nous toute l'incertitude : Suam quisque domum tpalio circumdat , sive ad versus ca- sus ignis remedium, sive inscitià aedificandi. Germ., 16. La terre ainsi tenant à la maison et participant de son inviolabilité était franche et indivisible. Les immunités des terres ecclésiastiques eurent pour objet de leur assurer la même inviolabilité qu'aux terres cliques. Cbildeberl II abolit de la loi la chreneeruda ou expropriation pour avoir fait tom- ber la puissance de plusieurs.
(2) On trouve quelque part dans Adou : Baptizatis Sa&onibus ex ingenuitate et alode linnilas roboruta ,
qnit de concession. Chez tous les peuples libres, la terre, le domaine ne doit rien; car la taxe sur le domaine, l'impôt fon- cier est une marque d'assujétissement, de servitude légale, qui restreint en quelque sorte la propriété : c'est une taille, de quelque nom qu'on la déguise. L'impôt foncier en France n'a pas d'autre ori- gine que la taille, et n'a point changé de nature pour avoir changé son mode d'exigence, de répartition et de percep- tion. A Rome, d'ailleurs, la contribution personnelle rentrait au contribuable par le butin, dont une part revenait exacte- ment à chaque citoyen sous les armes, et plus tard par la solde, qui motiva uni- quement le renouvellement ou le main- tien de la capitation jusqu'au temps où les richesses de la conquête ne permirent plus de rien demander au citoyen ro main.
Les idées germaines n'admettaient pas même, il est vrai, de contribution per- sonnelle; le don particulier et volon- taire, choisi sur les troupeaux ou la ré- colte par chaque chef de famille pour honorer le prince (1), paraît bien plus digne; mais nonobstant la fierté du nom et de la forme, cette gratification d'usage envers un seul n'avait-elle pas au fond une tendance plus obséquieuse que la contribution régulière du Romain, ac- cordée aux besoins de l'Etat ?
Une telle conformité de situation pre- mière entre deux nations si diverses n'a rien d'étonnant. Les fondateurs de Rome, ramas d'aventuriers, sans patrie ni fa- mille, séparés volontairement ou forcé- ment du genre humain policé, étaient tombés pour un moment dans l'état bar- bare, où pour toute compensation de ce qui manque à chacun, il ne reste plus que l'indépendance et la valeur person- nelle; mais ceux-ci, poussés par l'imita- tion et l'habitude, reprirent aussitôt les idées et les formes sociales dont ils sor- taient et dont ils se voyaient environnés, et leur nouveau principe de libre adhé- sion s'en modifia singulièrement. Dès
(l) Tac, Germ., 18 : Mos est civitalibus ultrô ac viritim conferre principibus vel armentorum vel frugum, quod pro honore acceptum , etiam necessi- tatibus subvenit. Dans la Germanie de Tacite, civi- tas signifie le corps de la Iribu.
20 COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
ïors la divergence devient grande entre le Romain qui se civilise et le Germain barbare , divergence très utile à l'éclair- cissement de notre sujet, et qui ramènera un point de parité peut-être inattendue. 1° Toute la population romaine se tourna vers la vie agricole et politique : le quirite était, laboureur avant tout ; il maniait lui-même le hoyau et la charrue; il ne devait faire la guerre et ne la fit long-temps que pour la défense de sa nouvelle patrie. 2° Cette population se partagea dès l'origine en deux ordres, patriciens et plébéiens ; ceux-ci cliens , ceux-là supérieurs, exclusivement maî- tres des magistratures, des honneurs et des choses sacrées. 3° Il s'ensuivit une différence dans la propriété foncière ; il y eut une mesure patricienne et une me- sure plébéienne. Won seulement le rang et l'influence s'attachèrent ainsi au do- maine, mais Servius Tullius, dans son organisation, si habile et en apparence si populaire, de classes et de centuries, attribua uniquement l'importance à la richesse.
Chez les Germains, ce sont des mœurs bien opposées : on dédaignait le travail des champs; on n'estimait honorable que la guerre et les armes. On y reconnaissait bien aussi deux ordres ou degrés de di- gnité, les édhelinges et les frilinges , ou ahrimann , < ce qui veut dire autant « comme nobles et libres (1) ; i mais leur noblesse n'était qu'une distinction hono- rilique, une renommée ancienne ou ré- cente, toujours acquise par des exploits, et qu'on eût perdue par un seul acte de timidité. Du reste , excepté quelques fa- milles réputées issues du dieu Scandinave Wooden, comme celle des Mevwigs chez les Franks, celles des Amali et des Balti chez lesGoths, toutes les autres familles étaient absolument égales ; tous les guer- riers avaient même qualité dans l'assem-
(l) Nithard., Hisl.,4; Hucbald, VitaS. Lebwini, apud Surium : Erat gens Saxonum sicut usque con- sislit , ordine tripartito divisa. Sunt enim qui, illo- rumlinguà, Edlingi , sunt qui Frilingi, sunt qui Lassi vocantur, quod latinà sonat linguù nobiles, ingenui atque servîtes. Ahriman vient de heer-man, homme d'armée , ou plutôt de chr-man , homme d'honneur, Germain. Edheling de adel, edel, no- blesse; friling de frei } libre.. Je n'ai point à m'oc- cuper ici des serfs.
blée , la bourgade et l'armée. Le do- maine des uns ni des autres ne différait nullement d'étendue, de valeur, ou cer- tainement au moins d'importance. Il existait aussi une sorte de clientelle parmi eux , mais en sens contraire de la clientelle romaine. «Une insigne illus- « tration, ou les grandes (actions des an- « cêtres, appelaient le choix du prince, c même sur les plus jeunes, » pour en faire ses compagnons, t Les autres se « mettaient à la suite des guerriers les « plus robustes et depuis long-temps « éprouvés, » qui devenaient ainsi chefs de bande. « Cette espèce de compagnie « avait même des gradations selon la dé- a cision de celui auquel on s'attachait « ainsi. De là grande émulation entre les « compagnons à qui tiendrait la pre- t mière place auprès du prince , et entre
< les princes à qui aurait les plus nom- j breux et les plus vaillans compagnons. « Là était la dignité, là était la puis- « sance de s'entourer toujours de cette » jeune élite, cortège en temps de paix, « garde en temps de guerre... Ils n'atten- t daient de la libéralité de leur prince
< qu'un cheval de bataille, ou une fra- « mée sanglante et victorieuse ; des re- « pas abondans, quoique grossièrement « préparés, leur servaient de solde (1). »
De ce rapprochement sort une pre- mière observation assez curieuse : voici deux sociétés, l'une barbare, l'autre en voie de civilisation, qui sont parties ab- solument du même point, la propriété foncière, possédée à même titre. Les Germains la comptent pour rien dans le classement des personnes, et ils demeu- rent barbares, mais égaux en fait comme en droit, et ils gardent leur liberté indi- viduelle toujours entière; les Romains, au contraire, font de la propriété fon- cière la principale base de leur organisa- tion politique, et l'égalité cesse aussitôt, et la liberté des moindres propriétaires est sans cesse en péril. Les querelles in- testines, un moment apaisées par la con-
(1) Insignis nobiliias aut magna palrum mérita , • principis dignationem etiam adolescentulis adsi- gnant, etc., Tac, Germ., 13, 14. Nobiliias ne signifie évidemment ici que l'illustration person- nelle, puisqu'on la met en opposition avec les mérites acquis par les aïeux
PAR M. DUMOTNT.
2t
quête de l'Italie, éclatent avec plus de fureur quand ils ont ajouté à leur terri- toire les plus vastes et les plus riches contrées. C'est alors qu'il n'y a plus as- sez de domaines pour tous : car en même temps les plébéiens réclament la loi agraire et les Italiens le droil de cité. Enfin la lutte se termine par le triomphe irrésistible de la démocratie, c'est-à- dire par la domination la plus tyranni- que d'une multitude qui ne possède pas sur tous ceux qui possèdent, et tout le poids de la servitude, du dommage, de la souffrance, tombe sur la terre qui produit et sur les bras qui la cultivent.
Je propose en passant ce petit pro- blème à tous ceux qui regardent le sys- tème représentatif de nos jours comme le type politique, et la propriété fon- cière comme la plus forte base de ce système. J'y comprends également ceux qui plaident en faveur de la capacité; car au fond ils disconviennent moins avec les premiers par le principe que par le moyen d'exécution, qui amènerait tou- jours le même résultat.
La Gaule une fois acquise, il avait fallu au guerrier frank un allod dans cette nouvelle patrie en échange de celui qu'il avait quitté au-delà du Rhin. Ce n'é- tait pas sans doute le succès de ses armes qui l'eût disposé à perdre quelque chose de ses anciens droits ; il transportait seu- lement son existence dans un autre pays, et pour y être mieux. Il prétendait bien ne pas changer de caractère ni de condi- tion, ne pas posséder moins complète- ment en Gaule que dans son premier sé- jour; et le même nom appliqué au nou- veau domaine suffirait à prouver que la nature de la propriété fut aussi la même d'abord. Vallort n'imposait donc point absolument de service public; mais on en a conclu à tort que le service public n'y tenait pas. Les lois des Angles et des Thuringiens nous donnent ici le com- mentaire des lois salique et ripuaire, en stipulant qu'à l'héritier quelconque, toujours en ligne masculine, qui recevra la terre allodiale, appartiendra aussi le vêtement de guerre, la vengeance des proches et la composition de tolérance (1).
(l) Leg. sal., tit. G2 , c. G : De terra verô salicà nulla portio heereditatis mulieri veniat, sed ad virilem TOME XII. — r*° 67. 1H41,
On ne voit là, encore une lois, ni con- cession , ni obligation réciproque : l'u- sage des armes, la guerre, c'est le droil pour le Germain plutôt que le devoir; droit de défense, de vengeance, soit commune, soit privée. On comprend alors que les femmes ne pouvant porter la cuirasse, ni faire au besoin la ven- geance, ne pouvaient non plus recevoir la composition^ ni succéder à la terre pa- ternelle (1) , au titre national et guerrier, bien moins encore à la royauté, qui com- prenait essentiellement le commande- ment militaire. Tel est évidemment le sens de ce fameux article de la loi sali- que qui écartait les femmes du trône, c'est-à-dire du pavois (2), les excluant par le fait bien plus fermement que par une disposition e?vpresse (3).
On ignore quelle fut la proportion gé- nérale des lots, ni si la proportion fut égale dans cette première distribution. Il est à présumer que les simples guer- riers ne se contentèrent pas d'une part moindre que l'ancienne mesure cu- riale (4). Ils avaient vu d'assez près les jouissances de la fortune, depuis leur entrée en Gaule; de plus, quoique l'ad- ministration impériale eût réglé seule les rangs de la société romaine, pendant quatre siècles , il n'y avait point de posi-
sexum tota terrée hœreditatis perveniat. Leg. rip., lit. 36, c. 4 : Sed dum yirilis sexus extîterit, fe- mina in hœreditatem aviaticam non succédât. Leg. angl., tit. G, c. 1 : Hfereditatem defuncti filius , non filia , suscipiat. Si filium non habuit, qui de- functus est, ad filiam pecunia et mancipia, terra yero ad proximum paternœ generationis consangui- neum pertineat... Ib., S : Ad quemcumque hœredi- las terrée perveniat, ad illum vestis bellica , id est, lorica, ultio proximi et solutio leudis , débet perti- nere. Cancian. leg. antiq. Leudis, dans le sens de tolérance , vient de leiden , souffrir.
(1) Leg. sal. , tit. 65 , c. 1 et 3.
(2) Greg. Tur. , n , 40 : Cum clypeo eveclum su- per se regem constituunt; et iv, 62 : Collectus est ad eum omnis exercitus , imposilumque super cly- peo sibi regem statuunt.
(3) M. Thierry, qui le nie dans sa lettre neu- vième , n'a pas vu qu'il ruinait lui-même son asser- tion dans les Récits Mérovingiens, Introd., c. m, en citant la loi tburingienne. Il se trompe encore d'une autre manière en attribuant au principe féodal les progrès de la royauté en France : la royauté ne s'est pas élevée par la féodalité , mais malgré la féodalité.
(4) Vingt-cinq arpens.
2î
COURS D'HISTOIRE DE FRANCE,
tion élevée, nul grade de quelque im- portance, que n'obtînt ou ne suivît la richesse, à laquelle la considération demeurerait définitivement attachée. Or, les Franks venant se placer dans la société romaine, avec l'opinion de leur prééminence nationale, n'avaient garde de ne pas s'assurer l'avantage le plus dé- sirable aux yeux de l'ancienne popula- tion et le plus honoré. Il est plus pro- bable encore que les chefs de bande re- cevaient ou s'attribuaient en se canton- nant un domaine assez riche pour dé- frayer leur commandement et pourvoir aux repas de leurs compagnons. La part qui revint à Clovis , tant dans le premier partage, qu'en succédant à tous les au- tres princes de tribus, fut immense (1) , à en juger par la seconde espèce de dis- tribution, qui suivit la première.
Les idées se modifiant avec la situa- tion , le roi frank ne se borna plus à ré- compenser comme autrefois ses compa- gnons par des présens d'armes et de che- vaux; sur les propres domaines (fisca- lia, regaiia), qu'il hërilail du fisc impé- rial, il leur assigna des terres en béné- fice ou usufruit, sous l'engagement d'un double service personnel , celui de Vost (2) ou de i'armée , et celui du plaid ou du palais. Jusqu'alors ce n'était qu'une coutume d'honneur pour les com- pagnons de ne point quitter leur prince dans ses expéditions et de remplir les missions ou les emplois particuliers qu'il leur confiait. L'assistance aux jugemens était en outre réglée autrefois par élection en assemblée générale (3). Maintenant c'est une concession volontaire et con- ditionnelle du prince à ses compagnons , qui leurimposeuneobligaiionspeciale.il n'est plus seulement leur commandant, leur prince, mais (4) leur seigneur (se-
(1) Hullemann, cité par M. Laboullaye , vu, 2, compte à l'époque carolingienne cent soixante- quinze domaines royaux ou villas , dont plusieurs sont devenues de grandes villes.
(2) Greg. Tur., n, ô2. .., quo consilio rex (Clo- vis) acct'plo hosiem redire jubei ad prcpria.
(5) Tac, fera., 12 : Eligunlur in iisdem con- 'ciliis et principes , qui jura per pagos vicosque red- riur.t. Gewttaai stogùlis ex plèbe comités, consilium siiuui el uucto;ilas, adsunt.
(4) Fredeg., Epitom., 1C : Chrolcchildis, cuin jam COlPperisset ad\eiHuui Aridii revçrlcntis a.b
nior), et ils deviennent ses officiers (/«- niores) , ses fidèles, pour le suivre à la guerre avec tous les hommes libres de leur domaine , en état de porter les ar- mes, et pour l'assister dans les soins de la justice et de l'administration.
Ces terres ainsi concédées s'appelè- rent bénéfices , et en particulier honneurs bénéficiaires celles que le prince affectait à l'exercice d^s diverses fonctions du pa- lais. On appela par extension bénéfices ecclésiastiques les terres coloniques ou censives que les rois donnèrent aux égli- ses, parce que -ces terres jouissaient comme les autres des privilèges attachés à la protection royale (I).
Au lieu que les Alodes on Aïeux ap- partenaient sans condition et héréditai- rement aux possesseurs , les bénéfices étaient révocables de leur nature, comme le nom l'indique, ceux-là surtout que le prince conférait comme salaire de fonc- tions. Néanmoins, on comprend que les bénéfices ecclésiastiques ne devaient point se reprendre, le motif de la do- nation subsistant toujours, et il paraît certain que les bénéfices ordinaires fu- rentviagersdès l'origine, ne pouvant être repris arbitrairement, sans que le dona- taire eût manqué à ses obligations, ce qui était l'objet d'un jugement ou plaid (2).
De ce lien nouveau entre le roi et ses compagnons anciens naquit en même
imperio , dixit ad seniores Francos. Greg. Tur., v, iiG : A junioribus Ecclesiœ jussit bannos exigi , pro eo quod in exeicitu non ainbulassent. Marculf., Form., passim; Capilulaires , passim.
(1) Ducange, Gluss., beneficium ; honores; bé- néficia ecclesiastica.
(2) Marculf., Formul., n , S , donation d'une villa à une église; i, 17, confirmation d'un bénéfice accordé par un roi précédent. Dei Domine confir- matum , inspecta ipsA prœceplione , et ipse et pos- teritas ejus eam (rillam) leneant et possideant , et cui volutrint ad possidendum relinquant , il , 4 : . . . Cedimus à présente die , cessumque in perpetuum esse -volumus atque de jure nostro in jure et domi- natione sauclœ ecclesiœ illius, in honore illius con- structa; , villam nuncupatam illam, silam in pago illo , qure ex alode parentum , aut undecumque ad nostram pervenit dominationem , etc. Fredeg. Citron. 21 : ^Egiia palricius, nullis culpis exitanli- bus, instante Brunicbilde, ligatus interficitur, nisi liintuui cupidilalis insliuctu, ut facuUales ejus fis- cus adsumeret. La loi des Burgundes , tit. 1er, pose en règle générale la perpétuité ou hérédité des bé- nélics,
PAR M. DUMONT.
2?>
temps une autre pratique, tout-à-fait dans l'esprit germain, mais adaptée à la situation nouvelle. Les guerriers de bande, qui se trouvaient sans chef, peut-être aussi un bon nombre parmi les guerriers de tribus, qui n'avaient point pris part aux premières expédi- tions d'aventure, à plus forte raison , les Romains ou Gaulois, qui possédaient un domaine considérable , les uns et les autres voyant les avantages des bénéfi- ciaires s'offrirent au roi pour être éga- lement ses fidtles , et se recommandè- rent à lui, selon l'expression du temps. Celui qui se recommandait , n'obtenait pas toujours un bénéfice , et le plus souvent il transformait ses biens, son alode même, en bénéfice royal. Ce fut à la fin le sens et l'effet stable de la re- commandation. Le possesseur semblait aliéner sa propriété , en la transférant à son protecteur par le symbole d'une ba- guette ou d'une touffe de gazon , pour la reprendre aussitôt en usufruit et sans diminution aucune . Il avait aussi grand soin de stipuler d'avance la succession de la terre , changée en bénéfice pour ses descendans , à défaut desquels cette terre revenait au protecteur ou à la descen- dance du protecteur (I). Les deux exemples les plus anciens
(l) Marc, Form., i, 15 :. . . Ideôque veniens ille fidelis noster ibi, in palatio noslro, in nostrâ vel procerum noslrorum praesentià, villas nuncupanles i lia» , sitas in pago iilo, sud spontaned voluntate nobis per festucam visus est leuseuverpisse vel coudonasse , in eà ratione si isla ton verni , ut , dum vixerit, eas ex noslro permisso sub usu bénéficia debeat possidere; et post suuui discessum, sicut ejus adfuit petitio, nos ipsas villas fideli noslro illo plenâ gratià visi fuimus concessisse.
