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REVUE

DE PARIS.

REVUE

DE PARIS,

EDITION AUGMENTEE

DES PRINCIPAUX ARTICLES DE LA REVUE PARISIENNE.

TOME DOUZIEME.

DECEMBRE 1840.

SOCIÉTÉ TYPOGRAPHIQUE BELGE,

AD. WAHI.E3 ET COMPAGNIE. 1840

Uff[

LA CEINTURE

DE LA MARIÉE.

(i)

Vnc circonslance assez puérile me fil croire un instant que j'en avais fini avec mon amour. Plus las, plus désespéré que de coutume , j'étais assis dans le jardin à ma place favorite, déplo- rant amèrement la témérité qui m'avait engagé dans l'impasse je me trouvais acculé, et me reprochant la faiblesse qui m'empêchait de retourner sur mes pas. Dans la préoccupation de mes pensées , j'avais saisi et je roulais entre mes doigts la feuille de papier blanc avec laquelle Golhie tapissait l'intérieur de chacune des corbeilles elle disposait les pâtisseries qui lui étaient demandées par les visiteurs. Je ne sais depuis com- bien de temps j'amusais mes doigts autour de ce papier , lors- qu'une ligne d'écriture vint frapper mes yeux ; je déroulai la feuille, et je découvris une phrase datée et signée du nom de Golhie. C'était une de ces phrases comme il nous est arrivée à tous d'en écrire par oisiveté sur nos livres du collège, sans au- tre but que de consigner le souvenir de la disposition d'esprit nous nous trouvions en les écrivant : aujourd'hui, tel jour, à telle heure, je ennuie fort; ou bien aussi : ;' ends telle chose avec impatience , etc. , etc. Golhie , dans i.n de ces mo-

(l) Voyez (oir.c XI, page 292.

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monts d'enfantillage, en avait écrit une semblable, puis, par inadvertance sans doute , un jour la même feuille de papier lui était revenue sous la main , elle l'avait fait servir à la déco- ration d'une de ses corbeilles.

Quand Dieu créa la beauté, dans le nombre des caractères de perfection qu'il voulut lui donner . il en omit un que le raf- finement de nos mœurs civilisées y a ajouté. Aux yeux de Dieu son auteur, et aux yeux de l'homme qui ne l'apprécie que par comparaison avec le type idéal qu'il porte dans son imagination et dans son cœur, la beauté d'une femme est accomplie et son ascendant irrésistible, quand il ne lui manque rien de ce qui constitue essentiellement ce type intérieur plus ou moins poé- tique , selon les gens , mais naturel. Aux yeux de l'homme bien élevé, qui la juge par surcroît en vertu des convenances socia- les et des idées qu'il doit à l'éducation , il manque encore à la femme la plus belle . si elle n'a que sa beauté, une chose capi- tale, que ni Dieu ni la nature ne peuvent donner, et que je ne vais pas nommer sans quelque embarras : c'est l'orthographe.

J'en demande pardon pour Gothie , mais il y avait cette tache déplorable dans le prisme de sa beauté. Il ne lui eût rien man- qué pour être la reine des anges ; parmi les hommes , elle des- cendait par ce côté au niveau d'une femme de chambre. Cette seule idée avait de quoi dissiper bien des enchantements. De ces hauteurs poétiques, l'objet aimé se transfigure et rayonne d'un éclat surhumain , j'étais précipité dans la plus plate des réalités introduites par les classifications sociales. Du septième ciel je retombais à cet étage inférieur de notre monde se trouve relégué tout ce que nous nommons commun, vulgaire et bas. 0 sacrilège ! je me réjouissais d'avoir trouvé cette repous- sante et factice imperfection créée parles usages des hommes, dans ce parfait ouvrage créé par Dieu. Je crus mon amour extirpé. J'emportai avec moi la précieuse faute d'orthographe comme un lalisma'n fait pour me garantir des séductions qui m'avaient jusque-là trouvé sans défense. Chemin faisant, je relisais la bienheureuse phrase ; j'y constatais le signe délateur d'une ignorance choquante et d'une éducation plus que négligée. Je renouvelais à chaque instant l'épreuve , comme si j'avais eu peur que, dans l'intervalle d'une lecture à l'autre, le bienfait en fût dissipé j mais , quoique troublé et distrait par les passants,

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à chaque renouvellement je retrouvais dans mon cœur la même satisfaction. Ma bonne joie m'était fidèle. Rentré chez moi , j'en voulus jouir encore à loisir avec le bien-être et la sécurité que donne la solitude. Je déroulai la magique feuille de papier; mais cette fois . en la dépliant . mes doigts appesantis hésitaient comme si j'allais commettre une profanation ou provoquer un malheur. Je persistais néanmoins à me féliciter de la victoire que je venais de remporter sur moi-même. Mais à peine l'in- strument et le trophée de celte victoire, étalé sur ma table , en eut-il , pour la centième fois, présenté à mes yeux le gage irrécusable, qu'un retour brusque et plus fort que moi em- porta toute cette ivresse du triomphe, et je ne sus que fondre en larmes. « Malheureux ! de quoi vais-je ainsi me réjouir, et quai-je g;}gné à cette belle victoire ? J'ai empoisonné dans sa racine la plus sainte des adorations que de nobles enthousias- mes aient pu Caire naître dans mon cœur ; j'ai pollué une image resplendissante de pureté, de beauté, flétri une fleur qui parfu- mait mon ân/e, brisé un ressort qui relevait. J'ai jeté sur le plus parfait ensemble de ehoses que Dieu ail faites pour remuer les entrailles de l'homme la bave d'un sot préjugé social , et , d'un objet de culte, j'ai fait , en le couvrant des souillures tirées de ma propre imagination, un objet de dégoût. Oh ! le grand sujet de joie et le glorieux ouvrage ! le rare bonheur pour moi d'avoir appris à rougir d'un amour qui était l'honneur et l'or- gueil de ma vie ! le noble succès d'avoir fait honte à mon cœur de ses plus sublimes entraînements 1 Et pourquoi donc me suis- je ainsi abaissé moi-même ? à qm-l intérêt jaioux et si respecta- ble ai-je fait le sacrifice de mes plus chères affections et de mes plus précieuses facultés ? ô mon Dieu , pardonnez-moi ! à la religion de l'orthographe ! »

Ainsi voilà une jeune tille à laquelle je ne connais pas d'é- gale , une âme d'élite dans un corps éblouissant de grâces, quelque chose d'accompli que ma raison admirerait encore si le Ciel ne m'avait pas mis de quoi lui rendre le seul hom- mage qu'il lui ail destiné, et parce qu'elle n'a pas comme moi ce rare mérite qu'elle peut acheter comme moi du dernier sot à férule qui règne sur les bancs, d'une école, je me sens humilié du tribut que mon cœur, t'ait pour aimer, paye à l'assemblage de tant de dons exquis . faits poui être aimés. O misérable vanité !

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ô stupide vénération des préventions de caste et des idées re- çues ! ô brutal assujettissement d'une âme basse et servile ! «on , certes, je n'aurai pas cette lâcheté.

Ce qui m'humiliait désormais, c'était l'injure dont je venais de me rendre coupable envers Gothie. Quoique celle-ci n'en eût pas connaissance, il n'était pas d'effort héroïque que je n'eusse tenté pour l'expier et pour témoigner de la confusion que j'en ressentais. Chaque jour je montais auprès d'elle, poursuivi par l'idée de mon indignité, et, ne trouvant aucun moyen de m'y soustraire , j'errais de place en place , recherchant les coins les plus solitaires, étendant les bras comme un homme qui sup- plie, et m'agenouillant souvent devant l'ombre de Gothie, que je voyais sans cesse à côté de moi , pour implorer mon pardon. Quand elle se présentait elle-même en réalité, mes regards élevés vers elle lui demandaient grâce, et les siens , à travers un léger trouble causé par l'élonnement, laissaient arriver jusqu'à moi une ineffable expression de mansuétude et d'intérêt. Parfois c'était pour moi un chagrin et une irritation de plus , car je me persuadais qu'elle devait me croire fou , et que c'était â celle idée que j'étais redevable des marques de bienveillance compatissante qu'elle m'accordait, sans que je pusse autrement m'expliquer comment je l'avais méritée.

Un soir , l'imagination frappée outre mesure de ces rêveries tristes, et travaillé par d'inexprimables angoisses, j'étais en proie à de vagues terreurs sans objet distinct, ou plutôt qui trouvaient leur objet dans toutes mes pensées. Mon corps ne pouvait se fixer à aucune place, mon esprit sur aucune idée j car à chaque idée contre laquelle j'allais me heurter, il me semblait que je mettais le pied sur le buisson d'épines qui m'a- vait déjà tout meurtri. Par surcroît, Gothie me paraissait plus attendrie sur moi ce jour-là que les autres , et l'homme aux baisers , que je n'avais pas vu depuis la scène du jardin , venait de se remontrer. Je ne savais fuir; je ne le pouvais pas. Et d'ailleurs , à quoi bon fuir ? mon ennemi n'était-il pas en moi ? Las d'errer de roche en roche et de massif en massif, je m'étais assis à l'extrémité d'une pointe que forme le rocher en s'avan- çant, comme l'arceau dépareillé d'une ogive en ruines, au- dessus du chemin qui serpentait en bas. Je ne saurais dire si j'étais venu par choix ou par hasard, mais à coup sûr je

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n'aurais su (rouver mieuK pour nie garantir de la vue impor- tune des curieux , car jamais peut-être aucun autre pied que le mien n'avait osé s'aventurer en cet endroit. J'étais donc seul, bien seul, invisible, introuvable, assis sur une lame du roc, les coudes appuyés sur les genoux , ma tête reposant dans mes mains , et le vide au-desscus de moi. La nuit me couvrait d'om- bres et de rosée, et les tildes vapeurs qu'exhalait la rivière montaient jusqu'à moi toutes chargées d'arômes marécageux. Mon œil plongeait dans cet abîme qui s'ouvrait sous moi, et dont l'obscurité me cachait le fond ; ma pensée , dans cet autre abîme de mon cœur, plus sombre et plus profond , tourbil- lonnaient tant de visions prises de vertige. J'aurais pu rester longtemps: ce précipice à côté de moi, le danger, la nuit , le frais, l'impression douce et pénétrante en même temps des senteurs marines, tout cela me faisait du bien. Et puis celle solitude et ce silence ! Un rideau de nuages qui achevait de se replier vers l'horizon laissait traîner encore ses derniers lés dans le haut du ciel. Bientôt ils eurent disparu avec le reste, et je vis l'image de la lune sortir tout à coup du fond des eaux. Pendant quelque temps mon œil se laissa machinalement en- chaîner par cet objet; mais je ne lardai pas à voir dans celle face impassible, qui demeurait imperturbablement fixée sur moi, un témoin importun donl la sérénité , qui semblait insulter à mes propres agitations, me rendit bien vite la présence in- supportable. C'était un véritable malaise , et , bien que j'en sen- tisse le ridicule , je me violentais en vain pour en triompher. Cette aversion alla si loin que, n'en pouvant écarter l'objet , je dus lui abandonner la place; mais au préalable, cédant à un mouvement de dépit puéril, je me donnai le plaisir de ramasser un caillou et de le lancer sur ce masque insolent; il vola en éclats avec les éclaboussures de l'eau qui rejaillit sur elle-même; puis je tournai le dos promptement , et m'enfuis bien loin, afin de ne pas le voir se refaire peu à peu, et reprendre son calme outrageux comme pour narguer ma solte et impuissante vi- vacité.

Cette bourrasque décolère tomba bien vite, et fut corrigée aussitôt par un sentiment de dégoût pour moi-même. Je n'avais pas besoin de ce surcroit. Toutes les puissances de la nature étaient-elles donc désormais conjurées contre moi ? Je ne me

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sentais pas la force de soutenir la lutte contre tant d'ennemis à la fois, et ces chimères superstitieuses qui me traversaient l'esprit achevèrent de m'accahler. De guerre lasse, l'instinct de la défense et delà conservation m'avait abandonné. Réduit an seul courage d'une résignation passive , je me laissai tomber la face contre terre, sans force et sans mouvement; mes deux bras traînaient à mes côtés, ma tête reposait sur le sol nu, mais mon corps et mon esprit avaient également perdu le sen- timent de la réalité : le passé , le présent , l'avenir, j'avais tout oublié. Dans cette espèce d'anéantissement total , une seule chose survivait , obscure, indéfinie, lointaine, mais vivace , et me donnait encore conscience de moi-même, sans toutefois me rattacher à rien de déterminé en dehors de moi : j'aimais !

Il y avait peut-être une heure, ou deux, ou trois que j'étais enseveli dans cette slupeur, et sans doute la sensibilité nerveuse commençait à me revenir, lorsqu'une légère et rapide , mais distincte sensation de chaleur, éveillée sur un point de la peau, dans le creux de ma main glacée par le froid de la nuit et par le contact de la terre humide, y produisit un petit tressaille- ment involontaire. Je remuai la tète comme u;i homme qui s'é- veille , et , dans ce changement d'altitude, j'aperçus une femme agenouillé^ auprès de moi , les mains jointes et retombant sur les genoux, la tête affaissée sur la poitrine. Était-ce encore une vision? Nous étions plongés dans l'ombre; mais à quelques pas de là, la clarté de la lune emplissait librement l'espace, et les plus beaux contours que puissent dessiner les formes du corps humain fléchissant avec piété sous le poids de la douleur et de l'abattement , se détachaient avec un admirable effet sur ce fond lumineux. Il n'y avait pas à s'y méprendre.

Gothie! vous ici! m'écriai-je en me relevant en sursaut pour me trouver moi-même à genoux devant elle.

Elle ne me répondit point ; elle ne tressaillit point à celte brusque interpellation ; elle ne décela par aucun mouvement l'effet du saisissement, de la surprise ou même de la joie. Elle passa ses deux bras autour de mon cou , sa tète tomba sur mon épaule , et elle se laissa couler sur moi de tout son poids. Je la retins en l'embrassant étroitement.

Cette tête ravissante qui fléchissait , tout contre la mienne, et qu'il ne tenait qu'à moi d'amener plus près encore , ce souffle

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qui se mêlait au mien comme une flamme dévorante et le rendajt tout haletant, ce saug dont la chaleur pénétrait mes chairs qu'elle faisait frissonner , celte poitrine virginale que je croyais sentir entrer dans la mienne, les formes exquises de ce buste qui se moulaient dans mes mains, toutes ces impressions si nou- velles pour moi, si inouïes, si incroyables, si imprévues, m'eussent rendu r'ou , si , dans un pareil moment, j'avais pu être occupé dautre chose que de ce corps défaillant qui se mourait entre mes bras. J'assis doucement Goihie sur la mousse, je mis un genou eu terre, je fis de l'autre un appui pour ses épaules, et mon bras passé autour de son cou soutenait amoureusement sa tête renversée vers le ciel. Un rayon de la lune tamisé par le feuillage tombait à plomb sur ce beau visage, que mes regards couvaient avec une inquiétude passionnée. A l'angle de ses paupières fermées je voyais scintiller deux perles humides ar- rêtées dans les cils. Elles réveillaient dans ma main brûlante l'impression de celle qui y était tombée. Je commençai alors à entrevoir, mais à entrevoir seulement ce qui venait de se passer, et encore repoussais-je de toutes les forces de ma raison les con- jectures qui venaient flotter à l'horizon de mes pensées. J'aurais donné ma vie pour les boire avec un baiser, ces larmes dont j'étais la cause peut-être 5 mais , au prix de cette même vie, je n'eusse pas voulu attenter, par l'acte le plus inoffensif, sur le saint abandon que me faisait d'elle-même une chasteté qui se livrait à ma merci sans autre sauve-garde que le peu de pré- cautions qu'elle avait prises contre moi et i'impuissance elle était de se défendre.

Goihie ne tarda pas à reprendre ses sens; son évanouisse- ment n'était pas complet. C'était une courte faiblesse, occa- sionnée par le brusque passage d'une angoisse mortelle à un bonheur suprême et inespéré. Dans cet état , elle conservait sans doute le seuliment de ce que j'étais , de ce que je faisais , de ce que j'éprouvais pour elle, car une de ses mains, ayant par hasard touché la mienne , la retint par une douce pression , comme pour ro'exprimer sa reconnaissance. Quand elle eut re- pris la parole :

Je vous avais cru mort , DM dit-elle. 0 mon Dieu ! vous souffrez donc bien ?

Ne pailons pas de nies souffrances; je suis un insensé.

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j'ai mérité mon sort. Parlons des vôtres , Golhie , car qui mieux que vous méritait d'ignorer ce que c'est que souffrir.

Je ne souffre pas , reprit-elle avec une ingénuité adorable ; je suis heureuse.

C'étaient les premières paroles que nous échangions ensemble. Gothie , depuis qu'elle me voyait , n'avait pas encore entendu le son de ma voix. Quant à moi , que ce fût illusion ou réalité , je lui trouvais en ce moment une voix nouvelle et que je n'avais pas encore entendue. J'entrais , par les dernières péripéties de cette soirée, par cet entretien si imprévu qui prenait un tour de confiance et d'effusion bien plus imprévu encore, j'entrais dans une sphère inconnue de relations et de sentiments je n'avais plus la mesure d'aucune chose , à commencer par moi- même.

Heureuse ! ra'écriai-je en répétant le dernier mot qu'elle avait prononcé. Mais ces larmes ! mais cette défaillance ! 0 Go- thie ! si vous avez quelque pitié, ménagez ma raison. Elle a, de- puis peu de temps , été ébranlée par tant de secousses , elle a reçu tant de démentis sur les choses les plus contradictoires, que toutes ses notions en sont confondues. Entre le réel et le fantastique, je ne suis plus sûr de démêler la réalité. Ne com- pliquez pas le chaos autour de moi , redressez les voies de mon esprit ; ramenez-moi dans le chemin de la vérité et de la lu- mière. Je croirai tout ce que vous m'aurez affirmé ; j'aimerai tout ce que vous me direz d'aimer. Vous devez être la bonté et la sagesse, puisque vous êtes la beauté.

L'exaltation et le découragement qui se partageaient mon âme se peignaient également dans ces paroles. Gothie me con- sidéra un instant, comme pour s'assurer s'il n'y avait pas réel- lement dans mes idées plus de dérangement encore que je n'en avais accusé. Ne trouvant dans mes yeux que l'expression d'une tendresse profonde et attristée , elle me répéta à demi-voix , avec un accent particulier qui sortait du fond de son cœur, et en l'appuyant de son plus doux sourire :

Oui, je suis heureuse. Mais vous! mais vous! Répondez- moi , car il y a une éternité que je vous vois souffrant et que je souffre de vous voir ainsi. Ne voudrez-vous pas en retour être heureux après moi , pour moi , avec moi ?

Ne me parlez pas encore de bonheur, Golhie, vous me feriez

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croire que je rêve toujours. S'il est vrai que vous daigniez vous intéresser à moi , mon bonheur est si grand que je n'ose y croire. Non, décidément non , je n'y crois pas ; je ne crois qu'à votre bonté. Quant à mon bonheur, il tournerait en chimère encore. Cessez de me tenter ; votre bonté ne saurait que me faire du mal.

Vous ne sentez donc pas combien vous-même vous me faites de mal à vous voir en cet élat , sombre , farouche , agité , concentré? Qu'avez-vous? Dites-le-moi, je veux le savoir; j'en

ai peut-être le droit, maintenant que Croyez-vous que je

sois tout à fait sans blâme de me trouver ici? Mais Dieu a vu dans le fond de mon cœur. Combien de fois déjà j'ai été sur le point de hâter le moment de vous interroger? Le besoin m'en venait rien qu'à vous voir ; mais , rien qu'à vous voir aussi , qui l'eût osé?

0 Gothie ! combien de fois moi-même j'ai été sur le point de jeter à vos pieds l'aveu de mes tortures.

Que ne le faisiez-vous? répondit-elle héroïquement.

Gothie , il y a à cela bien des raisons. Les unes, vous ne sauriez les comprendre; je ne puis les comprendre moi-même , encore moins les rendre intelligibles pour une âme saine, calme , limpide comme la vôtre , abritée par une vie simple et unie comme celle que le Ciel et votre innocence vous ont faite ; les autres , il ne m'est pas permis de vous les dire.

Vous êtes bien obstiné et bien affligeant. Il a fallu que je vous trouvasse mourant pour «blenir de vous une parole. Que faudra-t-il pour que j'obtienne que vous consentiez à ne plus vous torturer vous-même?

Gothie, c'est l'orgueil qui m'a perdu. J'ai beaucoup à ex- pier envers vous; j'ai besoin de m'humilier devant vous. Mon bonheur autrefois était de me croire grand, plus grand qu'il n'est permis ; mon bonheur à présent est de sentir auprès de vous combien je suis petit, misérable, indigne. Laissez-moi m'épurer , me régénérer dans ce sentiment, et, tant que ma conscience satisfaite ne m'aura pas absous , n'espérez rien de moi.

Combien faut-il que vous soyez égaré pour parler ainsi ? N'est-ce pas moi, au contraire , qui suis petite et misérable au- près de vous? Aucun de ces jeunes gens que vous avez vus ici

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n'avait su me le faire comprendre. Je me croyais et je me crois encore leur égale. Jamais leur vue n'a rien ajouté à ce que je savais déjà tfu monde et de moi. Mais vous, i! m'a suffi de lire une fois dans vos yeux pour que toute mon ignorance ;ne fût révélée. Vous ressembliez si peu à tout ce que je connaissais! votre seule vue m'apprit combien de choses me manquaient! Elle me donna honte de moi-même et de L'insouciance j'avais vécu jusqu'alors; mais elle ne m'apprit pas par je péchais , ni par je devais commencer à me réformer, ni pur quel moyen...

Pauvre Golhie ! quelle angélique simplicité! Gardez vous bien de vouloir rien changer en vous ; gardez- voua bien surtout de me rien demander à moi , car ce n'est pas moi qui ai quelque chose à vous apprendre. Voyez ce que je suis.

Vous êtes désolant en effet.

Dites désolé. Vous l'avez vu ce soir. Mais quelle protection de la Providence a pu vous amener près de moi?

Vous le demandez ! je vous avais vu entrer plus agité que de coutume, puis vous vous étiez enfoncé dans le clos, je m'aperçus bientôt que vous aviez disparu. J'avais pourtant ia certitude que vous n'en éliez pas sorti. A la nuit close, com- mençant à redouter quelque malheur, je me tins aux aguets pour m'assurer que vous ne sortiriez pas à mon insu. Il fallait bien, d'ailleurs . que quelqu'un fût pour vous ouvrir la porte de sortie si vous tardiez encore. Notre monde s'écoula. Ma mère , à son heure accoutumée , monta dans sa chambre à coucher en medemandant pourquoi je prolongeais aujourd'hui celte veillée. J'élouffai sa question avec un baiser, et je ne lui répondis pas. Cela fut plus prompt que ma volonté , car j'aurais pu et lui dire la vérité. Mais , quand il me revint que je n'avais rien à lui cacher, il était trop lard. Je m'assis sur le banc de pierre qui garde la porte, comme pour jouir de la beauté de la soirée, écoutant, regardant, ne voyant et n'entendant rien. Enfin, ne sachant comment expliquer cette disparition si prolongée , as- siégée de terreurs irrésistibles, et n y tenant plus, je me misa par- courir le jardin. J'en connais tous les recoins, tous les aspects de jour et de nuit m'en sont familiers , je n'ai point de faiblesses pusillanimes, et pourtant ce soir, à chaque détour , à chaque arbre, à chaque ombre qui se projetait devant moi. j'avais peur.

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J'avançai:- cependant; les autres craintes que j'avais me tenaient lieu de courage contre celle-là. Enfin je vous découvre; mais dans que! état, mon Dieu ! Je voulu courir pour chercher du se- cours, je ne pouvais marcher; je voulus appeler, je ne trouvai plus de voix ; je ne pus que tourner à genoux en nous recom- mandant à Dieu , en priant...

Et en pleurant, Gothie , car vous pleuriez, lui dis je en me jetant à ses genoux et en baisant le bout de ses pieds.

J'eusse mieux fait, oui , j'eusse mieux fait de prendre un baiser coupable sur sa bouche quand je pouvais le faire sans qu'elle le sentît; car ce mouvement , qui partait du cœur, se communiqua au sien , et en fit déborder toute la tendresse qui s'y était amassée depuis longtemps , et que le récit de ce qu'elle venait de faire pour moi avait dangereusement remuée.

Eh bien ! oui , je pleurais , et ce n'était pas la première fois. Voi!à donc à quoi vous réduisez ceux qui vous aiment! me dit-elle en amenant sur ses genoux ma tèle, qu'elle avait prise entre ses deux mains, et en l'enveloppant d'un regard le sourire du bonheur présent nageait dans deux grosses larmes.

Ceux qui m'aiment ! Et qui donc peut m'aimer ici? m'é- criai-je en me relevant en sursaut comme un homme sur qui on viendrait a l'improvisle de jeter du feu.

Ne le voyez -vous pas ? et n'en ai-je pas fait assez?

Vous m'aimez ! vous ! toi !

Moi ! dit-elle en se levant aussi , les yeux baissés et avec une candeur qui donnait de l'assurance à sa voix et une rare noblesse à son maintien.

Elle m'aime !... Mais non , vous vous trompez ! non , cela n'est pas possible!... Vous m'aimer !... Moi, moi, être aimé de Gothie! Ah! vraiment non , vous n'y pensez pas! Rentrez en vous- même , ne craignez pas de m'affliger en me retirant un bonheur qui n'est pas fait pour moi , et sur lequel ma pensée n'a jamais eu la témérité de se poser un instant. N'est-ce pas que cela n'est pas vrai?

Pour toute réponse , elle se mit à verser un torrent de larmes. Peul-êlre était ce un retour quesa pudeur souffrante faisait sur l'aveu qui venait de lui échapper, peut-être était-ce sa dignité ou son amour froissé par l'accueil que cet aveu avait reçu. Quant à moi . rien ne peut rendre l'étal je me trouvais. Les

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ardeurs volcaniques de la puberlé s'attisaient alors clu* moi de toutes les ignorances fécondes en rêveries féeriques , et de toutes les curiosités avides et timides en même temps de la virginité. Aucune de mes sensations n'était encore déflorée , et je ne con- naissais des choses que ce que m'en montrait l'imagination. Être aimé me semblait un bonheur de l'autre monde. Je ne le re- gardais pas comme possible, ni comme supportable dans celui-ci. Loin de le désirer, de le poursuivre, je me contentais de le goûter en esprit ; et , à vrai dire , il me paraissait tellement sur- passer les forces humaines , que je m'en accommodais mieux à distance et comme point de perspective transmondaine que comme d'une éventualité toujours pendante sur moi. Pris au dé- pourvu par la brusque irruption que l'objet de ce rêve lointain venait de faire dans la réalité , j'étais demeuré étourdi sous le coup. La terre vacillait sous mes pieds, les arbres tournaient au- tour de moi ; une sueur froide baignait mon front et mes reinsj ma langue aride cherchait en vain à s'humecter contre mon pa- lais aussi aride qu'elle ; mon sang bourdonnait dans mes oreilles qui tintaient; je me sentais tout pâle et près de défaillir. Je me rattrapai, pour ainsi dire, auxlarmes deGothie, qui me parurent être une rétractation du mot qu'elle avait prononcé, et rendu à la vie par cette pensée que je me hâtai de saisir , j'oubliai mes peines pour courir aux siennes.

