,^-» * .

'tf^:- 1^

S^*^5»...^^

' . "î^'

?i^_.o., Jitur.-

:'m. «^.¥ '

^^•tv^.m■

i;:.s

|::A?-

:rïj\

'' ""«• :-:r

*-^.:*^V

.ml..w

^"::'*::: m

^Mp^' '

m;._.iè:

»■:*.. :i?., '

W . P

iB?r-«f

_ 'im-'^. -^:

m ; %

'■^^ •^^ ^«i^ ^w. .^'^-^ rt '

"*if •>-•'

â.:-!^

j^^ mrm

■.fW'&^A^ f ''^^SÊr'

¥

OEUVRES

COMPLÈTES

DE BOURDALOUE,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

DEUXIÈME PARTIE DES PANEGYRIQUES.

TOME TREIZIEME.

DE L IMPPilMERIE DE J. B. KINDELE:SL

OEUVRES

COMPiiETES

DE BOURDAI.OUE,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS;

NOUVELLE ÉDITION,

AUGMENTÉE D'UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES, ET D'UNE TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.

h/'cméû/uriûuej.

TOME TREIZIÈME.

A LYON,

CHEZ F.-^ GlJYOT, LIBRAIRE - EDITEUK ,

EUE MERCIÈRE, N.° 5g, AUX TROIS VERTUS THÊOM)CALES. I82I.

J3X T II

SERMONS

CONTENUS DASS CE VOLUME.

Sermon pour la fête de sdnte Magdeleine. Page i ^eïva.impourlafètede saint Ignace de Loyola. 33 Sermon pour la fête de Notre-Dame des Anges. 7 r Sttxaon pour la fête de saint Louis , roi de France.

106 SERMONS POUR DES VÉTURES.

Fermier sermon sur l'Etat religieux , sur le Trésor caché dans la Religion. i45

Deuxième sermon sur l'Etat religieux , sur le Choix que Dieu fait de tome religieuse , et que Vame religieuse fait de Dieu. 180

Troisième sermon sur l'Etat religieux, sur le Re- noncement religieux et les Récompenses qui lui sont promises. 2 1 3

Quatrième sermon sur l'Eîat religieux, sur V Oppo- sition mutuelle des religieux et des chrétiens du siècle. , 248

Cinquième sermon sur l'Etal religieux , sur la Com- paraison des personnes religieuses avec Jésus- Christ ressuscité. ir^g

Sixième sermon sur l'Etat religieux, jz/r V Alliance de lame religieuse avec Dieu. 3i2

ORAISONS FUNÈBRES.

Oraison funèbre de Henri de Bourbon , prince de Condé ,_ et premier prince du sang. 343

VI SERMONS CONTENUS DANS CE VOLUME.

Oraison funèbre de Lous de Bourbon , pT

Coudé , et premier priice du sang, P ô85

Eloge de Monsieur le prenier président juamoi- gnon, ^39

Sermon/^o«r la fête de sdnt Benoit, 44^

SERMON

SERMON

POUR LA FETE

Ï)E SAINTE MAGDELEINE.

Et ecce mulier quae erat in clvitate peccatrix , ut cognovit quod Jésus accubuisset in domo pharissei , attulit aldbastruni uncueuti, et staus retro secus pedes ejus, lacrymis cœplt rigare pedes ejus , et capilUs capitis sui tergebat.

En même temps une femme de la ville qui ctoît de mauvaise vie , ajant su que Jésus-Christ mangeait chez un pharisien y apporta un vase d'albâtre plein d'une huile de parfum , et s" étant prosternée à ses pieds , elle commença à les arroser de ses larmes y et elle les essujra avec ses cheveux. En saint Luc chap. 7.

*f^ETTE femme que l'évangile nousreprésente aujour- d'hui , et qui doit faire tout le sujet de nos considéra- tions, selou la pensée des Pères et dans le sentiment même de l'E^^lise, c'est la bienheureuse Magdeleine, dont l'histoire vous est aussi connue qu'elle est pour vous édifiante et touchante. Mulier in clvitate pec- catrix : Femme, il est vrai , pécheresse, mais pré- destinée de Dieu pour être un vaisseau d'élection et de sainteté; femme autrefois décriée par les désordres de sa vie , mais ensuite illustre par sa pénitence; femme auparavant le scandale des âmes , mais depuis l'exemple le plus éclatant dune parfaite conversion, Yoilà , dis-je , chrétiens, ce qui nous est ici proposé , TOME XIII. I

2 POUR LA FÊTE

el ce que Dieu , par une providence parliciilière , a voulu rendre public , afin que les grands pécheurs du monde eussent dans la personne de celle sainle, et un puissant molif de confiance , et un vrai modèle de péniicnce : un puissant molif de confiance , pour ne pas tomber dans le désespoir, quelque éloignés de Dieu qu'ils paroissenl; et un vrai modèle de péni- tence, pour ne pas présumer de la miséricorde de Dieu jusqu'à négliger le soin de leur salut. Car je puis bien dire à une ame chrétienne engagée dans le péché, ce que saint Ambroise, parlant de David, ilisoil à l'empereur Théodose : Qiii secutus es erran^ iem^ sequere pœnitentem ; Ame criminelle et infidèle à Dieu , si vous avez eu le malheur de suivre Magde- leine dans ses égaremens , consolez-vous; car, puis- qu'elle a trouvé grâce auprès de Dieu, que n'avez- vous pas droit d'espérer ? mais tremblez , si , l'ayant suivie dans ses égaremens , vous ne la suivez pas dans son retour et dans sa pénitence. Et en effet, que ne devez-vous pas craindre, si un exemple aussi salu- taire et aussi convaincant que le sien , qui a converti tant de cœurs endurcis, ne fait pas la même impres- sion sur vous? Magdeleine, chrétiens, est la seule qui paroisse, dans l'évangile , s être adressée à Jésus- Christ en vue d'obtenir la rémission de ses péchés. Les autres , qui éloient juifs d'esprit et de cœur aussi- bien que de religion , ne recouroient à lui que pour obtenir des grâces temporelles , pour être guéris de leurs maladies , pour être délivrés des démons qui les tourmenioient : el si Jésus-Christ les converlis- soit , c'éloit presque contre leur intention ; mais

OE SAINTE MAGDELEINE. 3

Magdelelne cherche Jésus-Christ pour Jésus-Christ même , et dans le sentiment d'une véritable contri- tion. Tâchons donc à nous former sur ce grand mo- dèle , et pour cela , implorons le secours du ciel par l'intercession de Marie. Ai^e , Maria.

Donner sur la pénitence des règles et des préceptes, c'est un long ouvrage, chrétiens, et qnl souvent ne produit rien moins dirtis les esprits des hommes que ce qu'on en alîendoil et que l'on avoit droit de s'en promettre; mais donner un modèle vivant de la péni- tence , c'est une instruction abrégée, dont tous les esprits sont capables, ei une espèce de conviction à laquelle il est comme impossible de résister : or c'est ce que j'entreprends aujourd'hui. Il n'y a personne dans cet auditoire, en quelque disposition et en quelque état qu'il puisse être, qui n'ait besoin de se convertir : car nous disons tous les jours à Dieu , et nous ne croyons pas lui faire une prière inutile ; Coiwerte nos, Deus (i); Seigneur, convertissez- nous. Soit que nous soyons dans l'état de sa grâce , soit que nous n'y soyons pas , soit que nous com- mencions à marcher dans la voie de Dieu, soit que nous y soyons plus avancés , il y a pour nous un certain changement de vie auquel Dieu nous appelle et en quoi consiste notre conversion. Il est donc im- portant que nous ayons devant les yeux une idée sensible nous puissions reconnoître tous les ca- ractères dune vraie pénitence : or c'est ce que l'évan- gile nous propose dans la personne de Magdeleine ;

(0 Ps. 84.

X.

4 POUR LA FÊTE

car je trouve que sa pe'nlience a eu Irois qualités : quelle a été prompte , qu'elle a élé j»éiiércuse tt qu'elle a élé efficace. Pénitence de Magdeleine , pé- nitence prompte , pour surmonter tous ces relarde- mens si ordinaires aux pécheurs : c'est la première partie; pénitence généreuse , pour triompher de tous les obstacles , et en particulier de ces respects hu- mains qui arrêtent tant de pécheurs : ce sera la se- conde partie; pénitence efficace, pour sacrifier à Dieu tout ce qui avoii élé la matière et le sujet de son péché : vous le verrez dans la troisième partie. Je m'en tiendrai ù ce que nous dit l'évangile, dont je veux seulement vous faire une simple exposiliou,

PREMIÈRE PARTIE.

La promptitude à suivre l'atlrait et le mouvement de l'esprit de Dieu , quand il s'agit de conversion , c'est le premier caractère de la véritable pénitence, et celui que je remarque d'abord dans l'exemple de la bietdieureuse Magdekine. Ui cognoi>it , dil l'Evan- gélisle : Siîôt qu'elle connut, c"esl-à-dire , dans le moment même que Dieu lui ouvrit les yeux, et que la glace , par ses saintes lumières , lui éclaira l'esprit , elle renonça à son péché; elle n'hésita point, elle ne délibéra point, elle n'écouta point l'esprit du monde qui lui inspiroit de ne rien précipiter, et de ne pas faire légèrement une démarche d'un aussi grand éclal , et qui devoit avoir d'aussi longues suites que celle-là; elle n'eut point de mesures à prendre, ni d'alFaires à régler, avant que d'en venir à l'exé- cution. Tous ces délais que l'amour-propre tâche à

DE SAINTE MAGDELEINE. 5

ménager quand une ame chrétienne est sur le point de se convertir, et, comme parle saint Grégoire pape , qui sont déjà une demi-victoire remportée sur elle par le démon ; tous ces raisonnemens, disons mieux , tous ces prétextes , que la prudence du siècle ne manque pas d'opposer à un pécheur pour lui persuader qu'il ne faut point aller si vîie , et que, dans les choses même de Dieu , on ne sauroit pro- céder avec trop de circonspection , tout cela , dis-je , ne fitnulle impression sur son cœur; elle n'attendit point un temps plus commode et une occasion plus favorable: pourquoi? parce qu'elle agissoit déjà par l'esprit de la pénitence. Or, en matière de pénitence, dit saint Chrysostôme, à une ame qui connoît Dieu , il n'est pas même permis de délibérer , non plus qu'en matière de foi , il nest pas même permis de douter. Quiconque doute volontairement, n'a pas la foi, disent les théologiens; et quiconque délibère, n'a pas l'esprit ni la vertu de la pénitence : car , à parler exactement , la pénitence est l'accomplissement ac- tuel de tous les désirs et de toutes les délibérations. Se convertir, ce n'est pas raisonner, mais conclure; ce n'est pas proposer, mais exécuter; ce n'est pas vouloir se résoudre , mais être déjà résolu : d'où il s'ensuit que , tandis que je consulte , que je raisonne , que je délibère , je ne me convertis pas.

Voilà , chrétiens , ce que Magdeleine comprit d'abord, et voilà pourquoi le texte sacré porte: Ut cognovit ^ Dès qu'elle connut. Ah ! mes frères, re- marque saint Augustin , que celte parole exprime

6 POUR LA FÊTE

bien le mystère de la grâce ! Ut cognovit ; elle so convertit dans l'instant même qu'elle connut, parce que le temps de la connoissance est celui de la pé- nitence. En effet, ajoute ce saint docteur, on ne se convertit point sans connoître , et connoilre , à l'égard des prédestinés et des élus , est le point décisif de la conversion : parce que dans un prédestiné , cette connoissance dont je parle produit infaillible- ment l'amour , et que l'amour est la conversion par- faite du pécheur. Il y avoit des années entières que Magdeleine étoit engagée dans le désordre d'une vie scandaleuse, et qu'elle ne se convertissoit pas: pourquoi ? parce qu'elle ne connoissoit pas encore ce qui la devoil loucher , ou , pour m'exprimer plus correctement , parce qu'elle ne le connoissoit pas de cette manière spéciale qui fait le discernement des âmes dans l'exercice de la pénitence. Elle n'attend pas à demain pour se convertir , parce qu'elle ne sait pas si elle connoîlra demain , de cette espèce de connoissance particulière qui fait que l'on se convertit véritablement ; elle se convertit aujourd'hui , parce qu'elle connoît aujourd'hui : C/7 ^^?^;2c»^^zV. Aupara- vant, quoiqu'elle eût des lumières plus que suffi- santes pour être inexcusable devant Dieu et pour comprendre ce que Dieu demandoit d elle , on peut dire qu elle éîoil dans les ténèbres et dans l'aveugle- ment du péché; et c'est pour cela qu elle ne cherchoit pas Jésus-Chribt. Demain ce rayon favorable de grâce dont elle est prévenue , auroit peut-être cessé pour elle , et c'est pour cela qu'elle ne remet pas à ce len-

DE SAINTE MAGDELEINE. 7

demain. C'est aujourd'hui qu'elle est éclairée, et c'est aujourd'hui qu'elle marche : Amhulate , dùm lucem hahetis (i).

Mais encore qu'est - ce que connut Magdeleine , qui la détermina en si peu de temps , et qui fut ca- pable de la porter à une conversion si subite et si prompte? Ce qu'elle connut , deux choses: premiè- rement , que cet homme qu'elle cherchoil , étoit Jésus, c'est-à-dire sauveur, et sauveur des âmes : Ut cognovit quhà Jésus esset ; et en second lieu , que ce Sauveur étoit dans la maison du pharisien, c'est-à-dire , que la maison du pharisien étoit le lieu marqué dans l'ordre de la prédestination divine , elle devoit trouver l'auteur de son salut : Ut cognoi'it (juhd Je su s esset in domo pharisœi. C'est ce qui l'oblige à ne point différer. Elle connutque celhomnie qui passoit dans Jérusalem pour un prophète , éloit en effet le Messie promis par les prophètes , et par conséquent le Sauveur du monde ; et de vient qu'elle se hâta de recourir à lui. Elle ne considéra point, dit saint Grégoire pape, que Jésus éloit un Dieu de majesté devant qui les anges tremblent ; que c'éloit un Dieu de sainteté qui a en horreur les âmes mondaines et impures ; que c'étoit un Dieu sévère et juste, qui ne peut se dispenser de punir les crimes ; que c'éloit un Dieu-homme , venu pour la ruine aussi bien que pour la résurrection de plusieurs en Israël : tout cela l'auroit troublée , et eût pu apporter du re- tardement à son dessein. Elle ferma donc les yeux à tout cela; de toutes les qualités de Jésus-Christ, elle

(i) Joan. 12.

8 POUR LA FÊTE

n'envisagea que celle de Jésus même : Ut cngnovit qvbd Jésus esset. C'est un Sauveur, dit-elle, et je suis perdue ; c'est un rédempteur, et je suis esclave ; c'est un médecin , et je s^iis accablée de maux. Allons ; et pourquoi remettre? nous n'en trouverons jamais lin plus puissant ni plus misércordieux que lui ; re- culer , c'est lui faire injure et diminuer la j^loire de son nom : car puisqu'il est Jésus et Sauveur , pour- quoi ne me sauvera-l-il pas dès aujourd'hui; et pour- quoi ne me donnerai-je pas à lui dès ce moment, puisque dès ce moment je lui appartiens , et que je suis le prix de sa rédemption ? Mais il est chez le pharisien qui Ta invité à manger ; et ce sera un contre- temps de l'aborder dans une pareille conjoncture. Ah ! chrétiens , un contre-temps ! au contraire, elle se hâte, parce qu'elle sait qu'il est chez le pharisien : JJt cognovit quàdJesus esset in domo pharisœi. Bien loin d'attendre qu'il en soit sorti, elle se fait un devoir de l'y trouver, et elle ne veut point d'autre heure que celle oii elle apprend qu'il est à table avec les conviés, parce qu'en même temps Dieu lui fait connoîlre dans le secret du cœur , que ce moment- est le moment précieux et bienheureux pour elle , le temps de la visite du Seigneur, le jour du salut îiuquel sa conversion est attachée ; que le Sauveur 3i*est entré chez le pharisien que pour cela ; que c'est , et non point ailleurs , que la grande alîaire de sa conversion se doit traiter; que ce banquet est l'occa- lon ménagée dans le conseil de la Providence, uni- quement pour cette fin ; que Jésus-Christ l'y attend; qu'il y est avec tous les remèdes de sa grâce cl de

DE SAINTE MÂGDELEINE. 9

sa miséricorde pour la guérir , er que si elle laisse passer cette heure et ce moment , elle causera un désordre dans la disposition de son salut éternel, dont les suites seront irréparables. Encore une fois, chré- tiens, voilà ce que Magdeleine connut, et ce qui la rendit si diligente et si active : Ut cognovît.

Mais surtout elle aima, elle fut pénétrée de cette charité divine , qui , selon le Prophète royal , par l'impression de ses mouvemens , change les âmes qu'elle sanctifie en autant d'aigles mystérieuses. Or puisqu'elle aima ce Dieu fait homme , de l'amour le plus saint et le plus parfait , il ne faut pas sélonner qu'elle rompît si promptement les liens qui la sépa- roient de lui et qui l'attachoient au monde : car aimer et vouloir être un moment sans se remettre dans les bonnes grâces de celui qu'on aime, sans lui sa- tisfaire dès qu'on lui a déplu ; sans accomplir ce qu'il désire , ce qu'il demande avec instance , et ce qui dépend de nous , ce sont des choses qu'il est bien ditiicile d'accorder ensemble dans les amitiés du siècle, mais qui deviennent absolument incompa- tibles dans l'amour de Dieu.

AppJiquons-nous donc l'exemple de cette illustre pénitente; et pour commencer à en tirer le fruit que Dieu prétend , permettez-moi de raisonner avec vous et avec moi-même sur la diiiérence de sa conduite et de la nôtre. Car enfin , mes chers auditeurs , c'est sur quoi ij faut aujourd'hui que nous nous expliquions. à Dieu ; et si nous ne le faisons pas, c'est sur c^oi Dieu nous jugera. Qu'il faille nous convertir un jour , nous le savons; que pour cela il faille renoncer à

JO POUR LA FéTE

des engagemens et à des commerces qui sont les sources de nos désordres , nous n'en disconvenons pas ; qu'étant tombés dans Ja disgrâce de Dieu , ce soit une nécessité indispensable de faire pénitence , nous en sommes convaincus : mais quand sera cette pénitence , mais quand sera ce renoncement , mais quand sera cette conversion ? c'est à quoi nous ne répondons jamais. Il y a peut-être des années en- tières que nous roulons dans un train de vie , ou lâche et imparfaite , ou même impie et criminelle, entassant chaque jour péchés sur péchés. Nous voyons bien qu'il en faut sortir, que persévérant dans cet état nous remplissons insensiblement la mesure de nos crimes , et qu'enfin nous pourrions mettre ainsi le comble à notre réprobation; cependant nous n'en- treprenons rien. Nous terminons tous les jours des affaires de nulle conséquence, ne voulant pas qu'elles demeurent indécises; et pour celle de notre conver- sion, qui est l'importante affaire, nous ne la con- cluons jamais.

De dire qu'à en user de la sorte , il y a , non pas de la témérité et de l'imprudence, mais de l'enchan- tement et de la folie , parce que c'est manquer à la plus essentielle charité que nous nous devions à nous-mêmes ; de s'étendre sur les trois risques affreux que nous courons eu différant notre pénitence , l'un , du temps , l'autre , de la grâce , et le troisième , de notre volonté propre qui nous manquera; d'insister sur le caprice et sur la bizarrerie de notre esprit, qui fait que nous voulons toujours faire pénitence dans un temps chimérique et imaginaire elle ne

DE SAINTE MAGDELEINE. II

dépend pas de nous , c'est-à-dire , dans le futur , et qne nous ne la voulons jamais faire dans un temps réel elle est en notre pouvoir , c'est-à-dire , dans le présent; de vous montrer l'excès de voire pré- somption , qui va jusques à prétendre que la grâce vous attendra, et qu'après l'avoir cent fois rebutée, nous ne laisserons pas de la trouver prête, dès qu'il nous plaira qu'elle le soit ; de déplorer le peu de con- noissance que nous avons de nous-mêmes , quand nous croyo;is que nous serons toujours maîtres de notre coeur pour en disposer à notre gré ; enfin , de vous remettre dans l'esprit ces pensées terribles des Pères de l'Eglise , que tout ce que nous gagnons à difîerer, c'est de nous rendre encore Dieu plus irré- conciliable , c'est d'éloigner de nous sa miséricorde , c'est d'amasser un trésor de colère pour le jour de sa justice, c'est de nous endurcir dans le péché, et de devenir, par une suite nécessaire , plus incapables de la pénitence chrétienne; à moins que Dieu, for- çant, pour ainsi parler, toutes les lois de sa provi- dence , ne fasse un coup en notre faveur, qui , dans l'ordre même surnaturel, doit passer pour un mi- racle : tout cela , je l'avoue , ce sont des raisons pres- santes, touchantes, convaincantes, et qui, bien mé- ditées, devroient aller d'abord , comme dit saint Paul , jusqu'à diviser votre ame d'elle-même par l'eflbrt de la contrition : Pcrliîigens iisque ad divisioncm ani- (i). Mais ces raisons, après tout, nous touchent communément assez peu; quoiqu'elles soient prises de notre intérêt, cet intérêt ne regardant que des

(OHcbr./,.

12 POUR LA FÊTE

biens invisibles et des biens à venir, il agit si lente-

inenl âur nous , qu'à peine nous fait-il faire la moindre démarche; autant que celui du monde est efficace pour nous exciter, autant celui-ci est-il foible et languissant. Nous nous aimons , nous craignons de nous perdre , et néanmoins, insensés que nous sommes , nous ne prenons nulle sûreté, nous demandons toujours trêve, et, au hasard de tout ce qui en peut arriver, nous disons toujours à Dieu : Paiientiam hahc in me (\). Que nous manque-t-il donc pour nous rendre plus vifs et plus aglssans? ah ! chrétiens , un peu de cette charité qui triompha du cœur de Magdeleine , et dont les opérations sont aussi promptes que ses conquêtes sont miraculeuses. Car voilà, mes frères, dit saint Bernard, le privilège et le mystère de l'amour de Dieu : ce que la crainte de notre damnation ne peut obtenir de nous , l'amour de Dieu l'obtient sans résis- tance ; avec la crainte de l'enfer, ou délibère; mais avec l'amour de Dieu on agit. A peine l'a-t-on senti , que l'on court, que l'on vole dans la voie des com- mandemens. C'est assez d'avoir une étincelle de ce feu sacré que Jésus -Christ est venu répandre sur la terre , avec cela on a honte d'avoir tant disputé, avec cela on se fait des reproches d'avoir si long-temps résisté à Dieu.

Or à quoi tient-il qu'il ne prenne dans nos cœurs , ce feu divin? Magdeleine connoissoit-elle mieux Jésus-Christ que nous ne le connoissons? et même ne puis-je pas dire que nous le connoissons mieux qu'elle ne le devoit connoîlre lorsqu'elle s'attacha si forte- Ci) Malvli. 18.

DE SAINTE MAGDELËINE. l3

tilenl et si proniplemeiu à ce Dieu sauveur? La foi du christianisme ne nous en découvre-t-elle pas des dîoses qui ëtoienl alors cachées pour cette pénitente? Pourquoi donc tarder davantage, et sans aller plus loin, pourquoi, avant que de sortir de cette église et de nous retirer de cet autel Jésus-Christ est en- core , non plus en qualité de convié , comme il éloit chez le pharisien , mais en qualité de viande et de breuvage , en qualité de viclirae immolée pour nous, en qualité de sacrificateur et de pasteur; pourquoi , dis-je, ne nous pas donner à lui? Faisons nne fois ce que tant de fois nous avons proposé de faire , et disons-lui: Non, Seigneur, ce ne sera ni dans une année ni dans un mois ; mais dès aujourd'hui : car il n'est pas juste que je veuille temporiser avec vous ; ce ne sera point quand je me trouverai dégagé de telle et telle affaire : car il est indigne que les affaires du monde retardent celle de mon Dieu ; ce ne sera point quand je me verrai sur le retour de l'âge : car tous les âges vous appartiennent , et ce seroit un outrage pour vous bien sensible , de ne vouloir vous réserver que les derniers temps et le rtbul de ma vie. Dès maintenant, Seigneur, je suis à vous, et j'y veux être; recevez la protestation que j'en fais, et confir- mez la résolution que j'en forme devant vous. C'est ainsi , chrétiens , que nous imiterons la promptitude de Magdeleine. 11 y aura des obstacles et surtout des respects humains à surmonter; mais c'est encore pour cela que notre pénitence, comme celle de Magde- leine, doit être généreuse , vous l'ailez voir dans la seconde partie.

l4 POUR LA FllTE

DEUXIÈME PARTIE.

Rien n'est plus opposé à la vraie pénile)ice que celte vue de la créature , que nous appelons respect humain; et la raison qu'en apporte saint Chrysos- lôme, est bien naturelle : Parce que la pénilence, dit-il, est une vertu essentiellement fondée sur le res- pect que nous avons pour Dieu , ou plutôt n'est rien autre chose qu'un respect pour Dieu aimé, révéré, et jugé digne d'être recherché préférablement à toutes les créatures. Or Dieu conçu de la sorte, et celle préférence due à Dieu ainsi expliquée , exclut néces- sairement tous les respects humains. Cependant , chrétiens , il faut l'avouer et le reconnoîlre avec dou- leur; c'est un dangereux ennemi que ce respect hu- main , puisque la grâce, toute puissante qu'elle est, est tous les jours obligée de lui céder; puisque c'est le plus grand obstacle qu'elle trouve dans le cœur de riiorame; puisqu'elle a besoin , pour le surmonter, de toute sa vertu , et qu'elle n'est jamais plus efficace et plus victorieuse que lorsqu'elle en vient à bout : or c'est ce quelle a fait , et de la manière la plus écla- tante, dans la personne de la bienheureuse Magde- leine. D'où je conclus toujours que la pénitence de celte sainte nous est justement proposée parle Saint- Esprit comme le modèle de la pénitence des pé- cheurs : vérité dont vous êtes déjà persuadés, mais qui vous touchera encore plus sensiblement , à mesure que je vous la représenterai dans la suite de notre évangile.

