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iSSA, ROUSSEAU.
.LET. ATHÈNES, NILSSON.
C'*. LIÈGE, J. BELLENS.
RES. ROME, BOCCA, LOESCHER.
.,^„. "" \N, BOCGA, FLORENCE, vieusseux.
iCKUAUS, ASDER. '""ETMEYER, LE SOUDIER, MAX RUBE.
'^LD ET C'«. BUCAREST, SOTDSCBEK ET €*•.
rzE, GENÈVE, pd. dùrr. tnci ONE, verdaguer. LISBONNE, rodrigues. r Y d*. LA HAVANE, miguel alorda.
"TANO, SAMλERS, STECHERT, THE INTERNATIONAL NEWS C*. NOOF, THE NEW ENOLANIJi^^^yi^oUy It:
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JRGET, V. émÏQ frança
u(e traduction ou reproduction t
REVUE DES DEUX MON»/.^
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y compris la Suède, la Norvège e i ^.^.^.^^^ by GoOgk
REVUE
DES
DEUX MONDES
LXXVI* ANNÉE. -^ CINQUIÈME PÉRIODE
Toan zxxv. — {•« septembre 1906.
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REVUE
DES
OEUX MONDES
I»WIHI(N
LXXVI» ANNÉE. — CINQUIÈME PÉRIODE
TOME TRENTE-CINQUIÈME
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PARIS
BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
RUE DE l'université, 13
1906
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH
TBOISIÊMB PARTIE (1)
Vil
Avez- vous éprouvé, certains matins, à l'heure du réveil accou- umé, la sensation d'avoir assez dormi pour satisfaire la nature, et tout à la fois le désir de ne pas vous désenlacer du sommeil, de A^ous y enfoncer au contraire, de vous y réfugier contre rinquiétude confuse du jour qui naît, de la vie qui recom- mence ?
Dans mon petit lit thuringien, assez peu confortable, j'avais ourtant, cette nuit-là, goûté sept bonnes heures de repos. Depuis ongtemps je percevais autour do ma demi-torpeur des appels 5 voix sur les terrasses des villas voisines, des pas dans l'esca- iVf des clameurs d'enfans jaillics de la rue : plus de bruit, môme, l'a l'ordinaire. Malgré Tauvcnt de la terrasse, une joyeuse irté do soleil poudroyait dans la chambre : à travers mes pau- vres volontairement baissées, elle me faisait voir rose au dedans moi... Tout à rhcure j'avais senti, effleurant mes cheveux, les lîchcs lèvres de Grilte, brusquement venue à mon clievct, et voix m'avait dit : *
— Paresseux! à huit heures, au lit ! Esl-ce parce que c't^st te?... Tu n'as pas honte?... Moi, je vais vite déjeuner et rtir avecM"* Moloch, voir les préparatifs. En grognant quelques protestations, je m'élaiç rclourné
i) \oytz la Revue des {•' e l 15 août.
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6 REVUE DES DEUX MONDES.
contre le mur... Les mots de Gritte : fête... préparatifs... avaient eu pour effet de me rendre le sommeil plus désirable. « Cher som- meil! pensai-je... réseau protecteur contre les nouvelles heures incertaines ou méchantes, enveloppe-moi, laisse-moi ne ressen- tir de ce jour nouveau que sa clarté, tamisée par mes paupières appesanties, que sa fraîcheur de fin d'été qui glisse par Tentre- bâillement de la fenêtre. Sommeil, retiens-moi !... Je ne me rap- pelle plus ce qui me trouble, ce qui m'effraie dans le réveil. Ce n'est point ime misère physique, mon sang court vif et sain dans mes membres forts. Ce n^est pas l'appréhension de catastrophes personnelles : je ne crains rien des hommes, et deux sourires de femmes me promettent la tendresse, voire lamour. La cause de mon désir d'inconscience, c'est quelque chose d'indéfini et de fort, mais je ne sais plus ce que c'est, et il me plaît de l'avoir oublié au cours de la nuit, car je ne pourrai plus dormir quand je me le serai rappelé... Enveloppe-moi, cher sommeil, prolonge mon oubli... »
Soudain, je me dresse sur mon séant, franchement réveillé... Un coup de canon a tonné au château, et des clameurs de joie, lancées des villas, delà place, de tout le Luftkurort, y répondent. Mes yeux ouverts regardent; le soleil triomphe dans ma chambre; l'ombre d'un drapeau suspendu à la terrasse et dont la' brise matinale agite la flamme, ondule sur le mur du fond. Et aussi- tôt je sais pourquoi je ne voulais pas me réveiller, malgré Tado- rable clarté, malgré la joie de la rue, malgré l'appel de Gritte et ma promesse de rejoindre la princesse Else à la Fasanerie...
Aujourd'hui, c'est le 2 septembre, le jour de Sedan.
Si Ton tire le canon au château, si les gamines et les polis- sons de Rothberg-Dorf s'endimanchent, encore que ce soit un simple mercredi ; si le drapeau bleu de Rothberg-Steinach flotte à la terrasse entre le balcon de M. Moloch et le mien ; si les oies grises ou blanches se débattent dans la Rotha avec des clameurs plus insolentes ; si, enfin, cet après-midi, devant la Cour et le peuple assemblé, dans le Thiergarten, on doit, au bruit des fan- fares et des discours, dévoiler ime statue en plâtre de Bismarck, eu attendant le bronze que Cannstatt est en train de fondre, c'est parce qu'il y a trente-cinq ans, par une journée de soleil comme côUe-ci, 17 000 Français étaient tombés et les H7000 survivans
n ayant à choisir que de mourir sans objet ou de se readre,
leur général signa la capitulation qui remettait à Guillaume I*'
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. (
ûus ces vaincus pantelans, avec leurs aigles, leurs enseignes, leurs armes, avec Tépée et la fortune de T Empereur.
Aujourd'hui dans tout TEmpire allemand, on chôme la fête. Avec Talphabet gothique, les petits gars des écoles, les petites filles des pensionnats ont appris à vénérer cette date du passé, Ce jour-là, leur a-t-on dit, TAUemagne est sortie vivante de ses cendres. La vieille Allemagne céda la place. Devant le monde ébahi, la jeune Allemagne dressa son épée. C'est le Sedanstag.
Comme mon cœur est troublé ! Tandis que je me lève et que je m'habille, heureux d'être seul pour remuer mes vagues pen- sées, heureux que Gritte même ne soit pas là pour me question- ler ou même me regarder, je cherche à démêler le pourquoi de mon trouble.
Bien des 2 septembre ont déjà marqué leur chiffre sur ma* vie, me laissant indifférent, ou joyeux, parmi la joie ou l'indiffé- rence de tous les Français. Savais-je même le sens de cette date? Le savait-on, auprès de moi?.,. Oubli sincère, distraction voulue, iamais cette date de deuil n'a entravé, les autres années, ma promenade au Bois, le un déjeuner entre camarades, les rendez- ^ous de laprès-midi, les plaisirs du soir. Pour associer à ces Jiots: 2 septembre, cet autre mot: Sedan, il faut que je vienne ci, chez le vainqueur, et que sa joie, toujours aussi provocante 'près tant d'anniversaires, m'offusque, m'inflige un malaise phy- ique.
« Voyons ! voyons ! est-ce ma faute si Mac Mahon ne s'avisa as de la marche de flanc de "Frédéric-Charles? s'il se colla Qprudemment à la voie ferrée ? s'il se rabattit sur Sedan, place Hestablement choisie? s'il signa, le 31 août, au moment où innemi commençait de l'envelopper, cet ordre du jour extraor- ■naire: « Demain, repos pour toute l'armée! » Demain, c'était bataille de Sedan, auprès de laquelle Pavie et Waterloo ffacent.
« Est-ce ma faute si le général de Wimpfen enleva impru- tnment à sept heures du soir le commandement à Ducrot, qui moins sauvait les débris de l'armée ? Est-ce ma faute si l'aveu- imenl parut, ce jour-là, frapper tout ce qui menait la destinée la France? Est-ce enfln ma faute si, depuis le milieu d'août, mpereur souffrait de la pierre?... « Je suis venu au monde, alors que tout cela était déjà de
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8 REVLTE DES DEUX MONDES.
Timmuable passt^. Nulle douleur rétrospective n'y changera rien. Mon âme prend-elle le deuil des anniversaires d'Azincourt, de Trafalgar? Met-elle sa robe de fôte aux anniversaires de Bou- vines, de Patay, d'Austerlitz?... La vie serait un cauchemar si le passé Tobstruait toujours de son ombre. Je no suis responsable que de moi-môme: mon histoire à moi, celle de mon pays durant ma vie, avec leurs tristesses et leurs joies, suffisent à ma capa- cité d'émotion. Arrière, fantômes de Thistoire. Je veux laisser les morts eW errer leurs morts!... »
Ainsi raisonne ma raison, tandis qu'avec un effort de sang- froid et de méthode j'ajuste les boutons de ma chemise, je choi- sis un complet dans ma garde-robe, je noue et j'épingle ma cra- vate... Et pour me prouver à moi-même que les fantômes ne me dominent pas, je me mets à siffler un air que les gamins d'Alle- magne lancent depuis quelques mois à travers les échos: Habt Ilir nicht den kleinen Kohn gesehen?,.. Mais soudain ma main sursaute. La pointe d'or de l'épingle me pique le bout du doigt. Un autre coup de canon, parti du château, a retenti formida- blement dans les gorges de la Rotha.
C'est le 2 septembre, le jour de Sedan.
Tout mon raisonnement aura beau se rebeller là contre, la volonté du vainqueur me contraint à no pas confondre cette date avec les autres dates funestes. Les canons du vainqueur, ses drapeaux, ses processions de vétérans, la clameur môme des bouches enfantines, m'imposent la réalité de ma défaite, non pas comme une commémoration historique, mais comme une dure loi du présent. Oublier? Gomment le pourrais-je?... Le vain- queur, chaque année, me crie : « A cette date, je t'ai frappé, je t'ai terrassé! » Et s'il me crie cela si rudement, c'est, — je le comprends bien, — qu'il pense : « Je t'ai frappé, et tu ne t'es pas relevé depuis, et je ne tolérerai pas que tu,to relèves!... w
Soit! ne raisonnons plus. Soyons impulsif, comme il l'est. Puisque ce rappel de la haine héréditaire vient secouer ma torpeur de vaincu, aujourd'hui du moins, je serai rennemî.Tout seul ici, puisque le vainqueur y tient, je représenterai le vaincu. Je ne me terrerai pas dans la maison, de peur que l'on ne dise: « Ce Français n'ose môme pas se montrer... » On me verra. A qui me parlera, je répondrai. Si la mesure est dépassée, j'imposerai le respect comme je pourrai.
... Des sons de fifre, sur la place du Luftkurort, m'attirent à
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. Il
lafcûêtrc, dans la chambre de Gritte où Gritte n'est déjà plus. Le litre lance ses modulations criardes aux lèvres d'un fifrcur grisonnant, mais d'aspect encore alerte et robuste. Derrière ce Tyrtée marche vers le château un groupe de bonshommes dont quelques-uns, atteints de rhumatismes, ont peine à suivre l'allure de la sautillante musiquette. Ils sont là une douzaine de monta- gnards endimanchés, avec des branches de laurier à leur feutre, la croix de fer sur la poitrine. Quelques-uns môme, pour signi- fier plus de gloire, portent en bandoulière une écharpe de lau- riers. Une bannière les précède, portée par un long jeune homme imberbe, sans doute le fils d'un de ces héros. La marmaille rolhbergeoiso les escorte de ses cris et de ses hurras. Aux enêtres des villas, les femmes agitent leurs mouchoirs; des iiommes en manches de chemise, le rasoir à la main, le menton )arbouillé de mousse, se penchent, crient : Hoch!...
Dissimulé par les volets, je regarde s'éloigner vers le chdtcau les dos appesantis des guerriers... Je pense à ceux de leurs contemporains qui, nés sur la rive française du Rhin, portèrent les armes contre ceux-ci. Beaucoup sont morts aujourd'hui. Ceux pii survivent ont pâti, comme les vainqueurs, sous le soleil cuisant de 1870, sous le gel affreux de 1871. Ils ont fait les mêmes gestes d'automates, à l'ordre des chefs; ils ont marché les kilomètres et des kilomètres, le ventre vide, les épaules rom- pues par le paquetage, à moitié dormans, fiévreux, hallucinés... Ils ont tiré, abrités tant bien que mal, derrière une souche d'arbre ou un pli de terrain, sur des masses confuses qu'on leur lisait être l'ennemi. Blessés, plusieurs ont connu des heures de lélresse sur le champ de bataille, Thorriblo hôpital de cam- )agne, la dysenterie, la typhoïde. Tout ce que ces vétérans l'Allemagne ont souffert, les vétérans de France l'ont souffert iussi, à ce point que, durant les six mois de guerre, Michel et Jacques Bonhomme eussent pu, sans gain ni perte, échanger eurs deslins.
Pourtant, aujourd'hui 2 septembre, Jacques, vieilli, pousse la harrue ou tourne l'outil comme les autres jours, — tandis que lichcl, habillé de drap et ceinturé de lauriers, Michel, décoré ^î croix et de médailles, va trinquer sa chope contre celle du •ince Otto, dans la salle des Cerfs, et s'en retourner avec un laler de plus dans sa poche. Vétéran do France, il ne fallait pas être vaincu !
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... Les guerriers ont disparu, j'entr'ouvre les volets, je regarde par la fenêtre. Tout le Luftkurort est en liesse, les dra- peaux jaunes à aigle noir, les drapeaux bleus à aigle blanc cla- potent sous une brise qu'aromatise Thaleine des sapins. Les gens qui se promènent sentent le dimanche : drap noir et blanchis* sage frais. Il fait un temps sans nuage que Herr Graus appelle : le temps du Kaisel*. La demie de neuf heures sonne au carillon du château.
Seulement neuf heures et demie! Ach! Gott!,., que la jour- née sera longue! Je l'organise mentalement... Mon rendez- vous avec la princesse est à dix heures et quart, au pavillon de la Fasanerie, dans le Thiergarten. La promenade durera jusqu'au repas de midi. On inaugure Bismarck à trois heures. Le prince, un sourire relevant sa moustache, a pris soin de m'avertir qu'il ne comptait pas sur moi pour la cérémonie. J'ai répondu, sur ce ton d'ironie qui 'l'exaspère, qu'au contraire j'y assisterais parce qu'il faut être renseigné sur les mœurs des ennemis. Mais il est convenu avec la princesse que je me tiendrai dans le pavillon de la Fasanerie, tandis que la Cour et les fonctionnaires paraderont sur l'estrade... Le soir, après souper, je rentrerai dans ma chambre, évitant les illuminations, les feux d'artifice, les beuve- ries et les clameurs.
Au cours de cette longue journée, un seul intermède curieux est prévu. Collée sur le mur d'en face, une affiche rouge manu- scrite annonce qu'à l'issue de la cérémonie, le professeur docteur Zimmermann, de l'université d'iéna, fera une conférence au café Rummer sur : « Le Sedanstag et le problème de l'AIsace- Lorraine. » Pauvre Moloch! il n'aura guère d'auditeurs! Les cinq membres du parti social-démocrate de Rothberg, peut-être, avec leur chef, le savetier Finck, en tête, à moins qu'un renfort ne lui vienne de Litzendorf ! Le laissera-t-on seulement parler? De quel air les Rothbergeois et les habitans des villas lisent cette affiche! Comme ils secouent les épaules! Des conversations sur- excitées s'engagent entre les messieurs en redingote et en cha- peaux hauts-de-forme qui déjà circulent sur la placette... Mais que se passe-t-il?... Voici venir le garde champêtre qui remplit en même temps les fonctions d'agent de police, escorté de polis- sons attentifs. 11 porte un pot de colle avec le pinceau fiché dedans, et sur le bras quelques longues bandes de papier im- primé. Il s'arrête devant l'affiche rouge; les promeneurs affluent
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 11
autour de lui, gardant toutefois la distance respectueuse due à un représentant de lautorité. Le garde, indifférent et métho- dique, étend la colle sur le revers d'une des bandes, qu'il a choisie jaune. En deux* coups de pinceau il la fixe diagonalement sur l'affiche rouge de M. Moloch. Et quand il s'éloigne, les curieux et moi-même pouvons lire dessus, en gros caractères, le mot : « Behôrdlich untersagt : interdit par l'autorité. »
« Pauvre Moloch!... pensais-jeen passant, quelques minutes plus tard, devant l'affiche barrée, en me rendant au parc de la Fasanerie... Vraiment, pour un savant et un philosophe, il fut par trop naïf. S'imaginer que le prince tolérerait, le jour de cette nauguration dont il est si fier, une conférence sur l'abolition du^ Sedanstag et la neutralisation de F Alsace-Lorraine... Pauvre loloch!... »
Mon cœur sympathisait avec l'honnête, l'ardent vieillard, en utte contre le uhlan, comme il appelait le prince. Ma raison, j|le aussi, me disait que la guerre est horrible, qu'il est absurde le s'entr'égorger parce qu'on prononce le ch de façon différente t qu'on est né de l'autre côté du fleuve... Mais, hélas! combien oute protestation logique m'apparaissait inefficace devant l'ar- eur joyeuse que l'anniversaire de victoire soulevait sur la terre germanique ! Avec un intellectuel dégoût de moi-môme, j'étais onlraint de m'avouer que, né Germain, je tiendrais aujourd'hui our le prince, et que j'applaudirais lourdement à lapposition, ur laffiche, de la cruelle bande : Behôrdlich nntersagil
... Du Luftkurort au Thiergarten, la promenade dure une Dgtaine de minutes, en suivant d'abord la route d'Altendorf, lis un sentier à travers cette verte arène herbue que j'aperce- lis de ma terrasse. Un pont rustique franchit la sémillante >tha : et, tout do suite après, on pénètre dans les bois majes- eux qui environnent la Fasanerie.
Ces bois couvrent presque exclusivement de hêtres un contre- •l isolé. Le prince Ernst les fit planter lui-môme, il y a js de cent cinquante ans : aussi n'ont-ils pas Taspect tumul- ^ux des forêts environnantes. Les voitures y accèdent par de ges allées; des sentiers s'insinuent dans hîs taillis selon des urbes étudiées. Les sièges de pierre, s<.»us les bosquets, îtent à la méditation, à la lecture, au repos... Au tournant in chemin, un pavillon serti de troncs et de branches décore
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une clairière artificielle. Parfois une vieille statue dans le goût du xviu" siècle ver4it, noircit, s'effrite sous l'entrelacement des branches, qui, depuis longtemps, la dérobent au soleil... L'âme du seul philosophe issu de la rude souche de Rothberg survit dans ce coin du domaine princier. On conserve, on entretient pieusement le banc circulaire où il s'asseyait pour lire Rous- seau, Voltaire, les Encyclopédistes, la chapelle rustique qu'il avait élevée à Dieu, souverain principe des choses, et dont l'autel est remplacé par une fenêtre ouverte sur le paysage. Le pavillon môme de la Fasanerie lui servait de « folie. » 11 y con- struisit un théâtre semblable â celui de Trianon. Des apparte- mens minuscules, installés dans les combles, servaient aux soupers et aussi à l'amour, car parfois les comédiennes s'attar- daient à la Fasanerie, et le nom de la Gombault, une ballerine originaire du village de Chaillot, près Paris, est célèbre dans la petite principauté. Trois ans la Gombault vécut à la Fasanerie, sans d'ailleurs pénétrer jamais dans le château de Rothberg...
Feu le prince Emst, dont la physionomie originale m'avait dès l'abord séduit, était peu à peu devenu pour moi une con- naissance, presque un ami. Tous ses portraits m'étaient fami- liers; j'avais lu toute sa correspondance; je méditais même d'oc- cuper les loisirs du prochain hiver par un petit ouvrage sur cet aimable souverain au front fuyant, au nez long et spirituel, aux yeux ironiques, à la lèvre voluptueuse.
« Merci, cher prince, lui disais- je, tout en gravissant la douce pente qui menait à la Fasanerie, merci de ménager à votre futur historien un asile de paix parmi le fracas guerrier de cette funeste journée... De votre temps, on faisait de belles cam- pagnes, mais on ne se croyait pas obligé de prolonger la lutte par des brutalités, au delà de la paix. On affectait d'oublier galamment les défaites de l'ennemi, et, sur ses propres défaites, on rimait des chansons. 0 penseur, qui vous battiez si vaillam- ment, dit-on, à Rosbach et à Hochkirchen, prince qui certain jour, quand un boulet français éclata à votre bivouac, où vous écriviez une lettre à la Gombault, vous écriâtes, secouant la poussière qui couvrait votre papier : « Par Dieu ! ces Français sont avisés : voilà que je n'ai pas besoin de sable,... » cher prince philosophe, merci pour cette retraite, merci pour cet ombrage que je vois plus beau, plus touffu, plus majestueux que vous ne les vîtes, et qui va me garer, autant que possible, de la victo-
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J^TP^-
MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. .13
rieuse insolence de vos descendans,... Prince Ernst, mon confi- dent et mon ami, je vous avoue que beaucoup de choses de TAl- lemagne d'aujourdliui m'excèdent et me navrent, me donnent uo profond désir de repasser les Vosges et de revivre dans ma patrie, la douce France. Je ne serais même pas demeuré jus- qu'au Sedanstag, si une aimable personne de votre famille ne m'attachait à la Thuringe au point de me faire oublier mes rancunes... »
Ainsi méditant, j'arrivai, à mi-chemin de la Fasanerie, k l'endroit où, — sous un majestueux encorbellement de hêtres, et dans l'enceinte d'un bosquet de lauriers-roses en fleurs, entre- tenus en serre et rapportés là dans la belle saison, — le « Banc lu Philosophé » dressait ses assises vermoulues, encore que bien des fois réparées, et protégées des intempéries par une assez laide toiture. Malgré l'ombre des bois, la marche m'avait échauffé. J'osai m'asseoir sur le banc mémorable. J'essuyai la sueur de mon visage, puis, les coudes sur les genoux et le front dans mes mains, je fermai les yeux et je goûtai la tiédeur mur- murante de ce matin dans les bois... Comme un doux narco- tique, je sentais réellement l'air pénétrer mes veines et, par lexcès même de la force et de la vie qu'il y injectait, les engourdir. Les pentes, feutrées de feuilles déchues, les pentes où fuyait la colonnade des hêtres tournoyaient doucement, se mêlaient, s'estompaient devant mes yeux clos. El voici que tout à coup, assis à côté de moi sur le banc, j'aperçus le prince philosophe avec ses souliers boutlés d'argent, ses bas rouges, sa culotte et sa redingote lie-de-vin, le gilet de peluche jaune fou, la haute cravate, la petite perruque nouée, et, dans les doigts, la canne jaune à pomme d'or et la tabatière de Saxe. Posé sur le banc, son tricorne nous séparait. Le prince ne parut nullement surpris de mon voisinage. Il me parla même familièrement, comme s'il répondait à mes propres pensées.
— Mon jeune ami, me dit-il, c'est fort agréable, j'en conviens, our distraire votre exil d'ici, d'intriguer avec ma petite bru- e ne vous ferai pas de morale. Sur les rapports des sexes, mes dées sont indulgentes. D'ailleurs, il ne me déplaît pas que ce ioudard d'Otto soit quelque peu... (Ici le prince prononça cor- •ectemcnt un mot très français.) Toutefois, mon expérience doit lettre en garde votre jeunesse contre les conséquences de cette atrigue. Ma petite bru est romanesque : comme elle détient eu
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14 REVUE DES DEUX MONDES.
outre un vieux fonds dHionnètetê allemande, et qu'il lui répugne de trShir son mari sous le toit et même sur le territoire de Tépoux, elle commence à méditer un enlèvement... Vous sou- Hez? Il vous flatte, jeime Français de \'ingt-six ans, le projet de Vous échapper & travers le monde avec une princesse amou- reuse?... Avez- vous réfléchi à la condition du précepteur pauvre qui enlève la princesse, et avec la princesse ses bijoux et ses rentes?
— Monseigneur, répliquai-jo, si tant est que la princesse Veuille être enlevée, elle n'a qu'à laisser à Rothberg-Schloss ses rentes et ses bijoux. Je suis vigoureux et courageux. Une femme à nourrir ne m'embarrasse pas.
Le prince, qui reniflait une prise, rit si fort qu'il éparpilla le tabac sur son gilet de peluche.
— Mon jeune ami, fit-il, vous ne pensez pas sérieusement que la princesse Else s'accommodera toute sa vie de votre petit gain de bourgeois ruiné, qui lui procurera tout juste de quoi manger, et une bonne à tout faire pour la servir.
— Ne m aime-t-elle donc pas ?
— Heu !
— En tout cas elle se comporte comme si elle m'aimait... A chaque instant, ce sont des billets tendres, des rendez-vous, de furtives étreintes... Oh !... rien encore de décisif...
— Je sais, je sais, fit le prince.
— Faut-il vous avouer, Monseigneur, que tout cela, qui toucha d'abord ma seule vanité, a fini par émouvoir mon cœur? Maintenant, les jours où ce n'est pas le Sedanstag et où votre petit-fils Otto ne m'énerve pas trop avec la patrie allemande, je ressens, gr&ce à Else, quelque chose qui ressemble à du bonheur.
Le prince secoua sa perruque.
— Jeune homme ! jeune homme ! reprit-il, votre cas est bien mauvais. Vous êtes en train d'oublier qu'une princesse et un précepteur ne peuvent jamais faire des amans durables, surtout si cette princesse est Allemande et le précepteur Français... Moi qui étais plus fin que vous et plus puissant, j'ai essayé quelqpie chose de bien moins difficile : posséder ici une maîtresse fran« Caise... Trois années durant, votre compatriote M"* Gombault s'efforça loyalement à m'aimer et je tâchai de mon mieux à m'en faire aimer... Remarquez que nous ne nous déplaisions pas phy« siquement et que j'étais Français, par les mœurs et la culture.