Quapropler per prœsentem decernimus prœcep- lum, quod perpetuum mansurum esse jubemus, ut dummodo taliler ipsius illius decrevit volunlas , quod ipsas villas in suprascripta loca nobis volun- tario ordine visus est leuseuverpisse vel condo- nasse , et nos prœdiclo viro illo ex nostro muncre largitatis, sicut ipsius decrevit volunlas , concessi- mus , hoc est, tain in terris, domibus , xdiliciis , acculabus , mancipiis , vineis , silvis , campis, pra- tis, pascuis, aquis aquarumve decursibus, ad inte- gruiu quicquid ibidem ipsius illius pui tio fuit , dùm advixerit, abique aliqud diminulione , do quàlibet re usufrucluario ordine debeat possidere, et post ejus dicessum memoratus illo hoc habeat, teneat et possideat , et luis pusleris. «al ctti vuluerit ad possi- dendum relinquau
de la recommandation sont Aurélianus, qui reçut de Clovis le duché de Melun (1), et Arédius, qui voyant la défaite du roi burgonde, convint avec lui de travailler à le tirer du péril en feignant de passer au vainqueur. Il se présenta donc au roi frank : « Me voici, pieux roi, dit -il, ton « humble esclave: je viens vers ta puis- « sance, abandonnant ce malheureux « Gondobad. Si ta bonté daigne me re- « garder, vous aurez en moi, toi et tes « successeurs , un serviteur intègre et « fidèle, i Clovis l'ayant accueilli avec empressement et retenu auprès de lui , se laissa bientôt persuader d'accorder la paix au Burgonde, moyennant tribut, ce qui préservait en même temps ie pays d'un terrible ravage. Aujourd'hui que toute chose va au perfectionnement, le langage est plus fier, quand on change de maître; c'est au nom du peuple et de la liberté, c'est pour morigéner les rois, qu'on passe de celui qui tombe à celui qui s'élève. Cela se fait maintenant avec une grande facilité, et commence àentrer dans le droit commun (2). A cela près, comme on voit, la méthode n'est pas nouvelle; seulement il y fallait jadis plus de précaution. Arédius feignait à la fois avec les deux princes ; il estimait la domination de Clovis plus solide, mais il voulait quitter décemment Gondobad et se ménager un retour de faveur dans le cas non impossible encore d'un retour
(1) Vita S. Bemig. Voyez la leçon précédente.
(2) La Fontaine , Fables , il . S :
Plusieurs se sont trouvés , qui d'écharpe changeans, Aux dangers, ainsi qu'elle, ont souvent l'ait la ligue. Le sage dit , selon les gens: Vive le roi ! vive la ligue ! Aujourd'hui la chauve-souris est surpassée. Si, comme on n'en peut douter, les sages sont surtout les penseurs , les esprits libres, une prédiction un peu oubliée, quoiqu'elle ne soit pas très ancienne et qu'on put la montrer sous son millésime authen- tique , en proclamant Vémancipalion complète de V humanité au dix-neuvième siècle , et en évaluant le nombre des penseurs ou esprits libres de son temps à sept ou huit sur cent créatures pensantes, en annonçait l'accroissement certain et continu jus- qu'à devenir la majorité de l'espèce humaine. Nous, n'y sommes pas encore tout-a-fait, mais on convien- dra du moins que la fréquence du symptôme justifie déjà suffisamment la prédiction. Il y a progrès mar- qué dans la statistique, comme dans l'assurance des sages ou esprits libres.
24 COURS D'ÏJTSTOÏRE DE FR
de fortune de ce côté. La fortune ne changeant pas , il n'eut pas non plus à changer, il « plaisait au roi barbare par « ses entretiens, » il se montra « prudent
< aux conseils, juste dans les jugemens,
< et fidèledanscequi lui était confié (1); » ce qui signifie clairement qu'il prit rang parmi les officiers du palais et qu'il en remplit les devoirs.
Ainsi la recommandation consentie assimilait complètement le domaine au bénéfice et le recommandé aux autres bénéficiaires ; et les avantages en étaient considérables: le plus important consis- tait à exempter de toute autre juridic- tion que celle du roi. Cette immunité faisait du fidèle royal, un seigneur dans son domaine, et de ce domaine comme un petit état dans la province (2).
(1) Fred., Epilotn., 18; cet Arédius envoyé en ambassade à C. P% avait été contraire au mariage de Clotilde avec Clovis.— Greg. Tur., Hist., u, 32 : ... : Virum inlustrem Aredium..., ad quem ait (Gondobadus) : vallant me undique angustiae, et quid faciam ignoro, quia venerunthi barbari super nos. . . Ad haec Aredius ait : Oportet te lenire ferita- lem hominis hujus , ne pereas. Hune ergo si placet in oculis tuis , ego à te fugere et ad eum transire eonsimulo : cùmque ad eum accessero , ego faciam ut neque te, neque hanc evertat regionem. Tantum, ut quod tibi per meum consilium demandaverit im- plere studeas, donec causant tuam Dominus pro- spérant facere suà pietate dignetur. . . Et ad Chlo- dovechum regem abiens ait : Ecce ego humilis ser- vus tuus, piissime rex, ad tuampotentiam venio, relinquens illum miserrimum Gundobadum. Quod si me pietas tua respicere dignatur, integrum in me famulum atque fidelem, et tu et posteri lui habebi- tis. Quem ille promptissimè colligens, secum reti- nuit ; erat enim jocundus in fabulis , strenuus in consiliis, justus injudiciis, et in comisso fidelis. La relation de la conférence qui eut lieu à Lyon entre les évèques catholiques et les ariens, en présence de Gondobad, prouve que Arédius était courtisan: Dicebat quod taies rixœ exasperabant animos multi- tudinis, et quod non polerat aliquid boni ex eis pro- Tenire. Sed domnus Stepbanus, qui sciebat illum favere arianis , ut gratiam régis consequeretur . . . , respondit. . . Addidit insuper omnes hic venisse se- cundum jussionem régis, contra quod responsum non est ausm Aredius ampliùs resilire. D'Achéry, Spieileg.it. V, Collalio episcop. Il est bon de re- marquer que Grégoire de Tours, n, 34, met cette conférence après la guerre des deux rois et la mort de Godégisèle, frère de Gondobad; c'est une erreur. La relation prouve que la guerre était seulement déclarée, et que le Burgunde craignait l'inclina - tion des catholiques pour Clovis.
(2) Marculf. , Form., r , 3 : Emunilas regia. . ,
ANCE, PAR M. DUMONT.
La position n'étant plus la même, le nom se transforma également, d'autant plus que les barbares trouvèrent dans la langue romaine le nom de compagnon (cornes , comte), appliqué depuis long- temps à un usage nouveau et changé en titre de fonction et de dignité adminis- trative. Les bénéficiaires, y compris les recommandés , s'appelèrent donc antrus- tions, s'ils étaient de race barbare, convi- ves duroi, s'ilsétaientderaceromaine(l). C'étaient les deux appellations légales. On désignait ordinairement les plus éle- vés en faveur, en fonction et en richesse sous les titres honorifiques de grands, de seigneurs , premiers ou nobles (pro- ceres , optimates , seniores , nobiles 3 prio- res , meliores); mais on les comprenait tous également, les moindres comme les plus puissans, sous les deux noms géné- raux de fidèles ou de leudes; ceux de la
Nullus judex publicus ad causas audiendo aut freda undique exigeudum nullo unquam tempore non prœ- sumat ingredere; sed hoc ipse pontifex , vel succes- sores ejus propternomen domini , sub intègre emu- nitalis nomine valeant. Statuentes ergo ut neque vos (les comtes) neque juniores, neque successores ves- tri , neque ulla publica judiciaria poteslas quoque tempore in villas ubicumque in regno nostro ipsius ecclesiœ aut regià aut privatorura largitate conlalas, ant quae in anteà fuerict conlaturas , aut ad audien- dum altercaiiones ingredere, aut freda (amendes) de quaslibet causas exigere, aut mansiones (gîte), aut paratas (provisions) vel fidejussores (cautions) tollere non prœsuroatis. Ib. Âppendix, form. 44. Il n'est pas douteux que les bénéficiaires séculiers ne possédassent les mêmes privilèges.
(1) Leg. sal., tit. 44; Marculf., i , 18 : De régis Antrustione. Rectum est ut qui nobis fidem pollicen- tur inlœsam nostro tueantur auxilio. Et quia ille fidelis, Deo propitio , noster veniens ibi in palatio nostro unâ eum arimanià suà in manu nostrâ trus- tent et fidelitatem nobis visus est conjurasse ; prop- tereà per prœsens prœceplum decernimus ac jube- mus ut deinceps memoralus ille in numéro Anlrus- tionum computatur. Et si qnis fortasse eum interfi- cere prœsumpserit , noverit se virgildo suo solid. 000 esse culpabilem. Trustis vient de l'allemand treu , fidèle . Arimanià signifie familia , c'est-à-dire la famille de colons et d'esclaves attachés à la terre et à la personne du fidèle. De là le vieux mot mes- gnie, qui a le même sens. Yirgildum est le wher- geld, argent de défense, ou la composition du meur- tre ou de l'offense personnelle. Le widrigild ou widrigeld (wider-geld , contre-argent) est la compo- sition du dommage, la somme de compensation pour la chose prise ou détruite.
COURS D'ASTRONOMIE, 1>AU M. DESDOLUTS. 25
La leçon suivante, qui paraîtra le mois prochain, achèvera de présenter l'orga- nisation aristocratique des Franks, et en fera le rapprochement avec le temps présent.
Burgondie s'appelaient, en outre, parti culièrement Iiurgundefaron.es (1).
(!) Greg. Tur.. [Il , 23; v, 1, 18, 4g; vi,.l, 4, 88; vu, 7; vin, 9; ix, 20 ; x, 10 ; Fredeg. , Chron., '>-. Il, 42, 44, iiô, 84, 88, 50. ltien de plus fré- quenl dans tout le reste de cette chronique. Marculf., i, l!?,21i; u,18. Leudes n'est point synonyme de fidèles. M. Thierry, lettre 9« : Edil frankono-liudi; et lettre 10'-, il dérive ce terme de liude , leude , leute , qui signifie gens; selon lui , ou en a fait mal à propos un litre de dignité, et on ne peut l'em- ployer au singulier. 11 n'est pas douteux néanmoins par les textes indiqués ici que ce ne fût une qualifi- cation honorable, qui a fini par rester exclusivement aux grands sous les Mérovingiens. La seconde asser- tion a plus de vraisemblance, quoique le singulier lent serve encore aujourd'hui dans l'Allemagne su- périeure à désigner un seul individu ou le peuple en général ; mais cette élymologie est d'ailleurs insuf- fisante; leute vient lui-même de leiten, conduire, qui semble avoir une racine commune avec lehen, investiture, fief, avec lehnen, appuyer, lehde, terre
Edouard Dumont.
inculte, et leihen, prêter. Il est difficile de saisir entre tout cela le sens qui a déterminé l'usage du mot leudes au sixième siècle.
Une bizarrerie de commentateur a cherché dans le latin baro , valet d'armée , l'origine de faro , ap- pliqué chez les Burgundes aux principaux de la na- tion . La citation d'un vers de l'erse , v, 158 :
Baro , reguslatum digito terebrare salinum , elc . ,
n'ajoute rien à la preuve. On lire plus raisonnable- ment faro du teutonique fara , génération , famille. Les farones sont les chefs de famille par excellence. La loi salique mentionne , lit. 37, les sachibarones , assesseurs des jugemens {sach-baro, homme de cause) ; ces deux variantes donnent assez clairement l'étymologie du titre de baron dans le moyen âge.
Mmc$ $ty$U)m et j^at^tttatnittc*<
COURS D'ASTRONOMIE.
DIX-HUITIÈME LEÇON (1).
Des étoiles en général. — Comment elles sont vues au télescope. — Leurs distances et leurs dimen- sions probables. — Etoiles variables et tempo- raires. — Mouvement propre des étoiles. — Etoi- les doubles; leur importance astronomique. — Nébuleuses de divers ordres. — Cause de la scin- tillation des étoiles.
Des étoiles en général. — Leurs distances et leurs dimensions.
282. Il nous reste maintenant à arrêter nos regards d'une façon spéciale sur ces flambeaux étincelans qui semblent fixés à la voûte du ciel , et qu'un premier coup d'œil nous a représentés comme immua- bles dans leur position et leur éclat. En vain les planètes qui composent notre système s'offrent-elles à nos yeux sous les mêmes apparences ; leur mouvement à travers les constellations, et plus en- Ci) Voir la xvue leçon, t. xi , p. 182.
core peut-être l'action de nos télescopes établissent entre les planètes et les étoi- les une distinction fondamentale. Les planètes nous apparaissent sous de gran- des dimensions ; non seulement leurs phases , mais les accidens de leur sur- face nous sont connus; l'œil de l'astro- nome les suit et les analyse dans le vaste champ que lui ouvre la puissance ampli- fiante de nos instrumens d'optique. Mais si le télescope passe d'une planète à une étoile , quel changement d'aspect ! quelle révélation de l'infini! Les instrumens qui agrandissent l'angle visuel sous lequel nous voyons les planètes , augmentent leurs dimensions proportionnellement , et certains télescopes les grossissent plus de deux mille fois ; les étoiles, au con- traire, résistent à ce pouvoir amplifiant; multiplié par 2000, leur angle visuel est encore inappréciable ; et alors elles nous paraissent encore plus petites qu'à l'oeil nu, et d'autant plus petites que les lu-
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COURS D'ASTRONOMIE .
nettes sont plus puissantes. Ce sont de véritables points rutilans, j'allais dire de simples atomes qui disparaissent en passant derrière les fils des lunettes as- tronomiques; et ces fils sont quarante fois plus fins que les plus fins cheveux!
La diminution apparente des étoiles lorsqu'on les regarde avec de bonnes lu- nettes s'explique en admettant que ces instrumens les dépouillent de l'effet qu'on désigne par le nom d'irradiation. Une vive lumière formant son image en un seul point de la rétine communique l'ébranlement aux points contigus,de même que l'impression d'une piqûre s'é- tend circulairement au-delà du point piqué. L'image occupera donc sur la ré- tine une étendue plus considérable qu'un simple point; donc aussi l'objet sera vu plus grand qu'il ne devrait paraître sans cette cause d'erreur. Voilà pourquoi les étoiles présentent à l'œil nu un diamètre d'une étendue sensible; mais les modifi- cations que la lumière éprouve en tra- versant les verres des lunettes anéantis- sent cet effet.
283. Si les étoiles ainsi vues sous un angle 2000 fois plus considérable, ou, ce qui revient au même, rapprochées à 1/2000 de leur distance , nous pré- sentent toujours le même aspect, cela seul doit nous donner l'idée d'une dis- tance à laquelle aucune de nos gran- deurs mesurables ne saurait servir de terme de comparaison, Aussi les tenta- tives faites jusqu'à ce jour pour évaluer la distance des étoiles à la terre ont-elles été sans résultat. La plus grande base que nous puissions prendre pour calcu- ler la parallaxe d'une étoile est le grand axe de l'orbite terrestre, qui est de soi- xante-seize millions de lieues, et dont la terre, à six mois d'intervalle , occupe successivement les extrémités opposées. Si, à ces deux époques, on mesure la hauteur méridienne d'une étoile, on ne trouve aucune différence entre les deux mesures; ce qui revient à dire que les deux rayons visuels sont parallèles, bien que concourant à la même étoile, ou autrement que l'angle parallactique est d'une telle petitesse qu'il échappe à nos moyens d'appréciation. Ce n'est pas que quelques astronomes ne croient avoir trouvé une parallaxe à quelques étoiles
des plus brillantes, que leur éclat fait supposer plus voisines de la terre; mais la petitesse des résultats qui sont d'un ordre de grandeur correspondant à la limite d'exactitude de nos moyens d'ob- servation, usais surtout la discordance des résultats obtenus par divers astrono- mes autorisent à considérer ces paral- laxes comme tout au moins douteuses.
En admettant une parallaxe certaine d'une seconde, comme quelques astro- nomes l'ont supposée à Sirius, la plus brillante de toutes les étoiles, le calcul donne une distance de 7870 milliards de lieues. Pour parcourir cet immense intervalle, il faudrait à la lumière envi- ron trois ans, à raison, comme on sait, de 78,000 lieues par seconde. Mais la pe- tite parallaxe admise pour Sirius n'est guère autre chose qu'une supposition, et il peut se faire que sa parallaxe réelle soit dix fois, cent fois..., mille millions de fois même plus petite que la seconde; dès lors l'espace qui nous en sépare peut être tel que rien ne limite à cet égard les droits de l'imagination.
Mais en supposant même qu'on trou- vât une parallaxe appréciable à quelques étoiles choisies parmi les plus brillantes, et qu'il est naturel de supposer les plus voisines de notre globe, il y en a une foule d'autres qui peuvent échapper ab- solument à toute espèce de mesure ; car s'il n'est pas prouvé que la différence d'éclat des étoiles soit l'effet de la diver- sité de leurs distances à la terre, l'inéga- lité de leurs distances n'en est pas moins vraisemblable et surtout possible,- les phénomènes des étoiles doubles démon- trent même pour quelques unes la réa- lité de cette hypothèse. Il faut donc ad- mettre que les étoiles sont disséminées dans l'espace à des profondeurs inégales qui peuvent être très diverses ; la distance des zones qui séparent deux étoiles peut être du même ordre que celle qui sépare de la terre les étoiles les plus voisines; ces zones stellaires peuvent elles-mêmes se succéder sans nombre et sans fin. Et alors ce n'est plus par quelques unités d'années, c'est par millions, par mil- liards de siècles peut-être qu'il faut me- surer le temps nécessaire à la lumière qui émane du sein des étoiles les plus distantes pour parvenir jusqu'à nos yeux.
Nous indiquerons plus bas les analo- gies qui portent les astronomes à admet- tre ces régions et ces profondeurs si diverses; et plus loin nous dirons aussi comment cette hardiesse de pensée dont ils sont fiers, comment leurs calculs de grandeurs et de distances sous lesquels ils croient écraser l'homme et son sé- jour, comment tout cela n'est que timi- dité et faiblesse devant la haute portée delà philosophie chrétienne. Mais je me hâte de rassurer le lecteur au sujet des milliards de siècles nécessaires pour faire parvenir jusqu'à nos yeux la lu- mière des étoiles. Est-ce à dire que le rayon qui nous frappe voyage, dans l'es- pace depuis des siècles sans nombre? Bien que la chose ne soit pas impossible, elle n'est ni nécessaire ni probable. Il n'y a guère lieu de douter qu'au moment où Dieu anima le premier homme, les rayons lancés des profondeurs de l'in- fini atteignirent ses yeux, et que le Créateur ébranla d'un seul coup cet éther céleste dont le jeu se composa de- puis lors de vibrations successives. Mais il est vrai qu'une étoile pourrait rentrer dans le néant et nous rester visible pen- dant bien des siècles encore; car notre organe serait affecté pendant tout le temps nécessaire pour que la dernière vibration partie de la surface de l'étoile arrivât jusqu'à lui.