Non , Gothie , non, vous n'avez rien dit; reprenez-le, ce mol; je l'ai déjù oublié , je ne l'ai pas entendu. Je savais bien que cela n'était pas, je n'y croyais pas, je n'en veux pas!

Elle s'obstinait à ne me point répondre et à ensevelir dans ses deux mains son visage inondé de larmes. Ce silence me tenait suspendu entre deux espoirs qui étaient aussi deux craintes, car, si je ne me sentais pas la force de supporter le bonheur d'être aimé , je ne me sentais pas non plus le courage d'y re- noncer, maintenant surtout que, remis de mon premier émoi, j'en avais supporté le plus rude assaut. J'étais comme le soldat novice après son premier feu , lorsqu'il en est sorti vainqueur et sain et sauf, tout étonné de me retrouver sur mes pieds, et pris d'un goût soudain pour les émotions du péril qui m'avaient paru si formidables. Cependant les larmes de Gothie et son refus de parler me laissaient de vives inquiétudes.

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Ma présence vous serait-elle devenue odieuse, Golhie? vous ne me répondez pas?

Ce que j'ai dit est dit, répliqua-t-elle avec un singulier mé- lange de tendresse, d'orgueil souffrant, de résignation triste, et même aussi d'admiration pour le sentiment qui venait d'être chez moi le principe d'une méprise qui l'avait offensée.

Eh bien donc ! que le sort en soit jeté! je dirai tout aussi ! Oui, Gothie, et moi aussi, je vous aime ! Oui, et c'est une de ces raisons qui m'ont cent fois fermé la bouche, parce que je ne me sentais pas la force de parler, sinon pour vous dire que je vous aime.

Vous vous trouviez donc bien coupable, de m'aimer?

Je vous aime trop, Gothie, pour me trouver digne d'être aimé; et puis, m'eussiez-vous aimé, je n'avais le droit de rien prétendre, puisque je n'avais le pouvoir de vous rien donner. Mon nom même ne m'appartient pas encore ; songez 5 mon âge, Golhie, et à la dépendance paternelle dans laquelle il me tient lié.

Eh ! qui donc vous a demandé votre nom, monsieur ? en vérité, vous pensez de plus loin que moi.

L'amour était soulagé, rassuré, satisfait par l'aveu que je venais de faire ; la fierté trouvait jour à reprendre ses droits.

Je ne vous admirais pas encore assez, Gothie. Vous avez l'âme grande ; vous voulez, quand vous aimez, ne penser qu'avec votre cœur, et dans l'abandon que vous faites de votre amour, vous dédaignez de rien prévoir au-delà du bonheur présent. C'est être trop magnanime, si vous ne permettez pas à l'homme que vous traitez si magnifiquement, de songer pour vous à ce que vous oubliez ; mais brisons là-dessus. Vous le voyez, Gothie, vous avez voulu que je vous fisse comprendre quelques-unes de ces singularités inexplicables qui vous ont affligée, et, dès le début, je n'ai su réussir qu'à vous offenser. Je reprendrai sous votre influence une vie droite et simple, main- tenant que vous avez abattu ce mur qui nous séparait, et con- tre lequel je ne savais que me briser en m'y heurtant avec désespoir et impuissance.

Aspirant longuement ce bonheur que les amants éprouvent à se parler d'eux-mêmes, nous causâmes ainsi quelque temps, et cet entretien me fit voir combien elle avait l'intelligence et le 12 2

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sentiment élevés au-dessus de son éducation et de son entou- rage. La passion avait fait naître chez elle les idées . et si son esprit, qui ne faisait que de s'ouvrir , manquait encore de lu- mières sur bien des points, du moins il ne manquait ni de vigueur, ni d'audace, ni d'originalité; peut-être même, si j'avais été moins prévenu, lui aurais-je trouvé trop de force de tête pour une jeune fille chez qui la prédominance de ces facultés n'était point justifiée par l'exercice et la culture. J'étais dans l'enchantement ; au moment de nous séparer, je lui de- mandai la permission de baiser sa main; elle me l'accorda, et je partis comme un trait, dans la crainte de ne pouvoir m'ar- racher de ce lieu, si je ne brusquais la faiblesse qui m'y retenait enchaîné. Rendu à moi-même , je sentis alors seulement tout l'effet des paroles que je venais d'entendre, et qui, en présence de Gothie, ne m'avaient fait éprouver qu'une émotion compli- quée d'un certain embarras, et d'une gêne assez marquée. Un homme tout nouveau venait de naître en moi. Aimé! aimé! m'écriais-je dans le délire du bonheur et de l'orgueil ; et il me semblait que tous les échos de la terre et du firmament me renvoyaient ce cri de victoire que mes passions poussaient au dedans de moi : Aimé ! aimé !

Avec ce mot, je sentais entrer dans mon cœur une force indomptable qui appelait la lutte et aspirait à s'exercer sur quelque péril que ce fût. Je courais sans me détourner, à tra- vers les roches, impatient, non d'arriver, mais d'aller. Je laissais au sentier sinueux ses mille circuits. Pour moi, je mar- chais droit devant moi, franchissant, renversant, ne tenant compte d'aucun obstacle, ne voyant, ne sentant, n'entendant que celte enivrante pensée : aimé! aimé ! Après quelques secon- des de cette course à vol d'oiseau, il me sembla que j'éprouvais à la tète, au bras et dans tout le corps, une violente commotion ; c'était une chute de vingt pieds que je venais défaire. Mon front était ouvert, mon visage couvert de sang ; mes mains, mon coude, mon genou meurtris ; mais je ne vivais plus dans la réalité, dans l'espace, dans la mesure ; je vivais dans mon amour, dans mon bonheur, dans l'infini ; les ailes de mon àme emportaient mon corps, et l'eussent fait passer à travers une herse de fer. Je repris ma course avant d'avoir eu le temps de regarder à ce qui venait de m'arriver ; aimé ! aimé ! c'était

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l'événement, c'était la réalité, c'était que se portait toute la sensibilité qui frémissait dans ma chair, et délirait dans mon esprit. Ma chute m'avait jeté sur le chemin d'en bas, qui cô- toyait la rivière ; un pont était là, à quelques pas pins haut ; je n'y songeai même pas, et quand j'y eusse songé, je ne me fusse certainement pas détourné pour si peu ; ne fallait-il pas d'ail- leurs un exercice à cette force nouvelle, dont je me sentais animé? Du lieu et du moment de ma chute sur le chemin au moment je plongeai dans la rivière, il n'y eut que l'intervalle d'un bond. En cet endroit, >e voisinage du moulin le passage était établi, rendait l'eau rapide et profonde, au moins dans la moitié de sa largeur 5 je pouvais donc nager, et c'était avec une triomphante volupté que je sentais sous moi, dompté et réduit à me porter, le gouffre qui ne demandait qu'à m'engloutir. Le frisson qu'excitait la fraîcheur de l'eau me procurait aussi une émotion qui n'était pas sans plaisir 5 aimé ! aimé ! c'était la force qui me soutenait sur les eaux, qui empêchait mon corps de se briser dans les chocs les plus rudes, et qui m'eût servi au besoin à transporter des montagnes.

Le démon qui me poussait en avant ne me lâcha pas quand j'eus repris terre, et je recommençai à travers les haies, les vi- gnes, les chemins creux, les côtes à pic, cette espèce de course au clocher au moyen de laquelle j'étais descendu sur l'autre bord, toujours poursuivi par cette voix qui me criait : Aimé ! el qui me poussait, à mon insu, vers un monde idéal dont je croyais sans doute approcher à chaque pas, en dévorant dans celui-ci l'espace qui s'enfuyait sous mes pieds. Au bout de quelques minutes, je me trouvai dans la ville sans m'y être at- tendu. Arrivé devant une porte connue , je frappai sans mieux savoir ce que je faisais; une grosse fille, qui avait veillé pour m'atlendre, vint m'ouvrir ; c'était celle qui m'avait si souvent rappelé la scène d'Alain etGeorgetle. Je me fusse volontiers jeté à son cou pour l'embrasser. Peu habituée à recevoir de pareils hommages, el surtout à les recevoir de moi, effrayée par mon air égaré, par mes cheveux en désordre, par ma face ensan- glantée, par mes vêlements déchirés et ruisselants, elle recula frappée de stupeur, et laissa tomber son flambeau. Sans aucun doute, elle me crut fou.

Aimé! aimé ! lui criai-je, entends-tu bien ? aimé !

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La pauvre fille, voyant qu'à tout prendre je n'étais pas un fou méchant, et complant d'ailleurs sur la force peu féminine dont le Ciel l'avait douée, s'était remise de son premier trouble. Nous avions gagné tous les deux la cuisine, au bout du couloir d'entrée ; son flambeau était rallumé, et après m'avoir considéré de nouveau d'un air perçait son incurable envie de rire, tempérée par l'inquiétude que lui inspirait l'état elle me voyait :

Je vais vous allumer du feu, monsieur, dit-elle en dépe- çant lestement un fagot.

Du feu ? du feu, à moi ? ah bien oui ! eh ! que veux-tu que j'en fasse, de ton feu? ne vois-tu pas déjà que j'étouffe , entre tes quatre murailles? Tiens, tiens, lui dis-je en lui faisant tou- cher ma maiu brûlante, et en portant la sienne à mon front; tiens, crois-tu maintenant que j'ai besoin de feu ?

La pauvre servante, ne comprenant rien à cette affabilité de manières, à ce tutoiement familier si étrange pour elle dans ma bouche, demeurait tout interdite. J'étais tombé assis sur un grand fauteuil de paille qui se trouvait là.

De l'air ! donne-moi de l'air, si tu veux. C'est de l'air qu'il me faut. Ole-moi ces murs, ôte moi cette maison, ce plafond qui pèsent sur ma poitrine et me suffoquent !

Au même moment, je me levai brusquement, je courus à la porte, je l'ouvris et m'élançai dans la rue avant qu'elle eût eu le temps de pousser un cri pour me retenir. Je l'entendis m'ap- peler à plusieurs reprises, mais j'étais déjà bien loin.

Cependant le plus fort de la crise était passé. L'impression re- nouvelée du grand air, le calme silencieux de la nuit, l'éclat serein du clair de lune, de cette même lune dont l'éclat et la sé- rénité m'avaient mis hors de moi quelques heures auparavant , et poussé à une exaspération dont les autres événements de celte soirée avaient été la suite et l'effet, tout cela exerçait sur moi une action bienfaisante. Mon âme, remise de son premier mouvement d'ébullition, se rasseyait en quelque sorte sur son bonheur. L'accès de frénésie faisait place à l'attendrissement. Je marchais encore, il est vrai, sans m'être dit j'allais; mais était-il besoin que je me le fusse dit? Y avait-il au monde un autre chemin que celui j'étais, un autre but que celui j'allais? Je suivais donc les chemins cette fois, marchant lente-

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ment, me recueillant dans une situation d'esprit qui était en tout l'opposé de celle qui avait signalé mon premier trajet. L'exubérance fougueuse de la vie intérieure n'anéantissait plus pour moi le monde qui m'entourait. Je reprenais au contraire possession de la nature et de moi-même. L'amour dont mon cœur était plein débordait, bien loin de me les voiler, sur tous les objets qui se manifestaient à moi. J'aspirais doucement mon bonheur, non plus en masse et dans sa substance en quelque sorte, mais dans ses détails, dans ses parties, et tout ce que je touchais , tout ce que je voyais, était une partie de mon bon- heur. Tout rempli d'un ravissement tendre, j'eusse voulu ren- dre à l'étoile du ciel qui me regardait en tremblottanl, à l'arbre de la terre qui inclinait sur ma tête ses branches amies, au vent qui m'envoyait des bouffées de parfums champêtres, à toute la création , qui se faisait si douce et si caressante pour moi le bien-être dont ils venaient grossir la source de délices qui abondait en moi. Du fond de mon cœur je leur parlais avec une effusion d'enfant ; un rien m'arrêtait, me passionnait. Parfois un bruit rapide, qui se faisait à mes pieds dans les herbes, m'aver- tissait des frayeurs d'un pauvre petit animal dont mon appro- che avait troublé la quiétude, et qui se sauvait tout effarouché. Pauvre petit ! pourquoi te fais-je peur? Je n'ai que du bon- heur à te communiquer! Je souffrais de voir qu'il se défiât de moi. Je l'eusse rappelé et rassuré si j'en avais su le moyen et c'était une véritable affliction pour moi de reconnaître que, dans cette grande harmonie au sein de laquelle je sentais se marier et se confondre la vie universelle et ma vie, il y avait une langue que je ne savais pas et des êtres que je ne pouvais amènera moi.

C'est à travers ces petits épisodes que j'avançais sans trop m'en apercevoir. Je venais de traverser la rivière sur le pont du moulin, que j'avais dédaigné une heure ou deux aupara- vant, et j'arrivais au lieu de ma chute, lorsque, sur ce lieu même, je vis, à la clarté de la lune, une forme se mouvoir et se tourner vers moi. Nous reconnaître, nous élancer, cela fut plus prompt que l'éclair. Elle se jeta dans mes bras, me serra dans les siens comme si elle eût repris possession d'un bien qu'on voulût lui arracher. Ses deux lèvres se collèrent étroitement aux miennes, et en ce moment il me sembla que je mourais. Ce

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qui s'est passé depuis, je n'en ai jamais rien su. Seulement , le lendemain , ou plutôt quelques heures après, au grand jour, je me retrouvai couché au même endroit, seul; et quand des images confuses, dans lesquelles je ne pouvais moi-même rien démêler, traversaient mon souvenir comme une flèche, je sen- tais un frisson brûlant courir le long de mes reins et remuer mes entrailles. Mon cœur se mettait à battre avec une vitesse qui, bien que mêlée à une sensation délicieuse, me faisait mal et me glaçait d'épouvante. On eût dit que mon sang se souvînt d'une émotion dont mon intelligence avait perdu le souvenir, et qu'il fît parfois des appels à ma mémoire, mais sans pouvoir se faire comprendre ni la remettre sur la voie. Je passai une jour- née fort agitée.

J'avais hâte de revoir Golhie. Le soir, un peu avant l'heure, je montai auprès d'elle. Elle me vit pâle et défait; je la trouvai tendre, mais souffrante et pleurante. Pendant quelques instants nous nous tînmes les mains serrées, tremblant l'un devant l'au- tre, nous regardant et ne nous pariant pas. J'étais assis à l'angle d'une table, elle debout, à côté de moi.

Eh quoi ! lui dis-je enfin , vous pleurez ! qu'avez - vous donc ?

Non, non, répondit-elle en attirant ma tête sur son cœur et en l'y pressant avec abandon; ce n'est rien, je ne regrette rien , je suis heureuse !

Vous ne regrettez rien ! Mais que s'est-il donc passé? L'ange de la pudeur virginale n'avait point eu à s'enfuir au

milieu des derniers événements de la nuit, tant ils s'étaient ac- complis dans le délire, sans volonté et sans connaissance. Ma question marquait le véritable moment de sa défaite , en ame- nant Gothie au point d'avouer cette défaite et de rougir pour la première fois devant moi. Avant de s'envoler, il replia ses deux ailes sur les yeux de la jeune fille, qui se voilèrent pour se dé- rober à mes regards.

Ah ! je comprends ! c'est-à-dire que je suis ce qu'ils ap- pellent là-bas un amant heureux ! C'est donc ce qui me faisait tant souffrir ! 0 Gothie ! m'écriai-je amèrement en tombant à ses genoux , auras-tu pitié de mon exécrable bonheur et me le pardonneras-tu?

Ne parlez pas si haut, dit-elle en jetant un regard furtif

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hors de la tonnelle, on pourrait vous entendre. Je vous -ai dit que je ne regrette rien. Ce que je t'ai donné est à toi, bien à toi, ajouta- 1- elle en déposant un baiser sur mes yeux.

Et je jure de ne jamais m'en dessaisir. Gothie ! fille ado- rable! tout ce que tu peux me donner de toi-même, tu me l'as donné; et pourtant tu ne m'appartiens pas encore, puisque d'autres peuvent disposer de loi, puisque je n'ai pas le droit de me placer entre eux et toi pour te faire une égide de ma main et de mon nom. Permets-moi de contribuer aussi pour ma part à notre bonheur commun, et de le fixer entre nous par des liens que rien ne puisse briser. S'il y a des obstacles, je les vaincrai; je suis fort maintenant. Promets-moi seulement qu'il ne m'en viendra pas de ta propre résistance, et que tu m'aideras à ré- parer mes... non, à achever ce que tu as commencé.

Jamais.

Gothie , il le faut pourtant; tu me le dois. Me vois-tu re- pousser tes dons? D'où te vient cette fierté de ne vouloir rien accepter de moi ? Mais que dis-je , accepter? c'est toi , Gothie , qui dois donner encore. C'est le complément de notre bonheur à tous deux, de mon bonheur à moi que je te demande. Puisque lu veux m'accabler de ta générosité, sois donc généreuse jus- qu'au bout; mets ta personne, ta vie tout entière dans mes mains, et ne me refuse rien après m'avoir tant donné.

Non, non, murmura-t-elle d'une voie étouffée, et sans tourner vers moi ses yeux baissés, mais en faisant un signe de tète qui annonçait une décision bien arrêtée. Et pour se déro- ber à de nouveaux combats, elle s'enfuit en me laissant un ser- rement de main comme confirmation du passé et gage de l'a- venir.

Au bout de quelque temps, elle revint.

11 est donc bien vrai que lu es là, près de moi, dit-elle en passant, comme elle aimait tant à le faire, ses deux mains ca- ressantes sur mes tempes et dans mes cheveux. Deux fois hier je l'ai cru irréparablement perdu pour moi. Je t'avais vu, quand tu me quittas , bondir tout au travers de ces buissons et de ces rampes impraticables. Je te suivais du regard avec des transes mortelles; j'aurais voulu crier pour te retenir; mais, quand ce cri put soulever le fardeau d'angoisses qui l'étouffait, il n'était

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plus temps, j'avais vu ta chute. Je me précipitai sur tes traces; j'arrivai à l'endroit... il n'y avait plus que des taches de sang. Je les suivis par le travers du chemin jusqu'à la rivière, et mon cœur se serra ; personne ! Je descendis le cours de l'eau, et je courais depuis longtemps, lorsque je m'avisai de cette idée que je devais avoir dépassé de bien loin le point le courant pou- vait t'avoir porté. Je remontai pas à pas, fouillant toutes les brèches que la rivière a creusées dans ses rives, toutes les touffes d'aulnes, de saules et d'arbustes qui pouvaient arrêter et cacher un objet... Je regagnai ainsi mon point de départ. Arri- vée lu, je sentis la mort me glacer le cœur. Je n'avais plus la force de faire un pas. Je demeurai sur la place, debout, immo- bile, l'œil fixé sur l'eau que je regardais sans la' voir. Dieu ne voulut pas sans doute que j'y mourusse, puisque ce fut qu'il te ramena et te rendit à moi.

Ainsi elle parlait, et nous nous étouffions de caresses. Que vous dirai-je encore? Le bonheur ne se raconte pas. Les jours s'écoulaient, et chaque jour Gothie me devenait plus chère. Une seule chose me faisait parfois de la peine : auprès de Gothie j'oubliais tout ce qui n'était pas elle; elle, au contraire, depuis que s'était élargie la sphère son âme avait vécu enfermée jusque-là, elle la trouvait trop étroite et s'efforçait d'en sortir. Elle montrait une grande avidité d'apprendre et de se former sur le modèle des femmes dont elle supposait que je cultivais la société à Paris. Elle s'exagérait les avantages que donne à ces dames l'éducation qui les a formées. J'avais bien de la peine à lui faire entendre que le meilleur profit qu'on en pût tirer était d'employer le peu de lumières qu'on avait acquises à la re- faire soi-même tout entière, et que les femmes les mieux éle- vées étaient celles qui avaient conservé ou acquis , si ce mot n'est point absurde, le plus de simplicité et de naturel. Je la voyais avec regret perdre de vue le charme natif attaché à tout ce qui était l'expression vraie de sa propre nature pour courir après un mérite plus coquet et emprunté. Il ne lui suffisait plus d'être bien , il fallait qu'elle le fût d'une certaine façon. Elle se regardait et se jugeait avec l'œil et les pensées d'autrui ; aussi pouvait-on remarquer que sa tenue était plus étudiée. Elle s'ob- servait en parlant; et cette petite ambition féminine avait été jusqu'à lui faire prendre en dédain son ravissant costume, dont

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elle réformait maint ajustement pour le rapprocher autant que possible de celui de la ville.

Reste ce que lu es, lui disais-je, puisque tu n'as pas be- soin d'être autre chose pour plaire. Ce que tu es te distingue des autres femmes naturellement, sans opposition affectée et dis- gracieuse; ce que tu veux être te mettra au niveau de celles qui ne t'égalent pas aujourd'hui. Pourquoi imiter ! Pourquoi t'oc- cuper de ce que sont ou de ce que font les autres? Leurs mé- rites, si tant est que ce soient des mérites que tu veuilles copier, t'iront-ils mieux que les tiens? Et puis , quel mérite peut-on avoir à soi quand on a cessé d'être soi ? Voudrais-tu me faire croire que lu as l'esprit faux? Peu de femmes ont l'esprit juste, précisément parce qu'elles ont pris celte habitude de régler leur conduite et leur manière d'être en tout, non pas sur leurs aptitudes ni sur les lumières de leur raison et de leur con- science, mais sur des préceptes ou des exemples courants qu'elles n'examinent pas , attendu qu'ils sont reçus , et qu'elles seraient bien embarrassées de concilier entre eux. Quelle école pour l'intelligence que ce pêle-mêle de leçons contradictoires, toutes aussi impérieuses les unes que les autres , et sur les- quelles il faut bon gré mal gré régler les moindres circonstances de sa vie! Veux-tu disloquer ton bon sens, ton bon cœur, tout ce qu'il y a de bon et de sain en toi, pour l'adapter à ce patron décousu? Veux-tu abdiquer ta conscience et ton goût pour te laisser gouverner par des conventions? Veux-tu faire disparaî- tre sous ce plâtrage artificiel ma Gothie tant aimée, cette Go- thie des premiers jours , qui est la seule que j'aime et que je doive aimer toujours?

Elle ne voulait rien, la pauvre enfant ; elle allait irrésistible- ment où va son sexe, à la vie factice , aux fausses apparences , aux dehors trompeurs. Elle se déformait et se gâtait à plaisir. Le sentiment de la rivalité venait de naître en elle, et déjà l'envie de plaire, née de l'amour, usurpait dans son âme une grande place à côté de l'amour. Pour moi, tout au contraire, j'oubliais de plus en plus à ccjlé d'elle tout ce qui n'était pas elle. Mon père me rappelait par des lettres pressantes et réité- rées. J'employais mille moyens pour gagner du temps; pour- tant sa santé s'affaiblissait, et j'avais pour lui l'affection la plus tendre» Mais comment quitter Gothie! Malgré les petites con-

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trariétés dont je viens de parler, j'avais tant de plaisir à voir son esprit, si hardi, d'ailleurs, et si vif, se développer devant moi et en partie par mes soins! Elle s'y prêtait avec beaucoup de zèle. Un jour qu'elle me faisait raconter toutes ces souffran- ces du passé qui étaient si loin de moi, eu jouant avec un cor- don qui pendait à mon cou , elle fit sortir de sa cachette le médaillon qui y était suspendu :

Tu l'as encore? dit-elle avec une surprise tendre, en me montrant le petit fragment de ceinture que j'y avais en- fermé.

Je l'ai conservé en faveur du présage.

Il fallut alors lui dire l'histoire de ce chiffon depuis qu'il était dans mes mains , et celte soirée mémorable il avait arrèlé mon départ. Tout en m'écoutant, elle ouvrait le médaillon , et tirait de dessous le verre un morceau de papier soigneusement plié qui partageait avec le fragment de ceinture les honneurs de ce reliquaire. C'était la ligne d'écriture que j'avais détachée de la feuille je l'avais trouvée, et que je conservais éga- lement.

Qu'est-ce que cela? dit-elle en reconnaissant son écriture, et comment est-ce venu en tes mains.

Je recommençai cette autre histoire ; mais elle ne me laissa pas le temps de finir.

Tu vas m'apprendre l'orthographe, s'écria-t-elle; je veux savoir l'orthographe.

Et elle alla toute glorieuse dire à sa mère : Je vais savoir l'orthographe!

Les choses furent disposées pour cela. Tous les soirs, à l'heure le monde s'en allait, et après la porte fermée, nous nous mettions à l'étude. La mère, pendant quelques jours, relarda son coucher, pour s'endormir à côté de nous. Mais celle ombre de surveillance, qu'elle jugeait d'ailleurs superflue, apportait un trop grand dérangement dans ses habitudes, et bientôt elle prit celle de nous souhaiter le bonsoir au moment nous ouvrions nos livres. Nous nous asseyions alors sur cette même banquette de velours jaune dont j'ai parlé , au coin de cette même table sur laquelle j'avais un jour déposé si grossiè- rement mon argent, et maintenant je m'estimais heureux de répandre mes livres et la science que j'y avais puisée.

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Mais combien de temps voie à la table par la banquette !

Ce temps précieux que nous gaspillions si bien s'en vengeait en s'enfuyant rapidement et en emportant avec lui nos beaux jours. L'état de mon père s'aggravait à chaque instant; je ne pouvais sans impiété prolonger mon absence. La malignité commençait d'ailleurs à être éveillée sur mes assiduités , qui succédaient à une vie si sauvage. La mère elle-même , malgré les dispositions incrédules dont elle était prémunie à cet égard, avait sans doute fait quelques découvertes ; elle nous regardait souvent d'un air la tristesse et le reproche se mêlaient à l'expression d'une tendresse abusée. Il est probable qu'elle avait fini par ouvrir l'oreille aux confidences que la banquette lui envoyait dans sa chambre à coucher, qui. placée au-dessus de notre tête, communiquait par l'escalier, comme par un tuyau acoustique, avec la pièce nous étions. Je n'en doutai pas car un jour que je m'étais armé d'un marteau et de clous pour fermer la bouche aux sylphes criards qui s'étaient logés dans les ais disjoints et vermoulus du meuble coupable :

C'est très-bien fait, dit-elle, mais vous vous y prenez un peu lard.