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«vitant que peut être Français un honame venu au jour parmi ces sombres montagnes. Tout alla bien tant que le délire des sens nous maintint en plein rêve. Mais après six mois passés ici, nos natures adverses reparurent. Tout nous irrita Tun contre l'autre. Nous eûmes d'affreuses querelles pour les causes les pins futiles. J'avais assigné comme séjour, à ma maîtresse, la Fasanerie et tout le parc où nous voilà. Or elle était hantée par une seule ambition : habiter le château... J'avais beau lui expli-* quer que l'usage immémorial de mes ancêtres avait respecté cette demeure vénérable et que les gens de Steinach s'uniraient à ceux de Rothberg pour me faire un méchant parti, si je désho- orais cet asile par des turlupinades amoureuses, elle n'en émordit point. <« Mon gentil Robert (ainsi simplifiait-elle le nonf B Rothberg) je coucherai sous les courtines de l'empereur lunlher ou je m'en retournerai à Chaillot. » Jamais je ne pus lire entendre à celte fille, qui pourtant n'était pas stupide, que e lit d'un empereur allemand n'est pas fait pour une catin, fût' lie de Chaillot... De son côté, elle me reprochait une certaine mquerie, au point culminant de nos entretiens^ et l'habitude lont je ne pus, il est vrai, me défaire, de l'apostropher alors ivecun tendre mépris dans ma langue maternelle, a Âppelle-moi »mme tu voudras en français, me disait-elle : je comprends ôutes les passions des hommes. Mais pas dans ton baragouin achevai... Cela m'ôte tout agrément... » Monsieur, vous êtes ûstruit et je vous en fais juge, est-on mattre de sa langue en de 3lles minutes?... Tout cela finit comme vous pouvez penser: i Gombault réussit à me faire sortir de mon caractère pacifique^ uand elle me vit en colère, elle boufTonna ; jamais je ne sus plus ^ qu'elle pçnsait. Or, nous autres Allemands, nous ne détes- ns rien tant que l'ironie. A Paris, parmi vos lettrés, je la sup- rtais jBncore, et il me semblait que je la comprenais. Rentré ins mon gîte de Thuringe, elle me bouleversait et j'y répon- ûs à la prussienne : par des coups. La Gombault, lasse d'être avachée, trouva moyen de s'échapper de mes États, avec un de 38 piqueurs. Ils allèrent en Bavière, où je crois ^bien que le Ole fut pendu, tandis qu'elle-même devenait la maîtresse d'un ancier. Quant à moi, monsieur, j'écrivis des vers français sur .te trahison^ mais la méditation me fit comprendre qu'il devait advenir ainsi et qu'un prince héréditaire allemand ne peut pparier à ime jeune gourgandine de Chaillot, sans qu'il en
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résulte mille froissemens^ qui leur seraient épargnés si le prince était né à Versailles ou la gourgandine à Rudolstadt.
£t le prince, Tair satisfait de son propos, me dévisageait de ses yeux gris.
— Monseigneur, répliquaî-je, un peu piqué, ne croyez-vous pas que la distance est tout de même moindre, du précepteur à la princesse, que du prince à la catin?
— Elle n'est moindre qu'à votre sentiment, mon jeune ami. Vous avez les idées d'un Français, et les Français ont fait la Révolution ; mais, pour la faire ils ne nous ont pas consultés. D'ailleurs vous avez mal compris mon récit si vous croyez que la différence de rang soit le grand obstacle ; c'est la différence de race, ou, comme vous dites, je crois, dans votre jargon mo- derne: l'âme étrangère.
— Soit, Monseigneur... Mais une remarque, encore. Vous ne ressentiez l'un pour l'autre. M"* Gombault et Votre Altesse, qu'un attrait physique assez brutal. Tandis que la princesse m'aime.
— Heu ! fit encore le prince en jouant avec le couvercle de sa tabatière... Et vous?
— Moi, Monseigneur... Mais, je l'aime aussi !
Un tel éclat de rire, à cette réponse , secoua le personnage en habit lie-de-vin que je sursautai sur le banc, et j'allais, je crois, oublier tout à fait les distances sociales et gifler l'imper- tinent philosophe, quand soudain deux bras m'enlaçant par derrière, deux mains nouées sur mes yeux à ^impro^âste, arrê- tèrent mon élan... Je me débattis; en me débattant, je chassai la torpeur de rêve que ce coin hanté avait répandue autour de moi. D'un effort énergique, je me retournai, debout... et je me trouvai face à face avec Gritte, qui riait aux éclats de l'autre côté du banc, tandis que mon jeune élève Max, à quelques pas de distance, m'observait avec gaîté.
— C'est joli, s'écria Gritte, c'est joli, mon docteur de frère, de vous endormir sur les bancs, à peine sorti de votre lit. Il y a déjà une heure que. En-herbe et moi, nous faisons de la litté- rature.
Max vint me serrer la main. L'irrespect de Gritte pour son ami princier avait promptement passe toute limite. Du mot Erbprinz, prince héréditaire, elle avait fait d'abord : Prince-en- herbe, puis plus sommairement : En-herbe. Elle ne lappelait
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ainsi, bien entendu, qu'en tête à tête, ou devant moi. Max ne protestait pas : je ne lui voyais même pas ces mouvemens de brusque brutalité que je connaissais, et par où la rude nature des ancêtres reparaissait de temps à autre sous la douceur mater- nelle. Max était encbainé par Gritte. Dans Talanguissement de sa quatorzième année, je devinais bien que ma jolie sœur lui appa- raissait conmie la charmante première incarnation de la femme.
— , Savez-vous, monsieur le docteur, me dit-il, qu'il m'est plusieurs fois advenu à moi-même de m'assoupir sur le banc du philosophe? C'est, je crois, la faute de ce buisson de lauriers- roses environnant. Et chaque fois j'ai rêvé de mon aïeul, le prince Fritz, en son habit lie-de-vin... Excusez-nous de vous avoir réveillé. Ma mère est déjà à la Fasanerie, et vous y attend.
Nous reprîmes ensemble le grand chemin sablé. Max ap- puyait doucement sa main sur mon bras gauche, Gritte me tenait par la main droite... Ils m'entraînaient de leur pas de gamins impatiens, et leurs bavardages s'entre-croisaient autour de moi conmie les anneaux d'un jeu de grâces.
— Prince Max, dites à mon frère que je commence à ne pas mal prononcer le ch.
— Oui... c'est joli quand vous parlez... joli et doux comme le parler des petits enfans. Et moi, est-ce que je fais des progrès en français?
— Vous parlez un peu moins mal. C'est grâce à moi. ;
— Et à monsieur le docteur.
— Non, à moi toute seule; mon frère ne vous bouscule pas assez. Tu sais, Loup?ajouta-t-elle, changeant de sujet, il y a des tas de drapeaux, là-haut, à la Fasanerie, et une estrade avec du velours rouge avec des franges d'or. La statue, empaquetée de calicot, a l'air d'un gros pain de sucre. Tout cela est très laid. N'est-ce pas. En-herbe?
Max fit une moue. Les criticpies de Gritte sur le luxe et le 'goût de la principauté le chagrinaient. Il se borna à répondre :
— L'endroit est joli. Il y a de beaux arbres et la maisonnette est si gracieuse!... Tiens! un cavalier...
Nous prêtâmes l'oreille. On entendait, dans le vaste silence du sous-bois, le pas d'un cheval descendant alei«tement la côte, s'ébiouant, faisant cliqueter la gourmette et les anneaux du mors. Au premier tournant, nous reconnûmes le major, sur sa jument Dorothée.
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Max quitta mon bras et se mît à marcher militairement. Son visage avait changé, avait repris cette expression de sournoise- rie hostile qu'il m'avait opposée naguère, aux premiers jours de mon préceptorat. Le comte de Marbach arrêta net sa jument à dix pas de nous et appela :
— Monseigneur!
Max avança au pas prussien, la main en coquille contre la visière de sa casquette.
— Vous voudrez bien, Monseigneur, dit le comte, prendre lô commandement du détachement qui, cet après-midi, rendra les honneurs devant le monument. Ordre de Son Altesse!
' Max ne bougea pas, mais je vis les muscles de ses joues se contracter. D'un salut, le major le libéra. Il poussa sa jument; en croisant Gritte et moi, il nous salua avec un empressement affecté.
Revenu à mon côté, Max resta quelque temps silencieux^ puis il me dit :
— Il sait que je ne voulais pas commander cette manœuvre, et que mon père m'avait permis de rester simplement sur l'es- trade... Mais il veut m'être désagréable et vous peiner, parce que c'est le Sedanstag... TQuand je serai prince régnant de Rothberg, il n'y aura plus de Sedanstag à Rothberg... et lui, le Marbach, si je peux le jeter en prison et l'y faii-e mourir lentement...
Les yeux de Max s'injectèrent de feu, ce feu que j'avais vu étinceler parfois dans les yeux de son père, et qui incendiait, sous la crasse des années, les prunelles de certains portraits d'ancêtres, au château.
c< Mon sensible et pacifique élève, pensai-je, est tout de même bien de la lignée de Gunther. . . »
Nous arrivions à la Fasanerie, vaste esplanade plantée de tilleuls en quinconces, que fermait, au fond, une sorte de petit Trianon en stuc, joliment patiné par le temps, a\^jC deux bâti-* mens perpendiculaires à un seul étage, pour les communs. De- puis longtemps, peut-être depuis le temps de la Gombault, nul faisan ne paradait plus dans cette faisanderie, dont le gardien élevait prosaïquement la volaille domestique destinée à la table du château. Mais le lieu demeurait charmant, d'une précieuse grâce vieillotte. Gritte avait raison, c'était pitié de le voir au- jourd'hui, défiguré par les drapeaux aux tons criards, l'estrade
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rouge, le paqpiet de calicot du monument, les cantines provi- soires que Herr Graus faisait installer. La maison elle-même était décorée de lauriers, qui recouvraient, sous Tappui des fe- nêtres, les serviettes de plâtre modelées par Tarchitecte.
A l'une de ces fenêtres, une forme blanche et blonde apparut. Mon cœur se gonfla doucement. « Le prince philosophe n'y en- tend goutte, pensai^je ; j'aime, on m'aime... et c'est exquis! » Laissant les deux enfans se poursuivre à travers les quinconces, je hôtai le pas vers la maison. Un vestibule circulaire y donnait accès à un étroit escalier tournant : en haut, penchée sur la rampe, la princesse m'attendait.
Entre elle et moi, c'était l'époque amoureuse où nulle parole, nul geste n'ont encore remué la lie trouble des sens, mais où le besoin de la présence, de la solitude à deux à pris la force d'une idée fixe... Le rendez- vous de ce matin, dans l'ancien séjour de la Gombault, n'avait pas d'autre objet que de nous procurer à tous les deux quelques instans de cette précieuse solitude. Et comme nous ressentions encore, l'un devant l'autre, un peu de honte de notre hantise, nous cherchions d'instinct les coins les plus sombres, môme quand nous étions seuls, pour ne pas voir nos yeux au moment où nos lèvres se cherchaient, A peine eus^ je rejoint la princesse que sa main, toute froide d'émotion, m'entraîna dans le corridor le plus proche, vide et noir... En de pareilles minutes seulement, il nous semblait que la vraie fonc- tion de notre vie présente s'accomplissait. Mais presque aussitôt une sorte de révolte de lïnstinct social, de la pudeur convenue, nous contraignait à corriger notre attitude. Désunis, nous échan^ gions des propos dont nous sentions la niaiserie ou l'artifice, et qui cependant faisaient trembler nos voix.
— Nous allons visiter le théâtre, si vous voulez... murmura faiblement Else, s'écartant de moi. Je crois que vous ne le con- naissez pas... On ouvre si rarement la maison I
— Oui, répliquai-je. On dit que c'est fort curieux. Je vous remercie.
Et, bien que la conséquence naturelle de ces paroles eût été de s'acheminer vers le théâtre, nous nous réfugiâmes de nou- veau dans l'angle le plus obscur, jusqu'à ce qu'un écho des voix de Gritte et de Max, qui jouaient autour de la mabon, vînt nous réveiller...
— Venez, me dit la princesse. C'est par ici.
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On gagnait la scène par une étroite galerie longeant la grande dimension du bâtiment. Je suivis la blanche silhouette d'Else, La princesse portait une robe de toile faite à Paris, qui lui seyait à merveille, ainsi que le chapeau de bergère en paille fine dont elle était coiffée. « Je sais fort bien, pensai-je, que je me pré- pare à faire, pour cette robe blanche et ce chapeau de bergère, des folies décisives. 0 princesse chérie, que vos lèvres sont élo- quentes quand vous ne vous en servez point pour parler!... » Et j'avais hâte d^atteindre la scène parce que j'y espérais des coins sombres et de la solitude. * "
Je ne me trompais pas. Cette scène minuscule recelait deux excellens coins sombres, Tun derrière un portant dont la toile en lambeaux figurait un bosquet de myrtes, l'autre à l'entrée du magasin où se remisaient jadis les quinquets... Quand ces deux cachettes furent dûment utilisées, nous visitâmes les loges des artistes, qui me surprirent par leur nudité, la salle, décorée agréablement, — et nous rejoignîmes par le corridor opposé les appartemens de la Gombault. Là, il faisait clair; aussi ai-je fort bonne mémoire des lieux : une chambre, un boudoir, quelques cabinets difformes, c'était tout l'appartement. Partout le sol était simplement carrelé de rouge : en revanche, les murs s'ornaient de peintures et de pâtisseries d'un assez joli goût. La chambre avait des boiseries blanches à filets rouges : les tentures étaient de perse blanche et rouge à sujets indiens. Le lit, haut et étroit, avec ses frontons triangulaires, ressemblait un peu à un cercueil monté sur quatre grosses roues. Les meubles étaient en perse, sur des bois laqués de blanc à filets rouges. Quelques toiles médiocres représentaient des Amours à la façon de Boucher, mais plus mal dessinés encore que par le maître. Des camaïeux en grisaille ornaient le dessus des portes. Le plafond était si bas que nous le touchions aisément de nos bras levés.
Le boudoir de la Gombault témoignait d'une recherche plus digne de la maîtresse d'un prince. Quelques bergères dédorées laissaient apercevoir la forte toile des sièges, sous la soie bleue élimée, où, parmi des urnes et des guirlandes, se becquetaient des colombes. Les murs se paraient de glaces, de haut en bas : sur les baguettes cannelées des cadres, l'or avait été éco- nomiquement remplacé par une peinture jaune en trompe- l'œil... La cheminée en marbre gris était surmontée d'un bon portrait de la comédienne, costumée pour un bal et le masque
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à la main. Elle avait la figure ronde et rose, de3 yeux petits et bruns y des cheveux châtains magnifiques, et semblait po- telée sous le flottant d'un domino feu. Je regardai avec sym- pathie cette compatriote qui avait, comme moi, connu dans ces mômes lieux Texil et Tamour... Et soudain je remarquai, sus- pendue au côté droit de la gaine de la cheminée, une cravache ayant pour manche une jolie pomme d'or h guirlandes. La prin- cesse qui avait suivi mon regard, me dit :
— Oui... C'est la cravache du prince Ernst. Qu'en faisait-il ici? Je me le demande... v
Moi, à qui d'abondantes lectures et ma méditation sur le banc du philosophe avaient révélé l'opinion du prince touchant Tâme étrangère, j'admirai la naïveté de ma souveraine.
— Voici, me dit Else, en me montrant une bergère devant lune des fenêtres, où vous vous réfugierez tantôt, pendant la cérémonie.
Je ne l'écoutaîs guère. Je la regardais. Et je ne pus m'empê- cher de témoigner combien par ce matin de soleil, sous la toile blanche et la blanche paille de riz, elle me ravissait.
— Chère princesse, lui dis-je, souffrez cet aveu de votre obscur sujet : jamais vous ne lui êtes apparue plus jolie. Je n'au- rai aucime peine, cet après-midi, à me distraire de la cérémo- nie officielle qui m'importune. Je n'aurai qu'à vous regarder.
Elle devint toute rose de contentement, et, du même coup, intimidée comme une fillette à qui Ton adresse un premier com- pliment. Ayant vainement cherché quelque chose à me répondre, elle se contenta de dire :
— Allons regarder les robes de la comédienne.
Elle m'entraîna et, tout à côté du corridor, ouvrit la porte d'une vaste pièce, juste assez haute pour s'y tenir debout. Les persiennes closes de l'unique fenêtre tamisaient une [blonde pénombre. L'air était imprégné d'une odeur étrange, une odeur d'humanité fanée, mêlée à cette âcreté anisée que laissent les parfums dont l'âme s'est évaporée.
J'ouvris la fenêtre et les persiennes. De ce côté, la pente dévalait, abrupte et presque dénudée, vers la Rotha, tandis qu'au flanc du ravin le chemin carrossable descendait en zigzag sur Liizendorf.
En me retournant, je vis que la princesse avait ouvert les armoires scellées aux murs. L'odeur de chair fanée et de vieux
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parfums s'exaspérait (ians la chambre. Des robes, des costumes Ide la Gombault étaient le» suspendus à d'énormes crochets ron- gés de rouille, tout co qu'elle avait dû laisser, sans doute à re- gret, le soir de sa fuite avec le piqueur. Jupes de Golombine, péplums, manteaux de cour, mais surtout d'innombrables cor- sages baleinés, des cloches de soie à raies et à fleurettes, des brocarts et des brocatelles, quelques fourrures mangées par les mites jusqu'au cuir, tout cela avait enveloppé le corps agile et voluptueux de la comédienne, et point assez d'années encore n'avaient coulé pour qu'aujourd'hui le parfum de la femme ne demeurât distinct, parmi toutes ces odeurs de choses vermou- lues et moisies.
— Regardez, fit Else, qui maniait un corsage avec des doigts dégoûtés, regardez la rude étamine dont on doublait ces jolies soies... La peau des femmes, alors, n'était vraiment guère sen- sible.
Je ne répondis pas : j'évoquais, non sans trouble, la pim- pante fille de Chaillot à cette même place, choisissant la parure de la journée, puis tendant les lèvres à son amant princier. Ah ! libertine Gombault, quels arômes enivraient l'air de cette chambre où triompha la grâce demi-nue de ton corps vi- cieux ?... Else posa le corsage, se retourna vers moi. Et le soleil, cette fois, avait beau entrer à pleine fenêtre, il n'arrêta pas un baiser si fougueux que le chapeau de bergère s'écroula soudain, entraînant la somptueuse chevelure blonde, dont l'odeur vi- vante, en s'éparpillant sur mon bras qui soutenait la taille ployée en arrière, vainquit le parfum des amours abolies et de la beauté morte.
' — Vous m'aimez, n'est-ce pas, vous m'aimez? murmura la bouche fiévreuse d'Else.
— Je vous aime, lui dis-je.
El ce fut la première fois que je le lui dis sincèrement.
Mes mains ardentes et maladroites cherchèrent à relever la moisson des cheveux. Mais Else fut reprise d'un accès de pudeur :
— Allez regarder par la fenêtre, me dit-elle, et laissez-moi me recoiffer.
J'obéis. J'allai m'accouder à la fenêtre... Le grand air, loin de me dégriser, m'enivra : il était calme et lumineux. « Voici, pensai-je, une heure décisive de ma vie. Mon sort se noue en
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ce moment. Ah! qu'importe Tavenir... Je veux mon bonheur, et je suis heureux... »
Là-bas, au tournant de la longue vallée que parcouraient mes yeux, le petit village de Litzendorf faisait luire ses ardoises et les paratonnerres de ses cheminées d^usine. La vie me parut exquise comme la couleur du ciel, comme le goût de Tair... Puis, tout à coup, une boule de fumée blanche se leva dansTair, aux abords de Litzendorf : presque aussitôt, un coup de canon retentit. La parole évangélique surgît dans ma mémoire : « Et le coq chanta pour la troisième foisl »
« Vraiment, pensai-je, je ne suis qu'un frivole Français! Tout & rheure j'ai senti vibrer en moi Tâme de ma race, la forte haine héréditaire m'a sanglé le cœur... Puis, parce qu'une femme vêtue de blanc m'a donné h boire l'haleine de ses lèvres, me voilà tout à la galanterie. Ils n'oublient pas, eux... Dans le moindre village de la montagne, même en cette lointaine Thu- ringe, le canon tonne... »
La princesse interrompit mes réflexions en me touchant l'épaule. Comme je me retournais, elle devina mon angoisse, et sa cause.
— Vous voilà de nouveau hostile, murmura-t-elle, parce que c'est aujourd'hui le Sédanstag ! Ni vous ni moi n*étions nés quand cette bataille s'est livrée, et vous êtes pour cela mon ennemi, à l'heure où vous me dites que vous m'aimez. Ce n'est pas vrai ! vous ne m'aimez pas !
— Mais si, je vous aime.
— Non, reprit-elle avec une chaleur qui anima ses yeux et ses joues, et la fit plus jolie; non, vous ne m'aimez pas. Si vous m'aimiez, votre pays ne compterait plus pour vous. Jeune fille, quand j'ai suivi ici le prince Otto, que j'aimais alors, j'ai oublié Érlenbourg, et si jamais une guerre eût dû armer une principauté contre l'autre, j'aurais été pour Rothberg contre Erlenbourg.
Je ne sus que répondre : et elle-même ne me demanda pas de réponse.
Nous redescendîmes l'escalier tournant ; par le vestibule en hémicycle, nous regagnâmes l'esplanade des tilleuls. Le charme délicat qui nous avait enveloppés dans l'ancienne demeure de la Gombault s'était évanoui : au contraire, sur cette esplanade transformée en un lieu de fête, tout choquait à présent mes
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yeux... On tendait les cordes destinées à maintenir le publie pendant la cérémonie. Des voitures apportaient des verres et des tasses qu on installait sur des cantines provisoires. La laideur des joies officielles triomphait du charmant décor dédié par le prince philosophe à sa maîtresse.
— Où sont votre sœur et le prince? questionna Else. Je ne les vois nulle part.
En effet, ils avaient disparu. J'interrogeai un sommelier de Herr Graus que je voyais occupé à empiler des bouteilles dans une des cantines.
— Son Altesse le prince héritier et la jeune demoiselle sont entrés là tout à Theure (il montrait Textrémiié des communs), à Tendroit où tantôt on remisera les voitures de la Cour. Ils doivent y être encore avec le petit Hans, le frère de lait du prince, qui m'a mené ici et va me ramener.
Juste à ce moment nous vîmes le trio sortir des remises. Max tenait ^familière ment Hans par Tépaule, et semblait lui donner des ordres que l'autre recevait avec un air d'hésitation. Gritte marchait un peu à l'écart : ce fut elle qui nous aperçut, nous si- gnala. Max congédia Hans et accompagna Gritte jusqu'à nous. Il avait des joues animées et, dans les yeux, ce je ne sais quoi de dissimulé, de presque mauvais, qui de temps en temps lui troublait le regard. La princesse embrassa Gritte tendrement. Je demandai au prince :
— Que diable faisiez- vous dans les communs avec Hans ? Max, sans me regarder en face, murmura :
— Hans nous montrait comment on a préparé les remises pour abriter les voitures de la Cour, cet après-midi. C'est très bien disposé. Et aussi les écuries.
— Princesse, fis-je, voilà votre calèche qui s'avance pour vous ramener au château.
— Voulez-vous que je vous jette à votre villa? dit-elle en m'adressant un regard moitié ordre, moitié prière. J'ai, dans cette pensée, fait atteler la calèche au lieu de la Victoria; nous y tiendroTis quatre, fort à notre aise.
— Merci, princesse, dis-je... Gritte et moi, nous redescen- drons à pied par les raccourcis.
Sans répondre, Else me quitta vivement, emmenant le prince. Quand nous fûmes seuls, à travers les sentiers du bois, Gritte me dit :
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— Loup, qu'est-ce que fa donc fait la princesse ; pourquoi n'as- tu pas voulu que nous rentrions tous les quatre dans sa voiture?
J'arrêtai la marche agile de ma sœurette, et je lui dis :
— lîcoute !
Par-dessus le murmure des hôtres et les mille bruits de la forêt, des clameurs montaient de la vallée, tant du côté de Rothberg que du côté de Litzendorf. Rothberg envoyait les notes graves des basses d'une fanfare, qui jouaitja Garde au Rhin. A l'approche de midi, les coups de canon se faisaient plus nom- breux au château: il en partait un toutes les minutes. Et d'autres répondaient, des villages de la Rotha comme de ceux de la mon- tagne ; leurs détonations répercutées parles mille couloirs et les mille écrans des forêts de Thuringe.
Les yeux joyeux de Gritte devinrent attentifs.
— Écoute tout cela, lui dis-je. Toi, tu es née il y a quatorze ans, et tu n'as entendu parler des luttes entre l'Allemagne et la France que comme d'événemens historiques, comme de la guerre do Sept ans ou des batailles napoléoniennes. Moi, plus vieux que toi, je n'ai connu aussi tout cela que par l'histoire. Je n'ai jamais vu de casque à pointe projeter son ombre sur le sol français. Comme l'individu est pour lui-même fe centre de tout, toi et moi nous ne souffrions guère de ce qu'on eût ôté deux provinces à la mère patrie, ne les ayant jamais connues fran- çaises. Et nous ne nous sentions guère plus lésés que respon- sables dans cette défaite. Ainsi nos générations inclinaient de plus en plus à l'indifférence, à l'oubli pacifique... Mais écoute... et rappelle-toi! Le vainqueur ne veut pas de notre oubli. Il cé- lèbre chaque année, avec jactance et fracas, l'anniversaire de nos désastres; les jeunes Allemands nés, comme loi et moi, -bien après Sedan, veulent leur part de la gloire d'hier, et veulent nous infliger notre part d'humiliation. Gritte, tu es une fillette de quatorze ans : toutes ces choses te sont indifférentes... Mais tu te marieras, tu auras des enfans,.. Alors, tu te rappelleras. Au- jourd'hui, regarde bien la fête; écoute bien les Hoch! et les fan- fares; tressaille aux salves d'artillerie. Il ne nous faut rien perdre de tout cela, afin que plus tard, rentrés dans la patrie, nous fêtions aussi, à notre manière de vaincus, le 2 septemibre, nous rappelant que, malgré tant d'années échues, et môme dans une bourgade perdtie de Thurin)fô, en Allemagne, ce jour de fin d'été est toujours le Sedanstag... Maintenant, allons déjeuner!
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26 REVUE DES DEUX MONDES.
VIII
Les clairons sonnèrent, un roulement de tambour imposa si- lence à la foule venue de Rothberg, d'Altendorf, de Litzendorf, de Steinacb, de toutes les villes et de tous les villages environ- nans, plaine et montagne, pour aJssister à l'inauguration du mo- nument provisoire de Bismarck dans le parc de la Fasanerie. Tambours et clairons annonçaient les voitures de la Cour.
Il était deux heures et demie après-midi. Le temps si frais le matin s'était brusquement échauffé, faute de la brise qui, toute la matinée, avait soufflé dos couloirs de la montagne. L'air vibrait dans l'éclat du soleil, coname au cœur de Tété. Les dra- peaux pendaient immobiles le long des hampes. Et les voitures de la Cour apparurent, parmi le respectueux silence du peuple assemblé.
Du boudoir de la Gombault, où je m'étais rendu à l'avance, afin de ne pas me mêler à la foule, je les vis arriver, défiler J'étais seul : ma sœur Gritte avait préféré accompagner M. et M"* Moloch. Gritte était encore à l'âge où la chaleur du soleil, la poussière, le bruit, la bousculade de la foule sont des diver- tissemens. Je crois bien aussi qu'elle voulait voir de plus près parader son ami Max en tenue de lieutenant.