284. Ainsi placées à des distances énor- mes et néanmoins visibles pour nous, les étoiles doivent rayonner par des surfaces immenses , en rapport avec l'espace que leur lumière doit traverser. La grandeur des étoiles est du même ordre que leur distance, et semble aussi hors de la por- tée de nos mesures. Le diamètre appa- rent des plus belles ne va pas à une se- conde. En admettant qu'il eût tout juste cette valeur, le diamètre réel serait la 20(i,(JOOL' partie de la dislance de l'astre à la terre, et en calculant celle-ci sur le pied d'une seconde de parallaxe, il en résulterait un diamèire de trente-huit millions de lieues. Kotre soleil, à son tour, ne serait plus qu'un atome devant de pareilles grandeurs. 11 est vrai que les diamètres app.trcus peuvent Être très inférieurs à une seconde , n'en êtie , par exemple, que la millième partie; m.ùs les distances, ôi eilos :ont mille fois
PAR M. DESDOUITS. *7
plus grandes, maintiendront ce rapport, qui est peut-être même très au dessous de la réalité. Et il n'y a pas lieu de croire que les progrès généraux de la science puissent quelque jour éclairer cette question. Car, lors même qu'on parvien- drait à calculer les distances de quelques étoiles par le procédé dont nous parie- rons plus loin, ou par tout autre, cela ne nous avancerait pas pour la mesure des diamètres apparens ; et nous avons déjà dit qu'une file de quarante étoiles contiguës serait entièrement cachée par l'épaisseur d'un fin cheveu.
Changemens de diverses natures qu'éprouvent les étoiles.
286. Les étoiles qui sont considérées en général comme le type de l'immuta- bilité sont néanmoins sujettes à des va- riations de diverse nature. Leur posi- tion, leur éclat, leur nombre même éprouvent des enangemens réels, peu considérables, il est vrai, et qui ne pour- raient être rendus sensibles que par les procédés d'observations si délicats que possède l'astronomie moderne. Ces va- riations offrent néanmoins un très haut intérêt à plusieurs égards; mais, avant d'exposer ces nouveaux phénomènes, il nous faut établir les signes convention- nels qui servent à distinguer les étoiles et à exprimer leurs rapports réciproques. Ces signes composent la géographie des- criptive de la voûte céleste.
On remarque d'abord, au premier coup d'œil jeté sur cette voûte étince- lante, que les étoiles ne présentent pas toutes le même éclat, et qu'elles ne sont pas réparties uniformément. Il y en a de fort brillantes, il y en a de médiocres, de très faibles et même d'impercepti- bles à différens degrés, comme on le re- connaît au moyen des lunettes astrono- miques. De là divers ordres de grandeur sous lesquels on les désigne, mais qui , comme on le pense bien, sont sujets à un certain arbitraire, d'où résulte quel- que désaccord entre les astronomes; mais ce défaut d'unité est sans inconvé- nient réel , car la division en divers or- dres de grandeur est e#e-môme à pefl prés dépourvue d'u ■iliie. Onoi qu'il en soit, on compte génëialenumi t-uin/e étoiles tic première grandeur, dont .deux
COURS D' ASTRONOMIE,
seulement sont invisibles sur l'horizon de Paris; la seconde grandeur en com- prend deux à trois cents; la troisième et les suivantes bien davantage; les plus petites, visibles a l'œil nu , composent la sixième grandeur; mais, au moyen des lunettes, on a pu pousser cette clas- sification jusqu'à la dixième , et même jusqu'à la seizième grandeur.
Déplus, les étoiles ont été groupées par masses irrégulières et inégales , aux- quelles on a donné le nom d'astérismes ou constellations. Chacun de ces groupes a reçu un nom particulier ; le plus sou- vent c'est le nom de quelque animal dont on dessine la figure sur les globes et cartes célestes ; mais il est rare que cette figure ait le moindre rapport avec celle que présentent à l'œil les étoiles qui composent le groupe. Nous avons déjà parlé longuement des constellations zodiacales, dont tout le monde connaît les noms; nos lecteurs connaissent aussi les deux Ourses, Cassiopée , Orion, Pé- gase, la Lyre, le Cygne, le Serpent, les Pléiades. Mais nous réservons pour le prochain article la partie purement des- criptive de l'histoire des étoiles. Reve- nons aux changemens de diverses sortes que nous y avons annoncés.
287. D'abord quelques unes varient dans leur éclat, et il y a lieu de croire que toutes les variations sont périodi- ques. Les étoiles signalées par les an- ciens comme les plus éclatantesoccupent encore toutes les premiers rangs sous ce rapport; deux ou trois, qui sont rou- geâtres, présentaient aussi cette couleur exceptionnelle, il y a plus de deux mille ans. Aucune des étoiles de première grandeur ne subit de changement dans son éclat; mais, dans la seconde gran- deur et les ordres plus petits, quelques étoiles éprouvent des périodes d'intensité croissante et décroissante. Nous citerons seulement deux exemples pris parmi les plus remarquables.
L'étoile Algol ou g de la constellation de Persée est habituellement de la se- conde grandeur. Elle reste dans cet état pendant deux jours et quatorze heures, après lesquels son éclat diminue soudain' pour passer au quatrième ordre; puis elle reprend peu à peu son éclat primi- tif, qu'elle atteint après une durée de
sept heures, pour le conserver encore pendant deux jours quatorze heures, et pâlir de nouveau. La période entière est de 2 jours 20 h. 48 min.
L'étoile nommée Mira , ou h de la constellation de la Baleine, parait pen- dant un certain temps comme une belle étoile de seconde grandeur, et conserve cet éclat pendant une quinzaine de jours ; puis elle décroît ensuite pendant trois mois, devient invisible pendant cinq, et reparaît pendant trois autres mois avec un éclat croissant, jusqu'à ce qu'elle atteigne celui qu'elle avait d'a- bord. Sa période est en général de trois cent trente-quatre jours. Toutefois cette série de phases n'est pas absolument uniforme; l'étoile a même disparu à une certaine époque , pendant quatre ans entiers.
288. Le nombre des étoiles varie égale- ment, et ce phénomène, quoique com- pris dans des limites extrêmement res- serrées, est d'une importance théorique plus grande que la simple variation d'é- clat , quoique à la rigueur on puisse rap- porter le second phénomène au premier. On a vu apparaître tout d'un coup cer- taines étoiles, qui jusque-là avaient été complètement invisibles; d'autres, au contraire, ont disparu inopinément. L'apparition soudaine d'une étoile, en l'an 125 avant Jésus-Christ, fixa l'atten- tion d'Hipparque, et ce fut ce qui l'en- gagea à dresser son catalogue d'étoiles, le plus ancien dont il soit fait mention.' En 339, près de a de la constellation de l'Aigle, il parut une étoile de première grandeur, qui brilla pendant trois se- maines et disparut ensuite entièrement. En 945, 12G4 et 1572, des étoiles brillan- tes ont paru dans le voisinage de la con- stellation de Cassiopée. On a pensé que ces dernières n'étaient qu'un seul et même astre, soumis à des périodes d'ap- parition de 300 ou même 150 ans. Mais, outre plusieurs autres objections, il ne paraît pas possible de considérer comme périodique l'étoile de 1572. Ce bel astre, qui surpassait en éclat toutes les autres étoiles, apparut si soudainement que Tycho-Brahé, qui retournait de son ob- servatoire chez lui, trouva, à sa grande surprise , un groupe de gens du peuple oc- cupé à regarder la nouvelle étoile, que cer-
PAR M. DESD0U1TS.
tainement il eût aperçue, si elle eût été visible une demi-heure auparavant. Elle continua d'augmenter d'éclat au point de devenir visible en plein midi; puis elle commença à décroître au bout d'un mois, et trois mois après, elle avait dis- paru, sans qu'on ait obtenu de ses nou- velles depuis bientôt quatre siècles. La soudaineté de son apparition, et le grand éclat dont elle jouissait d'abord , ne peuvent s'accorder avec l'hypothèse d'un mouvement périodique.
Une étoile du même genre parut le 10 octobre 1604 dans la constellation du Serpentaire , fut visible pendant un an , et disparut tout-à-fait. En 1670, on dé- couvrit une nouvelle étoile dans la con- stellation du Cygne; elle n'était que de troisième grandeur, disparut et reparut à plusieurs reprises , en éprouvant de singulières variations de lumière , puis s'évanouit tout-à-fait au bout de deux ans , et elle n'a pas été retrouvée depuis. Une revue attentive du ciel, comparée aux anciens catalogues, fait reconnaître qu'un certain nombre d'étoiles man- quent ; llerschell en cite des exemples qu'on ne peut attribuer à des erreurs d'observations. Enfin , indépendamment des faits observés directement, il est pos- sible que de pareilles vicissitudes aient lieu , même sur une grande échelle , parmi les innombrables étoiles qui ne sont pas cataloguées.
289. Un troisième phénomène de va- riation est celui que l'on observe dans les positions relatives des étoiles.
ISous avons reconnu dans les leçons précédentes que ces astres éprouvaient diverses sortes de déplacemens, tels que ceux désignés sous le nom de précession et à' aberration ; mais ces mouvemens ne sont que de pures apparences dont nous possédons le secret. Or, on a constaté qu'indépendamment de tout cela, beau- coup d'étoiles avaient un mouvement propre et réel de translation , dont le résultat est d'altérer leurs distances mu- tuelles, qu'on avait considérées comme invariables , de sorte que la dénomina- tion de fixes qu'on appliquait à ces as- tres est bien loin de leur convenir en toute rigueur. Le mouvement propre de Sirius est de 2" par année , celui de l'é- toile 29 de l'Eridan est de 4" ; celui de
l'étoile 61 du Cygne va a 5",3, ce qui de- puis 50 ans a produit en ascension droite un déplacement de 4' 50". Ces mouve- mens ont lieu pour chaque étoile dans le même sens; mais pour les diverses étoi- les, dans toutes sortes de directions dif- férentes. Cette particularité prouve que ces déplacemens ne sauraient être attri- bués à la parallaxe annuelle: d'ailleurs ils devraient se reproduire périodique- ment , tandis qu'ils s'accumulent d'une façon progressive. On ne saurait les at- tribuer non plus à des erreurs d'observa- tion; indépendamment d'autres preuves, en voici une très remarquable. La 61e du Cygne est l'une de ces étoiles doubles dont nous allons parler plus bas, c'est-à- dire qu'elle se compose de deux étoiles très voisines qui se confondent à l'œil nu, mais dont la distance angulaire est de 15". Cette distance mesurée reste toujours sensiblement la même depuis 50 ans, tandis qu'on a observé un dépla- cement de tout le système, s'élevant à 290".
Ces mouvemens propres ont été obser- vés sur un assez grand nombre d'étoiles; il est possible sinon probable que toutes les étoiles y soient sujettes , mais qu'il soit trop petit chez la plupart, surtout à cause de leur énorme distance, pour être appréciable à nos instrumens, si ce n'est par l'effet de l'accumulation; c'est à l'avenir qu'il est réservé de prononcer sur ce point. Quoi qu'il en soit, le mou- vement absolu de celles dont le déplace- ment est connu avec certitude , est aussi du même ordre que leur distance à la Terre, et l'on conçoit qu'il doit être tel pour être appréciable à une distance où le diamètre de l'orbite terrestre est tout- à-fait insensible. Le mouvement annuel de la 61e du Cygne doit être égal à 40 millions de millions de lieues tout au moins; ce qui revient à plus de 1300 mille lieues par seconde, ou 160 mille fois le chemin que parcourt la Terre dans le même teinps! Et c'est cela que jus- qu'ici on appelait une étoile fixe!
290. Si l'on veut remonter aux causes physiques de ces diverses variations des étoiles , il se présente un certain nombre d'hypothèses entre lesquelles le lecteur est libre de faire son choix. En ce qui concerne le changement d'é~
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COURS D'ASTRONOMIE,
clat des étoiles, on peut l'attribuer ou à un mouvement périodique de translation très considérable , ou à l'inégalité de lu- mière projetée par les différentes parties de leur surface, lesquelles, par l'effet de la rotation des étoiles autour d'un axe, se présenteraient successivement à nous • ou enfin , à l'existence de corps opaques qui s'interposeraient entre l'étoile et no- tre globe, en tournant autour de l'astre comme les planètes autour du Soleil; ce qui donnerait lieu à des éclipses par- tielles et périodiques. Peut-être ces trois causes agissent-elles à la fois, et concur- remment avec d'autres que nous igno- rons encore. La seconde de celles que je viens de signaler me paraît la plus vrai- semblable pour des variations d'éclat de la nature de celles que présente l'étoile Algol .
Les mouvemens propres peuvent être considérés comme l'effet de l'attraction générale qui s'exercerait entre tous les corps célestes, et à laquelle seraient su- jettes les étoiles aussi bien que les planè- tes de notre système. L'analogie seule permettait d'étendre avec assez de vrai- semblance l'existence et. les lois de l'at- traction jusqu'aux limites du monde ma- tériel ; mais le phénomène des étoiles doubles va nous démontrer tout à l'heure que ces lois régnent en effet dans les ré- gions de l'infini. On conçoit donc que l'attraction mutnelie qui s'exerce entre les étoiles les déplace toutes insensible- ment et tende h les confondre, résultat que l'énormité des dislances rejette dans un avenir dont l'appréciation nous échap- pe. Mais on peut admettre également que les étoiles ont reçu dans l'origine une impulsion propre, analogue à celle qui donne lieu au mouvement de translation des planètes, et qui est parfaitement in- dépendante de l'attraction avec laquelle elle se combine.
Notre soleil, considéré comme une étoile (et il n'en serait qu'une bien pe- tite), pourrait participer et participe en effet à ce mouvement commun, selon l'opinion de la plupart des astronomes. Bien que les mouvemens propres des étoiles s'exécutent dans des directions diverses, on croit démêler, à travers cette discordance générale, une tendance com- mune des principales étoiles vers un
point du ciel directement opposé à l'é- toile K de la constellation d'Hercule, ce qui s'expliquerait par un mouvement du Soleil et de tout le système planétaire dans un sens différent qui nous rappro- cherait de celte constellation.
Enfin, pour ce qui concerne les étoiles temporaires, les astronomes sont beau- coup plus embarrassés pour en assigner l'origine probable. On s'explique déjà très difficilement la disparution de cer- taines étoiles ; car, pour ce qui est de les encroûter j ou de les jeter en arrière à d'immenses profondeurs qui les dérobent à notre vue, c'est créer pour quelques unes des lois exceptionnelles auxquelles les autres échapperaient sans qu'on en voie la raison. Mais pour ce qui est des apparitions subites, comme celle de 1572, il n'y a aucune explication possible. Un mouvement de translation ne saurait donner lieu à une pareille soudaineté ; et ce fait serait plus inexplicable encore, si les étoiles se formaient selon l'hypothèse de Laplace, par la condensation d'une matière nébuleuse. Dans ce dernier cas, la disparution des étoiles temporaires serait une difficulté de plus.
Ici, je ne craindrai pas de dire ma pensée, quelque mal-sonnante qu'elle puisse paraître à certains esprits. Je ne vois pas pourquoi des étoiles ne seraient pas créées de temps à autre, pourquoi quelques unes ne rentreraient pas dans le néant. Je dirai dans un prochain cha- pitre quelles raisons j'ai de croire que les choses se passent ainsi ; mais j'ai tout au moins le droit d'émettre cette idée à l'état de simple hypothèse, jusqu'à ce qu'on en ait prouvé l'impossibilité, ou qu'on ait produitquelquechose de mieux.
Des étoiles doubles el de leurs mouvemens.
291. Arrêtons maintenant nos regards sur une classe d'astres ou plutôt de phé- nomènes sidéraux qui n'ont fixé l'atten- tion des astronomes qu'à une époque as- sez récente, et qui sont devenus pour eux l'objet d'une préoccupation assez vive. 11 s'agil des étoiles doubles 3 et des mouvemens relatifs des deux élémens qui composent leur système.
I! est absolument possible que, par l'effet de la perspective , quelques étoiles soient ou paraissent contiguës lune à l'au-
PAR M. DESDOUITS.
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tre;c'estceque l'on observe àl'œil nu dans a du Capricorne , qui se compose de deux étoiles, lesquelles semblent se toucber , et qui sont néanmoins éloignées l'une de l'autre de plus de doux minutes. Une semblable continuité ne se rencontrerait que fort rarement si elle était l'effet du hasard , et les cas d'un intervalle beau- coup moindre seraient d'une rareté ex- cessive. Cependant ces cas se rencontrent fréquemment dans le ciel , et si l'on se restreint aux étoiles doubles dont l'in- tervalle intérieur ne dépasse pas 32 se- condes, on en compte déjà beaucoup plus de 3000 ; ce qui fait au moins une sur 40 parmi les étoiles observées. On rencontre aussi des étoiles triples et quadruples , mais incomparablement moins nombreuses. L'étoile polaire, les étoiles de première grandeur, Castor 3 Alta'ir et Régulus , sont des étoiles dou- bles; X, de PEcrevisse et \ de la Balance sont des étoiles triples.
On remarque d'abord que les deux étoiles qui composent le système double sont , toujours ou à peu près, d'intensité différente; mais ce qui est plus remar- quable encore , c'est qu'elles sont de couleurs diverses; ces couleurs sont le plus souvent complémentaires l'une de l'autre. La plus grande est ordinairement blanche , et la petite bleuâtre : quand la première est jaune ou rougeâtre , la se- conde tire sur le vert. Cette opposition de couleurs fait d'abord soupçonner un rapport physique entre les deux étoiles contiguës ; mais ce qui met hors de doute l'existence d'un rapport intime entre les deux astres, ce qui prouve qu'ils for- ment un véritable système dont les deux parties sont dans une dépendance réci- proque, c'est qu'on a reconnu que les petites étoiles tournent autour des gran- des, précisément comme les planètes autour du Soleil.
L'existence et la direction de ce mou- vement sont faciles à constater, pourvu toutefois que les lunettes soient assez puissantes pour bien séparer les deux étoiles. On se sert à cet effet d'un double micromètre , dont l'un se compose de deux ii ls croisés au centre de la princi- pale étoile ; l'un des fils reste horizontal , tandis qu'on fait tourner l'autre angu- lairement de manière à ce qu'il couvre
toujours la seconde; on reconnaît ainsi le sens et la vitesse du mouvement. Le second micromètre se compose de fils parallèles, dont l'un est mobile; on les fait coïncider avec les deux étoiles, et l'on mesure ainsi leur distance angu- laire. Pour un même système, cette di- stance est très variable; ce qui tient en partie à l'excentricité des orbites , et en partie à la perspective. On conçoit, par exemple , que , si la trajectoire était un cercle, et qu'on la vît de face, la di- stance des deux étoiles serait toujours la même ; si , au contraire , l'on voyait l'orbite par sa tranche, l'étoile satellite coïnciderait à certaines époques avec l'étoile centrale, tandis qu'à d'autres, elle en paraîtrait éloignée de toute la longueur du rayon de son cercle.