Car, prenez garde, s'il vous plaît: Magdeleine se

DE SAINTE MAGDELEINE. l5

sent appelée de Dieu ; et la grâce qui opère en elle , par un mouvement secret , la presse de s'aller jeter aux pieds de Jésus-Christ dans la maison du phari- sien. Mais quoi! ira-l-elle se produire au milieu d'une assemblée, dans un repas de cérémonie? s'exposera- t-eile à la censure des conviés? se fera-t-elîe passer pour une imprudente et une insensée, après s'être déjà décriée comme une femme perdue ? donnera- t-elle sujet de parler à toute une ville, et que dira-t-on de son procédé ? comment inlerprétera-t-on cet em- pressement? quelle matière de discours et de raillerie, pour ceux qui, ne pénétrant pas dans ses intentions, jugeront d'une telle action avec malignité? Ah! mes frères , répond saint Augustin , voilà l'ennemi ter- rible et redoutable dont il faut que Magdeleine, ou plutôt que la grâce triomphe. Cette crainte de la cen- sure et des jugemens du monde , ce respect humain , c'est le second démon qu'elle sait vaincre , et dont elle s'affranchit. Elle a été jusqu'à présent une femme mondaine et sans pudeur , dit Zenon de Vérone ( cette pensée est belle, et vous paroîtra aussi solide qu'elle est ingénieuse ); elle a été jusqu'à présent une femme mondaine , et elle en a retenu le front : voilà pourquoi elle ne sait ce que c'est que de rougir: Frons meretricisfacta est tibi , nescis eruhescere {}), C'est-à-dire, pour appliquer ces paroles à mon sujet, quoique dans un sens bien différent de celui de l'Ecri- ture , Magdeleine a quitté le luxe d'une mondaine, l'impureté d'une mondaine, l'avarice insatiable d'une mondaine , les arlilices et les ruses d'une mondaine ,

(i) Jerem. 3^

l6 l'OUR LA FÊTE

parce que tout cela ne pouvoit servir qu'à sa perle et à sa ruine; mais «^lle s'est réservé le front d'une mondaine pour ne point rouj^ir, parce que cela pou- voit lui être encore utile, et étoit morne nécessaire à sa pénitence ? Frons meretricis fada est iihi. Et pourquoi , ajoute saint Grégoire pape , rougiroil-elle d'aller trouver Jésus-Christ, et de lui découvrir ses plaies, puisque c'est lui seul qui doit être l'auteur de sa guérison? Non, non, dit ce saint docteur, cela n'enlroit pas dans une ame aussi éclairée et aussi solidement convertie que Magdeleine ; elle avoit trop de sujets en elle-même qui la confondoient, pour en prendre d'ailleurs ; et elle ne crut pas que rien de tout ce qui éloit hors d'elle lui dût causer de la honte , parce qu'elle savoit bien que tout son mal étoil au-dedans d'elle-même: Qiiia semeiipsam gra- viter eruhescebat iniùs , niliil esse credidit quod ve- recundaretur foris.

C'est ainsi qu'elle raisonna, et c'est ainsi que l'amour qu'elle conçut pour Jésus-Christ, la rendit généreuse ; convertissant en elle ( ne vous offensez pas de ce terme ) , convertissant en elle , si j'ose ainsi parler , l'effronterie du péché dans une sainte effronterie de la pénitence : car pourquoi ne me seroil-il pas permis de m'exprimer de la sorte, puisque Tertullien nous parle bien de la sainte impru- dence de la foi ; et que la charité n'est pas moins hardie à mépriser, dans la vue de Dieu, les consi- dérations du monde , que la foi dans la pensée de cet auteur , à se glorifier des humiliations de la croix. Mais , me direz-vous , quels respects humains Mag- deleine

DE SAINTE MAGDELEINE. 17

delelne eut-elle à surmonter dans la démarche qu'elle fit en se déclarant au Sauveur du monde , et devant une nombreuse compagnie ? C'étoit une pécheresse connue, et qui passoit pour telle dans Jérusalem; que pouvoit-elle donc avoir à ménager ou à craindre? Ah ! meschers auditeurs, c'est pour cela même que, suivant les lois du monde , elle avoit tout à craindre et à ménager. Il est vrai, c'étoit une pécheresse et une pécheresse connue : Mulicr in ciiitate pecca- irix ; mais vous savez ce que produit le péché dans nous , et ce qui seroit presque incroyable , si l'ex- périence ne le vérifioit pas. L'etibt du péché , sur- tout quand il est formé en habitude , est de nous rendre honteux pour le bien , et en même temps hardis et ellVontés pour le mal. Au lieu que Dieu ne nous a donné la honte, ou, pour parler plus exactement , le principe de la honte , que comme ua préservatif contre le péché; le péché , dont le carac- tère est de pervertir en toutes choses l'ordre de Dieu , fait que nous employons cette honte à ce qui devroit être le sujet de noire gloire , je veux dire aux exer- cices et aux devoirs de la pénitence chrétienne; et que nous faisons gloire de ce qui devroit être le sujet de notre honte, c'est-à-dire , du péché même. Ainsi un homme du siècle aura fait une profession ouverte d'être impie et liberîin , et il ne s'en sera pas caché : forme-t-il la résolution de changer de vie ? dès-là il devient timide, et n'ose plus, ce semble, paroiire ce qu'il veut être et ce qu'il est. Il ne rougissoif pas d'une action criminelle, et maintenant il rougit d'une action de piété. De même une femme du monde se TOME XIII. 2

l8 POUR LA FÊTE

sera peu mise en peine de causer du scandale à toute une ville, et en cela elle se sera rendue indépen- dante des respects humains; mais qu'elle prenne le parti de retourner à Dieu , et qu'on lui parle d'en donner des marques pour satisfaire à l'obligation d'édifier par sa conduite ceux quelle a scandalisés par ses mauvais exemples , c'est à quoi elle oppose cent difficultés. Elle n'a pas craint de passer pour mondaine , et elle craint par-dessus tout de passer pour dévote , c'est-à-dire , pour servante de Dieu. Voilà le désordre du péché , mais que fait la grâce de la pénitence? elle corrige ce désordre, en réta- blissant dans nous un ordre tout contraire : car au lieu que le péché nous rendoit hardis pour le mal et timides pour le bien , cette grâce de conversion nous rend hardis pour le bien et honteux pour le mal. Dans l'état du péché, nous avions des égards pour les hommes et nul respect pour Dieu ; et la pénitence nous inspirant le respect de Dieu , nous affranchit de celui des hommes. En fut-il jamais une preuve plus sensible que l'exemple de Magdelelne? élu- dions, chrétiens , étudions cet admirable modèle. Elle entre chez le pharisien ; elle paroîtdans la salle du festin avec un saint mépris des conviés , sans craindre de les troubler , sans s'arrêter à ce qu'ils diront , sans se distraire un moment en leur rendant des civilités inutiles , et même sans penser à eux : voilà le res^pect de la créature anéanti. Mais en même temps elle n'ose paroître en face devant Jésus-Christ ; elle se tient derrière lui , les larmes aux yeux : Stans retrà ; elle demeure prosternée à ses pieds : Secus

DE SAINTE MAGDELEINEo 19

p£des , et elle a tant de vénération pour sa per- sonne , qu elle n'a pas l'assurance de lui parler : voilà le respect de Dieu rétabli dans son cœur. Elle est exposée à l'injustice d'autant de censeurs qu'elle a de témoins de sa pénitence; le pharisien la condamne comme une pécheresse , et le blâme en retombe sur Jésus-Christ même : Hic si esset propheta , sciret utiquè quœ et qualis est mulier quœ tan gît illum , quia peccatrix est (1); Si cet homme étoit pro- phète , il sauroit que celle qu'il souffre à ses pieds , est une femme de mauvaise vie. Sur quoi saint Gré- goire de INysse , prenant k défense de Jésus-Christ , fait une réponse bien judicieuse. Tu le trompes , Simon , dit-il à ce pharisien ; et en voulant raison- ner , tu pèches dans le principe ; tu crois que Jésus- Christ n'est pas un prophète, parce qu'il souffre que Magdeleine lapproche; et cest pour cela qu'il est prophète et plus que prophète, puisqu'il a eu la vertu de l'attirer : car ce don d'anirer les pécheurs et de les sanctifier , est la grâce particulière des pro- phètes et des hommes de Dieu. Ainsi le pharisien tomba dans une double erreur : car il ne crut pas Jésus-Christ prophète , et il l'éioit : il crut Magde- leine pécheresse , et elle ne l'éioit plus; il jugea ce qui n'étoit pas , et il ne connut pas ce qui étoit ; mais quoi qu'il en soit, Magdeleine méprisa ses juge- mens et ses erreurs; et animée du seul amour de Dieu qui la possédoit , elle s'alla jeter aux pieds de Jésus-Christ : voilà ce qui s'appelle une pénitence

(i) Luc. 7.

2,

20 POUR LA FETE

généreuse , el ce que nous sommes indispensable- ment obligés d'imiter.

Car soyons bien persuadés, chréliens, de celte maxime , et établissons-la comme une des règles les plus certaines de notre vie : tandis que le respect humain nous dominera, tandis que nous nous ren- drons esclaves des jugemens des hommes , tandis que nous craindrons d être raillés et censurés , quoi que nous fassions, nous ne sommes point propres pour îe royaume de Dieu. Qu'est-ce qui arrête aujour- d hui les effets de la grâce dans la plupart des amcs ? qu'est-ce qui empêche mille conversions, qui se fe- roient infailliblement dans le monde? un respect humain. Un homme dit : Si je m'engage une fois à mener une vie chrétienne et régulière , quelle figure ferai-je dans ma condition ? Une femme dit : Si je renonce à ces visites et à ces diverlissemens , quelles réflexions ne fera-t-on pas ? On se donne l'alarme h soi-même; on se demande : Comment poiirrai-je soutenir la contradiction et les discours du monde ? avec cela il n'y a point de bons désirs qui n'avortent, point de résolutions qui ne s'évanouissent , point de ferveurs qui ne s'éteignent. On voudroit bien que le siècle fùl plus équitable, et que, sans choquer ses lois ni s'attirer ses mépris , il y eût , non-seulement de la sûreté, mais de l'honneur même selon le monde à prendre le parti de la vraie piété : car on sait que c'est le meilleur parti ; on se tiendroit heureux de l'embrasser, et on ne doute point que l'on n'y trouvât des avantages bien plus solides que partout ailleurs ;

DE SAINTE MAGDELEiNE,

mais la loi tyrannique du respect humain nous reiienl; et l'on aime mieux, en se perdant, se soumettre à cette loi , que de se maintenir dans sa liberté en sau- vant son ame. Or c'est cette loi, chréiiens, qu'il faut combattre et détruire en nous par la loi souveraine de l'amour de Dieu. Que dira-t-on de moi si je change de conduite ? on en dira tout ce qu'on voudra; mais je veux être fidèle à mon Dieu : or je ne puis lui être fidèle, et avoir ces complaisances pour les hommes; c'est saint Paul qui me l'apprend : Si hominihus pla- cer em ^ Christi servus non cssem (i). Il fliul donc que je sois résolu à déplaire aux hommes , à être raillé et contredit des hommes, pour commencer de vivre à Dieu. Mais je ferai parler de moi dans le monde; le monde parier^ selon ses maximes, et moi je vivrai selon les miennes. Si le monde est juste , s'il est chré- tien , il s'édifiera de ma conduite; et s'il ne l'est pas, bien loin de chercher à lui plaire , je dois l'avoir en horreur. Or il ne l'est pas , et il est même perverti jusqu'à ce point, de ne pouvoir soufTrir la vertu sans la censurer : il faut donc que je le réprouve, et que je le déteste lui-même. Mais je passerai pour un esprit léger , pour un esprit foible , ou pour un hypocrite. Si je suis tel que je dois être, toutes ces idées s'effa- ceront bientôt , et ma conduite répondra à tous ces reproches. Mais quoi que je fasse , on me méprisera : que je sois méprisé , j'y consens; je ne le puis être pour un meilleur sujet. N'est-ce pas pour cela que je suis chrétien? Daas la religion que je professe,

(i) Galat. I.

22 POUR LA FÊTE

les mépris du monde sont plus honorables que tous ses éloges.

Mais cette résolution que je prends est bien difficile à soutenir. Difficile, chrétiens? vous vous trompez, permettez-moi de vous le dire. Rien n'est plus aisé ; car ce que vous voulez faire pour Dieu , ne l'avez-vous pas fait cent fois , et ne le faites-vous pas encore tous les jours pour le monde et pour les intérêts du monde ? j'en appelle à votre propre témoignage. Y a-t-il res- pect humain que vous ne surmontiez pour une for- tune temporelle , que vous ne surmontiez pour une ptission , que vous ne surmontiez pour votre santé , et cela sans peine? Or, il est bien indigne que vous trouviez difficile pour Dieu , ce qui vous devient si facile pour mille autres sujets. Mais quand la chose seroit aussi difficile que vous le prétendez , n'est-il pas juste que vous fassiez quelques efforts pour le salut? n'est-ce pas une assez importante affaire, et pouvez-vous en acheter trop cher le succès ? Dieu n'est-ll pas un assez grand maître, et quand il s'agit de rentrer en grâce avec lui, qu'y a-t-il d'ailleurs à ménager? Cependant, chrétiens, il reste encore un dernier caractère que doit avoir notre pénitence , comme celle de Magdeleine, qui fut une pénitence efficace ; et c'est ce que je vais vous expliquer dans la troisième partie.

TROISIÈME PARTIE.

On ne peut mieux exprimer en quoi consiste l'effi- cace de la pénitence chrétienne , que par ces adrni-

DE SAINTE MAGDELEINE. 23

rables paroles de saint Paul : Sicut exhihuistis mem- hra vestra servire immundiiiœ et iniquitati ad ini" quitatem , ita nunc exhihete memhra vestra servire juslitiœ ad sanctijicationem (i) ; Mes frères, disoil aux Romains le grand Apôtre , comme vous avez fait servir vos corps à l'impureté et à l'injustice, pour commettre des actions criminelles, il faut maintenant que vous les fassiez servir à la justice et à la piété , pour mener une vie toute sainte : car c'est en cela que votre pénitence paroîtra véritable et solide. Il faut que ce qui a été la matière de votre péché de- vienne la matière de votre pénitence ; ce que vous avez donné au monde , lorsque vous en étiez les es- claves , il faut maintenant que vous le donniez à Dieu ; et les mêmes choses que vous avez employées à voire vanité et à votre plaisir, vous devez désormais les employer aux exercices de la religion ; autrement ne vous flattez pas d'être bien convertis : je n'en jugerai que par , et je ne ferai que par ce juste discer- nement de ce que vous êtes et de ce que vous n'êtes pas.

Or ne diroit-on pas , chrétiens , que saint Paul avoit entrepris de faire dans ces paroles le portrait de Mag- deleine et de sa pénitence ? Qu'est-ce que Magdeleine aux pieds du Sauveur? Ah ! répond saint Augustin, c'est une idole du monde changée en victime et con- sacrée au vrai Dieu; c'est, ajoute ce saint docteur, usant des propres termes de l'Apôtre, l'injustice et l'iniquité même qui donne des armes à la piété, le luxe qui en fournit à l'humilité, la mollesse et la

(i) Rom. 6.

24 POUR LA FÊTE

délicatesse de la chair qui prête secours à la morti- ficaiion et à l'auslérilé, afin d accomplir celle parole de l'Apôtre : Exhihete memhra veslra arma Deo, Venons au déiail. Ainsi les yeux de Magdeleine avoient éié comme les premiers organes de ces hon- teuses passions, qui commencent dans les âmes mon- daines par la curiosité de voir et par le désir d'être vu ; mais si ses yeux l'avoient perdue, c'est de ses yeux qu'elle lire ce qui doil contribuer à la sauver. Ses yeux avoient allumé dans son cœur l'amour du monde , et c'est par les pleurs qui coulent de ses yeux qu'elle l'éteint; elle n'en avoit jusque-là versé que pour de profanes objets, et que pour leur mar- quer une tendresse criminelle dont elle se piquoit; mais, dit-elle, j'en verserai pour mon Dieu, et je n'en verserai que pour lui. Non-seulement j'en ver- serai pour lui , mais sur lui , puisqu'il s'est rendu "visible; je l'arroserai de mes larmes; el mes larmes , ainsi purifiées, me purifieront moi-môme; j'en la- verai les pieds de mon Sauveur, et j'obtiendrai par d'être lavée dans son sang. Felices lacrymœ^ conclut saint Léon , quœ dum culpas ahluerunt pristinœ eonçersationis i viriutem habuêre baptismulis ! (i) Heureuses larmes qui tinrent lieu de baplême à Mag- deleiue, et qui, l'ayant rendue mille fois coupable, eurent enfin le pouvoir et la vertu de la justifier! Magdeleine , dans l'extérieur de sa personne, avoit ëté vaine jusqu'à l'excès : idolâtre d'une beauté pé- rissable , et n'oubliant rien de tout ce qui pouvoit lui attirer et lui conserver des adorateurs , elle s'étoit

DE SAINTE MAGDELEINE, 25

surtout attachée au soin de ses cheveux : vanité que TerluUien appelle une impudiciié étudiée et affeciée: Confictam et elaboratam lihidinem. Mais ces che- veux qu elle a cultivés avec tant d'affection et tant d'étude, lui seront-ils inutiles dans sa conversion? non , chrétiens : l'esprit de pénitence qui l'anime lui apprend à en faire un nouvel usage ; ils avoient été jusque-là l'ornement d'une tête pleine d'orgueil, et désormais ils seront employés à l'exercice de l'humi- lité la plus profonde. Magdeleine s'en servira pour essuyer les pieds de Jésus-Christ ; et en essuyant les pieds de ce Dieu sauveur , cette pécheresse effacera toutes les taches de ses péchés. Je serois infini, si je m'arrêtois à toutes les preuves que me fournit l'évan- gile pour établir et pour confirmer ma proposition. C'éloit une femme sensuelle que Magdeleine : par- fums , odeurs , liqueurs précieuses , c'étoient ses dé- lices; mais que sera-ce pour elle dans sa pénitence? a\h ! si dans ses mains elle porte encore un parfum exquis, ce n'est plus pour contenter ses sens, mais pour le répandre sur les pieds de son Dieu. Les disciples même de Jésus-Christ en seront surpris, ils en murmureront, ils s'en scandaliseront: Ut (juid perditio hœc P (i) Mais elle sait ce qu'elle fait, et elle ne croit pas devoir rien ménager quand il s'cgii de témoigner à son Sauveur la vivacité de son repentir et la sensibilité de son amour; pour cela, elle n'a rien de si cher à quoi elle ne veuille renoncer; pour cela , elle est disposée à se sacrifier elle-même ; irop heureuse si son sacrifice est agréable , et que Dieu

(i) Matlh. 26.

i6 POUR LA FÊTE

daigne accepter une hostie tant de fois profanée , mais enfin sanctifiée par le feu tout céleste et tout sacré qui la consume !

Tels sont désormais les sentimens de Magdeleine ; cl sans s'arrêter à de vains sentimens, tels sont les effets de sa pénitence. Or voilà , Mesdames (car c'est surtout à vous que j'adresse celte morale ) , voilà par vous pourrez juger vous-mêmes de la sincérité de votre retour à Dieu et de votre conversion. Tout le reste est équivoque , est trompeur, est faux. Ayez en apparence les plus beaux sentimens ; tenez le langage , ou le plus sublime et le plus élevé , ou le plus vif et le plus touchant ; tandis que vous en voudrez de- meurer là , sans en venir aux mêmes effets que Mag- deleine , ne comptez , ni sur tout ce que vous direz/ ni sur tout ce que vous penserez ou que vous croirez penser. Vous avez dans vous-mêmes, aussi bien que cette fameuse pénitente , tout ce qui peut contribuer à votre sanctification , et vous pouvez dire à Dieu comme \i-à.s'\A. In me sunt y Deus , vota tua (i) : Oui, Seigneur, je reconnois que tout ce que vous désires de moi, est en moi , et c'est pour cela que je suis ab- solument inexcusable si je ne vous le donne pas. Ces habits , Mesdames , dont vous vous faiies une si vaire gloire, et qui entretiennent votre luxe; ces ajuste- mens qui occupent presque tout votre esprit , et à quoi vous employez plus de temps qu'à l'affaire 3e votre salut, et qu'à toutes les affaires même humaires dont Dieu vous a chargées ; cet amour de vous-mêmes , qui vous fait rechercher avec tant de soin toutes les

(0 Ps. 55.

DE SAINTE MAGDELEINE. 27

douceurs de la vie , les compagnies , les jeux , les spectacles; surtout cet amour de votre corps, qui vous rend si attentives à le maintenir dans un cer- tain éclat, à relever son lustre par tous les déguise- mens d'une artificieuse mondanité, à lui procurer toutes ses aises ., toutes ses commodités : voilà de quoi la pénitence doit faire en vous un holocauste à Dieu, Je pourrois vous dire que le seul christianisme de- vroit vous porter à le faire , ce sacrifice : car , pour peu que vous fussiez entrées jusqu'à présent dans le véritable espit de la religion que vous professez^, vous auriez compris que c'est un esprit de retraite , un es- prit d'humilité et de mortification ; et qu'il n'est pas possible d'accorder ensemble la retraite chrétienne et les assemblées du monde , l'humilité chrétienne et le faste du monde ; la mortification chrétienne et la mollesse du monde ; mais ce qui est un devoir si indispensable pour vous en qualité de chrétiennes, combien plus encore l'est-il pour des pécheresses et des pénitentes? Si, dans une supposition imaginaire, tous ces divertissemens et ces plaisirs mondains , toutes ces délicatesses et ces superfluités ne vous avoient pas éloignées de Dieu; si vous aviez su avec tout cela lui être fidèles , peut-être tout cela vous auroit-il été moins défendu? Mais lorsque vous ne pouvez ignorer à combien d'égaremens et de péchés tout cela vous a conduites , quel prétexte pouvez- vous avoir pour n'y pas renoncer? comment pouvez- vous revenir sincèrement à Dieu , et cependant aimer ce qui si long-temps vous en a séparées? comment

28 POUR LA FÊTE

pouvez-vous quiller de bonne fol votre péché , el ne quiller pas ce qui en a élé la source empoisonnée ? comment pouvez-vous le haïr, el ne vouloir pas le détruire? or vous ne le détruirez jamais , tandis que vous n'en couperez pas la racine. Le même principe aura toujours les mêmes suites, el la môme cause produira toujours les mêmes effets.

Pourquoi la pénitence de Magdeleine fut-elle une pénitence durable? parce que ce fut une pénitence efficace. Du moment que cette sainte pénitente eut sacrifié à Dieu tout ce qui avoit entretenu jusque-là ses désordres , elle s'attacha si fortement à Jésus- Christ, qu'elle lui demeura toujours étroitement et inséparablement unie. Elle s'attacha à ce Dieu sau- veur, dit saint Bernard , dans tous les états oi^i depuis il fil paroîlre son adorable humanité ; c'est-à-dire, qu'elle s'attacha à Jésus-Christ vivant , qu'elle s'atta- cha à Jésus-Christ mourant, qu'elle s'attacha à Jésus- Clirist mort el enfermé dans le tombeau , qu'elle s'at- tacha à Jésus-Christ ressuscité et triomphant , enfin qu'elle s'attacha à Jésus-Christ glorieux dans le ciel. C'est ce que nous savons de l'évangile ; el s'il ne nous parle plus de Magdeleine après l'ascension du Fils de Dieu, la tradition nous apprend oii elle se retira, quelle vie dans sa retraite elle mena, quels exercices de piété et de mortification elle pratiqua , avec qivelle ferveur et quelle persévérance elle les continua. In- terrompit-elle jamais en effet sa pénitence ? Ah l chrétiens , quelle merveille et quelle instruction pour nous! tous ses péchés lui avoienl été rerais, et elle

DE SAINTE MAGDELEINE. 29

en avoil eu une révélation expresse de la bouche même de Jésus - Christ : Remiltuntur tihi peccata tua (1). Cependant, bien loin de diminuer ses austérités, elle les redoubla. Si le Sauveur du monde lui dit : Allez ^\\ paix : Vade in pace ; elle comprit que celle paix ne devoit être que dans le cœur; ou, si vous voulez, elle comprit que celte paix devoit consister à se faire une guerre perpétuelle , à ne se pardonner rien de tout ce que son divin maître lui avoil pardonné , à se traiter daulant plus rigoureusement qu'il l'avoil trai- tée avec plus de douceur, à crucifier sa chair, à la couvrir du cilice , à l'exténuer par l'abstinence et par le jeûne. Elle le comprit, dis-jo, et voici, chrélieus, un mystère que le monde ne peut se persuader, et dont la seule expérience vous convaincra, si vous vous mettez en éînt . comme JMagdeleine , d'en faire l'épreuve. Plus votre pénitence sera efficace, c'esî- à-dire , plus elle sera sévère , en retranchant de vos personnes tout ce qui flatloit vos sens, tout ce qui favorisoit vos passions, tout ce qui faisoil le prétendu bonheur de voire vie; et plus alors celle pénitence, qui semble au dehors si triste et si dure, vous de- viendra douce et aimable, parce que vous y trouverez l'abondance de la paix.

Car ce ne fut point une parole sans effet que celle de Jésus-Ciirisl à Magdeleine : Vade in poce ; mais cette parole divine opéra dans son cœur lout ce qu'elle signifioii. Dans un moment, cette mondaine, dégagée de la servitude du monde , commença à goûter la sainte liberté des enfans de Dieu; dans un moment, cette

(*) Luc. 7.

3o l'OUR LA FÊTE

ame exposée à tous les troubles que cause îmman-- quableraent l'amour du monde , commença à jouir d'un repos inaltérable; dans un moment, cette cons- cience déchirée de mille remords, commença à sentir cette joie intérieure que donne une sainte assurance , et que l'Ecriture compare à un repas délicieux ; dans un moment, cette pécheresse, délivrée de son péché comme d'un fardeau qui l'accabloit, commença à se trouver toute remplie de l'onction de la grâce. Ce n'étoitpoint en se ménageant elle-même, en s'épar- gnant, en sauvant de ses premières habitudes tout ce qu'elle en eût cru pouvoir réserver sans crime ; ce n'étoit point, dis-je, par qu'elle se fût établie et maintenue dans un calme si parfait; mais c'est en se dépouillant de tout, en se refusant tout , en s'im- molant toute entière elle-même, qu'elle se mit dans une disposition si tranquille et si heureuse. Car au milieu de toutes les rigueurs de sa pénitence , quel soutien et quelle consolation étoit-ce pour elle , de penser qu'elle satisfaisoit h Dieu , qu'elle s'acquittoit auprès de la justice de Dieu , qu'elle réparoit la gloire de Dieu , qu'elle se tenoil en garde contre tout ce qui pouvoit lui faire perdre l'amour de Dieu , qu'elle pu- rifioit son cœur et le disposoit à recevoir les plus intimes communications de Dieu ? El d'ailleurs qui peut dire de quelles douceurs secrètes Dieu combloit cette ame ainsi purifiée et préparée, de quelles lu- mières il l'éclairoit , de quel feu il l'embrasoit , de quelles visites il la graiifioii, quels sentimens, quels transports il y excitoii ?