La première voiture, carrosse de cour bleu et blanc, aux cou- leurs de Rothberg'Steinach, contenait le prince Otto en uniforme de colonel de uhlans : le prince commandait fictivement un ré- giment en garnison sur la frontière française. A ses côtés, en capitaine de la Landwehr, siégeait un long vieillard exténué, le directeur prussien du cercle de Steinacb, qui représentait à la fête l'empire allemand et le roi de Prusse. Dans la voiture sui- vante, Victoria légère joliment attelée de deux jumens blanches, la princesse Else, seule avec M"' de Bohlberg, fut très acclamée par la foule. Puis vinrent des landaus où se carraient d'abord le major de Marbach, l'air inquiet, le geste agité (sans doute les coups de canon, durant toute la matinée, avaient troublé ses nerfs), puis les fonctionnaires supérieurs de la principauté, l'aumônier, le ministre de la police, baron de Drontheim, avec sa grosse épouse tout en taffetas noir et sa mignonne sœur Frika tout en mousseline bise ; le ministre de la voie publique et des forêts, le directeur des postes, l'architecte du palais, et enfin des
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seigneurs de nulle ipaportance accompagnés de leurs femmes. Quelques-unes de celles-ci étaient agréables; le peuple, en les voyant appararaltre, murmurait des allusions auxquelles le nom du prince Otto se mêlait. Le passage de M^^' Frika, surtout, sou- leva un murmure qui ne parut pas déplaire & cette jolie per- sonne effrontée. Dans la dernière voiture s'épanouissait Herr Graus .lui-même, mais un Graus de parade, vêtu d'un frac taillé presque en habit de cour, la chemise à jabot bouffant sur le thorax, une double brochette de décorations suspendue à son revers gauche... C'est que Herr Graus était le président du comité de la statue.
Tous ces équipages débarquèrent leur contingent chamarré devant l'estrade d'honneur, fonctionnaires, dignitaires et dames prirent leur place autour du siège plus élevé réservé au prince... Les cochers virèrent devant l'estrade et s'en allèrent remiser aux communs.
La foule, qui avait acclamé, admirait maintenant. Foule res- pectueuse et docile, dont les têtes innombrables, rouges et suantes, moutonnaient autour de l'espace vide réservé, —devant la statue, — à l'estrade des dignitaires et à la tribune des ora- teurs : les femmes, sous de légers costumes de toile, qui laissaient de\iner leurs formes généreuses; les hommes revêtus de la triste livrée noire du dimanche. Seules, quelques familles de montagnards, descendues des hauteurs deRennstieg, relevaient la vulgarité de cette foule par le rouge brodé d'une jupe de femme, le bleu d'une veste d'homme, une coiffe de dentelle ou un grand chapeau de feutre. Des soldats faisaient la police de l'assemblée. Ils la faisaient rudement. Un gamin, ayant eu l'au- dace de grimper sur un hêtre pour mieux voir, fut appréhendé si violemment et corrigé si dru par deux de ces gaillards en uni- forme, que, le visage taché de sang et de larmes, on le vit sWfuir comme un lièvre dans la forêt, sitôt lâché, renonçant au plaisir de voir inaugurer Bismarck, guéri de toute curiosité.
Quand tout le monde officiel fut installé, il se fit un silence pendant lequel les liens qui maintenaient le voile de la statue furent coupés. Et soudain, dans une immense acclamation, dans la fanfare des orchestres jouant la Garde au Ithin, les voiles tombèrent. Tous les fronts étaient découverts, tous les regards M tournaient vers la haute image casquéei l'image do titan ger-
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28 RE\aJE DES DEUX MONDES.
manique appuyant sur un glaive droit sa lourde main, tandis qu'à son côté, un dogue aux yeux mauvais montrait les dents. Commandé par le prince Max, charmant sous son uniforme de lieutenant, le détachement de la garnison présentait les armes. La princesse, debout à côté du prince, acclamait, applaudissait aussi.
Moi, dissimulé derrière les rideaux du boudoir, je me .gour- mandais.
« Pourquoi est-ce que je souffre? Je ressens quelque chose de comparable à la douleur causée par la perte d'un ôtre cher, par rirréparable de la mort. Oui, c'est bien cette révolte, cette rage contre le destin révolu. Ah ! raisonnons pourtant ! Il est na- turel que ce pieu pie allemand célèbre son avènement à la gloire, à la fortune, à la domination. Il est juste qu'il coule dans le bronze l'image des artisans de sa fortune, il est humain que son enthousiasme éclate, quand on lui montre ces images au milieu d'un concours de peuple, en un jour commémorât! f do bataille gagnée... Soyons ferme ! Regardons en face la réalité. Je ne peux pas empêcher que Bismarck ait existé, qu'il ait fondé l'unité allemande, et que, grâce à lui, je sois né dans une France dé- membrée et humiliée... »
La iVacht am Rhein achevée, l'orchestre avait commencé un long morceau intitulé sur le programme Siegessymphonie, ou symphonie de la Victoire, dont l*auteur était Herr Baumann, maître de chapelle du château. C'était une musique, comme tant de musiques allemandes modernes, dans le goût italien teinté de wagnérisme. Pendant qu'elle sévissait, je ne pouvais toujours détacher mes yeux du géant de simili-bronze, lourdement appuyé sur le glaive plat, la pointe posée sur un roc... Il me personni- fiait le destin.
Qu'est-ce que le destin des peuples? Est-ce leur sol, Tair qu'ils respirent, leur ciel, leur climat? Ce que produit, eu hommes, telle partie de la terre, est-il aussi constant que ce qu'elle produit en botes et en arbres ? Ou bien le destin cst-il au contraire l'effort de chaque individu, combiné dans l'espace et dans la durée? C'est tout cela et c'est encore autre chose. Lo Destin, c'cat la cause imprévue, inescomptable à Tavance, qui finit par faire pencher Tévénement. Et cette cause m'ap parais- sait bien aujourd'hui être Tenfant miraculeux que tel ou tel peuple voit naître à certain jour, — celui que Carlyle appelle le
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCU. 29
Héros et Nietzsche le Surhomme. Le destin, c'est Jeanne d'Arc; c'est Guillaume le Conquérant; c'est Bonaparte. Le destin, c'est Bismarck. Toutes les théories des héros- résultantes ne pré- vaudront pas contre ce fait éclatant : s'il n'y avait pas eu un Bonaparte, et s'il n'y avait pas eu un Bismarck dans l'histoire contemporaine, cette histoire serait autre : elle ne ressemblerait en rien à ce que ces surhommes lont faite. A l'ordinaire, l'his- toire n'est en effet qu'une résultante d'infiniment petites forces ou chaque individu (même ceux qui sont au gouvernement) n'a que la part d'une composante élémentaire. Mais, à certaines heures, naissent des hommes qui résument en eux une force ca- pable d'intégrer, d'orienter toutes les autres forces élémentaires de la nation. Ceux-là changent vraiment le destin des peuples et du monde. Ou plutôt ces hommes sont le Destin.
... Sous le grand soleil que pas un souffle de brise ne tem- père, je vois, de ma fenêtre, comme dans une étrange fantasma- gorie, la foule suante et bruyante, l'estrade rouge et chamarrée, les soldats de Rothberg l'arme au pied, le visage brun, l'air rude; et, parmi les musiciens, le long Kapellmeister à che- veux gris bouclés qui s'agite éperdument sur sa propre musique. .. Tout cela je le vois vaguement. Je ne vois nettement que le Titan de faux bronze, avec sa lourde poigne maintenant l'épée verticale sur le roc, et le mauvais dogue, menaçant des yeux et des crocs, à côté de lui. Le soleil de trois heures fait luire la patine neuve. Une odeur de poussière et de chair qui fermente monte de l'esplanade et vient se mêler, dans le boudoir de la Gombault, à l'odeur vétustç des murs, au subtil relent d'huma- manité morte. Je me sens vague et grisé.
Je regarde le Titan do bronze, figure du Destin. Et je mé- dite sur ce qu'eût été le destin du monde, si cette figure formi- dable n'eût pas surgi. Cependant continue l'interminable Sièges- symphonie,
1815...
Tandis que les alliés entrent en France pour la seconde fois, là-bas, dans la marche de Brandebourg, en la petite bourgade de Schœnhausen, il naît un fils à un hobereau. Dur enfant, tout de suite, même au temps où celte tête ravagée et casquée que voilà s'ornait de boucles blondes. Les paysans s'émerveillaient de le voir chevaucher, au galop fou, dans le domaine paternel.
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Passent les années : voilà le petit hobereau étudiant à Gœttingue. Bien qu'il rêve déjà de Tunité allemande, il ne peut s'entendre avec la Bunchenschaft^ cette association d'étudians qui avait juré de faire rÂUemagne une et libre. Ces étudians sont ratio- nalistes, trop parleurs, trop juifs. Dans un Korps aristocratique, avec d autres petits hobereaux particularistes, il fera meilleur ménage. Tel il arrive, en 1833, à Berlin, où il va compléter ses études.
Il en revient bretteur irascible, flanqué de dogues mons- trueux, ayant eu vingt-huit duels, dont un seul lui laisse une balafre. Sa force, sa raillerie aigué le rendent redoutable : mais le doctrinarisme de l'école romantique et traditionaliste le li- gotte... Fonctionnaire un instant, le souci des domaines pater^ nels endettés le ramène à la terre : dix années durant, il vivra ainsi, gentilhomme cultivateur. Ce sera sa vraie vie. Il s'inté- ressera sincèrement aux gelées nocturnes, aux bêtes malades, aux . mauvais chemins, aux brebis affamées, aux agneaux morts; à la disette en paille, en fourrage, en pommes de terre, en fumier. « Plus que toute la politique, déclare-t-il lui-même, une bette- rave m'émeut! » Mais ce rude terrien, ce chasseur brutal est un liseur. Des ballots de papier imprimé, — rien que des livres sur l'histoire allemande et anglaise, — envahissent Kniephof, sa résidence. Les hobereaux du voisinage n'en reviennent pas. Pourquoi ce hobereau, qui boit et court le cerf, comme eux, s'amuse-t-il à lire? Bismarck est liseur. Il est aussi senti- mental, tendre pour sa sœur, tendre pour sa femme... En 1849, inopinément, il est élu à Rathenow député prussien. Dè§ qu'il a parlé, la camarilla royale reconnaît qu'elle a trouvé son orateur et son chef.
Il ne ressemble encore nullement au grand cuirassier que voilà. Il est svelte, chevelu, barbu parmi les hobereaux rasés. Dans sa face embrasée, tannée, luisent d'énormes yeux gris, assea beaux. Son éloquence est embrouillée comme un ciel d'orage, mais soudain l'éclair en jaillit, et la foudre frappe... Il appelle le peuple : « Cet âne déguisé de la peau d'un lion et brayant sur les places publiques. )h II nie que l'opinion publique soit la volonté populaire... C'est le souverain seul qui sait écouter en soi l'écho mystérieux du vouloir providentiel des peuples. Le Parlement est une nef do tous : honte et mépris au système anglais I CerteSi les rois sont menés par des fomme^^ des am-*
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bitieux, des courtisans et des rêveurs. Mais la suzeraineté royale n'en est pas moins l'expression de la légitimité de la noblesse...
.., D'un vif coup d'archet, le bon Bofkapellmeister a stimulé, ramassé Tardeur de ses interprètes. Les cuivres s'époumonent, las fifres jettent des notes stridentes, la grosse caisse s'évertue ianocemment h imiter le canon... Je comprends qu'après Bis- marck politique, Herr Baumann prétend évoquer Bismarck guer- rier. Par quel mariage d'instrumens, par quelle combinaison d'harmonie pourrais-tu, laborieux assembleur de notes, figurer cette alliance quasi amoureuse de l'astuce et de la force, qui dis- tingue de toute autre œuvre humaine l'œuvre de ton héros? Au diable tes fifres et le comique fracas de tes peaux d'âne ! Laisse* moi rêver à ce que dut ôtre la pensée, sous ce front énorme, quand elle se résolut, sans que ce fût indispensable, au parti san- glant : car il voulut les guerres, ce Titan I Évidemment il avait cette foi : que certaines grandes reconstructions ethniques ne se cimentent bien qu'avec du sang. En 1849, il ne tint qu'à lui de faire, sans coup férir, l'unité allemande. La diète de Francfort Toffre au roi de Prusse. C'est Bismarck qui ne veut pas, contre toutes les volontés, contre la Cour, surtout contre les femmes de la Cour, Époque tragique où parfois ce bon serviteur de la Mort, énervé des résistances de la vie, arrache, pour se calmer, en sor* tant d*une dispute, des serrures aux portes, avec la clé...
Comme il veut plus fort que tous les autres, c'est sa volonté qui triomphe. Trois guerres en six ans. Trois fois, pour les en- gager, le môme procédé : abuser l'ennemi avant de le frapper. Une diplomatie de guet-apens prépare invariablement la saignée. ,. Plus tard, dans la retraite, en buvant de la bière, il reconnaîtra lui-même, avec un gros rire, que cette manière fut la sienne. Autant que d'avoir terrassé les ennemis à la bataille, il sera fier de les avoir roulée sinistrement. Beau Joueur du reste, ayant mis sa vie sur la carte. Est-il une plus tragique image de la des- tinée en gésine que celle-ci : le grand cuirassier blanc, à cheval depuis treize heures, les cuisses gonflées par la chevauchée, s'est arrêté à l'est du champ de bataillj. Sa jument alezane, les rén^) sur le col , broute les blés verts de Sadowa, humides de sang. Le soir approche. La lutte est encore indécise : mais il semble bien que la Prusse a perdu l'enjeu. Le cuirassier blanc charge son pistolet et allume un cigare. Les yeux sur l'bo^
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32 REVUE DES DEUX MONDES.
rîzon, il le fume avec lenteur, car il a mesuré sa vîe à la lon- gueur du cigare... Peut-on se garrotter plus étroitement avec le destin?... Voici les dernières bouffées du cigare; les cris des Autrichiens annoncent la victoire, Bismarck arme son pistotet... Soudain, derrière le nuage de poussière soulevé par les vain- queurs, le canon tonne. C'est le canon du Kronprinz. Le « coup du Capricorne, » une fois de plus, a réussi. Bismarck abat son pistolet, jette le culot mâchonné de son cigare, et, ramassant sa jument alezane des rênes et de Téperon, galope aux nouvelles, le cœur à l'aise...
Quelqu'un a dit fort justement : les Allemands sont longs, — c'est-à-dire qu'ils s'expriment volontiers longuement, qu'ils écoutent sans impatience les tongs discours, que les longues cé- rémonies ne les lassent pas. La symphonie de la victoire dura une bonne demi-heure. Je dois convenir qu'elle sonna ses der- niers accords parmi la distraction de toute l'assistance. L'atten- tion ne se réveilla que quand Herr Graus monta les degrés de la tribune des orateurs... Son discours, pourtant, fut plat. Il répéta de cent façons que la grandeur de l'Empire allemand était l'œuvre de cet homme de plâtre bronzé, accompagné d'an dogue, que l'empire allemand était éternel, qu'il était la Force et la Justice, que le rôle de tout Allemand digne de ce nom était de soutenir l'Empire, de donner sa vîe pour l'Empire. Il insista (avec une maladresse qui embrunit le front du' prince Otto) sur l'importance de cette istatue d'un des fondateurs de l'Empire en un point du territoire que la magnanimité dudit fondateur avait laissé libre. Tout cela fut débité sur un ton de suffisance, avec des mots scientifiques, des néologismes pom- peux, un usage à tort et à travers de citations des poètes et des philosophes, tout le pédantismo à la grosse que l'enseigne- ment primaire allemand insuffle à ses disciples. On l'applaudit peu. Il était plus envié qu'aimé à Rothberg; les social-démo- crates de Litzendorf l'accusaient d'être un espion à la solde de Berlin.
Le directeur prussien du cercle de Steinach lui succéda. C'était un maigre et long personnage à lunettes. Il narra prolixe- ment les principaux événemcns de la vie de Bismarck. J'ad- mirai comment l'histoire s'affadit, contée par un sot. Dans le verbiage du Kreisdirector^ le Titan se ratatinait aux propor-
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lions d'un heureux bureaucrate. Sa tragique carrière tenait toute dans une feuille de signalement.
« En 183S, Son Altesse le roi Guillaume I" le délégua à la Diète de Francfort. Il y prit rang juste après le délégué autri- chien. En telle année, il fut ministre... En telle autre, il fut chan- celier... En telle autre, il eut le grand cordon de TAigle... »
Ainsi parlait le sous-préfet prussien, parmi la respeclueuse attention de la foule suante et de la cour bâillante. Et Ton de- vinait que pour son étroite cervelle, Sadowa et Sedan n'avaient pas eu de plus haut objet ni de résultat plus marquant que de consacrer un exceptionnel fonctionnaire, un rond-de-cuir phé- nomène, battant pour longtemps le record des promotions et des ordres.
Comme il achevait sa péroraison, proposant ingénument aux fonctionnaires présens et à venir l'exemple de Bismarck, les premiers nuages apparurent sur le bleu ardent du ciel. Et un léger coup de brise fit frissonner les drapeaux et les oriflammes.
L'orchestre enleva un air de marche. Puis le prince Otto se leva. Il se fit un profond silence, si profond qu'on entendit les ^oiles claquer sur les hampes. Il parla de l'estrade, et, sans loutepour marquer ime différence avec les autres orateurs, fut très bref. Sa voix sèche avait de la force, et pénétrait.
« Habitans de Rothberg, dit-il, nous avons voulu faire coïn- cider ici trois événemens : l'anniversaire de la victoire des vic- toires; l'inauguration de la statue d'un des plus grands Alle- mands qui aient jamais vu le jour ; et l'incorporation des recrues le l'année.
« Jeunes soldats, contemplez à côté de vous les figures mar- tiales des vétérans nés sur le même sol. Ils furent, eux, les compagnons de Moltke le Grand, de Guillaume le Grand, de Bismarck le Grand. Ils ont donné leur peine et leur sang. Beau- coup de leurs frères sont morts à l'œuvre.
« Respectez ces vétérans, jurez de les imiter. Les temps sont difficiles; plus d'un estime que, depuis la fondation de l'Empire, il n'en fut pas de plus incertains, de plus dangereux. Nous, Alle- mands, nous aimons la paix, mais nous ne craignons pas la guerre, car Dieu marche avec nous. Jeunes soldats, serrez-vous derrière votre prince et derrière votre Empereur ! »
Cette fois, l'enthousiasme fut ardent et unanime. Les Hoch! les : « Vive l'Empereur! » « Vive Son Altesse! » montèrent en TOUS zxxv. -^ 1906. 3
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34 ftËVÛE tHi bËUl MÔtfDËS.
Violenté daitieui' Vers le ciôl qui, péu k pôu, se voilait dé bfiittiè et ne versait plus qu'une lumière tamisée. Jô regardais U priû-^ cessé : elle applaudissait à rompre se» gants. Là fièvre ger- manique Tavait gagnée : ce mari qu'elle n'aimait point, elle l'applaudissait parce qu'il avait prononcé des parole» allemandes. . ; Je sentis contre elle de la rancune mêlée étrangement à du désir... Et un parti, jusque-là incertain, fut arrêté en moi... Juste à ce moment, ôomme si elle eût senti ma pensée et mes yeux peser sur elle, Else regarda vers la fenêtre derrière laquelle elle me savait dissimulé. Je la vis dire quelques mots à Toreille du prince qui, après hésitation, parut acquiescer. M"* de Bohl- bei^ se leva aussi; toutes deux quittèrent la tribune par uni sortie spéciale, ménagée derrière les sièges des souverains.
La manœuvre du détachement commença alors. Le major avait quitté l'estrade et assistait à la parade commandée par le prince Max: Links I Rechts!.., Gomme ils défilaient exactement» ces montagnards de Thuringe, mnés en guerriers! Toujours un Français sera impressionné par la rigueur mécanique d'une pa- rade à la prussienne. Toujours il se trouvera en France des ré« formateurs pour croire que la victoire est au prix d'imiter cette parade. Moi-même, je n'en pouvais détacher mes yeux. Et j'avais beau me dire que tout cela n'est que rites, je dus m'avouer que ces rites m'inquiétaient comme de dangereuses réalités.
En cet instant, la porte s'ouvrit derrière moi : un parfum d'iris et de jicky me caressa les narines; je me retournai, c'était la princesse. Un clin de paupières me fit comprendre qu'elle n'était pas seule. En effet, la silhouette pointue, le visage acide de M*** de Bohlberg apparurent derrière elle.
— * Ah! monsieur Dubert, fit la princesse, feignant la sur- prise... J'avais oublié que vous étiez ici:., pardoimez-moi de troubler votre solitude... Il fait très chaud sur l'estrade et je me suis trouvée un peu incommodée... Alors j'ai pensé & ce refuge^ ob il y a plus de fraîcheur et moins de poussière.
M"* de Bohlberg regardait hargneusement le plafond. Toute sa figure exprimait :
ft Quelle pitié d'entendre une princesse mentir si maladi*oite^ ment et si effrontément à la fois I »
Avec l'empressement d'un fidèle sujet, je me levai, j'offris de me retirer.
*— Non, de grâce, restez, fit vivement la princesse. Je serais
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MONSIEUR ET MiU)AME MOLOCH. 38»
déaolée de vouschasser, monsieur Dubert... Je vais seulement me reposer quelques instans dans ce fauteuil... Là... Dès que je me seatirai d'aplomb, je regagnerai l'estrade officielle... Mais vous». Bûhlberg, ajouta4-elle en se tournant vers la descendante d'Ofc* tomar le Grand, qui, maintenant contemplait dans les glaces du boudoir la multiple image de son anguleuse personne, je ne yeux pas vous priver d'assister à la cérémonie à la place qui vous est réservée... d'autant plus qu'ici> il fait un peu humide pour votre sciatique.
— Je suis aux ordres de Votre Altesse, fit sèchement la de-, moiselle d'honneur.
*<- Allez! allez, Bohlberg... Rassurez le prince... dites-lui que je me repose un moment et que je rejoins la Cour tout il l'heure. Allez!...
M^^* de Bohlberg fit demi-tour avec la précision et la grâce d'im vieux sous*^officier. Â peine avait-cUe refermé la porte» que la princesse bondit de son fauteuil et \âut m'offrir sa joue«..
— Embrassez-moi, mon sujet i...
Elle ôta le coussin d'une bergère, le jeta à mes pieds et 'assit dessus.
— Ce que je fais est fou, dît-elle. Heureusement que le; peuple m'aime et s'amuse de mes fantaisies. Mais, sûrement» le prince me grondera ce soir. Car ses espions ordinaires lui racon- teront que nous sommes restés seuls. Je me compromets pour vous. N'ôtes-vous pas fier de compromettre une princesse régnante ?
Je l'assurai que j'étais gonflé d'orgueil. « Mais pourquoi (oh- jectai-je à part moi), pourquoi me le fait-elle dire? m Elle reprit :
— Je suis contente aujourd'hui. On m'a beaucoup acclamée. Les gens de Steinach eux-mêmes, qui sont Prussiens» me regardent un peu comme leur souveraine. Notre fête est jolie. «« Avez-vous admiré les pittoresques costumes des montagnards ? Malheureusement Torage menace. Je voudrais qu'il n'y eût pas d'orage jusqu'à la fin.
« Ame étrangère ! pensai- je, empruntant le mot du prince Ernst... La voilà qui oublie le sens désobligeant pour moi de ce qu'elle appelle notre fête. Et pourtant elle m'aime. »
Le bruit des acclamations nous attira vers la fenêtre. Dissi- mulés derrière les persiennes entrecloses, nous vîmes s'achever la manœuvre. Après des marches, des conversions, des double*
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36 REVUE DES DEUX MONDES.
mens, des alignemens divers, le prince Max ramenait son déta- chement en bataille devant la statue du Titan au dogue. Preste et gracieux, il courait au bout de la file, vérifiait l'alignement, puis reprenait en avant son poste de chef. Sa voix enfantine, trou- blée par la mue, mais déjà exercée au commandement, faisait jouer unanimement les mécaniques humaines. Et tel est Tattrait des rites guerriers que cet enfant, dont je savais Tâme de philo- sophe, semblait se complaire à son métier d'apprenti héros.
— Gomme il est beau, mon fils ! s'écria la princesse avec orgueil... Il serait au besoin un guerrier comme ses ancôtres.
Elle disait cela pour elle-même... Une fois de plus j'eus l'hu- miliante conviction d'être un accessoire dans sa vie, un acces- soire capable, il est vrai, d'usurper à certaines heures la place principale, de vaincre tous les devoirs sociaux et conjugaux, mais un accessoire.
Pourtant elle quitta la fenêtre, regagna la bergère dédorée et me dit :
— Venez près de moi. J'obéis. Else continua :
— Ce sot de Marbach va parler, il dira des choses qui vous irriteront. Donnez-moi votre main; ne Técoutez pas; oubliez tout ce qui n'est pas moi.
Je lui sus gré de cette gentille pensée. Je m'agenouillai à ses pieds sur le coussin : ainsi nos places de tout & l'heure étaient échangées. Elle se renversa sur le fauteuil et m'abandonna, d'abord sa belle main blanche aux ongles bombés, puis son buste et son visage... Grâce à cette condescendance princière, le début du discours de Marbach m'échappa. J'étais à la fois trou- blé et heureux. Jamais un tel besoin de sentir Else complice, ne m'avait agité. Un puéril désir de revanche aiguisait ce besoin, — le désir de prendre quelque chose à qui avait tant pris aux miens, de voler le voleur. L'air qui peu à peu se chargeait d'une énervante électricité, le relent de cette maison hantée par le sou- venir d'une belle fille amoureuse, peut-être je ne sais quel pué- ril sadisme à nous trouver ensemble serrés l'un contre l'autre, presque en public, — tout conspirait à nous attendrir.
— Redites-moi, balbutia Else, redites-moi que vous m'aimez ! Et je lui redis, sans avoir besoin, il me sembla, de forcer
ma pensée ni ma voix, ce tout petit mot, tellement grand qu'il est vide, s'il ne contient tout.
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 37
— Soyons sages, murmura-t-elle, le souffle entrecoupé. Bohl- lerg peut entrer d'un moment à Tautre, si le prince m'envoie chereher. Asseyez-vous sur une chaise auprès de moi, bien genti- ment.
Dans cette accalmie qui suit les violentes caresses incom- plètes, cette accalmie où les muscles sont] morts, où les nerfs faiblissent et s'assoupissent, — proches Tun de l'autre et les doigts entrelacés, nous entendîmes le comte de Marbach, qui continuait son discours fréquemment interrompu par les applau- dissemens et les Boch!,.. Le comte avait une voix de stentor, et il articulait ses phrases comme autant de commandemens mili- taires. Pas un mot ne nous échappa.