292. Une fois constaté le mouvement d'une étoile autour d'une autre, il était naturel de l'assimiler à celui des planè- tes autour du Soleil, et d'en rendre rai- son de la même manière : on s'est donc trouvé ainsi amené à cette conséquence que l'attraction règne bien au-delà de notre système planétaire , et qu'elle régit les mouvemens immenses auxquels se trouvent assujetties les étoiles. C'est ainsi qu'à bon droit elle peut être maintenant qualifiée & universelle , et qu'il est natu- rel d'attribuer à son action le mouve- ment propre des étoiles. La loi du carré des distances est encore celle suivant laquelle cette action s'exerce : car c'est en partant de cette loi qu'on a construit les trajectoires des satellites stellaires, et les résultats du calcul se sont trouvé concorder avec les observations d'une manière satisfaisante. Celte extension de la théorie newtonienne jusqu'au sein des espaces infinis, est un fait des plus re- marquables, et il suffirait seul pour jus- tifier le vif intérêt qu'ont excité parmi les astronomes l'existence et les dépla- cemens relatifs des étoiles doubles.
Usage des étoiles doubles pour mesurer la distance des étoiles à la terre.
293. Mais ces systèmes offrent un autre genre d'intérêt par le moyen qu'ils peu- vent fournir de résoudre le problème de la distance des étoiles à la Terre, ou du moins d'éclairer celle question, en fixant des limites en plus et en moins.
32
COURS D'ASTRONOMIE,
D'abord elles peuvent servir de repères sûrs et commodes dans la détermination des parallaxes. Nous avons dit plus haut que la parallaxe des étoiles était nulle, ou tout au moins que l'on n'avait pas la certitude qu'aucune dépassât une se- conde. Ce n'est pas à dire que les astro- nomes n'aient rien trouvé de plus; on croit en avoir remarqué même de plus considérables; mais il est vrai de dire qu'elles ne dépassent pas les erreurs possibles de l'observation. Car, bien que les astronomes évaluent les angles à moins d'une demi-seconde d'erreur, on ne peut répondre de deux ou trois se- condes dans la mesure particulière des parallaxes quand il s'agit des étoiles. Cela tient à ce que les observations que l'on doit comparer sont faites à six mois d'intervalle, puisque l'observateur doit occuper successivement les deux extré- mités d'un diamètre de l'écliptique. Or, les instrumens, qui sont des cercles très composés, très massifs et soumis à des influences thermométriques très diver- ses, peuvent, de l'une de ces époques à l'autre, ne pas conserver rigoureusement leur position.
Admettons maintenant deux étoiles très voisines, mais indépendantes, ce que l'on reconnaît à ce qu'elles ne tour- nent pas l'une autour de l'autre, et sup- posons de plus que ces deux étoiles soient de grandeurs apparentes très in- égales, comme, par exemple, de la se- conde et de la cinquième. Il y a lieu de croire, clans ce cas, que la plus petite des deux est beaucoup plus éloignée que l'autre, et si elle n'a pas de parallaxe sensible, on pourra la considérer comme un point fixe, et chercher, au moyen d'un micromètre qui mesure la com- mune distance de ces deux étoiles, si cette distance ne varie pas entre deux époques séparées par un intervalle de six mois. Si cette variation a lieu , ce sera un effet de parallaxe, et ce sera la plus grande des deux étoiles qui sera af- fectée de ce déplacement. Voilà donc un moyen de mesurer la parallaxe de certaines étoiles, et par suite de calcu- ler leur distance à la Terre. Ce procédé n'est pas sujet aux objections qui ont prise sur l'emploi des grands instru- mens ; le micromètre est un petit appa-
reil au moyen duquel on peut mesurer sûrement jusqu'aux dixièmes de se- conde.
On devine sans peine le motif de cette condition que les deux étoiles voisines soient indépendantes; car, dans le cas contraire, et si elles tournent l'une au- tour de l'autre, la petite, qui vient s'in- terposer entre la plus grande et notre œil . reste encore la plus petite des deux , bien qu'elle soit dans ce cas plus voisine de nous. Il faut donc exclure ce cas, si l'on veut être en droit de supposer que la plus petite est à une distance beau- coup plus grande que l'autre; et encore faut-il, pour plus de sûreté, considérer des étoiles très inégales. L'indépendance réciproque des deux astres n'a guère lieu qu'avec un intervalle angulaire de deux ou trois minutes au moins. L'étoile dou- ble a du Capricorne remplit très bien cette condition, mais elle ne peut servir au but que nous envisageons ici , parce que les deux étoiles ont à très peu près le même éclat, et que leurs distances à la Terre ne peuvent pas être considérées comme très différentes. La réunion des deux conditions signalées n'est peut-être pas très facile à rencontrer dans le ciel. Quoi qu'il en soit , je ne sache pas qu'une tentative du genre de celle qui nous oc- cupe ait encore été menée à bonne fin. Du reste, le lecteur n'aura pas manqué de remarquer que cette méthode repose sur une hypothèse, et que dans son ap- plication elle est affectée nécessairement de la même incertitude.
294. Il n'en est pas de même du pro- cédé suivant qui est indépendant de toute hypothèse , bien qu'il soit sujet à de grandes difficultés dans la pratique. Soit o une étoile principale autour de laquelle circule une étoile satellite dans la courbe plane quelconque abmq , qu'on pourra supposer circulaire. Soit la Terre en T, l'étoile satellite en a , la distance «T telle qu'il faille à la lumière pour la parcou- rir trente jours, par exemple. Puis sup- posons qu'il faille 35 ans à l'étoile satel- lite pour parcourir la moitié de la courbe amp, en allant du point a, le plus voisin de notre globe , au point m3 qui en est le plus éloigné , et autant de temps pour revenir de m en a. Si l'étoile nous paraît en a à une certaine date , il y aura 30
PAR M. DESDOUTTS.
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jours qu'elle aura occupe* celte position; mais lorsque nous la verrons en m , il y aura plus de 30 jours qu'elle aura atteint ce point, puisque la lumière, outre l'es- pace aT ou rïd qui n'est parcouru qu'en 50 jours juste, doit encore traverser la distance nid. Si donc de la date de l'ap- parition en m , on retranche la date moindre de l'apparition en a , la diffé- rence sera le temps du parcours réel de la demi-orbite , augmenté du temps né- cessaire à la lumière pour traverser md.
Soient 35 ans et 145 jours cette différence «le dates apparentes. Il est manifeste que le satellite devra parcourir la moitié des- cendante de sa courbe dans le môme temps réel 35, de manière à se retrouver en b au bout de 70 ans tout juste : mais il en résulte qu'il devra reparaître en b après 35, moins 145 jours. Donc le par- cours apparent de la première moitié surpassera celui de la seconde d'une quantité égale au double de 145 jours ; et en général, la différence entre ces deux durées apparentes sera égale au double du temps nécessaire à la lumière pour traverser md. Donc , si ces durées sont observées avec précision, qu'on prenne leur demi -différence en secondes, et qu'on la multiplie par 78,000, on aura la valeur en lieues de l'intervalle md.
Comme dans tout triangle un côté quelconque est plus grand que la diffé- rence des deux autres, on aura une li- mite inférieure de la longueur de am, puisque cette longueur est plus grande que md qu'on vient de calculer. Si l'on connaissait am tout juste, comme on peut d'ailleurs mesurer au micromètre I des Temps, 1830, p. as
l'angle aT/n , en visant à l'étoile cen- trale , et au satellite dans les deux posi- tions extrêmes de celui-ci, on aurait 3 élémens dans le triangle mal ; ce qui permettrait de calculer les trois autres; d'où l'on aurait Ta, Tm, c'est à-dire les deux distances extrêmes de l'étoile satel- lite à notre globe. L'angle oTm étant aussi connu , on en conclurait de la même manière la distance oT de la grande étoile, et le problème serait en- tièrement résolu.
La question revient donc à déterminer am. Cette valeur résulte de la connais- sance de md, au moyen d'une relation mathématique que nous pouvons expo- ser ici (1). Mais il y a dans ce procédé des difficultés de différente nature qui luj ôtent une partie de ses avantages théo- riques. La lenteur avec laquelle se meu- vent les étoiles planètes rend fort in- certaines les époques où elles atteignent les points a, m; or le calcul repose es- sentiellement sur la détermination pré- cise de ces époques. Aussi a-t-on proposé de rechercher par ce moyen , non les distances absolues, mais des limites en- tre lesquelles ces distances sont com- prises. Car supposons qu'il y ait sur les époques une incertitude de 25 jours au plus, incertitude qui existerait en plus et en moins, il est évident que si l'on fait le calcul dans les deux hypothèses d'une durée plus considérable et d'une durée moins considérable que la durée réelle, on aura deux résultats entre les- quels sera nécessairement comprise la distance cherchée. Ces limites seront d'autant plus resserrées qu'il y aura moins d'incertitude dans la détermina- tion des époques. Aussi, avec du temps, des soins et de la patience, les astrono- mes pourront, dans un avenir plus ou moins éloigné, sinon connaître les dis- tances absolues de beaucoup d'étoiles, du moins les parquer dans un espace dont les limites seront connues.
Des nébuleuses.
295. Si le défaut de parallaxe des étoi- les les plus brillantes et l'inégalité d'é- clat qui fait partager les autres en diffé-
(1) Voir le Mémoire de M. Savary, Connaissance
34 COURS D'ASTRONOMIE,
rens ordres nous donnent déjà l'idée d'une distance prodigieuse, le phéno- mène des nébulosités sidérales est de nature à la confirmer, à l'étendre, à la pousser jusqu'à un terme devant lequel l'imagination elle-même s'arrête épou- vantée.
On aperçoit çà et là dans le ciel des taches blanchâtres de peu d'étendue, que l'œil remarque et suit à peine, et qui, sans l'usage des télescopes, n'au- raient pas fixé l'attention des astrono- mes. Les constellations d'Orion , du Cancer, de Persée, d'Andromède en of- frent des exemples. Ces taches ne pa- raissent pas d'une autre nature que cette immense lueur blanche qui forme la zone connue de tout le monde sous le nom de voie lactée. Or si l'on applique à celle-ci le télescope . on découvre que cette lueur est produite par l'accumula- tion d'un nombre prodigieux de petites étoiles invisibles à l'œil nu. Herschell en a compté plus de cinquante mille dans un espace de 15° de longueur sur 2° de largeur seulement, de sorte qu'en con- servant la même proportion partout, elle doit en contenir au moins huit mil- lions. Il y a lieu de croire que ces étoiles si nombreuses , si serrées, si difficilement visibles, ne sont telles que parce que leur distance à nous est incomparable- ment plus grande que celle des étoiles communes.
Mais le spectacle que nous offre la voie lactée sur toute la circonférence de la sphère céleste nous est offert égale- ment par les nébuleuses. Un grand nom- bre d'entre elles , soumises à de puissans télescopes, se résolvent en une infinité d'étoiles ramassées dans un espaceétroit; et l'on remarque que l'ensemble pré-f sente souvent une forme arrondie et net- tement tranchée sur ses bords. Il faut de très bons instrumens pour apercevoir la composition d'une nébuleuse quelcon- que ; certains télescopes résolvent quel- ques nébuleuses et sont impuissans de- vant toutes les autres ; mais plusieurs de celles-ci cèdent et se résolvent par l'em- ploi de télescopes plus puissans ; enfin il en est d'autres qui restent des nébuleuses proprement dites, et encore faut-il re- marquer qu'elles présentent dans nos lu- nettes une assez grande variété d'aspects.
comme si la matière nébuleuse s'y trou- vait àdifférens degrés de condensation. Lorsque l'on considère la composition delà plupart de ces taches, qu'on voit le nombre des amas stellaires augmenter à mesure qu'on emploie des instrumens d'une plus grande puissance, et qu'on aperçoit les dernières, c'est-à-dire celles où le télescope ne laisse pas voir d'étoi- les, sous le même aspect que présentent toutes les nébuleuses à l'œil nu, l'idée qui s'offre naturellement à l'esprit est que les nébuleuses qui ne se résolvent pas ont néanmoins la même composition que les autres, qu'elles ne restent nébu- leuses, au lieu de devenir amas d'étoiles, que parce que nos plus puissans instru- mens sont trop faibles, eu égard à leur distance, comme nos yeux le sont par rapport aux imperceptibles étoiles de la voie lactée. Et comme la plupart des nébuleuses échappent à l'œil nu, il est encore naturel de croire qu'un nombre très grand, peut-être immense de ces systèmes échappent à nos plus puissantes lunettes ; permis de croire que si la force de nos instrumens était portée bien au- delà de ce qu'elle est aujourd'hui, les astronomes verraient bien d'autres né- buleuses se résoudre en étoiles, mais que bien d'autres aussi resteraient des nébuleuses, et que bien d'autres encore demeureraient invisibles.
La conséquence de tout cela , c'est que les étoiles forment une série de mon- des superposés, et étages les uns au-des- sus des autres , à d'énormes , à d'incal- culables distances , et que cette série de mondes s'étend peut-être à l'infini. On sent par exemple que les étoiles de la voie lactée appartiennent à un système tout-à-fait différent de celui que forme la généralité des étoiles du ciel ; car non seulement elles sont fort petites en ap- parence et invisibles à l'œil nu , mais elles présentent dans leur accumulation un caractère propre, qui est parfaite- ment étranger à la généralité des étoiles de dernière grandeur qu'on rencontre partout ailleurs sur la voûte céleste. Ce sable d'étoiles forme donc un système , un monde à part, trop éloigné pour nos yeux, et accessible seulement au téles- cope. Les nébuleuses qui exigent les instrumens les plus puissans pour laisser
PAR M. DESDOUITS.
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apercevoir leur composition stellaire, sont des systèmes plus éloignés que la voie lactée *; celles qui ne sont pas réso- lubles, le doivent sans doute à une dis- tance beaucoup plus grande encore. Mais si la puissance de nos instrumens s'arrête après les premières zones de ces inondes superposés, rien ne prouve, rieu ne nous porte à croire , que la créa- tion s'arrête précisément là; qu'après ces zones, il n'y en ait pas encore une infinité d'autres, et que par rapport à chacune de ces zones successives, l'en- semble de toutes celles qu'elle embrasse, soit autre chose qu'un point au milieu de l'immensité. Qui peut dire où s'ar- rête, qui peut dire pourquoi s'arrêterait quelque part cette série de couches cosmiques, tant qu'il y aurait de l'espace au-delà ? L'espace , c'est le domaine ab- solu de l'imagination, et cependant il y a là quelque chose que l'imagination ne saurait atteindre...; ce sont les bornes de l'espace : et notre esprit nie ces bor- nes parce qu'il ne saurait les compren- dre ; parce que la plus aventureuse de nos facultés reste toujours infiniment en deçà. Eh bien ! qui sait si les mondes ne s'étendent pas jusqu'aux bornes possi- bles de l'espace? L'imagination de l'homme ne saurait-elle rester en arrière de la puissance de Dieu , c'est-à-dire , de l'infini ?
Mais ce n'est pas la seule distance des étoiles qui se présente à nous dans des proportions si immenses. Leur grandeur propre, leurs mouvemens peut-être, leur nombre surtout sont hors de la por- tée de nos mesures ; et lorsqu'on pense aux nébuleuses que nos instrumens ne sauraient atteindre, les mille millions d'étoiles que certains astronomes osent admettre dans le ciel , ne paraîtront plus que le mot d'une timidité d'enfant, et l'on doutera que la vie de l'homme puisse suffire à tracer en chiffres l'ex- pression d'un nombre qui approche de la vérité.
Lumière et scintillation des étoiles.
296. Terminons par quelques mois sur la nature propre des étoiles et les causes du phénomène de leur scintillation. D'abord, il n'est pas douteux que les
étoiles ne soient lumineuses par elles- mêmes. En ne supposant à une belle étoile comme Sirius , qu'un diamètre apparent d'un 100e de seconde, ce qui est la 180000e partie du diamètre moyen du soleil, comme elle se trouvée une distance de ce dernier astre égale à 206000 rayons de l'écliptique tout au moins, il s'ensuit que notre soleil doit être vu de Sirius, plus petit que ne nous paraît Sirius lui-même, lequel assuré- ment ne fait pas briller la terre d'une lumière réfléchie. Cette étoile bien loin d'être aussi éclatante ne nous serait même pas visible, quand même elle ré- fléchirait sans absorption la lumière du soleil. Que serait-ce de tant d'autres étoi- les qui sont incontestablement plus éloi- gnées que Sirius, même en donnant à ce- lui-ci uneseconde de parallaxe, ce qui est probablement fort supérieur à la réalité.
Les étoiles brillent donc d'une lumière qui leur est propre, et il est naturel de croire que ce sont des masses ignescentes telles que notre soleil'. Cela ne nous éclaire pas beaucoup sur leur nature, il est vrai. Il est seulement probable que notre soleil n'est qu'une bien petite étoile, ou autrement que les foyers stel- laires sont bien plus ardens ou plus vas- tes; la vivacité de leur éclat ne permet guère d'en douter.
297. Le phénomène de la scintillation des étoiles est considéré comme résul- tant du principe physique des interfé- rences. On sait que la longueur des on- dulations lumineuses varie d'une couleur à l'autre, et que pour un même rayon elle varie avec la nature du milieu qu'il traverse. Or, les rayons qui nous arrivent d'une étoile traversent des couches d'air dont l'état météorique ne saurait être ri- goureusement le même, mais varie sur leur largeur d'un point à un autre. Deux rayons blancs qui arrivent à l'oeil, bien qu'émanant d'un même point lumineux comme l'est une étoile , pourront donc frapper la rétine après des nombres iné- gaux d'ondulations; et si les nombres de demi-ondulations sont impairs, leurs effets devront se détruire. Comme les longueurs d'ondulation sont inégales pour les diverses couleurs, il peut arri- ver que les deux rayons rouges qui font partie des deux rayons blancs, soient'
36 PRÉDICATION DU
dans le cas d'une interférence en noir ,
CHRISTIANISME
ou autrement, se détruisent, tandis que cet effet n'aura pas lieu pour les autres rayons ; l'étoile apparaîtra donc sans la couleur complémentaire du rouge; elle paraîtra verte. Mais comme l'état physi- que de l'air varie d'un instant à l'autre, la destruction d'une autre couleur suc- cédera à celle du rouge, ce qui laissera à l'étoile une teinte différente ; celle-ci fera place à une troisième, et ainsi des autres. Mais vu la rapidité de cette alter- native, et la durée des impressions re- çues par la rétine, ces diverses nuances se superposeront, et il ne restera qu'une teinte blanchâtre qui est celle de l'étoile. Néanmoins la rétine éprouvera un effet distinct par suite de cette rapide succes- sion de couleurs diverses. C'est en cela que consiste la scintillation, qui est un phénomène double de décomposition et de recomposition de la lumière.