Le remords prenant tantôt la figure de mon père mourant sans moi, tantôt celle de cette mère affligée et n'osant se plain- dre, tantôt enfin celle de cette jeune fille dont ma passion insen- sée avait en quelques jours dévoré l'avenir, le remords m'assié- geait de tous côtés, et entrait dans mon âme comme dans une foileresse démantelée. Il était temps de partir, quitte à revenir plus lard et à tout réparer s'il était possible de fléchir la réso- lu'.ion de Golhie. Pour mon compte, quoique navré d'avance par le sacrifice que j'allais faire , j'en avais pris mon parti. Mais comment y préparer Gothie? Le coup fut rude. Elle le supporta bien cependant. Seulement, la veille de mon départ , elle m'arracha la promesse que je viendrais lui faire un dernier adieu le lendemain. Je n'eus pas la force de Ialui refuser. Comme je lui avais donné le droit et l'habitude de compter sur ma pa- role comme sur un fondement inébranlable, je ne sus pas non plus prendre sur moi la salutaire déloyauté de la tromper celle dernière fois.

J'arrivai à l'heure dite et j'allai me cacher dans une tonnelle afin d'éviter l'éclat d'une scène de désolation s'il se pouvait.

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Précaution inutile ! Elle vint me trouver les yeux rouges et gonflés , s'assit à côté de moi en s'efforçant de sourire, prit ma main, voulut me parler, et ne laissa échapper que des larmes. Elle se faisait violence néanmoins pour les contenir, et je l'ex- hortais au courage en la couvrant de baisers. Elle fît de son mieux , mais ses larmes ne pouvaient pas rentrer et lui fai- saient autant de mal que si elle les eût retenues. Je finis par l'engager à les laisser couler une bonne fois j la pauvre enfant ne pouvait ni pleurer ni se contenir. Sa poitrine haletait con- vulsivement, et sa respiration brisée sortait à intervalles rapi- des avec un bruit sifflant et saccadé. Après lui avoir laissé le temps de se remettre, je lui donnai pour la quatrième fois au moins un baiser qui devait être le dernier.

Sois raisonnable, lui dis-je. Tu me reverras avant peu, je te le promets. Essuie les yeux et précède-moi de quelques minutes. Si l'on voit que tu as pleuré, il ne faut pas du moins que l'on voie que c'est avec moi.

Elle se jeta à mon cou , me donna un baiser qui ne voulait pas finir, et quand elle retomba épuisée sur mes genoux, elle reprit une force soudaine , partit brusquement et s'enfuit tout droit sans regarder derrière elle. Cet effort violent était con- forme à ce que je connaissais de son caractère décidé. Un peu après je la suivis , et j'entrai dans la maison pour dire , en passant , adieu à sa mère.

Allez voir, me dit l'excellente femme en me montrant, toute consternée, la pièce voisine. Allez voir.

Mon cœur se serait fendu à ce spectacle qu'elle me donnait elle-même, si l'homme du jardin et du char-à-bancs n'eût élé qui me regardait d'un air soupçonneux et haineux. La vue d'un homme presque menaçant me rendit toute mon énergie. J'entrai avec assurance dans la salle qu'on m'indiquait. Gothie, la face noyée dans ses larmes , les joues enflammées , les che- veux en désordre, éclatait en sanglots et se roulait sur le pavé. Comme je lui avais pris la main avec tendresse et lui balbutiais quelques mots d'encouragement :

Qu'on me laisse pleurer, disait-elle à mots entrecoupés et du même ton que si elle eût demandé la vie. Qu'on me laisse pleurer! laissez-moi tous !

Et elle nous repoussait , moi, sa mère et l'homme qui m'avaient

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suivi. Je ne pouvais la quitter ainsi. Je iui prodiguai les con- solations en lui parlant comme si je m'étais mépris sur la cause de ses transports ou si je ne Pavais que vaguement soupçonnée, je n'espérais guère, avec ce faux-fuyant, faire prendre le change à ceux qui m'écoutaient , à la mère surtout. Mais, aux yeux de l'homme du moins, il fallait bien que celte cause ne pût passer pour avouée, et que, si l'amour de Golhie parais- sait, sa faule demeurât un mystère. Enfin, après une heure de ce rôle pénible j'épuisai tout ce que j'avais de sang-froid et d'adresse, Golhie elle-même paraissant un peu calmée, je serrai sa main une dernière fois , et je partis. Quand je fus en bas des rochers , je me retournai pour jeter un coup d'œil sur ces lieux je laissais toute mon âme. Golhie était à la fenêtre de sa chambre, elle était montée pour me suivre des yeux. Je la vis tout éplorée en m'envoyant des signes avec la main, comme si elle eût voulu me jeter son cœur. Je portai mes deux mains sur le mien, j'ouvris les bras, et je disparus au tournant du chemin.

Je trouvai mon père presque mourant, et ma présence ne put adoucir que le dernier mois qu'il eut à passer sur cette terre. Pendant six aulres mois, je donnai cours à l'affliction que ine causait celle irréparable perle. Ma santé à moi-même s'en trouvait sensiblement altérée, et si l'activité d'une passion que l'absence n'amortissait pas n'eût fait quelque diversion à cette tlouleur, peut-être eussé-je fini par inspirer aussi des inquiétu- des. Dans cet intervalle, Golhie m'écrivait ; elle cherchait à me consoler. Ses premières lettres me pressaient vivement de re- venir la trouver. Je lui fis comprendre que ma douleur n'était point un jeu , et que dans un pareil moment je ne me trouvais apte à goûter aucun plaisir, même celui de la voir ; qu'alors même que celle marque de respect envers la mémoire de mon père n'eût pas été un devoir, elle serait restée un besoin pour mon cœur filial. Cependant , au bout de six mois, les médecins eux-mêmes m'ordonnèrent de me distraire el de voyager si je le pouvais. J'écrivis à Golhie pour lui annoncer qu'elle allait me revoir el pour lui faire connaître le jour de mon arrivée.

Nous étions dans la même saison qui m'avait vu arriver à Bellac un an auparavant. Je traversais ces mêmes campagnes désertes , sombres et mornes en dépit du printemps , mais dans

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une disposition d'esprit bien différente. Mon cœur oppressé, étouffé dans son deuil , se dilatait au souvenir de ces émotions dont la source obstruée depuis si longtemps allait se rouvrir pour moi. 11 n'était pas jusqu'à la tristesse des paysages que je voyais se dérouler sur mon passage qui n'apportât quelque soulagement à la mienne. Au débarqué, on me remit un billet qui m'attendait depuis le matin. C'était un mot de Gotbie; l'or- thographe y était parfaite.

* Ne venez pas me voir, écrivait-elle, plus tard vous com- prendrez pourquoi. Je dois faire une course demain à quelque dislance d'ici; nous nous verrons au retour, si vous voulez venir m'allendre, vers huit heures du soir, à... « (Elle me dési- gnait une de ces huttes de vignerons qui sont assez nombreuses dans les champs du Limousin , et qui servent à abriter les in- struments de culture et le cultivateur lui-même, lorsqu'il est surpris par le mauvais temps.)

Tout intrigué par cet air de mystère . je devançai l'heure de longtemps au rendez-vous. 11 faisait déjà presque nuit lorsque j'y arrivai, et bientôt je ne pus rien voir à vingt pas de dis- tance. Cette obscurité , qui m'empêchait de découvrir Gothie de loin, ajoutait à mon impatience. A défaut des yeux je tendais mon ouïe vers l'horizon ; mais le vent, qui soufflait vers moi, ne m'apportait d'autre bruit que le sien propre. Mon sang bouil- lonnait , mes yeux étincelaient. Enfin, je crus discerner le mou- vement mesuré d'un pas léger et furtif. Je m'élançai, puis m'arrêtai pour écouter encore. Le bruit approchait. Bientôt je pus distinguer le frôlement de la robe. Je courus moi-même dans celte direction.

Gothie !...

C'était bien elle! Je l'avais saisie dans mes bras et je la pres- sais sur mon cœur. Elle reçut mon baiser, mais elle ne me le rendit pas. J'attribuai cette apparence de froideur à l'excès de l'émotion.

Entrons ici , dit-elle en m'entraînant vers la hutte. La voyant si maîtresse d'elle-même et de moi :

Qu'y a-t-il ? m'écriai-je en l'attirant à moi avec tendresse : mais au lieu de céder elle recula.

J'ai reçu votre dernier baiser , me dit-elle en cherchant à affermir sa voix.

RFATK DE PARl^ fH

Mon dernier baiser ! Que veux-tu dire ?

Je veux dire que ceux que vous voudriez bien m'accorder encore ne m'appartiennent plus, et qu'ils seraient coupables.

Gothie, lu uses d'une plaisanterie cruelle. M'aurait-on calomnié auprès de loi , et ma loi éprouvée ne l'est-elle pas un plus sûr garant que des paroles malveillantes ? Mes baisers ne l'appartiennent plus ! ils seraient coupables ! Et quand donc t'ont-ils mieux appartenu et ont-ils été moins coupables qu'au- jourd'hui ? 0 ma Goihie ! j'ai encore ce médaillon toi-même as déposé un oracle moins menteur que lu ne le croyais. J'ai payé de six mois de douleurs et de larmes qui ne sont pas encore taries le pouvoir de faire qu'il ait dit vrai. Sera-ce loi maintenant qui voudras me faire perdre le bénéfice de celte irré- parable affliction ?

On ne vous a pas calomnié , et je n'ai pas cessé de croire à vous plus qu'à moi-même. Moi seule ai fait tout le mal j je me marie.

Vous vous... mariez ! m'écriai-je en reculant de stupéfaction. Tu es folle ! tu mens ! Cela n'est pas , cela ne sera pas ; tu sais aussi bien que moi que cela n'est pas possible.

Cela sera pourtant, dit-elle tristement, mais avec fermeté. \olre liaison n'était pas un avenir pour moi , et cependant il me faut bien songer à m'assurer un avenir. Ah ! vous ne savez pas ce que j'ai eu à supporter pendant votre absence, el combien j'ai durement expié !

Mais ne suis-je pas ici pour tout réparer, pour assurer cet avenir? Pourquoi le confier à un autre que moi ? Que dans un premier enthousiasme vous me l'ayez refusé l'année dernière, si je ne l'ai pas trop compris , du moins je l'ai excusé ; mais au- jourd'hui , Goihie ! aujourd'hui !

Je veux être jusqu'au bout sincère avec vous comme vous m'avez appris à l'être. Pour comprendre, l'année dernière , quelle distance semée d'invincibles obstacles nous séparait, je n'avais pas attendu que l'aveu vous en échappât. J'étais très- convaincue que rien ne vous serait impossible pour aplanir ces obstacles. Mais ce que j'avais fait pour le plaisir de vous voir heureux par moi, je ne voulais pas en faire pour vous une source de tourments et de luîtes pénibles; c'eût été vous faire acheter trop cher le peu que j'avais trouvé à vous donner, il

32 Kl. VU. !jF PARIS.

était juste d'ailleurs que, puisque j'avais accepté une position qui n'avait des périls que pour moi, je ne compromisse de repos que le mien. Enfin, comme je n'avais fait que céder aux entraî- nements de mon cœur, je ne me sentais pas le droit de recueillir de ma faute un autre fruit que le bonheur même qui y était attaché , et j'écartais tout ce qui eût pu, devant ma conscience, déjà assez troublée, lui donner, même après coup et à tort,

l'apparence d'un calcul Ne m'interrompez pas. Aujourd'hui

peut-être aurez-vous le droit de dire que je cède à des calculs ; j'ai mérité le reproche et je l'accepte. Mais , s'il est une chose sur laquelle je compte encore pour espérer que je ne serai pas entièrement déchue à vos yeux , c'est cette sincérité que je vous ai promise et sur laquelle je vais m'exécuter. Depuis six mois la malignité publique n'a cessé de sévir eontre moi, et je n'ai pas, comme vous tout à l'heure, le bonheur de pouvoir dire qu'on m'a calomniée. Je n'ai rien répondu à celte malveillance trop fondée , je n'ai rien à lui répondre , mais j'ai à la confon- dre, si je le puis. Accepter vos offres généreuses, ce ne serait la museler qu'imparfaitement pour l'avenir, et ce serait accep- ter ses flétrissures pour le passé. Ce serait d'ailleurs , sans par- ler des trop nombreux et trop légitimes motifs que je pourrais vous fournir pour justifier tôt ou lard les regrets que vous inspirerait une union disproportionnée , ce serait vous exposer peut-être à quelques légères atteintes d'un ridicule qui, pour venir des sols, n'en est pas moins cruel. Je ne veux pas vous faire faire un mariage qui passerait pour une dernière folie destinée à effacer les autres. Vous voyez donc que, si vous pouvez beaucoup contre vous . vous ne pouvez rien pour moi. Ce que vous m'offrez, vous ne l'avez pas en votre pouvoir. Pour ramener l'opinion ou pour lui imposer silence , j'ai beaucoup plus à attendre d'un homme qui ne vous vaudra pas, mais qui sera du pays , qui y sera honoré, dont le nom seul y fera auto- rité et commandera le respect, et dont l'estime bienveillante, venant me chercher au milieu des nuages qui ont obscurci ma renommée , sera un démenti imposant donné à des bruits dont tout le monde se fait le porte-voix et dont personne ne se fail garant. Un honnête homme, un homme considéré qui se fera garant du contraire, et qui, bien que prévenu par la rumeur publique , ne craindra p^s de rendre gratuitement son honneur

RENTE DE PÀKiS. ZZ

solidaire du niien, cet homme qui ne sera pas soupçonné de me faire, par un scrupule de délicatesse presque obligée, le sacri- fice de son avenir , sera seul armé contre les mauvais propos d'une autorité suffisante pour couper court au crédit qu'ils obtiennent et pour les faire tourner à la confusion de leurs auteurs. Eh bien ! cet honnête homme, je l'ai trouvé ; vous le connaissez; il assistait à nos adieux. Il va sauver l'honneur de notre maison de la déconsidération qui l'a déjà enlamé. Il va sauver ma mère du désespoir. A ce double titre je lui dois trop et il m'est trop nécessaire pour que je réponde à la générosité dont il a fait preuve envers moi par une mystification. Je vais le tromper, je le sais, à l'égard du passé du moins; mais je n'aurai pas l'indignité d'abuser de sa bonne foi confiante au- delà de ce qui est strictement nécessaire pour sa sécurité et pour la mienne. Dès ce moment je me regarde comme sa femme , et si jamais vous m'avez aimée, prouvez-le-moi en l'oubliant complètement désormais devant moi.

Ce n'était pas le cœur d'une femme, c'était la tète d'un homme qui m'opposait une semblable réponse. A un parti si résolument pris et si bien raisonné il n'y avait pas d'objection possible; j'étais anéanti.

Tu veux que je m'arrache le cœur de la poitrine, dis-je à Gothie, sois satisfaite. Je ne reculerai pas, même devant la mort, pour te prouver , comme tu dis, que je t'ai vraiment aimée. Tu t'es crue généreuse, un instant tu t'es crue capable de te sacrifier à ton amour. Ta force, qui n'était qu'une fumée d'enthousiasme , t'a abandonnée à moitié chemin. Je t'avais sacrifié l'orgueil et la vanité; toi, c'est à ces choses que tu me sacrifies. Soit : c'est donc à moi maintenant d'accepter le sacri- fice et de te montrer comment on l'accomplit jusqu'au bout. Va, si cet homme qui a été témoin de nos adieux a pu un instant se croire dupe , je suis arrivé , moi , pour être témoin de son triomphe , et il aura lieu de demeurer convaincu que c'est moi qui suis dupe en effet. J'accepterai sciemment ce rôle injurieux, et si le désespoir concentré dans mon cœur se prend à ronger sa prison vivante et silencieuse, je n'irai troubler de ses éclats la joie de personne ; c'est là, je crois , la preuve que tu deman- des. Oui, Gothie , oui , je t'ai aimée , oui , je t'aime encore , et je t'aimerai aussi longtemps qu'il le faudra .

4.

f| REVUE DE PARIS.

J'avais bien des choses à lui dire encore, mais les sanglots me coupèrent la voix. C'était à mon tour de pleurer : je payai 'largement cette dette. Elle pleura aussi, moins que moi cepen- dant, mais elle ne fut pas ébranlée.

Tu te fais du mal, me dit-elle en reprenant une fois encore ce langage caressant, et pourtant ce n'est pas loi qui perds le plus. Va, sois bien assuré que je n'ai jamais mieux apprécié ce ;i quoi je renonce , et que je sens profondément combien je vaux moins que je ne valais quand je n'avais pas une pensée qui ne se rapportât à toi. Mais il le faut, il le faut, adieu. Sois fidèle au souvenir de la jolie fille d'hier, et ne méprise pas trop la triste dame de demain.

Elle me tendit la main et disparut. Vous devez me connaître assez à présent pour que je n'aie pas besoin de vous dire quels transports de fureur éclatèrent après son départ, quels trans- ports de tendresse vinrent se croiser avec ceux-là, et quelles intermittences de calme plat et d'abattement me reposèrent des uns et des autres. Tantôt je méditais d'appeler mon rival en duel, tantôt de l'assassiner en pleine église et d'enlever Gothiv ou de mourir sur la place avec elle ; tantôt , au contraire, je me prosternais dans la poussière qu'elle avait foulée, et j'ado- rais, en pleurant, ses volontés. D'autres fois je lui prodiguais le mépris , et je me détournais de son souvenir avec dégoût.

Je ne rentrai dans la ville que le lendemain malin. La noce traversait la rue. Tant que je pus apercevoir le cortège, je de- meurai glacé d'horreur. Puis tout à coup je me mis à éclater de rire ; j'ouvris mon médaillon J'en tirai ie fragment de cein- ture , je le lançai en l'air et m'amusai à le poursuivre en soui- llant pour l'empêcher de tomber, comme font les enfants avec des papillons de papier. J'étais fou ; on me ramena chez moi . le médecin m'administra de cop euses saignées, et le lendemain je me retrouvai avec la fièvre et une sorte de délire tendre qui me faisait toujours pleurer. Bientôt cependant je pus me lever et l'on me permit de sortir. Le médecin , homme habile, avait tout guéri , excepté mon chagrin et mes pleurs.

Le mari de Golhie était un noble campagnard assez borné, mais en qui les habitudes d'une vie de paysan n'avaient pas éteint les prétentions héréditaires. S'il ne croyait pas déroger en cultivant lui-même ses rhamps, il ne se souciait pas d'ad-

REVUE DE PAR1>. 5j

joindre au noble domaine patrimonial le pauvre petit manoir qui lui eût rappelé sans cesse les gâteaux et le laitage d'où il avait tiré sa femme. Il le mit en vente, et je Tachetai, mais pour le démolir. J'allai suivre moi-même, en pleurant, les progrès de ce travail, et chaque pierre qu'on arrachait me semblait déchirer mes entrailles. Je les fis toutes disséminer au loin. La hache continua sur les arbres ce que la pioche avait commencé sur les pierres. La mine acheva ce que la hache n'avait pu faire. Tout fut bouleversé, détruit, anéanli; j'aurais comblé le lit de la rivière si je l'avais pu. Les habitants ve- naient souvent contempler d'en bas les effets de celle fureur sauvage. Ils suivaient du regard, avec une sorte de stupéfac- i ion, l'œuvre d'extermination qui s'accomplissait sur ce paisible théâtre de leurs plaisirs , et l'homme désolé qui y présidait.

L'ironie vint les dédommager. Ne voyanl pas tarir la source qui coulait de mes yeux, ces butors m'avaient surnommé M. Jean de la Fontaine. C'était un sobriquet qu'ils croyaient avoir inventé pour moi. Malgré l'intention narquoise qu'ils y avaient mise, je ne sentais aucune irritation à le leur entendre prononcer. J'en éprouvais même quelque soulagement en me rappelant combien l'homme dont c'avait été le nom était de ceux qui ont su aimer. Mon imagination se berçait dans la fa- ble des deux Pigeons et s'arrêtait souvent sur ces derniers \evs si doux, si amoureusement tristes, et que déparent seulement quelques fadeurs pastorales et mythologiques qui sont le lieu commun poétique du temps :

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines. Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau : Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé; je n'aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors , Contre le firmameut et la voûte céleste

Changé les bois, changé les lieux, Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l'aimable et jeune bergère ,

P«wr qui, sous le fils de Cythère,

Si

RE VIE DE PARIS.

Je servis engagé par mes premiers serments. Hélas ! quand reviendront de semblables moments ? Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète? Ah ! si mon cœur encore osait se renflammer ! Ne senlirai-je plus de charme qui m'arrête ? Ai-je passé le temps d'aimer?

Eh bien ! et après ? dit la baronne qui avait continué d'é- couter, tandis que le conleur avait cessé de parler.

Après? madame, eh! que voudriez-vous encore! Tout n'est-il pas fini? Ah ! c'est la conclusion qu'il vous faut sans doute ? Mais je vous ai dit que cette histoire ne concluait pas.

Au fait, répondit-elle, cela vaut autant qu'une histoire qui conclut dès la première page et qui ne finit pas... Mais pourtant, ce temps d'aimer dont parle La Fontaine se trouva - l-il aussi passé pour vous ?

Madame !...

Auguste Bussière.

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ESQUISSES MUSICALES.

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LE VIOLON.

Les instruments sont l'écho de la voix , de même que la voix est un écho de l'âme et une émanation de Dieu. Quand l'homme chanta . il fit une chose naturelle ; il mit tout simplement en jeu des ressorts dont son organisation physique était douée, afin d'exprimer les sentiments qui l'agitaient. Quand l'homme in- venta des instruments, il ne fit qu'obéir aux lois de l'analogie, qui l'invitaient à modeler sur lui-même des effets semblables ou dérivés. Sans doute il imita aussi la nature qui l'entourait . il écouta pour les recueillir tous les sons qui bruissaient à se^ oreilles , il surprit aux oiseaux leur ramage, aux ondes leur murmure, aux forêts leur sourd gémissement; mais, suivant toute apparence, l'homme dut s'écouter d'abord lui-même, comme le plus noble de tous les échos. S'il est vrai que l'in- vention de la flûte soit due à l'exemple du vent sifflant dans les roseaux, très-certainement la première corde qui vibra sur le bois sonore, répondit par une affinité sympathique à l'accent de la voix humaine.

L'origine première du violon est restée jusqu'à ce jour fort incertaine et comme enveloppée d'un voile mystérieux. Pour parler le langage vulgaire , nous dirons qu'elle se perd dans la nuit r/es temps. Surtout depuis que le violon s'est élevé au

51 REVUE DE FAHlS.

Je servis engagé par mes premiers serments. Hélas! quand reviendront de semblables moments? Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète? Ah ! si mon cœur encore osait se renflammer ! IS'e senlirai-je plus de charme qui m'arrête ? Ai-je passé le temps d'aimer?

Eh bien ! et après ? dit la baronne qui avait continué d'é- couter , tandis que le conleur avait cessé de parler.

Après? madame, eh! que voudriez-vous encore! Tout n'est-il pas fini? Ah ! c'est la conclusion qu'il vous faut sans doute ? Mais je vous ai dit que cette histoire ne concluait pas.

Au fait, répondit-elle, cela vaut autant qu'une histoire qui conclut dès la première page et qui ne finit pas... Mais pourtant, ce temps d'aimer dont parle La Fontaine se trouva - l-il aussi passé pour vous ?

Madame !...

Auguste Bissière.

ESQUISSES MUSICALES.

LE VIOLON.

Les instruments sont l'écho de la voix , de même que la voix est un écho de l'âme et une émanation de Dieu. Quand l'homme chanta . il fit une chose naturelle ; il mit tout simplement en jeu des ressorts dont son organisation physique était douée, afin d'exprimer les sentiments qui l'agitaient. Quand l'homme in- venta des instruments, il ne fit qu'obéir aux lois de l'analogie, qui l'invitaient à modeler sur lui-même des effets semblables ou dérivés. Sans doute il imita aussi la nature qui l'entourait . il écouta pour les recueillir tous les sons qui bruissaient à ses- oreilles , il surprit aux oiseaux leur ramage, aux ondes leur murmure, aux forêts leur sourd gémissement; mais, suivant toute apparence, l'homme dut s'écouter d'abord lui-même, comme le plus noble de tous les échos. S'il est vrai que l'in- vention de la flûte soit due à l'exemple du vent sifflant dans les roseaux, très-certainement la première corde qui vibra sur le bois sonore, répondit par une affinité sympathique à l'accent de la voix humaine.

L'origine première du violon est restée jusqu'à ce jour fort incertaine et comme enveloppée d'un voile mystérieux. Pour parler le langage vulgaire , nous dirons qu'elle se perd dans la nuit des temps. Surtout depuifl que le violon s'est élevé au

58 R1VUE DE PARIS.

rang d'une véritable puissance , depuis qu'il s'est constitué une sorte de royauté, on a prétendu lui créer une généalogie tout à fait illustre. La sagacité de la science, non moins que l'ima- gination des artistes , s'est lancée à son encontre dans le champ des conjectures les plus merveilleuses. Pour lui trouver des ti- tres, l'histoire et la fabie ont été mises à contribution; sur la foi de quelques monuments antiques . on l'a prêté en attribut aux dieux et aux personnages les plus honorés de l'ancienne mythologie. Sur plusieurs médailles et pierres gravées, on voit représentés, en effet, Apollon, Amphion et Orphée jouantd'une espèce de viole ou violon à cinq cordes avec un archet sembla- ble au nôtre, et tout à fait différent du plectrum des anciens. Mais ces monuments offrent-ils un cachet d'authenticité bien irrécusable? Ne seraient-ils point plutôt apocryphes et imagi- nés sans doute par quelque défenseur excessif et jaloux de la gloire d'un instrument aimé ?

Selon toute vraisemblance , le violon n'a pas été autre chose, en principe, que la lyre des anciens, perfectionnée depuis par les modernes. Quoi qu'il en soit, on ne saurait refuser à cet instrument quelque chose de divin , et il paraît hors de doute qu'il ait été en possession, même sous sa forme la moins par- lante, du culte le plus éclatant et le plus assidu parmi les hom- mes. Sa structure simple, ingénieuse, commode, aussi bien que la puissance de ses effets, le recommandaient sans peine à l'attention des virtuoses de tous les pays et de toutes les épo- ques. Les transformations mêmes qu'il a subies dénotent la fé- condité de sa nature et la variété de ses ressources. L'universa- lité de sa pratique dit assez l'excellence de son organisme.