Il disait :
« Si grande que soit cette Allemagne que vous devrez peut- être défendre par les armes, jeunes soldats, songez qu'elle est petite à côté de ce qu'elle sera, de ce qu'il faut qu'elle soit, grâce à TOUS. Dans un espace d'années qui sera court, nous devons voir ceci : le drapeau germanique abritera 86 millions d'Allemands et ceux-ci gouverneront un territoire peuplé de 130 millions d'Européens. Sur ce vaste territoire, seuls les Allemands exer- ceront des droits politiques, seuls ils serviront dans la marine et dans l'armée, seuls ils pourront acquérir la terre. Ils seront alors, comme au moyen âge, un peuple de maîtres, condescen- dant simplement à ce que les travaux inférieurs soient exécutés par les peuples soumis à leur domination... »
Ces extraordinaires propos, qui me semblaient dénués de toute espèce de sens commun, j'en avais suivi peu à peu l'impression sur le visage d'Else. Je dus constater qu'elle était d'accord avec cette vague foule qui les écoutait. Quand des ton- nerres d'applaudissemens éclatèrent sur la dernière phrase, évoquant l'image de l'Empire du moyen âge restauré au profit de l'Allemagne, la main de la princesse quitta ma main, et elle e précipita vers la fenêtre en applaudissant. Ce fut un mouve- nent instinctif, dont elle fut gênée aussitôt après. Son regard vitamon regard et nos mains ne se joignirent plus.
A mon tour je m'approchai de la fenêtre : le discours de Marbach m'intéressait, décidément.
11 continua, la voix de plus en plus rude et le ton plus violent :
« Jeunes soldats, cet espoir qui est dans notre cœur d'AlIe- ^^ds, ce vaste espoir auquel nous initia le héros que voici, le
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'•'T^m
38 REVUE IXS8 DEUX MONDES.
prince de Bismarck , vous entendrez peut-être quelques malheu- reux le renier, le bafouer... Oui ! c'est la honte de notre temps que des Allemands osent se dresser contré l'Allemagne, et dire : Nous te voulons petite ! Ils sont peu nombreux, mais ils existent; presque chaque ville en compte quelques-uns. Au nom de vagues idées de liberté et de fraternité, celles mêmes que Bismaixk haïs- sait en haïssant la France, ib proclament la déchéance de la Force, sous prétexte de faire triompher la Pensée... Mauvais citoyens, ennemis jurés de la patrie, de TEmpereur et de notre prince bien-aimé ! Je suis sûr qu'il n'en existe aucun dans vos rangs ; mais je sais, hélas ! qu'il en est dans la principauté, et même dans Rothberg. N'avons-nous pas subi, aujourd'hui même, jour de patriotique commémoration, la douleur de voir un Alle- mand, iin fils de ce Rothberg qui a donné un empereur à la patrie, annoncer sous des formes ambiguës qu'il protesterait, en somme, contre l'érection de ce monument ! »
La foule conspua ce mauvais citoyen,
« Il a affiché cela sur les murs iie la ville, poursuivit le major, et les habitans n'ont pas lacéré l'affiche et chassé Timpu- dent I La magnanimité de notre cher souverain laisse à cet ennemi le droit d'habiter notre sol : et notre souverain a raison, car cet homme n'est qu'un insensé. Mais votre devoir, à vous, jeunes soldats, est de vous détourner avec horreur d'un tel homme, la honte de ce pays et de cette heure... Méprisez-le I Honnissez-le I De pareils citoyens ne sont pas dignes d'enseigner des Alle- mands ! Honte à eux ! Gloire au prince de Bismarck, modèle de l'Allemand ! »
Un tumulte d'applaudissemens, mêlé à une confuse rumeur, accueillît cette péroraison.
Mais à ce moment il se passa une chose inattendue et vrai- ment extraordinaire, si extraordinaire, que la stupeur même qu'elle provoqua la rendit possible.
Par-dessous la corde qui barrait à la foule l'accès du centre de l'esplanade, un petit vieillard dont les cheveux blancs s'en- volaient autour de sa figure simiesque, vêtu de noir, l'ample redingote ouverte sur un gilet blanc, passa lestement. Il traversa l'espace vide entre la foule et la tribune et y grimpa... Ce fut si bref, si imprévu, que personne ne songea à l'empêcher. D'ail- leurs, le prince Max, qui commandait le détachement, resta im- passible, et quand le major comte de Marbacb, qui remontait
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MOiNSIEUR ET MADAME MOLOCH. 39
les degrés de Testrade officielle, eut repris sa place, il aperçut, installé dans la tribune, le docteur Zimmermann lui-môme, qui, de sa claire voix haute, commençait, imposant silence à la foule d'un geste de la main :
— On m'a insulté, on m'a prêté des actes et des projets qui ne sont pas les miens... Si Ton m'interdit de me défendre, le monde apprendra par moi que la pensée est esclave sur le terri- toire de Rothberg.
— Dehors ! dehors 1 hurla le major du haut de son estrade. Et il allait s'élancer, quand le prince lui saisit le bras et le
fit 86 rasseoir. Moloch continua :
— Je serai bref. Ce que je voulais expliquer dans ma confé^ rence, je le résumerai en quelques mots. Et je me permettrai de rappeler aux compatriotes qui m'écoutent que cette guerre de France, — œuvre de Bismarck, — je l'ai faite. J'ai reçu une balle française dans la sixième côte droite. L'orateur qui m'a précédé n'a jamais été blessé, lui, sinon dans sa raison, et par le pétard inoffensif d'un nègre.
On rit. Le major. Prussien et hobereau, était impopulaire à Rothberg,
— J'ai donc, peut-être, poursuivit le petit homme, quelque droit à parler d'une fôte pour laquelle j'ai payé mon écot... Eh bien! cette guerre où triomphèrent l'intelligence, la volonté, la patience allemandes, un homme a empêché qu'elle fût belle, antant que peut l'être une chose de mort.
•— Qui cela? qui cela? cria la foule.
Malgré sa mésintelligence avec le prince, le professeur Zim- mermann gardait cependant auprès de beaucoup de gens le pres- tige de sa célébrité européenne, et la plupart des Rothbergeois ne laissaient pas d'être assez fiers de lui. D'autres le regardaient simplement comme un original, ou une façon d'illuminé. En sorte que la foule semblait jusqu'à présent plus amusée qu'hos- tile. Un certain nombre d'échauffés crièrent seuls : <( A bas ! à bas ! » Mais la plupart des auditeurs s'amusaient à répéter en manière de scie ; « Qui ça? qui ça? »
Au premier rang de cette foule, je reconnus ma sœur Gritte, qui semblait se divertir extrêmement. Elle adressait des signes cabalistiques au prince Max, qu'elle essayait vainement de faire rire sous les armes... Près d'elle, tout en taffetas aubergine, M*** Zimmermann, appuyée sur la corde de ses deux mains
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40 REVUE DES DEUX MONDES.
gantées de filoselle, levait vers son héros des yeux d'extase.
— Qui ça? criait la foule.
Quand le tumulte fut à peu près apaisé, Moloch, montrant du doigt rhomme au dogue, le Tilan de bronze, cria :
— Celui-ci!...
Cette fois, les clameurs hostiles dominèrent. Le major, sur son estrade, eut un sursaut : et je vis pâlir, entre ses bandeaux, le visage de Frau Doctor.
Mais la grêle et perçante voix du petit savant à tête blanche força de nouveau la curiosité et le silence.
— Je vous répète que celui-ci a terni devant l'histoire la gloire de l'Allemagne uniGée. Allemands qui m'écoutez, rien ne vous sert de clamer : « Nous avons toujours raison, et l'his- toire ne saurait ne pas nous donner raison. » L'histoire n'est pas écrite par les Allemands tout seuls. C'est la conscience uni- verselle qui dicte ses jugemens. Or, la conscience universelle, admirant l'énergie, le courage, l'intelligence de cet Allemand que voici, dira : « Il a demandé son succès à l'astuce et au men- songe; il l'a déshonoré par la cruauté. Et son crime a été d au- tant plus grand que tout ce qu'il a fait pouvait être fait sans as- tuce, sans mensonge et sans cruauté... »
, La foule devenait houleuse et franchement ennemie. Quel- ques voix pourtant crièrent :
— Écoutez ! écoutez !
— Oui, écoutez-moi, reprit Moloch. N'ai -je pas le droit de parler aujourd'hui, jour des vétérans? Ne suis-je pas moi-môme un vétéran?...
— Bravo ! firent les mêmes voix.
— Je vous disais que l'œuvre de cet homme aurait pu s'ac- complir sans tant de férocité. Je le prouve. En 1849, à la Diète de Francfort, une députation vint offrir à Frédéric-Guillaume IV roi de Prusse, la couronne impériale. Le souverain inclinait à , accepter : qui l'en empêcha? M. de Bismarck, »son ministre. Oiïerte par des mains roturières, il paraît que la couronne im- périale ne valait rien. « Je ne veux pas, dit le ministre, mettre sur les épaules de mon souverain un manteau d'hermine doublé de rouge. » Quand il le mit vingt ans plus tard sur les épaules de Guillaume I®% l'hermine était pourtant doublée de rouge : le sang de deux peuples avait fourni la couleur.
Moloch s'arrêta un instant, pour reprendre haleine, et aussi
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MONSIEUR ET MADAME SIOLOCH. 4l
pour juger de Peffet de ses paroles. Evidemment, elles causaient un certain malaise à la foule. On ne protestait plus. On chu- chotait. Sur l'estrade, des conciliabules commençaient. Le major conférait avec le prince.
Moloch continua imperturbablement :
— Voilà mon reproche à cet homme de fer : avoir inuti- lement taché de sang l'histoire de TAllemagne. Voilà pourquoi il me déplaît d'entendre quelques sots le proposer pour modèle aux jeunes générations allemandes. Ce sont des mauvais chefs, ceux qui vous disent cela. Par de tels propos ils ont mis le monde entier en défiance contre rAllemagne et, tôt ou tard,rAl- lemagne en pâtira.
-r- Je proteste donc au nom de la pensée allemande et de la pensée humaine, contre les propos tenus tout à l'heure sur mon compte par un personnage dénué de toute qualité pour méjuger. Le mauvais citoyen, c'est celui qui, par pusillanimité ou pour se faire honneur à lui-même, trahit la vérité...
L'allure, l'énergie, la solennité de Moloch, s'amplifiaient de phrase en phrase. Je vis le major de Marbach se lever, des- cendre rapidement les degrés de l'estrade officielle. Moloch aussi le vit, et face à face, tandis que son adversaire atteignait l'es- pace vide ménagé autour de la tribune, il cria:
— Bismarck est mort, bien mort. Méfiez-vous des faux Bismarck qui pullulent aujourd'hui dans l'Empire. Tenez, en voilà un ! conclut-il en montrant le major.
Le major s'arrêta et commanda :
— Sergent Kuhler! quatre hommes ici, pour expulser ce fou! Les quatre hommes s'avancèrent avec le sergpnt, et s'arrê- tèrent, hésitans, au pied de la tribune.
— Fou ! répéta Moloch, agilant ses petits iras, d'un air me- naçant. Mon cerveau en vaut cent comme le vôtre, pauvre minus habens! Je n'ai qu'à regarder Técartement de vos yeux, la forme
1 poire de votre tête, lobtusion de votre angle facial, la dissy- iétrie de vos oreilles et tout votre corps, pithécanthrope ! pour tre certain que je suis en présence d'un dégénéré.
— Sortez-le de force de la tribune ! commanda le major. Mais montez donc, Kuhler!
Le sergent Kuhler, un lourd Thuringien à barbe fauve, gra- illes degrés. Avant qu'il eût atteint Moloch, celui-ci lui posa ^ main sur l'épaule.
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— Camarade, lui dit-il, arrête! Ne te déshonore pas en bous- culant un vétéran de la grande guerre. Je vais descendre : laisse- moi seulement passer.
Le sergent effaça tant qu'il put sa poitrine. Moloch descen- dit et, s'arrôtant au pied de la tribune, devant le major :
— La force est stupide, dit-il. J'ai dans mon laboratoire assez de force, sous un verre de montre, pour détruire toute la force dont tu crois disposer contre moi, homunculus! Mais à quoi bon? La vertu immanente des choses aura raison de toi et de tes pareils. Rappelle-toi ma prédiction : Tu as voulu tuer ridée. L'Idée te tuera! .
Ayant ainsi parlé, le docteur Zimmermann, tête nue, che- veux au vent, son chapeau haut-de-forme à la main, tra\^rsa l'espace ménagé autour de la tribune. Vainement sa femme lui criait : « Eitel ! Eitel ! » Il était à ce point surexcité qu'il ne la vit pas, qu'il ne l'entendit pas. Il piqua droit devant lui dans la • foule qui lui livra passage. Il gesticulait, il clamait : « Ceux qui ont voulu tuer l'Idée, l'Idée les tuera!... » De notre poste d'ob- servation, nous le vîmes, la princesse et moi, gagner les com- muns où étaient remisées les voitures de la Cour. Il y pénétra sans difficulté, car elles n'étaient gardées par personne... Quel- ques assistans le suivaient à distance, mais un geste du prince ramena vers l'estrade officielle l'attention de la foule. Un pro- fond silence s'établil, car on comprit que le souverain allait parler.
— Mes* concitoyens, dit-ii, vous avez entendu une voix mal- faisante : je l'ai laissé parler exprès, pour qu'il fût établi que la parole est libre dans mes Etats, et aussi pour prouver aux enne- mis de la patrie que leurs cris n'ont pas d'écho à Rothberg. .. La fête qui nous réunit ici n'en a été que plus grandiose. Au triom- phe de Bismarck, le bouffon lui-môme n'aura pas manqué au- jourd'hui. Mes concitoyens, vous allez tous unir vos voix pour le chant sacré de la patrie allemande, la Garde au Rhin.
Ces paroles, lancées d'un ton net, ferme, militaire, soule- vèrent une sincère émotion. Les applaudissemens, les clameurs ne cessèrent qu'aux premiers accens du chant national. Alors, les têtes se découvrirent, et même sur Testrade tout le monde fut debout. Les voix graves des hommes, les voix claires des femmes s'unirent aux accords de l'orchestre, qui les soutenait. Cela eut une vraie grandeur, que je compris : car l'amour de la
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MONSTEUK ET MADAME MOLOGH. 43
patrie, quand son expression reste digne, ne blesse pas le cœur d'un étranger. Même la voix d'Else, penchée devant moi à la fenêtre, ne me choqua pas, quand elle fredonna les paroles de l'hymne :
« Un appel résonne comme l'écho du tonnerre,
« Comme un cliquetis d'armes et comme le bruit des vagues. Vers le Rhin, vers le Rhin allemand I
« Qui veut être le gardien du fleuve?... »
Aux dernières mesures, le prince et les dignitaires se levèrent. Commandé par Max, le détachement d'infanterie s'avança, fit reculer la foule. Dans l'espace libre vinrent se ranger une à une les voitures de la Cour, toutes les voitures, sauf celle de laprin-
— Nous reviendrons ensemble, àpied, par le lacet qui des- cend sur Litzendorf, me glissa Else à l'oreille. J'ai envoyé ma voiture m'attendre au Banc du philosophe.
Au moment où elle prononçait ces paroles, mes yeux eurent une double sensation simultanée : je vis le major remonter $eul dans sa Victoria et une vive flamme blanche jaillir de l'arrière de cette Victoria : puis, soudaine, tonnante, formidable, une explo- sion secoua l'air autour d'un bloc mouvant de fumée dense, qui était la voiture elle-même. La foule s'enfuit dans des clameurs, les chevaux des autres voitures de la jCour se cabrèrent, diffici- lement maîtrisés par leurs cochers. Quant à la Victoria du major, centre du nuage, son attelage l'emportait à toute allure, le siège du cocher vide, vers le pavillon qu'elle contourna, puis vers la route en lacet de Litzendorf.
— Courons par là, me dit Else, nous verrons!...
Par là, c'était la garde-robe de la Gombault, la fenêtre ouverte sur la vallée. Je suivis la princesse. La Victoria du major, dont la capote s'était à moitié relevée, dévalait au galop éperdu des deux chevaux bais, manquant à chaque tournant de bondir par- dessus l'accotement. Des soldats essoufflés essayaient vainement de la suivre.
— Mon Dieu ! il va se tuer, murmura Else. Ah !...
Elle recula, les mains sur ses yeux... Un des chevaux, puis l'autre sur lui, s'étaient abattus. La voiture avait tourné d'un quart de cercle, en travers de la route; les chevaux entravés dans les traits ruaient éperdument. Puis, subitement, ils se cal- mèrent, ne furent plus qu'un amas de croupes et de jambes à
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demi engagé sous ravant-train de la voiture. Déjà les soldats Tatteignaient et s'empressaient.
— Qu'est-il arrivé? murmura Else, qui n'osait regarder.
— On abaisse la capote, dis-jey suivant la scène des yeux... On sort le major. Il ne bouge plus.
— Mon Dieu! serait-il mort?
Else se rapprocha, et jeta par la fenêtre un regard à la fois efFi'ayé et curieux.
La foule courait, ou plutôt roulait maintenant en torrent tu- multueux vers le lieu de l'accident. Des soldats installèrent sur une civière le corps inanimé du major,'le remontèrent le long de la côte, tandis que d'autres écartaient rudement les importuns. On relevait les chevaux, dont l'un boitait. On constatait les dégâts de la voiture; on explorait la caisse d'arrière toute noire de poudre, et la capote fendue dans sa hauteur.
La princesse était fort troublée.
— Un attentat à Rothberg ! un attentat anarchiste ! qui a pu commettre cela?
Comme elle prononçait ces mots, se parlant à elle-même, nos yeux se rencontrèrent, et nous y lûmes la même pensée au même instant.
— Lui? Vous croyez que c'est lui, n'est-ce pas? fit Else. , Mais déjà je repoussais Tidée.
— Non! non! ce n'est pas lui... Ce n'est pas possible! Je connais le docteur Zimmermann, c'est le plus digne et le plus pacifique des hommes.
— C'est lui ! c'est lui! j'en suis sûre, insista la princesse. Lui seul manie des explosifs de cette puissance... N'a-t-il pas menacé le major, tout à l'heure ?... Ne lui a-t-il pas dit qu'il le tuerait ?... Oh! Louis... N'êtes-vous pas efi'rayé pour votre Else qu'un tel homme habite notre territoire?... Il va peut-être faire sauter le château.
Elle se réfugia contre moi, d'un geste si amical que je faillis répondre : « Eh bien ! n'y rentrons pas ! » Mais déjà elle se dé- gageait :
— Ne restez pas ici, mon ami. Le prince n'avait pas quitté le Thiergarten au moment de l'attentat. Il va me faire chercher. Il ne faut pas qu'on vous trouve avec moi. Partez le premier, je vous en prie... Et tâchez qu'on ne vous voie point sortir.
— Soit ! répliquai- je. Par où sortir?
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 45
— Par les coulisses du théâtre. Venez avec moî.
Nous suivîmes le même corridor que le matin, oubliant cette fois dy chercher les coins sombres. Une porte donnait sur un petit bosquet feuillu, humide même en cette journée d'été. La clé était sur la serrure. Mais nous eûmes quelque peine à ouvrir; la serrure était rouillée, les verrous aussi ; les bois avaient joué.
— Vous voilà dans le Thiergarten réservé, me dit Else ; vous retrouverez aisément votre chemin.
— Et vous, princesse? qu'allez- vous faire?
— Je vais attendre Bohlberg là-haut, dans le boudoir. Elle ne peut manquer de monter à ma recherche. Je dirai que je me suis un peu évanouie de peur, que je ne me suis plus senti la force de descendre... Enfin, j'inventerai quelque chose.
Nos lèvres s'effleurèrent furtivement, distraitement. Et la preuve qu'Else était distraite me fut donnée par ces mots, qu'elle dit aussitôt que son baiser lui laissa le loisir de parler :
— N'avez-vous pas remarqué que, juste après avoir menacé de mort M. de Marbach, le docteur Zimmermann s'en est allé tout droit vers les remises des voitures?
— Il n'avait pourtant pas d'explosif sur lui !...
— Il a déclaré au major qu'il portait dans le verre de sa montre de quoi faire sauter le château ! Mais on vient... On me cherche . . . Sauvez- vous ! . . .
Elle me poussa un peu vivement dehors, et referma la porte derrière moi. « Ainsi, me dis-je, la Gombault devait pousser dehors le piqueur du prince Ernst, quand, au milieu d'un entre- tien avec ce personnage, le prince s'annonçait à l'improviste... » Puis, ma pensée revint à l'attentat, au major, au docteur Zim- mermann.
» Else a raison ; toutes les apparences sont contre ce pauvre Moloch. Pourtant je jurerais que Moloch n'est pour rien dans l'aventure. »
Un sentier que l'herbe effaçait et que barraient de place en place les ramures folles des taillis me ramena, en contouruant le théâtre, jusqu'à Tesplanade des Tilleuls. La foule y était encore compacte. Elle avait forcé les cordes et se massait main- tenant au pied du pavillon de la Fasanerie. Je compris qu'on avait dû porlor le major dans le pavillon.
— Il est là? demandai-je à Hans, qui regardait la façade de
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46 HTvms Dfes DEUX mondîss.
ses gros yeux naïfs, comme si, à force d'attention^ il espérait voir an travers.
L'enfant tressaillit. Il balbutia :
— Oui... On vient de l'apporter.
C'était son arrivée qu'avait perçue la fine oreille d'Else.
La foule s'ouvrait respectueusement devant moi sur le mol : « Hof'dienstI Service de la Cour » que je ne manquai pas de -prononcer comme un magique Sésame ! Je rentrai sans difficulté dans le pavillon et je gravis l'escalier.
La plupart des fonctionnaires étaient groupés dans le vesti- bule et dans Tescalier, très en émoi. Ce que j'entendis au vol confirmait Thypothèse de la princesse sur l'auteur de l'at- tentat.
— Personne autre, ici, ne manie la dynamite.
— C'est un acte de folie commis par un fou inoffensif à l'or- dinaire, mais que la contradiction a exaspéré.
— On va l'arrêter.
— On va l'interner...
J^atteignis la chambre de la Gombault. Je n'y trouvai ni la princesse, ni Bohlberg. On m'assura que la princesse n'avait pu supporter la vue de ce corps inanimé qu'on apportait, et s'était fait ramener au chftteau. Le major était étendu sur le lit, sa tu- nique ôtée, sa chemise ouverte. Le médecin de la Cour l'auscul- tait. Alentour, le prince Otto, le prince Max, l'aumônier... Cela sentait les sels et le vinaigre. Comme je passais le seuil, le médecin se redressa et se retourna.
— Absolument rien de lésé, dit-il. Simple syncope, causée probablement par l'émotion.
— Le major, demanda l'aumônier, quand il était au service de l'Empereur chez les Herreros, n'a-t-il pas déjà été victime d'un coup de mine?
— Oui. Et il a reçu alors ce que nous appelons médicalement le choc, — c'est-à-dire l'impression cérébrale indélébile. Mais, tenez ! il revient à lui.
En effet, le major soulevait péniblement la tête au-dessus de l'oreiller. Ses paupières s'entrouvrirent, il murmura :
— Ne tirez pas! ne tirez pasi Je veux... je veux...
Il retomba épuisé. A ce moment, j'observai le prince Max. Il ne quittait pas des yeux le visage du comte de Marbach. Il était très pâle. A la vue du mouvement qu'avait fait le patient, un
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MONSIEUR ET MADAME MOLOCH. 47
flux de sang inonda ses joues et je reconnus dans son regard l'éclair haineux que j'y avais déjà va passer.
— Messieurs, fit le docteur, il faudrait me laisser seul avec le malade, si Son Altesse n'y voit pas d'inconvénient. Les nerfs ébranlés requièrent un parfait repos.
— Nous vous obéissons, Klingenthal, fit le prince. Messieurs, descendons !
Justement, le ministre de la pouce enirait. Il se fit un grand silence.
— Eh bien? demanda le prince. Vous pouvez parler, Dron- theim,
— Monseigneur, le criminel a été arrêté au moment où il regagnait sa villa.
— A-t-il avoué?
" Nullement! il a même prétendu ignorer l'attentat.. «
— Quelle impudence 1
— Il dit avoir entendu l'expiosion, mais avoir cru que c'était une pièce d'artifice à laquelle on mettait le feu.
— En plein jour 1
— Ou im coup de canon.
— Il n'y a pas de canon à la Fasanerie.
— C'est ce que je lui ai répondu. Il a d'ailleurs déclaré qu6 l'accuser d'attentat anarchiste était absurde, que toute sa vie proteste là contre.
Le prince médita.
— Peut-être, après tout, ce malheureux n'est-il que fou.
— Je ne crois pas, Monseigneur, répliqua le ministre de la police. Ses réponses étaient pleines de bon sens et même d'adresse. Pour moi, il joue la bizarrerie.
— A-t-il demandé à me voir?
— Non, Monseigneur. Il a demandé à voir sa femme. J'ai cru devoir refuser, et, si Voke Altesse n'y voit pas d'inconvénient, je le maintiendrai au secret.
Le prince réfléchit encore un mstant. Sui le lit de la Gom- bault le comte poussa un gémissement et articula quelques syllabes sans suite.
— Descendons, messieurs I
Tout le monde suivit le prince. Quand Max arriva devant moi, il 0ie sembla qu'il allait me parler. Mais son regard se déroba; il ne dit rien et passa.
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Dehors, la foule acclama le prince Otto. Pour les Rothber- geois, leur chef héréditaire venait d'échapper à la mort. Ils lui firent un accueil chaleureux.
Le ministre de la police m'offrit très aimablement une place dans sa voiture pour regagner le Luftkurort. Je préférai me mêler au peuple dont les mille voix émues commentaient l'évé- nement. Ces voix exprimaient généralement le désir de lyncher le pauvre Mo loch. Les femmes surtout débridaient leur colère : et même des lèvres tendres des jeunes filles, jaillirent les cris de mort. Je rejoignis le négociant saxon et sa blonde épouse, avec lesquels j'avais voyagé, naguère, entre Steînach et Rothberg.
— Quelle affaire, me dit-il... Voilà qui sera un souvenir pour nous deux, eh! Gretel? d'avoir assisté à un attentat anarchiste?
— On devrait faire sauter ce misérable avec sa propre dyna- mite, reprit Gretel, pour qu'il soit déchiqueté en morceaux comme exemple. Il n'y a plus de tranquillité au monde, si, au milieu d'une fête, une bombe peut vous détruire. Vous savez, monsieur, que mon mari a tout juste échappé à la mort?