Voilà, chrétiens, ce que vous éprouverez vous-

DE SAINTE MAGDELEINE. 3l

mêmes ; et si vous sortez de ce discours , délermine's comme Magdeleine à cette pénitence efficace , qui est le caractère des âmes bien converties , voiJà ce que je puis vous promettre de la part de Dieu. Fade in pace : Allez en paix , et n'écoutez point les retours de la nature. Le sacrifice que je vous demande l'ef- fiaie; et plus vous donnerez d'attention à ses frayeurs , plus elles augmenteront et vous troubleront. Mais comptez sur la parole de Jésus - Christ , et malgré toutes les frayeurs, entreprenez, commencez, agis- sez : bientôt vous verrez que c'étoient des frayeurs chimériques. Je ne vous dis pas que vous recevrez toutes les faveurs divines dont Magdeleine fut gra- tifiée dans son désert ; mais sans que Dieu vous fasse part de ces dons extraordinaires et miraculeux , je dis que, par un miracle de sa grâce encore plus grand, il vous rendra doux ce qui vous semble plus amer ; quil vous rendra non-seulement supportable, mais léger, mais agréable et aimable , ce qui vous paroît plus pesant; que dans le renoncement même à toutes les consolations du siècle , il vous fera trouver la plus pure et la plus sensible consolation. Ah ! s'écrioit saint Augustin , parlant de sa pénitence et de ce qu'il y sentit, quel plaisir fut-ce tout à coup pour moi de me passer de tous les plaisirs; et ces vanités humaines j'avois pris tant de goût, qu'elles me devinrent insipides! Quoi qu'il en soit, mon cher auditeur, puisque vous avez péché, il n'y a point d'autre moyen de salut pour vous que la pénitence; ou tout autre moyen sans celui-là, vous est inulile. Dieu pouvoit vous le refuser ; mais il vous l'accorde encore : il vous

32 POUR LA FÊTE DE SAINTE MAGDELElNE.

fait voir l'exemple de Magdelelne pour vous exciter, il vous tend les bras pour vous inviter, il vous parle par la bouche de son minisire pour vous appeler. Entrez dans la voie qui vous est ouverte : ne dussiez- vous y trouver que des épines , il faut la prendre et y marcher. Car c'est la seule voie qui vous reste pour vous préserver du souverain malheur, et pour arriver à l'éternité bienheureuse, que je vous souhaite, etc.

SERMOIS

POUR LA FÊTE

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA.

Fitlells Deus , prr quem vocati estis iu societatem Filli ejus Jesu-Cjlii isti Douiiui uostri.

Dieu e:t fidèle , par qui vous avez été appelés à la compa- gnie de son t Us Jésus-Christ notre ^'efg/zear. Daus la urciuière e'pîlre aux Coiinlhleus , cliajj, z.

v^'EST aux chrétiens (le Coiinthe, et en général à tous les fitlèles que i'apotte saint Paul adressoii ces paroles: mais il me semble que je puis en particulier les appliquer au saint })atriarche dont nous célébrons la lete , et qu'elles lui conviennent dune façon toute spéciale , puisqu'il fut appelé de Dieu pour l'établis- sement d'un ordre que l'Eglise a approuvé , et qu'elle autorise encore sous le titre de la compagnie de Jésus. Dieu , qui pour sa gloire vouloit employer Ignace et l'engager dans une milice sainie, se servit de ses dispositions naturelles , et lui laissa ses idées guer- rièreo, mais en les tournant vers un autre objet , et lui proposant, non plus des provinces et des terres , mais 4;es araes à conquérir. 11 quitta ks armes du îïiècle , mais pour se revêtir des armes de la foi. Il cessa de combattre les ennemis de l'Etat , mais pour combattre les ennemis de l'Eglise; et la compagnie qu'il entreprit de former et dont Dieu lui inspira la TOME Xiii, 3

3^ POUR LA FÊTE

dessein, fut la compagnie de Jésus-Christ ; Fldeîls Deus , per quem va cuti cstis in societatem Filii cjus Jesu Christi. D'autres fondateurs avant lui n'avoient poinr cru blesser les règles d'une humilité chrétienne et d'une modestie religieuse, en donnant aux saints ordres qu'ils ont établis , les augustes noms de l'ado- rabh- iriniié, du Saint-Esprit, des personnes divines; et c'est sur le modèle de ces grands hommes , et par la même inspiration d'en haut , que saint Ignace de Loyola choisit pour la compagnie duni il a été l'ins- tituteur , Tadornble nom de Jésus. Q'ooi qu'il en soit j mes chers auditeurs , nous allons voir , conformé- Kicnt aux paroles de mon texte, la fidélité de Dieu dans la vocation d Ignace , et la fidélité d'Ignace à suivre la vocation de Dieu. Dieu fidèle en appelant Ignace à la compagnie de son Fils: ce sera la pre- mière partie ; Ignace fidèle en répondant à Dieu qui l'appeloit : ce sera la seconde. De l'une et de l'autre nous apprendrons ce que nous pouvons at- tendre de Dieu , et ce que Dieu attend de nous dans les conditions il nous fait entrer: voilà tout le sujet de ce discours, \ierge sainte, c'est sous vos auspices que cet homme apostolique renonça au monde , pour se dévouera ce Sauveur que vous avez porté dans votre chaste sein. Ce fut un des plus zélés défenseurs de vos glorieux privilèges et de votre culte: vous m'accorderez, pour le louer digne- ment , le secours que je vous demande. Açe, Maria*

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 35

PREMIÈRE PARTIE.

Je dis que Dieu , dans la vocation de saint Ignace < s'est montré merveilleusement fidèle : Fidelis Dcus» Mais envers qui celte fidélité a-t-elle paru ? premiè- rement, envers l'Eglise, pour fintérêl de laquelle Dieu suscita ce grand homme , lorsqu'il lui inspira le dessein d'une vie apostolique; secondement, en- vers Ignace même , quand Dieu le rendit capable de soutenir cette sainte entreprise ; et que , par des dons de grâce extraordinaires, il le mit en état de l'exécuter : voilà l'idée générale de cette première partie.

Quand Ignace fut appelé de Dieu aux fonctions de l'apostolat, vous le savez, chrétiens, 1 Eglise avoit besoin de secours, et Dieu par fidélité éloit engagé à lui en fournir. C'éloit un temps l'hé- résie s'élevolt de toutes parts, et déjà coinmençoit à souffler le feu de ces fameuses rebellions dont les restes fument encore. Or le Fils de Dieu ayant promis au- ihentiquement à son Eglise que jamais les portes de i'enfer neprévaudroient contre elle , il ne pouvoit lui manquer dans une pareille rencon-îre ; et en consé- quence de sa parole, il lui devoit donner de nou- velles forces pour la défendre. Je ne prétends point vous faire entendre par que saint Ignace ait été un. homme nécessaire à l'Eglise de Jésus-Christ ; non , chrétiens , ce n'est point ma pensée : je dirois bien plutôt de lui ce que saint Grégoire pape, disoil en gé- néral des hommes apostoliques , dans une instruc- tion qu'il leur adresse ; L Eglise de Jésus-Christ a été

3.

m

-^ <mÊ w^

(T «iff

'Ml.

3+ POUR LA I^. fE

dessein , fui I compagnie de Jésus-Chrisl : Fidclh Deus , per (jirn vocati cstis in societatem Filiiejus Jesu C/irts/i. y imlra fondaleiirs avanl lui n'avoient point cru bles.T les rè^lvs d'une humilité clirélienne ei d'uP'^ in !.tie religieuse, en donnant aux saints ordf I établis , les augustes noms de l'ado-

rab! Saint-E-ipril , d«'s personnes divines;

ei c e»t '>dèle de ces grands hommes , et par

la n; V iiion d'en Iiaul , que saint Ignace de

Lo^ ... iir la « ompagnif d<»in il a été l'ins-

lilnietu Lie nom de Jésus. Quoi qu'il en soit ,

me^ «urs, nous allt>ns vt)ir , confornié-

mrnl c «s de mon texte, Id fidélité do Dieu

dans lu i d Ignare , et la fidélité d'Ignare i

suivre I «n de Dieu. Dieu fidèle en appelant

Ignace ^ .. ipagnie de son Fils: ce sera la pre- mière partie ;lgnace Gdcle en répondant ù Dieu qui l'appeloii ce sera la seconde. Dr l'une et de l'autre n<»r.s aprendrons ce que nous pouvons at- tendre de Dh'i, et ce que Dieu attend de nous dans les conditioiiV)!! il nous tait entrer: voil.t tout le sujet de ce «Icours. \ ierge sainte, c'est sous vos auspices que tl homme apostolique renonça au monde, pour ' dévouera ce Sauveur que vous avei porte diins voe chaste sein. Ce fut un des pins zélés déleUïtiB de vos glorieux privilèges et de votre culte: voi m'accorderez, pour le I" '>•'•'' '-^ne- lueul , le scc' "18 que je vous demande. -i. . ...n'a.

-w

r^^^-^i^.''

î '=^

DE SAINT IGNACE

PREMIFRE

«.!»»'

\m fim w i>.

4ll««>

Je dis que Dieu , «lans la \ s'est montré mcrveilleiiseint-niiA» f.étLi B^tk Mais envers qui celle iidélilé a-î-u» uck fr^mm' remenl, envers l'Eglise, pour fcrrri w Dieu suscita ce grand homau- . »<. * u le dessein d'une vie ipn-iinli} ifrn<iip vers Ignace même , quand î *- ^^mék - .^m- de soutenir cette sainte entri m , t^ ^

dons de grâce extraordinaires, ik ■« tm l'exécuter: voilà l'idée généraleW c««i«r?A-<;» partie.

Quand Ignare fut appelé de l'apostolat, vous le saN. , avoit besoin de secours, et Dit engagé à lui en fournir. C'étuilin u résie s'ëlevoil de toutes parts, edéji . souiller le feu de ces fameuses rebeionsdoai W»i9^ fument encore. Or le Fils de Dij avant pro««^ thenliquemenl à son Eglise que mais les MfWii. l'enfer ne prévaudroient contre e^ , il ne poatog W manquer dans une pareille renciiire; et en nm r quence de sa parole , il lui devji donner lU velies forces pour la défendre. J ne préiend* vous faire entendre par que sait Ignace a'i homme nécessaire à l'Eglise de ésus-Chr" chrétiens , ce n'est point ma pjisée ; je AgL plutôt de lui ce que saint Grégoii pape 4^ néral des hommes apostol'-- lion qu'il h'"^ ' -^

a si- de

5^6 POUR LA FÊTE

nécessaire a Ignace , parce qu'Ignace n'a pu se sanc- tifier que dans l'Eglise de Jésus-Christ ; mais Ignace n'a point élé et ne pouvoil être nécessaire à 1 Eglise de Jésus-Christ, parce que l'Eglise de Jésus-Clirist a bien pu se passer d'ïgnace cl se conserver s&ns lui. 11 est vrai , mes cliers auditeurs : mais aussi ferois-je tort à sair.l Ignace , et en quelque sorte à Dieu même, si je ne disois qu'Ignace , tout servileur inutile qu'il étoit , fut choisi de Dieu pour la défense de l'Eghse , et que sa vocation a élé l'un des moyens que Dieu avoit préparés pour faire voir à son Eglise qu'il ne l'abandonnoit pas , et qu'il voulolt lui être tidèle : Fîdclis Deus per quem i^ocati esiis.

Reconnoissez-le d'abord, chrétiens, par un trait adn^.irable de la Providence : bien d'autres en ont fait la remarque; el c'est pour cela même qu'elle paroU plus vraie , et que je puis avec plus de raison la faire à présent. Tandis que Luther lève l'éten- dard contre l'Eglise et lui déclare la guerre , Dieu touche le cœur d'Ignace, et l'appelle pour l'opposer à cet hérésiarque. Quelle fidélité, Seigneur ! Ainsi en avieï-vous autrefois use, faisant naître un Au- gustin en Afrique, le même jour que Pelage, l'en- nemi de vosre grâce, étoit dans l'Angleterre; et n'ayant jamais permis dans îa suile des siècles, que votre Eglise fui attaquée par un nouveau persécu- teur , sans lui procurer d'ailleurs et en même-leir.pi? im nouveau défenseur. Ainsi, dis-je , 6 mon Dieu! avez-vous toujours gardé la foi à cette divine épouse: et ne semble-t-il pas que vous ayez voulu lui en donner un gage particulier dans la vocation d'Ignace ?

bE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 3j

TiJch'sDajs. En cîTel, qu'esl-ce qu'Ignace selon les vues de Dieu ? c'est un homme pour la deslruc- tion de l'hérésie, voilà son caiaclère; fondateur d'un insîiint dont l'essence est de conibattre les ennemis de la foi, comme il est déclaré dans les bulles des souverains pontifes, voilà sa profession; de qui tout le zèle a été employé pour l'Eglise, à étendre ses conquêtes, à faire observer ses lois, h maintenir lusage de ses sacremens, à inspirer au peuple du respect pour ses cérémonies, à conserver les fidèles dans son obéissance , à y ramener les hérétiques , sans que pour cela il ait jamais épargné ni soins , ni travaux , ni force , ni crédit, ni repos , ni santé, ni réputation , ni vie : voilà quels ont été les emplois d Ignace. Un homme qui , dans l'ordre qu'il a établi, ne s'est proposé que de transmettre ce zèle à un nombre infini de successeurs; c'est-à- dire , de préparera toutes les églises du monde des missionnaires fervens , des prédicateurs évangéli- ques , des hommes dévoués à la croix et à la mort , des troupes entières de martyrs dont il a été le père ; voilà les fruits de sa compagnie. Encore une fois, mes chers auditeurs, un homme de ce caractère, dans un temps oii le schisme et l'erreur entrepre- noienl de renverser tout et de tout perdre , n'éloit- ce pas un secours manifeste que Dieu réservoit h son Eglise ; et ce secours ne doit-il pas être consi- déré comme une marque sensible de la fidélité de Dieu pour elle ? Fide/i's De us.

Ah ! chrétiens, permettez-moi de le dire ici, c'est de qu'iist venue toute la haine des héréliijues

POU h I.A lI'iE

contre la personne el le nom d'Ignace; voilà ce quî a rendu son inslilul et ce qui rend encore ses enfans si odieux à nos religionnaires. Je ne sais pas , mes frères, disoil saint Jérôme, par quelle fatalité il arrive que tous les ennemis de l'Eglise sont les miens; mais j'en bénis Dieu , et c'est une gloire pour moi que mon nom soit déchiré par ceux qui déchirent la robe de Jésus-Christ. On vient de me dire qu'Hel- vidius a écrit depuis peu contre moi une sanglante satire; mais je me console, puisque c'est avec la même plume qui a écrit des blasphèmes contre Marie ; car quel avantage que Jérôme , qui est le ser- Aiteur, soit traité comme la mère? Ut eodem que- Mariœ detraxit calamo ^ me lacerei ; et caninarn faciinâiain semis Domini par'iier erperîaiur et mater (i). \ous faites assez, vous - mêmes , chré- tiens, l'application de ces paroles. Si saint Ignace éloit demeuré dans la grotte de Manrèze, s'il s'étoit contenté de pleurer et de faire pénitence pour les péchés du monde, s'il avoil fondé un ordre de so- litaires , son nom , même parmi les hérétiques, seroit en bénédiction ; mais il a parlé contre les ennemis de l'Eglise; mais sa vocation a été de se présenter au vicaire de Jésus-Christ, et de se consacrer par étal aux missions du siège apostolique; mais Dieu a voulu qu'il levât des troupes auxiliaires pour com- l)atire l'iiérésie: avec cela ne devoit-il pas s'attendre aux })lus violentes persécutions? et en cela même n'a-t-il pas été une preuve vivante de la fidélité de Dieu envers son Eglise, à qui le ciel avoil destiué

DE SAINT IGNACE D F. LOYOLA. 39

\m hoiiiiiie si ferme, si constant, si zélé pour la se- courir ? Tout ceci est général; disons (_[uel(jue chose de plus marqué.

Ce que j'admire davantage dans la vocation de saint Ignace , c'est la conduite que la Providence y a fait paroîlre pour retrancher la source des maux dont son Eglise éloil affligée. Car prenez garde, chrétiens : de plusieurs désordres d'où l'hérésie avoit pris naissance, le principal étoit celui-ci : l'igno- rance des choses de la foi qui régnoit parmi les peu- ples jointe à la mauvaise éducation de la jeunesse. Consultez les écrivains qui en ont parlé : voilà la porte par entra le démonde l'erreur pour porter ses coups à l'Eglise et pour ruiner l'ancienne reli- gion. Mais que fait Dieu en suscitant Ignace ? il donne à l'Eglise un préservatif contre ce mal si dangereux et si pernicieux. Car à quoi Ignace est- il spécialement appelé, et pour quelle fin? pour en- seigner, pour instruire, pour apprendre aux peu- ples à connoiire ce qu'ils sont, pour déraciner de leurs esprits l'ignorance de nos mystères, pour y jeter les premières semences de la doctrine de la foi; en un mot, pour former de vrais cluéiiens, de lùême que le prophète avoit été envoyé pour servir de maître aux nations : Ecce dcâi eum prœcepiorem geniibus (i). C'est pour cela que parmi les grandes affaires dont il étoit chargé, et sur lesquelles on le consullolt de toutes parts comme un oracle, il fai- sait une de ses plus importantes occupations d'aller dans les rues de Home catéchiser la popidace, d'ex-

(i) Isaï. 55.

4o rouK LA m;te

pllqne'r aux simples les points de la foi , d'assembler Jes femmes et les enfans dans les places publiques, pour leur d(>nner les principes du salut : spectacle qui seul auiroil toute la ville , jusques aux prélats luème et aux cardinaux , à qui il prOclioit par l'exemple de sou humilité , tandis qu'il instruisoit les autres et qu'il les touchoit par la vertu de sa pa- role. C'est pour cela que lorsque Ignace envovoit ses frères aux secours de quelque E<];li5e, il leur recom- lïiandoit avant toutes choses le soin du catéchisme; les avertissant que c'étoit ce qui avoit converti le monde, que la science du catéchisme avoit été celle des apôtres , que l'évangile n'avoit été d'abord annoncé que par le catéchisme: que s'ils vouloicjit donc se rendre miles à 1 Eglise de Dieu, ils dé- voient négliger toute autre fonction plutôt que celle du catéchisme, et se souvenir que, selon la parole du Fils de Dieu même, une des preuves de la mis- sion de Jésus-Christ , fut d'évangéliser les pau- vres : Païf pères e^'angelizantiir (i). C'est pour cela qu'il a voulu que toute sa compagnie se fît un de- voir particulier de l'instruction de la jeunesse. L'hé- résie avoit pris pour maxime de commencer par et de s'enqiarer des jeunes âmes, aîin de les cor- rompre plus aisément; Ignace lui en ôle le moyen et lui enlève cet avantage. En eiTet, il y avoit déjà dans rEiilise chrétienne de «rands et de tlorissans ordres institués pour prêcher la parole de Dieu. Saint François et saint Dominique en avoient établi deux dont le succès rempli^isoil toute la terre; mais

(i) Mattîi. 11.

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 4^

ïl nV en avoit point encore qui, par profession, fût tengagé à ce divin emploi de former Ja jeunesse et de la sanctifier. Or , c'est le secours qne Ditn , par nn effet de sa fidélité , préparoit à son Eglise dans la personne d'Ignace; tellement que ce saint fonda- teur pouvoit dire , après le Sauveur du monde: Sinitc parvulos i^enirc ad me (i) ; Laissez venir à moi ces anies innocentes, puisque Dieu m'a fait l'honneur de me choisir pour les cultiver. Enfin , c'est pour Cf la que Dieu donna ordre à Ignace de fonder des collèges et des écoles publiques, non point préci- sément pour y enseigner les sciences profanes, il ëtoit trop rempli de celle des saints; non point pour des intérêts temporels , il y avoit renoncé en quittant le monde; mais pour nourrir dans la vertu de jeunes enfans plus susceptibles, à cet âge ten- dre, des saintes impressions qu'ils reçoivent, et pour leur faire sucer de bonne heure le lait de la piété. Ah î chrétiens, quels fruits de grâce celte divine institution n'a-t-elle pas produits? combien d'ames ont été garanties de l'enfer? combien de villes et de provinces ont été maintenues dans l'intégrité de la foi? couabien d'Etats ont été préservés de la contagion de l'hérésie ? Car il est remarquable que dans tous les lieux du monde celte insîitulion a été reçue , jamais l'hérésie n'a dominé, et qu'elle y esl bientôt tombée en décadence; d'où je conclus que Dieu, en appelant saint Ignace, sesl montré fidèle, non-seulemenl à toute l'Ealise en général, mais à toutes les parties qui la composent : fidèle à ^i) Maîlîu iû.

42 POUR LA ritTE

tous les roj'anmos tle la c!ii('(ienié , fidèle à toutes les nations de la lerre , iidèle à tous les ordres de la république, Iidèle à tous les âges et à loules les condiiions des hommes ; puisqu'il n'y a pas une condilioii ni un âge, pas une nation ni un empire à qui ce grand saint, en conséquence de sa voca- tion , n'ait consacré sou travail et ses services : Fidelis Deus , per quem vocaii estis in societatem Filii ejus Jcsu Chrisii Domini nostri.

Mais allons plus avant , et voyons de la part de Dieu une autre espèce de fidélité à l'égard même d'Ignace. Quel mystère , mes chers auditeurs , et quelle conduite ! Ignace est appelé de Dieu , mais à quoi? à une fin dont il parc/u absolument inca- pable ; à une entreprise pour laquelle il n'a ni ta- Jenl , ni ouverture , ni disposition d'esprit. Il est destiné à diriger les âmes , et c'est un soldat élevé dans les exercices de la guerre et sans usage des choses divines. Il est question d instruire les peuples, et Dieu prend un homme sans lettres et sans éludes. Il s'agit d'instituer un grand ordre, et de former un corps de religion qui se répande dans tout l'uni- vers ; mais Ignace est seul , destitué de crédit et de forces, réduit à une pauvreté extrême , qui l'a dé- pouillé de tout ce qu'il étoit selon le monde. \ Seigneur , pouvoit-il dire aussi bien que Jérémie , m'envoyez-vous et qui suis-je ? je ne fais que de naitre à votre grâce. A peine ai-je ouvert les yeux pour vous connoitre : je ne suis encore qu'un, ■enfant; et quand il faut parler de vous , je ne sais pas prononcer une parole. Comment donc me cou-

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 4^

fiez-vous un tel ouvrage? Tu l'euîreprcndras , îiii répoud le Seigneur et tu en viendras a bout. TSe dis point que lu es un enfant : Noli dicerc , puer sum (i) ; car ii est de ma fidélité, après l'avoir choisi, de te donner tous lesniojens nécessaires pour laccomplissement de ce grand dessein. Aussi , chré- tiens , u'esl-ce pas un miracle que tout ce que le Seigneur opère dans Ignace presque au moment de sa conversion , pour en faire un inslrumenl propre à avancer la gloire divine et à procurer le salul des âmes ? Ignace n'est pas plutôt entré dans cette soli- tude où il fut d'abord conduit par l'esprit de Dieu, que le voilà comme transformé dans un autre homme. Il a passé toute sa vie dans l'embarras de la cour et le bruit des armes : et dans un instant il est rem- pli de dons extraordinaires ; il reçoit la grâce d'une oraison sublime ; les jours et les nuits suffisent à peine pour contenter le goût qu'il y trouve. Il y em- ploie les semaines entières, sans autre aliment ni autre soutien : tant il est absorbé dans ce saint exer- cice. Ce ne sont que ravissemens , qu'extases, son corps paroîl élevé de terre; Dieu se découvre à lui par les communications les phis intimes; il voit sensiblement Jésus-Christ dans le sacrifice de l'autel; il traite avec la reine des anges, il pénètre jusque dans le sanctuaire pour y contempler Dieu même et la triniié de ses personnes : jamais cet adorable mystère ne fut révélé à un homme mortel plus clairement qu'à Ignace ; il semble que ce soit un saint Paul transporté dans le ciel, et jouissant

(i)Jt-iem. 1.

44- ' l'OUK LA FÊTE

déjà de la vision bicnheurei^sc. Luî-mêtne prolesl^ «jnaprès ce quii a vu , il est prêt à mourir pour la foi , qnnnd il n'y auroit plus d'Ecrilurr, ni de Ira- diiion. D'où \ient ce changement, chréliens? c'est qu'Ignace , pour remplir sa vocation , doit être nri homme de Dieu ; et ])arco qu'il a été jusqu'à pré- sent tout autre, il faut que Dieu en fasse un homme nouveau. Or il le fait par cette profusion de lumières €t de grâces, et c'est en cela même que consiste la fidélité de Dieu envers ce saint patriarche.

Mais ce n'est point assez qu'Ignace soit éclairé pour lui-même : il faut encore qu'il le soit pour les autres, et Dieu en a-t-il pris soin? Lisez, mes cher» auditeurs , lisez ce livre admirable des exercices que ce saint solitaire composa dans sa retraite ; ce livre qui a Tcçn tant d'éloges dans l'Eglise de Dieu ; ce livre dont les souverains pontifes ont voulu être les approbateurs, à qui le saint siège a donné des grâces et des privilèges si authentiques ; ce livre dont l'usage a produit tant de conversions et tant de mer- veilles dans le monde; ce livre dont les fruits sont encore aujourd'hui siabondans, et dont l'excellente méthode se pratique avec tant de succès dans le christianisme. Voyez s'il y a rien de plus solide pour la conduite des amcs, rien de plus prudent pour les règles de la foi, rien de plus certain pour le discernement des esprits , rien de plus relevé pour les maximes du salut. Qui fut l'auteur de cet ou- vrage y Ignace. Mais quel Ignace ? permettez-moi de parler ainsi. Est-ce Ignace consommé dans la. vie spirituelle , après plusieurs années depuis sa

DE SAINT IGNACE DE XOYOLA. 4^

peniîeiîce ? non ; mais îgaace sorianl du moiide , uiais Ignace un mois après avoir quille i'épée et s'clre donné à Dieu. Ctla ne tienl-iî pas du prodige? mais ce prodige, c'est une fidélité que Dieu croit devoir à la personne de son serviienr. Il Ta choisi pour l'instruclion des peuples: dès-Iù sa providence l'oblige h. lui donner toutes les coniîoiïiaiîces des plus grands maîtres : Fidclis Dcus p.^r qucm vocaii esîls,

II y a plus : Tgnace est un étranger , c'est nn men- diant, c'est un inconnu ; il n a ni accès dans Rome, ni pouvoir. Il n'importe : Va, lui dit Dieu, va dans celte capitale de l'univers; c'est que j'ai Lùli mon Eglise; et c'est que tu formeras une compagnie dont je serai spécialement le chef. Ne mesure point l'entreprise par tes forces : pins tu es foible, mieux elle réussira. Toutes les puissances s'y opposeront , celles de l'enfer et celles de la terre, la sagesse des politiques, la passion des intéressés, le zèle des uns la malice des autres; on le rejettera comme un mi- sérable, on t'accusera comme un iiovaieur, on te condamnera comme un ambitieux ; mais je te serai fidèle ; Ego ti'bi Piojnœ propitius ero.