En France, le plus ancien violon connu apparaît environ vers le ixe ou Xe siècle, sous la forme rustique du rebec, lequel était armé de trois cordes seulement, ré, la , >m, et se mettait enjeu au moyen d'un petit archet. Ainsi taillé dans son vête- ment primitif, le rebec n'avait point un air fort brillant , en vérité ; il ressemblait quelque peu à un battoir échancré par les quatre angles ; mais , malgré celte chétive apparence , l'agreste violon de nos bons aïeux n'était point pour cela sans mérite ; il faisait aussi bien l'honneur et la joie d'une corporation de ci- toyens ; on le voit donner naissance à une institution célèbre, et h suprématie de son aille créer une monarchie d'espèce

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nouvelle. C'est lui qui arme la main des ménétriers et sacre le roi des violons. Le rebec eut alors une importance qu'il ne faut point dédaigner, car il excita la bonne humeur du peuple, endormit ses peines, et fut le boule-en-train de ses plai- sirs.

Sous le nom de viole d'amour, il est au moyen âge l'instru- ment favori des troubadours et des ménestrels. Il les suit daus leurs pèlerinages amoureux de châteaux en châteaux, accom- pagne la langoureuse romance ou la poésie chevaleresque, et touche le cœur des nobles châtelaines.

A la renaissance des arts , les différentes espèces de violes ont mis pied dans l'orchestre, elles se montrent seules jusque vers le milieu du xvie siècle. Un beau jour , sous le règne de François Ier, ce magnifique prolecteur des poètes et des artis- tes, arrive des montagnes du Tyrol Italien le célèbre luthier Ihiiffoprugcar. Établi en France, il se met à faire des violes avec une rare habileté, et en lègue la tradition à ses élèves Perra, Mazzino, Coppael Amati. Employée à peu près à celle époque sous une plus petite dimension , la viole reçoit alors le nom de violino ou violon alla francese ; désignation carac- téristique qu'on peut voir apparaître sur le papier jauni des vieilles partitions, el qui déjà prend date dans l'orchestre d'Or/eo par Claude Monleverde.

Long-lemps le violon s'est occupé de résoudre le problème délicat de sa perfection. Il a peu à peu dégrossi , poli et diver- sement modifié sa première ébauche; il a passé pour ainsi dire à travers la filière des rudiments successifs ; il a eu tout loisir pour s'accroître, s'embellir , se compléter. Mais enfin le voici en pleine émancipation. Ses essais et ses tàlonnemenls ont pris un terme. En ajoutant une quatrième corde aux trois premiè- res, le violon a étendu et circonscrit tout à la fois son champ déjà si vaste. C'est un monde nouveau dont il a fait la craquelé et dans lequel il se tiendra renfermé désormais , parce que le cadre en suffit à tous ses mouvements. Encore un peu , el il ne laissera plus rien à souhaiter aux plus difficiles. La famille des Amati travaillera vaillamment pendant plusieurs générations à en améliorer la faclure. Façonné par des mains si habiles, le violon s'amollit jusqu'aux accents les plus doux et les plus suaves; Steiner el Guarneri l'enrichissent à leur lourde quel-

40 REVUE DE PARIS.

ques mérites précieux; enfin Stradivarius, lui soufflant la sono- rité et l'éclat, le dotera de ses plus belles et plus énergiques facultés.

Maintenant sa limite est fixée , sa forme paraît définitive. On pourra ,il est vrai . à diverses époques, changer quelque chose aux proportions intérieures du violon; on essayera quelques modifications légères nécessitées par l'élévation du diapason, le renversement et la longueur du manche, la grosseur différente des cordes, à mesure que l'exécution prendra de plus grands développements. Tour à tour on a imaginé de construire des violons à voûte élevée et à voûte surbaissée, en forme de gui- tare et de sistre ; d'autres bois que l'érable ou le sapin ont été mis en œuvre ; les cordes sont tantôt de métal et tantôt de soie ; la baguette se dresse et puis se courbe, s'allonge ou se rac- courcit ; les uns sont dépossédés de leuràme, les autres ne s'appuient plus sur leur barre. En un mot, les éléments du violon se compliquent et se réduisent suivant les raffinements de l'industrie ou même selon le caprice individuel; mais sa structure d'ensemble ne saurait plus être changée. Sa perfec- tion essentielle date irrévocablement du règne de Charles IX: elle lui a été conquise par le célèbre facteur de Crémone , qui nous en a laissé les patrons modèles.

En poursuivant les traces historiques du violon, on observe qu'aussitôt son dernier perfectionnement acquis il s'élève à toute l'importance du rôlequi lui appartient. II pénètre partout, et partout on l'accueille avec une faveur empressée; son em- pire , devenu souverain, semble ne connaître plus de bornes. Après avoir contribué, ainsi que nous l'avons vu , à l'amusement du peuple , le voici à présent qui va défrayer le plaisir des rois. Une fois à la cour . il s'y maintiendra par son charme autant que par sa noblesse, et le comble de sa gloire aristocratique sera d'assister au lever du grand monarque.

Entre les mains de Lulli, il aide à la réforme musicale, dont il devient l'adepte indispensable, et dont il se fait l'agent le plus ac- tif. Il prend dès lors , dans l'instrumentation, la première et la plus belle place, que nul rival ne lui disputera jamais. A dater de cette époque, il n'y aura point de révolution dans l'orches- tre dont le violon n'ait l'initiative: toujours il se maintient à l'unisson de chaque progrès qui s'accomplit, et s'il ne le de-

REVUE DE PARIS. 41

vance , il marche du moins à sa suite avec une ardeur, une fidélité sans égales.

Au temps des naïves et simples mélodies de Carissimi et de Pergolèse , c'est lui qui double le plus souvent et avec le plus de succès la partie vocale ; il est le seul profane appui des ora- torios de Jomelli et de Léo. Un peu plus lard, alors que l'accom- pagnement du chant commence à se séparer de la partie prin- cipale et revêt une forme particulière, c'est encore le violon qui, par la variété de ses effets et le naturel brillant de ses sons, oppose les plus piquants contrastes aux canlilènesou aux réci- tatifs. 11 soutient essentiellement le discours musical , et si pour varier les effets il cède un instant l'empire de l'harmonie aux instruments à vent, c'est pour reparaître bientôt dans toute sa prééminence et tout son éclat. Vienne ensuite Gluck, avec ses situations si dramatiques et la vigoureuse expression qu'il sait donner aux sentiments : le violon enflera sa voix dans la même mesure, agrandira les proportions de son jeu, et saura donner aux pathétiques accents des héros du chantre ftArmide les plus nobles comme les plus énergiques réponses.

Enfin, le développement des formes de l'opéra bouffe par Galuppi , réalisant un progrès nouveau , jette bientôt l'intérêt principal dans l'orchestre , et cette création se perfectionne en- core dans les mains de Paësiello et de Cimarosa , pour devenir le plus riche patrimoine de Mozart et de Rossini. qui achèvent de faire du piédestal une grandiose et admirable statue. Alors le violon, sous le souffle puissant de ces maîtres , développe à l'infini ses formes mélodiques et harmoniques toujours abon- dmtes et neuves ; il trône véritablement dans l'orchestre, on l'entend si fort élever la voix; souvent même il va jusqu'à empiéter sur le domaine de la scène , dont il réussit à distraire l'intérêt. Il seconde d'une merveilleuse façon le génie tendre et suave de Mozart et la luxuriante imagination de Rossini. En- tendez-le tour à tour rire, s'ébattre, gronder ou soupirer, dans celle haute région nul de ses rivaux ne peut l'atteindre, et d'où il domine si magnifiquement la sensation.

Cependant le drame lyrique, ce concert universel tant de voix différentes se partagent l'empire et sollicitent en même temps l'attention , ne saurait suffire à celui qui, par droit de puissance, prétend régner en souverain absolu. Une autre

i-2 RLNLE DE i'ARI>.

arène, à la fois plus spacieuse et plus concentrée, va s'ouvrir à la vaillante ardeur de l'instrument généreux. La symphonie, cette création de Haydn si diversement développée par Mozail et Beethoven . cette émancipation instrumentale si décisive . et qui deviendra si féconde, en livrant l'orchestre à ses propres forces, en lui faisant tout dire et tout exprimer, en mettan: , en un mot. le drame dans chaque instrument . la symphonie accroîtra singulièrement l'importance du violon; elle lui don- nera, entre autres, un rôle principal, exclusif, plus en rapport avec ses vraies tendances et plus digne de sa noble nature. En effet, soit qu'il commande aux mains du chef d'orchestre, soit qu'il marche à l'avanl-garde sur deux lignes compactes et étroi- tement unies, c'est lui qui guide les masses harmoniques, qui monte à l'assaut des mélodies les plus escarpées, qui anime de son feu toute la masse instrumentale, rallie les dissidents, for- tifie les faibles, et encourage chacun par l'initiative de ses at- taques. Il peut plus ou moins réduire ou multiplier ses éléments numériques; l'effet est presque toujours sûr, sans que jamais il produise le vide ou fasse naître la confusion. Dans le canevas harmonique, le violon est comme la trame forte et serrée sur laquelle les autres instruments ne font de temps à autre qu'at- tacher quelques fils d'or, que semer çà et quelques fleurs et quelques broderies. Pour mieux dire, il forme la base immuable et constante sur laquelle l'édifice tout entier repose.

Vient ensuite le quatuor, ce diminuîif de la symphonie, ce tableau en miniature , la pensée du maître apparaît avec plus de simplicité et de clarté, affranchie qu'elle est des rem- plissages bruyants d'une masse instrumentale complète. En res- serrant les mille voix éparses de l'orchestre dans un cadre plus étroit et plus homogène, en les condensant dans leur expres- sion la plus essentielle et la plus unitaire , le quatuor satisfera mieux encore aux exigences superbes du roi des instruments. Sans sortir du cercle intime de sa famille, sans qu'il ait besoin de contracter aucune alliance étrangère , le violon prendra néanmoins un plus libre et plus hardi essor.

Toutefois , c'est dans un autre genre de compositions , créé déjà et tant perfectionné depuis, que le violon devait réaliser enfin ses suprêmes ambitions, et comme déployer toutes ses au- daces. Fondement essentiel de l'orchestre , la nature du violon

RKVl.'K Dfi PARIS. i"

Ta fait surtout roi dans les concerts. C'est qu'il porte le plus fièrement le sceptre, et qu'il seconde le mieux tous les élans du génie. La sonate et le concerto, tels sont les deux champs-clos nouveaux dans lesquels il se complaît et joute à loisir. Une fois en possession de ce dernier terrain , il s'y montre sans réserve, dans tout le luxe coquet de ses formes et dans U nie l'élasticité prestigieuse de ses allures. La sonate, composition modèle créée par Corelli en 1700. fit briller la première un charme de mélo- die, une régularité de facture, une pureté de style inconnus auparavant. Jusque-ià , le violon s'était borné à peu près à l'émission de sons inarticulés plus ou moins brillants ou har- monieux : Corelli le délivra, en quelque sorte, àts lie;is de l'en- fance: il lui apprit à parler, et lui donna ainsi le pouvoir, non- seulement de se faire entendre seul avec plus d'éclat, mais encore de servir bientôt de principal interprète aux chefs- d'œuvre de l'harmonie instrumentale.

Puis, à chaque maître qui surgit , le violon acquiert une fa- culté nouvelle, se décore d'une nouvelle grâce, sépare de quelque attrait inconnu. Tartini , qui vient d'accomplir une double révolution théorique et pratique, lui apprend le secret des chants nobles et expressifs, des traits savants et naturels dessinés sur une harmonie mélodieuse, des motifs enchaînés avec art, de ces mélodies pleines de sens auxquelles la parole semble manquer à peine. Gaviniès. talent pur autant qu'aimable et suave , lui transmet le sentiment et la grâce ; il excelle sur- tout dans Yadagio, et l'on dirait que le violon soupire entre ses doigts. Pugnnni l'empreint dun caractère grandiose et plein d'élévation. Un peu plus lard, le voici qui se déploie dans le concerto de Viotti avec une originalité féconde, une hardiesse heureuse, et une fougue sublime tempérée par un goiV noble et pur. 11 faut applaudir à ces beaux motifs , qui dès le iébut ré- vèlent le génie, à cette heuivuse progression du sentiment , à ces développements pleins d'effet d'une pensée unique, Dans l'exécution, quelle énergie et quelle grâce, que de largeur et de vivacité !

Un jour il arrive ceci de particulièrement heureux, que le violon rencontre à la fois autant d'interprètes qu' il lui en faut pour chacune de ses aptitudes si diverses, et un artiste privi- légié qui les emnrnss pi les concili»; loule un iudividua-

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lité d'élite. A quoi bon parler du jeu élégant et sage de Libon , de la franchise et de la solidité du talent de Kreutzer, du bril- lant et du fini de Rode, de la fougue et de la verve de Boucher, de la science d'Habeneck, de la perfection délicate de Lafonl? Ces qualités si différentes , réparties sur tant de grands artis- tes, M. Bailiot semble les posséder à lui seul. Par l'effet d'une rare intuition, il a été donné à M. Bailiot , ainsi qu'au grand prêtre du temple, d'être initié à tous les secrets de son art, d'en percer tous les voiles, d'en pénétrer tous les replis, d'en éclai- rer tous les demi-jours, et comme de franchir les degrés les plus mystérieux du sanctuaire.

Mu par l'inspiration savante et la sensibilité profonde de Bailiot, le violon marche sans entraves , et rien de ce qui lient de son domaine ne saurait échapper à sa pénétrante investiga- tion. Le génie n'a point de sens si profond ou d'interprétation si subtile que l'archet de M. Bailiot ne puisse surprendre et mellre en lumière; les anciennes écoles, point de singularités ou de finesses d'un style perdu qu'il ne fasse revivre; le méca- nisme, point d'effets, tels nuancés et variés qu'ils soient, qu'il ne parvienne à rendre. Qu'il lutte avec Haydn ou Boccherini , avec Beethoven ou Mozart, qu'il exhume la Romanesca ou telle autre composition de caractère, M. Bailiot se montre le traduc- teur non moins savant que fidèle du siècle, du pays, de l'œuvre spéciale qu'il s'attache à reproduire. L'inspiration religieuse et l'inspiration dramatique, la musique de concert et la musique de salon , la phrase harmonique aussi bien que la cantilène, lui appartiennent également par droit de complète assimilation. Il n'est pas même jusqu'aux frivoles jeux de la danse qui, en pre- nant sous la main distraite qui s'égare jusqu'à eux une impor- tance passagère, ne révèlent tout à la fois et la souplesse de l'instrument et l'habileté du virtuose.

Même quand l'oiseau marche , on sent qu'il a des ailes.

Les ailes de M. Bailiot ne le transportent pas seulement à tra- vers les dédales sinueux de la difficulté, elles le font planer en- core dans une région supérieure le talent semble n'avoir presque plus rien d'humain.

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Il était permis de croire que, parvenu à ce degré de supério- rité, le violon avait atteint la limite dernière de son plus grand développement. Toutefois , il appartenait à ces derniers temps de nous révéler un homme-prodige qui, s'il n'a point ajouté précisément au domaine réel et positif de l'instrumentation, en a du moins parcouru le champ si labouré jusqu'à ce jour d'une façon tout à fait neuve et hardie; qui, s'il n'a rien changé d'es- sentiel au fond, a semblé tout vouloir remettre en question pour les formes, les procédés, le style et les effets. Paganini ap- parut tout à coup comme un nouveau sphinx , proposant les énigmes les plus étranges, les plus bizarres, les plus inatten- dues qui aient jamais été adressées à la curiosité publique. Cet artiste extraordinaire évoqua des entrailles du violon des sons inouis et qui paraissaient appartenir au monde fantastique de l'imaginaire et de l'idéal bien plus qu'à l'ordre des effets natu- rels et des combinaisons humaines, frayant ainsi au violon des routes inconnues, des voies insolites et plus aériennes, comme pour dévoiler dans ses perspectives les plus lointaines l'horizon infini de l'art. Il fit surtout du mécanisme une sorte d'agent électro-magnétique, au moyen duquel la sensation était mise en jeu d'une façon tout à fait inusitée. Il se posa le champion d'un élément non pas absolument nouveau, car il était renou- velé d'un artiste du xvine siècle , de Locatelli , mais du moins compliqué , fortifié par lui, c'est-à-dire la difficulté pour elle- même , la difficulté toute pure , matérielle, mécanique , exté- rieure, unissant ainsi parfois l'idéalisme le plus élevé, la rê- verie la plus abstraite , au sensualisme le plus trivial et le plus osé. En un mot , il réalisa à quelques égards , dans la musique , ce que les romantiques avaient pratiqué quelques années aupa- ravant en littérature. Mais ce que nul artiste antérieur n'avait pu imaginer, c'est ce cachet tout personnel et si profondément original dont les plus dérisoires excentricités de Paganini se sont montrées revêtues. même le virtuose génois ne fait que modifier en apparence, il invente encore. Celte fois la pizzicato plus nerveux pétille d'un jet éblouissant comme une fusée d'é- tincelles , l'arpège aux notes pleines de rondeur exécute des évolutions d'une rapidité sans égale, le trille cadence sur plu- sieurs chaînes simultanées et continues, les sons harmoniques sont doublés dans leur fantastique effet , les accorUatiirrs se

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multiplient; enfin la quatrième corde entonnant la prière de Moïse, gémit avec un accent plus pathétiquement varié, et mo- dule avec une indépendance plus que jamais superbe. Ce qui appartient tout à fait en propre à Paganini, ce qui procède uni- quement de lui seul et ne relève d'aucune tradition , c'est son âme et son génie, c'est celte identification de l'homme avec l'in- strument, qui a fait de ce dernier le complément naturel , l'élo- quente expression, et comme l'organe nécessaire de l'autre.

Depuis ce long silence qui a précédé la mort récente de Pa- ganini, la royauté du violon est passée aux mains de ses nom- breux et plus ou moins légitimes héritiers, sortes de généraux d'Alexandre qui se sont partagé l'empire , et dont chacun a dé- robé un lambeau de la pourpre ou détaché un fleuron de la couronne du maître. Chacun a eu son legs particulier qu'il ho- nore de son mieux, sa part d'héritage qu'il cultive tant avec ses propres forces qu'avec ses souvenirs. Si les qualités du chef se sont affaiblies en se transmettant, en revanche elles ont germé sur bien des points divers, s'acclimatant peu à peu, et elles poussent maintenant çà et des jets nombreux qui semblent n'avoir presque plus rien de leur origine exotique ni de leur goût bizarre. Si le génie de l'artiste est éteint pour jamais, si son âme n'anime plus d'un souffle surhumain l'instrument glorieux , du moins la plupart de ses précieuses conquêtes ont été recueillies avec soin et sont religieusement gardées. Il n'en est pour ainsi dire aucune dont on ne puisse saisir quelque part la trace évidente et la filiation directe. De son côté , la belle école française . si pure, si correcte , si limpide , si pleine de dextérité, de grâce et de finesse, se montre féconde en heureux disciples. L'Allemagne, douée plus particulièrement d'un génie musical fortement nourri, et d'une faculté d'expression saisis- sante, ne continue pas moins à faire secte. Spohr, Meyseder, Lipinski. Vieux-Temps, Robreclil, deBeriot, Ernsl, Hauman , Arlot, Ole-Bail, tels sont les maîtres principaux qui , en des camps divers, perpétuent de nos jours la gloire du violon, les uns avec un culte vieilli et déjà faiblissant, les autres avec une ardeur toute nouvelle et une audace rajeunie.

Maintenant que faut-il de plus au violon? Il a tout pouvoir comme il a tout désir et toute volonté. Il est à la fois le plus simple et le plus efficace moyen d'exécution, l'instrument le

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plus réfractaire et pourtant le plus universel. Rien ne saurait s'accomplir dans le domaine musical sans son aide et sans sa permission; il peut n'obéir à personne, et chacun est tenu de reconnaître sa loi. Le génie lui confie par préférence ses secrets les plus chers ; plusieurs générations de virtuoses célèbres Pont bercé à loisir dans leurs mains savantes, et la foule même de ses vulgaires adeptes lui rend encore hommage par ses faibles mais respectueux efforts. Partout il se présente, il est le chef et maître par excellence, le dominateur sans égal. H sait plaire aux moins faciles, de même qu'ii force l'admiration des plus indifférents. Jamais l'oreille ne se lasse de l'entendre ni de l'écouler.

Quelle richesse d'organisation ! quelle heureuse diversité d'effets et de caractères ! Possédant quatre octaves et demie , plus de trente-deux notes du grave à l'aigu , le violon se prête à toutes les exigences du chant et des modulations les plus va- riées. Si on lui joint la viole , le violoncelle et la contre-basse , membres d'une même familie dont il est la souche, et donnant des sons homogènes à des diapasons différents, le violon pourra embrasser toute l'étendue de l'échelle mélodique . environ six octaves. Doué d'agililé non moins que d'étendue , il fourni; entre tous les instruments la plus longue carrière avec la moindre fatigue, allant toujours sans perdre haleine, franchis- sant au vol les obstacles et les précipices semés sur sa roule avec une aisance sans pareille. Apte à faire entendre plusieurs sons à la fois comme une sorte de concert, le violon possède, ainsi que le piano , les éléments et les lois secrètes de l'harmo- nie ; mais il a de plus sur ce dernier l'avantage de prolonger longtemps les vibrations, de manière a agir avec plus de forci' et de continuité. Il réunit aussi le charme de la mélodie à la puis- sance des accords. Toute cautilène lui appartient, toute har- monie est de son domaine. Son timbre , le plus riche et te plus beau, joint la force à la douceur, la suavité à l'éclat, la gravite à la finesse, la délicatesse à la grandeur. Il a tant de variété qu'il peut fournir successivement le caractère champêtre du hautbois, la douceur pénétrante de la llùle, le son noble et tou- chant du coi-, l'éclat belliqueux de la trompette, le vayue fan- tastique de Vhannonica, les notes perlées du clavecin, enfin la gravité harmonieuse de l'orgue. Quatre cordes suffisent A '<"<*

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ces prestiges si divers. Moteur de cette lyre des temps moder- nes, l'archet l'anime de son souffle plein d'ardeur et lui donne l'impulsion magique.

Mais, ce qui assure véritablement au violon une prééminence incontestable, c'est le singulier empire qu'il exerce sur l'âme , c'est sa faculté d'expression dans i'ordre moral. ?sul mieux que lui ne sait rendre les accents de la passion, et ne peint les sen- timents avec plus d'énergie et de noblesse tout à la fois. Initié par de continuelles et vives étreintes à tous les mystères, à tous les mouvements du cœur, il respire, il sent, il palpite avec lui, il en suit pour ainsi dire les oscillations contradictoires. Sou- ple, docile et essentiellement sympathique, il obéit à tous les élans intérieurs , il répète tous les échos qu'une voix secrète lui dicte, et revêt aussi, comme un Protée, mille formes chan- geantes sous la main qui lui commande et le caresse. Selon qu'on l'interroge, sa réponse est tour à tour triste ou gaie, fa- milière ou sublime. Quand c'est le génie qui l'inspire, le violon n'est plus alors un simple instrument composé d'éléments gros- siers et de parties matérielles, propre à atteindre certains ef- fets mécaniques, à produire certaines sensations bornées; c'est un être complet, indivisible, âme et corps, pensée et expression, qui a reçu la vie et peut à son tour la communiquer. 11 devient une sorte d'organe merveilleux et infiniment multiple , propre à tous les accents, à toutes les inflexions, sachant tous les lan- gages, pouvant réciter tous les discours, et arrivant infaillible- ment, par des sentiers inaperçus, jusqu'à l'âme surprise et en- chantée. Tour à tour il parle, rit. pleure, chante, se plaint, maudit ou supplie; il a également le don d'exciter la joie, et de sympathiser avec la douleur. D'autres fois il nous emporte sur ses ailes légères jusqu'à des hauteurs idéales, et , nous berçant enlacés dans les mailles intangibles d'un réseau sonore, il nous fait parcourir suivant son gré tout le domaine de la rê- verie.

Le secret de la toute-puissance du violon réside en grande partie dans son étroite analogie avec la voix humaine, cette source insondable et mystérieuse de l'émotion. Il lutte réelle- ment avec elle , l'imite jusqu'à l'illusion , la supplée avec charme, tout au moins la continue dans un diapason plus élevé, et dans une sorte de région supplémentaire. A l'ouïr, on se

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souvient malgré soi du conte fantastique d'Hoffmann , et de ce merveilleux Amati, qui , sous les doigts savants de maître Cres- pel, faisait parler avec une si déchirante expression la voix de femme qu'il tenait miraculeusement enfermée. Le violon a, ainsi que la voix, cetle nature moelleuse et veloutée qui nous caresse, cet accent pénétrant et indicible qui nous ravit, et cette faculté intime de remuer la sensation jusqu'au fond de nos entrailles. Il en a les gammes vibrantes et les légers mur- mures pareils à ceux des harpes éoliennes ; il en possède les ressorts flexibles et les tremblements amoureux, les effets éten- dus et les contrastes habilement nuancés. Pour tout dire enfin, il peut exprimer à son exemple l'homme tout entier, à savoir le i ire et les larmes, le cri joyeux et les sanglots.— Si jamais, par une de ces subversions étranges , mais que toutefois on peut supposer, la voix expirait un jour dans la poitrine humaine . on en retrouverait encore un dernier et sacré vestige sur les cordes frémissantes du violon.

Dessalles-Régis.

LES

TRISTESSES DE L'AMOUR.

LE POETE.

Je suis allé revoir l'aurore de mes jours,

L'église abandonnée Dieu veille toujours ,

Le toil aimé du ciel , abritant ma famille ,

Le jardin enchanté que défend la charmille,

Ma mère qui pâlit et pleure en me voyant.

Le coin du feu si gai, si doux et si bruyant.

Mon frère l'écolier, qui récite des fables,

Les vieux chiens caressants , les serviteurs affables ,

Les bocages aimés se font les chansons,

La pervenche qui liemble au pied des verts buissons,

L'ombrage j'ai dansé , les chaumières qui fument ,

Aux bords silencieux des bois qui les parfument;

La laveuse qui jase au-dessus du lavoir,

Le mouton qui rumine auprès de l'abreuvoir ,

La blonde paysanne allant à la fontaine,

Qui s'arrête à l'écho d'une chanson lointaine ;

Le joyeux cabaret aux dehors agaçants

Dont les chants avinés allèchent les passants;

Le champ de la colline où, tout effarouchée,

Sur mon cœur, ô Fanffly! vous vous êtes cachée.