— Quoi, m'écriai-je, vous avez été touché?
— Non, reprit le négociant. J'étais à côté de la voiture du prince Otto, Gretel au contraire cherchait celle de la princesse Else. Supposez, monsieur, que c'eût été la voiture du prince qui eût sauté; je périssais & l'âge de quarante-six ans. Heureuse- ment le misérable s'est trompé de voiture. Et alors, j'étais trop loin de celle du major. Je n'ai même rien vu.
Ainsi devisant, nous étions sortis du Thiergarten, et, la Rotha passée, nous remontions la côte vers le Luftkurort. Des piquets de soldats nous croisaient : tout le détachement avait été main- tenu sous les armes, sans doute afin d'inspirer la confiance aux bons citoyens et la terreur aux mauvais. Le ciel, lentement as- sombri au-dessus des montagnes, suspendait sur la contrée la menace d'un orage qui n'éclatait pas. Et le château se dessinait en jaune sur le fond obscurci du ciel.
Aux abords du Luftkurort, j'aperçus Herr Graus qui, toujours en frac, pérorait, très entouré.
— La police a apposé les scellés sur l'appartement et sur le laboratoire. Rien ne pourra en être enlevé. Il faut que la loi soit appliquée... Ah! monsieur Dubert, fit-il en me reconnais- sant... J'ai à vous parler, monsieur le docteur Dubert!
Il m'entraîna à l'écart, comme pour une confidence.
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MONSIEUR ET MADAME MOLoSfcK^^^i 49
— Il se passe une chose grave, monsieur Dubert... Quand le docteur a été arrêté, il rentrait dans la villa avec sa femme et votre jeune sœur...
— Eh bien?
— On a emmené le docteur sans lui dire de quoi il s'agis- sait. La t^'rau Doctor et la jeune demoiselle sont rentrées dans la villa. Puis on est venu mettre les scellés sur l'appartement du docteur et alors la Frau Doctor s'est retirée dans la chambre de votre jeune sœur.
— Elle a bien fait.
— Je ne dis pas non : seulement maintenant, la fouie est sous la fenêtre de la chambre, et elle pousse de mauvais cris.
Je laissai HerrGraus et je me hâtai, au pas de course, vers les villas. Une trentaine de braillards amassés sous la fenêtre de Gritte criaient : « A bas Zimmermann ! A mort l'assassin ! »
Je m'approchai d'eux :
— Messieurs, dis-je, le coupable présumé est sous les ver- rous. Il n'y a dans cetle maison que deux femmes sans défense, dont l'une est Française et a quatorze ans : c'est ma sœur. Je demande à votre courtoisie de vouloir bien vous éloigner.
Ce petit discours produisit un bon effet. Après quelques con- ciliabules, les manifestans s'écartèrent et me laissèrent entrer. Je grimpai vivement l'escclier; je frappai, en me nommant, à la porte de Gritte. Elle m'ouvrit elle-même, rouge, animée. M"* Moloch était assise, immobile, à peine plus pâle que de cou- tume.
— Ah! te voilà, fit Gritte. Il est temps. Je crois que ces gens- la veulent nous écharper.
— Tu es une bonne petite, dis-je en l'embrassant. Ne crains rien, il n'y a pas de danger.
— Je n'avais pas peur, répliqua Gritte.
— M. Dubert a raison, fit M""' Moloch amèrement : ces ivrognes se contenteront de hurler. Mais mon mari est en prison.
Cependant une nouvelle cohue de manifestans arrivait de Rothberg-Village et se massait devant la villa Else. Les cris redoublèrent : un petit caillou frappa une fenêtre voisine. Je re- gardai dans la rue : Herr Graus accourait, tenant un papier à la main. Il monta sur un banc devant la villa Else et dit :
— Voici le télégramme que notre bien-aimé prince envoie à
TOME XXXV. — 1906. 4
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SQ REVUE I>ES DEUX MONDES.
rinstant à tous les chefs d'État et qu'il daigne vous communi- quer ;
(c Miraculeusement sauvé du péril qui menace aujourd'hui tous les souverains, je rends grftce au Dieu tout-puissant qui m'a épargné les effets d'un terrible attentat!...
a Otto, prince de Rothberg. »
Les acclamations furent assourdissantes. Mais la foule aime encore mieux honnir qu'acclamer. Quand Herr Graus fut des- cendu de son banc, les cris de : « A mort Zimmermann ! A mort l'assassin ! » jaillirent de plus belle.
— Venez toutes deux dans ma chambre, dis- je à M"* Moloch et à Gritte. Vous y serez en sûreté et vous n y entendrez plus ces braillards.
M"* Moloch y consentit. Gritte préféra rester avec moi, à observer la foule qui grossissait et toujours criait: « A mort! à mort! » Elle couvrait maintenant la petite place; ce n'étaient plus seulement de vagues ivrognes : les redingotes, les chapeaux de soie se mêlaient aux toilettes bourgeoises des femmes. Et voilà que tout à coup, des pentes qui bordaient la place et dé- valaient vers la Rotha, une, deux, dix, trente, plus de cent oies apparurent, attirées, selon leur coutume, par le bruit des cla- meurs humaines. Col tendu, bec bâillant, plumes hérissées, elles se rangeaient en arrière-garde derrière l'armée des insul- teurs, et, plus fort que tout, de leurs voix stridentes, il me sembla qu'elles clamaient aussi :
— A mort Zimmermann !
Marcel Prévost. {La quatrième partie au prochain numéro.)
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LETTRE SUR LE TRAVAIL
(1)
I
Dans la situation présente, peut-«n s'abstenir de toute ré- flexion sur les utopies républicaines? Le silence serait un malheur, et, pour mon compte, je le romps.
Si la France veut la République, la République sera. Le Gou- vernement Provisoire affirme qu'elle existe, et demande en même temps la consécration de la République à une Assemblée Natio- nale, dans àé& termes et avec des moyens qui ne laissent aucun doute sur le vote universel. Un journal, qui a fait le Gouverue* ment, devient tout à coup le plagiaire de rintimidation. Il déclare traître à la patrie quiconque proposerait une autre forme de gouvernement que la République. Ce journal nous donne ainsi la liberté de faire ce qui lui platt. Après le bon plaisir monar- chique^ nous avons le bon plaisir terroriste. Cet article est pré* maiuré, voilà tout. Il y a eu des réclamations. Dans six mois elles ne seront plus possibles.
Le Gouvernement Provisoire actuel n'écoute pas plus le si-
Ci) Cette importante étude politique et sociale de Balzac fait partie des archives du Ticomte de Spoelberch de Lovenjoul. Elle est complôtement inédite, et date du printemps de 1848. Quelques mois après, l'auteur partit pour la Russie, d'où il ne revint qu'en mai 1850, marié et mourant.
Intitulée successivement : Lettrt au commerce et Lettre sur la chose publique, Balxac lui donna définitivement pour titre : Lettre sur le travail. Une seconde étude, annoncée à la fin de celle-ci, n'a sans doute jamais été écrite. En tous cas, •Ue n'a pas été retrouvée.
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33 REVUE DBS DEUX MONDES.
kiice que ne Técoutait Louis-Philippe. Beaucoup de gens, effFt3rés de leur succès, sont revenus à l'idée de la Régence. Mais o?s braves gens s'abusent. La France entière voudrait la Régence, que la Régence serait impossible, par le refus certain de ceux qu^on pourrait désirer pour Régens. On a parlé d'Henri V. Mais le chef de la maison de Bourbon a refusé pour deux raisons de jamais régner en France. Je ne dirai rien de la première, car la seconde suffit : tV ne vetd pas.
Quant à prendre un prince étranger, de la maison de Bourbon, c'est une proposition contre laquelle la France entière se soulè- verait.
Ainsi, la maison de Bourbon est, par sa propre volonté, par le vœu de la plus grande partie de la nation française, à jamais déshéritée du trône.
On ne fait pas plus des Rois qu'on ne fait du^ bois. Il faut beaucoup de temps, des conditions telles, qu'il a fallu le génie de Napoléon et son bonheur pour les esquiver, car il ne les remplissait pas. Néanmoins, quatre millions de votes ont créé sa dynastie, et malgré l'état où se trouve cette famille, elle a pour elle l'élection, un droit, une consécration. Si la France est obligée de se donner une espèce de Doge, comme en Angleterre, elle ne peut le trouver que là.
Quoi qu'on fasse, le mouvement de 1848 sera semblable à celui de 1688 en Angleterre; nous réaliserons le gouvernement parlementaire que voulait la coalition de 1839, et nous nous raccrocherons à ime branche de Hanovre quelconque, un peu plus tôt, un peu plus tard.
Voici ce qui va nécessairement arriver. La future Assemblée Nationale n'aura pas de centre, car elle sera le pouvoir exécutif, comme le fut la Convention, les mi- nistres ne pouvant être que ses délégués. Elle se partagera fata- lement en gauche et en droite, et la gauche se composera des républicains radicaux, de ceux qui représenteront les idées de Fourier, les idées communistes, et le radicalisme républicain. . Si la gauche est en majorité, je ne veux pas prévoir quelles seront ses dissensions intestines. Elles seront violentes. Mais, si cette gauche a la majorité, j'en appelle à tous les hommes de bon sens; la France n'est pas perdue, les nations ne mourant pas ; mais elle sera dans l'anarchie, ou sous le régime radical, pendant fort longtemps.
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LETTRE SUR LE TRAVAIL. 53
Sî la droite est en majorité, si elle a six cents voix sur neuf cents, eh bien, que deviendra-t-elle devant une minorité à laquelle la révolution de Février donne le droit d'appeler les masses h son secours? Je ne réponds pas à cette question; chacun y répondra dans son for intérieur.
On doit la vérité à son pays. La voici. Je ne la vends pas, je la donne.
Ceci est le côté politique de notre état actuel. Mais voici le côté des intérêts privés.
Les mots : organisation du travail y signifient coalition des travailleurs, et ce mot de travailleur a pour unique traduction le mot ouvrier. On a supprimé, comme par enchantement, tous les autres travaux : ceux de l'intelligence, ceux du commandement, ceux de Tinvenfion, ceux des voyageurs, ceux des savans, etc.
Aussi, les ouvriers ont-ils admirablement compris la coali- tion. Ils sont enrégimentés, ils ont des chefs et des représentans.
En un moment tous les salaires ont doublé, par la restric- tion du temps de travail; et, par la plus-value de la journée, la production diminue nécessairement, et l'objet produit devient plus cher.
Pense-t-on à créer des acheteurs ? Tout au contraire, on les supprime, par les dangers évidens de la situation politique. Mais, en maintenant (ce qu'il ne faut concéder que pour faci- liter la discussion) autant d'acheteurs pour les produits ren- chéris qu'il s'en trouvait pour les produits précédens :
Primo. Les produits précédens s'écouleront avant les produits renchéris;
Secundo. Par suite de ce retard, les produits renchéris per- dront de leur valeur.
C'est la ruine certaine des fabricans.
Passons par-dessus ces deux inconvénieos ; admettons, par un miracle, que la situation commerciale soit identiquement celle qui régissait la France en janvier 1848. Voyons le résultat de cette opération.
Dès que les salaires sont doublés, les objets de consomma- tion suivent cette marche, car le blé coûtera plus cher, soit par l'élévation des salaires des ouvriers forains et à domicile de l'agriculteur, soit par le renchérissement des transports; ainsi des loyers, etc. Donc l'ouvrier , avec ses dix heures de travail et sa journée plus rétribuée, se trouvera dans la même situation
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54 REVUE DES DEUX MONDES.
qfu'auparavant. U mangera, il consommera son salaire. Il n'y aura Hen d'amélioré dans sa condition. Il faudra renoncer au placement à l'étranger des produits renchéris. La consommation intérieure restera seule à la fabrication française.
Nous prêtons, par le silence sur de pareils résultats, une force incalculable à la désorganisation sociale, qu'on appelle la question sociale.
On ne veut plus de privilèges, d'aucun genre, ni d'aucune espèce. Mais alors il faut supprimer les douanes, qui créent des privilèges aux industries protégées. Que devient alors le com- merce français? Il serait frappé au cœur par cette mesure, car, si vous renchérissez vos produits, l'industrie étrangère inondera la France de ses produits à meilleur marché. Si vous protégez tous les produits renchéris, ce sera une déclaration de guerre pacifique aux industries étrangères, qui vous répondront par des prohibitions pareilles, et le commerce extérieur périt !
Pendant dix-sept ans, Louis-Philippe a constamment oublié^ sacrifié, les intérêts moraux, politiques, de la France à l'exté- rieur, au profit du commerce et de la prospérité de la France. Il avait amené ainsi la prospérité matérielle à Uji degré inouï. L'ensemble du commerce intérieur et extérieur dépassait deux milliards. Tout cela, dans l'intérêt de sa dynastie, et il achetait cette paix à tout prix en abandonnant l'honneur du pays dans toutes les questions extérieures.
En 1840, j'imprimais ceci (1) : que s'appuyer sur les inté- rêts, c'était s'appuyer sur rien ; que le commerce, la bourgeoisie repue, était la plus trompeuse de toutes les forces, et c'est la Garde Nationale qui a, en effet, renversé Louis-Philippe, car, en France, Thonneur est plus cher que l'argent, et si vous trahissez trop visiblement l'honneur d'une nation elle se révolte, comme le plus lâche finit par avoir du cœur, quand il reçoit un soufQet devant trop de monde.
On va loin avec des finesses de maquignon normand, mais on ne peut pas aller vingt ans ainsi dans un pays comme la France, et l'on tombe la dix-huitième année.
Cette prospérité commerciale de deux milliards reviendra- t-elle? Il ne faut pas y compter. De longtemps on ne reverra ce chiffre.
il) Voyez dans le troisième et dernier numéro de la Revue Parisienne (fondée ^ar Balzac), qui parut le 25 septembre 1840, Tarticle intitulé : Sur les Ouvriers.
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LETTRE SUR LE TRAVAIL. 55
Maintenant, pour sauver la France, il faut ourdir la conspi- ration du bien, comme la conspiration du mal a éclaté, avec ra- pidité. Au lieu d'envoyer à l'Assemblée des gens sans éducation ni instruction, comme le désire un citoyen-ministî'e, il ne faut y ea^voyer que les sommités du pays en tous genres, car nous auirons plus de chance d'y trouver de grands politiques, et il fa^it surtout y envoyer des gens de courage, qui présentent des foroes imposantes et résolues aux opinions désorganisatrices.
II
Le temps est la fortune, toute la fortune de l'homme, comme il est celle des États, car toute fortune est l'œuvre du temps et du mouveinent combinés, pour nous ser\nr d'une expression al- gébrique qui comprenne toute espèce d'activité. Dire à l'homme: « Tu ne travailleras que tant d'heures par jour, » c'est réduire le temps, c'est entreprendre sur le capital humain. Supprimer le travail à la tâche, c'est encore pis, selon nous, c'est s'inscrire en faux contre ce grand principe chrétien, social : « A chacun selon son œuvre. » Ces deux propositions sont en elles-mêmes un attentat à la liberté individuelle, à la richesse privée et à la ri* chesse publique. C'est, enfin, la tyrannie, au nom d'une théorie spécieuse, fausse à l'application. C'est l'exercice régimentaire substitué à la production libre et spontanée. Nous voyons, avec désespoir pour les ouvriers eux-mêmes, cette erreur, qui part d'ailleurs d'une secte économique dont la bonne foi, dont le désir de bien faire, ne sont pas douteux. Mais examinons le ré- sultat de cette théorie, appelée l'organisation du travail, et qui ne nous en a donné jusqu'à présent que la désorganisation.
En abolissant le marchandage (en haine des marchandeurs seulement), et en réduisant les heures de travail, quel est le quotient social, quel est le quotient particulier de cette opé^ ration?
Vous nivelez la production en disant : « Tu n'iras pas plus lom. » C'est la réduction du commerce général, c'est préparer le triomphe de la production anglaise sur la production française^ car l'Angleterre ne désarmera pas ses ateliers comme nous les nôtres ; elle restera sur pied de guerre. Nous ne pensons pas qu'on s'arrête à l'observation que les maîtres payeront des heures en sus. D'abord, ce serait le renchérissement de la production,
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56 REVUE DES DEUX MONDES.
et nous pouvions à peine, dans l'état de choses ancien, lutter avec TAngleterre, la Suisse et l'Allemagne. Nous n'avions plus que l'avantage du goût de nos artistes en fait de formes et de dessins.
Puis, le Gouvernement Provisoire a déclaré que les heures retranchées devaient être données à Tinstruction, à la moralisa- tion des ouvriers. Ainsi, dans les deux cas, c'est donc la restric- tion de la production, c'est le : « Tu n'iras pas plus loin ! » de la fabrication. Tel est le quotient politique: réduction du commerce général, conséquemment réduction des revenus de l'État, fournis par le mouvement commercial. Le commerce total allait naguères à deux milliards et quelques cents millions, A quel chiffre tom- bera-t-il? Napoléon, en 1812, dans le fameux budget de 1813, s'applaudissait d'avoir amené le commerce de cent 'trente-six départemehs à sept cents millionsl
Maintenant, voyons le quotient particulier.
Il y a de bons, il y a de médiocres, il y a de mauvais ouvriers dans tous les corps d'état, et, pour ne pas les blesser par cette triple distinction, nous leur dirons que la république des lettres compte, et a de tout temps compté, de bons, de médiocres, de mauvais écrivains. Aujourd'hui, la république des lettres se compose d'en^'iron mille personnes, dans la littérature propre- ment dite, de six cents dans la littérature dramatique. Combien, dans l'une et l'autre catégorie, y a-t-il de célébrités? Chacun peut répondre, et n'y usera pas ses doigts. Maintenant, combien y en a-t-il qui gagnent, en moyenne, vingt mille francs par an, en y comprenant ceux qui gagnent phis? Nous ne serons démen- ti par personne en les mettant à cinquante, et c'est énorme ! Combien gagnent dix mille francs en moyenne? Cent^M plus! Composez le total de ce que payent le théâtre, le journal, et la librairie, vous ne trouvez pas, en effet, deux millions. Dans les sciences et la polémique, la proportion est moindre. Eh bien, ces nombres ne représentent pas le dixième du total.
Selon nous, l'accord de la santé, de Yintelligence et de la main est au moins aussi rare chez les ouvriers de tous les corps d'état, que l'accord du talent et de idi volonté ch^z les travailleurs intelligentiels. On compte les bons ouvriers dans tous les arts et métiers, et les ouvriers le savent très bien. Ils se connaissent parfaitement entre eux et s'estiment en raison de leur valeur, absolument comme des auteurs. Ne sont-ils pas les auteurs de
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LETTRE SUB LE TBAVATL. 57
toute production matérielle, aidés par Tinventeur? Enfin, vous les trouvez si rares en agriculture, les bons ouvriers, que vous les stimulez par des prix et des concours dans des comices !
Mais admettons, par une exception faîte en faveur de la main
sur V esprit^ qu'il y ait autant de bons ouvriers que de médiocres.
Quant aux mauvais, nous ne pensons pas qu'on veuille réformer
Tétat. de choses à leur profit ! Eh bien, en supposant égalité de
noiabre entre les bons ouvriers et les médiocres, vous immolez
les gains fort légitimes du bon ouvrier à l'uniformité du salaire
denxctndé pour les médiocres! Vous empêchez le bon ouvrier de
fairo à la tâche tout l'ouvrage qu'il peut et veut faire ! Vous lui
interdisez d'avoir une famille ! En effet, vous immolez la famille
au célibat^ en donnant cent sous pour dix heures de travail à
l'adulte de dix-huit ans comme à l'ouvrier de quarante ans, à
l'inexpérience comme à l'expérience, au père de famille qui a
trois bouches, au moins, chez lui, tandis que le célibataire peut
n'avoir que sa blouse sur le corps, un faible loyer et nulle autre
charge que celle de ses besoins.
Vous tuez donc la famille chez le peuple. Tuer la famille, n'est-ce pas tuer la consommation ? Réglementer ainsi le travail par l'uniformité du salaire et la limitation des heures, c'est d'abord la destruction de la société, minée dans sa base. Puis, c'est la ruine de la production dans son essence. Vous obligez ainsi le bon ouvrier à ne travailler que comme travaille le mé- diocre. Pourquoi ferait-il mieux, s'il n'est pas mieux payé? Tel est le quotient particulier de votre opération. L'ouvrier est un négociant qui, pour capital, a sa force cor- porelle, et il la vend à un prix débattu. Quand il y joint un capital en argent, il devient maître. S'il y a beaucoup d'ouvriers sur un point donné du globe, la valeur de la force tombe en raison de son afQuence, de même que le prix de telle marchan- dise tombe, par le même phénomène, souvent au-dessous de sa valeur réelle. L'ouvrier entre dans le partage des bénéfices de l'opération avec son patron, absolument comme le capitaliste, qui préfère une prime immédiate au gain futur d'ime spécula- tion, car l'ouvrier est payé de son temps, de sa force, de son concours immédiatement, et, par privilège^ avant tout gain, toute réalisation de l'affaire, la loi l'a privilégié ! Nous ne savons pas comment l'on met toutes ces vérités si simples, si patentes, eu oubli.
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58 REVUE .DBS DEUX MONDES.
L'ouvrier vaut vingt franos par jour en Amérique, il vaut quinze francs en Russie, il vaut cinq et dix francs à Paris et à Londres, selon sa puissance de travail. Et c'est parce que sa force abonde à Paris et à Londres, que la France et TAngleterre four- nissent rAmérique, la Russie et lo monde, de mille choses que les autres pays ne peuvent établir à si bas prix.
Pourquoi Touvrier reste-t-il à Paris et à Londres, et ne va-t-il pas en Amérique, en Asie, en Russie? Parce que, dans ces pays, la production est inégaie, sans suite, et qu'il n'est pas dans uû milieu où la vie soit aussi facile que dans ces deux centres immenses. Si les pays où il est rare, lui donnent vingt francs, ils lui en demandent vingt et un pour le loger, le nourrir, l'ha- biller, et ils ne l'environnent pas de jouissances comme à Paris et à Londres. Est-il défendu aux ouvriers de mettre leurs forces en commun, de s'établir, de devenir maîtres ? Non. Des ouvriers ont essayé, des ouvriers habiles, courageux, et qui n'ont man- qué ni d'audace, ni de bonheur; ils ont élevé la première maisoa de Paris, ils ont été les mieux faisant, et ils ont fait faillite 1 Leurs lois intérieures étaient draconiennes ; il n y avait ni cou- lage, ni perte de temps ; ils ont été sublimes, ils ont été sou- tenus, nous les avons admirés, et ils sont tombés néanmoins, et nous défions de mieux organiser le travail qu'ils [ne] l'avaient organisé.
Changer le mode amiable entre le maître et l'ouvrier, c'est ruiner le commerce du pays, qui résout, à son profit, le pro* blême de la fabrication.
Vouloir introduire l'Égalité dans la production individuelle par l'égalité des heures de travail et du salaire, c'est vouloir réa- liser la chimère de l'égalité des estomacs, de la taille et des cer- veaux; c'est vouloir égaliser les capacités; c'est aller contre la nature ! Mais, parmi les ouvriers qui composent cette Lettre^ il en est qui lèvent quatorze mille lettres dans leur journée, d'autres dix mille, d'autres sept mille I Des enfans de dix ans n'en lèvent que deux mille l S'il fallait les payer à la journée, vous renchéririez les livres de cent pour cent. Voilà l'image de ce que vous faites pour toute la production française.
Nous étions dans cette croyance naïve qu'il y avait au moins une chose jugée en politique, et surtout en France; c'était que jamais CÉtat ne doit intervenir dans tes affaires privées et com" merciales, autrement que par le droit commun. Or, quelle inter^
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LETTRE SUR LE TRAVAIL. 59
ventioii que celle de régir les sources de la production ! L'Ëtat est et sera toujours la dupe de toute interventiou dans les affaires de commerce; il ne doit ni entraver, ni secourir le com- merce; il ne faut au commerce que la protection générale que l'Angleterre lui accorde. En 1830, le fameux prêt au commerce a été tout bonnement une vente , où le commerce a eu le gouver- nement pour acheteur, à la risée de tous les gens qui ont suivi cette opération. C'est la dernière expérience ; l'État y entrait en protecteur. Aujourd'hui, il y accourt comme médecin. Eh bien, il est en train de tuer le malade. Les mesures, en apparence salutaires, comme celle de retarder les échéances, sont funestes. Les échéances se retardent d'elles-mêmes. Le dépôt des mar- chandises et la négociation du récépissé, ce Mont-de-piété ^n commerce, sera, ou une vente déguisée, ou le commerce^ si, peu qu'on lui prête, ne dégagera rien. L'essence et le fondement de tout commerce, c'est la liberté. La confiance, la méfiance ne se donne ni ne se ramène par des décrets. Décréter la confiance c'est, comme disait Hoche : « décréter la victoire. » C'est joli, mais c'est impossible. Réglementer le travail, c'est plus, c'est l'absurde de la tyrannie. La vie est un combat, la vie privée comme la vie sociale, comme la vie commerciale, comme la vie^ ouvrière, comme la vie agricole, comme la vie des nations entre elles. Décréterez- vous que les terrains secs produiront quand les terrains humides produisent, selon les caprices des saisons? Aussi, de ce combat sort-on vainqueur ou vaincu, riche ou pauvre, oublié ou glorieux, heureux ou malheureux, selon ses forces ou son bonheur. Pourquoi faites-vous aujoiir- d'hui une exception en faveur de l'ouvrier ? ,Vous ne regardez que les mains calleuses ; vous privilégiez donc une sueur entre toutes les autres ? Âvez-vous donc pesé dans vos mains les mal- beors de tous les citoyens? Âllez-<vous répartir tous les actes da vaudeville sur toutes les tètes des vaudevillistes ? Donnerez-voua de l'ouvrage è. tous les cerveaux? Chaque acteur jouera-t-il tant de quarts d'heure par soirée? Les négocians courbés, les larmes aux yeux, sur leurs carnets d'échéance, n'auront-ils que tant de minutes par jour à s'essuyer les yeux ? Le travail de toute una nation ne se scinde pas! A chacun son lot, selon sa force. Ce travail embrasse toutes les productions. Eh quoi ! vous procla- mez la liberté, au lieu de définir les libertés que chacun conserr vera, remise faite de son obéissance à la patrie, et vous êtes ca
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60 REVUE DES DEUX^ MONDES.
train de donner des lettres patentes à la médiocrité du travail, à sceller sous un cachet de plomb la spontanéité des efforts, sous prétexte que les patrons opprimaient leurs ouvriers. Ah ! nous admettons qu'il y a des limites en toutes choses, et en vous reprochant une théorie inapplicable, nous ne tomberons pas dans Tabsurde de la pratique actuelle. Le prix des denrées ali-> mentaires est la balance et la règle des salaires. Un État, où les bons et sages ouvriers en travaillant tant qu'ils veulent; tant qu'ils peuvent, ne trouvent pas l'aisance pour leur famille, cet Etat est mal ordonné. Mais alors la faute n'est plus aux patrons; c'est le crime de l'État. La punition de cet État, c'est le drapeau noir des ouvriers de Lyon,, portant écrits ces mots terribles, qui sont moins une accusation qu'une condamnation : Du travail ou la mort!