Ce sont ici, chrétiens, les propres paroL^s que saint Ignace entendit de la bouche de Jésus-Chiist même, quand ce Dieu sauveur se fil voir à lui dans cette célèbre apparition dont il l'honora pour l'ani- mer à poursuivre constamment la fondation de sou ordre. Paroles que des esprits profanes ont voulu corrompre par une licence qui approche de l'impiélé; mais paroles ctcrneUcmeiit glorieuses à ce saint ius-

i**--

%^r

^1

jmi^i^^^c^

4^ roi H LA FÉTK

riéjà do la vi-in bimlirurcusc. Lui-même protesté «[Il après ( \ <jiil a Ml , il rsl prt^î à mourir pour la foi, qnnn<l il \\ aurait plus tl'Ecritiirr , ni de ira- dilion. Don vnl ce clianj^emenl , chréliens? c'osl qn'Ignar»' . i r miiplir sa vocalion , doit t'ire im liomiut* d«' l)i( ; n parro qiiM a ëlé jns<p»'à pré- sent tout ai. M. -il Cuit que Dun en fasse nn lioinme nouveau. Or ile fait par cette profusion de lumières et de «^r-ue* . «'c'esl en cela même que consiste la fidélit»'" de I);. irnversce saint patriarche.

Mais ce n es point asseï qu'Ignace soit ëcl.v pour lui-mrme il faut ♦*n<:ore qu il le soit pou autres, et Dieiin a-t-il pris soin? Lise?., me auditeurs , lisez e livre admirable des exerc ce saint solitairicompofa dans sa retraite qui a r.<;u tnnll'éloges dans l'Kglise livre dont les soverains pontifes ont approbateurs, .'qui le saint sié^e a da et des privil<^{^« si autlieniiqurs l'usage a prod iltanl di- ( <»Mver>it) ■veilles dans le mnde; ce livre encore aujourd'lii si abondaus niétliodr se praque avec ta chrislii.nismc. N yezs'il y a ri la conduiie des mes les règles de la )i , casceruemenl de les maximes du vrage i* I^ti.tc de parler ;»i \ie spiriuu

voir»

ORtlff {Qtttt OC' .

su

'I ""^

1^-.-'%^

»*

mm fi' •mùtif

m

mer

^n

DE SAINT ICNACF

pt'i:ili'nce ? «on : mais \-^u^

mais Ijjnace un mois apcf -^ ' t

s'èire donné ù Dicii. Ci la n*

luais te prodij^e, cVsl une . , %

devoir II lu j>er!;(.iiue de son «rfHM-w. Il U rUiâ

pour l'insiruclion dfs peuplt**

l'oblige i\ lui donner tou:

plus grantU uiuîlrri : FiJt'I: >

eslis,

il V a plus : î^acc (*$l lui ili.iul , cVsI un inconnu; il ni pouvoir. Il n'iinporir : N cellf Ccipiialr de l'univers; « Eylix* ; ri cVsl «|itf lu ^«f» dont jf serai spécialcnirni !»•«*' IVnlrepri^e par les forces : \ elle réussira. Tooles If» pui- cilk-îde IVnfiT el cril» polilitiues , la p«s>i.ni dft »« h maîirc des nnir» n ; on if r-

sérablf, on l'acviiMra cvm

condamnera comme an mk

fidèle : £<*> tiki Btmut Ce sonl ici, elirél

saiol î'^ii .. .' . .

même ,

celte ce

'' 'i '

Ils i;. - I,. i':!..

ur.'d

''S-

[ces sont atiiude-

le J

esus-

46 POUR LA FÊTE

liliilenr, qui reçut une assurance de la profeclîort divine pour le lieu même Dieu l'avoil d'abord donnée à saint Pierre cl à toute son Eglise; c'étoit im oracle que ces paroles, et vous en savez l'issue. Jamais ordre ne fut plus combattu que celui d'Ignace dans son institution , et jamais ordre ne fut approuvé avec des marques plus sensibles de la Providence. Les cardinaux s'assemblent pour l'examiner, et tous se sentent divinement émus et comme forcés à l'auto- riser. L'un d'eux, tout déclaré qu'il éioit contre le I dessein d'Ignace, avoue enfin qu'il n'y peut plus résister, et qu'il y reconnoit malgré lui le doigt de Dieu. On fait parohre ce pauvre, ce nouveau venu ; il est admis honorablement par le pape , on le reçoit au nombre des fondateurs et des patriarches de lEglise , on lui expédie des bulles, on lui donne des pouvoirs, sa compagnie prend naissance : et qu'est-ce que cela , si ce n'est pas toujours un effet de l'invio- lable fidélité de Dieu? Fidelis Deus^per quem vo~ cati esii's»

Mais Dieu souffre qu'Ignace soit persécuté : voilà ce que l'incrédulité de tout temps a produit contre la Providence sur lésâmes justes. bien , chréliens, que concluez-vous de ? Ignace a vécu dans la per- sécution : donc Dieu ne lui a pas été fidèle. Ah ! gar- dons-nous de tirer cette conséquence si opposée aux principes de notre foi; autrement, il faudroit dire que Dieu n'a pas même été fidèle à son Fils, et que de tous les saints qui jouissent de la gloire, il n'y en a pas un qui ne pût former contre la Providence de Dieu la même plainte. Non , mes cliers auditeurs, ne

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA, 47

raisonnons point de la sorte. Diies plutôt avec moi que les persécutions furent pour saint Ignace les plus évidens et les plus illustres te'moignages de la fidélité de son Dieu , et vous parlerez en chrétiens.

Car pourquoi ce grand saint a-t-il souffert tant de contradictions et de violences, a-t-il essuyé tant d'ou- trages , a-t-il été noirci de tant de calomnies ? ne vous l'ai-je pas dit d'abord ? ce fut pour l'intérêt de Dieu et pour sa justice. L'eût-on déféré à Barcelone comme nn visionnaire et un illuminé, s'il n'eût pas embrasé tous les cœurs par ses exhortations ferventes et pa- thétiques? L'eût-on confiné à Alcala dans un cachot obscur, s il n'eût pas réduit des femmes très-quali- fiées aux saintes rigueurs de la pénitence en les ra- menant de leurs désordres? Lui eûl-on préparé dans Paris le traiîemenl le plus indigne , s'il n'eùi pas gagné à Dieu des hommes apostoliques pour être des com- pagnons de son zèle ? N'est ce pas en haine de la conversion de François Xavier, qu'on attenta sur sa personne? D'où lui vint cette tempête qui se forma contre lui à Piome par un parti nombreux et puis- sant, sinon parce qu'il s'éloit hainement déclaré contre un prédicateur qui prèchoit le lutliéranisme? Mille autres semblables sujets, n'est-ce pas ce qui lui a suscité tant de persécuiions ? Or je vous à^- mande, souflrir de la sorte , étoit-ce une marque que Dieu lui fût infidèle , puisque les persécuiions sont les grâces les plus exquises dans l'orilre de la pr-Mes- tlnation des saints; puisque leurs souffrances sont regardées dans le christianisme cotr.me um- béaMtude; puisqu'il est certain que d;ms tout l'évangile Jésus-

4^ rOUR LA Ff.TE

Chrlsl les a spécialement promises à cenr qui seroîcnt les hérauls de sa gloire? Dites-moi , mes chers audi- leurs, si c'éloil abandonner Ignace, (}ue de le faire ' parliciper an sort des apôtres et des élus? Mais d'ail- leurs, quand Dieu ajoute à tout cela une protection visible et éclatante, et que par des ressorts inconnus aux hommes, mais infaillibles, il fuit tourner la per- sécution à la gii'ire de ce saint homme; quand Dieu lui donne la grâce, comme à un autre Joseph , de ré- gner, pour ainsi dire , dans sa prison, d'y attirer les peuples, d'y enseigner , d'y exhorter, d'y convertir les arnes ; quand on dit publiquement à Alcala, qtie pour voir saint Paul da;is les cliaines , il n'y a qu'à voir Ignace dans les fers; quand il sort des cachots de Salamanque avec une appr(;bali<»n juridique de sa doctrine , ce qui lui gagne un nombre inliui de secla- leurs; quand Dieu change en un moment le cœur de ceux qui prétendoient les déshonorer dans l'univer- sité de Paris , et qu'au lieu de le traiter aussi rigou- reusement (ju'ils se l'éloient proposé, ils se jellent à ses genoux, publient son innocence et font un éloge de sa venu ; quand ses persécuteurs dans Rome sont punis de Dieu par des châtimens exemplaires; quand mille autres traits de Providence donnent évidem- ment à connoître avec auelle attention le ciel veilloit sur lui et le soutenoit dans les traverses, peut-on dire qu'il en eût été délaissé ? et par une conséquence toute contraire , ne faut-il pas reconnoîlre que Dieu jamais ne fut plus fidèle à Ignace que dans les croix et les afflictions ? Fidelis Deiis per quem s^ocati estis in societatem Je su Chrisii,

Or

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 49

Or, pour tirer de cette première partie quelque instruction dont nous puissions profiter, voilà , mes cliers auditeurs, comment Dieu nous sera fidèle à nous-mêmes dans les conditions il nous appelle, et nous entrons par les ordres et sous la conduite de son adorable providence. Prenez garde, s'il vous plaît : je ne dis pas que Dieu nous sera fidèle dans les conditions nous nous serons engagés de nous- miêmes sans le consulter et sans ëgard à ses desseins : je ne dis pas qu'il nous sera fidèle dans ces états et dans ces ministères nous nous serons ingérés, non selon son gré , mais selon le nôtre , selon le caprice qui nous guide , selon l'intérêt qui nous attire , selon l'ambition qui nous pousse , selon le plaisir qui nous flatte : surtout je ne dis pas qu'il nous sera fidèle dans ces occasions dangereuses la seule passion nous conduit, et la seule passion nous relient. Car de quelle fidélité nous peut-il être rede- vable , lorsqu'il ne nous a rien promis ; c'est trop peu , lorsqu'il nous a même expressément menacés de retirer son secours , et de nous en priver? Je dis donc seulement qu'il nous sera fidèle , quand ce sera lui qui nous aura choisis , et que nous nous confor- merons à son choix ; quand ce sera lui qui nous aura envoyés , et que nous aurons ses divines volontés à exécuter ; quand ce sera lui qui nous aura appelés , et que nous ne suivrons point d'autre vocation que la sienne. Oui, chrétiens, c'est alors que notre Dieu nous sera fidèle , qu'il fera descendre sur nous l'abon- dance de ses grâces , qu'il nous éclairera de ses lu- mières , qu'il nous revêtira de sa force , qu'il nous TOME XIII, 4

I

4b POUR LA FtTE

Christ les a spéûleineal promises à ceux (jui seroitnt les liérauls do s gloire? Diies-moi , mes chers aiicli- liiirs, >i c éluilibandunncr l«jnace, que de le faire participer au btl dv*s apôtres et desélusf Mais d'ail- leurs, quand IJtu ajoute à tout cela une protection visible et éciatale, et que par dfS ressorts inconnus aux iiointni-s, rais infadiibles, il fait louriier la per- sécution à lu ^iire de ce saint houmie; quand Dieu lui donne la ^rûe, comme ix un autre Jo^-ph , de ré- •^ner , pour aiii: dire , dans sa prison , d y attirer les peupks, d'y eu'ijjner, d'y exhorter, d'y converiir les âmes; (pian on dit publiquement à Alcala, que pour Noir saint^iul dans les chaînes , il n y a qu'à voir Ignace dai les fers; quand il sort des cachots de Salamanque vec une approbation juridicpie de sa doctrine , (r (ji lui J^i'gne un nombre inlini de secla- leurs; quand l)*u change en un njonunt le cœur de ceux qui préiedoient les déshonorer dans l'univer- bUé de Paris, * qu'au lieu de le traiter aussi rigou- reusement <jn'ilse l'éloient proj)osé, ils se jettent à ses genoux, pulienl son innocence et font un éloge de sa vertu ; qund ses persé<:uleurs dans Home sont punis de Dieu pr des chàtimens exemplaires; quand mille autres iris de Providence donut-ni évidem- ment à connoîlî avec quelle attention le ciel veilloil sur lui et le soutroil dans les traverses, peul-on dire qu'il en eût été claissé ? et par une conséquence toute contraire , r

ne fut plus tidèî à Ignace afflictions ? Ficlis socieiatem Je si

t^

ï^^

S9C V

SCttf»

fliiCf »f

j^mb.

UÊf»

.mèm^

DE SAINT IGNACE n LOYOLA. 49

Or, pour tirer de celle preiière parlie quelque inslruclion dont nous pulssion'% rofiier , voilà , mes chers auditeurs, comment Die nous sera fulcK* à nous-mêmes dans les condili(»noii il nous appelle, et nous entrons par les oril:« et sous la conduite de son adorable providence. Proez garde, s'il vous plaît : je ne dis pas que Dieu dus sera fidèle dans les condllions nous nous seros engagés de nous- mêmes sans le consulter et sans '_;nrd à ses desseins : je ne dis pas qu'il nous sera iicK' dans ces étals et dans ces ministères nous nus serons ingérés, non selon son gré , mais selo le noire , selon le caprice qui nous guide , seloi l'intérêt qui nous attire , selon l'ambition qui nos pousse, selon le plaisir qui nous Halle : surtout jeie dis pas qu il nous sera fidèle dans ces occasions dagereuses la seule passion nous conduit, et 1 seule passion nous relient. Car de quelle fidélité nos peut-il élre rede- vable , lorsqu'il ne nous a rienpromis; c'est trop peu , lorsqu'il nous a même exressément menacés de retirer son secours , et de nos en priver^ Je ék donc seulement qu'il nous sera tlèle , quand ce sera lui qui nous aura choisis , et qu nous nous con^- raerons à son choix ; quand ce sr a lui qui nous tm» envoyés , et que nous aurons st divines volo0i« i exécuter ; quand ce sera lui qunous aura wpfdê, ^^s et que nous ne suivrons point auire tociûb»^ Pre- la sienne. Oui, chrétiens jjjf|p|^^j|ir .diteurs, nous sera fidèle , qu'il f ^H ne et de la

dance de ses grâr ^^Ê^^ excei-

mières '^"'''

5o rOUR LA FÊTE

garanllra du péril , qu'il nous consolera dans nos peines, qu'il fera tout réussir à sa gloire el pour nuire salut ; car voilà ce qu'il ne nous peut refuser sans blesser loul à la fois el sa bonté , et sa sagesse, €t sa justice ; sans manquer à la parole qu'il nous a si solennellement donnée , et que tant d'exemples ont coî'firniée. Cependant observez bien encore la promesse que je vous fais de sa part , et prenez-en Lien le sens. Je ne prétends pas qu'il fera toujours réussir les choses selon nos idées humaines , el que nous n'aurons point de combats à livrer , point d'obs- tacles à surmonter , point même de mauvais succès, selon le monde , à supporter. Ce n'est point ce qu'il a voulu nous faire entendre , en nous assurant qu'il seroit avec nous , et que nous pourrions tou- jours compter sur son assistance.

Mais je prétends que soit que nos entreprises succèdent selon nos vues ou qu'elles échouent , soit que nous soyons dans l'estime publique ou dans le mépris, quoiqu'il arrive, il saura tirer de tout sa ploire , et faire tout servir à notre avancement et à notre sanctification. Mais une telle fidélité de la part de Dieu n'est pas ce que nous demandons. Nous voudrions qu'il nous fût fidèle pour nous élever, pour nous distinguer , pour nous faire en tout pa- roître avec éclat. La moindre difficulté qui nous arrête, la moindre disgrâce qui nous humilie, le moindre revers qui nous dérange , c'est assez pour troubler notre foi et pour nous faire accuser la pro- vidence du Seigneur. Si le saint patriarche dont je fais l'éloge en eût jugé comme nous , il eiit bientôt

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. F.i

abandonné l'ouvrage qu'il avoit entrepris et com- inencé : il eût cru devoir céder à tant d'orages et à de si rudes tempêtes dont il se vit assailli; mais au plus fort de la persécution , il espéra , comme Abraham , contre l'espérance même : car il savoit que Dieu a des voies secrètes qu'il n'est pas obligé de BOUS révéler, et que quand il paroît plus éloigné de nous , c'est souvent alors qu'il en est plus prés. Agissons donc avec confiance ; et sûrs que Dieu nous sera fidèle comme à Ignace , soyons nous-mêmes , comme Ignace, fidèles à Dieu : c'est le sujet de la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Saint Paul écrivant aux Corinthiens, leur fait en peu de paroles le portrait et l'éloge d'un homme apostolique, quand il leur dit que c'est le ministre de Jésus-Christ et le dispensateur des mystères de Dieu : Sic nos existimet homo ut ministros Christi , et dispensatorcs mysteriorum Dei ( i )• ^^ vous savez, mes frères, ajoute ce grand apôtre, que, lorsqu'il s'agit d'un dispensateur, la première chose qu'on attend de lui , c'est la fidélité à son maître : Hic jam tjuœritur inter dispensatores , ut fidelis quis iiwe- niatur (2). Selon qu'il a plus ou moins été fidèle, nous le jugerons plus ou moins digne de louanges et des récompenses attachées à son ministère. Pre- nons nous-mêmes celte règle , mes chers auditeurs, pour nous former une juste idée du mérite et de la gloire de saint Ignace. Il fut appelé à celte excel-

(i) i. Cor. .\, (2) Ihïd.

4-

52 POUR LA FÊTE

lente fonclioii de minisire du Dieu vivant pour la défense de l'Eglise, et pour le salut des peuples. Voyons donc si , dans la discussion de sa vie , il se trouvera tel que le veut saint Paul , ou plutôt que Dieu lui-même le demandoit : Vt fidclis quis invc- niatur. Car il ne sufiisoit pas que Dieu parût fidèle envers lui, il falloit qu'il répondît à Dieu, qu'il remplît la vocation de Dieu , et qu'il fût ainsi fidèle à Dieu. Fidélité tellement nécessaire , que Dieu , tout puissant qu'il est , n'en pou voit faire sans cela un parfait ministre de l'évangile : comprenez, s'il vous plaît, ma pensée. Dieu sans cela en pouvoit faire un prophète et un homme de prodiges: c'est- à-dire, que Dieu sans cela pouvoit lui donner la connoissance de l'avenir , et lui faire voir dans le futur les événemens les plus éloignés , qu'il a vus en effet et prédits plus d'une fois ; que Dieu pou- voit le rendre terrible aux démons, qu'il a mis en fuite d'une seule parole et chassés des corps ; que Dieu pouvoit répandre sur son visage une splen- deur toute miraculeuse , et semblable à celle des bienheureux : état saint Philippe de Néri té- moigna l'avoir aperçu ; que Dieu pouvoit lui con- férer la grâce des guérisons qu'il a souvent opérées pendant sa vie, et qu'il opère encore après sa mort; enfin, que Dieu pouvoit lui communiquer même la vertu et le pouvoir de ressusciter les morts , témoin celui de Barcelone , dont il est parlé dans la bulle de sa canonisation. Pour tout cela , il ne falloit que la seule fidélité de Dieu , parce qu'Ignace propre- ment ne conlribuoit rien à tout cela; mais tous ces

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 53

avantages et toutes ces grâces n'étolent point assez pour former un ouvrier évangélique , et un digne ministre du Seigneur. Il lui falloit quelque chose de plus : et quoi ? ah ! chrétiens , il falloit surtout que ce fiit un homme mort à lui-même , un homme crucifié au monde et à sa chair, un homme zélé pour la gloire de Dieu et prêt à tout entreprendre et à tout sacrifier pour elle , un homme à qui le salut des âmes fût plus cher que toutes les choses de la terre , que son repos , que sa santé , que sa vie même : voilà comment la fidélité du serviteur devoil seconder la fidélité du maître qui l'employoit , et comment elle l'a secondée en effet. J'en ai les preuves que je lire de l'histoire de ce grand saint, et que je vous prie de bien écouter.

En quoi consiste le vrai caractère d'un ministre et d'un dispensateur fidèle? en deux choses , répond saint Jean-Chrysoslôme , interprétant les paroles de saint Paul : savoir , dans le soin qu'il prend d'acquérir toutes les dispositions que requiert son ministère, et de s'en rendre capable, c'est la première ; et dans le zèle qu'il fait paroître à s'acquitter de son minis- tère et à ne rien épargner pour en remplir toute la mesure, c'est la seconde. Quiconque en use de la sorte dans l'administration des dons de la grâce qui lui ont été confiés , peut être regardé comme un véritable dispensateur de la maison de Dieu. Or , si cela est , j'ose dire que jamais homme ne mérita celle éminente et glorieuse qualité avec plus de justice qu'Ignace de Loyola; et en le disant, je

54 POUR LA FÊTE

n avance rien dont il ne me soit aisé de vous faire

convenir avec moi. Vous l'allez voir.

Car pour commencer d'abord par le soin qu'il eut de se disposer à son ministère, que ne fit-il point pour se mettre en état de suivre la vocation de Dieu, et pour devenir un sujet propre à la conversion des âmes et à leur sanctification ? G'étoit un homme du monde , un homme , tel que je l'ai d'abord représenté , sans nulle teinture des lettres et sans nulle autre science que celle des armes. Mais au moment qu'il a compris à quoi Dieu le destine, que conclut-il? que dit-il ? Vous le voulez , Seigneur , et j'y consens. Mais avant toutes choses, il faut donc faire de moi un homme nouveau ; il faut cesser d'être tout ce que je suis , afin de pouvoir être tout ce que vouSkpré- tendez que je sois; car quelle apparence que je puisse servir à vos adorables desseins, en demeurant ce que j'ai été? il faut donc en quelque sorte me dé- truire moi-même; et puisque cela ne se peut que par de violens combats contre moi-même , que par une mortification continuelle , que par une parfaite abné- gation , c'est par que je vais entrer dans la sainte carrière vous m'appelez. Tels furent les senli- mens d'Ignace, telle fut sa résolution; et vous savez , chrétiens , comment il l'exécuta.

Le suivrons-nous à Manrèze et dans cette grotte devenue si fameuse par sa pénitence? Faut-il vous dire quelle vie il y mena , quelles austérités il y pratiqua, quelles abstinences et quels jeûnes il y observa ? c'est ce que vous avez entendu cent fois j

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 5>

el ce que vous ne pouvez ignorer. Vous savez le porta une sainte haine de lui-même; qu'il ne voulut point d'autre nourriture que le pain et l'eau, ni d'autre lit que la terre; que les disciplines san- glantes et réitérées chaque jour jusqu'à trois fois, furent ses exercices les plus ordinaires; qu'il fit du cilice son vêlement; que par un stratagème parti- culier et nouveau , pour repousser les attaques de l'ennemi qui le tror.bloit , et pour calmer les peines intérieures qui lui déchirolent cruellement l'ame, il refusa à son corps durant huit jours enîiers tout soulagement el tout aliment; que dans cette guerre si vive et si animée qu'il déclara à ses sens , toute sa prudence consista à ne point écouter la prudence humaine; que par il se réduisit bientôt dans la dernière foiblesse, el que dès-lors il sembla prendre pour maxime, non pas de vivre, mais d'endurer une longue et perpétuelle mort. Voilà, dis-je, de quoi vous êtes sulïisamment instruits.

Mais encore, pourquoi tant de rigueurs ? Si vous le demandez, chrétiens, je vous réponds toujours que ce fut par un double motif de fidélité envers Dieu et de fidélité envers le prochain. Je dis de fidélité envers Dieu, parce qu'il ne crut pas pou- voir travailler efficacement à l'édification de l'Eiilise de Dieu, s'il ne commençoit par sa propre destruction , de même quecesNinivitesà qui Jonas prêcha avec tant de succès la pénitence. Souffrez que j'applique ici celte figure. Le Prophète leur annonça qu'après qua- rante jours leur ville seroit renversée de fond en comble : Adliuc quadra^inta aies , et Ninî^c sub-

56 POUR LA TÈTE

verteiur (i). Celle parole s'accomplil-elle? ne s'ac- complil-elle pas ? Elle ne s'accomplit pas selon la lellre , disent les Pères et les interprètes, puisque ]Ninive subsista toujours : mais dans un sens plus spirituel et plus relevé , ajoutent-ils, elle se vérifia; puisqu'au temps marqué par le Prophète, les Nini- viles se reconnurent, se convertirent , changèrent de mœurs, de coutumes, dévie, en sorte qu'on put dire que ce n'étoit plus désormais l'ancienne INini^e, mais une autre élevée sur les ruines , de la première, tant la face des choses parut différente. C'est ainsi que je me figure Ignace sortant de Man- jèze après avoir consumé dans le feu de la plus sé- vère mortification tous les restes du monde, de la chair, du péché; el se présentant à Dieu pour lui dire avec la même confiance qu'Isaïe : Ecce ego , mitte me (2); Me voilà prêt maintenant. Seigneur, à recevoir vos ordres ; vous cherchez un homme qui les publie el qui vous fasse connoître; envoyez- moi. Je ne suis plus cet Ignace autrefois l'esclave du monde el de la vanité ; tout ce que j'étois est mort dans ma personne, el je ne pense qu'à vous obéir : Ecce ego, mitte me. Fidélité donc envers Dieu; et je dis de plus, fidélité envers le prochain. Car si ce saint pénitent se ménagea si peu, c est qu'il conçut que, pour faire quelque progrès auprès des âmes dont Dieu vouloit lui confier la conduite, il falloil qu'il fût impitoyable envers lui-même; que sans cette sévérité pour lui-même , il seroit inca- pable de porter le poids du ministère évangélique,

(1) Jonas. 3. (2) Lsaï. 6-

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 5/

d'en soutenir le travail et d'en surmonter les diffi- cultés; que s'il ne mouroit à lui-même, il n'auroit jamais auprès des peuples ce crédit si nécessaire pour s'insinuer dans leurs esprits , et pour les per- suader; et que dès qu'ils remarqueroient en lui quelque recherche de lui-même , ils perdroient toute créance en ses paroles, et ne s'allacheroient qu'à ses exemples : principes bien contraires à ceux de ces prétendus zélés qu'on a vus de tout temps dans le christianisme , et qui , voulant s'ériger en maîtres absolus des consciences , ont établi pour fondement de leur conduite la sévérité envers les autres et l'indulgence envers eux-mêmes. Apôtres de la pénitence pour la prêcher , et ses déserteurs quand il a élé question de la pratiquer ; ennemis déclarés d'une vie commode lorsqu'il a seulement fallu la combattre dans ime pompeuse morale, mais attachés à toutes les commodités de la vie lorsqu'il s'est agi de les prendre et de se les procurer : hy- pocrites pharisiens, contre qui le Sauveur du monde s'est tant élevé , et qu'il a si bien marqués dans l'évangile , en disant que tout leur zèle se terminoil à charger leurs frères de fardeaux lourds et accablans , tandis qu'ils ne vouloientpas même les toucher du doigt.