REYLE DE PARIS. ôl

Et je ne voyais rien. « Ah î me suis-je écrié ,

» Tu n'as plus ton autel , église j'ai prié !

» Ou'es-tu donc devenue , ô joyeuse alouette?

» Je n'entends plus ici chanter que la chouette.

» L'épine du buisson déchire les bouquets ,

r> La bise de décembre effeuille les bosquets,

» Tout est morne et désert , mon àme désolée

En ombre qui gémit traverse la vallée ;

» Et pas une chanson qui vienne la ravir !

» O vieux rochers rêveurs, que j'aimais à gravir ,

» Etang silencieux que l'hirondelle effleure,

» O beaux arbres , témoins des printemps que je pleure !

» Mes joyeuses amours, roses du mois de mai,

» O volage Fanny . dont je fus tant charmé !

» Bocage verdoyant le ramier roucoule,

» dans le nonchaloir le meilleur temps s'écoule,

» Qu'êles-vous devenus ? l'ombre vous a couverts ,

» Vous vous êtes flétris sous le ciel des hivers. »

Mais un divin rayon a chassé les ténèbres,

Et le bon Dieu m'a dit : « Point de clameurs funèbres,

» Poète! le bocage est vert comme autrefois,

» Et les petits oiseaux n'ont point perdu leur voix;

o Comme autrefois encor la paysanne est gaie,

» Sur le seuil de la porle son enfant bégaie;

» Dans l'église rustique on va toujours prier;

« Sur le gazon touffu le vieux ménétrier

» Verse encore la joie aux pauvres créatures

« Et prépare toujours les cœurs aux aventures ;

» L'amour , de ce pays , ne s'est point envolé ;

.> Toi seul lu n'aimes plus , poète désolé ! «

52 REVUE DE l'ARIi.

CELLE QUI A TROP AIMÉ.

Au bord de l'étang d'Aigues-Belle, Au mois de mai , dans sa fraîcheur, J'ai vu revenir Isabelle Avec le fils du vieux pêcheur. A ses vœux elle était rebelle; Pourtant, il lui prit à la main , Une fleur cueillie en chemin. Ah ! Seigneur Dieu ! qu'elle était belle! Au bord de l'étang d'Aigues-Belle.

Au bord de l'étang d'Aigues-Belle , Se cachant le front dans la main , Vers l'automne, hélas! Isabelle Pleurait seule sur le chemin. Que n'avail-elle été rebelle ! L'amoureux s'en était allé. Mon Dieu ! qu'il était désolé , Le cœur de la tendre Isabelle . Au bord de l'étang d'Aigues-Belle!

Au bord de l'étang d'Aigues-Belle , Quand de givre tout fut couvert , J'ai cherché la pauvre Isabelle, Mais je n'ai trouvé que l'hiver , L'hiver , aux amours si rebelle ! Il neigeait ; j'entendais le vent Gémir dans le bois du couvent. donc étiez-vous , Isabelle ? Au fond de l'étang d'Aigues-Belle.

REVUE DE PARIS. 53

CELLE QUI N'A POINT AIMÉ.

Sur le chemin de la fontaine,

Tout parfumé de serpolet ,

Hier j'ai vu la belle Hélène ;

Une larme à ses yeux tremblait.

Tout en foulant la marjolaine,

La pauvre fille soupirait.

Mais pourquoi donc pleurait Hélène,

Sur le chemin de la fontaine?

A-t-elle perdu son attrait?

A-t-elle perdu sa magie?

Dans son cœur la folle chanson

N'est-elle plus qu'une élégie;

La grappe blanche du buisson

Une épine déjà rougie ?

Quel chagrin l'a changée ainsi?

Elle était si rose et si gaie,

Naguères le long de la haie!

D'où lui vient cet amer souci?

Elle est seule ! sont, ses amies ? La mort les a-t-elle endormies ?

Non : Tan passé le dieu d'hymen , Les prenant toutes par la main , Loin d'ici les a dispersées ;

Pour elle l'hymen ne vient pas , Déjà les fleurs sont effacées , Le temps seul flétrit ses appas. Ah ! mes amis ! plaignez Hélène, Traînant ses regreis superflus, Sur le chemin de la fontaine , ses compagnes ne vont plus.

12

N RtVLt DL PARIS.

MA MUSE.

Ma muse est née au fond d'une charmille . Grâce à l'Amour, en dépit d'Apollon. Accueillez-la , car elle est sans famille ;

Oui, toute seule en son petit vallon , Suivant les flots sur les rives fleuries , Cherchant la rose et fuyant l'aquilon.

Elle abandonne au vent ses rêveries, Elle s'inspire aux chansons des oiseaux , Elle s'enivre aux parfums des prairies ;

Penchant la tète au-dessus des roseaux , D'un œil distrait , cette chère folie Jette un regard dans le miroir des eaux.

Elle est coquette , elle se croit jolie ,

C'est une femme : on n'est pas femme en vain.

Quand vient le jour de la mélancolie ,

Elle s'en va se cacher au ravin,

Pour effeuiller les fleurs de sa couronne ;

Pour écouter, sur les rochers d'Herweu ,

Gémir le vent , le triste vent d'automne?

Arsèse Hodssaye.

SOUVENIRS DE VOYAGES.

III. 0)

En arrivant à Marseille, mon premier soin avait été d'écrire à Méry ; aussi , le lendemain à sept heures du matin , fus-je éveillé par lui.

Mou pauvre Méry était tant soit peu embarrassé ; je faisais un voyage pittoresque, et il ne savait que me montrer à Mar- seille.

En effet, Marseille, ville ionienne, contemporaine de Tyr et de Sidon, toute parfumée des fêtes de Diane, tout émue des récits de Pythéas; Marseille, cité romaine, amie de Pompée, ennemie de César, toute fiévreuse de la guerre civile et toute fière de la place que lui a donnée Lucain ; Marseille , commune gothique, avec ses saints, ses évèques, avec les fronts rasés de ses moines et les fronts chaperonnés de ses consuls ; Marseille, fille des Phocéens, émule d'Athènes, sœur de Rome, comme elle le dit elle-même dans l'inscription dont elle se ceint la tète : Marseille n'a rien ou presque rien gardé de ses différents âges.

Elle avait un ancien souvenir qui était presque pour elle u\u> chose sainte : c'était rue des Grands-Carmes, 54. une mai- son qu'avait habitée Milon, l'assassin de Claudius, exilé à Mar- seille malgré la défense de Cicéron. Celle maison conservait, en commémoration de cet événement, au dessus de la porte un

fl) Voyez tomr> XI , pnfjr- 2fiS.

56 REVUE DE PARIS.

buste que le peuple , dans son ignorance , appelait le saint de pierre , et qui est relégué aujourd'hui dans le coin de je ne sais quel grenier. Voici l'histoire de celui qui représentait ce buste.

L'an 700 de la fondation de Rome , Claudius demandait la préture.

Claudius était le même qui, quelques années auparavant , s'était introduit dans la maison de César, tandis que Pompéïa , sa femme, célébrait les mystères de la bonne déesse , et qui , reconnu sous les habits féminins dont il s'était couvert, avait été dénoncé par Aurélie. C'était une accusation qui entraî- nait la peine de mort; mais Claudius était riche ; il venait d'acheter une maison 4,800,000 sesterces , et il n'y a pas de peine de mort pour un homme qui peut payer une maison 3,027,853 francs.

Claudius acheta des témoins; un chevalier nommé Cassi- nius Schola déposa qu'il était avec lui à Inleramne, tandis qu'Aurélie prétendait l'avoir vu à Rome. Claudius acheta les juges; mais comme les juges pouvaient prendre l'argent et condamner tout de même, ce qui s'était vu, il leur fit remettre des tablettes de cire de différentes couleurs, afin qu'il connût bien ceux qui avaient mis Yabsolvo et ceux qui avaient mis le condemno.

Claudius fut renvoyé de la plainte , ce qui n'empêcha point César de répudier sa femme, en disant que la femme de César ne devait pas même être soupçonnée. Pauvre César !

Quoi qu'il en soit , Claudius demandait la préture. On voit qu'il avait des antécédents qui plaidaient pour lui.

En même temps, Annius Milon demandait le consulat; et comme, très-riche aussi de son côté, il avait des chances pour l'obtenir, cela gênait fort Claudius, qui sentait très-bien que sa préture serait nulle si Milon était consul. J'ai oublié de dire qu'il yavait une vieille haine entre Claudius et Milon : Claudius avait fait exiler Cicéron, Milon l'avait fait revenir de l'exil. Aussi Claudius poussait-il au consulat Plaulius Hypsœus et Me- tellus Scipion. Des deux côtés, l'argent avait été semé à pleines mains; mais comme Milon avait pour lui les honnêtes gens, et Claudius la canaille, toutes les chances, on le voit, étaient pour Plantais Hypsœus et Metellus Scipion.

REVUE DE PARIS. 37

Sur ces entrefaites, Milon se décida à se rendre à la ville de Lanuvium, il avait à élire un flamine. Le 15 des calendes de février, vers les deux heures de l'après-midi, il se dirigea donc vers la porte Appienne , car Lanuvium était située à la droite de la route de ÏVaples, près de la colline de Mars; et comme, pour quiconque avait un concurrent, les routes n'étaient pas sûres aux environs de Rome, il se lit accompagner d'une cen- taine d'esclaves, qu'il mit encore, pour plus grande sûreté, sous les ordres d'Eudamus et Birria, deux fameux gladiateurs. Or, les gladiateurs , c'étaient les sbires de ce temps-là. Quant à Milon, il était dans son char avec sa femme Fausla et son ami Marcus Fufius.

On marchait depuis une heure et demie à peu près, sans que rien fût arrivé encore, lorsqif en approchant d'Albano, on aper- çut une autre troupe d'une trentaine de personnes qui se le- naitsur un des côtés de la route, tandis qu'un homme à cheval, qui paraissait être le maître , était descendu de la voie Appia , et causait près d'un petit temple de la bonne déesse avec les décurions des Ariciens. Trois hommes, qui paraissaient de sa suite, formaient un groupe séparé. L'homme à cheval étaii Claudius , qui revenait d'Aricie , il avait grand nombre de clients. Ces trois hommes formant un groupe séparé étaient ee même Cassinius Schola qui avait déposé pour lui dans l'affaire de Pompéïa , et Pomponius et Claudius son neveu , deux plé- béiens , deux hommes nouveaux , quelque chose comme nos agents de change. Les autres étaient des esclaves.

Les deux troupes se croisèrent; Milon et Claudius échangè- rent un regard de haine. Cependant tous deux se continrent, et Milon était déjà à cinquante pas en avant à peu près, lorsque Birria, qui marchait le dernier, tout en causant avec Eudainus et en jouant du bâton à deux bouts avec son javelot, atteignit du bois de son arme un esclave de Claudius , qui n'avait pas jugé à propos de lui faire place. L'esclave tira son épée en ap- pelant ses camarades à son secours; Eudamus et Birria , de leur côté, crièrent aux armes. Claudius s'avança pour châtier celui qui avait osé frapper un homme qui lui appartenait ; mais, au moment il tirait son épée, Birria le prévint en lui tra- versant l'épaule d'un coup de javelot. Claudius tomba , et on l'emporta dans une taverne qui était près de la route.

3S

REVUE DE PARIS.

Au bruit qu'il avait entendu derrière lui , Milon avait ar- rêté son char, et se retournait pour demander ce qui était arrivé , lorsqu'il vit accourir tout effaré Fustenus , le chef de ses esclaves.

Qu'y a-t-il ? demanda Milon.

Il y a, répondit Fustenus, que je crois que Birria vient de tuer Claudius.

Par Jupiter ! dit Milon , ce sont de ces choses dont il faut être sûr. Retourne l'assurer du fait , et reviens me dire qu'il est mort.

Fustenus repartit en courant : Le maître ordonne qu'on l'a- chève , dil-il à Eudamus et à Birria. Comme on le voit , Fuste- nus était un homme précieux, et qui comprenait à demi-mot. Eudamus et Birria , de leur côté , ne se le tirent pas dire deux fois ; ils s'élancèrent avec la troupe qu'ils commandaient vers la taverne l'on avait porté Claudius. Ses esclaves voulurent le défendre, mais ils étaient trop inférieurs en nombre : onze se firent tuer ; il est vrai que c'était pour eux une manière d'être libres; les autres se sauvèrent.

Claudius fut arraché du lit il était couché et reçut deux autres blessures, toutes deux mortelles; on le traîna mourant sur la grande route, on l'acheva ; puis Fustenus lui arracha son anneau, qu'il apporta à Milon en lui disant :

Cette fois-ci , maître , il est bien morl.

Et, satisfait de celle assurance, Milon continua sa route sans s'inquiéter autrement du cadavre. Le sénateur Sextius Tedius . qui revenait à Rome, trouva le corps de Claudius, le reconnut, le fit mettre dans sa litière, et revint à la ville à pied; puis il le fit porter à sa belle maison du mont Palatin , la même que , quelque temps auparavant , Claudius avait achetée 4.000,000 de sesterces. En un instant la nouvelle de son assassinat se répandit, et, guidé par les cris de Fulvie, femme de Claudius. qui, penchée sur le corps tout sanglant, s'arrachait d'une main les cheveux et de l'autre montrait les blessures de son mari, le peuple accourut de tous les coins de Rome au mon! Palatin.

La nuit se passa ainsi, la foule augmentant sans cesse, et vers le malin elle devint si considérable que plusieurs personnes furent éiouffées. En ce moment deux tribuns du peuple arri-

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vèrent. C'étaient Munitius Plancus et Pomponius Rufus.'A leur vue les vociférations contre le meurtrier redoublèrent , car on les savait amis de Claudius. Aussi, au lieu de calmer tous ces furieux, donnèrent-ils l'exemple; et faisant emporter le cadavre tel qu'il était , ils ordonnèrent de le déposer sur les rostres , afin qu'il fût mieux vu de la multitude ; puis de lu ils le firent porter dans la curie Hoslilie , où, le peuple lui ayant fait à la hâte un bûcher avec les tables et les chaises des tribu- naux et avec les livres d'un libraire dont la boutique se trou- vait près du lieu de cette scène , ils y mirent le feu.

Or, comme il faisait un grand vent , la flamme se commu- niqua à la curie , et de la curie à la basilique Porcia, qui toutes deux furent incendiées. Puis, pour faire jusqu'au bout à Claudius des funérailles dignes de lui, le peuple s'en alla piller la maison de Milon et celle de Lepidus l'inler-rui. Il va sans dire qu'Hypsœus et Scipion , ces candidats qui étaient opposés à Milon, étaient bien pour quelque chose dans toutcela.

Cependant, si odieux que fût l'assassinat de Claudius, la façon dont il était vengé parut plus odieuse encore aux bons citoyens. Milon , voyant que ses ennemis avaient eu l'impru- dence défaire oublier son crime par leurs excès, revint à Rome, et y annonça sa présence en déclarant qu'il continuerait de poursuivre le consulat, et en faisant distribuer dans les tribus mille as par tête à l'appui de sa prétention. Mille as faisaient à peu près cinquante à cinquante-cinq francs : près d'un million y passa.

La distribution fut trouvée médiocre; aussi Milon, au lieu d'être nommé consul , fut-il ajourné à comparaître le six des ides d'avrii devant le questeur Doinitius , comme accusé de vio- lence et de brigue.

L'accusateur et l'accusé avaient chacun dix jours pour prépa- rer, l'un son accusation , l'autre sa défense.

Les débals durèrent trois joui s ; ils eurent lieu comme d'ha- bitude sur le forum. Durant ces débats, Rome fut pleine de telles rumeurs, et les juges furent poursuivis de telles me- naces , que , le jour le jugement avait été rendu, le grand Pompée, qu'on avait nommé consul provisoire, fut obligé de prendre lui-même le commandement de la force armée, et, après avoir fait garder toutes les issues du forum, de venir se

58 REVUE DE PARIS.

Au bruit qu'il avait entendu derrière lui , Milon avait ar- rêté son char, et se retournait pour demander ce qui était arrivé , lorsqu'il vit accourir tout effaré Fustenus , le chef de ses esclaves.

- Qu'y a-t-il ? demanda Milon.

Il y a, répondit Fustenus, que je crois que Birria vient de tuer Claudius.

Par Jupiter ! dit Milon , ce sont de ces choses dont il faut être sûr. Retourne l'assurer du fait , et reviens me dire qu'il est mort.

Fustenus repartit en courant : Le maître ordonne qu'on l'a- chève , dit-il à Eudamus et à Birria. Comme on le voit , Fuste- nus était un homme précieux, et qui comprenait à demi-mot. Eudamus et Birria , de leur côté , ne se le tirent pas dire deux fois ; ils s'élancèrent avec la troupe qu'ils commandaient vers la taverne l'on avait porté Claudius. Ses esclaves voulurent le défendre, mais ils étaient trop inférieurs en nombre : onze se firent tuer; il est vrai que c'était pour eux une manière d'être libres; les autres se sauvèrent.

Claudius fut arraché du lit il était couché et reçut deux autres blessures, toutes deux mortelles; on le traîna mourant sur la grande route, on l'acheva ; puis Fustenus lui arracha son anneau, qu'il apporta à Milon en lui disant :

Cette fois-ci , maître , il est bien mort.

Et, satisfait de celle assurance, Milon continua sa route sans s'inquiéter autrement du cadavre. Le sénateur Sextius Tedius . qui revenait à Rome, trouva le corps de Claudius, le reconnut, le fît mettre dans sa litière, et revint à la ville a pied; puis il le fit porter à sa belle maison du mont Palatin , la même que, quelque temps auparavant , Claudius avait achetée 4r000.000 de sesterces. En un instant la nouvelle de son assassinat se répandit , et , guidé par les cris de Fulvie, femme de Claudius. qui, penchée sur le corps tout sanglant, s'arrachait d'un^ main les cheveux et de l'autre montrait les blessures de son mari, le peuple accourut de tous les coins de Rome au mont Palatin.

La nuit se passa ainsi, la foule augmentant sans cesse, et vers le malin elle devint si considérable que plusieurs personnes forent étouffées. En ce moment deux tribuns du peuple arri-

REVUE DE PARIS. 5?

vèrent. C'étaient Munitius Plancus et Pomponius Rufus.'A leur vue les vociférations contre le meurtrier redoublèrent , car on les savait amis de Claudius. Aussi, au lieu de calmer tous ces furieux, donnèrent-ils l'exemple; et faisant emporter le cadavre tel qu'il était , ils ordonnèrent de le déposer sur les rostres , afin qu'il fût mieux vu de la multitude ; puis de lu ils le firent porter dans la curie Hoslilie , où, le peuple lui ayant fait à la hâte un bûcher avec les tables et les chaises des tribu- naux et avec les livres d'un libraire dont la boutique se trou- vait près du lieu de cette scène , ils y mirent le feu.

Or, comme il faisait un grand vent , la flamme se commu- niqua à la curie , et de la curie à la basilique Porcia, qui toutes deux furent incendiées. Puis, pour faire jusqu'au bout à Claudius des funérailles dignes de lui, le peuple s'en alla piller la maison de Milon et celle de Lepidus l'inler-rui. Il va sans dire qu'Hypsœus et Scipion , ces candidats qui étaient opposés à Milon, étaient bien pour quelque chose dans toutcela.

Cependant, si odieux que fût l'assassinat de Claudius, la façon dont il était vengé parut plus odieuse encore aux bons citoyens. Milon , voyant que ses ennemis avaient eu l'impru- dence défaire oublier son crime par leurs excès, revint à Rome, et y annonça sa présence eu déclarant qu'il continuerait de poursuivre le consulat, et en faisant distribuer dans les tribus mille as par tète à l'appui de sa prétention. Mille as faisaient à peu près cinquante à cinquante-cinq francs : près d'un million y passa.

La distribution fut trouvée médiocre; aussi Milon, au lieu d'être nommé consul , fut-il ajourné à comparaître le six des ides d'avril devant le questeur Doinilius , comme accusé de vio- lence et de brigue.

L'accusateur et l'accusé avaient chacun dix jours pour prépa- rer, l'un son accusation, l'autre sa défense.

Les débals durèrent trois jouis; ils eurent lieu comme d'ha- bitude sur le forum. Durant ces débats, Rome fut pleine de telles rumeurs, et les juges furent poursuivis de telles me- naces , que , le jour le jugement avait été rendu , le grand Pompée, qu'on avait nommé consul provisoire, fut obligé de prendre lui-même le commandement de la force armée, et, après avoir fait garder toutes les issues du forum, (le venir se

60 REVUE DE TARIS.

placer de sa personne avec une troupe de soldais d'élite au temple de Saturne.

Milon avait naturellement choisi Cicéron pour défenseur, et comptait beaucoup sur son éloquence ; mais, comme il comp- tait moins sur son courage, il l'avait fait conduire au forum dans une litière fermée, de peur que la vue de tout ce peuple et de tous ces soldats ne le troublât et ne lui ôtàt de ses moyens. Malheureusement ce fut bien pis quand Cicéron sortit de sa cage et que sans préparation aucune il se trouva au milieu de toute celte foule qui lui criait que c'était Milon qui avait tué Claudius, mais que c'était lui , Cicéron , qui avait conseillé le meurtre; peu s'en fallut qu'il ne perdît la tète, et la chose se- rait probablement arrivée , si Pompée, pour laisser toute lati- tude à la défense, n'avait ordonné de chasser du forum à coups de plat d'épée ceux qui avaient insulté l'orateur.

Mais le mal était fait. Une fois troublé, Cicéron se remettait difficilement ; d'ailleurs son grand moyen, à lui, c'était l'ironie; il avait sauvé un plus grand nombre d'accusés par le ridicule qu'il avait répandu sur ses adversaires que par l'intérêt qu'il avait répandu sur ses clients. Or, pour trouver de ces bons mots qui percent de part en part un homme, il faut avoir l'es- prit libre, et (elle n'était pas, il s'en faut, la situation se trouvait Cicéron ; aussi son discours fut-il embarrassé, froid et languissant. Tout le monde l'attendait à la péroraison ; la pé- roraison fut plus faible que le discours. Il en résulta que Milon fut condamné à la majorité de trente-huit voix sur treize.

Il est vrai que les amis de Claudius avaient été plus géné- reux que Milon , car ils avaient distribué, pendant les quatre jours qu'avait duré le procès, près de trois millions.

Les votes recueillis, le questeur Domilius se leva d'un air triste et solennel, dépouilla sa toge en signe de deuil ; puis, au milieu du plus profond silence :

Il paraît, dit-il , que Milon a mérité l'exil et que ses biens doivent être vendus ; il nous plaît en conséquence de lui inter- dire l'eau et le feu.

Des battements de mains insensés, des cris d'une joie fu- rieuse accueillirent ce jugement, tandis que d'un autre côté les amis de Milon conspuaient les juges; il y en eut même un qui s'approcha du questeur , et qui , faisant illusion aux trois mil-

REVUE DE PARIS. 61

lions répandus par les partisans de Claudius, lui dit en lui montrant les soldats :

Vous avez demandé des gardes , n'est-ce pas , pour qu'on ne vous volât point l'argent que vous venez de gagner?

Quant à Milon , il fut reconduit chez lui par une nombreuse escorte que lui donna Pompée, fit a la hâte tous ses préparatifs de voyage, et partit le jour même pour Marseille.

On devine que l'illustre exilé fut bien reçu dans la ville grec- que , mais rien ne console de l'exil ; aussi . lorsque, quelque temps après son arrivée, Milon reçut le discours corrigé que lui envoya Cicéron , ne put-il s'empêcher , en voyant la différence qui existait entre la harangue écrite et celle que l'orateur avait prononcée , de lui répondre avec une certaine amertume ces seules paroles ; Cicero, si sic egisses , barbatos pisces Milo non ederet. Ce qui voulait dire : Cicéron, mon ami, si tu avais parlé comme tu as écrit , Milon serait consul à Rome , au lieu de manger à Marseille des poissons barbus.

Milon ne mourut point à Marseille; il fut tué en Calabre, dans la guerre entre César et Pompée ; la tradition veut pour- tant que cette maison de la rue des Grands-Carmes soit la sienne , et que le buste soit le sien. Quelques archéologues avaient bien cru reconnaître dans ce buste une effigie de saint Victor, mais leurs antagonistes leur avaient victorieusement répondu, en leur demandant ce qu'avaient à faire avec saint Victor la louve romaine que l'on voyait sculptée au dessous de la niche, et ces délicates feuilles d'acanthe si élégamment tra- vaillées, que le ciseau qui les avait sculptées portait, dans son travail même, la date du siècle d'Auguste. Enfin le peuple qui en sait plus que tous les antiquaires venus et à venir, a consa- cré cette tradition , qui n'a pu sauver la maison de la rue des Grands-Carmes de ce charmant badigeon jaune en si grande faveur près des conseils municipaux.

Une des ruines qui datent de la même époque est la porte Joliette, qui n'a point été démolie parce qu'elle sert à l'octroi. Les étymologistes veulent à toute force que le nom de porte Jo- lietle lui vienne de porta Julii , attendu, disent-ils, que ce fut par cette porte que César entra dans la ville après que Tre- bonius l'eut mise à la raison. Il y avait sur cette porte des bas- reliefc et des inscriptions qui eussent pu raconter ce grand

62 REVUE DL PARIS.

événement, mais ils ont été rongés par cet âpre vent de la mer, qui réduit toute pierre en poudre, et il ne reste que l'anneau d'où pendait la herse qui s'éleva devant César.

Ajoutez à ces souvenirs quelques arceaux de l'ancien palais des Thermes, qui forment aujourd'hui, sur la place de Lenche, la boutique d'un tonnelier , et vous aurez énuméré tout ce que Marseille compte de ruines romaines.

C'est peu de chose, on le voit, lorsqu'on s'est appelé Massilia, et qu'on est si près du pont du Gard , de la maison carrée de Nîmes , et de l'arc-de-triomphe d'Orange.

IV.

Marseille n'est guère plus riche en monuments du moyen âge qu'en ruines antiques. Quand on a vu le clocher des Ac- couls , l'abbaye de Saint-Victor , les ruines de la tour Sainte- Paule, l'hôte! de ville et le fort Saint-Nicolas, on a vu tout ce qui reste debout à Marseille du ive siècle au xvne.

Le clocher des Accouls est tout ce qui reste de l'église d.' Notre-Dame de las Accoas, détruite à l'époque de la révolution. C'est une flèche romaine lourde et massive, qui ne rappelle au- cune tradition remarquable, et devant laquelle on passe sans même s'y arrêter.