Les gouvernemens ont tort. Leur crime alors est une mau- vaise répartition des impôts, une fautive assiette des taxes. Aussi, selon nous, est-ce là la plaie de la France, et là est aussi le remède, car la France, comme nous l'avons écrit ailleurs, quoique le pays le plus spirituel du monde, veut à la fois impo- ser beaucoup la terre, et avoir le pain à bon marché! Nous serons les victimes de ce problème sans solution, si l'on n'y met ordre, et promptement; mais, non par des mesures révolution- naires : par un système bien étudié, logique et juste, qui saisisse la consommation et non la production
Ici, nous ferons observer que, depuis la catastrophe de Lyon, les ouvriers et les prolétaires ne sont pas [au s] si à plaindre en France qu'ailleurs. Le chiffre de leurs économies à la caisse d'épargne est de plus de deux cents millions, soustraction faite des livrets bourgeois, qui sont de cent cinquante millions. Les ouvriers, de la plupart des corps d'état à Paris, ont une caisse commune, une caisse qui leur permet de faire leurs grèves, de régenter les patrons, et de dominer la spéculation.
Aujourd'hui, la question de l'organisation du travail, en démontant la machine commerciale, met en péril les ouvriers. Aussi, les orateurs du système en sont-ils arrivés à demander aux ouvriers le dévouement du soldat sur le champ de bataille. Mais comment peut-on oublier que le soldat n'a, sur le champ de bataille, à s'inquiéter ni de sa famille, ni de son pain, ni de son vêtement, ni de ses outils de guerre, que le général en chef, la France, ou le sol ennemi, lui fournissent tout. On a toujours
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LETTRE SUR LE TRAVAIL. 61
beaucoup de courage, en France, quand on n'a que du courage à donner.
Au lieu de s'occuper de réglementer le travail, de l'organiser, l'État devrait bien, à Timitation de l'Angleterre, favoriser la vente, chercher, ouvrir, des débouchés à la production nationale. Voilà la seule manière de protéger l'ouvrier et le commerce. Et c'est ce qu'a toujours fait admirablement l'Angleterre.
ftu'est-il arrivé, depuis qu'au lendemain de la plus terrible des commotions politiques, vous substituez la discussion à l'ac- tion? Le capital^ qui vous écoute, se disperse !
Oh! sachez-le bien, le capital est un oiseau hors des atteintes du plomb de tous les décrets possibles, de toutes les mesures révolutionnaires. Aucun pouvoir, si agissant que vous l'imagi- niez, n'a pu le saisir. Compulsez l'histoire. Au moyen âge, les plus cruels supplices ont-ils arraché deux deniers de leurs tré- sors aux Juifs? Louis XIV, en 1707, a-t-il pu se faire donner de l'argent? Quand, en se prostituant à Samuel Bernard, et impo- sant la vanité de ce Juif, nommé comte de Combert, il en a tiré dii millions, Samuel Bernard a fait faillite, car ses créanciers ont refusé les bons de caisse de Desmarets (1). La Régence, avec la confiscation partagée entre le délateur et TÉtat (énormité digne de Tibère), a-t-elle atteint les espèces d'or et d'argent? Enfin, la Convention a-t-elle pu arrêter la dépréciation de ses assignats, appuyés par la peine de mort, et hypothéqués sur les biens nationaux? Non ; à tous ces fameux exemples irrécusables, non! Et Ton commence à violenter l'argent ! Eh bien, vous reculez d'autant, à chaque fausse mesure, le moment où le capital reviendra commanditer l'industrie française, et conséquemment le travail. Le capital pense tout ce que nous écrivons, mais sans le dire, car le capital est muet, comme il est sourd à toutes les violences. Saisi par une faillite, plus vaste que celle produite par Law, le capital vous écoute, il vous laisse entasser des décrets sans force ni prise sur lui, il contemple les ruines que vous accumulez, et il voit tarir les sources de la production par des discussions fatales, stériles en bien, fertiles en maux, et il s'en va, ce capital, il se cache, il fuit à toutes ailes, comme en 1720, comme en 1793 !
L'Angleterre, elle, recueille les capitaux fugitifs. Elle voit
(i) Balzac aTait d'abord écrit : les Bons du Trésor d^ alors.
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62 REYUE DE3 DEUX MUSEES,
d'un œil ravi Tindustrie de rÂlIemagne, de Tltalie et de la France, indéfiniment suspendue. Elle contemple notre produc- tion arrêtée pour au moins dix-huit mois. Elle va redoubler ses efforts, tuer des femmes, des enfans, des ouvriers par milliers, pour tout établir à bas prix et s'emparer des marchés du globe ; et nous trouverons encombrement et bon marché partout, quand nous voudrons recommencer la tutte commerciale. L'Angleterre donnerait bien cent francs par jour à tous ceux qui siègent au Luxembourg, pour qu'ils y siégeassent encore pendant six mois. Ils y font ses affaires, sans le savoir d'ailleurs, car ils ont tous les meilleures intentions du monde. Seulement, ils ne pourront jamais réduire le prix des alimens, et là est toute la difficulté* Le prix du blé domine la question du travail, et le changement d'assiette des impôts regarde l'Assemblée Nationale. Ainsi, que fait-on là? Cherchez vous-m6me la réponse.
En ce moment, ce n'est pas assez de tout le bon sens, de toute Tintelligence de la France; pour rétablir sa prospérité fabuleuse qu'on a compromise, il faut un Bonaparte industriel^ et, à la République, un o^anisateiir.
La rude guerre qu'on fait au capital^ vie et sang du commerce, exige une autre lettre, où nous prouverons que le capital est le travail passé qvii commandite le travail présent^ que le tourmen* ter, toucher à la propriété de quelque manière que ce soit, c'est vouloir empêcher le travail avenir^ et nous examinerons la ques-* tion de Timpdt, qui doit être totalement remanié.
H. D£ Bjllzag.
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L'ENSEIGNEMENT COMMERCIAL
EN FRANCE
ET DANS LES PRINCIPAUX PAYS DU MONDE
« Quelqu un pourrait-il me dire, en peu de mots, ce qu'il faut entendre par un négociant accompli? » demandait le grand phi- lanthrope belge M. Solway, au Congrès d'Expansion mondiale tenu à Mons en 1905. Nous répondîmes qu'il suffitoit d'une phrase et que le négociant digne de ce nom était celui qui, en lisant ion journal le matin, pouvait se rendre compte presque instan-^ tanément de l'influence qu'exerceraient, sur les affaires en géné- ral et sur les siennes en particulier, chacune des nouvelles télé- graphiées de n'importe quelle partie du monde. Pour cela, il faut savoir, en effet, beaucoup de choses: il faut connaître la géo- graphie, ne pas se contenter de se représenter sur la carte le pays d'où arrive la nouvelle intéressante ; mais, s'il s'agit d'une marchandise produite par ce pays, être au courant de son impor- tance relativement aux contrées concurrentes, savoir établir rapi- dement la pca*ité des cours et, par conséquent, faire les calculs de poids, de mesures, de changes, de frets et d'escomptes, en un mot connaître à fond la comptabilité ; il faut être renseigné non •eolement sur les produits, mais aussi sur la consommation et sur les marchés commerciaux. S'il s'agit d'une nouvelle finan* cière, il faut pouvoir se rendre compte de la répercussion qu'elle aura sur le crédit et sur tout ce qui en dépend ; d'où la nécessité d'avoir étudié l'économie politique et les sciences financières. Si, enfin, c'eet une dépèche politique, il faut encore se demander ee qu'il en résultera pour le monde des affaires. Tous ces raison- nement, tous ces calculs, toutes ces déductions, il est nécessaire
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64 REVUE DES DEUX MONDES.
de les faire vite, car, dans ce siècle de concurrence télégraphique internationale, malheur à celui qui arrive après les autres.
Ce n'est pas seulement le négociant qui doit être un savant en commerce, c'est aussi Tindustriel. Pour faire fortune, il suf- £sait autrefois, lorsque l'industrie était encore peu avancée, de trouver quelque procédé nouveau, voire quelque économie dans le coût de la production. Aujourd'hui tout le monde travaille à peu près de la même manière et, s'il faut toujours savoir bien fabriquer, le succès dépend surtout de la façon dont on sait acheter la matière première et vendre le produit fabriqué ; /'m- dustrie est devenue commerciale. Aussi la Chambre de commerce de Cologne a-t-elle pu dire que « le grand négociant et le grand industriel modernes doivent fournir la plénitude de travail intel- lectuel pour fonder et étendre les relations les plus diverses dans toutes les parties du monde; leur regard doit embrasser la civili- sation de l'univers. » Le génie de Gœthe avait pressenti l'époque actuelle lorsqu'il écrivait : « Je ne sache pas qu'il y ait d'esprit plus large et plus cultivé que celui d'un grand commerçant ! »
A côté de chefs munis de toutes ces connaissances, les affaires modernes, si complexes, nécessitent des employés capables et, par conséquent, bien préparés et suffisamment instruits. Ces employés se recrutaient autrefois parmi les hommes exclusive- ment; aujourd'hui on reconnaît que les femmes sont parfaite- ment aptes à cette carrière. Il faut préparer toute cette jeunesse à bien remplir sa tâche. Autrefois, une instruction ordinaire suf- fisait: au sortir de l'école primaire s'il aspirait à devenir em- ployé, ou du lycée si sa famille pouvait avoir la prétention de le faire devenir chef de maison, le jeune homme faisait ce qu'on appelait son apprentissage. Il entrait dans une maison où il s'ini- tiait à la routine du genre d'affaires qu'on y traitait et cela suffi- sait pour assurer plus ou moins son avenir. Peu à peu, cependant, l'utilité d'un enseignement plus directement approprié s'est fait sentir, on a créé des écoles de commerce, on a fondé des cours de perfectionnement et cela presque en même temps dans la plu- part de ceux des pays qui sont à la tête du progrès. Le besoin de se renseigner réciproquement a été tel que de fréquens con- grès internationaux n'ont pas tardé à faciliter l'échange des idées. Ces congrès ont eu lieu successivement à Bordeaux en 188S et 189S, à Paris en 1889 et 1900, à Londres en 1897, à Anvers en 1898, à Venise en 1899 et nous en aurons un à Milan
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l'enseignement COMMËftdîAL. 63
u mois de septembre de cette année. L'émulation a été aug- leiitée encore par la création de nombreuses associations, soit le négocians animés de Tesprit de progrès, soit d'anciens élèves les Écoles de commerce, reconnaissans des bienfaits qu'ils ont irés de cet enseignement. Nous devons une mention toute spé- iale à la Société internationale pour le développement de ten- ngnement commercial^ fondée par le docteur Stegemann, à Association française pour le développement dé l'Enseignement 'chnique et à V Union des associations des anciens élèves des uoles supérieures de commerce de France.
Le résultat de tous les efforts et l'expérience des pays les Jus avancés montrent que l'enseignement commercial doit être Ii\i8é en deux séries : l'une destinée à la formation du futur :orps commercial, l'autre au perfectionnement du personnel qui «^ fait déjà partie. A la première série appartiennent les écoles primaires supérieures, les écoles pratiques de commerce et d'in- dustrie et les sections commerciales des écoles d'enseignement moderne Handels ahteilungen der Realschulen, les Écoles de commerce moyennes et les Écoles supérieures de commerce, enfin la création moderne par excellence des Facultés de com- merce. A la seconde série ressortissent les cours du soir et les écoles de perfectionnement Fortbildungsschucen.
États et municipalités, mais surtout Chambres de commerce, corporations et particuliers ont rivalisé d'émulation pour ce nouvel enseignement. Tous les pays n'ont toutefois pas marché du même pas ; ceux qui ont été les précurseurs en ont été récom- pensés par l'avance qu'ils ont prise sur leurs concurrens dans le développement de leur commerce mondial, mais on peut dire l'aujourd'hui la nécessité de l'enseignement commercial à tous s degrés est unanimement reconnue. Les nations qui, aupara- mt, croyaient orgueilleusement être trop supérieures pour en oir besoin font en ce moment les plus grands efforts pour rat- iper le temps qu'elles reconnaissent avoir perdu ; celles qui it conscientes de la puissance commerciale qu'elles y ont isée en poursuivent le perfectionnement et Pachèvemenf . Ou géra des progrès que cet enseignement ne cesse d'accomplir ns tous les pays par l'exposé que nous allons faire et que.noiis) riserons en trois parties : état actuel dans les principaux pays monde; — état actuel en France; — améliorations qtlîr est arable d'effectuer dans notre patrie.
TOME XXXT. — 1906. K
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66 BETOB DES DEUX MONDES.
I
Pour nous conformer à la courtoisie internationale, nous adopterons Tordre alphabétique pour la revue des pays étran- gers, mais il se trouve précisément que celui qui, d'après cette manière de procéder, vient en tète est aussi celui (|ui, de Taveu général, occupe le premier rang dans l'enseignement technique. Il est toutefois difficile d'énoncer pour TAUemagne des chiflFres statistiques, car deux faits rendent malaisée la comparaison avec d'autres pays. C'est d'abord que l'enseignement complémentaire des apprentis et des petits employés y est désigné sous le nom d'(( écoles » tandis que la plupart des autres nations, et plus juste- ment selon nous, le qualifient de « cours commerciaux; » c'est en- suite que, presque toujours, les Écoles de commerce allemandes, outre les élèves proprement dits qu'elles conservent toute la jour- née, reçoivent, à de certaines heures, des auditeurs irréguliers.
L'enseignement élémentaire et les cours professionnels y sont assurés tout d'abord par les sections commerciales des Écoles d'enseignement moderne Handels abteilungen der Real- schulen et ensuite par un nombre considérable d'écoles de per- fectionnement Fortbildungsschulen. L'opinion publique ajoute une telle importance à ces dernières que la loi du !•' juin 1891 est venue accorder aux États particuliers ainsi qu'aux communes le droit d'imposer aux apprentis l'obligation de les suivre; on constate du reste que dans toute l'Allemagne cette obligation tend à devenir la règle. La progression du nombre de ces écoles de perfectionnement est presque stupéfiante: de 363 qu'elles étaient en 1898, elles sont montées en 1905 k 522, dont 237 à fré- quentation obligatoire, 146 indirectement obligatoires, et seule- ment 139 facultatives.
Les écoles d'enseignement moyen tant publiques que privées ne semblent pas avoir augmenté dans ces dernières années; il y en avait 98 en 1899 d'après l'Annuaire Zimmerman. L'attention s'est surtout portée, en dernier lieu, vers la création et le déve- loppement des Handelshochschulen. Ce sont de véritables Facultés de commerce qui ont pour objet, comme le disent leurs pro- grammes, de perfectionner l'instruction commerciale de la même façon que les Universités complètent l'instruction générale. L'Alle- magne compte actuellement quatre de ces Facultés : à Leipzig,
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ir^'?ar«H ■
L ENSElGNEBfENT CCMOfERCIÀL. 6T
Aii-la-ChaQftUe, Cologne et Francfort ; une cinQUÎème sera ou- verte'prooliâinement à Berlin. La première en diate est celle de Leiozig, rondée en 1698. Comme indication de Fétat d'esprit 4e FAUeaM^fue, il est intéressant de rappeler que cette fondation» considérée comme un événement important, donna lieu à des réjouissances publlYpies et fut célébrée par tous les journaux.
Il nous a été donné de visiter dernièrement la Faculté de Cologne. Pour être admis à en sui\Te les cours, il n'y a aucun examen d'entrée; il faut, soit être pourvu d'un des diplômes quf donnent droit au service militaire d'un an, soit avoir passé deux années dans un bureau commercial. Il y a bien une limite inférieure d'&ge de dix-sept ans, mais en pratique les élèves on| nne moyenne de vingt et un à vingt-deux ans. Les cours générauxv obligatoires pour tous, et qui durent quatre semestres sont la comptabilité, le droit, l'économie politique si admirablement désignée par le mot : Wolkswirtschaftslehre^ enfin, l'anglais ou le français au choix de l'élève, plus une autre langue étrangère. Outre ces cours généraux, les élèves doivent choisir l'une des trois branches suivantes : la section de géographie et de mar« chandises, ou la section des assurances et sociétés, ou enfin la section de technologie comprenant la mécanique, la chimie et la physique. Chaque élève, à son tour, est obligé de parler pendant trois quarts d'heure sur un sujet qui lui est donné et qui sert ensuite de discussion entre le professeur et toute la classe. Pour donner une idée d'ensemble de cette belle école, il suffira de dire que le Conseil municipal de Cologne construit en ce moment pour elle un bâtiment qui coûtera 4 millions de marks et que l'entretien en est assuré non seulement par la taxe d'écolage de ses 330 élèves réguliers [Immatrikulierte) et 'de ses 45 audi* teurs libres Rospiianten^ mais encore par les revenus d*un ca- pital de 1 million de niarks qui lui a été consacré par M. von Âfevissen et par une subvention annuelle de 60 000 marks que lui alloue la Ville.
L'enseignement des jeunes filles se développe beaucoup en Allemagne ; s'il ne comprend pas encore d'école, supérieure, on peut constater néanmoins qu'elles sont admises dans certaines fa- cultés : quant aux écoles moyennes et élémentaires, leur nombre ne cesse de s'accroître: de 4S, il est monté actuellement & 186.
Comme le. dj.t très justement M. Torau-Bayle dans le remar- quable rapport présenta par lui au ministre du Commerce de
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68 IlEVUE DES DEUX MONDES.
France en 1900, renseignement commercial en Allemagne est dû à l'initiative privée, l'État n'a presque jamais l'entreprise ou la direction d'une école de commerce; ce sont les municipalités et surtout les corporations qui ont développé cet enseignement ; c'est la nation elle-même qui s'est organisée pour la conquête commerciale du monde et elle Ta fait par deux grands facteurs sociaux; l'école de commerce et l'esprit d'union de ses négo- cians. Il ne serait pas juste d'oublier de mentionner la grande association allemande pour le développement de l'enseignement commercial Deutscher Verband fi'ir dos Kaufmannische Unter-- richtswesen dont le siège est à Brunswick. C'est elle qui a pris l'initiative des Congrès nationaux de Leipzig en 1897, de Hanovre en 1899 et de Kiel en 1904.
L'Angleterre est do tous les grands pays celui qui est entré le dernier dans la voie de l'enseignement commercial propre- ment dit. Se complaisant orgueilleusement dans la suprématie de son commerce et obéissant à son esprit conservateur, elle n'a reconnu la nécessité de fortes études commerciales que -lors- qu'elle a été effrayée par la concurrence de l'Allemagne. Un livre célèbre, Made in Germany, et le Congrès international tenu à Londres en 1897 l'ont enfin décidée à entrer dans le mouvement. Lord Roseberry et M. Chamberlain en sont les plus chaleureux partisans. C'est par l'enseignement supérieur qu'elle a commencé en créant des Facultés de commerce et des sec- tions de Banque, d'Assurances et de Transports dans les Uni- versités de Londres, Birmingham, Liverpool, Leeds, Nottingham, Slieffteld,Newcastle-on-Tyne, Reading, Southampton, Dundee et Manchester. Cette dernière s'est récemment annexé l'important collège commercial d'Owens fondé en 1901. Môme les deux vieilles Universités d'Oxford et de Cambridge font leur possible pour répondre aux besoins nouveaux en instituant des examens et des grades pour les langues \âvantes et les sciences commer- ciales. Toutes les écoles anglaises sont ouvertes aux femmes, mais elles n'en profitent guère jusqu'ici.
L'Autriche a comme rAllemagno de nombreuses écoles de commerce des trois degrés et toutes très appréciées. Le haut enseignement est donné par la Scuola Superiore di Commercio de Triesie et par l'Académie d'exportation de Vienne. La pre- mière a été fondée en 1877, grâce à la généreuse donation du baron Pasquale Revoltella. Elle vise surtout la préparation au
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l'enseignement commercial. 69
commerce d'exportation, particulièrement celui de TOrieut La seconde a été ouverte en 1898 pour former des jeunes gens, capables de représenter le commerce au ti*i chien à l'étranger et de répondre aux obligations qui incombent aux consuls commerciaux ; elle a aussi des cours spéciaux pour la formation de professeurs et pour des spécialités, telles que le droit, les transports, et les assurances. Les élèves ont à leur disposition les Qollections du célèbre Musée commercial de Vienne, si bien di- rigé par le professeur Schniid.
L'enseignement moyen du degré supérieur est donné pur vingt-quatre écoles publiques de deux années de classes que rÉtat subventionne, et par une trentaine d'écoles privées. Pour donner une idée de l'estime dont l'enseignement commercial jouit en Autriche, nous citerons l'Académie de commerce de Vienne, fondée en 1858 et appartenant aujourd'hui à la corpora- tion de l'Académie de commerce. Elle est dirigée par un Conseil d'administration composé de négocians et d'industriels. En 1904, elle était fréquentée par 849 élèves et elle a compté depuis sa fondation plus de 18 000 élèves. La corporation a dépensé depuis l'origine 5 millions de francs pour son école, qui «est installée aujourd'hui dans un immeuble magnifique ayant coûté 1250000 francs; le fonds de retraites constitué pour les profes- seurs dépasse 250000 francs.
Les écoles de perfectionnement (cours commerciaux pour employés et apprentis) sont actuellement au nombre do 118 en Autriche. Ces cours ont généralement lieu le soir Je sept à neuf heures; ils ne sont pas obligatoires, mais ils sont néanmoins assez fréquentés et les patrons s'y montrent très favorables.
Comme les pays catholiques en général, l'Autriche n'adm(?.t pas les jeunes filles dans les écoles do garçons et les femmes n'ont ainsi à leur disposition, jusqu'à présent, qu'une quinzaine d'écoles élémentaiies qui leur sont spécialement destinées.
L'État, les provijices, les villes, les Chambres de commerce, les corporations, les négocians, môme les Caisses d'épargne accor- dent annuellement à l'enseignement commercial sous ses diffé- rentes formes des subventions nombreuses aont le total dépasse 13SOO00 francs. C'est grâce à ces subventions et à la faveur du public guc cet enseignement est très prospère et bien installé dans des locaux spéciaux, vastes et quelquefois luxueux.
La Belgique eut le pays qui contient proportionnellement lo
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70 RBVUE DBS DBUX M0KDB8.
plus grand nombre d'écoles de commerce de tous les degrés et de cours commerciaux. On pourrait presque dire que cet enseigne- ment y est exubérant ; il y a concurrence entre les pouvoirs pu- blics, l'initiative privée et les associations religieuses ou indus- trielles. La variété des diplômes y est infinie; un arrêté royal du 28 septembre 1896 a créé la licence du degré supérieur en sciences commerciales et consulaires, et des arrêtés royaux successifs ont étendu et développé cet enseignement par l'organisation d'une licence en science commerciale (arrêté du limai 1901); un arrêté ministériel du 13 novembre 1901 a créé pour l'Institut supérieur de commerce d'Anvers un diplôme de sciences colo- niales; enfin un groupe de négocians et d'industriels s'est signalé récemment par la création originale d'un jury central de comp- tabilité et de correspondance commerciale institué sous le pa- tronage de l'État. Ainsi que son nom l'indique, ce jury ne s'occupe pas de cours, ne crée pas d'enseignement; il n'organise que des examens qui aboutissent à la collation soit du diplôme de comptable, soit du diplôme de correspondant; les examens sont exclusivement accessibles aux jeunes praticiens des deux sexes, sous la condition que, depuis un an au moins, le candidat occupe un emploi dans le commerce pu l'industrie.
L'école qui a le plus contribué à la renommée universelle de l'enseignement commercial belge est l'Institut supérieur de commerce d'Anvers qui, fondé dès 18S2, a servi de modèle à beaucoup de pays pour l'organisation de leurs écoles supérieures de commerce. L'Institut est si connu dans le monde entier que sur les 303 élèves qu'il possédait en 1905, 110 seulement étaient Belges et 193 étrangers.
La dernière période décennale a vu éclore, sur divers points du pays, tout un essaim d'écoles supérieures organisées la plu- part du temps par l'initiative privée subsidiée par le gouverne- ment. Nous citerons notamment l'Ecole commerciale et consu- laire de l'Université catholique de Louvain, l'École des Hautes Études commerciales et consulaires de Liège, l'École supérieure commerciale et consulaire de Mons, l'Institut commercial des Industriels du Hainaut. En 1904, l'Université libre de Bruxelles a ouvert une école de commerce fondée et dotée par M. Ernest Solway; son prospectus déclare qu'elle a en vue un enseigne- ment « vraiment supérieur » et annonce, sans être arrêté par trop de'modestie^ que la technologie y sera étuHiéA dans ses rap-
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l'sNSEIGNEMEMT GOMMERdÂL"/ 71
ports avec rorganisation économique des affaires et que Ton y- fera quatre cours de culture générale; T histoire contemporaine au point de vue du commerce, rhistoire des littératures pour aider à la connaissance des langues, la biologie générale con- duisant à la connaissance des matières premières de l'industrie ; la sociologie descriptive basée sur Vétude des divers peuples 1 De son côté le gouvernement a institué l'enseigneinent commercial mpérieur dans les Facultés de drq^t des Universités de l'État.
L'enseignement commercial moyen est donné, en Belgique, soit par des établissemens ofâciels, soit par les communes, soit paF des institutions libres généralement subventionnées par la province ou l'État. Plusieurs des écoles moyennes de l'État ont une action commerciale dont le programme est organisé de façon k donner une préparation immédiate aux emplois secon- daires dans le commerce. Enfin les Athénées royaux sont divisés en trois sections dont l'une, celle des humanités modernes, est subdivisée elle-même en section scientifique et section com- merciale et industrielle. Les études y durent sept années dont les quatre premières sont communes aux deux sections. La bifur- cation s'opère à partir de la cinquième année. Arrivés au terme de la septième année et en possession du diplôme de sortie de l'Athénée, les élèves sont parfaitement préparés pour entrer dans des bureaux de commerce ou pour aborder les études supé- rieures. Ils constituent, en règle générale, pour les écoles supé- rieures de commerce, les meilleures recrues.
Quant k l'enseignement élémentaire, il a été organisé dans un grand nombre de villes belges par les soins de groupemens libres constitués sous des noms divers : syndicats du commerce, cercles polyglottes, unions des employés etc.