Cependant une vertu sans lumière et sans con- noissance ne suffit pas à un homme apostolique : il doit être éclairé , puisqu'il doit instruire les autres; et si son zèle n'est conduit par la science, fiit-il d'ailleurs le plus pur et le plus ardent, c'est un zèle dangereux , et qui peut donner en mille écueils.

58 l'OUR LA FÊTE

Que fera donc Ignace ? et désormais est-il en ëtac d'entreprendre des études qui ne sont plus sorta- bles à son âge , et de s'avancer dans les sciences dont il ignore jusques aux premiers élémens ? aht chrétiens, laissons agir sa fidélilé. Elle est humble, elle est généreuse et constante; c'est assez : tout lui conviendra. Elle fera passer cet homme de trente- trois ans par tous les degrés; elle le réduira dans la poussière d'une classe au rang des enfans; elle le soumettra à la discipline d'un maître ; elle lui don- nera toute la patience et toute la fermeté qu'il faut pour dévorer les premières épines de la grammaire, et pour en supporter tous les dégoûts. Que je consulte là-dessus certains esprits forts du siècle; que sera-ce à les entendre parler et selon leurs idées mondaines , qu'une telle résolution ? ce sera foiblesse , ce sera bas- sesse d'ame, ce sera folie. Mais moi je prétends que ja- mais Ignace ne fit rien pour Dieu de plus héroïque et de plus grand : pourquoi ? parce que jamais il n'eut plus de violence à se faire pour réprimer tous les senlimens humains , et pour vaincre toutes les répugnances de la nature. Ici bien différent de son adorable maître , lors même qu'il travailloit à pou- voir un jour l'imiter. Jésus-Christ encore enfant , s'assit au milieu des docteurs dans le temple de Jé- rusalem ; et Ignace , cet homme déjà formé , est etssis parmi des enfans dans une école publique. Jésus- Christ s'éleva au-dessus de son âge pour enseigner , et Ignace s'abaisse au-dessous du sien pour recevoir des enseignemens. Jésus-Christ dans sa douzième année fil la fonction de docteur, et Ignace à trente-

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 59

trois ans prend la qualité de disciple. Les scribes et les pharisiens furent dans rélonnement de voir la sainte assurance de Jësus-Cbrisi; et tout ce qu'il y a dans Barcelone de gens sensés et raisonnables , est ravi d'admiration en voyant la docilité d'Ignace. Quelle différence , mes chers auditeurs , et tout en- semble quel rapport entre l'un et l'autre, puisque l'un et l'autre n'eurent en vue que de s'employer aux affaires de Dieu , et de lui témoigner leur fidé- lité ! Nesciebatis quia in his quœ Pctris mei sunt, cportet me esse (i).

Ce fut cette même fidélité qui attira Ignace dans Paris , pour y reprendre avec une ardeur toute nou- velle le cours de ses études ; qui lui en fil essuyer tous les ennuis, toutes les fatigues, toutes les hu- miliations; et qui dans l'extrême et volontaire pau- vreté qu'il avoit choisie comme son plus cher héri- tage , et dont il ressentoit toutes les incommodités , l'engaga à se retirer dans un hôpital, à mendier lui- même son pain de porte en porte , à se dégrader selon le monde, et à se mettre dans la vile condi- tion de valet, suivant l'exemple de son Sauveur : Formam servi accipiens (2). Quel état pour un homme jusque-là distingué, et par sa naissance, et par ses emplois ! Mais que nous importe , dit- il, à quelle condition nous nous trouvions ré- duits , quand c'est pour l'avancement de la gloire de Dieu , et pour l'accomplissement de ses éter- nelles et suprêmes volontés ? Soyons pauvres , soyons dépendans , soyons esclaves , soyons dans le

(i) Luc. 2. (2) Philip. 2.

6o POUR LA FÊTE

rang le plus abject et le plus bas, pourvu que Dien soit par honoré et le prochain sanctifié. Et pour- quoi ne m'en coùteroit-il pas autant pour me former à la milice du ciel , qu'il m'en a coûté pour me signaler dans celle de la terre? Rien ne m'a rebuté, lorsqu'il a été question d'acquérir la science des armes; en dois-je moins faire pour acquérir la science du sa- lut? Touché de ces sentimens, il redouble ses soins et son attention : la moindre négligence qui lui échappe , est pour lui un crime qu'il se reproche amèrement , et dont il se punit rigoureusement. Dieu le soutient , il le bénit , et voici la merveille que nous ne pouvons assez admirer. C'est que ce zélé disciple, tout disciple qu'il est, commence à devenir maître. Déjà inspiré d'en haut et dirigé par l'esprit de Dieu , il jette les premiers fondemens de cette compagnie dont il devoit être l'instituteur et le père. Déjà dans l'université de Paris , il s'associe neuf compagnons, illustres par les talens de leur esprit et par leur savoir , mais plus illustres encore par leur piété et par leur zèle. Dans le sein de notre France, et dans la capitale de ce roj'aume , Ignace lève déjà ces troupes auxiliaires que Dieu réservoit à son Eglise; et qui d'année en année croissant tou- jours , et grossies de toutes parts , dévoient se ré- pandre dans toutes les parties du monde. Car per- mettez-moi de le remarquer ici, c'est à notre France que le monde chrétien est redevable de ce secours ; c'est qu'Ignace s'est instruit; que sa sainteté s'est élevée , s'est perfectionnée, s'est consommée ; qu'il s'est tracé le plan de sa compagnie, el qu'il

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 6l

a trouvé de dignes sujets pour le seconder et la faire naître; que de concert et portés du même zèle, ils se sont tous dévoués à la gloire du Seigneur et au service des âmes; de enfm qu'ils sont sortis pour aller se présenter au souverain pontife, et pour mettre la main à l'œuvre de Dieu qu'ils avoient mé- ditée. Aussi le glorieux fondateur de la compagnie de Jésus reconnut-il toujours dans la suite qu il de- voit tout à la France , la regardant comme son berceau , ou , pour mieux dire, la regardant comme sa mère , et s'appliquanl à lui envoyer des ou- vriers qui pussent l'acquitter envers elle , et lui rendre en quelque sorte ce qu'il en avoit reçu.

Mais revenons , et disons que si saint Ignace a fait paroître une pleine fidélité en se préparant à son ministère, il n'a pas moins dignement rempli l'autre devoir d'un parfait dispensateur, en travaillant sous les ordres du maître qui l'avoit appelé , et selon la forme que Jésus-Christ même lui avoîi tracée. Vous savez, chrétiens, que la gloire est un bien propre de Dieu, et qui n'appartient qu'à Dieu. Il nous aban- donne toutes les autres choses, jusqu'à sa grâce, dit saint Augustin : mais pour la gloire , c'est son fonds , et un fonds inaliénable. Il ne la cède à personne , et s'il y a quelque bien qu'il puisse attendre de la part des hommes et en particulier de ses ministres , c'est celui-là. Voilà pourquoi le Fils de Dieu disoil de lui-même, qu'il étoit venu sur la terre pour y cher- cher, non pas sa gloire, mais celle de son Père ; que c'éloit l'unique fin de sa mission et l'unique fin de la mission de ses apôtres : Non quœro gloriam

(j2 POUR LA FÊTE

7rieam (i). El parce que celle gloire de Dieu consiste en partie à être connu des hommes, à en être adoré et aime , c'est pour cela que ce même Sauveur ajou- loit qu'il étoit venu pour la conversion des pécheurs el la réparation du monde : Non sum inissus , nisi ad oves quœ pcricrunl (2); et qu'il n'avoit choisi ses apôlres que pour être les coopéraleurs de ce grand ouvrage : Posui ^os ut eatis , el frucium affe- raiis (3).

Or ceci posé , mes chers auditeurs , voulez- vous juger de la fidélité dlgnace dans l'exécution des desseins de Dieu sur lui ? voyez quelle fut l'ardeur et l'étendue de son zèle pour la gloire divine et pour le salut des âmes. Quel vasle cliamp s'ouvre devant moi, et ce qui me reste de temps peut-il suffire à une si abondante matière ? Puis-]e vous marquer mille traits particuliers? puis-je vous dire tout ce qu'Ignace a entrepris , tout ce qu'il a fait , tout ce qu'il a souffert , non-seulement pour la gloire de Dieu, mais pour la plus grande gloire de Dieu, et non-seulement pour le salut de ses frères , mais pour leur plus haute perfection? Je ne vous le représen- terai point dans cet étang à demi glacé, il se plongea lui-même jusqu'au cou : s'esiimanl heureux de pouvoir, par cet étrange stratagème, arrêter un seul péché , ei retenir par ce spectacle un malheureux que son libertinage porioit vers l'objet criminel de sa passion. Je ne vous parlerai , ni de ses ferventes prédications et des fruits merveilleux qu'elles pro- duisirent, ni de ses soins auprès des malades, pour

(1) Joan..8. (2) Matth. li- (3) Joan. iv5.

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA, G3

sauver leurs âmes encore plus que pour soulager leurs corps; ni de ses pénibles voyages, laniôi pour courir au secours d'un fugitif qu'il eût pu poursuivre selon les lois d'une rigoureuse justice , et qu'il assista selon l'esprit de la plus pure charité; tantôt pour visiter les saints lieux, et pour réparer la gloire de son maître elle avoil été et elle étoit tous les jours si outrageusement blessée; tantôt pour par- courir les villes et les bourgades , et pour répandre partout la bonne odeur de Jésus-Christ. Je ne vous dirai rien des saints établissemens qu'il institua , et des maisons qu il bâtit pour être consacrées à la péni- tence, se souvenant que son Sauveur n'avoii pas exclu de son royaume céleste les femmes perdues , et qu'elles pouvoient autant glorilier Dieu dans leur retraite, qu'elles Favoient déshonoré dans leur péché. Tout cela, et bien d'autres preuves de sa fidélité et de son zèle, je les laisse; car ce détail seroil infini. Je m'attache à un fait plus général, mais aussi plus éclatant, et par je conclus ce discours.

C'est , chrétiens, celte institution d'une compa- gnie dont l'unique fin est la gloire de Dieu tl le salut du prochain ; dont tous les sujets ne doivent servir qu'à la gloire de Dieu et au salut du prochain ; dont toutes les vues , tous les intérêts , toutes les fonctions, tous les travaux ne doivent tendre qu'à la gloire de Dieu et au salut du prochain. D'uiie compagnie qui, sans se renfermer dans l'enceinlLi d'une province ou d'un empire, doit annoncer la gloire de Dieu et son saint nom dans tout l'univers ,

64 POUR LA FÊTE

Euntes in mundum unhersum (i); doit prêcher l'évangile à loiis les peuples sans distinction d'âge , depuis les enfans jusques aux plus avancés ; sans distinction de qualités ou d'éials , depuis les plus pauvres et les plus petits, jusques aux plus riches et aux plus grands : Prœdicate evangelium omni creaturœ. D'une compagnie qui , sans se borner à un moyen plutôt qu'à l'autre , fait profession d'em- hrasser tous les moyens de glorifier Dieu et de sanc- tifier les âmes : les écoles publiques et l'instruction de la jeunesse , la connoissance des lettres et divines et humaines , le ministère de la sainte parole, la di- rection des consciences , les assemblées de piété , les missions et les retraites ; d'une compagnie qui , pour se dégager de tout autre intérêt que celui de Dieu et des âmes qu'il a rachetées de son sang , renonce solennellement à tout salaire et à toute di- gnité ; qui , pour être plus étroitement liée au ser- vice de l'Eglise de Dieu , s'engage par vœu exprès à s'employer partout les ordres du souverain pontife et du vicaire de Jésus-Christ la destineront, falliit-il pour cela s'exposer à toutes les misères de la pauvreté , à toutes les rigueurs de la captivité , à toutes les horreurs de la mort ; dune compagnie qui, par la miséricorde du Seigneur et par la force toute-puissante de son bras , perpétuée de siècle en siècle et toujours animée du même esprit , à la place des ouvriers qu'elle perd, en doit substituer d'au- tres pour leur succéder , pour hériter de leur zèle ,

(i) Marc. 16.

pour

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 65

pour cultiver les mêmes moissons , pour soutenir les mêmes fatigues , pour essuyer les mêmes périls, pour combattre les mêmes ennemis et avec les mêmes armes , pour remporter les mêmes victoires, ou pour faire, de leur réputation, de leur repos , de leur vie , les mêmes sacrifices. Aidé de la grâce, et en suivant toute l'impression, après avoir conçu et médité le dessein de celte compagnie , l'avoir ensuite conduit avec autant de sagesse que de cons- tance et de force , l'avoir exécuté avec succès et porté enfin à toute sa perfection , dites-moi , chré- tiens, si ce n'est pas avoir été fidèle à Dieu, non- seulement, comme ce bon serviteur de l'évangile, en de petites choses , In modico fidelis (i) , mais dans une des plus difficiles et des plus grandes en- treprises?

Or voilà ce qu'a fait saint Ignace de Loyola : Je ne dis pas : Voilà ce qu'il s'est proposé , voilà ce qu'il a ébauché , voilà ce qu'il a commencé ; mais je dis : Voilà ce qu'il a lui-même achevé , ce qu'il a lui-même consommé, et à quoi lui-même il a mis la dernière main. C'est lui qui , par la ferveur de ses prières, par l'abondance des lumières divines, par l'élévation et la vaste étendue d'un génie su- périeur, par la droiture et la profondeur de ses ré- flexions , par l'invincible fermeté et la grandeur de son courage , a formé l'idée de cet institut , en a dicté toutes les règles , en a marqué toutes les fonc- tions , en a levé toutes les dillicullés, en a réuni toutes les parties , en a composé tout le corps , l'ft

(i) Luc. ig.

TOME XIII, 5

66 POUR LA TÈTE

nourri, l'a fortifié , Ta fait agir jusqu'aux extrémités de la terre. Dire donc d'Ignace qu'il a été le fon- dateur de la compagnie de Jésus , c'est faire en un mot l'éloge complet de sa fidélité envers Dieu , et par conséquent envers le prochain ; car c'est vous donner à entendre que, non content de glorifier Dieu par lui-même , il l'a glorifié par lanl de mis- sionnaires envoyés au-delà des mers et aux nations les plus reculées , pour y publier l'évangile et y détruire l'infidélité ; qu'il l'a glorifié par tant de pré- dicateurs employés auprès des fidèles pour leur en- seigner leurs devoirs et les retirer de leurs désor- dres ; qu'il l'a glorifié par tant de savans hommes con- sumés de veilles et d'études, pour confondre l'hé- résie et pour défendre la religion ; qu'il l'a glorifié par tant de martyrs exposés aux glaives, aux feux, aux croix , aux tourmens les plus cruels pour l'hon- neur de la foi , et pour signer de leur sang le té- moignage qu'ils lui rendoienl ; qu'il l'a glorifié d'un pôle du monde à l'autre ; il a eu la consolation de voir les membres de sa compagnie s'étendre pour la conquête des âmes et raccroissemenl du royaume de Jésus-Christ.

Ce n'est pas assez : et pourquoi u'ajouierai-je pas, qu'il le glorifie , encore , non-seulement dans le ciel Dieu a couronné ses travaux ; mais dans toute l'enceinte de cet univers , ses enfans , sous sa conduite et par son esprit , travaillent à maintenir l'ouvrage de leur père , et y consacrent tous leurs soins ? Car ce que saint Paul a dit en parlant d'Abel , et de l'offrande qu'il présenta ù Dieu pour l'hono-

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA. 67

ler , je puis bien ici l'appliquer au saint insiiluleur tlont je fais reloge , et à la compagnie qu'il a lais- sée après lui , comme la dépositaire de ses senli- luens, et l'héritière des grâces dont il fut si abon-^ damraent pourvu : Et per illam defunctus adhuc lo- {juitur (i). Oui, mes chers auditeurs, c'est par elle qu'Igriace, tout mort qu'il est, parle encore, et fait retentir sa \oix dans toute la terre ; c'est par elle qu'il distribue le pain d'une saine doctrine aux en fans de la maison du Père céleste; c'est par elle qu'il va à travers les tempêtes et les orages , an milieu des bois et dans le fond des déserts , chercher les brebis égarées d'Israël et les appeler ; c'est par elle qu'il dirige tant d'ames saintes , qu'il touche tant de pécheurs, qu'il convainc tant d'hérétiques, et qu'il éclaire tant d'idolâtres. Pardonnez-moi , chrétiens, et permettez-moi de rendre aujourd'hui ce témoignage à une compagnie dont je reconnois avoir tout reçu , et à qui je crois devoir tout. Té- moignage fondé sur une connoissance certaine de la droiture de ses intentions et de la pureté de soa zèle, malgré tout ce que la calomnie a prétendu lui imputer , et les noires couleurs dont elle a taché de la défigurer et de la ternir. Au reste , quand je m'explique de la sorte , ce n'est point à l'avan- tage des enfans que je le fais, ni pour les relever, mais uniquement pour relever le père, ou plutôt pour relever la gloire de Dieu , à qui les enfans, comme le père , doivent tout rapporter. Non , Mes- sieurs , vous ne nous devei rien , si vous le voulez j

(i)Hebr. II.

5.

G8 POUR LA FÊTE

el si vous nous deviez quelque chose , je vous dirois tout le contraire de ce que disoit saint Ambioise après la mort du grand Thc'odose , dont il faisoit l'éloge funèbre. Il monlroil les deux hériiiers de l'Empereur présens à celle cérémonie , et s'adres- sant au peuple , il s'écrioil : Reddite Jiliis quod de- beiis patri (i); Rendez aux enfans ce que vous devez au père. Je renverserois la proposition ; et , vous présenlanl Ignace , je m'écrlerois : Reddite pa- ir! (juod dehetis Jiliis ; Ce que vous croyez devoir aux enfans , rendez-le au père. Car c'est au père que tout est du , puisque les enfans n'agissent que par les rè;glesque le père leur a prescrites, que par l'esprit qu'il leur a inspiré , qu'avec les moyens qu'il leur a fournis. Je dirois encore mieux : Tout ce que vous pouvez devoir , soit au père , soit aux enfans , rendez-le à Dieu ; car c'est à Dieu , et à Dieu seul , le principe de tout, que tout honneur appartient. Ainsi vous parlerols-je : mais j'ai quelque chose à vous dire qui vous touche de plus près , el à quoi il vous est encore plus important de faire une sérieuse attention. Car ce qui a fait , mon cher auditeur , toute la sainteté d'Ignace , el ce qui l'a élevé à une si haute perfection , c'est d'avoir éié fidèle à Dieu. Pourquoi n'êtes -vous pas saint comme lui , et pourquoi même n'êtes -vous rien moins que saint? Examinons quelle est la cause de celle différence. D'oii vient qu'Ignace fut un homme de Dieu, et que vous êtes un homme du monde ; qu'il n'eut de pensées que pour Dieu , et que vous n'en avez que

(i) Amhr.

DE SAINT IGNACE DE LOYOLA, 6|)

pour le monde; qu'il ne cessa point de glorifier Dieu , et que vous ne cessez point de l'oulrager ? Remontons à la source. Est-ce que Dieu ne veut pas tirer de vous sa gloire ? est-ce qu'il ne vous ap- pelle pas à la sainteté de votre état? est-ce qu'il vous refuse les grâces et les moyens nécessaires pour y parvenir ? Peut-être vous le persuadez-vous, et peut-être aimez-vous à vous entretenir dans cette fausse persuasion , pour avoir lieu de vous autoriser dans le relâchement et dans le dérèglement oii vous vivez. Mais c'est une erreur dont il faut aujourd'hui vous détromper. Je vous 1 ai dit , et je le répète : dans quelque état que vous vous trouviez par les ordres de la Providence , vous devez et vous pouvez vous y sanctifier ; vous le devez , puisque c'est votre vocation ; et vous le pouvez , puisqu'en con- séquence de cette vocation , Dieu vous offre son secours et est toujours prêt à vous le donner. Mais si Dieu vous est fidèle comme il fut à Ignace , êtes- vous comme Ignace, fidèle à Dieu ? Vous voulez que Dieu fasse tout , et qu'il ne vous en coûte rien. Mais saint Ignace s'est fondé sur une maxime bien opposée , savoir , que ne pouvant rien faire sans Dieu , il n'éloit pas d'une moindre nécessité pour lui de faire tout avec Dieu. Voici le principe qui l'a fait agir , et le mal est que vous prenez toute une autre règle. Ce grand saint a su distinguer entre la grâce et l'action ; la grâce qui nous prévient de la pari de Dieu , et l'action qui la suit de notre part; et il a conclu que ce n'éloit pas la première , mais la seconde qui nous sanciifioit ; et que la première

70 rOUR LA FÊTE DR SAINT IGNACE, efC,

sans la seconde éioit même le sujet de noire con- damnation. Au lieu que vous confondez l'une et l'autre , au lieu que vous ailendez tout de l'une sans prendre soin d'y ajouter l'autre , croyant volontiers que la grâce de Dieu suffit, et vous mettant peu en peine d'y répondre. Ah ! chrétiens , n'oubliez jamais cette importante vérité , qu'on ne peut trop vous imprimer dans l'esprit : je veux dire , que comme vous ne pouvez vous sauver sans Dieu , Dieu jamais ne vous sauvera sans vous ; que comme vous ne pouvez vous sanctifier sans Dieu , jamais Dieu ne vous sanctifiera sans vous ; et que de même qu'il y a une fidélité de Dieu envers l'homme à quoi Dieu ne manque jamais , il y a une fidélité de l'homme envers Dieu à quoi vous ne devez jamais manquer, afin que vous puissiez un jour entendre de la bouche* de votre juge cette consolante parole: Venez, bon serviteur , serviteur fidèle ; parce que vous m'avez été fidèle, entrez dans la joie du Seigneur et dan? son royaume éternel , oii nous conduise , etc.

SERMON

POUR LA FETE

DE NOTRE-DAME DES ANGES.

SUR L'INDULGENCE DE PORTIUNCULE.

Iste pauper claraavit , et Dominus exaudivit enm.

Ce pauvre a prie' , et le Seigneur l'a exauce'. Au Psaume 53.

Î31 jamais celle parole du Prophète s'est accomplie, n'est-ce pas , chrétiens , à l'égard du glorieux pa- triarche saint François d'Assise , et dans la conces^ sion de l'indulgence dont nous célébrons aujour- d'hui la solennité ? Il pria ce pauvre évangélique : dans celle fameuse apparition le Sauveur du monde , accompagné de Marie sa mère , se fit voir à lui , et sans réserve lui promit , comme à Salomon , de tout accorder à sa prière , il ne demanda ni la grandeur ni la fortune humaine ; il oublia même, ce semble , ses propres intérêts , et ne pensa qu'à ceux des fidèles pour qui il obtint une rémission entière et une pleine indulgence , toutes les fois qu'avec les dispositions requises et à certain jour marqué , ils visiteroient cette église de Portiuncule , dédiée à la Reine du ciel , et d'où il adressoit à Dieu sa demande. Une prière si chrétienne et si sainte ne pouvoir être rejetée ; IMarie la seconda , Jésus-Clirisl

72 POUR LA FÊTE

l'écoula. François eut la consolation d'avoir procuré aux plus grands pécheurs une des grâces les plus précieuses , et une des plus promptes et des plus infaillibles ressources contre lès vengeances divines et les châlimens dont ils étoient menacés. Ainsi , mes chers auditeurs , pour vous proposer d'abord le dessein de ce discours , nous avons à considérer, d'une part , saint François qui prie , d'autre part, la Mère de Dieu qui intercède , et enfin Jésus- Christ qui accorde. François qui prie : et pour qui? pour les pécheurs ; c'est ce que je vous ferai voir dans la première partie ; Marie qui intercède : et en faveur de qui ? pour François , dont elle appuie auprès de son Fils l'humble et fervente prière ; c'est ce que je vous représenterai dans la seconde partie; Jésus-Christ qui accorde : et quoi ? l'indulgence la plus générale et la plus complète ; ce sera le sujet de la troisième partie. Ce n'est point encore assez; mais je reprends , et je fais trois propositions plus expresses et plus particulières ; car je dis : François pria pour les pécheurs ; et je prétends que par le mérite de sa personne , il fut digne d'être exaucé ; première proposition. Marie intercéda pour François, et j'avance qu'elle y fut engagée par les plus puissans motifs j seconde proposition. Jésus-Christ, en faveur de l'un et de l'autre , accorda l'indulgence que nous pouvons tous ici nous appliquer , et je soutiens que c'est un des dons de Dieu les plus estimables ; der- nière proposition. Il s'agit de nous-mêmes , chré- tiens , il s'agit de notre avantage le plus essentiel ; que faut - il de plus pour vous intéresser et pour

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 73

soutenir votre attention , après que nous aurons salué Marie , en lui disant : Ai^e , Maria.

PREMIÈRE PARTIE.