Les planètes ne scintillent pas, comme on sait, et c'est même là un des caractères qui les font distinguer des étoiles. Cela tient à ce que les planètes ont un dia- mètre apparent appréciable, et ne se ré- duisent pas comme les étoiles à un sim- ple point. Le disque d'une planète peut donc être considéré comme la réunion de plusieurs étoiles contiguës , dont cha- cune produirait l'effet précédent; mais comme les rayons émanés de chacun de ces points scintillans suivent des routes
différentes, et donnent lieu à des images] de couleurs diverses, ces diverses ima-| ges se superposent pendant toute la du- rée des scintillations individuelles; elles produiront donc le blanc uniforme, et ne donneront pas lieu à la succession desl couleurs dont se compose essentielle- ment le phénomène de la scintillation. Ce qui confirme cette théorie, c'est quel lorsqu'une planète s'éloigne beaucoup de la terre, de manière à ce que la diminu- tion de son diamètre apparent la rap- proche de l'aspect que présente les étoi- les, elle commence à scintiller, comme cela arrive à Mars, et même à Vénus. Moins il y a de points donnant lieu à des scintillations individuelles, moins nom- breuses sont les couleurs successives qui se superposent; donc aussi le blanc qui en résulte est moins parfait, de sorte qu'il reste une teinte composée, qui varie du reste avec l'état atmosphérique; ce qui nous ramène aux phases primitives qui constituent la scintillation.
Dans le prochain article , nous donne- rons la description détaillée du ciel; et nous accompagnerons notre texte d'un planisphère, qui permettra à tous nos lecteurs d'acquérir une connaissance suf- fisante des principales constellations et même des étoiles les plus remarquables. L. Desdouits, Professeur de physique au Col- lège Stanislas.
REVUE.
PRÉDICATION DU CHRISTIANISME DANS LES GAULES.
QUATRIÈME ET DERNIER ARTICLE (1).
Résultats moraux du Christianisme dans les Gaules.
— Opposition entre différentes provinces Vec-
tius. — Népolien. — Les deux amans de Cler- mont. — Célibat ecclésiastique. — Mœurs chré- tiennes. — Election des éyêques Archéologie
chrétienne. — Naissance des monastères de Lé- Ci) Voir le 3" art., t. xi , p. 41.
rins et de Saint-Victor de Marseille. — Semi-péla- gianisme. — Cassien. — Discussion entre saint Augustin et les moines gaulois. — Epoque bar- bare.
Nous avons vu le Christianisme vain- queur après trois siècles de luttes, sans avoir opposé à ses ennemis d'autres ar-
DANS LES GAULES.
mes que son infatigable persévérance, ni versé d'autre sang que le sien ; il faut chercher maintenant quels principes nouveaux de vertu et de bonheur il a apportés aux Gaules désormais soumises à son joug d'amour, et mesurer la dis- tance parcourue depuis le jour où de pauvres exilés y plantèrent un signe d'opprobre, jusqu'à celui où une voix im- périale proclama sa liberté. Je ne veux pas redire ici dans tous ses détails la vie primitive des chrétiens; Fleuri a traité ce sujet en érudit , M. de Chateau- briand en poète , et je serais mal reçu à le vouloir entamer de nouveau: je retra- cerai seulement quelques faits spéciale- ment applicables aux Gaules.
Le Christianisme, doctrine universelle qui a une consolation pour toutes les an- goisses du cœur, une vérité pour tous les désirs de l'intelligence, une grâce pour tous les besoins de l'humanité, se pré- senta aux Gaulois, courbés et gémissans sous le joug de la conquête, comme une religion d'émancipation et de liberté. La domination romaine était si dure et la patrie si humiliée sous le fard de cette civilisation dont on l'avait affublée, les droits de l'homme étaient tellement mé- connus par ces législations antiques et les plus saintes affections refoulées par des lois barbares, qu'il se forma autour de la doctrine nouvelle une vaste asso- ciation de tous ceux qui souffraient, et il se trouva que ceux qui souffraient, c'é- taient presque tous les hommes. Le pou- voir vit là une société secrète dont il craignit l'influence et qu'il voulut étouf- fer; inutile précaution. Le pouvoir se mourait, parce que telle est sa destinée; la liberté naissait et grandissait sous le glaive, parce que le souffle de Dieu l'a- nimait. Les progrès rapides du Christia- nisme s'expliquent , jusqu'à un certain point, par des causes secondes qui naqui- rent surtout de l'état des âmes à son ap- parition, i II marcha, pour ainsi dire, à grandes journées sur ces vastes che- mins que la politique romaine avait ou- verts d'un bout de l'empire 'à l'autre pour Je passage des légions. Il s'empara de toutes les dispositions que la haine du joug romain laissait dans le cœur des peuples asservis. Il releva par l'enthou- siasme des âmes abattues par l'oppres-
TOMB XII. — N" 07. 1JÎ41.
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sion. Parlant au nom de l'humanité, de la justice , de l'égalité primitive entre les hommes, il devait avoir bientôt pour lui tout ce qui était esclave ou sujet, c'est-à- dire runivers(l).*La plus active de toutes ces causes fut sans doute la croyance à l'immortalité de l'âme ; car la société ro- maine, matérialiste et sensuelle, n'avait pas pour rafraîchir son cœur desséché par l'égoïsme ou la volupté, cette source vivifiante d'espérance qui console des maux présens par la béatitude de l'ave- nir. Les philosophes et les poètes anciens sont remplis d'inexactitudes, de contra- dictions, d'absurdités et d'injustices sur notre destinée d'outre-tombe (2) ; l'E- gypte et la Gaule semblent seules avoir eu une idée bien précise de l'existence future , et comme nous l'avons déjà re- marqué, la doctrine de l'immortalité fut un motif d'affinité entre le druidismeet le Christianisme, comme une cause de l'ardeur avec laquelle le polythéisme em- brassa la croix. Mais ceux qui ont besoin de croire à une autre vie et d'espérer, ce ne sont pas les riches et les puissans \ ce sont les petits, les malheureux, les délaissés, ceux qui ont faim et soif de justice. Aussi les premiers chrétiens fu- rent des pauvres (3), des humbles, des esclaves à qui Ion enseignait que la vraie richesse, c'est la vertu; que la vraie gloire, c'est encore la vertu; que le vé- ritable esclavage, c'est celui des vices. De tous les martyrs gaulois, le plus courageux, le plus glorieux, fut une es- clave, Blandine, en qui le Christianisme réhabilitait par la dignité morale toute cette moitié dégradée du genre humain. C'est ainsi qu'il procéda toujours; il né fit pas comme les hommes qui, n'ayant pas à eux le lendemain, se hâtent d'exé- cuter la théorie qu'ils ont imaginée la veille. Il se savait des siècles de vie, et avant de donner de fait la liberté à des millions d'esclaves, il commença par les rendre capables d'en supporter le poids • il leur créa une conscience, une per- sonne morale, une famille, des affections du cœur, et ne leur donna des droits qu'après leur avoir imposé des devoirs.
(1) Villemain, Polythéisme.
(2) Gibbon , Décline and fall , xv.
(3) Greg. Tur., Hitt. Franc, I, 29.
g PRÉDICATION DU
L'esclavage n'existait plus en droit de- puis que Jésus avait dit : « Voilà que je ne vous appelle plus esclaves, mais fils (1), » et depuis cette divine lettre de saint Paul à Philémon, dans laquelle, pri- sonnier lui-même, l'apôtre écrivait à un maître en lui renvoyant un esclave fugi- tif : «Recevez-le, non plus comme un esclave, mais comme celui qui est devenu votre frère par Jésus-Christ. > Mais pro- noncer l'abolition de l'esclavage, c'eût été, qu'on me pardonne cette comparai- son, ouvrir au milieu d'une ville les lo- ges d'une ménagerie, sans avoir com- mencé par apprivoiser les panthères et les lions qu'elles renferment.
Le Christianisme agit de même sur les femmes, moitié la plus chère de l'huma- nité, ravalée si bas par les législations et les religions antiques. L'Evangile la ren- dit libre en la rendant vertueuse, ii l'éleva au niveau de l'homme en la fai- sant meilleure que lui, il créa l'amour dont les anciens ne connaissaient guère que les côtés charnels. Après Jésus, le salut ne vint-il pas d'une femme? Et dans l'histoire évangélique, qui voyons-nous suivre le Sauveur, pleurer au pied de la croix, être les premiers témoins de la résurrection? des femmes. Elles furent sans doute les plus actifs et les plus in- iluens missionnaires.
Que ne peut une mère au foyer de fa- mille, une sœur dans ses relations Angé- liques avec ses frères, une épouse dans les chastes confidences de la couche! Les Goths durent la foi à une jeune fille pri- sonnière de guerre(2),Clovis adora leDieu de Clotilde, Berthe convertit Ethelbert, roi de Kent (3) . Ingundis fit de même près d'Ermengild; nous avons vu les saintes pucelles, à Toulouse, oser seules recueillir les dépouilles de Saturnin, et une mère exhorter du haut des murs d'Autun son fils au martyre. « Que les femmes soient douces envers leurs maris, dit saint Pierre, afin que ceux qui ne croient pas à la parole du prêtre, soient gagnés à Jésus-Christ par les entretiens de leurs compagnes (4). » Le frère aussi
(1) Ey. saint Jean , ch. xv, y. 12.
(2) Sozomène , Hy. II , eu. yi.
(s) Aug. Thierry, Conq. d'Angle!., I , Gl. (4) KpHUjirim,, Petr. cap. ui, y. i.
CHRISTIANISME
convertit sou frère, l'ami fut l'apôtre de son ami, Donatien et Rogatien, Alexan- dre et Epipode, Gervais et Protais en sont de charmans exemples.
Au cinquième siècle, la grande révolu- tion morale est accomplie, les Gaules sont presque entièrement chrétiennes et la foi qui a commencé par les classes in- férieures, soumet à leur tour les antiques familles sénatoriales; mais l'Evangile n'a pas produit partout des fruits également purs et abondans : dans le midi, par exemple, il n'a pu arrêter la corrup- tion des mœurs (1), trop naturelle à ce voluptueux climat, et le Jérémie de ce temps, Salvien, comparant les gallo-ro- mains aux barbares, les trouve inférieurs à ceux ci en charité, en chasteté, eu cou- rage. « Qui ne sait, dit-il en ses lamenta- tions, que l'Aquitaine et la Novempopu- ianie sont les entrailles et les mamelles des Gaules ( medullam Gallia.ru/ii et ubera), fécondes non seulement en pro- ductions végétales, mais ce que les hom- mes estiment beaucoup plus, en agré- mens, en plaisirs, en beautés? Ces contrées sont tellement revêtues, comme d'un tissu précieux, de vignes et de prairies émail- Iées de fleurs, de cultures variées, de vergers fertiles, de bois agréables, de ruisseaux limpides, de fleuves, de mois- sons, que leurs habitans semblent plutôt avoir eu en partage une image du paradis qu'une portion de la terre. Eh bien! le peuple le plus heureux des Gaules en est aussi le plus déréglé. La gourmandise et l'impureté dominent partout. Les riches méprisent la religion et la bienséance : la foi du mariage n'est plus un frein, la femme légitime se trouve confondue avec les concubines. Les maîtres abusent de leur autorité pour contraindre les escla- ves à se rendre à leurs désirs. L'abomina- tion règne dans ces lieux où les filles n'ont plus la liberté d'être chastes. Les villes sont remplies de lieux infâmes, et ils ne sont pas moins fréquentés par les femmes de qualité que par celles d'une basse condition ; elles regardent ce liber- tinage comme un des privilèges de leur naissance, et ne se piquent pas moins de surpasser les autres femmes en impureté qu'en noblesse (2)? *
(I) D. Vaisselle, Hist. du Langued., t. I, I. lit. (a) Salv., de Gubern. Deit lib. xii, Ces dernières
DANS LES GAULES.
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Dans d'autres provinces septentriona- les ou montagneuses, dans lesquelles la culture romaine avait marché avec plus de lenteur, chez les Arvernes surtout, le Christianisme avait ajouté au caractère naturellement énergique et élevé une di- gnité plus grande et plus de sévérité dans les mœurs. 11 faudrait, pour faire ressor- tir ce contraste, transcrire ici toutes les lettres de Sidoine Apollinaire, miroir le plus fidèle de tous les intimes détails de la vie. Ce qui me frappe en les lisant, c'est que j'y vois régner un sentiment de bien-être, de force morale et de vertu mê- lées à l'élégance des mœurs qui semble être le type du caractère chrétien. La re- ligion s'est ici incorporée à toutes les conditions sociales sans les condamner; elle a imprégné de son esprit, sans les exclure, les dignités, les richesses, les jouissances mêmes du monde. Voici, par exemple, le portrait que Sidoine trace d'un militaire de ses amis: « J'ai derniè- rement visité Yectius, personnage illus- tre, et j'ai pu observer minutieusement et à loisir ses actions journalières , les ayant trouvées dignes d'être rapportées. D'abord, et c'est là à mon avis le premier des éloges, la maison entière, semblable à son maître, en a toutes les vertus; on voit là des esclaves laborieux, des colons soumis, des amis citadins dévoués et sa- tisfaits du patron ; la même table suffit à l'hôte et au client; à une grande hospita- lité se joint une sobriété plus grande. Je n'insisterai pas sur ce que Yectius ne le cède à personne en ce qui tient à l'édu- cation, à la connaissance et à l'usage des chiens , des chevaux et des éperviers. D'une exquise propreté dans ses vête- mens, il est recherché dans ses baudriers magnifiques , dans les harnais de ses che- vaux. Rien de corrupteur dans son in- dulgence, rien de dur dans sa sévérité, tempérée de manière à être mélancoli- que plutôt que sombre... Il lit fréquem- ment les saintes Ecritures, surtout à ses repas, prenant ainsi la nourriture de l'âme et celle du corps. Il récite souvent les psaumes, plus souvent il les chante. C'est un genre de vie tout nouveau. C'est le moine accompli non sous le manteau,
phrases sont dans les Eludes historiques, chap. m, p. 77,
non sous le froc, mais sous la tunique du guerrier. Il s'abstient de la chair des bêtes fauves , mais non de leur poursuite, de sorte que religieux en secret et comme avec recherche, il se permet la chasse et s'en interdit les fruits. Il lui est resté de sa femme qu'il a perdue, une fille unique, encore enfant, qu'il élève pour la consolation de son veuvage avec toute la bonté d'un père. Dans son inté- rieur , il ne prend jamais en parlant le ton grondeur, et ne reçoit point les con- seils d'un air dédaigneux. Il n'est point ûpre à la recherche des fautes , il gou- verne tout ce qui lui est soumis moins par l'autorité que par la raison ; on le di- rait plutôt l'intendant que le maître de sa maison (1). i Sidoine peint encore ail- leurs un militaire converti : < Lorsque j'approchai de sa villa, dit-ii , il vint au devant de moi ; mais combien peu je re- connus celui que j'avais vu quelque temps avant, la taille haute, la démarche fière, la voix impérieuse, la figure ou- verte! Ses vêtemens, ses manières, sa modestie, la pâleur de son visage annon- çaient plutôt un moine qu'un guerrier : sa chevelure était courte, sa barbe lon- gue, des escabelles à trois pieds faisaient tout l'ameublement de ses salons , des tissus de poils cachaient les portes, en guise de tapis; point de plumes dans sa couche, point de pourpre sur sa table qui , aussi agréable que frugale , était plutôt chargée de légumes que de venai- sons, et s'il y avait quelque chose de re- cherché, c'était pour ses hôtes et non pour lui. Je ne pus m'empêcher de de- mander tout bas à quelques personnes , quel genre de vie a-t-il donc embrassé? Est-il moine, clerc ou pénitent? On me répondit : Il vient d'être revêtu du sa- cerdoce dont, malgré ses refus, l'amour de ses concitoyens l'a chargé par sur- prise (2). !
A côté des lettres de Sidoine se ran- gent, comme peinture naïve et fidèle des mœurs, les récits de Grégoire de Tours. Parmi les charmantes anecdotes qu'il a semées dans son histoire, j'en choisis quelques unes qui me semblent bien pro-
(1) Traduction de M. Fauriel, dans sa Gaule méri- dionale , t. I , p. 400.
(2) Epist., 2i,\\\. IV.
PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
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près à faire comprendre combien le Chris- tianisme avait développé le sens moral et fait fleurir dans les cœurs les plus douces vertus. Elles appartiennent encore au pays des Arvernes; car, des deux prêtres écrivains auxquels je les emprunte , Gré- goire et Sidoine, l'un était né à Augus- tonemetum , l'autre en était évêque.
< Népotien était, depuis Strémont, le quatrième évêque des Arvernes, lorsque des ambassadeurs envoyés par les Tré- vires en Espagne, traversèrent la cité. L'un d'eux, nommé Artémius, dans la fleur de l'âge , de la sagesse et de la beau- té, fut saisi de la fièvre, et ses compa- gnons poursuivant leur route, il demeura malade chez les Arvernes. 11 avait laissé à Trêves une jeune fille à laquelle, peu de temps auparavant, l'avait lié le nœud des fiançailles. L' évêque Népotien alla porter des consolations à l'étranger sur sa cou- che de douleur; il l'oignit de l'huile sainte , et Dieu donnant l'efficacité à ce baume de l'Eglise, Artémius recouvra la santé. Instruit dès lors par les paroles de l'évêque, il voulut, oubliant sa fian- cée terrestre et ses richesses, s'unir à l'Eglise; et devenu clerc, il brilla par tant de sainteté, qu'il fut, après la mort de Népotien, élevé à la chaire épisco- pale (1). » N'est-ce pas délicieux , ce jeune homme préparé par la douleur, vaincu par la charité d'un vieil évêque, qui laisse sa fiancée chérie, son amour et son bonheur pour embrasser les rudes travaux de l'apostolat ? L'usage des fiançailles , reçu chez toutes les nations anciennes, fut adopté et consacré par l'Eglise ; elle comprit , mère intelligente et sage, qu'il est bon de donner au cœur ardent du jeune homme , au lieu de ces désirs vagues et stériles d'un amour sans but, un objet chéri, aliment de ses ver- tus, aiguillon de ses travaux, dont l'es- time fera sa gloire , l'amour sa récom- pense, la possession son bonheur. Lors- que l'on fiançait l'un à l'autre deux en- fans, le jeune homme offrait à la jeune fille un anneau, annulus pronubus , sur le chaton duquel on voyait le Christ unis- sant la main des amans, et au-dessous ces mots o^vcta. ou concordia ; on le met- tait à l'avant-dernier doigt de la main
(i) Greg. Tur„ ffi*«.,Ub. I, cap. xli.
gauche , parce qu'une veine de ce doigt était, censée correspondre au cœur (1).