Si les jeunes filles ont à leur disposition des écoles ména- ^gèreset professionnelles admirablement organisées, il ne paraît as que jusqu'ici elles soient dirigées d'une façon particulière srs le commerce.
En résumé, l'initiative privée, les associations, les autorités K^ales et l'État sont d'accord en Belgique pour favoriser l'ensei- lement commercial, et le ministère de l'Industrie et du Travail «ai en a la haute surveillance ne néglige rien pour le bien diri- ir. Un service d'inspection de l'enseignement technique visite 1 moins une fois chaque année les écoles subventionnées par État. Nommer M. Rombaud, directeur générai et M. Paul
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Wauters, inspecteur, suffit pour faire comprendre la valeur de ce ser\ace, et nous ne terminerons pas sans accorder une men- tion spéciale à la publication remarquable faite, en 1903, par le ministère de Tlndustrie et du Travail sous le titre de : Itap^ port sur la situation de renseignement technique en Belgique.
Le Danemark en est encore à la tradition qui veut que les jeunes gens destinés au commerce entrent dans les affaires comme apprentis dès Tâge de quatorze ou quinze ans, et que la durée de leur apprentissage varie entre quatre ou cinq années. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner que, dans son rap- port de 1900, rinspecteur général de renseignement commer- cial danois se soit exprimé avec quelque découragement de la façon suivante : « Tant que la classe commerçante se recrutera de cette manière, dit-il, il sera difficile de trouver les élémens d'une clientèle suffisamment nombreuse pour les écoles de com- merce. » Point d'école supérieure et seulement trois ou quatre petites écoles moyennes, tel est donc le maigre bilan de l'en- seignement commercial danois.
L'École de commerce Brock, do Copenhague, est peut-être la seule il laquelle on puisse donner ce nom, c'est une sorte de Realschule avec six années do cours auxquelles on a ajouté, comme complément, deux années d'études commerciales dont les élèves ont de quinze à dix-huit ans. Cette division supérieure n'était fréquentée, en 1900, que par 29 élèves. Seule la manière dont fut fondée l'école est originale. En 1800, un riche négo- ciant danois, Niels Brock, laissa, entre autres legs, une sommo de 42000 francs pour fonder une écolo de commerce à Copen- hague. Par suite de diverses circonstances, ce ne fut que 86 ans plus tard que ce legs trouva son, emploi, les intérêts capitalisés l'avaient alors décuplé et porté à la somme de 420000 francs.
Mais si l'opinion danoise est peu favorable aux écoles de commerce proprement dites, elle est persuadée en revanche que « les cours de perfectionnement » répondent mieux à l'éducation des employés de commerce. Aussi ces cours sont-ils 'bien orga- nisés, très prospères, et il y en avait déjà en 1901, plus de î>0, dont un pour les jeunes filles, tous subventionnés par les muni- cipalités et les corporations. Cet état d'esprit explique le déve- loppement remarquable qu'a pris dans ces dernières années l'Ecole de perfectionnement des cojnmerçans de Copenhague. Cette institution possède un local qui ne lui a pas coûté moins
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l'enseignement commercial. ^ 73
l'un million de francs, et elle voit augmenter sans cesse le lombre de ses auditeurs, qui atteignait 1500 en 1905.
En Espagne, renseignement commercial a été longtemps très bien organisé... sur le papier. On avait eu le tort de Tannexer aux lycées et collèges, de sorte qu'il était décrié et végétait faute d'élèves. Ce n'est guère que depuis le nouveau décret du 17 août 1901, que ces écoles ont pris consistance, et il est probable ju'elles vont prendre maintenant de l'extension, puisque Ton prête i M. Moret l'intention de s'appuyer sur elles pour commencer i lutte de renseignement laïque contre l'enseignement congre- lanist^, tout-puissant jusqu'à présent dans les écoles publiques. Aux États-Unis d'Amérique, l'enseignement commercial a été pendant fort longtemps d'une extrême originalité. Il n'était lonné que par les Business CollegeSy sortes d'entreprises indus- trielles dont Tidéal était de fournir, en quelques semaines et à n'import^î quelle époque de l'année, à l'homme ou à la femme désireux de devenir commis ou teneur de livres, un bagage de connaissances techniques suffisant pour lui assurer une rémuné- ration convenable. Les noms de MM. Packard, Bryant et Strat- ton, qui, vers 1850, fondèrent ce genre d'écoles et le répandirent sur toute la surface des États-Unis, sont restés à bon droit po- pulaires, d'autant plus qu'ils y gagnèrent de jolies fortunes, ce qui est la meilleure des recommandations là-bas. Le voyageur européen qui visite les États-Unis est constamment frappé par les idées nouvelles qu'il y rencontre, mais nous nous souvenons particulièrement de l'étonnement que nous éprouvâmes vers 1860 en visitant Tune des huit ou dix écoles de ce genre alors en '"xercice. Hommes et femmes de tout âge et de toutes conditions y trouvaient pêle-mêle, transformés à forfait en employés, et >la dans l'espace de deux à trois mois, par un enseignement des ^iis terre à terre et qui, nouvelle originalité, n'en comprenait s moins im cours d'élocutioû, tellement les Américains ro- ^nnaissent l'utilité de savoir exprimer leurs pensées en public. Les choses ont marché depuis, et c'est au contraire vers tes utes études commerciales que ce pays s'oriente avec ardeur ce moment, à la suite du voyage que M. Edmond James, alors afesseur à l'Université de Chicago, et aujourd'hui président de université de TÉtat de l'IUinois, fit en Europe, il y a une aine d'années, pour y étudier d'une façon approfondie les les supérieures de commerce. Son livre sur l'éducation^, des
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hommes d'affaires fut le signal de l'important mouvement auquel nous assistons aujourd'hui. On compte <en ce moment une dizaine de Facultés de commerce adjointes à des Universités; elles ont toutes un programme sensiblement pareil; il s'étend sur quatre années et prévoit pendant les deux dernières un sec* tionnement entre les six branches de banque et finance, de chemins de fer et transports, de commerce et industrie, d'assu- rances, de science politique et consulaire, enfin de journalisme. Les étudians peuvent aussi s'y préparée au professorat commer- cial. A côté de ces Facultés proprement dites, il y a dans plu- sieurs Universités des cours de haut enseignement d'économiq politique, de finance et de commerce, et, comme l'attention gé- nérale est portée de ce côté-là, on peut s'attendre à de véritables surprises à la suite des donations absolument prodigieuses que les grands milliardaires font depuis quelques années aux prin- cipales Universités de leur pays.
L'enseignement commercial moyen est donné aux États- Unis soit dans des écoles publiques, soit dans des écoles privées. Dans les premières on a commencé par l'adjonction de cours commerciaux, mais la tendance actuelle des grandes villes est de consacrer à cet enseignement des écoles indépendantes. C'est un pas en avant vers l'idéal qui consiste à avoir des cours spé- ciaux et des maîtres spéciaux dans des bâtimens spéciaux. Quant aux écoles privées d'enseignement commercial moyen, déjà assez nombreuses, elles se développent sans cesse. Leur ensei- gnement dure généralement deux ans et peut être comparé à celui des Académies de commerce d'Autriche.
Les écoles commerciales élémentaires, appelées Commercial Collèges, sont fort nombreuses; elles étaient en 1896, dernière année dont nous connaissions la statistique, ^au nombre de 341, avec 1 764 professeurs et 77 000 élèves, dont 82 pour 100 fréquen- taient les cours du jour, et 18 pour 100 ceux du soir. L'ensei- gnement qui y était d'abord rudimentaire s'est élargi, la durée des études s'y est agrandie et l'on y trouve maintenant une so- lide préparation pratique. L'écolage dans les meilleures écoles varie de 250 à 1 000 francs poiir une année scolaire de dix mois ; dans un pays où tout se mesure d'après le prix, c'est dire que l'on attache une grande importance à cet enseignement. Les cours complémentaires, cours du soir, cours de perfectionnement commercial^ sont très répandus et très fréquentés aux États-
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l'enseignehent commercial. 75
Unis, mais ils n'ont donné lieu jusqu'ici à aucune statistique. ûfoïs auctin des degrés de renseignement commercial il n'y a d'écoles spéciales pour les jeunes filles ; en Amérique, les écoles sont communes aux deux sexes et cette co-fréquentation a l'heu- reux effet de stimuler l'émulation.
La Grèce fait des efforts très louables en faveur de l'enseigne- ment commercial. Le degré supérieur y est représenté par l'École de commerce de l'Académie royale d'Athènes, fondée en 1894 sous le protectorat du Roi et du patriarche œcumène,et subventionnée par les municipalités d'Athènes et du Pirée. Elle comptait ISO élèves en 1905. L'enseignement moyen est donné par les écoles spéciales de Volo, Athènes, Patras, le Pirée et l'Ile de Naxos. Ces deux derniers établissemens ont une moyenne de 50 élèves et sont renommés surtout pour leur excellent enseignement du français. Signalons enfin les écoles de com- merce grecques qui existent dans la Turquie d'Europe et dans la Turquie d'Asie, et dont les plus importantes sont celle de ChalciSy près de Gonstantinople, et celles de Salonique et de Smyme.
En Hongrie, le gouvernement attache une importance toute, particulière à la question de l'enseignement commercial. Quand les écoles ne sont pas créées directement par lui, leur organisa- lion est soumise à des règles très strictes et uniformes. L'in- spection est faite très soigneusement sous la direction du docteur Bêla Schack. Les deux ministres du Culte et de l'Instruction pu- blique ont constitué ensemble une commission consultative de l'e&seignement commercial qui, composée de quinze fonction- ïwdres et de quinze négocians, a déjà rendu de grands services. L'enseignement supérieur est donné par quatre écoles : l'Acuuémie orientale de Budapest, ouverte en 1891, et caractéri- ^ par les voyages d'études en Orient, faits par ses élèves aux îrais de l'État, et par la Hevue orientale qu'elle publie; l'École normale commerciale de Budapest, destinée, comme son nom l'indique, à former des professeurs commerciaux; enfin les deux Académies de commerce de Budapest et de Koloszvar. Le carac- tère commun de ces quatre écoles est de ne recevoir que des jeunes gens ayant au moins dix-huit ans et pourvus du diplôme de maturité soit d'un gymnase supérieur, soit d'une école reale supérieure.
L'enseignement moyen comprend èi l'heure actuelle 37 écoles;
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76 REVUE DES DEUX MONDES.
c'est dire combien elles sont appréciées. 19 d'entre elles appar- tiennent à TÉ tat, 7 à des i municipalités, 6 à des corporations, 2 sont confessionnelles, 3 sont des entreprises privées. L'État dépense 724 000 couronnes (1 couronne = 1 fr. 05) pour ses propres écoles et alloue 180 000 couronnes à celles des municipalités et des corporations. L'organisation de toutes ces écoles est iden- tique jusque dans les moindres détails et a été fixée par un dé- cret ministériel de 1895. L'âge minimum d'entrée est de quatorze ans, la durée des études est de trois ans, et le diplôme de sortie donne droit au service militaire d*un an!
La fréquentation des écoles d'apprentis est obligatoire dans toute la Hongrie. Aussitôt qu'une commune contient au moins 50 apprentis commerciaux, elle doit organiser une école pour eux. La durée des études y est de trois ans et comprend sept heures par semaine. L'obligation de fréquenter l'école cesse avec la fin de l'apprentissage. En 1904, il y avait 91 de ces écoles fréquen- tées par 6502 apprentis. Il y a aussi de nombreux cours du soir fondés par la Société pour le développement de l'enseignement professionnel, par la Société des Employés de Banque et la Société des Voyageurs.
Les cours commerciaux pour les jeunes filles ont fait l'objet, en 1900, d'un décret ministériel qui les place sous la surveil- lance de l'inspecteur général de l'Instruction publique. Ils com- prennent comme matières obligatoires l'arithmétique commer- ciale, la tenue des livres, le change, Ja correspondance et le travail de bureau, la géographie commerciale et la sténographie : la dactylographie est facultative. Ils durent dix mois à raison de vingt heures par semaine et ont été fréquentés dans l'exercice 1903-1904 par 991 élèves dont 948 ont passé avec succès l'exa- men final.
En tête de l'enseignement commercial en Italie il faut placer l'Ecole royale supérieure de commerce de Venise, fondée en 1868 par l Etat avec l'appui matériel et moral de la Ville et de la Chambre de commerce. Elle comprend trois branches: une sec- tiun commerciale, une section consulaire, une école normale pour la formation des professeurs de commerce, de droit, d'éco- noiiiie politique et de langues vivantes. L'enseignement n'y est pas seulement théorique, mais il est donné beaucoup de soins au bureau pratique et il est à noter que même les candidats au professorat des langues doivent prendre part à ces exercices. La
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L ENSEIGNEMENT COMMERCIAL. 77
Jurée des' études fest de trois ans pour la première section et de fiatre ans pour les autres. A la sortie de Técole, les élèves reçoivent après .examen un diplôme qui leur donne droit soit d'entrer dans le service consulaire, soit d'obtenir un poste de professeur dans renseignement secondaire de l'Etat. Le haut enseignement commercial se domie aussi depuis 1902 dans TUni- versité de Bocconi, à Milan; c'est une fondation privée mais reconnue par TÉtat, due à*la générosité du riche négociant mi- lanais dont elle porte le nom et qui lui a consacré un million de francs. Dans l'esprit de son fondateur elle est destinée à former des <( capitaines d'industrie. »
Comme eu seignement commercial moyen, l'Italie n'a fait jus- quici que ses premiers pas; elle avait bien depuis 1886 l'École supérieure de commerce de Bari et l'École supérieure d'applica- tion pour les études commerciales de Gênes et qui sont deux bonnes écoles; mais ce n'est que sous la pression de l'opinion publique que le gouvernement vient d'en fonder plusieurs autres qui sont encore trop récentes pour que, nous puissions en parler.
Quant à l'enseignement commercial élémentaire, outre les scclions commerciales des écoles publiques de l'État où la tenue. des livres figure dans le^ programmes de l'enseignement général moderne, il se donn actuellement dans une quarantaine d'écoles du jour ou de cours du soir, dont quatre spécialement pour les jeunes filles.
En publiant nos impressions sur le voyage autour du monde que nous fîmes de 1867 à 1869, nous surnommions le Japon le « pays de la bonne humeur ; » nous dirions aujourd'hui le « pays des miracles. » Entre les soldats que nous voyions alors armés seulement de sabres, la figure recouverte d'un masque destiné à faire peur à l'ennemi et l'admirable armée qui vient de se distinguer en Mandchourie, le contraste tient du prodige. Pour ceux qui, comme nous, sintéressenti h. l'enseignement commercial, il en est de môme pour cette branche de la civilisa- tion la plus avancée. La difi'érence entre les écoles pubfiques que nous visitâmes autrefois et celles que nous verrions aujour- d'iiui nous confondrait d'étonnement. L'enseignement commer- <'ial, inconnu alors, y est organisé maintenant à ses trois degrés absolument comme en Europe, ainsi que nous avons pu nous en rendre compte à l'Exposition de Liège.
Les études supérieures sont représentées par l'École dos
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78 REVUS DES DEUX MONDES.
Hautes Études commerciales de Tokîo, fondée en 18S5, et par l'École des Hautes Études commerciales de Kobé, créée en 1903 ; il en sera ouvert prochainement deux nouvelles à Nagasaki et à Nagoya. Ces écoles n'acceptent que des élèves ayant terminé leurs cinq années de lycée et les répartissent entre six groupes : le commerce, la banque, les chemins de fer, la navigation, les assurances, le service consulaire. Après examen, il est délivré un diplôme de doctorat es sciences commerciales.
L'enseignement moyen est destiné plus particulièrement aux élèves des lycée$ ayant terminé au moins les deux premières années de ces établissemens. Ces écoles, dites écoles spéciales de commerce, étaient déjà on 1903 au nombre de 34 publiques et 7 privées. A la même époque, renseignement élémentaire se donnait dans 16 écoles élémentaires de commerce dans lesquelles on entrait après avoir suivi les quatre années de l'enseignement primaire. On comptait aussi 69 cours de perfectionnement annexés aux écoles primaires. Placé sous le contrôle du ministre de l'Instruction publique, attentivement surveillé par des inspec- teurs spéciaux, l'enseignement commercial au Japon prétend, on le voit, rivaliser avec celui de l'Europe.
L'enseignement qui nous occupe est fort restreint en Norvège. Il ne donne lieu à aucune école supérieure et ne comprend que deux écoles moyennes créées pas des municipalités, à savoir le Gymnase commercial de Christiania, fondé en 1875 et le Gymnase commercial de Bergen, qui date de 1904. La durée régulière des études y est de deux ans et elles sont mixtes pour garçons et filles. En outre de ces écoles publiques il y a beaucoup d'institu- tions privées qui prennent le nom de commerciales, mais malheu- reusement la plupart d'entre elles ont des maîtres d'une culture insuffisante. Cependant il faut citer comme la plus réputée l'École d'Ottotreider à Christiania dont on a pu apprécier les intéressans travaux à l'Exposition de Paris de 1900. Quant à la situation des apprentis, elle n'est réglementée par aucune loi ; on s'en rapporte pour leur éducation pratique au bon vouloir des patrons. Espé- rons que l'Association des anciens élèves du Gymnase commeiv cial de Christiania qui, sous le nom de Club commercial, jouit d'une certaine influence, pourra être utile au développement si désirable et si en retard de l'enseignement commercial en Norvège*
Dans les Pays-Bas l'enseignement commercial proprement dit n'a pris corps que dans les dix dernières années, si ron
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l'enseignement commeroal. 79
excepte l'Ëcole commerciale publique d'Amsterdam, qui existe depuis quarante ans. Il n'y a pas encore d'enseignement supé- rieur et l'on compte actuellement neuf écoles moyennes organi- sées par les communes avec des subsides de l'État. Les jeunes filles y ont accès.
La Russie est probablement le pays qui a possédé la plus ancienne des écoles de commerce : c'est l'École DemidoflF fondée à Moscou en 1772 et transportée à Saint-Pétersbourg en 1799 par l'impératrice Féodorowna qui la prit sous sa protection. Quelques écoles et des cours commerciaux furent fondés plus tard, principalement après 1870, par différentes corporations de uégocians ; mais l'essor de cet enseignement date de la loi de 1896 qui la rattacha au ministère des Finances. L'influence considé- rable de cette loi, faite dans un esprit vraiment libéral, ressort clairement des intéressantes études publiées successivement en 1899 par M. le conseiller d'État Grigoriew, inspecteur général de l'enseignement technique en Russie, puis en 1901 par M. Jour- dan, directeur de l'École des Hautes Études do Paris, enfin réfcem- ment par M. de Friesendorff, conseiller d'État. Les corporations, les sociétés diverses et les Bourses de commerce ont rivalisé d'entrain et de générosité en faveur de l'enseignement commer- cial depuis que cette loi l'a soustrait aux rigueurs du ministère de l'Instruction publique et[a donné libre carrière à la fois au public qui désirait cet enseignement et aux excellens professeurs qu'il a su attirer. Aussi le nombre des écoles de commerce de tous les degrés, tant officielles que privées, atteignait-il récemment Tim- jportance considérable de i 47 et va-t-il sans cesse en augmentant.
Les meilleures écoles russes, tout en prenant le nom d'Écoles supérieures de commerce, donnent en réalité un enseignement moyen. Les unes prennent leurs élèves dès l'âge de dix ans et les conservent sept ans en leur donnant une instruction géné- rale pendant les quatre premières années et en consacrant les trois années restantes aux études spéciales. Les autres n'admet- tent que des jeunes gens âgés de treize à dix-sept ans ayant déjà . reçu une bonne instruction générale et les conservent pendant trois ans. Le diplôme de sortie confère les mêmes droits pour le serAice militaire que celui des écoles réaies de l'État. En 1903,1e nombre de ces écoles supérieures de commerce était de 53 avec 16500 élèves.
Les écoles de commerce élémentaires se divisent en deux
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catégories. La première fait appel à des élèves réguliers, astreints à suivre tous les cours ; les enfans y sont admis à partir de Tâge de douze ans et sont conservés trois ans; en 1903 ces écoles étaient au nombre de 40 avec 6825 élèves. La seconde catégorie, connue sous le nom officiel de classes de commerce , est destinée aux adultes, principalement aux jeunes gens déjà employés dans des bureaux; en 1903, il y avait trente de ces classes avec 7223 élèves. Enfin, il existait, en 1903, 24 cours divers d'ensei- ment commercial, la plupart consacrés à la comptabilité et aux langues étrangères, et fréquentés par 1 698 auditeurs.
En résumé, la faveur dont l'enseignement commercial jouit depuis quelques années en Russie est telle que le ministère des Finances n'a que peu de sacrifices à faire pour lui, la dépense étant facilement couverte par l'affluence des élèves et par la gé- nérosité des fondateurs. Il n'est pas rare de voir des particuliers comme M. Fereschendo ou des corporations y consacrer des centaines de mille roubles, et plusieurs des Bourses les plus im- portantes de l'Empire donnent l'exemple en trouvant, comme celle de Moscou, 700 000 roubles pour fonderl'ÉcoleAlexandra, comme celle de Kiew 450000 roubles, celle de Riga 500000 roubles, etc. Certaines villes établissent même des impôts spéciaux sur les maisons de commerce pour entretenir ces écoles. Parmi les plus chaleureux propagateurs, il faut nommer la grande Société d'en- seignement commercial, les Associations des employés de com- merce de Moscou et de Kharkof, la Société Pétrovskoe, la Société des Amis des Sciences commerciales et les corporations des marchands des principales villes.
En Finlande, M. Le Hénaff nous apprend que l'enseignement commercial est assez développé. Il y a onze établissemens d'en- seignement moyen (écoles supérieures et instituts) qui ont deux années d'études et neuf écoles d'employés qui sont plutôt des cours élémentaires. Toutes ces écoles sont fréquentées également par les deux sexes ; il faut du reste remarquer qu'en Finlande toutes les femmes travaillent et que les mœurs leur permettent Faccès dans toutes les professions.
Le peuple suédois se tourne de plus en plus vers les carrières commerciales et le nombre de ses commerçans a plus que dou- blé depuis 1870. Il est donc tout naturel que, dans un pays •où l'enseignement général est très développé, l'enseignement com- mercial soit en progrès. Il n'y est cependant pas encore à U
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l'enseignement commercial. 81
hauteur des besoins. Ainsi le degré supérieur n'y est point re- présenté jusqu'ici et il n'y a que deux écoles moyennes de com-. merce; en revanche, toutes les écoles populaires supérieures enseignent à leurs élèves les premières notions de la comptabilité et plusieurs municipalités ont organisé des cours de commerce du soir et du dimanche. Dans toute la Suède l'enseignement est mixte pour jeunes gens et jeunes allés.
La Suisse est de tous les pays du monde celui qui compte le plus d'écoles de commerce comparativement à sa population; elle dépasse la Saxe elle-même que l'on a souvent décorée du nom de terre classique de l'enseignement commercial; cela se conçoit du reste h cause du nombre considérable de jeunes gens suisses que l'on envoie à l'étranger et qu'il faut préparer en conséquence. Le haut enseignement est donné par la Faculté des Sciences politiques de l'Université de Zurich, qui a créé en 1903 une section de sciences commerciales dans laquelle les études sont très élevées et conduisent à l'un des trois diplômes suivans : sciences commerciales, professorat de commerce pour l'enseignement supérieur, docteur juris publici et rerum camero Hum. L'Académie de commerce de Saint-Gall, dont les élèves réguliers doivent être âgés d'au moins dix-huit ans, doit aussi être mise au rang le plus élevé. Une particularité de cette Académie est que l'étudiant étranger paie un écolage plus fort que l'étu- diant suisse. L'enseignement moyen se donne dans vingt-deux écoles ; le programme des études y est sensiblement lei même que celui des écoles du même degré dans les divers pays, mais Tesprit si pratique du peuple suisse se révèle une fois de plus par l'importance attachée au « Bureau Commercial » Ubungskontor, qui comporte le travail journalier d'un bureau véritable avec correspondance et tenue de livres non seulement dans la langue maternelle mais aussi en langues étrangères. Les écoles élémen- taires ou plus exactement les cours complémentaires sont très en honneur et les commerçans portent le plus grand intérêt à Tamélioration des connaissances des apprentis ; le nombre de ces écoles complémentaires est actuellement d'environ 90, dont 64 ont été fondées par l'importante Société suisse pour l'enseignement commercial qui a réussi à organiser dans tout le pays des examens donnant droit au diplôme très apprécié d'apprenti de commerce. Un détail intéressant est que la fréquentation de ces cours donne généralement lieu à la perception d'une rétribution
TOME XZXY. — i906. Q
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qui varie entre 0 fr. 05 et 0 fr. 30 par leçon ; Texpérience a dé- montré que l'on obtient ainsi plus d'attention et d'efforts des au- diteurs. Gomme création originale on peut citer aussi les cours de vacances que l'Association des professeurs des écoles de commerce suisses a organisés pour le perfectionnement de rinstruction commerciale de ses membres. Cette association publie régu- lièrement un Bulletin de même que la Société suisse pour l'en- seignement commercial ; du reste les publications relatives à l'enseignement commercial sont fort nombreuses en Suisse, outre les rapports annuels du département fédéral du Commerce.
Malgré les écoles qui leur sont spécialement réservées, les jeunes filles sont presque toujours admises dans les écoles de garçons et l'on attache une telle importance à ce qu'elles profitent de l'enseignement commercial que, pour elles comme pour les garçons, il est question de rendre obligatoire la fréquentation dès Fortbildungsschulen.
Comme conclusion de la première partie de notre étude nous espérons avoir fait apparaître l'importance considérable el toujours croissante que tous les pays du monde attachent à l'en- seignement commercial à tous ses degrés et le rôle qu'ils lui attribuent dans la lutte ardente mais pacifique que se livrent toutes les nations pour le développement de la richesse publique et la marche toujours progressive de la civilisation. Nous allons examiner maintenant ce que la France a fait et ce qu'il lui reste à faire dans cet ordre d'idées.
II
Se rendre compte de l'état actuel de l'enseignement commer- cial en France, c'est passer successivement en revue les écoles supérieures de commerce, les écoles moyennes, l'enseignement élémentaire y compris les cours divers, l'enseignement des jeunes filles, l'administration supérieure et la législation spé- ciale, enfin les associations qui ont pour objet le développement de cette branche de notre activité sociale.