Je me figure d'abord , chrétiens , François pros- terné dans le sanctuaire comme un autre Salomon , et levant les mains pour faire à Dieu la même de- mande que ce monarque , lorsqu'il dédia le temple de Jérusalem. Orantes in loco isto , exaudi eos in cœlo , et dimitte peccata servorum tuorum ( i ) : Sei- gneur , dit cet homme séraphique dont je parle , faites grâce à votre peuple , et pardonnez les péchés à tous ceux qui vous invoqueront en ce saint lieu. Car c'est ainsi que François pria , et je dis qu'il fut digne d'être exaucé: pourquoi? est-ce en général parce qu'il étoit saint? cela suffiroit pour justifier ma proposition ; car la foi m'apprend qu'il n'y a rien de plus puissant au- près de Dieu que la sainteté ; et quelle merveille que Dieu écoute un saint qui le prie et qui l'aime aussi ardemment que celui-ci, puisque, selon l'Ecriture, il fait la volonté de ceux qui le craignent ? Si la crainte de Dieu , dit saint Augustin , a tant de pouvoir au- près de Dieu, que sera-ce de son amour? Si hœc timentihus y (juid amantihus ? Mais le sujet que je traite demande quelque chose de plus particulier; et sans m'en tenir à cette raison, je prétends que saint François mérita d'être exaucé par trois admirables qualités qui lui ont été personnelles, et qui lui ont gagné le cœur de Dieu ; i . parce que c'étoit un pauvre .volontaire; 2. parce que c'étoit un pauvre crucifié;

(03.Reg.8.

>i

74 rOUR LA FÊTE

3. parce qiip c;éfoiuin pnnvre désintéressé pour Itn-

môme et zélé pour leproch.ain : trois litres qui durent

singulit;remenl relever devant Dieu la personne de

François d'Assise et le mérite de sa prière : exanii-

nons-les.

C'est nn pan vre,c! un pnnvre volontaire, lin pauvre évnngéliq-ae qui s'adresse à Dieu: ob ! clirétiens, en faut-il davantage pour lui faire trouver grâce, et pour Jui rendre Dieu favorable? Dieu qui , selon le texte sacré, n'attend pas que les pauvres le prient; qui se plaît à écouter jusques à leurs simples désirs: Dtisi- derium paupcrum exaudi^it Domi'nus (i); qui pour eux a l'oreille si attentive et si dé}icate, qu'il entend même la simple préparation de leur cœur: Prœpa- rntioncm cor dis eorum audi^it aiiris iua (2) ; et qui faiv tout cela , dit saint Clirysoslome , pour honorer Ja pauvreté, comment \\s auroit-il pas égard dans un homme tel que François , elle se présente avec tous ses avantages et tout ce qui la peut rendre plus précieuse aux yeux du Seigneur? Car prenez- garde, quand saint François prie, c'est un pauvre, mais ce n est pas un pauvre ordinaire; c'est ce pauvre par excellence que Dieu fit voir à David lorsqu'il voulut lui découvrir toute la perfection de la loi de grâce : Iste poupcr clamavit , et Dominus cxaudhit eum. Oui , le voilà, ce pauvre, Iste pauper, ce pauvre , iiprès Jésus-Christ, le plus grand amateur et l'ob- servateur le plus exact et le plus sévère de la pauvreté de l'évangile : Iste paiiper; ce pauvre à qui Dieu dit comme à Salumon : Postula quod vis , ut dem tihi (3) ;

(i) Psal. 9. (2) Ihïd. Ç:) .". Re^. 3.

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 7 5

Kegarde , et de toutes les choses du monde , de- mande-moi celle que tu veux , afin que je te la donne; mais qui ne trouve rien de meilleur pour lui ni de plus digne de son choix, que la pauvreté; qui lui donne la préférence sur tout le reste, et la veut avoir seule pour partage. En cela plus heureux que Salo- mon, quand ce prince choisit la sagesse, parce que la sagesse de Saloraon ne renfermoit pas en elle la pauvreté de François, au lieu que la pauvreté de François contient éminemment la sagesse de Salo- mon , puisque la souveraine sagesse est d'être pauvre avec Jésus-Christ et comme Jésus-Christ. ïstc paii- per ^ ce pauvre qui a fait à Dieu une réponse toute différente do celle de Salomon , et qui ne dit pas : Seigneur, ne me donnez ni les richesses, ni la pau- vreté : Mcndicitntcm et dhitias ne dederismihi (i); mais qui dit tout au contraire : Seigneur, préservez- moi des richesses comme du poison le plus mortel, et donnez -moi pour héritage la pauvreté. Ce sera mon plus précieux trésor, et j'en ferai toutes mes délices. C'est sur elle que je bâtirai des églises sans nombre ; c'est elle qui servira de pierre fondamentale nu saint ordre dont il vous a plu de minspirer h^ dessein; je la laisserai par testament à ceux qui me suivront ; elle leur tiendra lieu de fonds , de patri- moine, de subsistance , et ils la garderont comme le plus honorable et le plus noble partage qu'ils puissent recevoir de moi. Iste paiipe.r^ ce pauvre en ellot ins- tituteur d'un ordre que nous pouvons appeler l'ordre des lévites de la nouvelle loi : pourquoi cela? parce

(i) Prov. 3o.

76 POUR LA FÊTE

que les lévites composoient cette tribu d'Israël h qui Dieu n'avoit donné nulle possession dans la terre promise, et dont il voulut être lui-même le seul bien, et, pour parler avec l'Ecriture, l'unique pos- session : Non hahuit Levi pariem , neque possessio- nem y quiaipseDominus possessio ejus est (i). Belle figure, chrétiens, de Tordre de saint François, qui le premier, entre les ordres religieux, a eu la gloire de ne pouvoir rien posséder ; qui s'est réservé ce re- noncement universel comme une de ses plus singu- lières prérogatives , et à qui l'Eglise l'a confirmée dans les conciles généraux au même temps qu'elle l'ôtoil aux autres. Ceux-ci font profession d'être pauvres, mais pauvres dans le particulier, quoiqu'en commun ils soient capables d acquérir et d'avoir en propre : François, et dans le commun et dans le particulier, veut être privé de toute propriété, afin que la parole du Prophète royal puisse mieux se vérifier en lui : Isiepauper cJamovit ,, et Dominus exaudivit eum.

Aussi, chrétiens, comment Dieu eût-il pu se dé- fendre de la prière d'un homme qui lui disoil avec la même confiance que les apôtres : Seigneur , j'ai quitte tout , et je me suis réduit pour vous à l'état d'une pauvreté qui n'a point encore été vue ni pratiquée dans le monde. J'ai engagé des milliers d'hommes à l'embrasser comme moi. Voyez , mon Dieu , quelle grâce vous voulez nous accorder : Ecce nos reliqui- mus omnia et secuii sumus te , quid ergb erit na- bis (2)? Vous nous offrez la vie éternelle, et nous l'acceptons; mais souvenez-vous, Seigneur, que vous

(i) Deut. 10. (2) Mallh. 19.

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 77

BOUS l'avez déjà promise par d'autres titres. Vous nous parlez d'un centuple sur la terre , nous ne vous le demandons point; et j'ose vous dire, au nom de tous mes frères et en mon nom , que nous n'y pré- tendons rien. Vous chercherez donc, ô mon Dieu! dans les trésors de votre miséricorde, quelqu'aulre grâce plus conforme à l'état de vie vous nous avez appelés : et puisque vous voulez bien que je vous ex- plique sur cela mes desseins , ah ! Seigneur, pardonnez à ce peuple , et accordez à tous ceux qui viendront ici vous invoquer, lentière rémission de leurs péchés. Voilà ce que je voudrois obtenir de vous par le mérite de la pauvreté que je vous ai vouée. Je dis, mon Dieu, par le mérite de cette pauvreté, non point parce que c'est la mienne , mais parce que c'est la vôtre , et qu'ayant été d'abord consacrée dans votre humanité sainte , vous daignez bien encore la consi- dérer dans la personne de votre serviteur. Ainsi, mes chers auditeurs, François est - il exaucé parce qu'il est pauvre, Isie pauper clamavit ; et la pauvreté, l'objet du mépris des hommes, est ce qui fait son crédit auprès de Dieu : Et Boîninus exaudiçil eum. Je dis plus : non-seulement c'est un pauvre qui prie par la bouche de saint François, mais c'est un pauvre crucifié, c'est-à-dire, un pauvre attaché à la croix de Jésus-Christ pour y vivre , comme Jésus- Christ y fut attaché pour mourir ; un pauvre qui eut droit de prendre la devise de saint Paul : Christo conjixus sum cruci (1), et qui put dire de lui- même avec plus de fondement que cet apôtre :

(i)Galat.a.

78 rOUH LA FÉÏE

Ego auiein sligmata Dornini Jesu in corpore meo porto (i) , puisqu'il porta réellement sur son coips les sacrés stigmates de son maître. Il est vrai , quand saint François pria pour obtenir l'indulgence qui fait le sujet de cette lèle , il ne porioit pas encore visiblement ces glorieuses cicatrices ; mais nous apprenons de son histoire qu'elles lui avoient déjà été imprimées par une action divine et intérieure: elles ne paroissoientpas encore aux yeux des hommes, comme elles parurent dans la suite des années, mais Dieu les voyoit, chrétiens : et de quels sentimens dut-il être louché à l'égard d'un homme en qui il découvroit les traits si marqués et une si parfaite image de son Fils? Que celte pensée m'ouvre un grand champ, et que n'ai-je tout le loisir de m'y étendre! Pourquoi Jésus-Christ, après sa résurrec- tion , voulut-il conserveries vestiges de ses blessures? les Pères en ont rapporté bien des raisons; mais la plus solide , à ce qu'il me paroît , et la plus vraie, c'est celle qu'en donne Saint Jean Chrysostôme ; car le Fils de Dieu, dit-il, devoit prier pour nous dans le ciel, et, selon la parole de saint Jean , plaider lui-même notre cause en qualité d'avocat et de médiateur; et voilà pourquoi il voulut toujours garder les cicatrices de ses plaies, quoiqu'elles fus- sent en apparence si peu convenables à l'éiat de sa gloire, parce qu'il savoii que rien n'étoit plus propre à fléchir en notre faveur la justice de son Père, que de pouvoir sans cesse lui présenter le prix de notre rédemption. Appliquons ceci, mes chers au-

(i) GaLt. 6.

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 79

«dîleurs. François clevoh éire un jour l'iiuerccsseur de loul le genre luunalii ; il avoit à demaïKler une rémission générale pour les pécheurs , el c'esl de «iuoi il s'acquiile aujourd'hui. Mais pour cela il lui falloil un crédit particulier auprès de Dieu; et que fait le Sauveur du monde ? il lui imprime ses stig- mates, il lui ouvre le côté , il lui perce les mains et les nieds , il en fait un homme cruciiié ; afin qiie Dieu considérant François, si je puis parler de la sorte , comme un autre Jésus-Christ , se trouve eii quelque façon obligé de déférer à sa prière pour le respect de la divine personne qu'il représente : Et Dominus exaudii'it eum. quoi ! mes frères , disoit saint Paul dans sa seconde épîire atix Corin- thiens , si la loi de Dieu, écrite sur le marbre, mé- rita tant do respect , que les enfans d'Israël n'osoient jeter les yeux sur Moïse, quand il l'apporta de lu montagne , combien plus en mérite-l-elle, mainte- nant qu'elle est gravée dans nos cœurs? Je dis de même des stij^males de saint François : si l'image du crucifix seulement exprimée sur la pierre ou bur l'airain , est si vénérable dans notre religion que nous nous prosternons devant elle , qu'elle remplit les démons de terreur, et que les anges la révèrent; que ne lui est-il pas lorsqu'elle est formée sur la chair des saints, sur une chair consacrée par toutes les pratiques de la plus austère pénitence , sur une chair revêtue de toute la morlilicaiion de l'homme-Dieu?

Car, prenez garde, chrétiens , François n'a pas seulement porté sur son corps les sligmales de

8o POUR LA FÊTE

Jésus-Christ, mais il a porté, et sur son corps , et dans son cœur, ce qu'ils llguroienl, je veux dire la morlificalion de Jésus-Christ. En effet, l'austé- rité de vie qu'il embrassa , les jeûnes continuels qu'il observa , le sac et le cilice dont il se chargea , les veilles et les travaux infatigables auxquels il se dévoua , les rigueurs de la pauvreté qu'il éprouva ; le renoncement général, je ne dis pas aux plaisirs, mais aux simples commodités et aux besoins , à quoi il se condamna ; la loi indispensable de châtier son corps et de le réduire en servitude qu'il s'im- posa; la règle la plus mortifiante , et pour les sens et pour l'esprit , à laquelle il s'obligea; les deux maximes qu'il se proposa et l'exactitude infinie avec laquelle il les pratiqua : l'une , de se considérer lui- même comme son plus grand ennemi et de se faire ensuite la guerre la plus cruelle , quoique la plus sainte ; l'autre , de traiter sa chair comme une vic- time de pénitence et d'en être le sacrificateur (pen- sée dont il fut toujours pénétré, et en conséquence de laquelle il sembla n'être au monde que pour travailler à sa propre destruction et à son propre anéantissement ) : tout cela montre bien que cet ange de la terre, que cet homme séraphique ne se regardoit que comme un homme crucifié au monde, et à qui le monde étoit crucifié : Milii mundus cru- cifixus est y et ego miindo (i). En voulez-vous être plus sensiblement convaincus ? voyez ses enfans , les imitateurs de sa vie et les héritiers de son esprit. C'est pour votre édification , et Dieu veuille que ce

(i) Galat. 6.

ne

DE NOTat-DAME DES ANGES. 8l

ne soil pas pour votre confusion , que saint François les a formés , qu'il les a élevés , et que Dieu nous les propose et nous donne dans eux l'idée la plus juste de ce crucifiement évangélique! Ailleurs on parle de la croix , ailleurs on en fait de beaux dis- cours, ailleurs on en affecte les dehors, ailleurs on s'en pare et on s'en glorifie ; mais dans les maisons de saint François on la porte en esprit et en vérité. C'est dans les successeurs de ce grand saint que Dieu conserve les prémices, ou si vous voulez , les restes de cet esprit de pénitence par oh l'Eglise doit être sanctifiée; et tout mondains que nous sommes, pouvons-nous voir ces hommes détachés d'eux- mêmes, sans rougir de nos sensualités et de nos délicatesses? Si l'iniquité et le relâchement du siècle n'empêche pas qu'ils ne soient tels que nous les voyons, que devons-nous penser de leur glorieux patriarche; et, témoins de la sainteté desenfans, quel jugement devons-nous faire de celle du père?

Ah! chrétiens, voilà le fond essentiel et capital du mérite de saint François, la croix de Jésus- Christ. Il s'en est chargé , et il l'a portée toute sa vie. Dans cet état, il s'est présenté à Dieu , il a. poussé vers le ciel un cri accompagné de larmes ; Cum clamore valida et lacrymis (i). IN'éloit-il pas de la gloire du Sauveur , que le serviteur fût exaucé en cette occasion par les mérites du maître ? Eu Bominus exaudivit eum.

D'autant plus qu'en portant la croix , ce ne fut pas tant pour ses propres péchés que François fitpé-

(i) Hebr. 5.

TOME XIII, Ô

82 POUR LA FÊTE

nitence et qu'il pria, que pour les péchés des autres; et de suit la troisième qualité qui dut rendre sa prière plus efficace auprès de Dieu. J'ai dit que c'éloit un pauvre évangéliqiie et un pauvre cruci- fié, c'est beaucoup; mais voici quelque chose en- core de plus : c'est un pauvre désintéressé et zélé tout ensemble ; désintéressé pour lui-même , zélé pour le prochain : voilà ce qui fait le comble de son mérite. Car pour qui demande-t-il ? pour sa personne ? pour celle de ses enfans ? pour la conser- vation de son ordre, et des maisons qu'il vient d'établir? Non, chrétiens, il ne pense point à tout cela; son zèle, plus pur que la flamme, cherche ailleurs à se répandre; et se souvenant que Jésus- Christ ne s'est fait pauvre qu'afin de se mettre dans un état il eût droit de demander pour nous , il veut que sa pauvreté ait le même avantage. Pour qui donc prie-t-il ? pour tous les pécheurs, dont il souhaite ardemment le salut, et pour qui il vou- droit, comme saint Paul , être analhème; pour les justes, quil aime avec tendresse , et qu'il porte tous dans les entrailles de sa charité ; pour l'Eglise , dont il conjure le ciel de sanctifier tous les membres ; pour vous et pour moi, qui n'étions pas encore, mais à qui néanmoins il appliquoit déjà par avance le fruit de la prière. Oui c'est pour nous que Fran- çois, aussi bien que Jésus-Christ , s'est fait pauvre : Froptervos egenus factus est {\) ; et c'est pour nous qu il interpose aujourd'hui le crédit de sa pauvreté. Rien pour moi , Seigneur , dit-il à Dieu , mais tout

(i) 1. Cor. 3.

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 83

pour voire peuple. Vous me faites trop de bien; mais ce peuple a besoin de votre miséricorde. Ou- bliez François, el jetez les yeux sur ces âmes enga- gées dans le péché. Il s'agit pour elles d'un pardon , mais d'un pardon entier qui leur remette avec l'of- fense toute la peine. C'est ainsi que je vous le de- mande , ô mon Dieu ! el c'est ainsi que vous me l'ac- corderez. Quelle merveille , mes chers auditeurs , qu'un pauvre s'empresse de la sorte pour d'autres nécessités que les siennes! Quand un pauvre de- mande pour lui-même, on l'écoute par compassion; mais quand il demande pour un autre, on le regarde avec admiration : priant pour soi , il est exaucé en considération de sa misère ; mais priant pour autrui , on l'exauce en vue du mérite de sa personne. C'est donc pour cela que Dieu s'est rendu à Thumble sup- plication de François; c'est , dis-je , parce que c'éloit un pauvre volontaire, un pauvre crucifié , et un pauvre désintéressé : Iste pauper cJamavit ^ et Do- minus exaudîvit eum.

Tirons de pour nous, en concluant celte pre- mière partie , quelques instructions importantes. Voulez-vous savoir pourquoi vos prières ont si peu de pouvoir auprès de Dieu? c'est que vous n'avez nulle des qualités que je viens de vous représenter dans cet homme séraphique dont je fais l'éloge , que vous n'êtes pas pauvres comme lui, que vous n'êtes pas cru(îifiés comme lui, que vous n'êtes pas zélés comme lui. Quand je dis mon cher auditeur > que vous n'êtes pas pauvre, je ne veux pas dire que vous soyez dans l'opulence et dans l'abondance

6.

{^4 POUR LA FÊTE

de toutes choses : car peut- eue eies-vous pauvre en elFet; mais vous ne l'êtes pas comme saint Fran- çois : pourquoi ? parce que saint François a aimé sa pauvreté , et que vous avez en horreur la vôtre; parce que saint François a fui les richesses, et que vous les recherchez avec passion; parce que saint François faisoit consister son bonheur à être pauvre, et que vous regardez, cet étal comme le souverain malheur. Non , chrétiens , ne pensez point que ce soit, dans les règles du christianisme, l'indigence ou la possession des biens qui fasse la vraie distinc- tion des pauvres et des riches. Au milieu de votre pauvreté, peut-être êtes-vous devant Dieu dans le même rang que le mauvais riche de l'évangile ; et quand votre maison seroit remplie de trésors, avec tous vos trésors vous pourriez être aussi pauvres que saint François. Si je prétends que vous ne l'êtes pas , ce n'est point précisément parce que vous possédez les biens de la terre; mais parce qu'en les possédant, vous vous en laissez posséder vous-mêmes; mais parce qu'au lieu d'en être les maîtres, vous en êtes les esclaves ; mais parce que vous ne croyez jamais en avoir assez, mais parce que votre cœur y est attaché plus qu'à Dieu, mais parce qu'il n'y a rien que vous ne sacrifiiez tous les jours à celle malheu- reuse convoitise qui vous brûle. Oui, voilà pour- quoi je vous dis que vous n'êtes pas pauvres comme saint François. Or j'ajoute , et c'est une conséquence infaillible et tirée des principes de la foi, que ja- mais vous n'aurez droit d'être exaucés de Dieu, si vous n'entrez, en participation de celle sainte pau-

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 85

Treté. Car il finit vous souvenir que Dieu n'est pas riche inditréremment pour tout le monde , mais seu- lement pour les pauvres évangéliques; que sa grâce est d'une qualité à ne pouvoir se répandre que dans une ame vide de tout le reste; qu'elle ressemble à cette huile du prophète Elisée, qui s'arrêtoit dès que les vaisseaux étoient remplis ; et que plus vous aurez le cœur plein des faux biens du siècle, moins vous serez capables de recevoir les dons de Dieu. De plus , mon cher auditeur , aussi sensuel que vous l'êtes , aussi adonné à vos plaisirs , aussi sujet à une vie molle et aussi ennemi de la mortification chrétienne , comment pouvez-vous faire agréer vos vœux à Dieu ? François n'est exaucé que parce qu'il porte l'image de la croix : mais quel caractère en avez- vous? sont les marques de votre péni- tence ? à quoi Dieu peut-il reconnoître dans toute votre personne quelque vestige de la passion de son Fils ? Si vous n'aviez pour modèle que ce Dieu cru- cifié , vous me diriez que c'est un Dieu , et qu'il est trop au-dessus de vous pour pouvoir vous former sur lui : mais voici un homme crucifié, je dis un homme seulement homme , un homme tel que vous et de même nature que vous : qu'elle excuse pou- vez-vous alléguer contre cet exemple? Enfin , trop intéressés pour nous-mêmes et pour des avantages purement humains, nous ne pensons jamais aux autres , dont nous sommes souvent chargés devant Dieu, et dont nous devons répondre à Dieu. Nulle charité , nul zèle pour le prochain. François a voulu faire pénitence pour tous les pécheurs : eût-il fallu

S6 POUR LA l'ÈTE

s'iuimolor mille fois lui-même pour le snlul de tons les hommes , il y éloli disposé , et. je puis bien lui ap- i)liquer ce que l'Eciilurea dilde Josias : Ipse cstdi- reclus dii>înitùs in pœnitcntiam gentis (i). Mais quelle pari prenez-vous , soit aux besoins spirituels, soit aux besoins même temporels de vos frères ? tandis cjue vous êtes si insensibles pour eux , devez- "vous être surpris que Dieu ferme pour vous les tré- sors de sa miséricorde ? Avançons. Au même temps que François pria pour les pécheurs , Marie inter- céda pour François, et j'ajoute qu'elle y fut engagée par les plus puissans motifs , comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

Deux orrands motifs engagèrent la mère de Dieu à inteîcéderpour François d'Assise, et à lui obtenir l'indulgence qu'il demandoit. Motif de piété ma- ternelle , et , si je l'ose dire , motif d'intérêt propre : motif de piété maternelle par rapport à saint Fran- çois, c'est le premier; motif d'intérêt propre par rapport à elle-même , c'est, le second. P^enouvelez , sil vous plaît, votre attention, chrétiens, et ap- prenez combien cette reine du ciel est favorable à ses enfans, et quel soin elle prend de ceux qui la servent et qui se font un devoir de l'honorer.

Je dis motif d'une piété maternelle : et pourquoi ? ne le savez-vous pas, mes chers auditeurs, et iguo- r.^z-vous la profession solennelle el authentique que fil d'abord François d'appartenir spécialement à

( i) Eccli. 49'

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 87

INIarie, en se dévouant à elle, et la choisissant pour chef de son ordre ? Ne vous a-l-on pas dit cent fois quelle alliance il contracta avec elle, comment il entra dans son adoption , comment il la prit pour sa mère , comment il ne voulut point d'autre de- meure qu'une pauvre cabane , et combien il la ché- rit , seulement parce qu'elle étoit dédiée à l'auguste "vierge dont le nom lui fut toujours si vénérable et les intérêts si précieux; comment il se tint trop honoré et trop heureux d'avoir conçu là, pour ainsi parler , et enfanté le saint ordre dont il fut l'ins- tituteur, d en avoir jeté les fondemens sur un sol que possédoit Marie , si je puis encore user de cette expression , en qualité de propriétaire. Voilà les vues que se proposa ce glorieux patriarche , îorsqu'avec tous ses enfans il se relira à Porliuncule. C'étoit une maison déserte et ruinée; et c'est pour cela même qu'elle lui plut , parce qu'elle étoit plus conformée la pauvreté qu'il embrassoit; c'étoit une maison étroite et abandonnée , et c'est pour cela même qu'elle lui parut digne de son choix, parce qu'elle marquoit mieux le caractèic de l'humililé évangélique dont il faisoit profession ; mais surtout il l'agréa , parce que c'étoit une maison consacrée à sa puissante protectrice. Dès que François l'aper- çut, il en fut charmé; et s'adressanl à ses compa- gnons : Ah! mes frères, leur dit-il, voilà la terre de bénédiction que Dieu nous a promise , voilà le lieu de mon repos : Hœc requies mea in seculum se- euli (i). Il est vrai, c'est une maison dénuée de

(i)Psalm. i3i.

88 rOUR LA TÈTE

tout; mais souvenons-nous que nous serons les do- me.siiques de la reine du monde. Pour mol , ajouta cet bomuH' séraphicjue , j'aime mieux celte petite poriion dn domaine de Marie , que tes royaumes et les emoir( s des princes du siècle ; et puisque nous allons entier en possession de son héritage, il n'y a point de grâces que nous ne puissions attendre du ciel. Ainsi parla François , et c'est avec de tels sentimens qu'il établit ses frères dans ce lieu de sainteté, qui fut comme le berceau d'un des plus florissans ordres de l'Eglise : car c'est de que sont sortis tant d'apotres , de martyrs , de saints confes- seurs ; tant d'éveques , de cardinaux , et même de souverains pontifes ; tant de prédicateurs de l'évan- gile , de docteurs, de théologiens consommés dans la science de Dieu ; tant d'hommes illustres dont la mémoire, comme celle du juste, sera éternelle. C'est que Marie les a formés; qu'elle leur a donné le lait de cette éminente et sainte doctrine dont ils ont été remplis ; que , par une fécondité virginale, elle les a mtdtipliés pour les répandre ensuite jusqu'aux extréuiités de la terre. Or reve- nons , chrétiens, et dites-moi : Marie, la mère de cetîe f;imille spirituelle, elle chef de celle maison, n'éloii-elle pas engagée à contribuer de tout son pouvoir aux insignes faveurs dont il plaisoit à Dieu de la combler ? Piii-que Poriiuncule étoit le berceau tlle nouiiissoit et elle élevolt une si nombreuse mnliiiude denLins en Jésus-Christ, sa piété ne la portoit-elle pas à y faire descendre toutes les grâ- ces et toutes les bénédictions divines ? et quand

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 89

François , ce fidèle et zélé serviteur , adressoit au ciel sa prière , et une telle prière , la mère de Dieu me devoit-elle pas sentir ses entrailles émues , et prier elle-même avec lui et pour lui ?