Il n'en est point ainsi de la vieille abbaye de Saint-Victor, qui est à la fois un monument curieux et vénéré : elle esL bâtie à l'endroit même Cassien , qui arrivait des déserts de la Thébaïde , retrouva dans un caveau le cadavre de saint Victor. Ce caveau était au milieu d'un vaste cimetière; Cas- sien fonda l'église que nous voyons aujourd'hui et que le xiii0 siècle crénela. Quant à sa fondation première, elle re- monte à l'an 410.

C'est dans les caveaux de saint Victor qu'est la bonne Vierge noire, la plus vénérée des madones marseillaises, dont les fonc- tions principales sont de faire tomber la pluie dans les grandes sécheresses. Une fois par an , le jour de la Chandeleur , on la transporte dans l'église, on la revêt de sa plus belle robe, on lui met sur la tête sa couronne d'argent, et on l'expose à la vénération des fidèles. En général, on attribue cette image à Sftitlt Lue ; rVst une* fnrf sainff origine . mais qu'il ne faut

REVUS bfc PARIS. 63

point accepter cumule parole d'évangile ; ceux qui ferment le* yeux de la foi avant de regarder la bonne mère noire, comme l'appelle familièrement le peuple marseillais, lui assignent pour date la fin du xiue ou le commencement du xive siècle.

Quant à la tour Sainte-Paule. elle aussi était crénelée comme l'abbaye de Sainl-Victor, car elle aussi était de vieille date. Il y a vingt ans qu'elle était encore haute et fière comme au temps du connétable de Bourbon; un souvenir patriotique aurait la proléger. C'était sur sa plaie-forme que l'on braquait celte fameuse coulevrine qui contribua à faire lever le siège aux Espagnols, et fournil au joyeux marquis de Pescaire l'occasion de dire un de ses plus jolis mois ; mais les conseils municipaux sont féroces à l'endroit des jolis mots et des vieux murs; ils ne comprennent ni les uns ni les autres, et il leur semble que tout ce qu'ils ne comprennent pas les insulte. La vieille tour, quoi- qu'elle complât à peu près mille ans d'existence , était lenle à mourir. Le temps , qui s'était usé dessus , la respectait forcé- ment. Le conseil municipal sonna ses trompettes, et la tour féodale tomba pour se relever manufacture de savon.

C'était pourtant un beau souvenir à conserver que celui de celle tour devant laquelle recula ce fameux connétable de Bourbon qui devait prendre Rome. Sa vengeance avait tenu parole; il rentrait en France avec ce fameux étendard emblé- matique qui représentait un cerf ailé et des épées flamboyan- tes; il rentrait en France réuni aux Génois, aux Florentins , aux Milanais, aux Vénitien* , au roi d'Angleterre Henri VIU , au pape Adrien VI et à l'empereur Charles-Quint; et , aprèo avoir chassé les Français de la Lombardie , il avait pris . au lieu de tous ses autres titres que lui avait enlevés Fran- çois Ier, le titre de comte de Provence , et il marchait sur Mar- seille en réclamant son comté.

De leur coté, une foule de gentilshommes français étaient venus se jeter dans Marseille; mais, surpris à l'improviste , n'ayant point eu le temps de réunir d'armée, ils n'apportaient que le secours individuel de leur courage. C'était le maréchal de Chabannes, qui devait mourir à Pavie plutôt que de se ren- dre, c'était Philippe de Brion, comte de Chabot, c'était l'ingé- nieur Miradel.

Marseille, réduite à ses propres forces, résolut au moins de

Gi REVUE DE PARIS.

les employer toutes, et, se rappelant qu'elle avait résisté à Cé- sar, elle ne désespéra point de vaincre le connétable. En consé- quence , elle organisa une milice bourgeoise , qui s'éleva après de neuf mille hommes ; elle rasa tous ses faubourgs, sans épar- gner ni les églises ni les couvents ; les forts et les remparts furent réparés, et l'enthousiasme était tel que les femmes ai- dèrent aux travailleurs.

On en était là. lorsque du côté de la mer on entendit le gron- dement du canon. C'était La Fayette, à la tète de l'escadre fran- çaise, qui en venait aux mains avec Hugues de Moncade, com- mandant l'escadre espagnole, et qui coulait trois galères. Cet avantage était de bon augure; aussi les Marseillais en pri- rent-ils un nouveau courage.

Au commencement de juillet 1525, on annonça que Charles de Bourbon avait culbuté les troupes de Ludovic de Grasse , seigneur du Mas, et avait passé le Var. Quelques jours après, on apprit qu'Honoré de Puget , seigneur de Prat , premier con- sul de la ville d'Aix, avait apporté les clefs de la ville à Charles de Bourbon, qui l'avait nommé viguier. Enfin, le 15 août, on aperçut à la tête d'une petite troupe Charles de Bourbon lui- même : il venait reconnaître Marseille.

Peste ! lui dit Pescaire son lieutenant, en voyant les dis- positions prises ; il paraît que nous n'aurons pas si bon marché de Marseille que d'Aix.

Bah ! répondit Bourbon avec un geste de mépris; au pre- mier coup de canon , vous verrez les bourgeois nous apporter les clefs de la ville.

Nous verrons, dit Pescaire.

Pescaire était le saint Thomas de l'expédition ; seulement, au lieu de se convertir, il devenait de jour en jour plus incré- dule.

Le 19 , le connétable conduisit devant Marseille toute son armée. Elle se composait de sept mille lansquenets, de six raille fantassins espagnols , de deux mille Italiens et de six cents chevau-légers. Le marquis de Pescaire se logea avec les siens à l'hôpital Saint-Lazare; le connétable et les lansquenets se logèrent à Porte-Galle , et les Espagnols au chemin d'Au- bague. Il fut décidé que la tranchée s'ouvrirait le 25. Le con- nétable . en conséquence , invita pour le 23 Pescaire à venir

REVUE DE PA&tS, 60

venir entendre la messe sous sa tente et à déjeuner avec lui. Pescaire, qui était à la fois dévot et gourmand, fut exact au rendez-vous. On commença par la messe , que l'aumônier du connétable célébra devant un petit autel improvisé; les deux cbefs des assiégeants récoulaient agenouillés de chaque côté de l'autel. Tout à coup en entendit un coup de canon, et le prêtre, qui en ce moment levait l'hostie, tomba tout san- glant sur l'autel, sans avoir même le temps de pousser un cri.

Qu'est-ce que cela ? demanda Bourbon.

Rien, monseigneur, répondit Pescaire; ce sont les bour- geois de Marseille qui vous apportent les clés de leur ville.

On ramassa le prêtre : il était mort. La messe était finie ; les deux chefs allèrent déjeuner.

Au reste, Bourbon ne devait pas faire plus de façons pour lui que pour les autres. Lorsqu'il fut frappé à son tour de la balle qui le tua , il se coucha dans le fossé , se fit jeter sur le corps son manteau blanc , et , montrant la brèche à ses soldats , il leur dit : Allez toujours.

Le même jour la tranchée fut ouverte , et on commença de canonner la ville; de son côté l'artillerie marseillaise fît mer- veille, et surtout la fameuse coulevrine . qui parlait plus haut et qui portail plus loin qu'aucune autre; aussi , lorsqu'on eut reconnu la supériorité de cette pièce, lui donna-t-on les poin- teurs les plus habiles, de sorte qu'elle fit force ravages dans les rangs ennemis.

Quelques jours se passèrent à faire le plus de bruit possible en dessus, et le moins de bruit possible en dessous, c'est-à-dire qu'en même temps qu'ils ouvraient la tranchée, les Espagnols minaient comme des taupes; mais de leur côté les Marseillais réparaient les murailles et conlreminaienl de leur mieux, et, dans celle double défense, ils furent si bien secondés par les femmes de la ville , que celte partie des murailles conserva le nom de Tranchée des Dames.

Enfin, le 25 septembre la brèche fut praticable; aussi Bour- bon, contre l'avis de Pescaire, résolut-il de donner l'assaut. Ce qui déterminait le connétable , c'est qu'il était urgent d'en finir par un coup d'éclat : il était convenu entre lui et les alliés que, pendant qu'il envahirait le midi de la France , les Espagnols feraient irruption par la Guyenne, l'Angleterre par la Picardie, 12 (j

66 REVUE DE PARIS.

et l'Allemagne par la Bourgogne. Mais Henri VIII et Charles- Quint avaient manqué de parole , et , conduit par sa haine , Charles de Bourbon s'était trouvé seul au rendez-vous. D'une autre part , il avait appris que les maréchaux de Chabannes et de Montmorency venaient de combiner leurs opérations avec le comte de Carces , et qu'ils se préparaient à venir au secours de Marseille, avec de nombreuses troupes et une formidable artillerie. De plus , on avait toujours manqué de vivres , et on commençait à manquer de munitions. Pendant la journée du 25, Bourbon fit donc toutes les dispositions pour donner Passant, et Marseille pour le recevoir. De chaque côté le coup était décisif.

Au moment du coucher du soleil, les Espagnols, conduits par Bourbon, s'avancèrent vers la brèche; quant àPescaire, comme il avait désapprouvé cette tentative , il regarda donner l'assaut en se croisant les bras.

La lutte fut horrible ; trois fois Bourbon , au milieu des bou- lets, de la flamme , de la fumée , des pierres , des poutres et de la poix bouillante , ramena les Espagnols sur la brèche; trois fois ils furent repoussés. Bourbon voulut tenter un quatrième assaut , mais il était nuit close , et il lui fut impossible de les rallier.

Dans la nuit il apprit que Pavant-garde de l'armée française était à Salon. Il ne fallait plus songer qu'à se retirer; à trois heures du matin le connétable donna l'ordre de la retraite. Au jour , les Marseillais virent fuir leurs ennemis ; alors la vil e tout entière accourut sur les remparts, battant des mains . et poursuivant les Espagnols de ses huées. De son côté la coule- vrine faisait de son mieux, et elle tira tant que les ennemis furent à sa portée.

Ainsi, ce bal sanglant se fermait au son de la même musique qui l'avait ouvert. Et c'est cependant cette tour vénérable, sur laquelle on avait placé la pièce principale de l'orchestre, que le conseil municipal a abattue. Dieu lui fasse paix dans ce monde et dans l'autre !

A l'hôtel de ville , au moins, on n'a que gratté. Là, il y avait l'écusson de France , fait par Puget . ce pauvre Puget n'avait pu prévoir quel sort nos révolutions réservaient à son œuvre, et il avait mis sur l'écusson les trois fleurs de lis, qui avaient

REVUE DE PARIS. II

été les armoiries de saint Louis, de François Ier et de Louis XV\ . Il avait cru que les victoires de Mansourah, de Marignan et de Denain , les avaient arrosées d'un assez glorieux sang pour qu'elles eussent pris à tout jamais racine sur la terre de France. Puget s'était trompé ; et son écusson , gratté par la main du peuple, attend les armoiries nouvelles qu'il plaira à la France de se choisir. Deus dédit, Deus dabit.

La première chose que l'on aperçoit en montant l'escalier de l'hôtel de ville de Marseille, c'est la statue de l'assassin Liber- lat , que son nom , dans lequel l'ignorance du peuple vit un symbole, protégea contre toutes les attaques.

C'était vers la fin de l'année 1595; il y avait par conséquent un an que Henri IV était entré à Paris; tous les capitaines de la ligue ^'étaient ralliés à lui , toutes les villes de France avaient reconnu son pouvoir ; il ne restait de rebelles parmi les chefs que d'Épernon, Casaulx et un lieutenant inconnu nommé Laplace , et parmi les villes que Grasse, Brignoles et Marseille.

Henri IV avait vaincu Mayenne au combat de Fontaine- Française , et s'était réconcilié avec le pape Clément VIII. Ces deux nouvelles répandues en même temps, l'une par Charles de Lorraine, duc de Guise, fils du Balafré, qu'il avait nommé gou- verneur en Provence , et l'autre par monseigneur Aquaviva , vice-légat à Avignon , avaient fait grand bieu à la cause du Béarnais. Aussi Aix , Arles, Mousliers , Riez, Aups, Castellane, Ollioules, Gemenos, Cegreste et Marignane avaient-elles ouvert leurs portes aux cris de : Vive le roi ! Restait , comme nous l'avons dit , d'Épernon qui tenait Brignoles, Laplace qui tenait Grasse, et Casaulx qui tenait Marseille.

Un matin, un capitaine nommé Granier, entra dans la chambre de Laplace comme celui-ci déjeunait : Compagnon, lui dit-il , il faut mourir ! Et, joignant en même temps l'ac- tion à l'exhortation, il lui planta un poignard dans la poitrine. Il n'y avait rien à répondre à cela; Laplace ouvrit les bras, poussa un soupir et mourut. Les consuls , ayant appris cet événement, parcoururent aussitôt la ville en criant : Vive le roi! Puis, comme ils aperçurent le duc de Guise qui s'avançait à la tète de son avant-garde, ils coururent au devant de lui et lui ouvrirent les portes au milieu des plus ardentes accla- mations.

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Il ne restait donc plus que Brignoles et Marseille. D'Épernon s'était vu abandonné successivement par tous ses capitaines et par une partie de ses soldats ; de dix mille hom- mes qu'il avait amenés avec lui, à peine lui en reslail-il quinze cents; mais, comme l'enlêlement faisait le fond de son carac- tère , il avait résolu de tenir jusqu'au bout , ce qui faisait le désespoir de Brignoles et de ses environs. Un paysan du Val , nommé Bergne, résolut de délivrer le pays de ce ligueur en- ragé.

D'Épernon avait pris son logis chez un nommé Roger ; la communauté du Val devait deux charges de blé à ce même Roger, qui , attendu que les provisions de bouche n'abondaient pas, réclama le blé au jour dit. C'était justement ce qu'atten- dait Bergne; il porta les deux charges de blé chez Roger , et , leur substituant deux charges pareilles de poudre , lia les deux sacs de la même façon qu'on avait l'habitude de lier les sacs de blé. Seulement, dans la ligature, il prépara un artifice qui de- vait, au moment l'on dénouerait la corde, mettre le feu à celte espèce de machine infernale; puis il chargea tranquille- ment son double sac sur un mulet, et s'en alla le déposer, à l'heure du dîner du duc, dans le vestibule placé précisément au dessous de la salle d'Épernon prenait son repas. On offrit à Bergne d'attendre que messire Roger , qui était absent, rentrât pour lui donner son reçu; mais Bergne, qui voyait un domestique s'approcher du sac, et qui élait pressé de s'en aller, dit qu'il viendrait le chercher un autre jour , gagna la porte, et, dès qu'il en eut franchi le seuil, s'enfuit à toutes jambes. Il était à peine au bout de la rue qu'une explosion effroyable se fit entendre.

La maison tout entière s'écroula. D'Épernon, resté à cheval sur une poutre, en fut quitte pour quelques meurtrissures. Cependant, comme la chose pouvait se renouveler, et qu'il devait s'attendre à ne pas être toujours si heureux; comme d'ailleurs il était enfin dégoûté de cette guerre inutile toute semée de trahisons ouvertes et de périls cachés, d'Épernon abandonna à son tour la Provence.

Restèrent donc seulement, pour faire face à la puissance croissante de Henri IV, Marseille et Casaulx. Comme tous les hommes qui . apparus tout à coup , ont joué

hEVUE DE PARIS. 69

pendant un instant un grand rôle politique, puis sont rentrés dans le néant sans avoir eu le temps de dire leur dernier mot , Casaulx fut jugé fort diversement, non-seulement par la pos- térité, mais encore par ses contemporains. Les uns disaient qu'exploitant les anciens souvenirs de la ville municipale , Ca- saulx voulait briser les liens qui retenaient Marseille au royaume, et en faire une cité libre , une république commerçante comme Gènes et Florence , ce que permettait de réaliser la position topographique de la ville. Quant à lui, dans ce cas, ses espé- rances auraient été ou le bonnet du doge ou la bannière du gonfalonier.

D'autres disaient, au contraire, et, à l'appui de l'opinion de ceux-ci, le président de Thou a joint l'autorité de la sienne ; d'autres disaient que Casaulx nétait qu'un ligueur obstinéqui sacrifiait la ville à son ambition ; ambition mesquine qui se bor- nait au titre de grand d'Espagne et à la possession de quelque marquisat en Calabre. 11 faut l'avouer, le président de Thou pourrait bien avoir raison.

Quoi qu'il en soit, Casaulx était maître absolu à Marseille. 11 avait des gardes du corps, il levait des contributions, il con- fisquait les biens des royalistes, il établissait des octrois j enfin, sa marine (car il avait une marine) ayant pris un bâtiment parti de Livourne qui portait de la part du grand-duc de Toscane des meubles, de l'argenterie et des bijoux au roi de France, Ca- saulx garda le tout pour lui sans en rendre compte à la com- mune. Il est vrai que ce tout était évalué à 180,000 francs, ce qui n'est peut-être pas une excuse , mais ce qui est au moins une raison.

Casaulx lenaitdonc Marseille en étal de guerre ouverte quand le reste de la Provence était pacifié, cela convenait fort au doge de Gènes et au roi d'Espagne. Aussi Jean-André Doria lui envoya-t-il quatre galères qui lui amenaient chacune cent soldats, et Charles 11, qu à grand tort dans les arbres généa- logiques on appelle le dernier mâle de la maison d'Autriche , s'engagea-t-il à ne laisser jamais Marseille manquer d hummes et d'argent, si Casaulx voulait s'engagera ne jamais recon- naître pour roi Henri de Boui bon , à n'ouvrir les portes qu'aux soldats espagnols , et à ne former aucune alliance sans l'auto- risation de la cour de Madrid.

G.

70 REVUE DE PARIS.

Casaulx promit tout ce qu'on voulut, et pour preuve qu'il était prêt à tenir tout ce qu'il avait promis , il fit en grande pompe brûler sur la place de la Bourse l'effigie de Henri IV.

Cependant tout le monde , à Marseille, n'était point de l'avis deCasaulx.et parfois les opinions contraires s'exprimaient de façon à ne laisser aucun doute sur leur énergie. Un soir que Casaulx se promenait sur la Place-Neuve , quatre coups de feu partirent des fenêtres d'une maison, et tuèrent Jean Allovélis, son cousin 5 comme il commençait à faire nuit, les assassins purent se sauver.

Un autre conspirateur nommé d'Atria eut moins de bonheur et paya de sa vie une tentative du même genre : celui-là , qui était un moine , avait eu l'idée de faire sauter le consul. A cet effet, il s'associa un autre moine nommé Brancoli, étions deux résolurent de profiler d'une des fêtes de Noël, et de choisir le moment Casaulx viendrait adorer le saint Sacrement dans l'église des Prêcheurs. Un pélard devait être placé sous le banc il avait l'habitude de s'agenouiller. Malheureusement Bran- coli confia le complot à son beau-frère Bequet; Bequet couru! chez Casaulx, et avoua tout, à condition qu'il ne serait rien fait à Brancoli. Casaulx tint parole, il pardonna à Brancoli, mais il fit pendre d'Atria, ordonna que son corps fut jeté dans un bûcher ; puis , lorsque le corps fut consumé , il en dispersa les cendres au vent.

Ces deux tentatives étaient peu rassurantes pour ceux qui pouvaient avoir quelque envie de s'engager dans une nou- velle conspiration. Cependant, il y eut un homme nommé Li- berlat, qui ne désespéra point d'arriver à un résultat plus décisif.

Comme Casaulx, Liberlat a été jugé de deux façons diffé- rentes : les uns ont voulu voir en lui un vrai ami de l'indépen- dance marseillaise, qui , à l'exemple de Lorenzo de Médieis. aurait feint toutes sortes de complaisance et d'amitiés pour le consul, afin de prendre son temps, et par conséquent d'être plus certain de réussir; les autres n'ont vu dans Libellât qu'un assassin soldé qui avait fait ses conditions d'avance , et qui ne s'était engagé à commettre le crime que décidé par l'espoir d'une belle récompense. Il faut encore avouer, à la honte de l'humanité, que les derniers pourraient bien avoir raison. En

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effet . les conditions de cet assassinat éiaient que Liberlat re- cevrait la charge de viguier, le commandement de la porte Réale, celui du fort île Notre-Dame de la Garde, celui de deux galères, 60.000 écus comptants, une terre de 2.000 écus de rente, une abbaye de 1,500 écus et les droits d'entrée sur l'épi- cerie et sur la droguerie. A côté de la part du lion , il y avait d'autres parts faites pour les assassins subalternes. Quant à Marseille , elle conserverait ses immunités ; une chambre sou- veraine de justice y serait établie , et une amnistie générale y serait proclamée.

Le duc de Guise , avec lequel on avait arrêté ces différentes conditions, fut informé que tout était prêt, et qu'on n'attendait qu'une occasion favorable. Enfin, le 17 janvier 1596 fut choisi pour le jour de l'exécution , et le duc de Guise en reçut avis . pour qu'jl pût se tenir prêt à entrer dans la ville. Le 16, les conjurés communièrent dans Téglise des religieuses de Sion, et prièrent longtemps devant le saint Sacrement, qu'ils avaient fait tirer du tabernacle, afin, dit le chroniqueur, de recom- mander leur affaire à Dieu.

Le duc de Guise fut exact au rendez-vous ; il arriva presque sous les remparts , dans la nuit du 16 au 17 ; mais il y était à peine qu'un religieux minime , ayant aperçu des fenêtres de son couvent une grosse troupe de soldats dont les armes bril- laient dans l'obscurité, accourut tout essoufflé près de Casaulx. et le prévint que des ennemis rôdaient autour des murailles, et allaient sans doute tenter quelque surprise.

Casaulx, qui était un peu souffrant, et qui d'ailleurs peut-être n'ajoutait pas une foi entière aux discours du moine , envoya Louis Daix pour reconnaître celte troupe. Louis Daix sortit par la porte Réale , dont la garde était confiée à Liberlat. A peine fut-il sorti que Liberlat abattit le trébuchet derrière lui de telle manière qu'il ne pût rentrer.

Louis Daix ne poussa pas loin son exploration nocturne, li ne larda pas à se heurler contre une troupe de soldats roya- listes qui était sous le commandement du seigneur d'Alamau- non. Dès les premiers coups de feu qui furent échanges, les canons du rempart se mêlèrent a la partie. Le duc de Guise crut que tout était perdu; mais Libellât trouva le moyen de lui faire dire qu'il tînt bon, et que tout ce vacarme ne signifiait

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rien. Le duc de Guise suivit l'avis à la lettre. Louis Daix, re- poussé avec sa troupe, voulut rentrer dans la ville , dont il trouva la porte fermée. Il allait être pris, lorsqu'un pêcheur lui jeta une corde. Louis Daix. qui était poursuivi de près, s'y cramponna de toutes ses forces; le pêcheur tira la corde à lui , et, après de grands efforts, finit par amener le viguier sur la muraille.

Le jour parut ; Liberlat regarda autour de lui , et vit que , selon son ordre, tous les conjurés à peu près l'avaient rejoint. C'étaient ses deux frères, ses deux cousins, Jean Laurent, Jac- ques Martin, Jean Viguier et deux autres. Alors, dit le chroni- queur, Pierre Libertat, qui avait besoin de Casaulx, le fit prier de se rendre sans retard à la porte Réale, attendu que, l'ennemi se montrant sur tous les points, il croyait sa présence néces- saire pour entretenir le courage du soldat.

Casaulx, qui n'avait conçu aucun soupçon, appela ses gar- des du corps , et , leur ayant ordonné de s'armer , s'achemina avec eux vers la porte Réale, sans même prendre la précaution de s'armer lui-même. Alors un soldat, le voyant venir de loin, dit à Libertat, qui regardait d'un autre côté :

Capitaine, voici M. le consul Casaulx.

Libertat se retourna vers le consul, et le vit effectivement venir à lui. Il marchait entre deux pelotons d'une vingtaine d'hommes chacun, et venait d'un grand pas. Mais Liberlat était si impatient qu'il ne put attendre que Casaulx l'eût rejoint; il marcha droit à lui, et arriva en face du premier peloton de mousquetaires. Il mit l'épée à la main. Cette action parut étrange au brigadier qui les conduisait; aussi voulut-il arrêter Libertat en lui présentant la pointe de sa hallebarde; mais Libertat saisit la hallebarde par le bois, et lui fendit la tète d'un coup de son épée. Au même instant cinq ou six mousquetades éclatèrent : quoique tirées à bout portant, aucune d'elles ne le blessa. Alors, appelante lui ses amis, il se jeta dans les rangs des gardes du corps, qui, se rompant devant lui, lui ouvrirent un passage jusqu'au consul. Celui-ci, tout ébloui de ce feu et de ce bruit, tira à moitié son épée en reculant devant Libertat, et en lui disant :

Que voulez-vous de moi , capitaine ?

Je veux vous faire crier vive le roi! dit Libertat; et en

KEVUE DE PARIS. 73

même temps il frappa Casaulx' à la poitrine d'un tel coup, que l'épée lui traversa tout le corps , et sortit sanglante entre ses deux épaules.

Si effroyable que fût celte blessure , Cassaulx ne fut pas lue raide ; car, étant tombé d'abord la face contre terre , il se re- leva sur un genou. En ce moment Barthélémy Libertat , frère de Pierre, lui donna un coup de pique derrière le cou. Cette fois Casaulx tomba pour ne plus se relever.

Le même jour, le duc de Guise prit possession de la ville de Marseille au nom du roi Henri IV, après avoir juré le maintien des privilèges de la commune, ainsi quetous les gouverneurs avaient accoutumé de faire.

De son côté, Libellât reçut ce qui lui avait été promis : grades, honneurs, argent, terre et abbaye. On fit même plus : on lui tailla une statue de marbre. C'est cette statue en face de laquelle on se trouve en entrant dans l'hôtel de ville de Marseille. Mais ce qu'il y a de plus curieux dans cette statue , c'est qu'au- jourd'hui encore elle tient à la main l'épée avec laquelle Pierre Libertat a tué Casaulx.

Comme l'hôtel de ville ne renferme d'ailleurs rien de remar- quable , on peut se dispenser de monter plus haut que les dix premières marches.

Après la ligue vint la fronde. Marseille se divisa en deux partis, les canivets ou mazarinistes , c'est-à-dire partisans du roi, et les sabreurs, ou partisans des princes. De 1651 à 1657. on se sabra et on s'arquebusa dans les rues de Marseille. Enfin on souffla à Louis XIV que tout le mal venait de ce que, les Marseillais nommant leurs consuls eux-mêmes, ces consuls étaient naturellement portés à l'indulgence envers leurs com- patriotes. Or, l'indulgence , comme on sait , est un pauvre re- mède en fait de guerre civile.