Nous n'avons pas encore de Facultés du commerce proprement dites ; l'École des Hautes Études commerciales est appelée sans doute à devenir un jour une Faculté parce que, de toutes nos écoles supérieures de commerce , c'est elle qui est le plus luxueusement logée dans un superbe bâtiment construit à cette
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l'enseignement commercial. 83
intention par la Chambre de commerce de Paris et que c'est elle aussi qui a le meilleur recrutement d^élèves et les professeurs les plus haut placés, enfin parce que c'est elle qui sert d'école normale pour la formation des professeurs de renseignement moyen ; mais, comme elle a eu jusqu'à présent le même pro- gramme que nos autres écoles supérieures, nous ne devons pas la classer, pour le moment, dans un rang plus élevé. Nous avions jusque dans ces derniers temps quinze de ces écoles supérieures de commerce, dont trois à Paris et les autres à Alger, Bordeaux, Dijon, le Havre, Lille, Lyon, Marseille, Mont- pellier, Nancy, Nantes, Rouen et Toulouse, toutes créées, diri- gées et entretenues soit par des Chambres de commerce ou des municipalités , soit par des associations de négocians. L'&ge minimum d'entrée était de seize- ans, mais en réalité leurs élèves étaient passablement plus &gés. La durée des études était de deux années et, par suite des examens que l'État exigeait pour Tobtention du privilège d'un an de service militaire qu'il leur accordait, nos écoles supérieures de commerce avaient été ame* nées à adopter toutes le même programme qui était ainsi conçu:
Kcmhf d« Itçoat de 1 honr* par an.
MAti4raa MM«ignéM. l"* «and*, t* année.
Commerce et comptabilité • • • lOO 100
Première langue étrangère 165 168
Seconde langue étrangère 90 90
Mathématiques appliquées 100 50
Étude des marchandises 45 45
Chimie et physique appliquées. ...•••••• 2S 28
Géographie économique 50 55
Histoire du commerce 20 »
Élémens du droit public et du droit civil français . 30 ^
Législation commerciale, maritime et industrielle. 50 35
Législations commerciales étrangères. •.«•«• » 20
Économie politique 30 »
Législation ouvrière * » 15
Législation budgétaire et douanière » 25
Diverses matières selon les localités
Produits chimiques et soieries à Lyon ]
Marine marchande à Marseille I g.
Section coloniale à Lyon i
CEnologie à Dijon et à Montpellier ]
Total des heures par an 708 723
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84 REVUE DES DEUX MONDES.
L'élablissement du service militaire de dèttt îuls olligatdire et égal pour tous, est venu jeter le désarroi dans cette organisation et provoquera sans doute la modification de ce programme ; il est probable que dorénavant chaque école s'inspirera davantage des besoins de sa région et que, tout en ayant un fonds d'études communes à tous ses élèves, elle les spécialisera selon le genre d'affaires auquel chacun d'eux se destinera plus particulièrement: commerce intérieur, international, colonies, etc. Il est pro- bable aussi que ces écoles cesseront d'avoir la prétention d'être toutes sur le même rang; les unes resteront écoles supérieures, d'autres se transformeront plus ou moins. Ainsi l'Ecole de Lille devient déjà École supérieure pratique de commerce et d'indus- trie, se divisant en sections ayant un certain nombre de cours communs, mais orientées Tune vers le commerce général et la banque, les autres vers le commerce plus spécial des textiles ou des matières colorantes ou vers les commerces qui se rattachent à la brasserie, à la sucrerie, à la distillerie. De son côté, l'Ecole supérieure de commerce de Paris, la plus ancienne de toutes, puisqu'elle date de 1820, se transforme profondément aussi et devient École supérieure pratique de commerce et d'industrie en offrant aux familles trois combinaisons :
1* Cinq années d'études pour un enseignement technique complet qui prend les enfans vers l'âge de 12 à 13 ans;
2® Trois années d'études secondaires pour les élèves qui sont obligés d'entrer de bonne heure dans les affaires ;
3^ Deux années d'études supérieures mais essentiellement pratiques pour les élèves ayant fait des études secondaires sérieuses dans les lycées et collèges. Ces jeunes gens viennent se joindre à ceux qui ont reçu à l'école l'enseignement du premier cycle. Enfin une section spéciale de navigation maritime a été annexée à l'école sous le contrôle et avec le concours du ministère de la Marine. Quant à l'Institut commercial de Paris, il a eu lïdée fort ingénieuse d'établir une succursale à Liverpool pour les jeunes gens qui désirent se familiariser avec la langue anglaise.
L'enseignement commercial moyen se donne soit dans les écoles spéciales fondées d'accord entre les départemens ou les communes et le ministère du Commerce et qui sont désignées sous le nom d'Écoles pratiques du commerce et de Tindustrie, soit dans des écoles fondées par les Chambres de commerce, soit enfin dans certaines écoles de la Ville de Paris.
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l'enseig?îement commercial. 85'
Le ministère du Commerce s'est appliqué depuis quelques années à développer considérablement les écoles pratiques; elles comprennent trois catégories: les écoles pratiques d'industrie, les écoles pratiqués de commerce, les écoles pratique de com- merce et d'industrie, ces dernières ainsi nommées parce qu'elles groupent sous le môme toit une section commerciale et une sec- tion industrielle. Nous ne nous occuperons naturellement ici que des sections d'enseignement commercial.
Les écoles pratiques prennent les en fans au sortir de l'école primaire à l'âge de douze à treize ans et les gardent générale- ment trois ans ; elles ont quelquefois une année préparatoire et une quatrième année. Voici le programme-type qui a été préparé pour servir de guide, mais qui peut être un peu modifié selon les besoins locaux ;
Nombre d'heurss de classe par semaine. Matières. 1" année. 2* année. 3» année. Total.
i* Enseignement commercial : Commerce, comptabilité et tenue
de livres 6 6 6 <8
Langue étrangère 6 6 6 18
^nthmétique et algèbre 3 3 3 9
^•éographie 11/2 3 3 7 1/2
Ecriture et calligraphie 3 11/2 11/2 G
Chimie et marchandises 11/2 3 3 T l/li
^^gislation » » 3 3
*'Conomie commerciale « » 11/2 11/2
Totaux 21 22 1/2 27 701/2
2» Enseignement général :
Uague française 41/2 3 3 101/2
ï^essin. . . ' il/2 11/2 11/2 4 1/2
HiUoire 11/2 11/2 » 3
M»*loire naturelle et hygiène. . . » 11/2 » 1 1/2
Géométrie . » 11/2 1 1/2 3
Notions de physique 11/2 » » 11/2
Totaux 9 9 6 24
Éludes 9 9 9 27
Totaux généraux. 39 40 1/2 42 12U/2
Les cours sont gratuits.
Créées en vertu de la loi du 26 janvier 1892 et organisées par le décret du 22 février 1893. ces écoles se soût rapidement déve-
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86 REVUE DES DEUX MONDES.
loppées dans toute la France ; elles sont déjà au nombre de 53 dont 17 d'industrie seule, 26 de commerce et d'industrie, 1 de commerce seul et 9 de commerce et d'industrie pour filles. Ces écoles sont appelées à devenir encore beaucoup plus nombreuses. La moyenne de leurs élèves est déjà de 200 par école.
On peut rattacher à ce groupe la très intéressante et très prospère École commerciale de l'avenue Trudaine de Paris, qui 'prend les enfans à partir de l'âge de huit ans et les conduit jusqu'à seize ou dix-sept ans. Les premières années peuvent être -considérées comme cours préparatoires; les études normales comprennent les quatre dernières années. La rétribution scolaire est de 220 francs par an. Cette école, que la Chambre de com- merce de Paris a fondée en 1863, est un modèle dans son genre; aussi était-elle fréquentée en 1904 par 700 élèves.
IBnân la Ville de Paris donne l'enseignement commercial moyen dans le collège Chaptal qui,, à côté de son enseignement général, a une section où, pendant deux ans, les élèves âgés d'envi- ron quinze ou seize ans peuvent se préparer aux écoles supérieures de commerce ou même directement à la carrière commerciale. Ouant à l'enseignement privé, nous avons peu de renseigne- mens et nous nous contenterons de signaler l'école de M. Pigier à Paris, qui est très fréquentée par les jeunes gens désireux d'en- trer rapidement dans les bureaux. L'enseignement élémentaire se donne principalement dans les écoles primaires supérieures, qui ont dans leur section commerciale quelques cours élémen- taires de comptabilité et de commerce. Celles d'entre elles qui ont une quatrième poussent l'étude de la comptabilité et des langues relativement assez loin. On peut citer notamment à Paris les écoles J.-B. Say, Turgot, Colbert, Lavoisier et Arago.
Quant aux cours professionnels ou de perfectionnement, très répandus sur tout le territoire de la France, ils se donnent quel- qifefois à certaines heures de la journée ou du dimanche, mais c'est surtout dans la soirée qu'ils ont lieu. Leur nombre est si considérable et leur objet plus spécial est si varié qu'il serait impossible d'en donner la nomenclature. On peut dire que, grâce au concours de tous les bons citoyens, les villes où les cours professionnels font défaut constituent aujourd'hui l'exception. Ces cours s'adressent en général à des adultes désireux de per- fectionner leurs connaissances et ils sont le plus souvent élémen- taires ; mais il en est beaucoup qui s'élèvent fort haut et, pour n'en
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L'EIfSEIGNEBnBNT COMMERCIAL. 87
citer qu'un seul, nous dirons que les cours du soir donnés à la mairie de la rue Drouot par la Société d'études commerciales (fojadation Bamberger) sont fréquentés par l'élite des employé» de banque et de commerce de Paris.
INous arrivons maintenant à une branche de renseignement conntmercial qui fait grand honneur à notre pays. Depuis quelques anrx^es, l'usage s'est beaucoup répandu en France d'employer des jeunes filles ou des femmes dans les bureaux, soit comme coxxiptables, soit comme sténographes, dactylographes ou secré- taires. Ce résultat est dû en grande partie à l'excellent enseigne- ment qui est mis chez nous à la disposition des jeunes filles. Il se donne soit dans les écoles proprement dites, soit dans les COU.TS professionnels.
En tête de la branche supérieure de cet enseignement il faut
placer la division normale qui, à l'École pratique de commerce
et d'industrie du Havre, est destinée à former des professeurs de
commerce femmes pour les écoles de filles. Les élèves recrutées
par voie de concours doivent être âgées de vingt à vingt-cinq ans
et munies du brevet supérieur ; la durée de leurs études est de
deux ans ; au bout de ce temps les élèves normaliennes prennent
part au concours pour les certificats d'aptitude au professorat des
écoles pratiques. Les cours sont professés soit par des agrégés
de l'Université, soit par des spécialistes en sciences techniques.
La France est du reste jusqu'ici le seul pays européen qui confié
les fonctions de professeur commercial à des femmes et l'on
peut dire qu'elle ne s'en trouve pas mal.
On peut ranger aussi dans la catégorie de l'enseignement supérieur la remarquable École de commerce et de comptabi- lité pour les jeimes filles, fondée en 1856 à Lyon par M"* Luquin, ^l placée aujourd'hui sous le patronage de la Ville et de la Chambre de commerce de Lyon. Les élèves n'y sont admises qu'à partir de l'âge de quinze ans et après un examen d'entrée * L'enseignement y est gratuit et dure deux années. A la fin de la première année, il est accordé un « certificat d'études commer- ciales; M à la fin de la deuxième année, les élèves peuvent obte- nir le « diplôme d'études commerciales. » Ces deux titres ne sont délivrés qu'à la suite d'un examen passé avec succès devant ^ jury spécial présidé par l'inspecteur d'Académie. Les leçons se donnent tous les jours non fériés de 1 heure et demie à 5 heiiros el demie, sauf le jeudi où elles ont lieu de 8 heures et demie à
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semaine. |
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'• année. |
2* année. |
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10 |
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88 REVUE DES DEUX MONDES.
11 heures et demie du matin. Un cours facultatif d'anglais est. misa la disposition des élèves le matin. Le programme com- prend:
Comptabilité et tenue des livres
Écriture
Sténographie et dactylographie
Français. .
Géographie commerciale
Droit commercial.
Anglais (facultatif)
Dans renseignement moyen, il fauj; citer tout d'abord les écoles pratiques de commerce et d'industrie pour jeunes filles rattachées au ministère du Commerce et fondées d'accord avec lui par les départemens ou les communes. Elles portent le nom d'Écoles pratiques de Commerce et d'Industrie parce que les élèves y sont réparties en deux sections, l'une commerciale, l'autre industrielle. Ce sont en réalité deux écoles juxtaposées. On y entre à Tâge de douze à treize ans, et la durée des .études est de trois ans. Les élèves qui passent avec succès leurs examens de sortie reçoivent le « certificat d'études pratiques commer* ciales. » Le caractère propre et original de ces écoles ne tient pas tout entier dans leurs programmes si bien orientés qu'ils soient vers la vie active du commerce. Il réside surtout dans leurs méthodes. On s'applique à les rendre aussi directes et aussi lo- giques que possible, non seulement afin d'économiser le temps, mais encore en vue de donner aux esprits de la sûreté et de la force. Il y a actuellement neuf de ces écoles : à Boulogne-sur- Mer, Dijon, le Havre, Marseille, Nantes, Reims, Rouen, Saint- Étienne et Aire-sur-Adour, ayant ensemble un effectif, en 1904, de 2 403 élèves et le Ministère s'applique à faciliter le plus pos- sible les créations de ce genre.
La ville de Paris a organisé dans deux de ses écoles primaires supérieures, l'école Edgar-Quinet et l'école Sophie-Germain, un intéressant enseignement commercial pour les jeunes filles. Ces écoles, qui, comme toutes les écoles primaires supérieures, se recrutent par voie de concours parmi les jeunes filles pour- vues du certificat d'études primaires (douze à treize ans), ne s'occupent pendant les deux premières années que d'études gé^
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L ENSEIGNEMENT COMMERCIAL. 89
nérales, auxquelles elles ajoutent dans la troisième année régle- mentaire, et dans une quatrième année complémentaire et facul- tative, un enseignement commercial moyen comprenant la comptabilité avec tenue de livres et calcul commercial, des no- tions de législation usuelle et commerciale et d'économie poli- tique, les langues anglaise ou allemande, la sténographie et la dactylographie. Les cours y sont gratuits.
L*enseignement commercial moyen est représenté à Lyon par l'école La Martinière des filles, destinée aux jeunes filles de la classe ouvrière. L'enseignement y est gratuit et dure trois années; l'âge d'admission est de treize ans au moins. Le pro- gramme de la section de commerce comprend l'écriture, la comp- tabilité, le droit commercial, l'anglais et la sténographie. Il y a aussi à Lyon l'École pratique lyonnaise de commerce et de comptabilité, école libre dirigée actuellement par M"' Monloup- Robert. Les élèves y sont admises à partir de l'âge de quinze ans et renseignement n'y dure que trois mois.
A Paris, dans l'enseignement libre, on peut citer, comme écoles d'enseignement moyen, les deux écoles Élisa-Lemonnîer de la rue Duperré et de la rue des Boulets, dont les programmes sont conçus dans un esprit très pratique. Il est question de leur rachat par la Ville. Il faut citer aussi la section pour les dames de l'École pratique de commerce de Paris, très connue sous le nom de M. Pigier. Cette école a une grande analogie avec les Busi- ness collèges d'Amérique : c'est dire qu'elle s'occupe essentielle- ment de pratique, que l'admission y a lieu sans examen à partir de quatorze ans et que la durée des études dépend des élève? elles-mêmes; elle varie entre trois mois et un an.
Pour ce qui concerne l'enseignement élémentaire des femmes, on peut dire d'une façon générale que les écoles primaires su- périeures donnent dans leur troisième année des notions sur la comptabilité, la tenue des li\Tes, le droit usuel, l'économie po- litique et que les langues vivantes y occupent une assez grande place. Des notions d'études commerciales sont données aussi dans les écoles professionnelles et ménagères. Trois des écoles professionnelles de Paris possèdent chacune une section commer- ciale, et le nombre des élèves, qui s'y présentent dépasse tou- jours le nombre des places disponibles. Quant aux cours pro- prement dits, qui ont lieu quelquefois dans la journée, mais presque toujours le soir, il serait bien difficile de les énumérer
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90 REVUE DES DEUX MONDES.
tous, tant ils sont nombreux dans toute la France. A Paris, il faut citer en première ligne les cours spéciaux d'enseignement com* mercial pour les femmes et les jeunes filles. Ils se donnent le soir, de sept et demie à neuf heures et demie d'octobre à fin mai et sont destinés à mettre les jeunes filles à même d'exercer d'une façon satisfaisante la profession de comptable, et de faire la cor- respondance commerciale en français et même, dans une certaine mesure, en anglais ou en allemand. Des certificats d'études com- merciales sont délivrés après examen. Il y a, à Paris, seize de ces cours sous la remarquable surveillance générale de M"* Mal- manche, membre du Conseil supérieur de l'enseignement technique. Il faut citer aussi les cours de l'Association philotech- nique, de l'Association polytechnique, de l'Association polyma- thique, de la Société d'enseignement moderne, de la Société pour l'enseignement élémentaire, de la Société de l'Union française de la jeunesse, de l'Institut populaire d'enseignement commer- cial, de la Société académique de comptabilité, les cours pro- fessionnels des femmes caissières, comptables et employées aux écritures, les cours commerciaux pour les femmes adultes de la Chambre de commerce , enfin l'Institut féminin qui vient de s'ouvrir rue de Londres, etc., etc. On peut estimer grosso modo à 2000 le nombre des jeunes filles ou femmes qui suivent ces cours à Paris.
En province, on peut citer, à Lyon, la Société professionnelle du Rhône et les cours professionnels de M^^* Rochebillard ; à Bordeaux, la Société philomathique a quinze cours d'enseignement commercial pour les femmes, suivis en 1904 par 592 élèves; la Société des Amis de l'instruction a deux cours de comptabilité, l'un élémentaire, l'autre supérieur; il faut citer, à Marseille, la Société pour la défense du commerce et de l'industrie; à Saint- Quentin, la Société industrielle; à Reims, la Société industrielle; à Nantes, l'Association d'enseignement commercial et de comp- tabilité. Enfin, nous nommerons la Société philomathique de lai Dordogne, l'Association mutuelle des Comptables de l'arron- dissement de Beauvais, les cours pratiques municipaux de Niort, la Société d'instruction commerciale de Mazamet, le Cercle d'études commerciales de Limoges, et, faute de renseignemens plus complets, nous ne mentionnerons que pour mémoire les nombreuses Chambres syndicales de corporations qui ont orga- nisé des cours professionnels.
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L ENSEIGNEMENT COMMERCIAL. 91
Pour résumer d'un mot l'ensemble de l'enseignement com- mercial deb femmes en France, nous dirons qu'il a fait de grands progrès; qu'il est encore susceptible d'utiles développemens; qu'il est en voie de les réaliser, et qu'en tous cas, aucun autre pays ne peut en offrir l'équivalent.
L'enseignement commercial, bien que dû en majeure partie à l'initiative des Chambres de commerce, des Conseils généraux, des municipalités ou de corporations particulières relève presque toujours directement ou indirectement du ministère du Com- merce. Ce ministère comprend une direction de l'Enseignement technique, industriel et commercial qui se divise en trois bureaux, l'un chargé de l'Enseignement supérieur, l'autre des Écoles pratiques, le troisième des Cours subventionnés. L'in- spection de toutes les institutions est assurée par trois inspec- teurs généraux et par des inspecteurs régionaux et départemen- taux. Le ministère est en outre aidé dans sa tftche par un Conseil supérieur de l'Enseignement technique et par une commission permanente de celui-ci, laquelle est consultée notamment pour la création de toutes les écoles nouvelles, pour la confection et la modification des programmes, enfin pour la répartition des sub- ventions.
Quant à la législation afférente à renseignement technique, nous étudierons plus loin l'important projet de loi qui vient d'être présenté à la Chambre des députés et dont l'adoption donnerait certainement un nouvel essor aux études commer- ciales.
Les associations ou œuvres d'utilité publique ayant pour objet le développement de l'enseignement commercial sont nom- breuses en France. Il faut citer en première ligne les principales Chambres de commerce de France, diverses municipalités et conseils généraux, et de nombreuses chambres syndicales ou corporations qui ont donné de fréquentes preuves d'intérêt à renseignement commercial. Il a été fondé, il y a quelques années; une Association française pour le développement de l'enseigne- ment technique, commercial et industriel. Cette association compte actuellement plus de 700 membres et elle publie depuis peu un Bulletin trimestriel . Le ministère du Commerce publié aussi depuis sept ou huit ans un Bulletin de l'Enseignement technique qui est un recueil de toutes les questions officielles ou officieuses concernant cet enseignement. Les anciens élèves
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des écoles supérieures de commerce ont fondé pour xîhacune de ces écoles des associations amicales qui font figurer dans leur programme le développement et le perfectionnement des études commerciales. Ces différentes associations se sont fédérées en une Union des associations des anciens élèves des Écoles supé- rieures de commerce reconnues par TEtat, laquelle union est très prospère, compte environ 7000 membres, et publie un /??//- letin bimensuel fort apprécié. De nombreuses écoles d'enseigne- ment technique de toutes classes et de tous degrés ont déjà or- ganisé, ou projettent d'organiser, parmi leurs anciens élèves, des associations amicales, et il faut voir là un mouvement qui promet d'être utile à la cause de cet enseignement. Enfin une nouvelle et dernière preuve de Tintérôt que le public français porte de plus en plus à ces questions réside dans le succès remarquable du Congrès organisé par le journal le Matin avec le concours de la Commission parlementaire du commerce, qui s'est tenu à Paris du 1°'' au 5 juin 1905 sous la présidence de M. Trouillot, et qui a servi de base à l'obligation désormais imposée aux conseillers du Commerce extérieur, d'aider au placement des jeunes Français à l'étranger, donnant ainsi une nouvelle im- pulsion à renseignement commercial.
III ,
Ce qu'il reste à faire pour placer l'enseignement commercial en France à la hauteur de ce qu'il est dans les pays étrangers les plus avancés, nous allons l'apprendre par le récent rapport fait par M. Cohendy au nom du Conseil supérieur de l'enseignement technique, industriel et commercial, par le projet de loi qui en est résulté et qui a été déposé par le ministre du Commerce, enfin par le rapport que M. Astier a présenté à ce sujet à la Chambre des députés le 13 juillet 1905.
Aussi longtemps que l'enseignement sous toutes ses formes était resté sous la direction exclusive du ministère de Tlnstruc- tion publique, tout ce qui touchait de près ou de loin au côté technique ou professionnel était décrié. L'enseignement classique seul était en honneur, les élèves intelligens lui étaient infailli- blement réservés; il semblait que l'enseignement moderne ne fût institué que pour les enfans les moins bien doués. C'était l'époque où dans les familles on disait couramment : Mon fils aine est fort
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RENSEIGNEMENT COMMERCIAL. ;S3
mlelligeni, j'en terai un avocat, un médecin, un notaire ou sur- tout un fonctionnaire ; mon fils cadet l'est moins, je le destinerai aux affaires ! Sous la pression de ce qui se passait à l'étranger, il fallut cependant reconnaître que le développement du com- merce mondial exigeait un enseignement spécial et Ton crut bien faire, pour le soustraire à la. routine, de le placer, en 1880, sous le régime du « condominium » en vertu duquel il était admi- nistré à la fois par le ministère de Tlnstruction publique et par le ministère du Commerce : régime détestable, comme on Ta dit très justement, qui partageait les responsabilités, divisait Tauto- rite, laissait ces écoles spéciales sans direction ou, ce qui pis est, tiraillées entre deux directions souvent opposées. En dépit cependant de tous les obstacles, renseignement technique s'éten- dait, l'initiative privée, les Chambres dé commerce, les muni- cipalités fondaient les écoles supérieures de commerce, les écoles professionnelles, les cours industriels ou commerciaux. Le condominium repoussé par tout le monde fut heureusement supprimé par la loi de finances de 1892, et il fut décidé qu'à l'avenir les écoles primaires supérieures professionnelles dont renseignement était principalement industriel ou commercial relèveraient exclusivement du ministère du Commerce, auquel elles seraient transférées par décret, et prendraient le nom d'Écoles pratiques de commerce et d'industrie. Nous avons vu plus haut qu'elles répondaient si bien à la fois aux vœux des familles et aux besoins du commerce et de l'industrie, qu'elles ne cessent de se multiplier dans toutes les régions du pays et sont déjà aujour- d'hui au nombre de 53. La population scolaire de ces écoles dé- passe 10 000 élèves dont 2500 jeunes filles, la moyenne atteint 200 élèves par école, soit une augmentation constante tant pro- gressive qu'effective. En présence de ces résultats, la loi de finances du 13 avril 1900 a également transféré au ministère du Commerce les écoles nationales professionnelles qui avaient été créées à Armentières, à Nantes, à Vierzon et à Voiron, en exé- cution de la loi du H décembre 1880. Plus récemment enfin, la loi du 27 décembre 1900 plaçait sous la seule autorité du mi- nistre du Commerce les écoles professionnelles de la Ville de Paris.
L'enseignement technique, ainsi groupé tout entier sous la direction du ministère du Commerce qui de tout temps avait eu dans ses attributions le Conservatoire national des Arts et
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Métiers, l'École centrale des arts*et manufactures, les Écoles na- d^nales d'arts et métiers, occupe donc aujourd'hui une place de plus en plus importante à côté de renseignement général, et ce- pendant, tandis que celui-ci a depuis longtemps^ ses lois orga- niques, l'enseignement technique n'est régi que par des disposi-. tions spéciales, éparses et nécessairement incomplètes. Aucune loi ne précise les caractères qui distinguent ces établissemens et permettent de les différencier de ceux d'enseignement général, ne s'occupe des autorités préposées à l'enseignement technique, ni ne pose les règles générales suivant lesquelles les écoles pu- bliques d'enseignement technique doivent être créées et admi- nistrées, non plus que celles qui concernent le personnel et les peines disciplinaires qu'il peut encourir. Enfin aucime loi non plus ne s'est occupée jusqu'à présent du régime des écoles techniques privées et de leur reconnaissance par l'État. Aujour- d'hui l'heure est venue de combler ces lacunes et de donner à l'enseignement technique la législation générale et homogène qui lu4 permettra de se développer largement à ses divers degrés et de contribuer ainsi, comme c'est son rôle, à la prospérité commerciale et industrielle du pays.
Nous allons passer successivement en revue lès différens chapitres de ce nouveau projet de loi qui, ne l'oublions pas, est consacré à l'enseignement technique en général, c'est-à-dire aux deux enseignemens industriel et commercial. Ces deux ensei- gnemens ont de nombreux points de contact et ce qui concerne l'un s'applique souvent à l'autre ; mais nous aurons soin de con- server toujours en vue celui dont nous nous occupons spéciale- ment dans la présente étude. Le projet débute par la définition suivante : « L'enseignement technique industriel ou commercial a principalement pour objet, sans préjudice d'un complément d'enseignement général, l'étude théorique et pratique des sciences et des arts ou métiers en vue de l'industrie