N'en douions point , mes chers auditeurs : tandis que François et celte troupe de disciples qui l'ac- compagnenl , prosternés devant l'autel du Seigneur, prient sur la terre , Marie dans le ciel, prosternée devant le trône de son Fils , lui présente elle-même leurs vœux. Elle les reconnoil pour ses enfans : et que dit-elle à ce Dieu sauveur ? ce que lui-même il dit à son Père, en lui montrant et lui recom- mandant ses apôtres : Sena ces in nomine iuo quos àedistl mihi {\). Voilà mes enfans , et me voilà , Seigneur, avec eux en votre présence. Ils sont à vous et ils sont à moi. Ils sont à vous, parce que vous les avez attirés par votre grâce , que vous les dirigez par vos exemples, que vous les avez rem- plis de votre esprit; et ils sont à moi parce que vous me les avez donnés , et que c'est de vous-même que leur est venu le dessein de s'appuyer auprès de vous de mon nom et de se ranger sous ma conduite. Or comme mère, puis-je les oublier; et comme mon fils que pouvez-vous me refuser? Sen^a eos in nomine iuo quos dedisii mihi. Non , chrétiens , rien ne lui sera refusé à cette mère toute-puissante , surtout quand c'est pour François qu'elle intercède; et elle ne peut rien refuser elle-même , surtout lors- que c'est François qui l'invoque et qui l'appelle à son secours. Piien , dis-je , ne lui sera refusé à cette

(i) Joan. 17,

9'3 POUR LA FÊTE

médiatrice , el elle sera e'coutée , d'auianl plus rfue c'est en faveur de François qu'elle prie. Si c'éloit un pécheur couvert de crimes , si c'étoit un mon- dain plongé dans le plaisir et lié par de criminelles habitudes , Marie en f.' intéressant pour lui , trou- veroit même alors un accès favorable , et auroit en- core de quoi se faire entendre. Les grâces de con- version 5 el les grâces les plus efficaces et les plus précieuses, lui pourroienl être accordées. Qu'est-ce donc, quand c'est la prière d'un juste qu'elle va offrir , la prière d'un des plus parfaits sectateurs de Jésils-Clirist , la prière d'un saint? Et comment pourroit-elle refuser elle-même ce que François lui demande , et être insensible à la confiance qu'il lui témoigne , puisqu'elle exauce jusqu'aux plus grands pécheurs , et qu'elle leur fait tous les jours sentir les salutaires effets de sa miséricorde? Je dis plus; puisque , outre sa piété maternelle , son intérêt même et son propre honneur l'engageoil à seconder Fran- çois , et étoit un nouveau motif pour entrer dans ses vues , et pour travailler à les faire heureusement et promptement réussir.

Car de quoi s'agissoit-il dans la concession de cette indulgence que demandoit saint François ? de sanctifier une église depuis long - temps érigée sous le nom de Marie , el sous le glorieux titre de Notre-Dame des Anges ; de rétablir le culte que tant de fois la reine du ciel y avoit reçu , et qui eoramençoit à s'abolir ; de le renouveler , de le ra- nimer , de le rendre plus solennel et plus universel : voilà ce que François avoit entrepris. Il voyoil l'autel

DE NOTRE-DAME DES ANGES, 91

cle sa sainte mère dans un abandon qui la déshono- roit et qui le touchoit, et combien de fois à ce spec- tacle s'écria-t-il : Zelus domûs tiiœ comeditme^}); Ah ! Vierge si vénérable et si aimable , c'est le zèle de voire maison qui me dévore. Puisqu'elle est à vous , il faut qu'elle soit digne de vous : Domum tuam àecei sanctiiudo (2) ; il faut que vous y rece- viez les hommages qui vous sont dus , et que tous les peuples y viennent en foule. Mais pour y attirer les peuples , de quel moyen se servira-l-il ? Sera-ce par une vaine curiosité qu'il les engagera? sera-ce par la magnificence et l'éclat d'un superbe et nouvel édifice ? sera-ce par la pompe el la variété des orne- mens ? non , chrétiens, on n'y verra briller ni l'ar- gent ni l'or. Mais si les vœux de François sont ac- complis, cette maison abandonnée sera désormais, par un privilège particulier , et obtenu du Père des miséricordes, un lieu d'indulgence et de rémission. Ce sera tout ensemble , et le refuge des pécheurs , et la demeure des saints ; le refuge des pécheurs , qui , contrits et pénitens , y recevront l'entière abolition de leurs dettes , et qui , touchés de cette espérance , s'y rendront de toutes parts ; la demeure des saints, de ces fervens compagnons de François, dont les exemples se répandront au dehors, gagneront les cœurs, et par un charme secret attireront aux pieds de Marie et de son autel les villes et les provinces. Marie donc y étoil intéressée ; et en priant pour saint François, elje prioit en quelque sorte pour elle-même , puisqu'il étoil question du rétablisse-

(i) Joan. 2. -- (3) Psalm. 92.

f)2 POUR LA FÊTE

ment d'un temple Mti sous l'invocation de son non).

Ce n'est pas tout ; mais je prétends qu'elle ne s'y trouvoit pas moins fortement portée par un autre iiilérêt encore plus cher ; car elle avolt à prier en faveur d'un ordre religieux qui , de tous les ordres de l'Eglise , devoit être dans la suite des siècles nn des plus déclarés et des plus ardens défenseurs des privilèges de cette vierge et de ses illustres pré- rogatives ; elle avoii à lui procurer , par une recon- noissance anticipée , im des plus grands avantages et l'une des grâces les plus singulières qu'il pût attendre du ciel , qui est l'indulgence de ce jour. Vous me demandez en quoi cet ordre si célèbre a fait voir son zèle pour l'honneur de la mère de Dieu; et moi je vous demande en quoi il ne l'a pas fait paroître? oublions tout le reste, et arrêtons- nous à un seul point qui renferme tous les autres. C'est ce saint ordre , vous le savez , mes chers auditeurs , qui le premier a fiil une profession pu- blique de reconnoîire et de soutenir l'immaculée conception de la Vierge ; c'est lui qui la prêchée dans les chaires avec l'applaudissement des peuples , lui qui l'a défendue dans les écoles et les univer- sités , lui qui l'a fait honorer dans le christianisme , et célébrer par des offices approuvés du saint siège. Oui , c'est à l'ordre de saint François que Marie est redevable de celte gloire. Avant cet ordre sacré, il éloit permis de dire et d'enseigner que la mère de Dieu n'avoit pas été exempte elle-même de la lâche oiiginelle , qu'elle avoit eu dans sa conception le

DE NOTRE-DAME DES ANGES. Cp

sort commun des hommes , qu'elle avoit été comme les autres à ce moment sous l'empire du péché ; mais depuis que François a paru au monde , depuis que ses enfansy sont venus , et que tant de maures se sont fait entendre ; ce qu'il éloit libre de publier •est proscrit de nos instructions et de nos ptédica- tions. L'Eglise ne peut plus souilrir ce langage ; elle consent qu'on relève la très - pure conception de la Vierge, qu'on en instruise les fidèles, qu'on les atfermisse dans cette créance si conforme à leur piélé et si avantageuse à la mère de leur Sauveur; mais quiconque oseroit autrement s'expliquer en public , elle le désavoue comme un téméraire ; que dis - je ? elle le frappe de ses anailièmes les plus rigoureux, et le rejette comme un rebelle. Or, dites-moi , si nous devons être surpris que Marie, en vue de tout cela , ail favorisé cet ordre séraphique d'une protection toute spéciale ; et que le père ait reçu d'elle une assistance particulière , lorsqu'il lui préparoit autant de hérauts et de zélateurs de sa gloire , qu'il devoii avoir dans la suite des âges d'hé- ritiers et de successeurs ?

Heureux , chrétiens , si nous avons le même zèle pour cette sainte mère , et la même conflance en sa miséricorde ! car ce n'est point en vain qu'on l'ho-^ nore , lorsqu'on l'honore de cœur et en effet ; ce n'est point en vain qu'on se confie en elle , lorsque c'est une confiance solide et chrétienne. Or, qu'est- ce que l'honorer de cœur et d'effet f c'est , comme François , ne s'en tenir pas à de stériles paroles , ni à quelques prières que lu bouche lécile , mais faire

94 POU a LA FÉTlS

*

honneur à son service par la pureté de nos mœurs et la ferveur de notre piété ; et qu'est-ce que se confier en elle solidement et chrétiennement? c'est, à l'exemple de François , ne pas tellement compter sur elle et sur son secours , qu'on abandonne le soin de soi- même; mais concourir avec elle, agir avec elle, seconder sa vigilance maternelle, comme nous demandons qu'elle soutienne notre foiblesse et qu'elle seconde nos eûforls. Si c'est ainsi que nous avons recours à Marie et que nous nous dévouons à elle , il n'y a rien que nous n'en puissions espérer. Mais que faisons - nous ? parce que nous savons qu'elle peut tout auprès de Dieu , nous nous repo- sons de tout sur sa médiation ; parce que nous avons entendu parier de tant de miracles qu'elle a opérés, nous nous promettons les mêmes faveurs , sans y apporter les mêmes dispositions ; c'est assez que nous soyons fidèles à quelques pratiques d'une dé- votion présomptueuse et mal réglée pour nous tenir quittes de toute autre chose. Abus , mes chers audi- teurs , et erreur : ce seroil donner à la médiation de la mère plus de vertu qu'à la médiation du fils : car Jésus - Christ même , notre souverain médiateur , avec tous ses mérites , ne nous a pas dispensés de travailler et de coopérer nous-mêmes à notre salut; et de jugeons ^ si c'est une espérance bien fondée, lorsque sans rien faire , ou pour détourner les foudres du ciel, ou pour obtenir ses grâces, nous nous flattons d'avoir une ressource assurée dans l'intercession de la mère de Dieu. Nous avons vu comment saint François pria pour les pécheurs ,

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 9$

comment Marie intercéda pour saint François , voyons maintenant ce que Jésus - Christ accorda à la prière de l'un et de l'autre. Je soutiens que c'est un des dons du ciel les plus excellens , et je conclus par celte troisième partie.

TROISIÈME PARTIE.

Nous avons , chrétiens , dans notre religion , des articles de créance bien surprenans ; mais j'ose dire qu'entre les autres , la foi d'une indulgence plénière n'est pas ce qui doit moins nous étonner ; elle nous découvre des effets de miséricorde si extraordi- naires , que , sans la révélation divine et sans l'au- torité de l'Eglise , nous ne pourrions soumettre nos esprits à croire un point qui passe toutes nos vues , et qui est au-dessus de toutes nos espérances. Je n'entreprends pas de pénétrer ces mystères de grâces , et la brièveté du temps m'oblige à les pré- supposer; je ne vous dirai point qu'il est prodigieux qu'un Dieu jaloux de sa gloire et de sa justice , comme est le nôtre , s'engage à en remettre toutes les prétentions , à en céder tous les intérêts, et cela par la voie la plus courte , la plus aisée , la plus gratuite , qui est la concession de l'indulgence ; je ne m'arrêterai point à exalter le mérite et la gran- deur de ce bienfait , capable d'exciter contre les hommes toute l'envie des démons ; puisqu'il est vrai qu'un pécheur , eût-il commis tous les attentats que peut imaginer une créature rebelle , eût-il mérité tous les tourmens de l'enfer , dès - qu'il gagne entièrement lindulgeuce plénière , se trouve tout

96 POUR LA FÊTE

à coup pleinement quille devant Dieu , peut se glo-» riPier de ne devoir plus rien à la justice de Dieu , paroit aussi net el aussi pur aux yeux de d'Ile sou- veraine majesté , que s'il sorloil des eaux du bap- tême; qu'il est dans la même disposition , pour être admis sans obstacle et sans délai à la gloire du ciel , que les martyrs, lorsqu'ils venoienl de répandre leur sang ; et -i vous , qui m'écoutez , chrétiens , vous a/ez eu aujourd'hui le bonheur de recevoir la grâce de l'indtdgence attachée à celte église , voilà l'étal oii vous êtes , et qui fuit que je vous considère , non plus comme des hommes pécheurs, mais comme des sujets sur qui Dieu a déployé toute sa magnifi- cence 5 et à qui il ne manque plus que la couronne d'immortalité. Mais encore une fois , n'insistons point - dessus , et contentons-nous d'admirer la bonté divine , qui , touchée de la prière d'un seul homme , je dis François d'Assise soutenu du sutirage de Marie , condescendit à lui accorder une telle grâce pour tous les hommes : car jamais le Seigneur accorda- t-il rien de semblable à Moïse , à David , à tous les patriarches de l'ancienne loi ? Moïse sol- licite auprès de Dieu le pardon d'une petite troupe de criminels , el à peine l'obticnl-il ; David même intercède pour un peuple innocent, et il est refusé. N'en soyons pas surpris , mes chers auditeurs. Quand Moïse et David prioient , Dieu n'avoit pas ouvert tous ses trésors ; c'étoient des saints de l'ancienne loi, la justice régnoit encore ; el Jésus- Christ nous assure que le plus petit dans la loi nouvelle , devoit être plus grand qu'eux. Or , quel est ce plus

petit?

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 97

petit ? c'est François , qui lui-même a choisi et voulu porter ce nom dans le royaume de 1 Eglise , et dont nous pouvons dire en ce sens : Qui minor est iii regno cœlorum (i).

Cependant, chrétiens , pour ne vous pas renvoyer sans quelque connoissance du don inestimable qu'il reçut de Dieu , parcourons-en les prérogatives. Elles sont rares et singulières ; mais n'est-il pas étrange que la plupart les ignorent , lors même qu'ils prétendent en profiter ? Je vais , dans une courte exposition , vous en instruire , afin de remplir mon devoir, et que vous puissiez satisfaire au vôtre ; appliquez-vous. Je prétends que de toutes les indulgences, celle-ci est une des plus assurées et des plus authentiques qu'il y ait dans l'Eglise : pourquoi ? parce que c'est une indulgence accordée immédiatement par Jésus-Christ: premier privilège qui lui est particulier; parce que c'est une indulgence attestée par les miracles les plus certains: autre privilège qui la dislingue; parce que c'est une indulgence répandue parmi tout le peuple chrétien avec un merveilleux progrès des âmes et de sensibles accroissemens de piéié : dernier privi- lège qui nous la doit rendre infiniment précieuse. Reprenons.

Indulgence immédiatement accordée par Jésus- Christ. 11 est vrai, le vicaire de Jésus-Christ peut ac- corder une indulgence ; mais quelque autorité qu'il ait pour dispenser aux fidèles les dons de Dieu , l'in- dulgence qu'il accorde peut quelquefois n'êlre de nulle vertu, parce qu'elle peut manquer, ou d'une

(i) Malth. 11.

TOME XlII. 7

C)8 POUR LA FÊTE

caîise siïffisanle , ou d'une antre condilion essenliel- lemeiit requise : ainsi le déclare la théologie. Mais inie indulgence dlreclement et spécialement accordée par Jésus-Christ , doit être infaillible : car cet homme- Dieu ne connoît-il pas toute l'étendue de son pou- voir; n'agil-il pas toujours selon les règles de sa sagesse éternelle? et d'ailleurs, étant le maître absolu de ses grâces, n'est-il pas, dans la distribution qu'il en fait, au-dessus de toute loi, et n'en peut-il pas disposer comme il lui plaît? Or, voilà le premier avantage de l'indulge-nca dont je parle : ce fut Jésus -Christ ea personne qui l'accorda à saint François; mais du reste , et c'est ce que je vous prie d'observer, en obligeant François d'en communiquer avec le souverain pon- tife, et de se soumettre là-dessus à son discernement t't à ses lumières. Marque indubitable qu'il n'y eut rien , ni dans la concession , ni dans la publication de cette indulgence, que de solide, que de bien fondé, que de conforme à l'esprit de Dieu. C'est ainsi que Jésus-Christ agissoit, vivant parmi les hommes; c'est ainsi qu'après as^'oir guéri les malades, il leur recom- mandoit de se présenter aux prêtres: Ite , ostendite vos sacerdotibus (i). Dépendance de lEglise qui fut toujours et qui est encore le caractère spécial à quoi l'on doit discerner les œuvres de Dieu ; et j'aurois ici , chrétiens , une belle occasion de vous faire remarquer l'aveuglement de nos hérétiques. Car, prenez garde, l'hérétique rejette les indulgences , et saint François en publie une. Sur quoi se fonde l'hérétique? sur ce que l'esprit de Dieu lui a révélé, dit-il; et sur quoi

(i) Luc. 17.

DE NOTRE-DAME DES ANGES. 99

se fonde sainl François ? sur ce qu'il a appris el reçu de Dieu même. Voilà de pari el d'aulre le môme lan- gage; mais voyez la différence : elle est esseniielle. Car l'hérélique se fonde sur un esprit de Dieu , ou plutôt sur une révélation de Dieu , dont il se fait lui- même le juge , el qu'il ne veut soumettre à nul autre jugement. En quoi il s'attribue de plein droit un pou- voir dont il ne peut produire aucun litre légitime ; en quoi, pour ne rien dire de plus, il s'expose évi- demment à l'erreur, puisque rien n'est plus sujet à MOUS tromper, et par conséquent ne nous doit élre plus suspect , que notre sens propre ; en quoi il ren- verse toute subordination, tout ordre, el jette le trou- peau de Jésus -Christ dans une affreuse confusion; puisque ce principe une fois établi, chacun, sans égard à nulle puissance supérieure, se trouvera maître de s'attacher à ses idées , et de les suivre comme au- tant de vérités incontestables. Mais, par une règle toute contraire , l'esprit de Dieu , ou si vous voulez, la révélation de Dieu, sur quoi s'établit saint Fran- çois , est une révélation sûre el hors de tout soupçon : pourquoi? parce que c'est une révélation souaiise au tribunal de l'Eglise, et reconnue, approuvée par ton le l'Eglise. Quelle est donc la téméiilé, je devrois dire l'extravagance de l'hérétique , de vouloir qu'on le croie sur son esprit, qui est un esprit particulier, et de trouver mauvais que saint François soit cru sur le sien , qui est un esprit universel ?

Mais le moyen que l'esprit de François ne fût pas suivi , comme il l'a été de tous les fidèles , après les miracles authentiques pat Dieu lui a rendu , et à

7-

100 POUR LA FÊTE

l'indulgence qu'il publioit, des témoignages si sen- sibles et si éclatans ? N'attendez pas de moi que J'entre ici dans un de'lail de faits que Ihisloire vous appren- dra, et dont elle conservera le souvenir jusques à la fin des siècles. Je sais qu'il y a de ces esprits mondains et prétendus forts, qui, parla plus bizarre conduite, veulent des miracles pour croire , et ne veulent croire nul miracle ; qui , pour éviter un excès , donnent dans un autre beaucoup plus dangereux; c'est-à-dire , qui, pour ne se laisser pas entraîner aux erreurs popu- laires par une crédulité trop facile, s'obstinenl contre les faits les plus avérés par une incrédulité opiniâtre ; qui ne reconnoissent ni les miracles des premiers siècles, parce qu'ils sont trop éloignés d'eux, ni ceux de ces derniers siècles, parce qu'ils sont trop près d'eux , comme si de nos jours le bras de Dieu s'éloit raccourci; qui néanmoins voudroient d'ailleurs ré- duire tout au témoignage de leurs yeux , comme s'il n'y avoit rien de croyable dans le monde que ce qu'ils ofit vu ou que ce qu'ils voient; comme si Dieu , pour les convaincre , de voit faire sans cesse de nouveaux prodiges ; comme s'il falloit , à un esprit droit et sage , d'autres preuves qu'une tradition commune et ap- puyée sur la parole de tant de témoins. Non , mes chers auditeurs, ne nous piquons point de celte pru- dence profane, si contraire à la docilité chrétienne; ne croyons pas sans raison à tout esprit : l' Apôlre nous en a avertis , et c'est l'avis que je vous donne moi- même ; mais aussi , sans raison , ne nous faisons pas une maxime générale de contredire tout ce qui ne se trouve pas conforme à nos vues , et qui nous paroit

DE NOTRE-DAME DES ANGES. lOI

hors des voies ordinaires. Quand donc on nous parle de ces merveilles qui ne purent avoir d'autre prin- cipe que la toute-puissance de Dieu , et qui servirent à François de gages certains pour confirmer la grâce qu'il avoit obtenue , et pour en attester la vérité ; quand on nous raconte en particulier ce qu'éprouva l'évêque d'Assise , lorsqu'au milieu de tout le peuple assemblé , sur le point de publier l'indulgence de Porliuncule, et voulant la limiter au nombre de dix années, il ne put jamais prononcer une parole, et se sentit forcé de déclarer solennellement qu'elle étoit perpétuelle; quand on nous fait le récitde tant d'autres événemens miraculeux, adorons la vertu divine qui opère de telles oeuvres , et rendons à la vérité re- connue et si solidement prouvée , l'humble et le juste hommage de notre soumission.

Mais de quoi , mes chers auditeurs , nous devons surtout bénir le Seigneur , c'est des admirables pro- grès et des fruits de grâce qu'a produits dans les âmes la sainte indulgence dont je voudrois ici vous faire connoître toute la vertu. Elle s'est répandue dans toutes les parties du monde : et qui peut dire les salutaires et heureux changemens qu'elle y a opérés? les peuples l'ont reçue avec respect, l'ont recherchée avec ardeur , s'en sont servis pour la ré- formation et la sanctification de leurs mœurs. Com- bien de pécheurs ont profité de ce don de Dieu, non-seulement pour acquitter leurs dettes passées mais pour se mettre en garde et se fortifier contre l'avenir, pour rompre une habitude criminelle qui les tyrannisoit, pour éteindre le feu d'une aveugle

toi POUR LA FÊTE

convoitise et d'une passion sensuelle qui les briîloil, pour reprendre la voie du saku qu'ils avoient quit- tée , et pour y marcher avec assurance ? Combien de chrétiens lâches et tièdes , au pied de l'autel ils éloient venus se laver dans ce bain sacré, et re- cueillir ce précieux trésor , se sont tout à coup sentis animés, excités, transportés; ont formé le dessein d'une vie toute nouvelle; et de froids et indifférens qu'ils étoienl , sont sortis pleins de zèle et d'une ferveur qui les a soutenus durant tout le cours de leurs années? Combien de justes ont puisé, dans cette source divine et intarissable , les plus pures lumières pour les éclairer, les plus hauts seniiraens pour les élever , d'abondantes richesses qu'ils ont conservées, multipliées, fait croître au centuple pour l'éternité? Voilà ce que l'on a vu tant de fois, ce que l'on a tant de fois admiré , sur quoi tant de fois on s est écrié : Digitus Dei est hic (i); Le doigt de Dieu est là. Mais aussi , chrétiens , parce qu'il n'y a rien de si utile et de si saint oii le relâchement de notre siècle ne se soit glissé, combien d'autres ont perdu et perdent encore un talent qui leur devroit être si cher, et que le père de famille leur met dans les mains pour le faire valoir? c'est avec cette dernière réflexion que je vous renvoie.

Je ne parle point de ceux qui , volontairement et de gré, consentent à se priver d un bien qu'ils re- chercheroient au-delà des mers, s'ils le savoient autant estimer qu'il mérite de l'être; gens terrestres et grossiers dans toutes leurs vues, insensibles aux

(i) l\oà, 8.

DE NOTRE-DAME DES ANGES. i o3

inlérêts de leur ame, plus avides d'un gain tem- porel et périssable , que de tons les dons du ciel et de toutes les indulgences de l'Eglise. Je n'en dis rien , parce qu'ils ne sont pas ici présens pour écouter ce que je dirois. Ce qu'ils négligent main- tenant sera le sujet un jour de leurs regrets ; et le traitement le plus doux qu'ils puissent espérer de Dieu , c'est de gémir long-temps dans les flammes vengeresses , oi^i il faut expier après la mort ce que l'on n'a pas pris soin de pprifier pendant la vie. Je parle donc seulement des autres , qui, plus fidèles en apparence et plus vigilans, ont pris, à ce qu'il semble , les mesures convenables , pour se disposer à l'indulgence qui leur est offerte. Je prétends que de ceux-là même il y en a un très-grand nombre à qui elle n'est point appliquée. Mais, dites-vous, ils ont fait ce qu'ils ont cru nécessaire pour cela : on les a vus aux tribunaux de la pénitence confesser leurs péchés; on les a vus h )i table de Jésus- Christ participer aux saints mystères , et il y a lieu de penser qu'ils y sont venus en état de grâce. Tout cela est vrai , si vous le voulez , mes chers auditeurs; et néanmoins je m'en tiens toujours à ma proposition , et je dis qu'avec toutes ces dispo- sitions , ils ne peuvent encore compter de s'être suffisamment et dignement préparés. Car il falloit renoncer pleinement au péché, c'est-à-dire, il fal- loit renoncer non-seulement au péché mortel, mais au véniel: non-seulement à l'acte du péché, mais à toute aireclion au péché. S'il reste dans le cœur le moindre désir , la moindre attache criminelle et

!I04 POUR LA FÊTE

volontaire, fiissiez-vous de toutes lessociëtés, eus- siez-vous part à toutes les dévotions, jamais vous ne recevrez le fruit d'une indulgence plénière. Ainsi l'enseigne toute la théologie, fondée sur ce prin- cipe de foi, que Dieu ne remet point la peine du péché , tandis que l'affection au péché persévère dans une ame. Or , disent les docteurs , l'indul- gence plénière est une rémission générale de la peine due à tous les péchés. Donc elle suppose que toute affection au péché , pour léger qu'il soit , ait été détruite par un renoncement total et absolu. Condition essentielle , et condition bien raisonnable. Car Dieu vous dit: Cessez de vouloir m'offenser, et je cesserai de vouloir vous punir : est-il rien de plus juste? Mais tout juste qu'il est, chrétiens, qui de vous l'a fait? soyez-en juges vous-mêmes, puisqu'il n'y a que vous-mêmes qui le puissiez savoir , et qui en puissiez juger. Cependant, ô mon Dieu! nous ne cesserons point de rendre à votre infinie misé- ricorde de solennelles actions de grâces. Vous pour- riez , au moment que nous nous séparons de vous par le péché, nous abandonner, et nous livrera toute la rigueur d'une justice inexorable; mais vous nous présentez la pénitence comme un bouclier pour parer à vos coups et pour les détourner. Ce n'est point assez ; et parce que la pénitence , en nous ré- conciliant avec vous , nous impose de longues et de pénibles satisfactions , vous voulez bien encore sur cela, Seigneur, vous relâcher de vos droits; vous nous offrez l'indulgence , vous nous la faites annon- cer par vos ministres , vous l'attachez aux exercices

DE NOTRE-DAME DES ANGES. Io5

du christianisme les plus ordinaires et les plus fa- ciles. Heureux, si nous entrons dans cette voie que vous nous ouvrez , et qui , au sortir de ce monde, doit nous conduire à vous, pour vous posséder e'iernellement. Ainsi soit-il.