C'étaient de ces avis comme il faisait bon d'en donner au roi Louis XIV; aussi fut-il parfaitement de l'opinion de Louis de Vento , qui lui conseillait de casser les consuls nommés par le peuple , et d'en nommer d'aulres lui-même. Le roi demanda une liste ; Louis de Vento présenta Lazare de' Vento , Labane , Bo- niface Pascal el Joseph Fabre pour consuls, et Jean Descamps pour assesseur. Louis XIV signa de confiance , et chargea Louis de Vendôme, duc de Mercœur , pair de France et mari d'Anne

74 KEYLE DE PARIS.

de Montmorency, son gouverneur en Provence, do veiller à l'exécution de l'ordonnance qu'il venait de rendre.

La précaution n'était point inutile. Les nouveaux consuls , s'étant rendus à l'hôtel de ville pour prendre la place de leurs prédécesseurs , furent hués par toutes les rues ils passèrent; mais, se sentant fortement soutenus, ils ne se découragèrent point, et, comme des corsaires avaient été vus le long des côtes, ils saisirent ce prétexte pour faire prier le chevalier de Vendôme, fils du duc de Mercœur , d'entrer dans le port avec sa galère. C'était un moyen d'introduire des soldats dans la ville , au mépris de ses privilèges.

La ville indignée se souleva tout entière. I! en est ainsi de îoutes ces têtes provençales pleines de mistral et de soleil : une éiincelle y met le feu, et en Provence tout feu est un incendie.

Gaspard de Nioselle prit la direction de la révolte. C'était un homme de cœur et qui jouissait d'une grande popularité; aussi dix ou douze de ces beaux noms marseillais, si sonores dans la langue et si retentissants dans l'histoire, accoururent à son premier appel et se réunirent à lui. Le 15 juillet 1658, pendant que les consuls sont on séance, on veut forcer l'hôtel de ville. Des coups de fusils sont échangés; Nioselle reçoit une légère blessure qui exaspère ses partisans. L'hôtel de ville allait être pris, lorsque les consuls envoient "un médiateur aux insurgés. Ce médiateur était Foriia de Piles ; il promit au nom des consuls que la galère sera renvoyée. Tout se calme , et chacun rentre chez soi.

Le 19, on apprend à la bourse qu'au lieu de renvoyer la ga- lère, les consuls ont fait demander de nouveaux renforts. En même temps, le bruit se répand que Nioselle vient d'être arrêté. A ces deux nouvelles, l'émeute, à peine éteinte, reprend feu. La présence de Nioselle , au lieu de calmer les esprits , les exaspère. I! se met à la tète des révoltés avec son frère , le commandeur de Cugex. Les portes se ferment, les bourgeois se rassemblent en armes , les femmes se mettent aux fenêtres et les excitent ; les soldats , que les consuls appellent à leur aide , sont repoussés; Fortia de Piles, qui veut une seconde fois se présenter comme parlementaire , a son valet tué à ses côtés ; on marche sur l'hôtel de ville ; l'hôtel de ville est enveloppé de la fumée des mous- quels e! sillonné par les balles. L'un des consuls se déguise en

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abbé et se sauve ; les deux autres attachent des serviettes au bout de leurs cannes pour indiquer qu'ils se rendent à discrétion . Les soldats sont chassés de la ville dans la galère , la galère à son tour est chassée du port; elle double la tète du More , et gagne la haute mer aux applaudissements- de toute la ville.

Nioselle était tout-puissant à Marseille; il se servit de cette autorité pour mettre la ville sur le pied de défense le plus res- pectable qu'il pût. Mais, de son côté , le duc de Mercœur avait fait bonne diligence ; un corps de troupes royales s'était avancé jusqu'à Vitrolles, un autre aux Pennes, un troisième à Aubagne. et le chevalier Paul de Vendôme vint bloquer le port avec six vaisseaux : Marseille était cernée par terre et par mer.

Cependant, cette fois encore, les choses s'arrangèrent: le duc de Mercœur était de l'avis d'Alexandre VI, qui ne voulait pas la mort du pécheur, mais qu'il vécût et qu'il payât. Ma- zarin en outre, comme on sait, lui permettait encore de chanter. Il fallait que le pécheur fût bien endurci pour se plaindre.

Non-seulement le pécheur se plaignit, mais à peine le duc de Mercœur eut-il cessé de peser sur lui par sa présence, qu'il se révolta de nouveau. A la placedes consuls nommés parle roi, ou nomma François de Bausset, Vacer et Lagrange; l'avocat ût Loule eut le chaperon d'assesseur. Comme on le voit , il n'y avait rien de fait, et tout était à recommencer.

Le 16 octobre 1659, La Gouvernelle, lieutenant des gardes du duc de Mercœur, arriva à Marseille ; il était porteur d'un dé- cret de prise de corps du parlement d'Aix contre Gaspard de Nioselle. Il venait de lire ce décret aux consuls , lorsque les par- tisans de Nioselle s'élancèrent dans la chambre des séances , déchirèrent le décret du parlement d'Aix, et arrachèrent lei moustaches de La Gouverneile. Cette fois, c'était trop fort. Louis XIV décida qu'il viendrait lui-même mettre tous ces mu- tins à la raison.

En effet, le 12 du mois de janvier 16fi0, le roi passa le Rhône à Tarrascon , et le 17, accompagné de la reine-mère, du duc d'Anjou, de Mademoiselle, du cardinal Mazarin, du prince de Conti , du comte de Suissons et de la comtesse pala- tine de Nevers, il faisait son entrée à Aix par la porte des Au- gustins.

Marseille savait qu'avec Louis XIV il n'y avait point à plai-

76 REVUE DE PARIS.

santer. Son entrée au parlement, tout botté et tout éperonné, avait eu un grand retentissement par toute la France ; et encore à cette heure , c'était , non pas le fouet , mais t'épée à la main , que Sa Majesté se présentait.

Comme Moselle était le plus coupable, on le força de se ca- cher. Il trouva . avec deux de ses amis, un refuge dans le sou- terrain des Capucins , puis on envoya au roi , afin de le dés- armer , Etienne de Puget, évéque de Marseille.

Élienne de Puget parut (rès-fla lié du choix que ses compatriotes avaient fait de lui; mais comme il avait, à l'endroit de la ré- volte même pour laquelle il allait demander grâce, quelques peccadilles à se reprocher . il résolut d'intéresser le roi en ajou- tant une vingtaine d'années à son âge. Il y réussit en se couvrant la tête d'une immense calotte , en imprimant à ses jambes un tremblement continuel , et en condamnant sa figure à une cer- taine grimace qu'il avait étudiée devant le miroir, et qui avait Eavanlage d'en faire ressortir toutes les rides. Ce fut ces pré- cautions prises, qu'il se présenta devant le roi.

Le jeu fut si bien joué que Louis XIV en fut dupe. Il s'ap- procha tout près de l'évêque , baissa la tête pour l'entendre , car le pauvre prélat était si courbé et avait la voix si faible, que ses paroles ne pouvaient monter jusqu'à l'oreille du roi. Aussi le roi attendri ordonna-t-il qu'on présenlàt un fauteuil à l'am- bassadeur; l'ambassadeur fit quelque façon pour la forme, mais, enchanté au fond de son succès, il finit par s'asseoir sur son siège , . une fois établi , un si violent accès de toux prit le pauvre vieillard , que la cour crut qu'il allait passer dans une quinte. Plusieurs abbés de la suite de Mazarin, voyant une bel le occasion d'obtenir de l'avancement, s'approchèrent aussi tôt du cardinal et lui demandèrent la survivance de l'évêque. Au premier, Mazarin ne dit rien, au second il se contint encore; mais au troisième, il appela son capitaine des gardes, et, lui montrant l'évêque, qui, plié en deux dans son fauteuil, con- tinuait de jouer son rôle avec le plus grand succès :

Monsou de Bésémauv; . lui dit-il avec cet accent italien qui donnait un si plaisant relief à ses facéties habituelles, faites- moi le plaisi de louer monsou du Poujet.

Chacun resta frappé de stupeur. Bezemaux fit un geste in- stinctif de refus. L'évêque bondit de son fauteuil sur ses pieds;

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Louis XIV seul , qui s'attendait à quelque plaisanterie , se mit à sourire. Les solliciteurs eux-mêmes eurent l'air de trouver que cette façon de faire vaquer la prélatine était bien expédi- tive.

Messieurs, dit alors Mazarin ; eh ! que voulez-vous que je fasse; il faut bien que je commande de le louer , puisque vous n'avez pas la patience d'attendre qu'il soit mort.

Malgré la bonne humeur de Mazarin , qui lui avait fait une si belle peur, l'évêque ne put rien obtenir de positif. Louis XIV dit qu'il verrait sur les lieux mêmes ce qu'il y avait à faire, et il envoya , pour l'annoncer à Marseille, le duc de Mercœur avec sept mille hommes.

La manière dont le duc de Mercœur accomplit sa mission n'était point rassurante, les consuls étaient venus au-devant de lui jusqu'à Avenc , et il leur avait donné Tordre d'aller l'attendre à l'hôtel de ville. En entrant à Marseille, le duc de Mercœur avait marqué certaines places , et à ces places , à l'in- stant même, on avait dressé des potences ; puis il s'était rendu à la maison commune, était entré dans la salle des délibérations municipales au milieu de ses gardes, et voyant les consuls qui l'attendaient debout et la tête découverte , il leur avait dit :

Messieurs , je vous crois plus malheureux que coupables , mais vous êtes tombés dans la disgrâce du roi. Sa Majesté ne veut plus que vous soyez consuls, ni qu'à l'avenir il y ait des magistrats de ce nom; elle a résolu de changer la forme du gouvernement de la ville ; m'ayant commandé de vous déposer et de remettre votre autorité aux mains de M. de Piles, pour commander aux habitants et aux gens de guerre qui y sont et y seront en garnison . jusqu'à ce que Sa Majesté ait réglé la forme du gouvernement politique.

Lorsqu'il eut fini ce discours , le duc de Mercœur fit un signe au capitaine de ses gardes, qui s'approcha des consuls et leur prit des mains les chaperons de velours cramoisi liserés de blanc, signes de leurs charges. Ainsi dépouillés, les consuls se reti- rèrent, et comme ils se reliraient, le duc leur dit encore que toutes les aulres charges municipales, même celle de capitaine de quartier, étaient maintenues, et que les soldats payeraient cequ'ils prendraient. Le même jour, pour montrer que les ordres du roi étaient exécutés, il envoya les quatre chaperons à Ma-

12 7

78 REVLE DE PARIS.

zarin. Puis les soldats campèrent dans les ruesj on scia par le milieu lous les canons de bronze, et même cette vieille couic- vrine de glorieuse mémoire , devant laquelle avait reculé Bour- bon. Enfin , on pratiqua une brèche dans la muraille, le roi ayant déclaré qu'il voulait entrer dans Marseille comme dans une ville prise d'assaut.

En effet , le roi , après avoir visité la Sainte-Beaume , après s'être montré , resplendissant comme le soleil , qui était sa de- vise , à Toulon, à Hières, à Solier, à Brignoles , et à Nolre- Dame-de-Gràces , se voila le front du nuage de sa colère , el , le 2 mars 16G0 , à quatre heures de l'après-midi , se présenta à cheval devant la brèche.

Arrivé , il jeta les yeux sur la porte toute honteuse du dé- dain royal dont elle venait d'être l'objet, et, voyant au-dessus d'elle une grande plaque de marbre noir sur laquelle était écrit en lettres d'or : Sub cujus imperio summa libertas (soi:s quelque empire que ce soit , liberté entière) , il demanda ce que c'était que celle inscription.

On lui répondit que c'était la devise de Marseille. Sous mes prédécesseurs, c'est possible, répondit Louis XIV, mais no:i pas sous moi,

A ces mots , il fit un gesle , et la plaque fut arrachée. Le roi s'arrêta jusqu'à ce que son ordre fut exécuté , puis il e remit en chemin. Sur la brèche , il trouva de Piles à genoux. Le nouveau gouverneur venait lui présenter, sur un plat d'argent, les clés d'or de la ville. Le roi fit le geste de les prendre, puis les reposant aussitôt sur le bassin : Gardez-les , de Piles, lui- dit-il, vous les gardez fort bien .je vous les donne.

Derrière le roi marchait un capitaine provençal nommé Wal- trick. à la tête de deux compagnies ; mais celui-ci se fit ouvrir la porte , et comme on lui objectait que la brèche avait été pra- tiquée pour qu'il y passât : Ce serait insulter la patrie, ré- pondit-il : celle brèche peut être bonne pour un roi ; mais nous autres , capitaines et gens d'armes , nous ne passons que par les brèches faites à coups de canon.

Le roi alla loger dans l'hôtel de Biquelli de Mirabeau. C'était l'aïeul du Mirabeau qui devait, un siècle après, ébranler si violemment cette monarchie que Louis XIV croyait éternelle. Quant à l'hôtel , c'élait le même qui existe encore sur la place

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de Lenche , el qui sert aujourd'hui d'hospice aux Enfants de. Ut Providence.

Sur toute sa route, le roi n'avait rencontré que des hommes; pas un visage féminin ne s'était montré; le jeune roi el ceux qui l'accompagnaient , sans en excepter le cardinal, avaient si bonne réputation . qu'il en était ainsi à toutes les entrées royales. Les femmes et les filles en étaient aussi désespé.éts que !e roi et ses courtisans; mais à cette époque, les pères al les maris n'entendaient point encore raison là-dessus.

Moselle fut condamné à avoir la tète tranchée: l'arrêt portait en outre que lui et sa postérité seraient dégradés de la noblesse, que le bourreau briserait ses armes , que l'on raserait sa maison, et que sur l'emplacement de cette maison une pyramide infa- mante serait élevée.

Cet arrêt fut fidèlement exécuté , à l'exception cependant de la partie la plus importante. Quoiqu'on eût mis la tète de Mo- selle à prix à la somme de G, 000 livres , nul ne se souilla d'une délation, et Moselle parvint à gagner Barcelone, il resta exilé cinquante-cinq ans.

Au bout de cinquante-cinq ans , Louis XIV, vieux et tout près de mourir, lui pardonna : Nioselle rentra dans sa patrie, vit raser la pyramide qui déshonorait son nom . fut réintégré dans sa noblesse , et mourut dans la même année , comme s'il n'eût attendu que sa réhabilitation pour mourir.

Quant à Louis XIV. un jour qu'il se promenait à Marseille et qu'il voyait toutes les charmantes maisons qui entourent la ville, riant au soleil et étalant leurs murs blancs, leurs toits roses et leurs contrevents verts, sous les pins qui les couvrent, il demanda comment, dans le langage du pays . on nommait ces jolies demeures.

On les nomme bastides , répondit Forlia de Piles.

C'est bien , dit Louis XIV; eh bina! moi aussi, je veux avoir une bastide à Marseille. Duc de Mercœur, cherchez-moi un emplacement, je me charge de vous envoyer un architecte.

L'emplacement fut choisi , en face de la tour Saint-Jean , bâtie par le roi René ; l'architecte fut Vauban ; la bastide s'ap- pela le fort Saint-Nicolas.

Sur la première pierre qui fut posée en grande pompe, on grava l'inscription suivante, ijue nous traduisons {\u latin el

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français , pour la plus grande commodité de nos lecteurs : « De peur que la fidèle Marseille, trop souvent en proie aux criminelles agitations de quelques-uns , ne perdît enfin la ville et le royaume ou par la fougue des plus hardis, ou par une trop grande passion de liberté; Louis XIV, roi des Français, a pourvu à la sûreté des grands et du peuple en construisant cette citadelle. Le roi l'a ordonné ; Jules Mazarin , cardinal , après la paix signée aux Pyrénées, l'a conseillé; Louis de Vendôme, gouverneur de Provence , Ta exécuté.

«1660.» Le fort Saint-Nicolas fut démoli en 89.

V.

Autrefois, la première chose que Ton disait à l'étranger qui arrivait à Marseille et qui voulait manger des clovis et de la bouillabesse, les deux mets nationaux des Phocéens, c'étaient ces mots sacramentels : Connaissez-vous Policar ? Et l'étranger répondait : Oui, je connais Policar. Car Policar était connu du monde entier.

Qui a fait descendre Policar du haut de sa grandeur? qui a renversé sa statue du piédestal? c'est ce que j'ignore; mais ce que je sais, c'est que lors de mon dernier voyage, quand j'ai parlé de Policar, tout le monde m'a ri au nez. J'ai voulu insis- ter , car je me rappelais Policar avec reconnaissance. Alors quelqu'un m'a demandé si je revenais d'Aslracan. Sous peine d'être berné comme Sancho , il fallait en rester ; cependant, au bout d'un instant , comme je tenais à manger des clovis et de la bouillabesse, je me hasardai à dire :

Eh mais, alors, irons-nous?

Chez Courly, au Prado. »

Je compris que c'était Courly qui avait remplacé Policar. En attendant l'heure de nous rendre au lieu indiqué , nous al- lâmes faire un tour sur le port.

Le port de Marseille est le plus curieux que j'aie vu, non pas à cause des mille vaisseaux qu'il enferme, non pas à cause

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de son panorama, qui s'étend de Noire-Dame de la Garde.à la lour Saint-Jean , non pas à cause de ses colibris, de ses perroquets et de ses singes, qui. sous ce beau soleil méridional, se croient encore dans leur patrie, et font, du chant , de la voix et du geste, mille gentillesses à ceux qui passent, mais parce que le port de Marseille est le rendez-vous du monde entier. On n'y rencontre pas deux personnes vêtues de la même manière ; on n'y rencontre pas deux personnes parlant la même langue.

L'eau du port est bien sale , c'est vrai; mais au dessus de cette eau, qui n'en est que meilleure, à ce qu'assurent les Mar- seillais, pour la conservation des navires, il y a un ciel si bleu, semé de si beaux goélands le jour et de si brillantes étoiles la nuit, que l'on peut bien prendre sur soi de ne pas regarder à ses pieds quand on a une si belle chose à voir au dessus de sa tète.

C'est dans ce port qu'on a jeté les cadavres des mamelouks en 1815. Ces pauvres mamelouks , savez-vous ce qu'ils avaient fait? Napoléon les avait ramenés de celte vieille terre d'Egypte ils avaient servi sous Ibrahim et sous Mourad-Bey ; puis, en dédommagement de la patrie qu'ils avaient perdue , il leur avait donné un beau soleil , frère de leur soleil, et une petite pension qui leur assurait une vie douce et une mort tranquille. Aussi ces vieux enfants d'Ismaël aimaient fort Napoléon.

Lorsqu'il tomba en 1814, ils versèrent de grosses larmes. On les vit pleurer, et on leur fil un crime de leur reconnaissance. Les pauvres gens ne pouvaient plus sortir sans être assaillis d injures et de pierres ; ils s'étaient pourtant aux trois quarts francisés ; ils portaient des redingotes et des pantalons ; ils n'a- vaient gardé que leurs turbans. La coiffure est toujours la dernière à rompre avec la nationalité. Les mamelouks ôtèrent enfin leurs turbans et mirent des chapeaux. Certes, on aurait leur tenir compte de ce sacrifice : point. On les reconnut à leurs vieilles moustaches blanches, et l'on continua de leur jeter des pierres. Ils auraient pu couper leurs moustaches, mais ce fut au dessus de leurs forces ; ils préférèrent s'enfermer chez eux/Pendaut quelque temps on alla crier vive le roi à leurs portes, et casser leurs carreaux; enfin les esprits se calmèrent, et on les laissa à peu près tranquilles.

7.

Si REVUE DE PARIS.

Un beau jour on apprit que Napoléon était débarqué au golfe Juan ; les mamelouks regardèrent par le trou de leurs serrures. Huit jours après on apprit qu'il élait à Lyon; les mamelouks mirent le nez à leurs fenêtres. Trois semaines après on apprit qu'il était entré à Paris ; les mamelouks revêtirent leurs vieux caftans de bataille, ces caflans qui avaient vu Embabeh, Abou- kir et Héliopolis, et ils se promenèrent dans les rues de Mar- seille, où depuis un an ils n'osaient plus se montrer. Puis, lorsqu'ils rencontraient quelqu'un de ceux qui les avaient insultés, ils s'arrêtaient devant lui, ou devant elle, car les fem- mes s'en étaient mêlées ; ils frisaient leurs vieilles mousta- ches blanches, et disaient en secouant la tête, avec un sourire goguenard :

Napoleioné, il é piou fort que tout.

Voilà ce qu'ils avaient fait , ces pauvres mamelouks; ils fu- rent tous assassinés pour ce crime ; mais aussi pourquoi diable étaient-ils reconnaissants?

La grand avantage du port de Marseille, c'est d'offrir en tout temps iinu promenade constamment sèche, pavée de bri- ques posées sur champ, ce qui est inappréciable, surtout lors- qu'on arrive de Lyon , et de plus de l'ombre l'été et du so- leil l'hiver, ce qui est inappréciable partout et toujours, de quelque pays qu'on arrive, ou vers quelque pays que l'on 1e- lourne.

Quel dommage que l'eau de ce port soit si sale, et qu'on y ait jeté les cadavres des mamelouks !

Du port nous allâmes au musée. Sous ce nom de Musée , dont le litre solennel se lit sur une porte qui fait face au maiché des Capucins, sont comprises l'académie de Marseille, sœur honnête de l'académie de Lyon , la bibliothèque dont Méry est le gardien, ie cabinet d'histoire naturelle, le cabinet des mé- dailles, l'école de dessin , l'école d'architecture, et enfin la ga- lerie de tableaux. Le toutesl enfermé dans le vieux couvent des Bernardines. La bibliothèque contient cinquante mille volumes et huit à dix mille manuscrits. La collection des livres s'était arrêtée à la fin du xvmesiècle; l'académie de Marseille avait pro- bablemenljùgé que rien ne s'était écrit depuis celte époque qui méritât d'être lu. Méry s'occupe à la remettre au courant , au grand scandale des académicien? provençaux. 11 y perdra sa

REVUE DF. PARIS: M

place, probablement. Tant mieux ; cela lui fera peul-êti e refais quelque Villëliade.

En échange le cabinet d'histoire naturelle s'enrichit tous les jours. 11 n'y a pas de vaisseau arrivant du pôle arctique ou du pôle antarctique, de Calcutta ou de Buénos-Ayres, de la IS'ou- nelle-Hollande ou du Groenland, qui ne lui apporte son tribut. Il en résulte que les différents règnes y sont fort à l'étroit , et qu'on a recommandé aux capitaines de ne plus rapporter, autant que possible, que des ouistitis , des sardines et des co- libris.

Quant à l'école de dessin, elle porte le nez au vent et le poing sur la hanche. Cela tient à ce qu'elle a produit Paulin Guérin , Beaume et Tanneur- En échange, sa sœur, l'école d'architec- ture a l'oreille basse; la pauvre vieille n'a produit que Puget, et elle attend toujours quelque chose de mieux.

La galerie de tableaux est magnifique ; peu de villes de pro- vince possèdent une collection aussi riche que celle de Mar- seille. Il est vrai que Marseille, depuis la prise d'Alger, est devenu capitale. Le iocal les tableaux sont placés rappelle fort à la première vue la chapelle Sixtine : même défaut dans la manière dont la lumière arrive à travers de rares fenêtres , mais aussi même silence et même recueillement ; au fond peut- être les tableaux y gagnent ; en regardant bien, on y voit toujours.

II y a, dans le musée de Marseille, douze ou quinze tableaux de premier ordre : un paysage d'Annibal Carrache, une grand;; Assomption d'Augustin Carrache, un tableau de Pérugin . comme il n'y en a ni à Paris, ni à Florence, deux toiles im- menses de Vien, un superbe portrait attribué à Yan Dyck, (\eu\ tableaux de Puget, qui, après avoir fait trembler le marbre . essayait parfois de faire vivre la toile, un Salvator Rosa , un Michel-Ange Caravage, mit Pèche miraculeuse de Jordaens, un Guerchin d'une couleur magnifique ; enfin, le chef-d'œuvre du Musée, la célèbre Chasse de Rubens.

Quand on aura vu tout cela, on jettera un coup d'œil sur un Mercure qu'il faudra aller chercher dans un coin de la salle du fond. Ce n'est qu'une copie, il est vrai, mais une copie de Ra- phaël par M. Ingres.

En sortant du musée , nous revînmes prendre une voiture à

Si REVIT DE PARIS.

la Place-Royale. Cette course me permit de voir la fameuse fontaine qui fait l'ornement de la place. Comme le lac dont parle Hérodote, il ne lui manque qu'une chose , c'est de l'eau. Méry l'appelle la fontaine hydrophobe; le nom pourra bien lui rester. Je demandai à en voir d'autres; celle-là m'avait fait de la peine. Méry ordonna au cocher de nous conduire d abord à la rue d'Aubagne; j'eus ce que jedemandais, c'est-à-dire une fontaine coulant à plein bord. Celte fontaine est dédiée au Poeta sovranno , comme l'appelle Dante, et on y lit celte simple in- scription : Les descendants des Phocéens à Homère. Un ma- gnifique platane s'étend au dessus de la fontaine qui coule dans un grand lavoir troyen. On se croirait aux portes Scées sur les bords du Simoïs. C'est un chapitre de l'Odyssée en ac- tion.

Je m'aperçois que je viens de copier ou à peu près quatre lignes dans le guide des étrangers. Ces diables de Marseillais ont tant d'esprit et de poésie, qu'ils en fourrent partout, même dans les guides, ce qui ne s'est jamais vu nulle part. Mv\ peu plus de froideur dans ces têtes -là, disait David en parlanl des Provençaux , et ils seraient presque tous des hommes de génie.

Nous passâmes auprès de la pyramide de la place Caslellane. Je ne présume pas qu'elle soit élevée dans un autre but que de faire un pendant quelconque à l'arc de triomphe de la porte d'Aix. L'une vaut à peu près l'autre ; seulement l'arc de triom- phe a sur la pyramide le désavantage d'être couvert de sculp- tures, ce qui gâte uu peu la pierre quand cela ne l'embellit pas beaucoup.

A cent pas de la place Castellane, on se trouve hors de Mar- seille, sur un beau boulevard , il y aura de l'ombre dans vingt ans, si les arbres poussent. En attendant, il y a force poussière ; la poussière est le fléau de Marseille. On a de la poussière dans les yeux, dans la bouche, dans les poches j on en prend son parti quand on est philosophe, mais on ne s'y ha- bitue pas , fût-on optimiste.