C'est merveille de voir avec quelle fécondité la vertu germe sur cette terre des Gaules : les rudes Celtes, farouches et guerriers, ont plié leur cœur sous la morale évangélique ; les Romains effé- minés ont embrassé avec amour les pré- ceptes les plus rigoureux et les plus dé- licats du Christianisme. L'histoire que je vais transcrire appartient par sa date (390) à une époque de décadence, et par celle de son narrateur (Grégoire de Tours en 592) à un siècle de barbarie. On pour- rait donc s'étonner de rencontrer dans les acteurs et l'historien un charme d'i- magination, une fraîcheur de sentimens qui semblent former anachronisme ; mais il faut se souvenir que la doctrine du Christ était venue s'implanter dans les cœurs, comme une semence portée par l'aile des vents, qui germe sur quelque peu de terre végétale parmi les rochers. Cette seule pensée nous fera comprendre le récit qui va suivre, et mesurer la dis- tance que les mœurs romaines ont fran- chie, d'Héliogabale à Théodose.
« Dans ce temps, Injuriosus, seul re- jeton d'une famille sénatoriale des Ar- vernes, demanda en mariage une jeune personne, comme lui très riche, et fille unique, et les arrhes nuptiales étant données, le jour des noces fut fixé. Ce jour était arrivé; les cérémonies termi- nées, on conduisit, selon la coutume, les deux époux dans le même lit; mais la jeune femme affligée se tournant vers la muraille, pleurait amèrement. Injurio- sus lui dit : Qui donc te chagrine, et quelle est, je t'en supplie, la cause de tes pleurs? La vierge demeurait sans ré- pondre et sanglottait. Il ajouta : Je te conjure , au nom de Jésus-Christ , Fils de Dieu , d'expliquer à ton amant le motif de tes larmes.— Alors se retournant vers lui , elle lui dit : Si je pleurais tous les jours de ma vie, mes pleurs ne seraient point encore assez abondantes pour ef- facer la douleur qui brise ma poitrine. J'avais résolu de garder, pour l'amour du Christ, mon pauvre corps sans tache
(1) Pline , 55. — Juvénal , vi , 27. — De Ruffi , Hist. de Marseille. — Tertullien. — Isidore de Sé- Ville, de bic. officio elymol., 20.
DAJNS LES GAULES.
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et pur de tout contact profane. Malheur à moi! délaissée par lui, je n'ai pu ac- complir ce que je désirais , et je perds en ce jour, que j'eusse dû ne pas voir, ce que j'ai conservé depuis les premières années de mon enfance. Abandonnée par le Christ immortel qui m'offrait pour dot le paradis, je deviens la compagne d'un époux mortel ; les roses de la cou- ronne éternelle, je les échange contre ces fleurs fanées qui me déligurent au lieu de m'embellir ; et moi qui devais re- vêtir aux bords du fleuve de l'Agneau la robe de pureté, je l'ai perdue pour ces ornemens de noces qui me chargent sans me parer. Mais pourquoi tant parler? Malheureuse ! pourquoi le premier jour de ma vie ne fut-il aussi le dernier? Oh! si j'avais franchi le seuil de la mort avant d'avoir goûté le lait de la mamelle! oh ! si les baisers de mes nourrices ne s'étaient adressés qu'a un visage inanimé! Ces joies de la terre me font horreur quand je vois les mains déchirées de mon Ré- dempteur, et mes yeux, qui ont aperçu sa couronne d'épines, ne peuvent plus regarder un diadème de pierreries. Je méprise tes biens quand je songe au ciel, et tes palais quand je vois le Seigneur assis parmi les astres. — Ainsi disait-elle, mêlant des larmes à ses paroles. Le jeune époux, ému de douleur, répondit : Nos parens , tu le sais, n'ont d'autres enfans que nous. Les plus nobles des Arvernes nous ont unis pour perpétuer leur race et pour qu'un étranger n'hérite pas de leurs richesses. — Mais elle : Le monde n'est rien 3 les richesses, les jouissances, la vie même ne sont rien ; la vraie vie est celle que la mort ne vient pas trancher, que nulle perte , nul accident ne détruit. L'homme admis dans l'éternelle béati- tude, vit tout un jour sans couchant, et transformé en ange, inondé de joie, il jouit de la présence de Dieu. — A ces mots, l'époux s'écria : Tes paroles si douces, ma bien-aimée, ont fait briller à mes yeux d'un éclat immense cette vie sans fin; si tu veux t'absteuir de volup- tueuses jouissances, je le veux aussi. Elle répondit : Il est bien difficile à un homme d'accorder une telle grâce ; mais si tu veux que nous menions sans tache notre vie , je partagerai avec toi la dot que m'a promise mon époux Jésus-Christ. Alors
armé du signe de la croix, il dit : Je le ferai ; et se donnant la main, ils s'endor- mirent (1).
« Ils passèrent ainsi plusieurs années dans la même couche , et leur chasteté ne fut connue qu'à leur mort. La vierge ayant accompli sa carrière , Injuriosus la conduisit lui-même au sépulcre , et dit en l'y déposant : Je vous remercie , Dieu éternel, de pouvoir vous rendre tel que je l'ai reçu ce trésor immaculé. La morte alors se souleva, et souriant: Pourquoi, dit-elle, révéler ce qu'à l'époux on ne demandait pas? — Bientôt il la rejoignit, et un nouveau miracle proclama leur vertu. Leurs sépulcres avaient été placés à quelque distance l'un de l'autre; lors- qu'on revint le lendemain, on les trouva réunis, sans doute afin que la terre re- joignît aussi ce que le ciel avait con- fondu. Les habitans de ce lieu les appel- lent encore les deux amans (2). »
Aujourd'hui que l'on parle beaucoup de la réhabilitation de la chair, on pourra bien plaisanter sur cette anecdote ; mais, de grâce , messieurs les humanitaires et autres, laissez donc quelques âmes d'é- lite exagérer le précepte pour en rappe- ler aux autres la rigueur, s'élever jus- qu'à Y exception , pour que les masses ne restent pas au-dessous de la règle; lais- sez quelques heureuses et puissantes na- tures montrer jusqu'où peut aller la force et la dignité humaines. Trouvez-vous donc si admirable notre espèce, que vous voulez la dépouiller de ce qui peut seul l'élever et racheter ses misères , c'est-à- dire ce qui marque le triomphe de la volonté sur l'instinct, de l'âme sur la matière, de l'esprit sur la chair? Pour moi , je l'avoue , je m'incline avec amour au souvenir des deux amans , me rappe- lant toutefois que le Christianisme, en divinisant la virginité, ne l'a point im- posée au grand nombre, et en a fait seu- lement le partage de quelques privilé- giés. Quant au merveilleux de l'histoire, libre à chacun de l'admettre ou de le re-
(1) Je ne sais rien de beau en aucune poésie comme ces dernières lignes : Tibi parlem Iribuam dolis..., et cette charmante naïveté : Difficile est sexum virilem ista prœstare, et ces mots : Datis in- ter se dextris , quieverunt.
(2) Uist., lib. I, cap. xui. De Glor. cor/". ,32.
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PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
jeter. Le simple philosophe ne balancera pas ; mais le philosophe chrétien se rap- pellera que Jésus a promis que l'on ver- rait après lui ses disciples signaler leurs vertus par des miracles aussi grands ou plus grands que les siens. « Le Dieu des chrétiens pourrait bien avoir voulu ma- nifester une fois dans les Gaules , par un prodige qui frappât tous les yeux, sa prédilection pour la virginité, pour cette blanche fleur céleste qu'il est venu trans- planter sur la terre , et dont il fit assez sentir la beauté suprême, et par son exemple, et par celui de Marie et de Jean, des deux créatures humaines qu'il daigna choisir, pour faire de l'une sa mère et de l'autre son ami (1). *
Il était fréquent, dans les premiers siècles du Christianisme, devoir deux époux vivre près l'un de l'autre comme un frère à côté de sa sœur, ainsi que di- sent admirablement les conciles, et même en pleine époque barbare, on en vit prouver par le jugement de Dieu leur chasteté conjugale. Nous avons déjà re- marqué la stricte obligation imposée au prêtre de vivre séparé de sa femme ; je lis encore dans Grégoire de Tours quel- ques anecdotes qui confirment cette vé- rité, dont l'oubli fait dire encore tous les jours que le célibat ecclésiastique date du pontificat de Grégoire VII , tan- dis que, reçu d'abord comme un pieux usage, il fut dès l'an 300, au concile d'El- vire, ordonné d'une manière absolue (2). < Simplice, sixième évêque d'Augustodu- num vers 340, était d'une race illustre, puissamment riche, et nouvellement marié à une femme pieuse et charitable, lorsque le choix du peuple éduen l'éleva sur la chaire épiscopale. Sa femme, ou plutôt sa sœur, qui ne s'était unie à lui que par une chaste amitié , ne voulut point quitter sa couche , et sûre de la pu- reté de son cœur, qui la mettait à l'abri des flammes de la passion , elle demanda de vivre encore dans cette intime union d'autrefois que sanctifiait la chasteté. L'envie du malin esprit saisit de là occa-
(1) G. de Dnmast, Légende des deux Amans , en vers, lue à l'Académie de Stanislas, à Nancy, en 1836.
(2) Voyez le Vicl. Théolugique de Bergier, \erb. Célibat.
sion de tourmenter les saints de Dieu. Le jour de Noël, les citoyens de la ville s'assemblent, se portent vers la maison sacerdotale en criant : II est impossible de croire qu'une femme vive pure à côté d'un homme, et que celui-ci puisse ré- sister à ses charmes; et comme nous vous voyons demeurer ensemble, nous n'y pouvons soupçonner que du mal. La jeune femme portait alors, à cause de la rigueur de l'hiver, un vase plein de char- bons ardens : elle saisit le feu dans ses mains, l'approche de ses vêtemens, sans qu'ils en souffrent aucunement; et ap- pelant l'évêque, elle le lui fit tenir aussi, en disant : Montrez à ce peuple que les flammes de la volupté sont éteintes en nous, de même que ces charbons dans nos mains. Frappé de ce miracle, le peuple, qui était encore païen, crut en Dieu, et dans l'espace de sept jours on baptisa plus de mille personnes (1). »
Un autre fait, très important pour l'histoire du Christianisme gaulois, se rattache au nom de ce Simplicius. Au- tun , comme nous l'avons dit plus haut à propos de Symphorien , était fort attaché aux idoles, et surtout à celle dont le culte dut opposer les plus grands obsta- cles à la foi du Christ : le temple de Yé- nus, bâti sur la colline de Philosie, rece- lait dans ses impurs bocages les mystères de Paphos et de Gnide (2). Parmi toutes les divinités qui s'étaient donné rendez-vous au panthéon éduen, la grande déesse, Cybèle chez les Grecs, Berecynthia chez les Latins, tenait le premier rang. Au printemps de chaque année, dans des espèces dérogations païennes, on pro- menait parmi les champs sa statue, lui demandant la fécondité des terres. Sim- plicius aperçut un jour le cortège, et s'arrêtant à quelque distance , il tomba à genoux , et pria le Seigneur d'ouvrir les yeux aveuglés du peuple, en lui faisant sentir que nulle vertu n'existait dans le simulacre de la déesse. Aussitôt le char s'arrête, la statue tombe, les bœufs sem- blent fixés au sol. En vain on immole des victimes , en vain on frappe l'attelage , il ne peut avancer. Alors quelques voix de la foule s'écrièrent : « Si ce bois renferme
(1) Greg. Tur., de Glor.conf., cap. lxxti.
(2) Gaule poétique, 1 , 139.
DANS LE S GAULES.
en lui quelque principe divin, qu'il se relève; s'il ne peut le faire, sachons en- lin qu'il n'est pas dieu, i Et comme ces hommes virent que la statue ne bougeait pas , ils quittèrent leurs erreurs ,. et appe- lant l'évêque, ils reçurent le baptême (l).i
< Riais puisque je parlais tout-à-l'heure de la chasteté, continue Grégoire de Tours, il faut que je rapporte ce que j'ai entendu raconter à Félix de Nantes, un jour que nous causions de ces choses. Un citoyen de celte ville, choisi pour évo- que, éloigna de lui, selon la discipline catholique (juxta ordinem iiistitulionis catholicœ) , la femme avec laquelle il avait vécu jusque là, ce que celle-ci sup- portait avec beaucoup de peine. Tous les jours elle le suppliait de lui rendre l'en- trée de sa maison, et comme l'évêque se refusait à faire une chose aussi contraire aux canons des conciles, elle se dit : t J'irai, et je verrai si ce n'est pas pour l'amour d'une autre femme que mon époux me rejette. » Elle s'introduisit donc dans la chambre du pontife, ets'appro- chant du lit, elle vit sur sa poitrine un agneau d'une blancheur éblouissante. Saisie de respect et de crainte, elle s'éloi- gna bien vite , et ne fit plus désormais de demandes indiscrètes au saint prêtre (2). t
Nous avons compté Rétice, évoque d'Autun , parmi les pères les plus élo- quens du concile d'Arles ; il faut complé- ter sa biographie par un trait touchant que nous a conservé Grégoire de Tours. Il avait épousé une jeune fille aussi re- marquable par ses vertus et surtout sa charité envers les pauvres, que par sa noble origine et ses richesses. Après quelques années de bonheur, il la sentit expirer dans ses bras, et recueillit de sa bouche ces dernières paroles : « Mon frère, je te prie d'ordonner, lorsque tu seras près de mourir, que l'on te dépose dans le même sépulcre que celui de ta compagne, afin qu'un seul tombeau réu- nisse ceux dont la même couche a vu la continence.» Rétice passa de longues an- nées dans l'épiscopat , puis mourut à son tour. Lorsque les clercs de son église voulurent le porter au champ de la sé-
(1) Greg. Tur., de Glor. confess., cap. lxxyh-
(2) Greg. Tur., cap. i.xxvm.
pulture, ils furent très étonnés de ne pouvoir soulever le brancard sur iequel était exposé le corps de leur évêque; mais un vieillard qui était là leur dit que Rétice avait autrefois promis à sa femme d'aller dormir près d'elle, et que sans doute il voulait les en avertir par le prodige qui les frappait. On porta, en effet, le cercueil près du tombeau dési- gné, et comme on l'y déposait, le saint évêque, recouvrant la parole, dit avec amour : « Ma très douce compagne, sou- viens-toi de la prière que tu m'as faite. Reçois aujourd'hui le frère que tu as si long-temps attendu, et joins ton corps virginal à ses dépouilles demeurées sans tache.» A ces mots, on vit les membres de la vierge se réunir à ceux du prêtre et la pierre du sépulcre étant retombée, les enferma dans le sommeil de la paix (1).»
Lorsque Brunehild, dans les JNiébelun- gen, monta sur le bûcher, près du corps de Sigurd, elle dit : « Qu'on place entre lui et moi le glaive tranchant , le glaive orné d'or, comme il fut placé entre nous quand nous nous assîmes en la même couche et qu'on nous appelait du nom d'époux (2). h Le Christianisme n'a pas eu besoin de mettre entre l'homme et la femme ia barrière du glaive; il a cru à la chasteté , et il a hardiment rapproché les deux sexes : comme fiancés, comme époux et femme, comme frère et sœur, ils vivaient de la vie des anges.
Ces histoires suffisent, je pense, pour dessiner en notre rapide esquisse la pri- mitive vie chrétienne. Si je n'ai insisté que sur une seule des vertus dont elle offrait l'ensemble, c'est que cette vertu suppose, à mon avis, et résume toutes les autres; et puis cette physionomie sous laquelle elle nous montre les Gaules est si nouvelle, si inconnue de l'anti- quité, si élrange parmi nous, qu'il est doux d'y reporter les regards; car dans le seul fait de la chasteté, reconnue pour reine du monde, il y a toute la révolu- lion évangélique, c'est-à-dire le passage du principe de la terre à celui du ciel,
(1) Ibid., cap. lxxv.
(2) Ampère, Littér. du Nord: dans Michelet, Or. du Droit.
44 PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
du pôle des jouissances terrestres à celui des célestes voluptés. D'ailleurs, que pourrais-je dire de neuf sur les vertus de cette société d'une espèce nouvelle qui se multipliait au sein du grand empire? « Sans doute, dit M. Fauriel, on aurait
trouvé parmi les populations restées fi- dèles au paganisme , des hommes de mœurs austères et d'un cœur élevé, des hommes dont les chrétiens auraient avoué les œuvres • mais c'est un fait posi- tif que les plus hautes vertus de la so- ciété gallo-romaine étaient des vertus chrétiennes : c'était dans le Christia- nisme que s'étaient retrempées les âmes fortes, les âmes d'élite, destinées à re- présenter les beaux côtés de la nature humaine (1). i
Un autre aspect assez piquant de cette époque, c'est, d'une part, la distance qui séparait les membres de la société païenne et de la société religieuse; d'au- tre part, la fusion, le mélange des deux principes opposés en quelques hommes. Ainsi on pouvait voir dans les Gaules , au quatrième et au cinquième siècle, « un certain nombre d'hommes impor- tans et honorés, long-temps revêtus des grandes charges de l'Etat, demi-païens, demi-chrétiens, c'est-à-dire n'ayant point de parti pris, et à vrai dire se souciant peu d'en prendre aucun en matière reli- gieuse; gens d'esprit, lettrés, philoso- phes, pleins de goût pour l'étude et les plaisirs intellectuels, riches et vivant magnifiquement... c'étaient là les grands seigneurs de la Gaule romaine. Après avoir occupé les fonctions supérieures du pays, ils vivaient dans leurs terres, loin de la masse de la population , pas- sant leur temps à la chasse, à la pêche, dans des divertissemens de tout genre; ils avaient de belles bibliothèques, sou- vent un théâtre, où se jouaient les dra- mes de quelque rhéteur, leur client. A ces divertissemens se joignaient des jeux d'esprit, des conversations littéraires; on raisonnait sur les anciens auteurs , on expliquait, on commentait, on faisait des vers sur tous les petits incidens de la vie. Elle se passait de ia sorte, agréable, douce, variée; mais molle, égoïste, sté- rile, étrangère à toute occupation sé-
(1) Gaule méridionale, l, I.
rieuse , à tout intérêt puissant et général. Et je parle ici des plus honorables débris de la société romaine, des hommes qui n'étaient ni corrompus, ni désordonnés, ni avilis, qui cultivaient leur intelli- gence, et avaient en dégoût les mœurs serviles et la décadence de leur temps(l).» En face de ces hommes légers, oisifs, sans influence sur la marche de la civili- sation, contens de mener parmi les rui- nes du monde une voluptueuse exis- tence, se dessinent ces mâles figures d'évêques, à la fois pères de famille, prêtres, jurisconsultes, théologiens, hommes d'Etat, entrant puissamment pour le diriger dans le mouvement mo- ral de l'époque, étendant pour les proté- ger une main sur les vaincus, et l'autre sur les barbares pour les arrêter et les adoucir.