SERMON

POUR

LA FÊTE DE SAINT LOUIS.

ROI DE FRANCE.

Qais similis tuî in fortibas , Domine , qoîs similis tuîr magnificus in sanctitate.

Qui d'entre les forts vous peut être comparé , et qui vous est semblable , Seigneur , à vous , qui êtes grand et magnifique dans votre sainteté ! Au livre de l'Exode , chap. i5.

\_j'est ainsi que parla Moïse, quand il vit l'éclatant miracle que Dieu, par son ministère, avoit opéré en faveur des enfans d'Israël , les tirant de l'Egypte et divisant les eaux de la mer Rouge , pour les faire passer au milieu des abîmes oii leurs ennemis dé- voient être submergés. Je me sers aujourd'hui de ces paroles , pour faire l'éloge d'un roi , qui par ime heureuse et singulière conformité , non-seule- ment avec Moïse , mais avec Dieu même, dont le zèle l'animoit , a porté jusque dans l'Egypte ses armes victorieuses , s'y est rendu redoutable aux en- nemis du nom chrétien, y a fait des miracles de valeur, aussi bien que de piété, pour la délivrance du peuple de Dieu. Moïse , saisi d'étonnement à la \ue du prodige dont il étoit témoin, s'écrie que Dieu est magnifique dans sa sainteté, et il nous

POUR LA FÊTE DE SAINT LOUIS. 107

«donne par une des plus hautes idées que nous puissions concevoir de l'excellence de Dieu. Il ne dit pas que Dieu est magnifique dans les trésors de sa sagesse , dans les œuvres de sa puissance , dans Jes effets de sa miséricorde , ni dans aucun autre de ses divins attributs. Il s'arrête à la sainteté : Mag^ njjicus in sanctitate ; et nous ne devons pas en être surpris , dit saint Chrysostôme , expliquant ce passage. Car la sainteté est dans les attributs de Dieu , ce qu'il y a de plus parfait, de plus grand , de plus adorable; et même tous les autres attributs que Dieu possède , ne sont dignes de nos adorations , que parce qu'ils sont inséparables de la sainteté. D'oii il s'ensuit que la magnificence de la sainteté est eu Dieu , comme la grandeur de la grandeur même, et comme la perfection de la perfection même. Moïse avoit donc raison de demander à Dieu : Qui d'entre les forts, ô Seigneur ! est semblable à vous, et qui d'entre les hommes de la terre a l'avanlage de par- ticiper à cette magnifique sainteté dont vous êtes l'exemplaire et le modèle ? Quis similis tut? mag- nificus in sanctitate. Or, j'ose ici répondre en quel- que manière à celte question. Car j'ai à vous pro- duire un saint , dans la personne duquel vous avoue- rez que ce caractère ( selon la mesure que Dieu veut bien le communiquer à la créature, et lui en faire part ) a éminemment paru. C'est l'incomparable saint Louis , dont nous célébrons la fête ; et qui , par im effet de la grâce de Jésus-Christ est parvenu à cette divine ressemblance : Magnificus in sancti- taie. C'a été un homme magnifiquement saint, hé-

108 POUR LA FÊTE

roïquemenl saint , ei, si j'ose me servir de celte ex- pression, royalement saint. Voilà tout le fond de son panégyrique. Il falloit être pour cela aussi élevé dans le monde que saint Louis : car pour nous, chré- tiens, dans la médiocrité des conditions Dieu nous a fait naître, ce titre ne nous convient pas. Nous pouvons bien , et nous devons être humbles dans la sainteté, fidèles dans la sainteté, sincères dans la sainteté , conslans et fermes dans la sain- teté ; mais il ne nous appartient pas d'être magni- fiques dans la sainteté. C'est le privilège des grands , quand il plaît à la Providence d'en faire des saints; et entre ceux que Dieu a choisis pour les sanctifier sur le trône, c'est la louange particulière de notre saint. Car dans les principes de la vraie religion , nous pouvons dire en quelque sorte de saint Louis, ce que les Romains idolâtres di- soient de leurs empereurs , qui avoient été mis au nombre des dieux : Belicjuos deas accepimus , Cœ^ sares dedimus ; Pour les autres dieux de l'empire , disoient-ils , nous les avons reçus du ciel ; mais pour ceux-ci, qui étoient nos princes, le ciel les a reçus de nous. Et moi je dis : Pour les autres saints que nous honorons dans le monde chrétien, 1 Eglise nous les a donnés; mais pour saint Louis , c'est la France qui l'a donné à l'Eglise. Nous avons donc tous, comme Français, une obligation spéciale de l'honorer , et nous en avons une encore plus étroite et plus indispensable de l'imiter. Car sa sainteté , quoique royale et magnifique, ne laisse pas, comme vous verrez 5 d'être^ aussi bien que celle de Dieu,

DE SAINT LOUIS. 109

un exemple pour nous ; et c'est à moi de vous ap- pliquer cet exemple , après que nous aurons de- mandé les grâces et les lumières du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. Açe y Maria.

C'est un sentiment, chrétiens, très-injurieux à la Providence, de croire qu'il y ait dans le monde des conditions absolument contraires à la sainteté , ou que la sainteté par elle-même puisse avoir quelque chose d'incompatible avec les engagemens de cer- taines conditions et de certains états, dont il faut néanmoins reconnoître que Dieu est l'auteur. Or , pour vous détromper dune erreur si dangereuse, il me suffit de vous mettre devant les yeux l'exemple de saint Louis ; et voici toute la preuve de ce que je prétends établir dans ce discours pour votre ins- truction et pour l'édification de vos âmes. Saint Louis a été sur la terre un grand roi et un grand saint : on peut donc être saint dans tous les états et dans toutes les conditions du monde : raisonnement sensible et convaincant; car enfin s'il y avoit dans le monde une condition difficile à accorder avec la sainteté, il est évident, et vous en convenez vous- mêmes, que ce seroit la royauté. Cependant , grâces à la providence de notre Dieu , la royauté n'a point empêché saint Louis de parvenir à une éminenle sainteté , et la sainteté émlnente \ laquelle saint Louis est parvenu ne la point empêché de remplir dignement et excellemment les devoirs delà royauté. Je dis plus : ce qui a rendu saint Louis capable d'une si haute sainteté, c'est la royauté; et ce qui

ï lO POUR LA FÊTE

l'a mis en état de son tenir si honorablement la royauté, c'est la sainteté. En deux mots, saint Louis a été un grand saint , parce qu'étant roi , il a eu le don de faire servir sa dignité à sa sainteté : ce sera la première partie; saint Louis a été un grand roi , parce qu'il a su, en devenant saint, faire servir sa sainteté à sa dignité : ce sera la seconde partie. Deux "vérités dout je tirerai, pour notre consolation, deux conséquences également touchantes et édifiantes : l'une que l'état de vie nous sommes appelés est donc , dans l'ordre de la prédestination éternelle , ce qui doit le plus contribuer à nous sanctifier de- vant Dieu ; l'autre que notre sanctification devant Dieu est donc le plus sûr et le plus efficace de tous les moyens pour nous rendre nous-mOmes , selon le monde, parfaits et irrépréhensibles dans l'état de vie nous sommes appelés. C'est un roi qui va nous apprendre l'un et l'autre; appliquez-vous.

PREMIÈUE PARTIE.

De quelque manière que nous concevions la sain- teté, et quelque plan que nous nous en fassions, être saint selon toutes les règles de l'Ecriture , c'est avoir pour Dieu un zèle fervent , accompagné d'une humilité profonde ; c'est aimer son prochain , non pas de parole , mais en vérité et par œuvres , en lui rendant tous les devoirs d'une charité tendre et effi- cace ; c'est être sévère à soi-même , et , comme parle le grand Apôtre , crucifier sa chair avec ses passions et ses désirs déréglés, par la pratique d'une mortifica- tion solide. Arrêtons -nous là, chrétiens, pour

DE SAINT LOUIS. 111

reconnoîlre les grâces extraordinaires , les grâces prévenantes et sural)ondanles , les grâces victo- rieuses et miraculeuses , dont Dieu a comblé saint Louis. En effet, ces trois choses essentielles, en quoi je prétends , avec saint Jérôme , que la vraie sainteté consiste , sont celles qu'on a toujours cru d'une plus difficile alliance avec la grandeur dti monde , et pour lesquels la condition des grands dix monde a toujours eu plus particulièrement besoin de la toute-puissante grâce de Jésus-Christ. Car voilà , disoit saint Jérôme , depuis la corruption du péché , les trois désordres et les funestes écueils de la gran- deur mondaine : par l'énorme abus que nous en fai- sons , elle nous devient , à l'égard de Dieu , la source d'un secret orgueil qui nous fait perdre l'humilité et le zèle de la religion ; elle nous donne , à l'égard du prochain , une dureté de cœur qui nous rend insen- sibles aux maux d'autrui , et qui étoufie en nous la compassion et la miséricorde; elle nous inspire , à l'égard de nous-mêmes , un amour-propre sans me- sure , qui va jusqu'à nous faire secouer le joug de la pénitence et de l'austérité chrétienne : effets mal- heureux que les saints ont déplorés , et dans la vue desquels David a tremblé. Or, par un visible miracle de la grâce de Jésus-Christ , celte grandeur du monde si dangereuse, n'a point été, dans la personne de saint Louis, sujette à ces désordres, puisqu'elle n'a point empêché que saint Louis n'ait été un prince parfaitement dévoué à Dieu, n'ait eu pour son peuple le cœur d'un père charitable , n'ait exercé contre soi-même toute la sévérité de l'évangile ; disons

112 POUR LA FÊTE

mieux , puisque la grandeur même souveraine, n'a servi qu à faire paroîlre saint Louis humble devant Dieu avec plus de mérite, charitable envers son pro- chain avec plus d'éclat, sévère à soi-même avec plus de force et plus de vertu : d'où, je conclus que la royauté , bien loin'd'avoir été en lui un obstacle u la sainteté , fut au contraire le grand moyen par il s'éleva à la plus héroïque sainteté. Entrons là-dessus dans un détail qui vous convaincra et qui vous ins- truira.

Saint Louis , le plus grand des rois , a été devant Dieu le plus soumis et le plus humble des hommes. C'est ce qu il a posé pour fondement de tout l'édi- fice de sa perfection ; voilà la pierre ferme sur laquelle , comme un sage architecte, il a bâti. Son humilité , qui fut sa vertu dominante , fit que ce saint monarque , malgré sa souveraineté , ou plutôt, par la raison même de sa souveraineté , ne se con- sidéra jamais dans le monde, que comme un sujet pour dépendre de Dieu , et pour obéir à Dieu. Il étoit roi , et il étoit chrétien ; mais accoutumé à peser les choses dans la balance du sanctuaire , il préféra toujours la qualité de chrétien à celle de roi ; parce que être roi, disoil-il , c'est être, mais à litre onéreux , le maître des hommes ; et être chrétien , c'est être par un solennel et éternel engagement , serviteur de Jésus- Christ. Or, cette servitude qui l'attachoit à Jésus - Christ , lui paroissoit mille fois plus honorable , mille fois plus estimable et plus aimable que la domination de tout l'univers. De vient qu'il se gloritioit hautement de ce nom de

chrétien ,

DE SAINT LOUIS. Il3

cîiréiien, et qu'il avoil comme chrétien ^ une véné- ration particulière , une tendre dévotion , une pré- dilection pour le lieu ou il avoit reçu le saint bap- tême. C'est pour cela quenlre toutes les villes de son royaume , celle de Poissy lui éloit si chère ; et que pour satisfaire sa piété , supprimant tous les autres noms qui marquoient sa puissance sur la terre , il se contentoit souvent de signer Louis de Poissy y parce que c'éioit , par une seconde naissance j iiifuiiment plus illustre que la première , qu'il se souvenoit d'avoir été régénéré en Jésus- Christ ; il savoit que sou nom avoit été inscrit dans le livre de vie , et mis au nombre des fidèles pour être écrit dans le ciel. Tel étoit , dis -je, le sentiment qu'il avoil de sa profession de clirétien. Au contraire, celle de roi ne lui parut jamais que comme un far- deau pesant j que comme un poids terrible dont il éloit chargé , et sous lequel il gémissoil; n'y trou-* vani point d autre avantage que de se voir par dans une indispensable obligation d'être encore plus sujet à Dieu que ses sujets mêmes. Car, pourquoi suis -je roi, ajouloit-il, sinon pour faire régner Dieu , pour établir , pour maintenir, pour amplifier l'empire de Dieu ? C'est pour cela qu il m'a choisi ; et ce caractère de roi , qui , par rapport aux hommes que je gouverne , est un caractère de prééminence et de supériorité , par rapport à Dieu , au nom de qui je les gouverne , n'est pour moi qu'une dépen- dance , mais une dépendance salutaire , et dont je fais tout mon bonlieur. Voilà comment en usoit saint Louis ; et voilà ce qu'il enseignoit à Philippe TOME XiU. S

Il4 POUR LA FÉÏE

son fils , liériller de sa couronne. Voilà ce qu'il lui inspiroil : le respect de Dieu et le mépris de la vaine grandeur du monde. Or de , mes chers auditeurs , prucédoilce zèle admirable qu'il eut tou- jours pour tout ce qui concernoit la gloire de Dieu et bon culte ; de ce zèle pour la propagation de l'évangile , ce zèle pour l'intégrilé et l'uniié de la foi, ce zèle pour la discipline de l'Eglise , ce zèle pour la réformalion cl la pureté des mœurs , ce zèle de la maison de Dieu qui le dévoroit , et qui lui faisoit regarder toutes les injures faites à Dieu , comme des outrages faits à lui-même ; en sorte que jamais homme n'eut plus de droit que lui , de dire comme David : Zehs domûs iuœ comedit me , et opprohria cxprohrantium tibi ceciderunt super me (i). Zèle des intérêts de Dieu , fondé sur cette grande maxime de religion , dont il avoit l'ame pénétrée , qu'être roi , c'étoit être par office le mi- nistre de Dieu , et l'exécuteur en chef des ordres de Dieu. Je reprends , et suivez-moi.

J'ai dit zèle de la propagation de l'évangile. Car n'est-ce pas ce qui détermina saint Louis à ces longs et fameux voyages qu'il entreprit pour faire la guerre aux ennemis du nom chrétien ? Consulta-t-il, pour s'y résoudre , une autre sagesse que celle dont furent remplis les apôtres , lorsqu'ils formèrent le dessein d'aller jusques aux extrémités du monde pour y porter le flambeau de la foi ? et quand ce saint mo- narque s'oubliant lui - même , sacrifiant sa santé , exposant sa vie , sortoit de son royaume pour passer

(1} Ps. 68.

DE SAINT LOUIS. Iï5

les mers , avoit-il auire chose en vue que Taccrois- semenl du royaume de Jésus - Christ ? Avec quel soin ne s'employa-t-il pas , et dans la Palestine , et dans l'Egypte , à la conversion des Sarrasins? Com- bien n'en gagna-t-il pas à Dieu ; et quand ces infi- dèles venoient à lui pour embrasser le christianisme , avec quelle joie ne les recevoit-il pas, les prenant sous sa protection royale , les comblant de grâces , leur offrant et leur assurant des établissemens en France , se chargeant de pourvoir à leur instruc- tion , et les regardant comme ses plus chères con- quêtes, parce que c'étoient , disoit - il , autant de sujets qu'il gagnoit à Jésus -Christ et à son Eglise ? Un roi comme saint Louis , plein de cet esprit , n'éioit-il pas un apôtre dans sa condition ? et mou- rant martyr de son zèle , comme il mourut dans la dernière de ses expéditions, aussi apostolique qu'hé- roïque , ne pouvoit - il pas avec une humble con- fiance et sans présomption , dire après saint Paul , qu'il n'étoit en rien inférieur aux plus grands des apôtres ?

J'ai dit zèle de la discipline de l'Eglise. Que ne fit pas saint Louis pour la rétablir dans le clergé de France , et avec quelle bénédiction et quel succès n'y travailla-t-il pas ? Un des scandales du clergé étoil , dans ce temps malheureux , la simonie : avec quelle autorité ne retrancha- t- il pas ce désordre , par cette célèbre ordonnance , ou pragmatique- sanction , que nous gardons encore comme un tré- sor , et que nous pouvons bien mettre au nombre de ses précieuses reliques , puisque c'est son ou-

Îl6 POUR LA FÊTE

vragp , el un des plus saints monumens qu'il noua ait laissés. L'abus des biens ecclésiastiques étoil , si j'ose parler ainsi , l'abomination de la désolation dans le lieu saint : avec quelle prudence et quelle force n'y cliercha-l-il pas le remède, ayant convo- qué pour cela un concile à Paris , oii il fit faire , sur le sujet des bénéfices , des règlemens contre lesquels, ni le temps , ni les coutumes ne prescri- ront jamais ? Pvèglemens dont il voulut être le pre- mier el le plus religieux observateur, s'élant même ôlé le pouvoir d'en dispenser , et par un serment solennel , s'élant obligé à n'avoir jamais sur cela nulle acception de personne ; règlemens , si je les rapportois , qui confondroient le relâchement de notre siècle, et peut-être même sa prétendue sévé- rité. Celui qui regarde la pluralité des titres , que saint Louis iraitoit de monstrueuse , ne suffiroit- il pas pour nous humilier ? Nous nous piquons sur les anciens canons d'exactitude et de sévérité chrétienne ; mais nous nous en piquons en spéculaùon , et saint Louis par son zèle la melloit en œuvre.

J'ai dit zèle de l'inlégrilé et de l'uniié de la foi. Car quelle horreur saint Louis n'eul-il pas de tout ce qui la pouvoit troubler , et avec quelle fermeté ne s'éleva-l-il pas contre les hérésies de son lenips: Quelle victoire ne remporla-t-il pas sur celle des Albigeois, à qui il acheva de donner le coup mor- tel? Dieu , pour combattre les erreurs qui comtnen- çoient dès-lors à naître , et qui ont depuis inondi le monde chrétien , avoit suscité les deux florissans ordres de saint François el de saint Dominique.

DE SAINT LOUIS. I 17

De vint l'estime et l'aiFeciion paiernelle que saint Louis fit paroître envers l'un et l'aulre, les ayant toujours honorés de sa bienveillance ei de ses bien- faits, parce qu'il les regardoit, disoit-il , comme les boucliers de la foi catholique. Et parce que cela même leur avoit attiré la haine et la persécution de certains esprits attachés à ce parti de la nouveauté, que fit saint Louis? il usa de tout son pouvoir pour détruire ce parti, et il en vint à bout. Celui qui en était le chef, avoit composé un libelle schisma- tique il décrioit la profession religieuse. Saint Louis en poursuivit à Rome la condamnation , et le fil publiquement lacérer , non point par une simple raison d'Etat , pour prévenir les troubles qu'ont coutume de causer ces sortes de dissensions ; mais par esprit de religion, parce que jamais il n'oublia qu'il étoit, comme roi chrétien, chargé devant Dieu du sacré dépôt de la foi , et que c'éloit à lui d'en maintenir l'unité et Tintégrilé, en réprimant avec vigueur tout ce qui pouvoit y donner la moindre atteinte.

J'ai dit zèle de la réformalion et de la pureté des mœurs. Quelle ample matière ce seul article ne me fournit-il pas? Jusques ai», règne de saint Louis, le blasphème, quoique ei^ècrable, s'étoit rendu si com- mun , qu'il avoit cessé ou presque cessé d être en exécration. On en déploroil le désordre , mais on en remettoit à Dieu le châtiment. Avec quel cou- rage saint Louis ne leintreprii-il pas? vous savez le fameux édit qu'il fit publier contre les blasphéma- teurs, et la rigueur iniJexible avec laquelle il voulul

tl8 POUR LA TÈTE

qu'on rexéculât dans la personne d'un homme oprt- lenl , à qui il fil percer la langue parce qu'il avoil profané la salnlelé et la majesté du nom de Dieu. Les mondains en murmurèrent ; mais saint Louis ne compta pour rien d'être censuré par les mon- dains , pourvu que Dieu fût vengé. G est lui qui le premier de nos rois défendit le duel , et qui pour l'intérêt de Dieu, encore plus que de son état , en fil un crime punissable ; après s'être instruit sur ce point dans une assemblée de prélats , et avoir re- connu que ces combats si contraires à la tranquil- lité publique , éloienl également opposés au\ lois de la conscience et de la religion. G est lui qui ex- termina l'usure , et qui en arrêta le cours par la sé- vérité des peines auxquelles il condamna sans ré- mission les usuriers dans toute l'étendue de son royaume. Dites-moi un seul vice qu'il ail toléré. Il avoil généralement pour tous les impies et tous les hommes vicieux , mais beaucoup plus encore pour les scandaleux, celte haine parfaite dont le Pro- phète royal se faisoit une vertu , quand il disoil : jPerJecio odio oderam illos (i). Et parce qu'il savoit que les plus ordinaires asiles des hommes de ce ca- ractère sont les maisons des grands ( ah î chrétiens , Ja belle leçon , non-seulemeat pour les grands, mais absolument pour tous ceux qiu sont chargés de la conduite des familles particulières ) , saint Louis y afin d'exercer dans l'ordre ce zèle de réforme que Dieu lui avoit inspiré , comraençoit , selon la parole 4le l'Apotre , par sa propre cour, qui pouvoit biea (OPs. i3S.

DE SAINT LOUIS. I 19

alors être regardée comme la maison de Dieu : Ui incipiat judicium à domo Dei ( i ). G'esl-à-dire , qu'il faisoil faire de îem[)s eu lemps dis intormarnins juri- diques de la vie el des mœurs de luus les oUicicrs de sa cour; et s'il a en irouvoit parmi eux de liber- tins , surtout de libertins par profession ; s'il en dé- couvroil de nolés et décriés par leuis dbauches, quelque mérite d'ailleurs qu'ih puL^ïent avoir , il les éloignoit de sa personne : étant convaiucji qu'il ne pouvoit ni ne devoit faire nul fond sur la fidélité de ceux qui par libertinage avoient secoué le joug de Dieu; et ayant toujours pris pour règle cette grande maxime de David : No?i halitahît in mndio domûs meœ gui facit superbiam (2) ; Aucun do ceux qui méprisent Dieu , n'habitera dans ma maison : et je n'aurai pour serviteur que celui qui, soumis à Dieu , marchera dans une voie droite et pure : Amhulans in via immaculatâ hic mihi ministrahat {?>). Voilà , mes chers auditeurs, ce qui fait l'essentiel et le ca- pital de la sainteté d'un roi. Toutes les autres dévotions que saint Louis a pratiquées , n'en ont été, pour ainsi dire , que l'accessoire. Il est vrai , saint Louis avoit fait de son p^ilais une maison de prière : dans ses plus importantes occupations, il assistoit régulière- ment à tout l'office de l'Eglise ; et selon l'exemple du roi prophète , malgré la multitude des affaires , il rendoit à Dieu plusieurs fois le jour le tribut et l'hommage de sa piété. Jusque dans ses camps et dans ses armées, la tente qu'on lui dressoit étoit une es- pèce de sanctuaire la divine Eucharistie reposoit , (i) Peti-. \, - (2} P5. 100. (.",) ihid.

J20 POUR LA FÊTE

aussi bien que l'arche sous les lentes d'Israël. Avec quelle foi n'ouvrit-il pas le trésor de son épargne pour raclieler de l'empereur de Gonsianiinople la sainte couronne , pour laquelle il eût donné toutes les couronnes du monde ; el avec quelle humilité ne la porla-t-il pas lui-même, la tête et les pieds nus, dans l'auguste temple qu'il avoit fait construire pour la placer , et nous la révérons encore aujour- d'hui ? Tout cela éloil saint ; mais , encore une fois, tout cela n'étoit en lui que les marques, ou tout au plus que les effets de la sainteté. Ce qui l'a sanctifié comme roi, c'est ce xèle ardent qu'il a eu pour l'hon- neur de Dieu; et ce zèle n'eut de si merveilleux ^uccès , que parce qu'il étoit soutenu de la puissance ïoyale. Car si saint Louis n'eût été roi , il n'eût ja- mais fait pour Dieu ce qu'il a fait. C'est ce que j'ai prétendu vous donner à entendre , quand j'ai dit que la royauté n'avoit servi qu'à le rendre encore plus saint c nvers Dieu.

Suivant le même principe , il ne faut pas s'élonneF qu'il ait été si charitable envers son peuple , et qu'il ait aimé ses sujets comme ses propres enfans. ' ous en avons dans sa vie des exemples dont vos cœurs seront attendris. jN'étoit-ce pas un spectacle bien digne de Dieu et bien édifiant pour les hommes, de voir ce monarque dans la posture son histoire nous le représente , assis au pied d'un arbre dans le parc de Vincennes, et recevant lui-même en per- sonne les requêtes des veuves et des orphelins, con- S(tl;uit les misérables et les adligés , écoulant les pau- vres, et sans distinction rendant justice à tout le

DE SAINT LOUIS. I2r

monde ? , un simple gazon lui lenoit lieu de tribu- nal ; mais ce tribunal dans sa simplicité avoit quelque chose de plus vénérable que celui de Salomon. Saint Louis y éloii attaché par le motif d'une charité bien- faisante, dont les fonctions, quoique laborieuses, ïi'avoient rien pour lui d onéreux. Car il présuppo- soit toujours que Dieu l'avoit choisi pour son peuple, et non pas son peuple pour lui; et dans cette vue il se faisoit non-seulement un devoir et un mérite, mais un plaisir de consacrer à ce peuple que Dieu lui avoit confié , ses diveriissemens et son repos , sa sanlé même et sa vie. Oui , je dis sa vie, qui, toute né- cessaire qu'elle étoit , ne lui fut jamais plus précieuse que celle de ses sujets. 11 le montra bien dans sa prison , lorsque les Sarrasins lui ayant fait offre de le mettre en liberté , pourvu qu'il laissât tous les Français de sa suite dans les fers : A Dieu ne plaise, répondit-il , que je les abandonne; ils ont été les compagnons de ma fortune , je veux l'être de leurs souffrances ; et comme je ne souhaite d être libre que pour eux , je ne puis consentir à 1 être sans eux. Il le montra bien , lorsque dans une autre rencontre , il s'offrit