C'est que toutes ces montagnes qui environnent Marseille sont véritablement calcinées par le soleil, je ne sais pas diable Lucain avait vu la fameuse forêt sacrée dans laquelle César fit faire ses machines de guerre, ni Guillaume de Tyr ,

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ces bois magnifiques les croisés coupèrent les mâts de leurs vaisseaux. Peut-être est-ce à la grande consommation qu'ils en ont faite autrefois qu'est due la pénurie actuelle; mais je sais qu'aujourd'hui on trouverait difficilement a y tailler une botte d'allumettes. En revanche, il y a de magnifiques vallées de sables dans le genre de celles qui conduisent au lac Natroun. L'anecdote suivante prouvera que celte comparaison n'a rien d'exagéré.

Quand la giraffe aborda à Marseille, elle était toute souffre- teuse : les savants déclarèrent qu'elle avait le mal de mer ; mais son conducteur secoua la tête et expliqua tout bonne- ment en éthiopien que ce qu'on prenait pour le mal de mer était le mal du pays. Comme les savants n'avaient pas en- tendu un mot de ce qu'avait répondu le cornac , ils firent une grimace, inclinèrent la tête, réfléchirent un instant, et ré- pondirent qu'il pourrait bien avoir raison. L'Éthiopien, voyant qu'on était de son avis, prit son animal par la corde . et à midi sonnant, sous un soleil de trente-cinq degrés, il longea le bord de la mer et alla s'enfoncer dans les gorges du mont Redon.

A peine la giraffe se trouva-t-elle au milieu de ces rocs nus et pelés qu'elle releva la tête , ouvrit ses naseaux , et frappa le sol du pied. Voyant jaillir autour d'elle un sable aussi brû- lant que le sable natal, elle se crut revenue dans le Darfour ou le Kordofan, et bondit si folle et si joyeuse qu'elle tira sa corde des mains de son conducteur , lui sauta par dessus la tête et disparut derrière un rocher.

Le pauvre Éthiopien accourut tout penaud à Marseille. Cette fois les savants , le voyant tout seul, comprirent qu'il reve- nait sans la giraffe : de à la probabilité qu'il l'avait perdue, il n'y avait qu'un pas : la science le fit avec sa certitude or- dinaire.

On demanda au commandant de la garnison deux régiments; les deux régiments cernèrent le mont Redon, et trouvèrent la giraffe couchée tout de son long dans ce beau sable africain qui lui avait rendu la vie : la giraffe se trouvait trop bien pour se laisser rattraper sans essayer de fuir; mais elle avait affaire à ui\ habile stratégiste. Le colonel commandant l'expé- dition était de Gémenos ; il connaissait en conséquence tous les

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défilés du mont Redon. Après avoir fait des prodiges de lé- gèreté, la pauvre bête, retrouvant partout le pantalon garance, fut forcée de se laisser reprendre. Elle se rendit donc de bonne grâce à son Éthiopien , qui la ramena en triomphe à Mar- seille.

Jamais elle ne s'était portée mieux ; un jour passé dans les sables du mont Redon avait suffi pour lui rendre la santé.

En tournant l'angle d'un mur . nous nous trouvâmes en face de la mer. Dès lors, nous ne vîmes plus rien qu'elle : c'est que de la plage du Prado surtout elle est magnifique.

Quant à moi, je n'y pus résister ; je laissai Méry commander les clovis et la bouillabesse à la Muette de Portici , et je me jetai dans un bateau.

Ce bateau était à un pêcheur, qui allait justement retirer ses filets; outre la promenade, j'avais la pêche.

Tout en allant à nos bouées . le pêcheur me dit les noms de tous ces caps et de tous ces promontoires, noms sonores, em- pruntés presque tous à la langue ionienne , et qui . à défaut de chronique, attesteraient l'origine des anciens possesseurs de cette terre.

Au fond de l'horizon s'élevait sur son rocher, au milieu de la mer. le phare de Planier. Mon pêcheur, tout en ramant, me ra- conta que ce phare venait d'être, il y avait quelques mois, té- moin d'un grave accident. Un bâtiment chargé de sucre avait été jeté contre le rocher qui en fait la base, s'était ouvert, et avait coulé à fond. L'équipage s'était sauvé, mais toute la car- gaison avait fondu.

Diable! répondis-je touché delà perle qu'avait faite les armateurs et le capitaine, c'était un grand malheur.

Oh! oui, c'était un grand malheur, me répondit mon homme ; imaginez-vous , monsieur , que pendant plus de six semaines, à trois lieues à la ronde . on ne voyait plus un mer- lan. Il paraît que ces béteils , ça ne peut pas sentir l'eau sucrée.

Pour ce brave homme . la perte du sucre n'était quelque chose que parce qu'elle avait pendant six semaines éloigné les merlans.

Heureusement le premier filet que nous tirâmes nous donna la preuve que les merlans étaient revenus : il en contenait trois,

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dont un gros comme la cuisse. Les autres renfermaient des loups, des rougets, des surmulets, des sépillons et des dorades : il y avait de tout, jusqu'à une langouste, qui était venue pour manger très-probablement les prisonniers . et qui se trouvait fort exposée, par un revirement de fortune, à être mangée avec eux.

Nous revînmes avec notre pèche , qui passa immédiatement de la barque dans la casserole et dans la poêle ; puis Méry me présenta à Courty. le propriétaire de rétablissement somptueu- sement appelé la Muette de Portici.

Courty paraissait fort troublé ; on lui avait parlé de met comme d'un fin gastronome. Or, Courty est un cuisinierjariisle digne d'être placé dans an pays plus appréciateur de la science approfondie par Brillât Savarin que ne l'est Marseille. A Mar- seille, sauf quelques exceptions, on n'éprouve pas le besoin de dîner; pourvu que l'on mange, cela suffit. Courty est donc perdu dans un monde il reste incompris; ce qui ne l'em- pêche pas de chercher de temps en temps quelque plat in- connu. Sous ce rapport, il est de l'avis de M. Henryon de Pensey, qui disait que la découverte d'un nouveau plat était plus utile à l'humanité que la découverte d'une nouvelle étoile ; car des étoiles , dit dédaigneusement Courty , il y en aura tou- jours assez pour ce que nous en faisons. Cela est d'autant p! ; vrai qu'il y a beaucoup plus d'étoiles encore à Marseille qu'à Paris.

Courty se surpassa ; je regrettai de ne pas être à la haulcu: de la réputation qu'on m'avait faite auprès de lui. Mes éloges lui ouvrirent le cœur : il me conta ses peines. La Muette de Portici a près d'elle une malheureuse guinguette ouverte à tout venant, à cause de la modicité de son prix ; et tout le monde y va, même ceux-là qui ne devraient pas y aller.

Cela tient peut-être aussi à ce que , chez Courty , il y a de l'ombre et des fleurs, choses dont les Marseillais n'ont pas l'habitude.

Pendant que nous dînions , un ami de Méry vint s'asseoir à côté de nous et nous offrir pour le soir une pêche au feu; c'é- tait une trop bonne fortune pour que nous la refusassions. Ln attendant, Méry lui demanda pour moi la permission d'aller visiter sa maison, bâtie sur un modèle si antique et surtout si

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étrange , qu'on est convaincu à Marseille que, comme celle de Noire-Dame de Lorelte, elle a traversé la mer : aussi l'appelle- t-on la maison phénicienne.

C'était en effet une maison tout orientale , comme on en trouve aussi quelques-unes à Florence , avec deux étages pleins et des colonnes qui soutiennent un toit faisant double terrasse : sous le toit terrasse pour le jour, sur le toit terrasse pour la nuit. La petite maison de Marseille a de plus, de sa base à la moitié de sa hauteur , une treille toute courante, qui lui sert de cuirasse verte au printemps, rouge à l'automne, et la moitié de l'année chargée de raisins magnifiques.

Après nous avoir fait voir sa maison, M. Morel nous présenta à sa famille , qui se composait de trois ou quatre filles , toutes plus belles les unes que les autres, et presque autant de gendres et du double de petits enfants. Tous demeurent ensemble dans cette petite maison phénicienne , qui me paraît une des plus heureuses maisons de Marseille.

Et cependant M. Morel allait abattre cette jolie petite mai- son pour faire bâtir une bastide comme toutes les bastides, c'est-à-dire quelque chose de carré, avec des trous percés ré- gulièrement, qu'on tient ouverts le jour et fermés la nuit, tandis qu'à mon avis on devrait faire tout le contraire. M. Mo- rel, au grand désespoir de Méry, allait porter le marteau sur la pauvre maison phénicienne, lorsque, dans un vieux coffre, qu'on n'avait pas ouvert depuis deux cents ans , une des filles de M. Morel trouva un vieux manuscrit, écrit sur de vieux par- chemins, d'une écriture toute petite et si biscornue, que M. Mo- rel et ses gendres n'y comprenant rien , il fallut envoyer cher- cher Méry pour la lire.

M. Morel espérait que c'était quelque titre de propriété qui allait doubler son revenu territorial : c'était tout bonnement une chronique du temps du connétable et relative à la maison phénicienne. La maison phénicienne avait joué son rôle pendant le siège de Marseille. Or, du moment la maison phénicienne devenait une maison historique, il n'y avait plus, comme on le comprend bien, moyen de la démolir; aussi resla-t-elle debout à la grande joie de Méry.

Je demandai à M. Morel la faveur de lire cette chronique; mais . comme il est encore pêcheur plus passionné qu'ardent

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archéologue, il me dit qu'il me la donnerait api es l'expédition. En effet, la nuit était venue avec cette rapidité toute particu- lière aux climats méridionaux , et à peine le temps nécessaire nous restait-il pour nos préparatifs.

Chacun se mit à l'œuvre, hommes et femmes, moi comme les autres; mon habit pincé me gênait, on m'apporta une veste de M. Morel ; j'aurais pu y loger Méry avec moi. mais Méry était déjà logé dans son manteau, et quand Méry est logé dans sou manteau, il est indélogeable.

Vers les neuf heures du soir, tout fut prêt; un dfs gendres de M. Morel se chargea d'alimenter le feu qui brûlait à la proue dans un réchaud de fer ; deux autres prirent des tridents pour harponner le poisson , et se placèrent à bâbord et à tri- bord. M. Morel et moi, nous en fîmes autant, car, malgré mes réclamations , on m'avait placé dans la partie active; Méry se tint à la poupe au milieu des dames, qui ajoutèrent à son manteau leurs schals et leurs bournous. Jadin , le crayon à la main , s'assit sur une des banquettes avec Milord dans ses jambes ; l'homme aux merlans se plaça sur l'autre ban- quette, un aviron dans chaque main ; Courty, qui devait rester sur le rivage, poussa la barque, et tout l'équipage se trouva à flot.

En ce moment , Jadin eut une scène affreuse avec Milord , qui voulait absolument aller manger le feu; il en résulta des aboiements éclatants qui , n'était pas dans le programme de la pèche , pendant laquelle au contraire on doit garder le plus profond silence , se terminèrent par des gémissements sourds, lesquels prouvaient que Jadin avait employé, à l'en- droit de Milord, les grands moyens, c'est-à-dire le talon de la botte.

Néanmoins, comme cet épisode n'avait point attiré le poisson, nous doutâmes pendant quelque temps du succès de notre pèche. Aucun poisson ne se montrait, et pourtant on apercevait à travers trois ou quatre pieds d'eau, le fond de la mer comme s'il n'eût été séparé de nous que par une simple gaze. Tout à coup un des gendres de M. Morel piqua son harpon, et le re- lira avec une espèce de serpent qui se tortillait au bout ; c'était un congre de trois ou quatre pieds de long ; je trouvai ra- nimai fort laid , et me promis bien de n'en point prendre de pareils.

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Cela prouvait, au reste, que nous entrions dans les domaines habités.

Le fond de la nier vu ainsi de nuit, à la lueur tremblante d'un feu de sapin, est une des choses les plus curieuses qui se puissent imaginer ; il a , comme la terre, ses endroits couverts et ses sables arides, ses longues algues sombres les pois- sons se détachent comme s'ils étaient d'or ou d'argent , et ses plaines découvertes voyagent pesamment, chargés de leur énorme bagage, les naulilles, les bernai d-l'h ermite et les our- sins , laissant derrière eux la (race du chemin qu'ils ont par- cours. Puis, si quelque rocher se présente, au milieu des mou- les et des huîtres qui y ont établi leur domicile sédentaire*, on est sûr de voir quelque polype au gros ventre , aux yeux :i fleur de tête et aux longs bras tremblants , dont chaque extré- mité va cherchant la proie que la gueule béante s'apprête à engloutir. Tout cela suivait, selon ses instincts, sa vie mysté- rieuse et sous-marine à laquelle nous venions apporter un si grand trouble avec le feu et le fer.

Cependant, le bateau se remplissait. M. Morel et ses gendres piquaient à qui mieux mieux, et m'excitaient à en faire autant ; mais j'attendais en faisant signe de la tète que je me tenais prêt. Quant au bateau , il continuait, poussé par le doux mou- vement des rames, à voguer dans un cercle de lumière, «le temps en temps entraient de gros papillons de nuit, qui venaient étourdiment donner de la tête contre nous. Tout à coup je vis passer au bout de mon harpon quelque chose qui ressemblait à une poêle à frire; je donnai de toute ma force un coup eu plein corps de l'animal , et je lirai de l'eau une raie de la plus belle espèce.

Je fus proclamé le roi de la pêche.

Comme, à part moi, j'attribuais bien plus au hasard qu'à l'adresse le coup magnifique que j'avais fait, je déclarai que je m'en tiendrais là. Je passai mon sceptre à celui des gendres de M. Morel qui avait jusqu'alors pris soin du feu , et je me remis à mes études de mœurs conchyologi- ques.

Il ne fallut rien moins , pour les interrompre, qu'une déci- sion de ces dames, qui. sur les gémissements que poussait Méry, déclarèrent que le vent de la mer commençait à leur paraître

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un peu frais. En conséquence, on décida qu'on allait continuer la promenade sur l'Huveaume.

L'Huveaume est un ruisseau qui se jette dans la mer, et abuse de sa position topographique pour prendre le nom de fleuve. Mais il y a noblesse et noblesse, disait Saint-Simon, et ce n'est pas une raison, parce qu'on fait résolument comme le Rhône ou le Danube , pour qu'on pense êlre leur égal.

Au reste, l'Huveaume n'a pas, je crois, ces hautes préten- dons. Il est impossible d'offrir une embouchure plus modeste et de se perdre plus silencieusement qu'il ne le fait dans la Méditerranée. C'est tout à fait un fleuve des Géorgiques, un fleuve à la Théocrile et à la Virgile, un fleuve, non pas pour porter des bateaux, mais pour baigner les pieds des nym- phes.

Nous remontâmes donc sous une voûte de tamarins , aux troncs fantastiques et aux bras tordus, notre fiumicello , dont nous louchions les deux bords avec le bout de nos rames. je reconnus tout le tort que j'avais eu de me moquer de l'Hu- veaume sans le connaître. En effet, ce ruisseau coule avec une tranquillité et une quiétude qui font plaisir à voir, et je le crois au fond beaucoup plus heureux que la Méditerranée.

Après une demi-heure d'exploration . l'Huveaume cessa de nous porler, sous prétexte qu'il n'était plus navigable. Force nous l'ut donc de redescendre vers la mer. Mais nous n'allâmes point jusqu'à elle ; au bruit qu'elle faisait en se brisant contre son rivage , nous comprimes qu'elle se mettait tout doucement à la tempête. Quant à notre fleuve, i! était au dessous de toutes ces vicissitudes humaines. Aussi nous laissa- t-il accoster tranquillement une de ses rives et descendre au milieu d'un joli verger, à travers lequel nous regagnâmes la maison phé- nicienne.

Comme il me l'avait promis, M. Morel me remit le manuscrit trouvé par sa fille dans le vieux coffre que vous savez. Il m'ac- corda de plus la permission de le copier, ce qui fait que je suis assez heureux pour l'offrir à mes lecteurs.

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VI.

Nous sommes au 12 septembre 1534. Marseille se bat avec le connélable de Bourbon , cet illustre fou qui s'en allait rava- geant l'Europe pour guérir son ennui. C'est le vingt-deuxième jour de tranchée ouverte. Les nobles seigneurs d'Aix et les no- bles roturiers de Marseille, réunis sous les mêmes bastions, ont juré de s'ensevelir sous leurs ruines. Le connélable pousse aux murailles ses Italiens , ses Espagnols , ses lansquenets. La tour Saint-Jean , la butte des Moulins, la tour Sainle-Paule embrasent leurs batteries et jettent des pluies de boulets par- dessus les remparts sur les collines du lazareth , sur le chemin du Cannet , flotte la bannière du connétable, et jusqu'au pied de l'abbaye de Saint-Victor , le marquis de Pescaire a établi son camp. Un violent orage de septembre éclate à la tombée du jour; la nuit descend avec ses plus profondes ténè- bres ; c'est un temps comme il en faut pour les entreprises d'a- mour et de guerre.

Aussi le capitaine Charles de Monteoux , à la tète de mille citoyens résolus, vient-il de se faire ouvrir la porte Royale au bout de la rue des Fabres, car il veut risquer une sortie dans les jardins et les plaines de chanvre de la Cannebière. Deux héroïques amazones le suivent : l'une est la femme et l'autre la nièce de Charles de Laval. Elles ont dans leurs fontes des pis- tolets richement damasquinés, et tiennent chacune à leur blanche main une épée si bien travaillée qu'elle a plutôt l'air d'un bijou que d'une arme.

L'ennemi fuyait en désordre dans la direction delà roule d'Aubagne , lorsque la cavalerie espagnole qui gardait celte avenue tomba sur les Marseillais et les força de rentrer dans la ville. Pour beaucoup des nôtres (1), la retraite fut malheureuse- ment coupée. Ils arrivèrent trop tard devant la porte Royale; elle était déjà fermée , et le pont-levis laissait à découvert un

(1) Ce pronom possessif annonce que l'auteur inconnu de la chro- nique est un Marseillais.

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fossé large et rempli d'eau. quelques Marseillais furent pris-; d'autres, profitant de l'obscurité, gagnèrent la campagne. De ce nombre étaient le jeune Victor Vivaux, fils du maître de l'artillerie, et les deux jeunes femmes dont nous avons déjà parlé , Gabrielle et Claire de Laval. Tous les genres de périls menaçaient les deux amazones dans cette nuit , et à travers cette armée impie qui tuait , ravageait , déshonorait pour ga- gner l'enfer, et qui trois ans plus lard devait violer Rome au milieu de l'incendie et sur un fleuve de sang.

Gabrielle , la femme de Charles de Laval , avait trente-deux ans ; surprise à l'improvisle par la proposition d'une sortie qu'avait faite le capitaine Charles de Monleoux, et qu'elle avait acceptée elle et sa nièce avec l'aventureuse témérité dont les femmes donnèrent lant de preuves à cette époque, elle n'avait pas voulu faire attendre le chef de l'expédition , et elle était partie vêtue comme elle était , c'est-à-dire avec une ample robe de soie à taille longue, gauffrée sur tous les plis, avec un cor- set de velours bien carrément dessiné sur les épaules , et se terminant en pointe au dessous du sein ; en outre, sur la li- sière supérieure du corset montait un encadrement de hautes et raides dentelles qui laissaient à découvert un cou de cygne. La figure qui donnait la vie au beau corps et aux étoffas avait un type merveilleux de distinction : c'était un front pur et blanc découpé en lignes admirables ; c'était un regard doux qui jaillissait de grands yeux d'un noir limpide ; c'était une bouche adorable le sourire s'épanouissait comme dans une rose; c'était un ensemble divin qui avait été légué à Marseille par les sculpteurs de Mithylène et de Délos. Cette noble tète por- tait une couronne ondoyante de cheveux d'ébène , qui , sous certains jeux de lumière, semblait rouler des reflets ardents, comme la vayuede la mer par une nuit sombre roule des teintes de feu dans ses plis noirs et mobiles.

Quant à la jeune fille qui l'accompagnait, Claire de Laval, sa nièce, elle n'avait que vingt ans. Il paraîtrait incroyable qu'à cet âge une femme osât affronter les périls de la guerre , si l'on ne savait combien, à ces époques de troubles la vie des hommes et l'honneur des femmes étaient perpétuellement en jeu , celles-ci montraient de bonne heure un caractère d'éner- gique résolution. Au reste, l'histoire do Marseille est pour

8.

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l'attester, à l'éternel honneur du beau sexe, qui fut aussi le sexe héroïque. Claire de Laval . à peu près velue comme sa tante , aurait pu être prise pour la sœur de Gabrielle ; elle avait des cheveux blonds richement prodigués sur les tempes et sur les épaules, de beaux yeux druidiques couleur de mer orageuse, un teint admirablement fondu dans le lys et la rose, un charme de figure saisissant et magnétique , enfin une grâce souveraine dans toutes les ondulations de son corps quand elle marchait avec une étourderie charmante sur la pointe de ses brodequins dorés comme les sandales d'une odalisque. Assise et rêveuse , elle avait cette nonchalance des femmes blondes , cette tranquillité radieuse qui presque toujours est un volcan en repos (1).

Leur seul compagnon, Vitor Vivaux, était un grand et leste jeune homme de vingt-qualre ans, renommé pour sa galanterie entre les plus aimables donneurs de sérénades de la place de Lenche ; un franc Marseillais du moyen âge. Les deux amazones et le jeune officier qui leur servait de guide suivirent quelque temps au grand galop la direction qu'iis avaient prise à travers terre ; mais bientôt le sol se trouva tellement coupé de haies et de fossés , que leurs chevaux leur devinrent non-seulement inutiles , mais gênants ; d'ailleurs, soit en hennissant, soit en piaffant, ils pouvaient les trahir. Les trois fugitifs mirent donc pied à terre , abandonnèrent leurs montures dans un carré de chanvre, et continuèrent leur route sans prononcer une seule parole, car de tout côté autour d'eux des fracas soldatesques annonçaient la présence de l'ennemi. Enfin, les deux femmes suivant toujours aveuglément leur guide par des sentiers non frayés, ils atteignirent les hauteurs qui dominent le vallon d'Auriol ; , ils tournèrent le dos à la ville , et , de sinuosités en abîmes, ils arrivèrent sur cette plage sablonneuse qui se courbe en arc du rocher Blanc au mont Redon.

(1) Ces deux descriptions , dont le style s'éloigne beaucoup de celui de messire Dubellay , me font révoquer en doute que cette chronique ait été réellement composée à la date quelle porte, c'est-à-dire vers la fin de Tannée 1526 ou le commencement de l'année 1527. Au reste . nous dirons pins tard tout ce que nous en pensons.

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Tout le monde sait que ce rivage ressemble à s'y méprendre aux allérages d'un île déserte : car, préoccupé sans cesse des chances de la guerre, le Marseillais ne songe à cultiver d'au- tres jardins que ceux qui s'étendent à l'ombre de ses remparts. L'Huveaume,à son embouchure, forme un delta de marécages au milieu desquels il coule à la mer. Quelques cabanes de pécheurs s'élevaient seules à de longs intervalles sur les cail- loux de la rive; seulement, au milieu des eaux stagnantes du petit fleuve, et à l'extrémité d'une 'chaussée naturelle de loches souvent couvertes par les vagues , apparaît une maison de construction isolée qui semble protester contre la solitude et rappeler, aux marins voguant vers Planier , les temps an- ciens où cette plage fut visitée par les galères de Tyr et de Sidon(l)..

Lorsque nos fugitifs atteignirent le rivage, la mer était assez calme malgré l'orage. Victor Vivaux s'élança le premier sur la chaussée naturelle en s'aidant des branches d'un tamarin éche- velé ; et, prêtant l'oreille aux bruits nocturnes, il n'entendit plus que le ràlement de la tempête agonisante, le frôlement des saules et des roseaux , et , vers le nord . un grondement sourd parti sans doute de la coulevrine de Sainle-Paule, qui chantait un duo avec la foudre du ciel.

11 se baissa alors et lendit la main à Gabrielie, qui, en un instant , aidée par son secours , se trouva près de lui sur la chaussée, puis à Claire, pour laquelle, pendant cette fuite, on avait pu remarquer chez le jeune homme une partialité de soins toute particulière ; voyant enfin les deux femmes près de lui et jetant d'un côlé les yeux sur la mer et de l'autre sur les marécages :

Maintenant , mesdames , leur dit-il en respirant plus librement , je vous permets de parler . car nous sommes en lieu sûr ; il n'y a pius ni soldats ni maraudeurs autour de nous.

Pour moi , dit Gabrielie avec un éclat de rire, je ne par-

Ci) Tout le terrain que décrit le chroniqueur est occupé aujour- d'hui par la belle promenade du Prado et par l'établissement de ta Mut lie de Povtici.

W> REVUE DE PARIS.

donnerai jamais à M. le connétable de m'avoir fermé la bouche pendant deux mortelles heures; si bien que je n'ai pas même adressé le moindre compliment à l'orage, qui, cependant , au- tant que j ai pu m'occuper de lui, m'a paru fort beau.

Sainte Vierge des Carmes ! s'écria Claire , dans quel pays sommes-nous tombés ! Sommes-nous sur terre ou sur mer?

Rassurez-vous, mademoiselle, dit Victor, je connais le pays.

Vous connaissez ce désert sauvage, monsieur de Vivaux?

Sans doute, et vous allez vous orienter comme moi, car voilà la lune qui écarte les nuages pour vous voir passer. Tenez, mesdames, regardez là-bas dans les tamarins ; il y a une maison que je connais comme la mienne : nous y sommes venus cent fois avec M. de Beauregard , le capitaine de la tour Saint-Jean.

Et que veniez-vous faire ici, messieurs? dit Gabrielle, acccompagnant cette interrogation d'un ton à demi goguenard, pendant que Claire regardait le jeune homme avec une cer- taine inquiétude.

Le jeune homme comprit ce regard et répondit en souriant aux deux femmes, quoiqu'une seule l'eût interrogé :

Nous venions faire une chose toute simple, mesdames : nous venions pécher an fiistiè (1). Cette petite maison appar- tient à M. de Beauregard : il ne se doute guère qu'elle va nous servir d'asile celte nuit.

Et si la porte est fermée ? demanda Gabrielle.

Nous l'enfoncerons, répondit Victor.

Oh! murmura Claire, à qui celte manière de s'impatro- niser paraissait , malgré le danger , un peu sans façon.

Que la Vierge de Bon-Secours nous garde, dit Gabrielle; il me semble que je vois luire quelque chose de sinistre là-haut.

Et de la pointe de son épée. qu'elle n'avait point encore remise au fourreau , elle désignait la colline du nord.

Les regards s'attachèrent sur cette direclion , et il se fit un moment de silence.

Chut! dit Claire en tressaillant.

Qu'y a-l-il ? demanda Victor eu se plaçant instinctivement devant la jeune fille.

(1) Au feu. C'était la même pêche