En dehors de ses innombrables fonc- tions ecclésiastiques, qui comprenaient la prédication, l'administration des sa- cremens et des biens de l'Eglise, l'ordi- nation, la surveillance des prêtres, la tenue des conciles... un évêque avait en- core de nombreux devoirs civils et poli- tiques à remplir : sa juridiction, d'abord arbitrage volontaire entre les fidèles, était devenue officielle, rangée parmi celle des magistrats; il était spéciale- ment chargé de certaines causes; il de- vait dénoncer les juges infidèles, con- courir à !a nomination des tuteurs, aux fonctions municipales; il avait le soin des prisons ; il sauvait de la rigueur des lois les coupables qui se réfugiaient dans l'église; il remplaçait presque partout dans la curie ledefensor civitatis (2). Outre cela, l'évêque écrivait de savans traités, soulevait des questions de la plus haute portée philosophique, dictait des lettres sur tous les sujets les plus importans à l'intelligence humaine; il se levait de grand matin, écoutait les plaintes et ac-, commodait les différends ; il allait célé- brer l'office divin, expliquant pendant plusieurs heures de suite l'Ecriture sainte. Pendant son repas, le peuple était admis à l'écouter. Quelquefois il travail- lait de ses mains, visitait les malades, et
(1) Guizot , Hist. mod.,Ze leçon.
(2) Cod. Theod., de Episc. aud., 1. XXII. — Fauriel, Gaul. mërid., t. I, 406.
DA1NS LES GAULES.
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dépensait ainsi sa vie dans des occupa- tions graves, utiles, d'un grand intérêt public.
Mais ces deux classes d'hommes n'é- taient pas toujours aussi distinctes. Sous le manteau de l'évoque, nous trouvons quelquefois des restes d'habitudes mon- daines, des manières élégantes, du goût pour la littérature profane ; sous la robe du néophyte, les nouveaux converlis ont gardé quelque chose de leurs mœurs pas- sées, de leurs coutumes guerrières, tem- pérées par l'austérité religieuse. Sidoine Apollinaire, par exemple, patrice, pré- fet de Rome, plusieurs fois ambassadeur, est devenu évêque des Arvernes , et il fait des épithalames; il lit lous les jours Vir- gile, Horace, Térence; il écrit de petits vers à ses amis. Son style est tantôt grave comme celui d'un Père de l'Eglise, tantôt léger comme celui d'un poète en belle humeur; on y sent le prêtre, le rhéteur, le bel esprit. Voici une de ses lettres, exemple de ce bizarre assemblage :
« Sidoine, à son ami Donidius , salut. — Pourquoi, demandez-vous, parti depuis si long-temps pour Nimes, prolonger votre impatience en retardant mon re- tour? Je dois vous en dire les motifs, et je me hâte de trahir le secret de mes re- tards, persuadé que ce qui m'est agréa- ble vous le sera aussi.
< J'ai passé les plus délicieux momens dans deux ravissantes campagnes, chez les hommes les plus aimables et les plus éminens par leur instruction, Ferreolus et Apollinaire. Leurs terres se touchent, et les habitations, assez éloignées pour donner quelque fatigue au piéton, n'o- bligent point à monter à cheval. Sur les coteaux qui dominent ces demeures, on cultive la vigne et l'olivier ; vous diriez les sommets de PAracynthe et du Nysa, tant célébrés par les vers des poètes. L'une de ces campagnes est située au mi- lieu d'une plaine ouverte ; des bois bor- nent l'autre de tous côtés. Quoique de caractères différens, leurs sites ont des charmes égaux. Mais pourquoi m'étendre plus longuement sur leur situation , quand je dois vous dérouler l'ordre des soins hospitaliers dont j'ai été l'objet? D'abord, pour y fêter mon arrivée, et afin que je ne pusse échapper à la trame de leurs soins empressés , l'une et l'autre
maisons avaient posté tout exprès leurs plus lins limiers non seulement sur les chemins de traverse qui partent des rou- tes publiques, mais encore sur les sen- tiers tortueux coupés de mille autres sentiers, et jusque sur les faux-fuyans que les bergers seuls connaissent. J'y fus pris, je l'avoue; mais je ne demandais pas mieux. Sur-le-champ il me fallut prêter serment qu'avant sept jours révo- lus je ne parlerais point de me remettre en route. Tous les jours , le matin , avait lieu une agréable discussion pour savoir quelle cuisine recevrait ce jour-là la fu- mée des mets de l'hôle. Le tour de rôle, en effet, ne pouvait tenir la balance égale, quoique je fusse uni à l'un de mes hôtes par les liens du sang, et à l'autre par des alliances de famille. Ferreolus a été gouverneur, et outre l'attachement que je lui dois, son âge et le mérite de m'avoir invité le premier lui donnaient l'avantage. Ainsi je passais de plaisirs en plaisirs. A peine entrais-je dans un vestibule, que des partenaires, luttant d'adresse au jeu de paume, doublaient leur énergie pour répondre aux mille bonds de la balle. Ici, au-dessus de la voix des joueurs, se fait entendre le fra- cas du dé qui bondit dans le cornet, roule et s'abat. Ailleurs, des livres en abondance et sous la main ; vous diriez l'arsenal des machines des érudits, les phalanges d'Athénée, le magasin général des libraires. Les livres qui se trouvaient sur les chaises des dames étaient des ou- vrages religieux, tandis que ceux qui étaient sur les sièges des pères de famille étaient relevés par l'éclat du cothurne latin; cependant des ouvrages de carac- tère opposé et de différens auteurs par- tageaient également l'empressement du lecteur : on rencontrait Augustin et Pru- dence, Varron et Horace; l'infatigable Origène, expliqué par Turranius Rufinus, était scrupuleusement examiné par nos religieux lecteurs. On cherchait ensem- ble, chacun selon ses opinions, à expli- quer pourquoi Rufinus est improuvé par quelques uns des prêtres les plus éminens comme un commentateur malheureux dont on doit se défier ; cependant Apulée, dans l'interprétation du Phédon de Pla- ton, et Cicéron dans celle du Discours de Démosthènes pour Ctésiphon , n'en
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TRÉDÏCATION DU CHRISTIANISME
ont pas si bien rendu l'expression ni le sens, ne les ont pas fait si bien parler dans le génie de la langue latine.
i Telles étaient les occupations aux- quelles chacun se livrait selon sps goûts, quand arrivait un aide du chef de cuisine, pour nous avertir qu'il serait bientôt l'heure de venir reconforter nos esto- macs. En effet, la cinquième heure qui s'écoulait prouvait que le messager avait bien interrogé la marche du jour sur le clepsydre , et qu'il n'avait pas eu tort de venir. Nous dînions copieusement, selon l'étiquette sénatoriale , qui exige que l'on serve beaucoup de choses en peu de plats , quoique le repas soit entremêlé de rôtis et de ragoûts. Au milieu du choc des verres, toujoursquelques historiettes instructives et amusantes ; car on se pro- posait ce double but. La gaîté et l'esprit n'y manquaient pas. Au sortir de table, si nous étions à Voroange , nous nous re- tirions dans notre chambre; si nous étions à Prusiane (c'est le nom de l'autre campagne), nous chassions de leurs lits Tonantius et ses frères, la fleur de la jeune noblesse; car il était difficile de transporter nos propres lits , et après la sieste nous montions à cheval, afin d'ai- guiser un peu pour le souper notre esto- mac appesanti par la bonne chère du dîner. Chacun de nos hôtes avait des bains en construction, mais point dont nous pussions jouir. Cependant quand la troupe de mes valets cessait un peu de boire et qu'elle avait le cerveau aviné par les coupes copieuses de l'hospitalité, on creusait à la hâte une fosse près d'une source ou près de la rivière : le fond était garni de pierres hémisphéroïdes et les parois d'un clayonnage en coudrier; le dessus était couvert de matières combus- tibles, auxquelles on mettait le feu. Quand cette couverture était à peu près tombée, on couvrait la fosse, dont le clayonnage commençait à s'enflammer, avec une claie sur laquelle on étendait un tapis de poil de chèvre de Cilicie. Alors la flamme était étouffée, et la vapeur hu- mide qui se dégageait des pierres échauf- fées ne pouvait s'échapper par les jours delà claie.
« Là, nous passions des heures entières en égayant la conversation par des contes plaisans. Enveloppés de nuages de va-
peur, une sueur salutaire baignait nos corps. Après avoir transpiré, nous en- trions dans un bain tiède, puis dans un bain froid... Je vous décrirais bien en- core nos soupers délicieux, si mon pa- pier ne mettait à mon babil une fin que la bienséance réclame déjà; j'aurais beaucoup de plaisir à vous en retracer le souvenir ; mais je n'ose salir le revers de ma lettre avec ma plume trempée. Seu- lement, puisse bientôt arriver à sa lin ma semaine engagée par serment et me rendre à ma pauvreté ; car il n'est rien qui rétablisse mieux mon estomac fati- gué par la bonne chère que la parcimo- nie! Adieu (1). »
L'Eglise s'organisa dans les Gaules en- tièrement indépendante de la puissance civile, et forma un Etat à part au sein du grand empire. Dès qu'un prédicateur était parvenu à grouper autour de lui quelques croyans dans une ville, il im- posait les mains à ceux que les fidèles avaient eux-mêmes choisis, et ordonnait des prêtres, destinés à la prédication et à la célébration des mystères ; des diacres, occupés à la distribution des aumônes et au service de l'autel. Le principe le plus absolu de liberté, qui consiste à n'être gouverné que par ceux que l'on a choisis soi-même, était dès lors en usage dans l'Eglise. Les apôtres avaient convoqué pour l'élection des sept diacres toute la multitude des disciples (convocantes inid- titudinem discipulorum ) (2) ; à leur exemple, on appela à la nomination de Pévêque la communauté chrétienne tout entière. Cette élection, purement démocratique, où le plus obscur citoyen était appelé, fut d'abord sans règle fixe, livrée aux caprices de la foule, et par conséquent orageuse, bruyante, déter- minée quelquefois par des causes super- stitieuses, par la voix d'un enfant, par le premier mot d'un livre. Nous avons rappelé l'élection de saint Martin à Tours; qui ne connaît celle d'Ambroise à Milan, d'Augustin à Hippone? « Après la mort de Venerandus, évoque des Ar- vernes , dit Grégoire de Tours , il y eut grande discussion parmi les citoyens pour l'élection d'un nouvel évêque. La
(1) Liv. II, Ep. ix.
(2) Ad. apost.,11, 2.
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ville était divisée en plusieurs partis, et chacun d'eux présentait et soutenait chaudement un candidat différent. Un di- manche que les prélats, venus pour la consécration, étaient assemblés, une femme pieuse et voilée les aborda hardi- ment et leur dit : < Prêtres du Seigneur, écoutez-moi. Sachez que parmi ces hom- mes nul ne plaît à Dieu pour le saint mi- nistère; celui qu'il veut pour évêque, il vous le désignera lui-même aujourd'hui. Calmez donc le peuple et attendez ; car il dirige la marche de celui qu'il a choisi, i Au même moment , un prêtre du diocèse desArvernes, nommé Rustique, arriva comme par hasard. A peine cette femme l'ent-elle aperça qu'elle s'écria : < Le voilà! le voilà celui que Dieu de- mande pour pontife ; qu'on l'ordonne évêque. » Et tout le peuple, oubliant ses premiers candidats, porta Rustique avec acclamations sur la chaire épiscopa le (l). »
Il faut voir dans les lettres de Sidoine Apollinaire, les tumultueuses assemblées dans lesquelles il est appelé lui-même pour déterminer le choix delà foule, à peu près comme dans l'enfance des répu- bliques grecques, le peuple, lassé des ora- ges civils, aliait chercher un sage étranger pour lui donner des lois (2). C'était là un principe désordonné, mais fécond de li- berté ; c'était la mise en pratique du droit imprescriptible du peuple à inter- venir dans la direction du gouvernement. Plus tard, on régularisa ce droit : il fut exercé d'une manière sage et légale jus- qu'au onzième siècle , époque où les que- relles des investitures en firent exclure les puissances séculières, ce qui emporta l'exclusion des peuples qui étaient dans une dépendance absolue des seigneurs(3). Alors l'élection resta au clergé. Au dou- zième siècle, elle se concentra dans les chanoines des cathédrales, et plus tard, on sait comment la nomination de l'é- vêque advint aux rois.
La circonscription chrétienne fut cal- quée sur celle de l'empire : là où il y avait un consul ou un président, il y eut un évêque métropolitain, que plus tard
(1) Greg. Tur., Uist., lib. II, cap. xm.
(2) Voyez Guizot, Uist. mod., leçon 5e, p. 112.
(3) Fleury, H ht. écoles., liy. XXXI, n» 28, et Inslil. au droit canon, t. 1.
GAULES. 47
on nomma archevêque ; à côté du gou- verneur de la cité (civitas , composée d'une ou plusieurs villes et d'un district rural) se plaça l'évêque suffragant. Les bourgades, pagi , n'eurent que de sim- ples prêtres. Mais tout cela se fit natu- rellement , par la seule force des choses , et sans ces arrière-pensées de despotisme que M. Augustin Thierry a cru voir dans la hiérarchie de l'Eglise. Les premiers missionnaires s'attaquant d'abord aux grandes villes, puis à celles d'une moin- dre importance, il était nécessaire que leurs conslitutions administratives sui- vissent cet ordre, et l'Eglise était depuis long-temps organisée dans sa vaste et forte unité, avant qu'elle n'eût une exis- tence officielle et que les empereurs pus- sent avoir en vue de s'en servir comme d'un instrument politique. Un corps de dogmes révélés, invariables, destinés à traverser, sans le moindre changement, toute la suite des siècles, doit évidem- ment, pour se maintenir pur et intact sur la surface de la terre, être gardé par une autorité en laquelle se concentre tous les degrés de la hiérarchie destinée à enseigner, à commenter ces dogmes; et toute Eglise qui tend à devenir nationale devient nécessairement schismatique. Aussi, dès l'origine, ce principe d'unité et de filiation sacerdotale fut un besoin du Christianisme : le fidèle se rattachait au prêtre, le prêtre à l'évêque, celui-ci aux conciles et au chef de l'Eglise. Quel- ques efforts que l'on fasse, on ne peut méconnaître l'antiquité de cette centra- lisation, qui, tout en liant ensemble les diverses parties du monde chrétien, ne leur laissa pas moins une grande activité, car deux principes opposés se contreba- lancèrent : t \J Eglise se constitua en monarchie (élective et représentative), et la communauté chrétienne en républi- que. Tout était obéissance et distinction de rangs dans l'une, bien que le chef su- prême fût presque toujours choisi dans les rangs populaires ; tout était liberté et égalité dans l'autre. De là cette double influence du clergé, qui, d'un côté, con- venait aux grands par ses doctrines de pouvoir et de subordination, et de l'au- tre satisfaisait les petits par ses principes d'indépendance et de nivellement évan- géliquej de là aussi ce langage coulra-
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dictoire, sans cesser d'être sincère. Le prêtre était auprès des souverains le tri- bun de la république chrétienne, leur rappelant les droits égaux des enfans d'Adam , et la préférence que le Rédemp- teur de tous a accordée aux pauvres et aux infortunés sur les riches et les heu- reux- et ce même prêtre était auprès du peuple le mandataire de la monarchie de l'Eglise, prêchant la soumission et or- donnant de rendre à César ce qui appar- tient à César (1).»
Les premières assemblées (Ecclesiœ) des chrétiens se tinrent dans des lieux obscurs, dans des bois, des cimetières, des catacombes, loin des villes, où l'on avait déposé les reliques des martyrs. Les maisons des nouveaux convertis ser- virent souvent aussi, comme nous l'avons vu à Bourges et à Tours, à la célébration des mystères. Sous Constantin , les édi- fices profanes furent adaptés aux exi- gences du culte nouveau ; mais les tem- ples, peu spacieux puisque les prêtres seuls et les initiés y étaient admis, tan- dis que les peuples demeuraient sous les portiques extérieurs, ne pouvaient con- venir à une religion qui se dilatait pour embrasser le monde ; il lui fallut la vaste basilique sur le modèle de laquelle furent bâties presque toutes les églises d'Occi- dent. Ces basiliques , qui servaient chez les Romains de tribunaux, de bourses et de bazars, formaient un parallélogramme partagé en dedans par trois rangs de co- lonnes, terminé par un hémicycle. Les fidèles se groupèrent dans les trois gale- ries de la nef; le prétoire, réservé pri- mitivement aux avocats et aux greffiers, devint le sanctuaire où les prêtres s'assi- rent} l'évêque se mit à la place du juge au centre de l'hémicycle; la table du sa- crifice fut placée entre le peuple et lui (2). L'autel était une table de pierre ou de marbre , supportée par quatre colonnes et placée sur le tombeau d'un martyr. Mensa Appianl martyris , dit en ce sens
(1) Chateaubriand, Et., hisl., t. II, p. S.
(2) Cette distribution est retracée sur un chapi- teau du cloîlre de Saint-Trophime, et subsiste encore dans l'église antique de Notre-Dame-la-Majoure , à Arles. Elle fut suivie aux quatrième et cinquième siècles , mais on y ajouta les transceps , qui dessinè- rent la croix , et les cryptes , ou confessions, souve- nirs des persécutions.
saint Augustin (1). On y déposait les pains eucharistiques, très nombreux et très considérables alors , puisque toute l'as- semblée devait participer à la commu- nion, et pour empêcher la chute des es- pèces consacrées, la table était creuse, environnée d'un rebord en saillie. On peut voir de ces autels primitifs dans les métropoles d'Arles et d'Avignon , dans le cloître d'Aix; et je crois aussi, dans les catacombes qui s'étendent sous l'hôtel du Forum à Arles. Des logemens , nom- més diaconies , destinés aux prêtres et aux pénitens (2), tenaient à l'Eglise, et. lorsque des coupables y venaient cher- cher un asile, c'était probablement dans ces galeries qu'ifis étaient reçus, car leur présence à l'église eût troublé les offices. Une cour, entourée de portiques, servait de retraite aux catéchumènes que l'on renvoyait avant la seconde moitié de la messe (missio , missa); au milieu était une piscine dans laquelle les néophytes recevaient le baptême; c'était le bassin du bain froid , le baptisterium des mai- sons des Romains. « Huic basilic» ap- pendix piscina forinsecus , seu si grae- cari mavis, baptisterium ab oriente con- nectitur....» dit Sidoine Apollinaire (3).
Constantin fit élever plusieurs églises dans les Gaules ; Hélène , sa mère , en en- richit, dit-on, la ville de Trêves (4). Si les chrétiens renversaient les temples du pa- ganisme, du moins, a ils remplaçaient par un art nouveau cet art antique qui n'était point en rapport avec leur culte. Ils avaient un art à eux, art mythique et théocratique, venu d'Orient comme le Messie, art de mosaïques et de mar- bres, raide et grandiose dans ses sculp- tures , inépuisable en ornemens , re- haussé d'or et de peintures éclatantes, pures et chastes dans leurs lignes ; un artspiritualiste comme leur religion (5).» L'architecture chrétienne , ainsi que tout ce qui se rattacha au culte, eut dés l'origine les formes traditionnelles et
(1) Serm. 113 , de Div., cap. n. Les autels, de nos jour», doivent encore renfermer des reliques.
(2) Voyez Sacrament. de Gelasc; lettre de Gré- goire m.
(5) Epist. i, lib. II. — Pline le jeune , Epist. xvn , liv. II. (-3) D. Calmet, Hist. de Lorraine, I, 168. (8) Ach. Allier, Ancien Bourbonnais.
DANS LES
symboliques qui n'étarent bien comprises que des initiés. Souvent l'on trouve dans les Pères des premiers siècles des ex- pressions voilées, mystérieuses, lettres closes pour qui n'en a pas la clef, lors- qu'ils veulent parler des sacremens ou des offices liturgiques. Norunt fidèles } tels sont les mots par lesquels ils dési- gnent ordinairement tout ce dont ils n'osent parler ouvertement , mais qu'ils savent devoir être compris par les chré- tiens. Ce fut précisément ce secret qui donna si long-temps à leurs assemblées, aux yeux des païens, une couleur de cou- pable magie.
Grégoire de Tours et Sidoine, en prê- tres instruits, nous ont décrit minu- tieusement plusieurs de ces belles basi- liques élevées dans les Gaules jusqu'à leur époque. Le premier dit que les chré- tiens de Lyon , après la mort de Pothin et de ses frères dans le martyre , déposè- rent leurs reliques dans une église d'une grande beauté , mirœ magnitudinis (1) ; mais il est peu probable qu'entre leurs sanglantes persécutions, ces fidèles pros- crits et tremblans aient pu construire un pareil édifice. En 337, Litorius, se- cond évêque de Tours, consacra la pre- mière église qu'on ait vue en cette ville. Saint Martin en faisait élever par- tout à la place des temples, des arbres , des fontaines sacrées qu'il détruisait. Briccius, évêque après lui, éleva sur son tombeau cette basilique qui devint dans la suite un si célèbre pèlerinage, l'ora- cle, le Delphes de la France mérovin- gienne où les barbares venaient consul- ter les sorts. L'affluence des peuples était telle que Perpetuus, en 460 , fut obligé de la remplacer par une autre plus vaste et plus digne d'un tel concours. Celle-ci avait cent soixante pieds de long , soixante de large, quarante-cinq de haut jusqu'au plafond. On y comptait cin- quante fenêtres , dont trente pour le chœur, vingt pour la nef, quarante et une colonnes, huit portes, dont trois pour le sanctuaire , cinq pour le reste de l'Eglise. De ces nomhres dispropor- tionnés, il faut conclure qu'elle était en rotonde, forme qui, outre l'avantage d'expliquer les calculs de Grégoire,
(1) I>e Glor. mart.,1, 49.
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convient parfaitement au but pour le- quel elle était bâtie (1), celui de conte- nir une grande affluence de pèlerins au- tour du miraculeux tombeau. Sidoine raconte à son ami Lucontius que l'évê- que Perpetuus l'a prié d'écrire quelques vers pour les graver sur les murs de son église: « Cette tâche m'effraye, dit-il, mais peut-être la pauvreté de mon épi- gramme plaira au milieu de tant de ri- chesses ; et d'ailleurs pourquoi m'excu- ser d'obéir à une amitié dont les prières sont des ordres(2) ? Posedoncprés de toi tes chalumeaux rustiques et tends la main à mon élégie, car elle boite fort. La voici :
Martini corpus, totis venerabile terris,
In quo post vitœ tempora vivit honor, Teserat hic primum plebeio machina cultu ,
Quœ confessori non erat aequa suo : Nec desistebat cives onerare pudore
Gloria magna viri , gralia parva loci. Antistes sed qui numeratur sextus ab ipso
Longam Perpetuus sustulit invidiam : Internum removens modici penetrale sacelli ,
Duplaque tecta levans exleriore domo. Creveruntque simul , valido tribuente palrono ,
In spatiis œdes conditor in merilis : Quae Saloruoniaco petis est confligere templo
Septima quae mundo fabrica mira fuit. Nam gemmis , auro , argento , si splenduit illud ,
Istud transgreditur cuncta metalla fide. Livorabi mordax , absolvanturque priores ,
Nil novet , aut addat garrula posteritas !
Dumque venit Christus , populos qui suscilet
omnes , Perpétua durent culmina l'erpelui.
Nous avons parlé de ce jeune Trévire Artémius qui fut évêque d'Augustoneme- tum , et de ses successeurs , Yenerandus et Rustique: à celui-ci succéda IVama- tius qui fit élever une magnifique église dans la cité des Arvernes. Elle a, dit Grégoire de Tours , cent cinquante pieds de long, soixante de large, et cinquante de haut à l'intérieur ; au devant est un abside en rotonde , et de chaque côté des ailes élégantes donnent à l'édifice la forme d'une croix. Quarante-deux fe- nêtres, soixante-et-dix colonnes, huit portes le décorent, et les lambris du
(1) Voyez une note de M. Lenormant et un plan de M. Lenoir à la fin du volume de Grég . de Tours édition de la Société de l'Histoire de France , in-8° 1857, Renouard.
(2) Sidon., Epist., lib. IV, ep. xvm.
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chœur sont revêtus de mosaïques de mar- bre (1). La femme de cet évoque fit aussi construire dans un faubourg la basilique de saint Etienne, i Comme elle voulait en faire orner les murs de tableaux reli- gieux, elle se tenait près des peintres, un livre sur les genoux, leur lisant les histoires anciennes dont ils devaient faire le sujet de leurs décorations. Il ar- riva qu'un jour où elle était assise ainsi dans la basilique, occupée de sa lecture, un pauvre vint pour prier , et voyant cette femme vêtue de noir, déjà courbée par l'âge, il la prit pour une des indi- gentes que nourrissait l'église ; et s'ap- prochent d'elle, il déposa sur ses ge- noux un morceau de pain et se retira. Celle-ci ne dédaigna pas le don du pauvre qui ne l'avait pas reconnue; elle le re- çut, l'en remercia et le portant chez elle , elle en prit à chacun de ses repas jusqu'à ce qu'il n'en restât plus (2). »
Dans le même temps à peu près, le prêtre Eufronius faisait élever à Autun la basilique de Saint-Symphorien , et Pa- tient, évêque de Lyon, celle de Saint- Etienne. Voici la description que Si- doine nous a laissée de cette dernière ; il écrit à Hespérius et le loue d'abord de ce qu'il s'attache, chose, hélas! bien pré- cieuse et bien rare ! à conserver la pure latinité au milieu du déluge des barba- rismes, puis il ajoute : « Tu me demandes de te faire part de quelques pauvres vers, fruits de mes loisirs depuis notre séparation ; je veux bien t'obéir. Une église a été depuis peu terminée à Lyon par les soins de l'évêque Patient , homme saint , zélé , austère pour lui même , bienveillant envers les autres , et surtout plein de miséricorde et de charité poul- ies pauvres. A sa demande, j'ai écrit à la hâte pour le chevet de sou église quel- ques vers hendécasyllabiques ; d'abord , parce que ce rhylhme m'est assez fami- lier , ainsi qu'à toi; ensuite parce que deux poètes éminens , Constant et Semu- dinus , ont composé des hexamètres pour les ailes latérales de la même église. Mon amour-propre me défend de te citer les vers de ces derniers , car , de même qu'une nouvelle épouse pâlit à
(1) Hist. ,\\b. Il, cap. XYI. (â) Ibid., cap. XVII.
côté d'une fiancée plus belle, et qu'un homme au teint noir paraît plus sombre encore s'il est vêtu de blanc, ainsi mes humbles pipeaux ne se feraient plus en- tendre près de ces sonores et nobles in- strumens... Mais pourquoi tant parler? laissons plutôt murmurer le chaume mo- deste de ma muse :
e Vous qui admirez ici l'ouvrage de Patient, notre évêque et notre père, qui que vous soyez, venez murmurer vos prières et vous sentirez vos vœux exau- cés. Brillant de beauté, l'édifice s'élève dans les airs et ne se tourne ni vers la droite ni vers la gauche , mais dirige son sanctuaire vers le levant équinoxial. La lumière fait étinceler dans le chœur les lambris dorés qui attirent les rayons du soleil et les marient à leur propre éclat. Des marbres de différentes couleurs or- nent la voûte, le sol et les fenêtres. Une incrustation d'un vert tendre de prin- temps joint le verre à des saphirs et à des pierres précieuses qui forment des figures de différentes nuances. L'Eglise a un triple portique noblement soutenu par des marbres d'Aquitaine. Un second portique, sur le modèle du premier, ferme l'entrée, et de là on voit s'élancer plus loin une forêt de colonnes. D'un côté retentit la voix publique; de l'au- tre, mugissent les flots de la Saône. Ici passent et repassent le piéton , le cava- lier, les conducteurs des chars retentis- sans; là, on entend les matelots qui, penchés sur la rame, adressent au Christ le chant des marins, et les rives répon- dent: Alléluia! Chantez, chantez deshym- nes, bateliers et voyageurs. C'est ici que tous vous devez venir, ici que tous vous devez trouver le chemin qui con- duit au salut.
< Voilà, cher Hespériu^s, que je t'ai obéi, comme un disciple à son maître; pour toi , songe à me récompenser avec usure en lisant beaucoup, en étudiant sans cesse. Ne vas pas te laisser détourner de ces chères études par l'aimable femme que tu dois bientôt conduire avec amour dans ta maison, et souviens-toi que Mar- tia pour Hortensius , Terenlia pour Ci- céron, Calpurnia pour Pison, Puden- tilla pour Apulée, Rusticiana pour Sym- maque furent de douces compagnes qui, pendant les lectures et les longues médi-
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talions nocturnes de leurs maris, te- naient près d'eux les flambeaux. Si tu m'accordes cela pour l'art oratoire , mais que tu prétendes que la cohabita- tion des femmes émousse le génie poéti- que et cette pointe de Une urbanité qu'aiguise sans cesse la lecture des an- ciens- rappelle-toi encore que Corinne fit souvent des vers avec Nason, Lesbia avec Catulle; Argentaria inspirait Lu- cain; Cesennia, ltalicus; Cynthia, Pro- perce; Délia, Tibulle. Tu vois donc que les noces sont un aiguillon de plus pour les amisde la science, et qu'elles ne sont un prétexte de repos que pour les lAches. Ainsi, livre-toi de plus en plus au travail , et sans te décourager à la vue du petit nombre des hommes de goût, sache qu'en toute chose la science est d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare(l). »
Chaque église avait une école où l'on enseignait les élémens de la reli- gion aux catéchumènes , l'Ecriture sainte et une théologie plus élevée aux clercs qui aspiraient au sacerdoce (2). Mais ces rudimens littéraires ne purent tenir devant les Barbares, et le germe de là science fut déposé dans les cloîtres , où long-temps il demeura en dépôt à l'abri de la tempête. On ne voit pas de mo- nastère bien décidément organisé dans les Gaules avant la fin du quatrième siècle; antérieurement à cette époque, il n'y avait que des ermitages particu- liers, des grottesdereclus,des lieux où les vierges se réunissaient pour prier et s'é- difier mutuellement, car elles vivaient ordinairement dans leurs familles vêtues d'un habit particulier, veste mutala, dit Grégoire de Tours, lorsqu'il en parle (31.
La solitude , cette sœur méditative de la société, comme dit l'Allemagne (4j fut toujours un besoin du Christianisme. L'âme agrandie par la foi, trouve si peu sur la terre chose qui vaille son amour qu'elle veut aller, loin des joies menson- gères, devancer dans les rêves de l'infini les béatitudes du ciel. Comme une amante privée de ce qu'elle adore, elle
(1) Sidon., Ep. x, Hb. I.
(2) Hist. liUéraire de France , par D. Rivet t. I
(5) Voyez Sulpice Sévère , Dialog. n.
(4) Herder, Philos, do V Humanité, Hf, 17.
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demande au désert, avec les souvenirs et l'espérance, la pensée calme, continuelle et jamais troublée de l'Époux qu'elle at- tend. A ces causes, qui de nos jours agissent encore plus ou moins sur les cœurs religieux, se joignait, aux pre- miers siècles, le spectacle du monde chrétien. La foi en s'asseyant sur le trône et mêlant à sa simplicité primitive les subtilités théologiques , avait perdu dans beaucoup de cœurs cet ascendant sur les passions mauvaises qui avait fait long- temps d'un vrai croyant l'idéal de la vertu. On sut concilier les devoirs avec les intérêts, le monde avec l'Evangile, et la religion put devenir le masque d'un hypocrite, le mérite apparent d'un am- bitieux. Alors la société purement chré- tienne se restreignit, les âmes ferventes se réunirent entre elles pour s'isoler des autres , et chaque monastère devint comme une famille destinée à conserver le type de la société chrétienne primi- tive. Et puis le monde était si triste, l'horizon si sombre , le sol si tremblant sous les pas! Au Nord et au Midi des hommes aux figures farouches, aux mœurs étranges, s'établissaient en vain- queurs; des empereurs impuissans se ré- fugiaient dans le despotisme militaire, et les nations courbées succombaient sous les charges, les impôts et les malheurs... Certes , c'en était assez pour peupler les déserts. Les cloîtres devinrent un asile et comme une arche sainte, où furent mis en garde , durant la bourasque , les prin- cipes de justice et de civilisation.
Nous avons assisté à la naissance de Ligugey et de Marmoutier. A la même époque, et peut être dès l'an 336, on aperçoit à Trêves les germes d'un mo- nastère. Je soupçonne fort que ce fut l'évêque d'Alexandrie, Athanase l'exilé, qui transplanta d'Egypte aux rives de la Moselle ces premières semences des institutions monastiques. « Un jour que nous étions ensemble, Alipe et moi, dit saint Augustin , dans notre séjour de Mi- lan , Pontitien , comme nous fils de l'A- frique, et occupant au palais un poste militaire important, vint nous trouver, je ne sais plus pour quelle raison. Nous nous assîmes pour causer ; un livre était par hasard devant moi sur une table de jeu; Pontitien l'apercevant y porta la
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PRÉDICATION DU CHRISTIANISME
main , l'ouvrit , et bien étonné sans doute , car il pensait que c'était quelque thèse de rhéteur, il lut en tête le nom de l'apôtre Paul. Alors il sourit, et me regardant avec une amabilité pleine de joie, il s'étonna de trouver chez moi ces saintes lettres. C'est qu'il était chrétien , ô mon Dieu! et que souvent il se pros- ternait dans vos églises, plongé en de ferventes oraisons. Comme je lui dis que le livre de Paul m'occupait heaucoup en ce moment, la conversation tomba sur un moine d'Egypte, Antoine, dont la vie, célèbre parmi vos serviteurs, nous était totalement inconnue. Nous demeu- rions saisis d'étonnement , nous , d'ap- prendre ces merveilles nées presque de nos jours dans l'Eglise orthodoxe et ca- tholique, lui , de voir que nous les igno- rions. Il nous parla aussi des nombreux monastères qui répandaient dans les dé- serts la fécondité et le parfum des vertus. Un jour, dit-il, que l'empereur, alors à Trêves, assistait dans le cirque au spec- tacle du soir, nous sortîmes de la ville trois de mes amis et moi pour visiter les environs , et à quelque distance des murs nous nous séparâmes afin de nous promener plus facilement. Deux d'entre nous, après avoir erré dans les campa- gnes , entrèrent dans une maison habitée par des serviteurs de Dieu, de ceux aux- quels il a promis le ciel, parce qu'ils sont pauvres en esprit, et ils y trouvè- rent la vie de saint Antoine. L'un se mit à la parcourir ; mais peu à peu cette lec- ture l'attache, l'exalte, l'enflamme ; il veut quitter les armes et suivre une telle vie ; enfin, rempli d'amour et de honte, saintement irrité contre lui-même , il se tourne vers son ami et lui dit : « Que cher- chons-nous, je te prie, par tous nos tra- vaux, nos combats, nos fatigues? Notre suprême ambition est d'obtenir la faveur du prince , faveur fragile et dangereuse, à laquelle nous arrivons par une route plus périlleuse encore. Eh bien! si je veux être l'ami de Dieu, je puis le deve- nir sur-le-champ! » Ainsi disait-il, et troublé de l'enfantement de sa vie nou- velle , il reportait ses yeux sur les pages saintes ; il sentait rouler en lui les flots de son cœur; il sanglottait, il soupirait ; 'enfin il se décida, et parlant de nouveau à son compagnon : « Je renonce, à cette
carrière de gloire qui faisait naguère l'objet de mes désirs ; je reste en ce lieu ; et toi, ami, si tune veux m'imiter, du moins ne m'en détourne pas. t Celui-ci répondit qu'il voulait partager la milice nouvelle de son frère d'armes et sa fu- ture récompense ; et tous deux commen- cèrent à bâtir cette tour spirituelle en laquelle on se retranche comme derrière un rempart assuré. Pendant ce temps, nous étions à la recherche de nos amis pour rejoindre la ville , et les ayant enfin trouvés, nous les engagions à partir, parce que le jour baissait; mais ils nous firent part de leur résolution, nous priant de ne point en être affligés. Nous, dont le cœur était trop attaché aux créatures et aux choses de la terre pour les imiter, nous nous mîmes à pleurer, et les félici- tant, nous recommandant à leurs priè- res, nous regagnâmes tristement le pa- lais, tandis que nos heureux amis demeu- raient au monastère. Tous deux étaient fiancés; dès que leurs épouses futures eurent appris leur changement, elles vouèrent aussi à Dieu leur virginité (1).»
Au Midi , les monastères prirent un caractère plus scientifique que dans le Nord : ici se formaient des prédicateurs , des hommes d'actions et de travaux apo- stoliques; làdes théologiens, des contro- versistes, des érudits et des poètes. L'ab- baye de Saint-Victor de Marseille, et surtout cette noble école de Lérins , la gloire du cinquième siècle, furent toutes peuplées de savans. Il faut nommer par- mi les hommes sortis de leurs murs Hi- laire et Césaire d'Arles, Vincent, Eucher de Lyon, Salvien, Cassien , Principius, Antioiius et Fauste.
Certes, quand on voit de la plage d'Antibes ce petit îlot de Lérins, avec son aride campagne et ses grêles bouquets de pins, on est loin de soupçonner le rôle que cette motte de terre a joué dans l'histoire du Christianisme gaulois (2). Ce rocher battu des flots fut , par un doux contraste, un sanctuaire de prières et d'étude , « asile de paix où, lorsque l'é- pée des Barbares